LE IIETOUR DE METTERNICH A VIENNE
voyais entre la rectification et le renversement des bases de Tordre social. Je me suis retiré avant le bouleversement, parce que je ne pouvais ni l'empêcber ni y prendre part; le 14 mars 1848 a prouvé que je ne me trompais pas sur ce qui, le 13, se cachait derrière les demandes adressées au pouvoir suprême chargé de protéger l'ordre social, derrière ce que les idéologues appelaient des re/brme5. Les réformateurs aveugles ont fêté le bouleversement de TEmpire en l'appelant par euphémisme la chute de mon système! Le mot (qui n'est qu'un vain son) est devenu un talisman, et, comme tel, il n'a aucune valeur. Mais il a exercé une influence réelle sur ma situation personnelle, et la démarche que je fais aujourd'hui suffirait à vous prouver que je suis convaincu de cette vérité. Toutefois, n'exagérez pas plus l'importance de ce fait que je ne l'exagère moi-même.
J'ai dit dans mon autre lettre que, si j'étais seul au monde, c'est à-dire si je ne me devais pas à une famille, l'idée de retourner dans l'Empire ne saurait avoir de l'imporlance pour moi. Je suis de ces hommes qui savent tracer des lignes de démarcation dans leur vie; ma position après le bouleversement du mois de mars 1 848 n'est pas en contradiction avec celle que j'ai su garder dans le cours de ma longue vie publique. A cet égard, les lieux de mon séjour ne présentent pas de différence, et si l'on pouvait en concevoir une, elle serait peut-être à l'avantage de la com,modité moi'ale qu'offre la vie à l'étranger. Mais il n'est pas question de cela entre vous et moi; cette considération m'est toute personnelle, dans ma dou oie situation d'homme et de père de famille. Je tiens compte de cette dernière, ainsi que le prouve la question que je vous adresse. Je vous prie d'y répondre selon votre devoir et votre conscience.
Mou retour prêtera matière à des bavardages derrière lesquels il n'y aura rien, comme il en est de tous les bavardages du monde ; mais pourra-t-il en résulter des ennuis pour le Gouvernement? Voilà le fond de la question que je vous adresse dans toute sa simplicité. Ce n'est qu'après avoir reçu votre réponse que je me prononcerai; encore ne le ferai-je pas sans tenir compte de la situation générale.
53 i RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1853). — APPENDICE.
Entre le moment actuel et la fin du prochain mois de mai, des situations très-importantes se dessineront mieux. Avant le milieu ou la fin de l'été, je ne pourrais guère songer à un déplacement. Entre ce moment-là et aujourd'hui il pourra se produire maint événement susceptible d'éclaircir les situations.
Schwaizenberg à MetternicL (Lettre). Vienne, le 6 avril 1851.
1965. Prince, il m'a fallu attendre le retour de l'Empereur pour répondre aux lettres que Yotre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 27 mars, et qui me sont parvenues par l'entremise du comte de Kuefstein.
Sa Majesté est arrivée ici avant-hier; je lui ai remis immédiatement les lettres en question, et Elle m'a donné l'ordre de faire à Votre Altesse la réponse suivante :
L'Empereur éprouve pour Votre Altesse ces sentiments de haute considération et de reconnaissance que tout véritable Autrichien a pour l'homme qui, par son action, a honoré et servi la Maison Impériale pendant une longue suite d'années et dans les moments les plus difficiles. Il sera très-heureux de revoir Votre Altesse à Vienne et de pouvoir lui réitérer personnellement l'expression de ces sentiments.
Le retour de Votre Altesse dans la capitale de l'Empire donnera lieu à bien des bavardages, cela est incontestable; le parti du mouvement rattachera cette circonstance à bien des mesures qui devront être prises successivement, cela est tout aussi certain; mais dans tout cela l'Empereur ne voit aucune raison de s'opposer à une chose juste par elle-même et désirée par vous.
En m'acquittanl de ma mission d'une manière qui répondra, je l'espère, aux vœux de Votre Altesse, je vous prie d'agréer la nouvelle assurance du respect et de l'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être le très-dévoué serviteur de Votre Altesse.
SCHWARZENBERG, m. p.
Vu et entièrement approuvé :
François-Joseph, m. p.
