‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 13 sur 62 · RICHMOND · texte numérisé non relu

RICHMOND

1763. A Richmond. — Les jardins anglais. — 1764. La situation de l'Europe. — L'Angleterre et le continent. — 1765. Le soixante-seiziènae anniversaire de naissance. — 1766. Attentat dirigé contre la Reine Victoria.

Richmond, le 24 avril 1849.

1765. Nous sommes très-contents de notre habitation à Old Palace; celui-ci ne présente, il est vrai, rien qui justifie son nom, mais c'est une charmante villa. Elle se compose d'une maison parfaitement arrangée et d'un jardin qui remplit l'espace compris entre elle et la Tamise, et qui n'est séparé du fleuve que par un chemin de halage. Quand tu verras les jardins anglais, tu ne manqueras pas de reconnaître que tous ceux que j'ai fait tracer dans ma vie étaient du style le plus pur. Ce style est celui d'un paysage, d'une contrée à laquelle on peut donner l'aspect qu'on veut, mais qui doit avant tout porter le caractère d'une grande simplicité. Ce qui manque dans nos jardins, ce sont les plantes toujours vertes, qui ne supportent pas notre climat et qui, par contre, forment ici une végétation luxuriante, sans que pour cela le climat soit très-favorable pour l'homme, non pas au point de vue de la santé, mais à celui de l'agrément. Il n'est pas difficile de se trouver bien en Angleterre ; mais ce qui l'est, c'est de se promener au soleil. Le soleil de Londres ressemble à la lune de Naples; il en résulte une verdure admirable et l'heureux développement de plantes des zones les plus diverses. Tu verras un magnifique cèdre du Liban qui, sur le gazon qui s'étend sous nos fenêtres, occupe la place du grand tilleul qui se trouve dans mon jardin à Vienne.

Pendant tout le mois d'avril, il a fait un temps affreux. Depuis hier l'horizon s'est éclairci; j'espère qu'il en sera de même en Hongrie, pour des opérations d'un tout autre genre. Notre pauvre Empire a vraiment besoin de se refaire. Énervé par trente-quatre années de paix et de bien-être, il s'est laissé entraîner par le mouvement, et, si je ne me trompe, les treize VIII. 16

derniers mois l'ont sans doute édifié sur la valeur de ce passé. Malheureusement, les reconstructions coûtent plus de temps et de peine que les destructions, vérité que j'avais déjà découverte avant les expériences auxquelles l'Europe a été livrée en

2 mai.

1764. Les situations les plus diverses sont engagées dans une lutte qui, ramenée à ses éléments les plus simples, est la même pour tous les partis et la plus ancienne que le monde connaisse, savoir la lutte entre l'ordre et le désordre, entre la raison et les passions, entre la vérité et l'erreur, entre l'histoire et la fiction. Si du moins les fictions étalent plus variées qu'elles ne le sont en effet! La pire des situations sera toujours celle où l'on s'hahitue aux dangers eux-mêmes et où l'on n'est plus surpris par rien. C'est celle où l'Europe se trouve depuis soixante ans, avec des variantes qui n'ont pas plus d'importance que des variations composées par un méchant auteur et exécutées par de piètres artistes.

Nous sommes fort bien ici. La société ne nous manque pas, souvent même nous en avons trop, car cela empêche ceux qui forment l'objectif des excursionnistes d'entreprendre euxmêmes des promenades. Je ne saurais imaginer un point plus pittoresque dans son genre, et je n'ai trouvé ce genre nulle part qu'en Angleterre; la nature sourit, cette expression me semble le mieux répondre à la réalité. Elle ne présente rien qui surprenne, rien de vraiment grandiose; par contre, la vue se repaît d'une verdure dont on ne peut se faire aucune idée sans l'avoir vue, et qui offre une variété infinie, grâce au mélange d'arbres et de plantes des climats les plus divers. Le dicton allemand : « Il y a tant d'arbres qu'on ne voit plus la forêt » , peut, dans un autre sens, s'appliquer aux paysages anglais; il n'y a qu'à changer le mot forêt en celui de contrée. En Italie, ce sont des murs qui bornent la vue ; ici, ce sont des arbres. Dans tous les cas, il est certain que l'Angleterre ne ressemble au continent en rien, excepté dans ce qui est commun à tous les êtres créés.

