‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 44 sur 62 · II. — La situation du jour · texte numérisé non relu

II. — La situation du jour

Vous voyez clairement et vous désignez tout aussi nettement les éléments qui forment la situation actuelle de notre Empire. Cette situation est le produit des faits suivants.

Le vaste groupe de pays dont se compose l'Empire d'Autriche est une union d'Etats; aussi notre Empire ne ressemble-t-il à aucun autre. Des situations exceptionnelles présentent toujours des avantages et des inconvénients qui résultent de leur nature même. Comparativement à tous les autres pays, l'histoire des soixante-deux dernières années, jusqu'au mois de mars 1848, offre un avantage pour l'Autriche, c'est le peu d'influence de la Révolution sur l'Empire; si dans la funeste époque que nous venons de traverser il y avait eu un pouvoir gouvernemental ayant conscience de sa force, l'Autriche serait sortie de la crise, non sans faire des efforts et des sacrifices, mais enfin elle en serait sortie victorieusement comme de tant d'autres. La destinée ne Ta point permis; or, accuser le sort, c'est courir au mal quand il faudrait fixer ses regards uniquement sur le bien possible. Je me reconnais le droit de dire ces vérités, et j'ai assez de témoins qui peuvent attester que j'ai indiqué la voie du salut en recommandant d'appliquer la véritable idée du Gouvernement là où on la négligeait!

La révolution du mois de mars 1848 a été une intruse dans notre Empire; elle a pénétré dans le pays par une porte de derrière à laquelle on ne prenait pas garde, et non par la

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grande porte. Les pouvoirs appelés à gouverner et qui, en réalité, ne gouvernaient point, ont vidé la place devant un ramassis. C'était l'écroulement de l'édifice politique.

La prise de Vienne indiquait le moment où l'Empereur aurait pu dire à la révolution : « Tu n'iras pas plus loin. » La funeste translation à Kremsier de l'assemblée représentative de l'Empire ôtait toute chance d'enrayer le mal et amenait une situation où le changement de Souverain ne pouvait plus trancher dans le vif, et condamnait le Gouvernement à traîner après lui un bagage dont il ne peut se débarrasser qu'à la longue et grâce à la misérable qualité des marchandises qui forment ce bagage.

Vous que je connais, et moi, nous sommes de ces esprits qui n'essayent pas de revenir sur le fait accompli et qui savent voir les choses telles qu'elles sotit. La formule que j'ai nonseulement adoptée pour moi-même, mais encore indiquée nettement au Cabinet impérial comme la seule applicable à la situation de l'Empire, est la suivante : « Un tremblement de terre a renversé l'édifice politique; les tremblements de terre n'atteignent que les parties supérieures des édifices et respectent les fondements. On perd sa peine et son argent à réparer les dégâts; il faut songera reconstruire, mais sans toucher aux fondements qui subsistent encore et en tirant parti des anciens matériaux. » C'est dans cette image qu'est la vérité pratique. Un édifice entièrement nouveau ne devient possible qu'à la condition d'enlever les fondements sur lesquels reposait la partie supérieure détruite ; or, cette condition ne peut se réaliser quand il est question de construire, non pas une maison, mais un édifice politique. Il en est de même des matériaux. Les architectes n'ont à leur disposition que les anciens matériaux, plus une très-petite quantité de matériaux neufs.

Le Gouvernement a pris à tâche de reconstruire et non de réparer, et je suis intimement convaincu qu'il a eu raison. A-t-il suffisamment tenu compte des anciens matériaux qu'il ne peut laisser de côté? Je m'estimerais heureux si je pouvais m'en convaincre. La mode est une maladie dangereuse. L' empereur et le prince de Schwarzenberg n'en sont pas atteints,

je le sais; j'admets volontiers que d'autres en sont guéris ou sont en train d'en guérir. Mais cette maladie se montre toutefois, dans des directions très-importantes, comme un fait dont le Gouvernement doit prendre pour tâche principale de bien rép^ler les conséquences. Ici doit intervenir le Conseil de l'Empire.

Reverrai-je TEmpire auquel ma vie appartenait (car, il y a vingt-cinq ans, j'ai construit mon dernier asile à Plass)? Je ne puis pas encore me prononcer aujourd'hui là-dessus. Déjà au moment où je franchissais nos frontières, j'ai désigné Tannée 1851 comme étant celle ovi je pourrais prévoir mon retour. Je ne vois pas encore assez clair maintenant; le printemps m'apportera la lumière, je l'espère. Au mois de mai prochain, j'aurai soixante-dix-huit ans; à cet âge (c'est déjà un tour de force d'y arriver), l'homme qui pense (de pareils hommes forment aussi une exception) songe à l'endroit ovi il pourra jouir du repos. Dans ces conditions, les projets de changement de séjour sont passablement chimériques. Ceci soit dit entre nous.

