‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 106 sur 118 · MISSION DE METTERNICH, ETC · texte numérisé non relu

MISSION DE METTERNICH, ETC

montra du doigt en ajoutant : « Je le porte toujours» ; l'autre, en m'envoyant auprès de lui.

Ensuite il commença un discours qui dura certainement une demi-heure pour m'exprimer les sentiments d'attachement qu'il éprouve pour Votre Majesté. Jamais il ne prononce votre nom, Sire, sans dire : Notre Empereur. Puis il se mita faire l'éloge de ma personne, mais en termes qui ne pouvaient qu'embarrasser celui qui en était l'objet; il ne manqua pas d'entremêler ses compliments de sorties violentes contre l'Empereur Alexandre et de sorties plus violentes encore contre le comte Capo d'Istria.

Après ces effusions et ces sorties, il se mit à parler des motifs de ma présence à Hanovre. Il commença par une longue récapitulation des événements des dernières années, où l'Aiitriche seule avait joué le beau rôle, selon lui, et il termina par une épouvantable sortie contre son propre ministère, et particulièrement contre lord Liverpool. Il fit toutefois une exception en faveur de lord Gastlereagh, qu'il représenta comme un homme loyal, énergique, tout à fait dévoué à la bonne cause, et il conclut à titre de preuve par l'argument suivant : « Il vous comprend, et il est votre ami; c'est tout dire. »

Lorsque le Roi eut fini de parler (et je me gardai bien de l'interrompre), j'eus soin de revenir sur tout ce qu'il avait dit. Je ne relevai pas ce qu'il y avait eu d'exagéré dans ses paroles, et je tâchai de le rendre attentif au véritable état des c/ioses.

En fin de compte, nous vîmes que nous avions tout à fait les mêmes idées; le Roi se calma, et il devint, dans le sens rigoureux du mot, extrêmement correct dans ses appréciations.

Après un entretien qui avait duré plus de trois heures, il me congédia en m'invitant à venir le voir quand et comment je le jugerais à propos; il se réserva expressément de me développer plus amplement ses vues relativement à la situation extérieure aussi bien qu'à la situation intérieure.

Alors seulement j'entrai dans une discussion d'affaires régulière avec lord Londonderry (Gastlereagh). Mon courrier de Vienne était arrivé; il apportait les copies mises au net des dernières dépêches que j'avais envoyées à Gonstantinople et à

Saint-Pétersbourg; ce sont ces documents que j'ai proposés pour base de notre entente. J'ai la satisfaction de pouvoir assurer à Votre ^Majesté que lord LondondeiTy, après avoir entendu mes explications, a trouvé cette base si claire et si naturelle qu'il l'a adoptée sans réserve comme étant la seule raisonnable et pratique.

La mission que j'ai à remplir ici comprend deux parties. La marche à suivre au milieu des complications de la question turque sera arrêtée ici de telle sorte que 7ious donnerons certainement aux perturbateurs beaucoup de ftl à retordre. Lord Londonderry et moi, nous avons envoyé un courrier au comte de Bernstorff pour le prier de quitter le Mecklembourg, où il se trouve en ce moment, et de nous rejoindre ici. Dans le cas où il ne pourrait se rendre à cet appel, j'espère le rencontrer lors de mon retour.

Le comte de Lieven, par suite de raisons que nous ignorons absolument, n'est pas encore arrivé à Hanovre. Nous savons qu'il a quitté Saint-Pétersbourg le 25 septembre, mais qu'au premier relais il a trouvé une invitation de l'Empereur, qui le priait de se rendre auprès de lui à Witepsk et d'assister à la revue de la garde. Comme cette excursion peut bien l'avoir arrêté de dix à douze jours, nous l'attendons d'une heure à l'autre ; quant à moi, je désire vivement son arrivée.

La deuxième question que je tiens à résoudre ici, c'est la question intérieure. Il s'agit de maintenir le ministère, ou, si cela n'était pas faisable, d'assurer du moins la recomposilion d'un ministère sous la présidence de lord Castlereagh, d'un ministère qui soit dévoué à la cause commune ou, ce qui revient au même, qui nous soit dévoué.

