L'INSURRECTION NAPOLITAINE, ETC
Les deux Monarques fonl déclarer simultanément à Constantinople que, fidèles aux principes qu'ils ont publiquement énoncés , ils ne soutiendront jamais et en aucun lieu les ennemis de l'ordre public; que jamais ils ne prêteront aucun secours aux Grecs insurgés; que, d'un autre côté, ils abandonneront à la Porte elle-même le soin de veiller à sa propre sûreté. Comme elle est restée étrangère jusqu'à ce jour à toutes les affaires de l'Europe, nous ne nous sentons point appelés à nous mêler des siennes.
Ces déterminations des Souverains seront incessamment rendues publiques.
En attendant, je prie Votre Excellence de les porter, ainsi que tout le contenu de la présente dépêcbe, à la connaissance du Roi; j'espère que Sa Majesté y puisera de justes motifs de tranquillité. C'est dans cet espoir que je vous expédie le courrier qui aura l'honneur de vous la remettre, et que je laisse à votre disposition.
Metternich à Stadion. Laybach, le 26 mars 1821.
549. L'affaire de Naples est finie. J'espère pouvoir expédier dans deux ou trois jours un courrier à Vienne, pour y faire chanter le Te Deiim et tirer cent un coups de canon.
La révolte en Piémont va mal comme révolution. J'enverrai demain à Vienne des preuves, qui ne sont pas équivoques, que son principal champion, le prince de Carignan, ne fait que pleurer. Le pays ne veut pas se révolutionner, et tout dépend aujourd'hui, pour réduire en poussière le petit nombre de canailles qui se prononcent, d'un coup de collier que pourra donner l'un ou l'autre des officiers généraux , entièrement dévoués au Pioi, qui se sont mis en rapport avec le duc de Genevois.
Dans les crises révolutionnaires , on n'a toutefois jamais la possibilité de fonder un calcul sur des données troj) souvent démenties le lendemain du jour où on s'y est livré. Je ne m'arrête donc qu'aux faits soumis à des calculs positifs.
494 RECUEIL DE DOCrMENTS (1818-1822).
Si le Piémont renti-e dans Tordre, il le fera par ses propres moyens, et le fait sera immense. S'il ne rentre pas dans le devoir par ses propres moyens, il ne peut plus que tomber dans ranarchie, et il est hors d'état de songer à une agression militaire contre nos provinces. Excepté l'armée qui est restée fidèle au lloi, et qui est à Gènes et à Novare, le reste s'est débandé, et les révolutionnaires ne pourraient pas rassembler huit mille hommes capables de marcher. On recrute des légions, et elles se composent d'étudiants et de bandits. Bubna est en pleine attitude. Il pourrait, à l'heure qu'il est, disposer de dix mille hommes de l'armée de Frimont; il ne les attirera à lui que quand nous serons solidement établis à Naples.
Il n'existe que deux chances : ou l'armée russe est inutile, ou elle est nécessaire. Dans le premier cas, elle rebroussera chemin sur-le-champ, et peut-être ne passera-t-elle pas même la frontière, si d'ici à peu de jours nous apprenons que le Piémont s'est guéri par lui-même. Si la révolution devait gagner toute 1 Italie, les Russes n'y feront point de mal, et la seule nouvelle de la possibilité de leur arrivée empêchera bien des amateurs de remuer.
Nous ne risquons pas de déclarer la guerre au Piémont, car c'est lui qui nous l'a déclarée en faisant une révolution. La Junte d'Alexandrie a déclaré la guerre à l'Autriche dans toutes les formes, et la révolution à Turin n'a eu d'autre moyen de se faire qu'en annonçant qu'il ferait la conquête du Milanais.
Toute cette révolution n'est, au reste, qu'un coup de Jarnac de quelques cerveaux brûlés, soutenus par le comité directeur de Paris dans le but de venir au secours de Naples. Mais l'inconcevable poltronnerie des bandes napolitaines et les belles et promptes manœuvres de notre armée ont dérouté ce plan. Le seul moyen qu'on avait naguère à Turin de soutenir la partie était de faire publier que tous nos bulletins étaient faux, et que les Napolitains nous menaient tambour battant vers le Pô.
