‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 101 sur 118 · COOPÉRATION UE L ARMÉE RUSSE · texte numérisé non relu

COOPÉRATION UE L ARMÉE RUSSE

551. Metternicli à Stadion (Lettre), LayLacli , le 21 avril 1821.

531. Le baron de Stùrmer vous aura prévenu, mon cher comte, des dispositions qui retiennent l'armée russe à ses frontières. Les ordres sont partis, et vous ne verrez pas un soldat

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russe. Si je n'avais pas été maître de les faire reculer, tout comme nous les avons fait avancer, croyez-vous que nous les eussions fait mettre en mouvement?

J'ai reçu par le courrier d'hier votre lettre du 17 avril. Je vous avouerai franchement, mon cher comte, qu'elle m'a fait de la peine. Si vous, au fait des principes qui ont dirigé notre marche depuis des années, au fait de chaque nuance de notre conduite dans les derniers neuf mois, connaissant tous les risques que court dans un temps de folie la société entière ; si vous, mon cher comte, pouvez me reprocher une invasion russe, quel moyen de salut reste-t-il au monde?

Je vous avoue que, s'il entrait dans ma manière d'être de me rebuter, je me dirais : Que d'autres cherchent à conjurer les périls qui nous menacent!

Le succès, sans doute le plus inattendu pour les coquins, vient de couronner nos entreprises. Ce succès ne m'étonne pas, par la raison toute simple que j'ai connu et les moyens d'attaque et les moyens de résistance.

L'affaire du Piémont ne m'avait point abattu, par la raison toute simple qu'elle était entrée dans mes calculs comme une chose non-seulement possible, mais même probable.

La preuve que tel est le cas se trouve dans les renforts continuels que j'ai été le première supplier l'Empereur d'envoyer dans les provinces italiennes, et dans la menace de l'arrivée des armées russes, renfermée dans notre déclaration contre Naples. Ce n'est pas pour mettre à la raison ce seul pays que nous avions besoin de plus de cent mille hommes et de la perspective assurée d'un soutien étranger. J'ai connu d'une manière positive le travail que la faction qui s'est emparée de tout et à peu près partout, avait préparé depuis longtemps.

Or, dès ce moment, il fallait prendre le parti de ne rien faire et de vivre au jour le jour, ou de faire bien, et je ne crois pas que l'on puisse faire bien sans des moyens proportionnés aux dangers. Parmi ces moyens, j'ai dû placer en toute première ligne les forces autrichiennes, aptes à finir la besogne connue, et à parer à celle probable; ]^\ dû aussi songer à tuer le libérani. 32

lisme russe et à prouvera l'Europe que désormais les radicaux auraient affaire aux deux puissances les plus libres encore de leurs actions.

Les faits montrent aujourd'hui si mes calculs ont été faux. Mais les faits seuls parlent en 1821. Toutes les promesses, toutes les phrases de l'Empereur de Russie eussent été sans valeur; le mouvement qu'il a donné à quelques cent mille hommes ; leur marche effective, la dépense d'une dizaine de millions pour les mobiliser, — voilà les faits. L'ordre de faille halte est un autre fait non moins important, et cent vingt mille hommes placés dans les provinces russes les plus rapprochées de nos frontières, et avec l'ordre de marcher à la première réquisition de l'Autriche, est enfin un troisième fait qui ne permettra plus de sitôt aux désorganisateurs de compter sur l'Empereur Alexandre.

La conduite de Bubna est au-dessus de tout éloge. Pour qu'elle fût utile et possible, il a fallu qu'il ait des troupes disponibles, et surtout qu'il ait été muni d'une latitude d'action illimitée. Vous qui connaissez aussi bien que moi et mieux peutêtre la marche que suivent ordinairement les affaires, vous devez trouver que l'Empereur a fait une bonne et belle chose en déposant entre les mains d'un commandant de province le pouvoir de ne consulter que lui-même et les circonstances du moment pour agir selon sa propre conviction, en ne tenant compte d'autres calculs que de ceux de sa propre sagesse !