LE RETOUR DE METTERNICH A VIENNE (l85l). 537
Post-scripUim confidentiel. — J'ai l'honneur d'envoyer cijoint à Votre Altesse une réponse à votre lettre du 27 mars, réponse qui a passé sous les yeux de l'Empereur, et que Sa Majesté, ainsique vous pouvez le voir, a pleinement approuvée.
Ce que les ministres disent du retour projeté de Votre Altesse n'a plus lieu d'être pris en considération après que Sa Majesté a parlé; cependant, je suis heureux de pouvoir vous affirmer qu'ils n'ont pas, eux non plus, soulevé la moindre ohjection.
Les vœux de Votre Altesse doivent être parvenus par une autre voie à la connaissance de quelques personnes, car j'ai été interrogé à ce sujet, et j'ai appris avec étonnement que ce sont précisément ceux qui se posent en réactionnaires et en vrais conservateurs, ceux qui détestent le plus cordialement le ministère, qui élèvent des objections et produisent des arguments contre le retour de Votre Altesse à Vienne. Habitué à rechercher les causes de phénomènes anormaux, je n'ai pu, cette fois encore, trouver chez ces ardents patriotes d'autres et de meilleurs motifs que ceux qui malheureusement déterminent en général les opinions et les actions des hommes, c'est-à-dire l'intérêt personnel et la vanité. Ce n'est plus un mvstère pour personne que des mesures sensées et pratiques se préparent et que bien des édifices élevés sous la pression des circonstances doivent être reconstruits en partie. Or, beaucoup de ces messieurs appréhendent (et vont jusqu'à le dire) que ces transformations ne soient attribuées aux conseils de Votre Altesse, et qu'il n'en résulte pour le Gouvernement de grands embarras. D'où vient cette tendre sollicitude pour un Gouvernement qui, aux yeux de ce parti, est révolutionnaire avec des tendances franc-maçonniques? D'où vient ce respect subit pour une prétendue opinion publique dont jusqu'à présent on n'admettait pas l'existence? Voici comment cela s'explique. Ces messieurs, qui se considèrent comme les chefs du parti de la restauration, veulent autant que possible garder j)Our eux seuls la gloire d'avoir amené le Gouvernement à se rapprocher de leurs principes, et ils espèrent en même temps avoir ainsi entre leurs mains, et l'Empereur, et le Gouverne-
ment. Ils semblent aussi craindre fort âe ne pas trouver dans Votre Altesse un appui pour soutenir leurs attaques passionnées et violentes contre le ministère, et de perdre ainsi une autorité qu'ils sont habitués à revendiquer souvent de loin. Dans tous les cas, il serait singulier que, dans la circonstance présente, il ne vînt des objections que du côté de ceux qui se targuent à tout propos de leurs tendances antirévolutionnaires. Que Votre Altesse daigne agréer l'assurance renouvelée de mon profond respect.
SCHWARZENBERG, m. p.
SLR LES TRAITS PRINCIPAUX DES MESURES ARRETEES PAR SA MAJESTÉ LE 31 DÉCEMBRE 1851.
(Page 122.) 1964. Mémoire de Metteinicli. Vienne, le 2 janvier 1852 *.
1964. Partant du point de vue des principes et du point de vue historique, je prends la liberté de retracer en quelques mots la situation actuelle.
Les vérités suivantes sont incontestables pour moi :
1. Le grand corps politique qui porte le nom d'« Empire d'Autriche » s'est formé sur le terrain historique d'une manière qui n'a pas de précédent dans l'histoire.
Si, relativement à la forme de gouvernement de chaque
* Les traits principaux des réformes à introduire dans les pays de la couronne de l'Empire d'Autriche sont issus des délibérations d'une commission instituée par Sa Majesté l'Empereur à l'effet de reviser la Constitution. Ces traits ont reçu la sanction impériale par une lettre auto{]raphe de l'Empereur datée du 31 décembre 1851, et ont été portés à la connaissance du public le iB"" janvier 1852. Comme le lecteur le sait par le Journal de la princesse Mélanie, le baron de Kiibeck, qui présidait la commission, avait communiqué les projets de réformes à exécuter au prince de Metternich, qui profita de cette occasion pour réunir dans le mémoire ci-dessus les vues qu'il avait à cet éjijard et qui concordaient dans les points essentiels avec les propositions de la commission. Vu la date .i laquelle les réformes ont été promulguées, on ne peut attacher à ce document qu'une valeur rétrospective.