Quant à la révolution grecque, laissez-la aller. Je vous réponds que l'Empereur Alexandre y est aujourd'hui pour aussi peu que dans la révolution en Piémont. Vous aurez bien
L'INSURRECTION NAPOLITAINE, ETC. (l82l). 495
de la peine à le croire , mais le fait n'est pas moins positif, et je vous en fournirai des preuves par le courrier de demain. Il faut regarder cette affaire comme placée hors de la civilisation ; elle tournera, je crois, mal pour les Grecs, qui ont compté sur un appui qui leur manque le jour où ils ont fait leur levée de boucliers. C'est tout comme les Napolitains, qui ont cru que la Russie serait sinon pour eux, du moins contre nous. Voilà l'avantage des bonnes réputations en politique.
La question est aujourd'hui tout entière en France. Le Gouvernement ne soutient pas et ne soutiendra jamais les Piémontais. Des factieux peuvent le faire ; mais ils ne le peuvent pas en grand, à moins de culbuter le Roi et la Charte. Si ce fait a lieu, c'est-à-dire si la France revient elle-même à 1793, alors nous ne pourrons certes que rentrer chez nous et voir comment nous nous sauverons. Tout mouvement de retraite en Italie dans la position actuelle des choses serait faire nousmêmes la révolution dans toute la Péninsule, et combien de temps garderions-nous nos provinces italiennes dans une supposition pareille?
Le monde est à la veille de son salut ou au seuil de l'antre qui doit l'engloutir. Il semble cependant que des rayons d'un meilleur jour commencent à luire. Le succès de l'affaire de Naples peut amener l'ère du repos. Elle aura coûté beaucoup, mais j'ai aujourd'hui, comme dans tous les temps, la conviction que si nous avions agi différemment que nous ne l'avons fait, nous étions étouffés dans nos lits.
Ce qui me fait grand plaisir, c'est la manière parfaite dont se conduit tout notre monde en Italie. Les armées de Bubna et de Strassoldo méritent de belles pages dans notre histoire.
Metternich à Rechberg. Laybach, le 31 mars 1821.
530. Je vous envoie, mon cber comte, le dernier bulletin de l'armée de Naples.
Une campagne de treize jours a suffi pour montrer à nu la turpitude de la révolution napolitaine. Une grande œuvre d'iniquité s'est dispersée comme la poussière, dès que la pre-
mière attaque a eu lieu contre cette frêle machine, cette décoration patriotique ! Où est cet enthousiasme national? Où sontelles, ces phalanges patriotiques? Où est-elle, cette haine contre le retour à Tordre? Est-ce le peuple napolitain qui est Tinterprète de ses pensées, ou hien les scélérats réunis en Parlement ont-ils été ses véritables organes?
Le Ciel, qui semble ne pas vouloir la perte du monde, a protégé notre sainte entreprise. Les hommes sages l'ont accompagnée de leurs vœux; les Gouvernements éclairés en font de même. Nous ne leur avons pas demandé davantage.
Les détails que nous avons prouvent aux plus aveugles que, malgré ce que racontent sur les lieux mêmes les hommes les plus sages et les plus éloignés de toute exagération, la révolution a été faite en dehors du véritable peuple. Il en est de même partout. Il faut donc protéger les peuples contre le» attaques de leurs fanatiques adversaires, leurs seuls ennemis, et qui, pour se couvrir d'un masque trompeur, dirigent tout leur venin contre les Gouvernements.
Nous finirons l'affaire du Piémont comme celle de Naples. Une nouvelle révolution française pourrait seule mettre de graves et peut-être d'insurmontables obstacles à cette seconde entreprise.
Tout le venin se jette aujourd'hui sur la surface. La cure pourra en être d'autant plus radicale; et ce que nous avons commencé avec de communs efforts 'en juillet 1819 pourra être fini, avec l'aide de Dieu et pour le salut du monde, en 1821. C'est de Carlsbad que datera alors l'ère du salut.