Un bien immense vient de s'opérer; il nous place tout juste dans la possibilité de continuer à vivre. Il ne faut pas se faire illusion ; nous ne sommes pas à un seul pas au delà de cette possibilité. Avec de la raison, avec une marche forte et calme, avec une grande rectitude et une suite de pensées et d'action, il pourra se faire encore du bien en Europe. Mais le mal est arrivé à une hauteur prodigieuse. L'esprit public est absolument gangrené , et s'il suffisait d'un fait isolé pour ne pas pouvoir en douter, je vous citerais les dispositions de notre propre capitale. Soyez certain qu'à Vienne, comme à Paris, à Berlin, à Londres, dans toute l'Allemagne et l'Italie, en Ptussie comme en Amérique, — nos triomphes sont taxés

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comme autant de crimes, nos conceptions comme autant d'erreurs, et nos vues comme des folies coupables.

J'ai du courage; je crois en avoir montré beaucoup dans le cours des derniers neuf mois, car il en faut certes pour se charger ainsi que je l'ai fait, et avec une pleine connaissance de cause, d'autant de responsabilités; mais je n'ai rien dans mon âme qui ressemble à de l'illusion. Je sais apprécier tout le bien qui vient d'être fait; ce bien est immense, parce qu'il a mis à découvert une foule de vérités; une fantasmagorie comme peut-être jamais le monde n'en avait offert une pareille est détruite; le charme est rompu. — Eh bien, tout reste à faille.

C'est nous qui occuperons les places fortes du Novarais et Alexandrie. L'Empereur Alexandre répugne à s'en charger, et ses motifs sont puissants. Je vous les détaillerai de vive voix; notre public me taxera de nouveau de folie ou de bêtise, d'être fâché de devoir nous chargerde cette ingrate besogne, laquelle à ses yeux sera un monument de gloire ! C'est que le public ne sait ce qu'il dit, car il ignore ce qui est. Les finances feront un profit, car les garnisons au delà du Tessin seront à la charge des Sardes, malgré qu'elles pourront compter comme autant de forces en Lombardie qui devraient rester à la nôtre. N'importe; la chose est un mal positif, et il faudra bien du savoir-faire pour ne pas la voir tourner en un mal actif pour l'Europe entière.

Je suppose que ce sera vers la mi-mai que l'Empereur sera de retour à Vienne. Ce qui nous retient encore ici, ce sont les arrangements à prendre avec les deux Rois de Sardaigne.

Il faut faire remonter sur le trône le Roi qui a abdiqué. Il faut décider promptement l'affaire, sans quoi le Piémont ira de nouveau à vau-l'eau ; nous gagnons ici sur les distances plus de cinq jours, et cinq jours sont beaucoup dans les temps de révolution et de troubles.

Vincent et Pozzo arriveront ici incessamment ; nous les renvoyons à Paris, car on ne peut pas abandonner ce pays à la sottise de son Gouvernement, à la fois le plus faible et le plus mal disposé.

500 RECUEIL DE DOCUMENTS (l818-18'22).

Je viens de vous faire une véritable profession de foi. C'est que je n'aime pas, mon cher comte, que vous voyiez autrement que moi une situation qui doit décider de la vie ou de la mort de la Monarchie.

Je suis, au reste, bien fatigué de ma besogne, et il m'en va aujourd'hui comme à un général qui se sent le besoin du repos, dans le moment où le public sort du sien pour juger des opérations.

Ce 22 avril.

Le courrier allait partir, quand j'ai reçu votre lettre du 18 avril. Je vais y répondre en peu de mots, mon cher comte, car, pour en couler à fond le contenu, il me faudrait quelques heures de conversation, et certes je ne pourrais pas les employer plus utilement.

Le résultat de notre entretien, qui ne sera qu'un examen des situations effectives, réelles et telles qu'elles me sont connues; telles qu'ici seul il est possible de les juger, vu l'impossibilité morale et matérielle que, hors d'ici, — et je vais plus loin, — que hors d'un cercle de quatre ou cinq personnes elles puissent être connues et même comprises, — ce résultat, dis-je, vous fera juger des positions tout différemment que vous ne pouvez le faire aujourd'hui.

