A LONDRES
(du 20 AVRIL AU 14 SEPTEMBRE 1848.)
1700. Arrivée à Lomires. — Visites de notabilités. — L'Archiduc François- Joseph va rejoindre l'armée en Italie. — Installation dans la maison de lord Denbigh. — Visite du prince de Prusse. ^ — Bruit du rappel de Dletrichstein.
— Déjeuner chez Londonderry. — Le voisinage de lord Minto. — Rencontre de Disraeli. — Mission de Hummelauer à Londres. — Lettres envoyées à la Cour, à Inspruck. — Agitation des chartistes. — L'institution des constables spéciaux. — Nouvelles de plus en plus mauvaises de Vienne. — Discours de Disraeli dans l'affaire Bulwer. — Menaces des chartistes. — Le prince devient plus souffrant. — Agression de Lhozky. — Victoire de Radetzky. — Mémorandum du prince Albert. — Révolution à Prague. — Banquet de Waterloo.
— Faiblesse du Gouvernement autrichien. — Nomination de l'Archiduc Jean comme administrateur de l'Empire. — Bal masqué chez Londonderry. — Déclaration du Roi de Hanovre. — Opinion de sir Henry Bulwer sur l'Espagne. — Conversation avec Villafranca. — Nouvelles terrifiantes de Vienne. — Visite de la Reine douairière au prince. — Les victoires de Radetzky en Italie. — Discours de lord Stanley contre le Gouvernement. — Visite du prince de Weimar. — Entretien avec Brunnow. — Correspondance avec lord Beauvale au sujet de l'intervention annlo-française en Italie. — Discours de Disraeli contre Palmerston et Minto. — Mission d'AndrIan à Londres. — Propos de Morny sur les d'Orléans. — L'intervention franco-anglaise repoussée par l'Autriche. — La Reine Victoria se rendant au Parlement. — J^ouvelles de lady Hislop sur la politique anglaise.
1700. Le jeudi 20 avril, à dix heures du matin, nous abordâmes à Blackwall, et un quart d'heure plus tard nous étions dans le train qui nous conduisit à Londres. A une heure, nous descendîmes à Brunswick Hôtel, Hanover square; je remer-
Anne, qui lui répondit de la manière la plus gracieuse. Nous reproduisons ces deux intéressants documents. La lettre du prince, datée de Rotterdam, le 19 avril, est ainsi conçue : « Je ne saurais laisser retourner à Vienne le comte de Rechberg, qui, par dévouement pour son ancien chef, m'a accompagné jusqu'au lieu de mon embarquement pour l'Angleterre, sans mettre à profit cette occasion sûre pour me mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale. Ce n'est pas à Son auguste souvenir que j'entends me recommander, car je crois pouvoir y compter, comme sur l'un des biens auxquels j'attache le plus de valeur; c'est pour Lui donner une marque de mon respectueux et immuable attachement à Sa personne et à celle de l'Empereur, attachement qui ne finira qu'avec ma vie et qui saura toujours braver les vicissitudes auxquelles un corps social en démence expose toutes les grandeurs de ce monde.
ciai Dieu de notre heureuse arrivée, tout en me demandant si tout cela n'était pas un songe affreux. Peu de temps après notre arrivée, nous reçûmes la visite de la princesse Grassalkovich, du comte de Dietriclistein et du baron Koller, qui
Croyez, Madame, que mon esprit et mon cœur partagent toutes les souffrances auxquelles Votre Majesté, avec Son tact si droit et Sa conscience si pure, doit nécessairement se trouver journellement en proie. Ni Elle ni moi ne connaissons d'autres ennemis que ceux qui s'attaquent aux principes, et auxquels doit être appliqué le mot de notre divin Sauveur : « Pardonnez-leur, u car ils ne savent ce qu'ils font. »
« Malheureusement, il y a dans cette tourbe d'ignorants encore un grand nombre d'hommes qui se permettent d'agir sans savoir même ce qu'ils veulent ni ce qu'ils devraient vouloir.
« Je vais, pendant quelques semaines ou quelques mois, chercher au delà des mers le repos malériel; le repos moral n'est pas à ma disposition. Je souffre des tourments de l'auguste famille et du grand Empire au salut desquels j'ai voué plus d'un demi-siècle de soins et d'eftorts incessants; je souffre de tout ce que les hommes en démence sacrifient, en le qualifiant de |)rogrès, à des prétentions absurdes dans leur point de départ et criminelles dans le point d'arrivée.
« Dans cette sitiiiation, il n'y a pour moi aucune tranquillité possible!