Mais dans les points où ils peuvent différer entre eux, cette différence est complète.

Parmi les causes de l'effi'oyable confusion où se trouve actuellement l'Europe, il faut compter la transplantation d'institutions anglaises sur le continent, où elles jurent avec la situation, ce qui a pour effet inévitable de les rendre illusoires ou de les faire exagérer dans la pratique. C'est la prétendue école anglaise qui est la cause première de la Révolution en France, et les conséquences de cette révolution, qui est absosolument antianglaise, dèsolentaujourd'hui le continent européen. Les idées de liberté et d'ordre sont tellement inséparables dans Tesprit anglais, que le dernier palefrenier rirait au nez des prétendus reformateurs de l'ordre, s'ils voulaient lui prêcher la liberté. Ce qui caractérise avant tout l'esprit anglais, c'est le simple sens pratique. Ce sens-là se montre ici partout où l'on jette les yeux. C est toujours la chose que les Anglais considèrent; la. forme leur est indifférente, et ce mépris de la forme va souvent jusqu'à la caricature. De là vient que les habitations présentent tout le comfort que les circonstances permettent. Que l'art soit sacrifié à l'utile, peu importe en Angleterre. Sous ce rapport, l'Italie forme un contraste frappant avec l'Angleterre. Les palais italiens sont inhabitables, parce que les architectes ont surtout en vue la correction absolue des formes. Les Anglais, par contre, ne s'en préoccupent nullement, et se livrent, pour satisfaire aux exigences du comfort, à des fantaisies qui deviennent souvent ridicules d'aspect.

15 mai.

1765. J'achève aujourd'hui la première année qui suit trois quarts de siècle. Heureusement, ce n'est pas 1 âge qui me pèse ; ce qui m'accable, ce sont les soixante années de révolution sociale pendant lesquelles il m'a fallu consacrer ma vie au service d une cause dont la victoire ne dépend pas d'efforts individuels, mais de l'action du temps. Mes sentiments n'ont point changé durant cette longue période; dès son commencement j'ai vu venir ce que le lendemain devait amener. Je devinai

par instinct, à l'âge de dix-sept ans, ce que l'expérience m'a fait reconnaître comme vrai ou comme faux; mais le sort d'un homme dans ma situation est celui d'un homme qui prêche dans le désert. Je vois journellement des hommes qui s'étonnent de mon calme ; ce calme est la conséquence natuturelle d'une conscience pure et ne saurait être considéré comme un mérite.

22 mai.

1766. Tu auras appris parles journaux qu'on a tiré un coup de pistolet sur la Reine Victoria. Il ne faut pas rattacher ce crime à la situation du continent. Sans doute le dérèglement moral de notre époque y est pour quelque chose; néanmoins, cet attentat lui-même n'est que le produit de la folie, car quel autre nom peut-on donner à l'action d'un vagahond qui voudrait être nourri et logé aux frais de l'Etat parce qu'il ne peut subvenir lui-même à sa subsistance? La législation anglaise, trop douce pour des crimes qui ne doivent pas rester impunis, même s'ils s'abritent sous le manteau de la folie, a tenté une réforme qui certainement sera appliquée pour la première fois à ce malfaiteur. Il faut que le criminel qui veut se faire nourrir aux frais de l'État cesse de trouver le bien-être qu'espèrent ceux qui s'engagent dans cette voie-là. La Reine a gardé toute sa présence d'esprit; le public est indigné *.

* Dans l'intervalle, la comtesse Léontine avait été en visite chez son père, d'où la lacune de cinq mois entre cette lettre et la suivante.

(^Note de F Éditeur.)

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