Je me bornerai à vous mettre au fait des vérités suivantes :

1" Jamais il n'a été question de faire stationner un seul soldat russe dans la Monarchie autrichienne.

2" La Russie ne nous mène pas ; c'est nous qui menons l'Empereur Alexandre, par plusieurs raisons toutes simples. Il a le besoin d'être conseillé ; or il a perdu tous ses conseillers. Caj)0 d'Istria est regardé par lui comme un chef de carbonari. Il se méfie de son armée, de ses ministres, de sa noblesse, de son peuple. Or, dans cette situation on ne mène pas.

3' La France et l'Angleterre , loin d'être bien ensemble , sont dans la plus complète méfiance l'une de l'autre. L'Angleterre est complètement à nous. Ne jugez pas l'Angleterre sur rien de ce que vous dit lord Stewart : tout ce qu'il dit est

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faux. Il VOUS aura fièrement nié la marche d'un corps russe en Piémont; eli bien, son Cabinet le demande à cor et à cri, car il voit juste, et il coiuiaît les complications, impossibles à calculer, qui devront naître entre l'Autriche et la France du fait d'une occupation autrichienne.

La France est à la têle de tous les mouvements révolutionnaires de l'Europe, et il serait difficile de dire qui fait plus de mal et qui se permet plus d'intrigfucs, ou du Gouvernement, ou des jacobins. Le premier comme les seconds veulent que l'Europe soit révolutionnée. Le ministère vise à l'introduction de la Charte française dans tous les États de second ordre ; il espère par là se consolider chez lui. Les libéraux veulent la constitution anarchique de 1701 , pour culbuter en France la dynastie. La révolution du Piémont a été ainsi le résultat des travaux à la fois uniformes et divergents du Cabinet et des libéraux français.

4" Le Piémont ne peut pas se soutenir trois mois sans une force étrangère. La révolution n'est nulle part plus menaçante que dans toute Fltalie. Un coup important vient de lui être porté ; quelques douzaines de ses chets se sont enfuis. Mais la révolution est toujours là, prête à éclater de nouveau, et sans une marche prodigieusement ferme et prudente, nous verrons se renouveler l'automne prochain toutes les scènes que nous venons de traverser. Ne croyons pas que tout soit fini, il n'y a qu'une grande déroute ; la différence est immense.

Savez-vous le véritable, le seul motif pour lequel l'Empereur Alexandre répugne de voir un corps d'armée , fût-il de dix mille hommes, stationner hors de ses frontières? C'est qu'il est convaincu que ce corps passerait à l'ennemi, tant le travail libéral des braves gens dont ce Prince s'était entouré a libéralisé cette même armée. Avec une conscience pareille, on n'est guère conquérant!

Tout ce que je vous dis ici est vrai et de toute vérité. Tout calcul qui part de bases différentes est erroné. Je réponds de tous les faits, et l'avenir ne justifiera peut-être que trop l'exactitude de mes informations et de mes calculs.

Que faut-il faire quand on marche au milieu des ténèbres

002 RECLEIL-DE DOCLMENTS (1818-18-22).

et du chaos? Allumer un flambeau, et marcher droit et ferme à sa lueur! Ne vous fiez pas à d'autres lumières; elles sont placées exprès pour vous perdre , ou ce sont des incendies que l'on vous dit n'être que des feux de joie.

Quelques heures de convei'sation vous apprendraient plus que vingt pages. La seule justice que je vous demande en attendant, c'est de vous arrêter aux faits démontrés, et nos succès matériels sont un fait. Je ne vous parle pas encore de succès moraux, car ceux-ci restent à attendre, et ils sont bien plus difficiles à atteindre que les succès matériels.

.552. — Metternicli à l'Empereur Alexandre (Mémoire), Laybacb, le 6 mai 1821. — 553. Metternich aux envoyés d'Autriche près les Cours étranj^ères (Dépèche-circulaire), Laybacli , le 12 mai 1821. — 554. Déclaration du 12 mai 1821 (Annexe du n" 553).