" Je prends la liberté de prier Votre Majesté Impériale de me mettre aux pieds de Sa Majesté l'Empereur, et d'agréer tous deux l'hommage de mon plus profond respect et de l'inaltérable dévouement avec letpiel, etc., etc. »
Voici le texte original de la réponse de Sa Majesté, datée de Vienne, le 8 mai : " Carissimo Principe ! La sua carissima lettera che ho ricevuta per le niani dell' ottimo conte Rechberg, mi ha veramente commossa. Quanti avvenimenti! Quanle disgrazie! Quai mente umana avrebbe potuto iunnaginare una catastrofe cosi lagrimevole? Qiiando io penso a Lei e ai suoi meriti, aile fatiche di tanti anni, allô stato cosi importante ch' Ella occupava nella società,- e penso al contraccambio che ora il mondo gli ha reso, mi vien da piangere. Ma Ella è sempre grande nella prosperità e nella tribolazione. So che la Relij;ione è il di Lei conforto, conforto unico, che possa bastare al nostro spirito in cotali vicende. Qnanto a me, come io mi trovi, Ella se la puô inunaginare. Spesso le lagrime sono il mio pascolo ; ma a me pure Iddio concède nella lîeligione tali conforti, che anche in mezzo aile piii gravi afflizioni non perdo la pace del cuore. Nulla le dico quali siano i sentimenti ch' io nutro nel mio cuore |)er Lei, sentimenti che tanto più crescono, quanto più la veggo perseguitata dalla sorte. Spero ch' Ella pure si ricorderà spesso di me e mi vorrà mantenere la promessa di continuarmi la sua amicizia. L'Imperatore è slato dolentissimo di non poterla pii!i vedere, e sempre con molto affetto si ricorda di Lei. Egli soffre per tutte le présent! circostanze, ma soffre come un Angelo di pazienza e di bontà. La prego dei miei più cordiali complimenti alla Priiicipessa sua Consorte e di dirle ch'io partecipo con lutto il cuore ai suoi palimenti. Le rinnuovo le assicurazioni del mio attaccaïuento e godo di sottoscriv(!rmi, di Lei riconoscenlissim a NLaria Anna. »
{^Notc de l'Eilileur.)
nous remirent une vingtaine de lettres de Vienne, toutes fort tristes, fort lugubres, fort désespérantes en général. L'anarchie triomphe partout.
Dès les premiers moments de notre séjour à Londres, j'eus la conviction que les Anglais se réjouissent de tout ce qui se passe de fâcheux hors de leur île; ils laisseront tout périr autour d'eux et sauront très-bien trouver leur compte dans le malheur des autres. Brunnow nous a apporté une belle lettre que l'Empereur de Russie m'a écrite, et une aulre non moins belle adressée à Clément*. Quel parfait, quel noble caractère !
Peu de temps après notre arrivée, le duc de Wellington avait invité Clément à venir chez lui à la campagne. Clément n'a pas accepté cette invitation, parce qu'il ne voulait pas se rencontrer chez le duc avec le prince de Prusse; il craignait qu'on ne donnât une signification politique à cette entrevue. Depuis son retour, Wellington vient tous les jours chez Clément. Le duc de Beaufort en fait autant; d'autre part, mon mari a reçu la visite de ^l. Guizot, de M. Delessert, ancien préfet de police, et du comte Duchâtel, ancien ministre de l'intérieur. Le duc de Cambridge est venu en ville exprés pour voir mon mari. La Cour n'est pas encore à Londres. Du reste, nous sommes bien résolus à ne pas l'importuner. Le 30, Palmerston a été chez nous, pendant que nous étions entourés de toute la famille du duc de Saxe-Weimar. Clément ne lui a pas dit un mot de politique.
Je passe mon temps à chercher un gîte, mais je ne trouve rien, ce qui m'est désagréable pour mille raisons. En général, je n'ai plus la main très-heureuse.
La marquise de Douglas, née princesse de Bade, est venue nous voir; la grande-duchesse Stéphanie de Bade nous a écrit; on est en général bon pour nous, et nous en sommes reconnaissants.
Klindworth, cet être qu'on ne peut éviter, qui se montre partout et sous toutes les formes, est aussi à Londres. Tou-
* Reproduite dans le tome VII, page 608. (lYo/e de rËditeur.)
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jours intime avec Guizot, il semble s'être faufilé aussi, « bon gré, mal gré » , clans Fintimité de Palmerston. Il me fait l'effet d'un odieux parasite, et je ne puis m'empéclier d'éprouver une certaitie anxiété quand je le vois.
De temps en temps nous faisons des promenades dans les interminables rues de Londres. Nous avons aussi visité Tabbaye de Westminster. Cette masse énorme de pierres m'a laissée froide. On se trouve si petit dans cette immense métropole, qu'on en est tout confondu.