La situation dans laquelle se trouve la France est bien inquiétante. Ce pays est menacé de recevoir des coups, car sans coups un pays ne revient pas des sentiers aventureux aux chemins battus. La France veut Yordre, mais chacun des partis qui s'y combattent le veut sans sacrifier ses convoitises particulières. Tout en France a dégénéré en caricatures ; la pire de toutes est bien l'aspiration au repos dans les conditions du mouvement. La situation est pleine de périls, et le contre-coup s'en fait ressentir bien au delà des frontières du

pays-

J'io^nore si je vous ai communiqué le jugement que j'ai porté au commencement de l'année 1851, en présence de quelques amis, sur la situation du corps social. Il est très-simple. Je compare cette situation à celle où se trouvait le monde au premier jour de la création. Ce jour-là, le Créateur a prononcé le Fiat lux, et la lumière fut. La lumière éclairait le chaos. Aussi la journée fut-elle mauvaise, tout en valant mieux que la précédente, où la lumière manquait! Aujourd'hui, nous ne sommes pas dans des conditions meilleures; le premier degré

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dans l'éclaircissement d'une situation quelconque, c'est la découverte que font les partis qu'ils ne savent plus ce qu'ils doivent vouloir. Telle est, prise dans son ensemble, la situation de la France, et les partis, considérés isolément, ne sont pas dans une situation meilleure

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1962. Metternicli à Schwar/.enbcrg (Lettre). Bruxelles, le 27 mars 1851. — 1903. Scliwarzenberg à Metternich (Lettre). Vienne, le 6 avril 1851.

1962. Je vous adresse aujourd'hui une question à laquelle je vous prie de répondre avec la même franchise que je mets à vous la poser.

Le temps passe, et avec lui s'écoule la vie des individus. II y a entre les personnes et les événements des rapports étroits, éloignés ou imperceptibles; de là résultent des situations particulières. Une des plus singulières qu'on puisse voir, c'est la mienne; je n'ai pas besoin d'insister pour vous le faire comprendre. C'est le sentiment exact de cette situation qui me détermine à vous écrire.

Dans le cours du mois de mai prochain, j'accomplirai ma soixante-dix-huitième année. Si c'est un tour de force d'avoir fourni cette longue carrière, abstraction faite de plus de cinquante ans passés dans la pratique des affaires, le besoin du repos est, pour l'homme qui a tant vécu, un des plus vifs parmi les sentiments au.xquels il est encore accessible. Mais des circonstances extérieures influent également, dans une mesure plus ou moins large, sur la satisfaction de ce besoin; une des principales, c'est la différence que présentent la situation d'un père de famille et celle d'un individu libre de tout lien. Si je ne me trouvais pas dans la première de ces situations, je ne prendrais pas la plume aujourd'hui.

La question de savoir si mon éloignement de mes propriétés et mon séjour à l'étranger avec ma famille sont avantageux ou

préjudiciables pour moi, qui suis obligé «le compter avec la dépréciation de notre papier-monnaie, n'a pas besoin d'être discutée. Ce n'est pourtant pas la raison qui me met la plume à la main.

Mon retour cbez moi, — et je ne connais dans notre Empire d'autre chez moi que Vienne, — exige bien des arrangements qui ne me permettraient en aucun cas d'arriver avant les mois d'été. Pour prendre ou ne pas prendre une résolution pareille, il me manque aujourd'hui la première de toutes les bases, et je la cherche dans votre libre appréciation (dans une appréciation que je voudrais voir émaner du Trône lui-même) de la question suivante : «Mon retour dans l'Empire pourraitil créer quelque embarras au Gouvernement? »

Celte question, mon cher prince, veuillez la considérer, visà-vis de vous-même et de l'Empereur, non comme adressée par moi à des autorités amies, mais comme posée confidentiellement au Gouvernement, et, à ce titre, je vous prie d'y répondre avec une entière franchise.

Post-scriptum confidentiel. — J'éprouve le besoin d'ajouter à ma lettre ci-dessus quelques mots qui ont pour but de lui ôter le caractère d'une pièce officielle.

Vous me connaissez trop bien, moi et la nature de mon esprit, pour me croire capable de me livrer à des illusions. Je connais la situation où se trouve le monde, celle de notre Empire dans le monde, celle du Gouvernement dans l'Empire, et finalement celle où je me trouve moi-même vis-à-vis de ces différentes situations. Dans tous ces calculs et dans toutes ces évaluations, je suis placé sur le terrain de l'observateur prosaïque; en général, du reste, mon esprit est insensible à la poésie quand il s'agit des affaires de ce monde, et il l'a toujours été dans le cours de ma carrière politique.

Ma situation est, en deux mots, la conséquence inévitable d'un long passé. Je n'ai jamais été en contradiction avec moimême. J'ai été le représentant « d'un ordre de choses » dans la sphère où il m'était donné de l'introduire. Il répugnait à ma nature morale de dépasser la ligne de démarcation que je

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