332. Au moment de la séparation des Monarques et de leurs Cabinets, qu'il me soit permis de déposer entre les mains de Votre Majesté Impériale un mot de reconnaissance et d'hommage. De reconnaissance, Sire, car vous la méritez, non de ma part, non de celle de l'Autriche, mais de celle de la société tout entière.

Vous devez me rendre la justice que j'ai depuis longtemps discerné le mal qui s'est démasqué dans le cours des derniers temps avec une intensité redoutable. Vous devez de même,

* A Laybach étaient réunis, en fait de Souverains : les Empereurs d'Autriche et de Russie et le Roi de Naples; en fait de diplomates : Metterni(;h, Vincent, Gentz, pour l'Autriche; Nesseirode, Capo d'Istria, l'ozzo di lîorjjo, pour la Russie; Ilardenherf» et Rernstorff, jiour la Prusse; de la Ferronnays, Caraman et Blacas, pour la Franco; les lords Clanwilliam, Stewart et sir Robert Gordon, pour l' Annietcrre. Lorsque les trois puissances du INord eurent décidé f|u il y avait lieu d'intervenir à main armée dans les affaires de Naples, les envoyés français et anglais cessèrent de prendre part aux conférences.

(Note de l'Editeur.')

RÉSULTATS DU CONGRÈS DE LAYBACH (1821). 50;î

Sire, reconnaître que si j'ai connu le mal, je n'ai pas désespéré du remède. Ce remède a opéré; il se nomme l'union morale intime entre Votre Majesté Impériale et ses augustes alliés, libres encore de leurs actions. Le mérite, Sire, vous appartient, car votre situation était plus libre et certes moins rapprochée du danger que celle des autres Monarques. Votre Majesté Impériale a fait un bien immense; sa conscience doit le lui dire , c'est la seule récompense que puisse ambitionner tout homme de bien; c'est la seule qui puisse atteindre 1 homme placé par la Providence au-dessus des autres hommes.

Il n'est qu'un hommage que je puisse trouver digne de Votre Majesté Impériale.

Placé ainsi que je le suis vis-à-vis de l'Empereur mon Maître et de Votre Majesté Impériale, de graves devoirs pèsent sur moi.

Le premier et peut-être le plus difficile à remplir, c'est celui de rechercher et de trouver la vérité. Le jour où j'aurais perdu la confiance dans mes propres calculs, je me regarderais comme coupable aux yeux de mon Maître et à ceux de Votre Majesté Impériale.

Mon hommage , vSire, doit se borner à vous dire toute ma pensée.

La société était perdue sans ressource, sans les mesures qui ont été prises dans le cours des derniers mois. Ces mesures n'eussent point arrêté sa chute, si elles n'avaient été appuyées sur les principes les plus corrects.

Tel ayant été le cas, l'aurore d'un avenir meilleur commence à poindre. Le jour succédera, si nous continuons à marcher sur la ligne sur laquelle nous nous trouvons placés. Un seul principe faussé, et ?ioiis rentrerons dans la nuit, puis le chaos succédera à cette nuit.

Deux moyens existent pour que nous continuions à maintenir notre ligne. Je n'en connais pas un troisième.

Une confiance réciproque et illimitée ;

Une entente franche sur les bases de notre marche.

Cette confiance. Sire, est ce que l'esprit a le plus de peine à saisir.

Elle eût été et elle serait à jamais une difficulté insurmontable, si la Providence n'avait créé deux Souverains tels que Votre Majesté Impériale et l'Empereur François. Vous vous connaissez, et on ne se connaît jamais que quand on s'est bien compris.

Afin d'établir l'accord le plus entier sur la marche dans l'avenir le plus prochain et à la fois le plus décisif pour le sort de l'Europe, il faut le fonder sur des principes clairs, précis, aussi simples que possible, et régler leur application sur des engagements réciproques non moins clairs et précis. De grandes distances vont nous séparer; il faut remédier à cet inconvénient.

Je vais poser les principes et indiquer les engagements à prendre.

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