D'après des nouvelles de Vienne, nos Arcbiducs sont partis ces jours derniers pour l'Italie; même riiérilier présomptif, l'Archiduc François-Joseph, était du nombre. Il y a là de quoi donner de grandes inquiétudes. Du reste, les nouvelles de l'armée sont bonnes et, Dieu merci, glorieuses. A l'intérieur règne l'anarchie.
Le duc de Wellington a passé deux heures avec mon mari. Ses paroles font du bien. Ces nobles âmes semblent faites l'une pour l'autre.
J'ai fini par trouver une maison, celle de lord Denbigh. Elle est très-jolie, mais horriblement chère : 4,500 florins pour quatre mois. Il a fallu en passer par là, autrement nous serions restés sans appartement.
Mai.
La Reine est arrivée ici le 4 ou le 5. On voit que le public éprouve pour elle un grand enthousiasme.
Le 6, nous sommes entrés dans notre maison, Eaton square, n' 44.
Le prince de Prusse est venu chez Clément.
On commence pourtant à se tourmenter ici de l'agitation générale, et l'on modère son impatience à l'égard de lord Palmerston par crainte d'une commotion dangereuse. En général, c'est la peur qui gouverne le monde aujourd hui.
Wellington, Aberdeen, Londonderry, Broughnm, bref tous les personnages éminents d'ici viennent chez mon mari. Le Times nous a a[)porté de Vienne une nouvelle d'après
laquelle on demande dans cette ville le rappel de Dietrichstein, parce qu'il nous a trop bien reçus. On s'en est étonné à Londres, parce qu'on a trouvé, au contraire, que le pauvre ambassadeur avait fait à peine assez pour son ancien chef.
Hùgel et Richard sont allés au-devant de ma fille Mélanie jusqu'à Cologne. Je l'attendais le 15 pour l'anniversaire de la naissance de mon mari. Ce jour a été bien triste. Que de choses avons-nous souffertes depuis l'année dernière à pareille époque, et par quelles épreuves passerons-nous encore! Clément, qui a soixante-quinze ans aujourd'hui, est aussi profondément affecté de tout cela. Il s'est décidé à accepter de déjeuner chez lord et lady Londonderry,dans leur magnifique villa de « Rosebank » , près de Londres. Nous y avons rencontré lord Hardinge, beau-frère de Londonderry, que Clément aime à voir, lady Ailesbury, lord Beauvale, M. Delmar, qui est aveugle, avec sa femme et sa nièce miss Rumbold, lady Grey, le duc de Devonshire, le duc de Beaufort, etc., etc., société extrêmement aimable qui nous a aidés à passer cette triste journée sans Richard et Hiigel. Nous avons appris là que le départ de Mélanie de Vienne avait été retardé : nouveau crève-cœur. Le même jour, Koller a dîné chez nous et a passé la soirée avec nous. Pendant qu'il était encore là, nous avons entendu chanter dans la maison à côté de la nôtre l'hymne de Pio Nono; nous avons découvert que nous logions porte à porte près du radical lord Minto.
Le 16, je sortais, fort triste, pour rendre quelques visites, lorsqu'à mon extrême joie je vis arriver Mélanie avec Hûgel et Richard. Les lettres qu'elle m'apportait contenaient des nouvelles de plus en plus mauvaises.
Il m'a fallu prendre une résolution au sujet de mes deux plus jeunes fils que j'avais à caser; en dépit de toutes mes angoisses, je me vois amenée à les confier à un collège d'ici.
Disraeli vient de faire la connaissance de mon mari. Il l'avait toujours admiré, et il s'entend parfaitement avec lui.
Hier soir, lady Palmerston est venue chez nous; elle paraissait très-inquiète, et je crois qu'elle a raison, car les derniers temps ont été très-menaçants pour son mari. Entre autres, les
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Espagnols ont mis à la porte l'envoyé d'Angleterre, ce qui fait grande sensation parmi le public d'ici. Si Palmerston était renversé aujourd'hui, ce serait trop tard. Selon moi, cet homme n'a pas peu contribué au malheur du monde.
Hummelauer est arrivé subitement ici avec une mission de Pillersdorf. Il paraît qu'il est question d'une intervention ou plutôt d'une médiation en faveur de l'Italie. Pillersdorf a, dit-on, défendu à Hummelauer de venir chez nous; aussi s'est-il borné à nous envoyer des lettres de Vienne. Nous avons appris que l'Empereur avait quitté Vienne le 16 au soir. Il s'est réfugié dans le Tyrol. Personne n'avait prévu l'événement. La consternation est générale à Vienne, et les ministres paraissent être dans un embarras extrême. Hummelauer nous a donné rendez-vous à Kensington Garden, où nous l'avons rencontré. Il me paraît nourrir de grandes illusions sur le compte des talents et de la bonne volonté de Pillersdorf, qui, dans sa suffisance, n'a contribué qu'à compromettre l'existence de la monarchie.