(iVofe de f Éditeur.)
SUR LES MESURES ARnÉTÉES PAR SA MAJESTÉ (1852). 539
État, on peut parler avec ou sans chances de succès du choix entre la forme monarchique et la forme répuhh'caine, la possibilité même d'un pareil choix disparaît en ce qui concerne l'Etat autrichien.
La seule forme de gouvernement qui convienne à Tagglomération de pays qui forment l'ensemhle de l'Empire, c'est la forme monarchique, parce que la cohésion des parties serait ahsolument impossible sous la forme républicaine, et qu'elle n'est possible que sous le gouvernement monarchique, qui trouve dans la personne de l'Empereur la pierre angulaire et la clef de voûte de l'Empire. Pour s'en convaincre, il suffit de quelques considérations extrêmement simples.
La monarchie repose sur l'idée de la souveraineté personnelle comme point de départ de la plénitude des droits et de la puissance, de même que l'idée de la souveraineté populaire doit servir naturellement de base à la forrne républicaine. L'idée de la dernière de ces formes n'est pas applicable à l'Empire d'Autriche; cela tient au seul fait de la non-existence d'un peuple autrichien.
Il n'existe point de peuple de ce genre : l'Empire d'Autriche est une agglomération de peuples de races diverses, dont V ensemble forme l'Empire. Si un Souverain personnel peut régner sur des populations d'origine différente, on ne peut concevoir, d'un autre côté, une souveraineté populaire placée au-dessus d'autres souverainetés de même genre et de même origine.
Partant de ce point de vue, qui embrasse à la fois des principes et des faits, point de vue dont il faut tenir compte dans toutes les directions oti il est question de notre législation, j'arrive à une conclusion qui est d'une importance majeure pour bien comprendre la situation de l'Empire et des devoirs imposés par le temps et par les événements au pouvoir législatif, et qui se résume dans la nécessité de compter avec ces deux éléments qui existent dant l'Empire : « V unité ei la diversité. »
On ne peut imaginer un plus violent contraste que celui que présentent à cet égard l'Etat français et l'Etat aulricliien. De même que dans le premier de ces corps politiques l'élément de l'unité relègue, pour des raisons naturelles, celui de la di-
6iO RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1853). — APPEN DICE.
versite au second plan, de même ces deux éléments se contrebalancent dans Fautre. Si en France l'idée de Tunité (en français, on dit : de l'unité et de l'indivisibilité) a pu aller jusqu'à l'excès dans la centralisation de l'administration, en Autriche, par contre, les tentatives du Gouvernement pour arriver à une égalité pareille échoueraient toujours. Quand deux forces sont en face l'une de l'autre, il faut que Tune cède le terrain à l'autre, ou bien il faut délimiter le champ d action qui appartient naturellement à chacune et prévenir ainsi toute collision. On ne peut empêcher les conflits qu'en désignant le terrain propre à chaque élément. Pour l'idée àhinité dans tous les États, et paiticulièrement dans l'Empire autrichien, il faut le terrain gouvernemental; pour l'idée de diversité, il faut le terrain administratif. Il est inutile de faire remarquer que cette sorte de cantonnement de deux éléments se complique de mainte difficulté, et qu'elle intéresse le domaine juridique aussi bien que le domaine politique. Nier un fait, c'est perdre son temps; l'homme pratique reconnaît et règle ce qui est vrai et nécessaire.
2. Une des tâches qui s'imposent le plus sérieusement au Gouvernement, c'est l'examen des causes qui ont amené les difficultés du jour. Je range ces dernières en trois périodes, qui ont créé une triple tâche.
J'appelle ainsi le passé, la période intermédiaire et la période contemporaine.
Le passé finit au 14 mars 1848.
La période intermédiaire s'étend depuis ce jour jusqu'au 4 mars 1840.
Gomme point de départ de l'époqne contemporaine, il faut indiquer l'édit constitutionnel du 4 mars.
Le passé a une valeur irrécusable pour Vétiide de l'origine de la situation.
La période intermédiaire est marquée par un cataclysme tel que ceux qui répandent la destruction dans le monde physique et ne créent rien.
La période contemporaine exige la reconstruction de l'édifice politique, écroulé et ébranlé jusque dans ses bases.