Le 28, Clément envoya à Inspruck un officier anglais de la garde, que le duc de Wellington avait mis à sa disposition; il l'a chargé de lettres adressées à Wessenberg et à Dombelles, qui est aujourd'hui le seul homme capable de bien conseiller la famille impériale dans son délaissement*.
Le 29, il y a eu beaucoup de inonde chez nous le soir, entre autres le duc de Wellington, lord Lyndhurst, la princesse Grassalkovich, les Dietriclistein, etc., etc., lorsqu'à minuit arrivèrent Iliigel et Richard, annonçant que vingt mille chartistes parcouraient les rues de Londres.
Personne ne s'y attendait, et même la police fut prise au dépourvu. Les manifestants se sont promenés assez tranquillement depuis sept heures du soir jusqu'à minuit et demi, leur speaker déclarant qu'ils demandaient raison à la Reine de la condamnation de l'Irlandais Mitchell, qui avait été déporté et à qui l'on avait infligé quinze ans de travaux forcés. Les chartistes se sont encore annoncés pour demain.
* Voir dans l'Appendice : » La Cour à Inspruck. »
{Note de CÊditeur.)
Le 30, est venu chez nous le colonel Bagot, neveu de Ponsonby, qui nous a toujours témoigné de Tamitié. Il uous a dit qu'il croyait que Hûgel et Richard devaient se faire inscrire parmi les constables spéciaux, parce qu'il y aurait du bruit demain, et qu'on avait pris toutes les mesures pour tomber sur les chartistes. Clément n'a pas été de cet avia*.
Juin,
Les nouvelles de Vienne deviennent de jour en jour plus mauvaises. On a voulu fermer l'Université et désarmer les étudiants, projet qui a échoué devant un soulèvement général accompagné de la construction de barricades. Colloredo et Hoyos sont, dit-on, retenus à l'Université comme otages. En général, il n'y a pas de folie, pas d'horreur qui ne se commette aujourd'hui. A Rome, le Pape est prisonnier, Naples est en pleine insurrection, les ouvriers sont soulevés à Berlin, des excès se commettent à Mayence et à Turin, elc, etc. Clément est extrêmement triste et abattu depuis qu'il voit empirer de jour en jour une situation qui aurait pu devenir meilleure, et cela grâce à l'irrésolution, à la faiblesse et je dirais presque à la sottise de ceux qui s'imaginent gouverner. Hummelauer est venu chez nous après avoir appris que le ministère Pillersdorf avait été renversé, et que l'Empereur s'était éloigné de Vienne; par suite, il n'avait plus aucune raison de se conformer aux instructions qu'il avait reçues. J'ai été effrayée des progrès que les plus honnêtes gens font aujourd'hui dans le « non sensé » . Hummelauer a confié à Clément qu'ayant vu l'Angleterre repousser la médiation entre l'Autriche et l'Italie, il voulait s'adresser à la République française. Clément lui a
* Malgré l'avis contraire du prince, Hiijjel et l'Editeur passèrent celte nuit avec les constables spéciaux de notre quartier. Cette nouvelle institution, qui, du reste, nous paraissait excellente, consistait en ceci : pendant qu'on réunissait les constables en titre pour agir contre le parti subversif, les jeunes gens de la noblesse et de la bourgeoisie avaient à les remplacer dans l'intérieur de la ville. Ajoutons que, dans le manège qui servait de lieu de réunion à ces constables spéciaux dans notre quartier, l'Éditeur fit la connaissance du prince Louis Bonaparte, plus tard Empereur sous le nom de Napoléon III, qui venait de se faire inscrire et qui était de service juste dans cet endroit. (^Note de l'Éditeur.')
demandé s'il avait des ordres dans ce sens; il a répondu négativement. Il me semble épouvantable qu'un honnête homme tel que Hummelauer veuille charger sa conscience d'une aussi grande responsabilité*.
Le 3, nous n'avions pas d'autres nouvelles, seulement nous lisions dans les journaux que les étudiants sont disposés à intenter un procès criminel à notre Empereur, parce qu'il a osé quitter Vienne.
Hummelauer a fini par prendre le meilleur parti qui fût possible : il part directement pour Inspruck,
Le 6, Clément s'est occupé exclusivement du discours prononcé par Disraeli dans l'affaire Bulwer; Disraeli attaque le Gouvernement avec beaucoup de violence et lui reproche d'avoir soutenu le désordre dans toute l'Europe.
J'ai fait une promenade avec Clément; il peut tout au plus faire une fois le tour du square. Je ne saurais dire combien il me fait de la peine, parce que je vois que le malheur de son pays l'accable de jour en jour davantage.
Le duc de Wellington nous a raconté qu'on lui avait apporté une pierre qui avait été lancée au milieu de la rue. Elle était brûlante et portait une inscription disant qu'on vengerait d'une manière sanglante l'arrestation d'un des chefs chartistes. l^e duc riait de cette menace, ce qui m'a déplu; nous aussi nous avons reçu pendant longtemps des menaces de ce genre, et malheureusement nous en avons ri aussi.
De nouveaux tourments m'attendent. Le 9, Clément a parlé à un médecin allemand qui lui inspire beaucoup de confiance. Ce sont ses dernières crampes qui l'y ont décidé. Le médecin prétend aujourd'hui qu'il s'agit d'un mal de reins devenu chronique, et que Clément a évacué une assez forte pierre. Clément s'en inquiète. Pour moi, c'est une véritable torture. J'ai toujours redouté pour lui celte affreuse maladie, et les médecins d'ici m'inspirent peu de confiance.
Nous n'avons pas encore de nouvelles du capitaine anglais qui est à Inspruck depuis quinze jours.
* Voir dans l'Appendice : « Mission de Huinmelaner à Londres ».
[Noie de l'Éditeur.)
Hùgel a été appelé en justice dans une affaire qui nous concernait. Un certain Lhozky avait brisé à coups de pierres des fenêtres de notre hôtel, et avait été enfermé pour ce fait. A peine remis en liberté, il écrivit à Clément que s'il ne recevait pas une somme d'argent déterminée, il se porterait à des actes qui Tamèneiaient non pas devant le tribunal de simple police, mais devant la cour criminelle. Là-dessus on l'enferma de nouveau, mais on le relâcha au bout de deux jours, sur la promesse qu'il se tiendrait tranquille, ce qui nous expose dans l'avenir à de nouveaux ennuis*.
Radetzky a remporté, dit-on, une grande victoire. Le 15, j'ai passé la matinée à copier un mémorandum du prince Albert, que celui-ci a fait distribuer aux différents Souverains d'Allemagne, entre autres au Roi de Saxe. Il y parle de l'avenir de l'Empire d'Allemagne. C'est un travail qui caractérise bien notre époque**.
Le 19, nous avons appris avec effroi la nouvelle de la révolution de Prague, où la pauvre Eléonore Windischgroetz a perdu la vie.
Dans l'après-midi, nous sommes allés. Clément, Mélanie et moi, chez le duc de Wellington, qui donnait aujourd'hui son grand banquet en souvenir de Waterloo. Nous avons vu la maison, les tableaux et le beau service de table, dont une partie lui a été donnée par le Roi de Portugal et l'autre par la ville de Londres. Le vieux général paraissait ravi de pouvoir montrer ses trésors.
Enfin le capitaine Halkett est arrivé d'Inspruck. A en juger par les lettres que nous avons reçues par lui, Doblhoff paraît avoir pris les rênes du gouvernement et diriger Wessenberg aussi bien que l'Archiduc Jean. L'Impératrice et l'Archiduchesse Sophie semblent voir le danger, mais elles sont impuissantes. Des lettres de lady Ponsonby (femme de l'envoyé), letti-es venant d'Inspruck, confirment la faiblesse et les inquié-
* Voir sur ce sujet les « Lettres à Léontine ", n" 1714.
(Note de l'Éditeur.) ** Nous croyons que ce document a été publié depuis.
[Note de l'Editeur.)
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tudes de l'entourage de TEmpereur. Notre Souverain est malade, et rArchiduc François-Charles a promis de venir à Vienne pour l'ouverture du Parlement.
Enfin nos deux garçons (Paul et Lothaire) sont arrivés le 26. Ils ont bonne mine et ont grandi. Je ne puis assez remercier Dieu de m'avoir accordé ce moment de bonheur. Ils ont apporté des lettres de ma mère; mais personne d'autre n'a écrit à Clément; ce manque de courage, cette ingratitude de gens pour lesquels il a été d'une bonté infinie, ne laissent pas de l'affecter très-péniblement.
Mon mari, cédant à l'impulsion de son inaltérable dévouement, avait envoyé à Inspruck un homme de confiance chargé de plusieurs lettres; mais, à part Bombelles, personne n'a voulu avoir des relations avec lui. On s'entoure là-bas de personnes timorées et peu sûres, et si jamais on pense à Clément, c'est comme on songe à un meuble usé dont personne ne se soucie plus. Je n'en parle jamais à Clément; pourtant, quand je vois qu'il est sensible à cette indifférence, j'en souffre vivement.
Juillet.
On s'occupe beaucoup de la prochaine nomination de l'Archiduc Jean comme administrateur de l'Empire eu Allemagne. Cela ne me sourit nullement, car s'il déclinait cet honneur, il laisserait le pouvoir à des mains fort mauvaises; s'il l'accepte, je ne vois pas ce qu'il pourra faire de bon; après tout, il ne peut pas médiatiser les Princes allemands et commencer par son Empereur! On dit déjà que la Prusse va faire la guerre à l'Autriche à cause de cette nomination.
Le 10, Clément a écrit à l'Archiduc Jean*. Son dévouement, son grand cœur, son affection pour la famille impériale le poussent à rendre certains services qui, à coup sûr, ne peuvent pas faire grand bien, et qui, je le crains, seront, au contraire, pour nous la source de nouveaux chagrins et de nouvelles désillusions.
* Voir dans l'Appendice : « Sur la situation du jour ».
(Note Je i Éditeur.)
Hiigel le Wurtembergeois a été rappelé. Les Souverains allemands n'ont plus le droit d'avoir des représentants auprès des Gouvernements étrangers. L'Archiduc Jean, dit-on, sera seul en possession de ce privilège. En attendant, à Berlin comme dans toute l'Allemagne, on se prononce contre cette nomination. Ties Prussiens sont tout aussi peu disposés à devenir Autrichiens que les Autrichiens le seraient à devenir Prussiens si un prince de la maison de Brandebourg avait surgi tout à coup à Francfort et était arrivé à ce poste. C'est là qu'est certainement le plus grand péril du moment. Déjà l'on écrit en Allemagne des articles de journaux tout à fait remarquables sur cette question. On se demande quelle confiance le désordre gouvernemental qui règne à Vienne peut faire naître chez les populations ; on est dans le vrai en disant qu'un pays qui a de la peine à prolonger sa propre existence, ne saurait être appelé à devenir le protecteur d'autres peuples qui ont la prétention de vivre par eux-mêmes. D'autres journaux réclament à grands cris un chef, fût-il un tyran, en un mot un homme qui mette le citoyen paisible à même de vivre tranquille et de suivre ses affaires. A Paris, on arrête en masse les fauteurs de désordres. On en a déjà déporté quatorze cents, et tous les jours on fait de nouvelles arrestations. Par-ci par-là il se publie des articles désespérés. Bien qu'on foule aux pieds le système appelé à tort le « système de Melternich », il me semble qu'au fond du cœur on se prend souvent à regretter bien fort d'avoir écarté ce défenseur de l'ordre. Je vois par une lettre de Berlin que dans cette ville tout tombe en dissolution. Le Roi n'apprend les événements que lorsqu'ils sont arrivés; il a déclaré sans détour que jamais il ne reconnaîtrait la nomination de Francfort. Malgré cela, des délégués sont allés à Vienne pour féliciter l'Archiduc Jean au nom du Roi. Il paraît que l'Arcliiduc a l'illusion de pouvoir faire quelque chose. Il accepte les fonctions d'administrateur de l'Empire, il accepte de même les hommages et les fêtes; j'ai presque peur qu'il ne se croie la force de rétablir l'ordre : problème dont la solution me paraît douteuse.
J'ai assisté au bal masqué donné par Londonderry; je ne
saurais dire quelle impression cette fête m'a laissée. J'ai vu monter par les escaliers quarante rois et reines d'Angleterre , auxquels se joignaient quarante rois et reines de France, avec la couronne sur la tète et le manteau d'hermine sur les épaules. J'avoue que ces couronnes fausses, ces sceptres et ces fourrures m'ont fait frissonner. Quelle ironie à l'adresse de l'année 1848! Voilà donc tout ce qui reste de la royauté. J'aurais ri de bon cœur si je n'avais été plus près de pleurer.
Nous avons passé une soirée avec Kielmansegge, qui nous a apporté des nouvelles de son Roi. Le Roi de Hanovre a déclaré catégoriquement qu'il maintiendrait ses droits et qu'il abdiquerait plutôt que de se placer sous les ordres de l'administrateur de l'Empire. On ne le laissera pas se retirer, car il a tout son peuple derrière lui.
Le 15, sir Henry Bulwer est venu chez Clément; il nous a dit que toute l'Espagne était carliste. Si les partisans de Montemolin n'étaient pas des gens aussi incapables, il ne leur serait pas difficile de remporter la victoire. Ils n'auraient qu'à s'unir aux progressistes, dont ils pourraient facilement se débarrasser une fois qu'ils seraient solidement assis. Voilà ce qu'on appelle aujourd'hui de la politique! Buhver en a aussi parlé à Villafranca. A ce propos, ce dernier nous a donné des preuves curieuses de l'ignorance anglaise, comme on peut le voir par la conversation suivante. Un personnage haut placé demandait à Villafranca quels étaient, au fait, les droits de don Carlos à la couronne d'Espagne. Villafranca ayant répondu en lui exposant simplement l'ordre de succession dans la Maison d'Espagne, son interlocuteur répliqua : « Alors don Carlos est le successeur présomptif au trône. — C'est, en effet, ce que nous cherchons à vous prouver depuis quinze ans. — La solution la plus simple serait donc que Montemolin épousât la Reine. — Oui, mais vous l'avez mariée à un autre. — (Certainement, mais elle peut faire casser son mariage. — Le divorce n'est pas admis chez nous. — Alors on pourrait déclarer ce mariage nul. — Chez nous, les motifs de la nullité d'un mariage sont nettement définis, et sans ces motifs aucun mariage
ne peut être cassé. — Mais le Pape peut faire tout ce qu'il veut. — Non, le Pape lui-même ne peut pas annuler les lois de l'Église. — Je crois pourtant que, s'il le voulait, le Pape pourrait autoriser ce nouveau mariage. »
Et voilà ce que les Anglais appellent de la logique!
Encore des nouvelles terrifiantes de Vienne (le 18). Pillersdorf est chassé parce qu'il refusait d'obéir aux ordres du comité démocratique. Il est remplacé par Doblhoff. Il me paraît démontré que ce qui se passe aujourd'hui n'a aucune chance de durée. J'ai trouvé Clément plus soucieux, plus triste, en un mot plus démoralisé que jamais.
La Reine douairière est venue chez Clément le 22, et elle a passé deux heures avec lui. Elle est très-bonne et trèsaimable. Elle va partir pour la campagne après avoir pris congé de sa sœur, la duchesse de Weimar.
Nous avons passé la soirée du même jour avec le célèbre orateur radical de la chambre basse, M. Milnes.
Le 29, Dietrichstein est venu nous voir. Il parle d'or maintenant, parce qu'il a grand'peur et que son père lui écrit que Vienne court au-devant d'une catastrophe. 11 est certain que les journaux de Vienne d'aujourd'hui préconisent la souveraineté absolue du peuple, et qu'ils prétendent qu'il appartient au peuple seul de choisir ou de chasser son maître.
Août.
Le 2, je suis allée voir la Reine douairière à Bushy Park, dans sa villa. Nous y avons trouvé le duc et la duchesse de Cambridge, ainsi que les Westminster. Après un déjeuner à la fourchette, nous sommes allés dans le jardin, qui est plein de verdure, de cette verdure si fraîche et si vivante qu'on ne voit qu'en Angleterre.
Le 5, je suis allée dans la soirée voir lord et lady Palmerston. Palmerston fait semblant de se réjouir de nos succès en Italie.
Les journaux français annoncent que nous sommes entrés à Milan; ce qui est certain, c'est que Radetzky a remporté de
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grandes victoires. L'Empereur lui a envoyé la grand croix de rOrdre de Marie-Thérèse.
Le 7 au soir, Woodford est venu chez nous; il est général et porte sur la poitrine la croix de 1 Ordre de Marie-Thérèse, La vue de cette décoration m'a tellement impressionnée que je n'ai pu m'empécher de verser des larmes. Que Dieu bénisse notre brave armée ! Elle a sauvé notre honneur.
Le 8, lord Stanley a violemment attaqué le Gouvernement à cause de son attitude en Italie. Son discours a été très-beau et très-catégorique. Il demande des explications sur l'attitude de l'envoyé d'Angleterre à Naples, qui, soit dit en passant, est un demi-frère de Palmerston et quia soutenu au nom du Gouvernement l'insurrection en Sicile. D'autre part, lord Stanley demande s'il est vrai que l'Angleterre ait proposé la nomination d'un fils de Charles-Albert comme Roi de Sicile. Que dirait l'Angleterre si pareille chose arrivait en Irlande? Londonderry a répliqué simplement qu'il ne voulait pas lui répondre, procédé qui me paraît fort commode.
Le 9, le prince Edouard de Weimar est venu chez nous après avoir ramené sa mère en Allemagne. Il a parlé à l'administrateur de l'Empire, qui lui a dit que, si les Souverains allemands ne le soutenaient pas, il abandonnerait la partie. On a mis le prince de Leiningen, demi-frère de la Reine Victoria, à la tète des affaires à Francfort. Il n'est pas à la hauteur de sa tâche; aussi sa nomination est-elle pour tout le monde un sujet d'inquiétude. Pour ma part, je suis convaincue que cette mauvaise comédie allemande finira au milieu des coups de sifflet.
Le 13, j'ai eu un long entretien avec Brunnow. Je lui ai expliqué la position qu'avait autrefois mon mari vis-à-vis des affaires intérieures, car je sais qu'on se figure à Saint-Pétersbourg qu'il avait plus d'influence qu'on ne lui en laissait réellement, ce qui a certainement contribué pour une bonne part à gâter la situation.
Clément entretient avec lord Beauvale une correspondance fort intéressante sur l'intervention projetée de l'Angleterre et de la France. Toute l'Angleterre est contre cette intervention.
Maintenant que nous avons reconquis Milan au prix du plus pur de notre sang, Fintervention de la France re'publicaine, qui n'a pas un soldat à mettre sur pied, et celle de l'Angleterre, qui, par haine de FAutriclie, a préféré s'unir à un voisin désagréable et faire cause commune avec ceux qui ont livré notre pays, cette intervention, dis-je, serait aujourd'hui une véritable bassesse*. Clément a profité du départ de Hiigel, qui est allé, le 18, à Cologne pour chercher Hermine (fille du prince), pour communiquer au ministre Wessenberg sa correspondance avec lord Beauvale ; il l'a fait dans l'intention de donner au Cabinet de Vienne la certitude que la France ne peut pas intervenir et qu'en Angleterre on n'interviendra pas si à Vienne on se prononce énergiquement contre l'intervention. Malheureusement, même après les avantages récemment obtenus, notre Gouvernement paraît avoir, par pure faiblesse, demandé une intervention à Londres et à Paris.
Disraeli a vigoureusement attaqué Palmerston et jMinto dans le Parlement. Palmerston prétend avoir reconnu dans le discours de Disraeli certaines expressions qui ne peuvent lui avoir été fournies que par Clément; le ministre en a été furieux. Du moins le Globe, feuille dévouée à Palmerston, a publié un article écrasant contre Disraeli, article d'après lequel ce dernier est accusé d'avoir puisé à une source étrangère. Ce qui est certain, c'est qu'ici comme partout ailleurs les honnêtes gens se groupent autour de Clément et cherchent à former un noyau afin de pouvoir, avec l'aide de Dieu, tempérer par un peu de l^ien tout le mal dont la terre est infestée.
Les Neumann sont aiTivés ici après une traversée épouvantable. Parmi les passagers se trouvait le baron Andrian, que le Parlement de Francfort envoie ici pour notifier au Gouvernement la nomination de l'administrateur de l'Empire. 11 se montre ici avec les trois couleurs de l'Empire germanique, porte une barbe énorme et parle avec beaucoup d'assurance de la puissance et de la consolidation de l'Allemagne.
* Voir dans l'Appendice : « Sur une médiation anfjlo-française ».
(Note (le l'Éditeur.)
iNI. de Morny est venu voir Clément; il lui a dit qu'il ne voyait plus qu'une seule ancre de salut pour la France : il fallait appeler Henri V au trône. Ce qu'il a vu à Claremont, dit-il, lui montrait que la fnmille d'Orléans était perdue à jamais pour la France. Il veut faire le voyage de Frohsdorf à l'insu des siens.
Lady Palmerston nous a invités à sa soirée du 25. Je n'y suis pas allée, parce que je supposais devoir y rencontrer le baron Andrian. Du reste, ce dernier me paraît fort irrité du peu d'attention qu'on lui accorde ici. II est très-recherché à Francfort, dit-on.
Septembre.
II parait que Wessenberg a eu le bon esprit de repousser l'intervention anglo-française. On dit ici que les Français veulent réellement intervenir à main armée. Wellington est trèsirrité de l'attitude de Palmerston, qui, sans bouger lui-même, voudrait laisser s'accomplir cette intervention.
J'ai assisté à l'entrée de la Reine au Parlement. Les acclamations enthousiastes du peuple, quand il a vu venir la Reine, m'ont profondément touchée. Peu de temps avant la révolution les choses se passaient de même chez nous. Comme il a fallu peu de temps pour changer les cris d'amour en cris de haine! Andrian a été forcé de mettre un habit de cour à cette occasion ; il a voulu prendre le pas sur le corps diplomatique, mais un huissier l'a placé derrière tous les autres, ce qui a égayé toute la salle.
Lady Hislop a beaucoup parlé à Clément de la politique du Cabinet de Londres. On paraît aujourd'hui tenir fort à l'idée de donner la Lombardie au fds du Grand-Duc de Toscane, pour qu'il y ait un prince italien à la tète des affaires de ce pays. Personne ici ne semble savoir que le Grand-Duc de Toscane est le neveu de l'Empereur François, qui serait luimême devenu Grand-Duc s'il n'avait pas été appelé à l'Fmpire d'Allemagne.
lladetzky a écrit à Clément une lettre touchante qui m a
mis du baume dans Tàme; ce vieil ami l'aime toujours et lui est resté fidèle*.