Dans cette question épineuse, je me trouve entièrement d'accord avec lord Castlereagh, dont les vues sont parfaitement correctes et raisonnables. J'espère pouvoir appuyer efficacement auprès du Roi les idées de cet homme d'État. Toutefois, je me trouverai enfermé dans des limites très-nettement tracées; cela tient à la nature des choses, car il ne peut jamais être conforme au véritable intérêt d'un État d'intervenir dans les embarras intérieurs d'une troisième puissance. Le rôle que

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j aurai à jouer ici sera donc nécessairement très-restreint : je devrai me borner à faire Toffice d'un ami de la bonne cause, ami tout à fait désintéressé et raisonnant froidement les choses. La connaissance personnelle que j'ai de la négativité de lord Liverpool, qui n'est que trop grande malheureusement, mais qui s'allie toutefois à des talents incontestables, me ferait regarder comme une véritable bonne fortune la retraite de ce ministre et la reconstitution d'un ministère tel que les circonstances le réclament, sous la présidence de lord Londonderry. Notre situation politique ne pourrait que gagner à ce que l'Angleterre jouât un rôle plus actif dans les affaires du monde. Je crois devoir me borner, en attendant, à faire connaître à Votre Majesté la position que j'ai prise ici relativement aux affaires du moment, d'autant plus que la solution ne tardera guère...

L'attachement du Roi à la personne de Votre Majesté et à tout le système autrichien dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Il a la ferme intention de venir l'année prochaine à Vienne, et lord Londonderry partage et appuie ses idées. A moins de conjonctures impossibles à prévoir, il arrivera certainement à Vienne au mois de juin, pour se rendre à Carlsbad au mois de juillet et retourner ensuite en Angleterre par Berlin, Hanovre et Paris.

A la suite de la lecture de ce rapide aperçu, Votre Majesté daignera se convaincre que les résultats de mon séjour ici comblent tous mes vœux, sous le point de vue politique comme sous tous les autres rapports.

En traversant la Haute et la Basse-Saxe dans toute leur étendue, j'ai pu m'assurer à chaque pas que le maintien de l'ordre dépend tout à fait des Gouvernements. Les associations d'étudiants se sont rendues ridicules au point que la tendance politique des universités disparaîtrait entièrement si l'on agissait, avec une énergie même relative, contre quelques professeurs dangereux. Mais ces derniers mêmes sont considérés dans la foule comme des réprouvés. Si la question grecque se dénoue heureusement, nous y aurons gagné pour le moment de pouvoir plus facilement travailler au bien.

Les regards de tous les gens bien pensants sont tournés vers l'Autriche; chacune de nos paroles porte coup, et si nous profitons du premier jour où la crise politique actuelle subira un temps d'arrêt pour poursuivre énergiquement en Allemagne notre système, nous pourrons obtenir beaucoup de bons résultats. Je suis à même de l'affirmer d'autant plus hautement qu'aujourd'hui les Princes et les ministres accourent vers moi de tous les côtés pour me demander bien plutôt des or<5^re5 que de simples conseils.

Je ne suis pas encore fixé sur l'itinéraire que je suivrai pour mon retour. En tout cas, j'arriverai à Vienne dans la première quinzaine de novembre*.

Metternich à l'Empereur François (Rapport), Hanovre, le 29 octobre 1821. — Résolution souveraine de Sa Majesté.

536. Le Roi d'Angleterre s'est mis en route aujourd'hui pour retourner dans ses Etats. Il passera par Cassel, Marburg, Wetzlar, Goblentz et Bruxelles. Sa santé est parfaitement rétablie.

Je crois avoir entièrement atteint le but de mon voyage.

Mon entente avec lord Londonderry est complète. L'Angleterre se place sur le même teiTain que nous, et cela dans le sens que voici :

1° Les deux Cabinets regardent le maintien de la paix entre la Russie et la Porte comme le but principal de leurs efforts communs. Afin d'arriver plus facilement à ce résultat, ils ne négligeront rien pour éclairer la Russie sur les dangers d'une rupture, pour inviter la Porte à exécuter fidèlement les traités, pour l'engager à être modérée, enfin pour la maintenir dans ces voies.

2* Comme il y a un grand moyen de salut dans la concordance des déclarations des deux Cours qui' ont le plus d'in- Huence directe sur la Porte, les deux Cabinets ont rédigé un

Sur la mission de Metternicli à Hanovre, voir aussi la lettre no 543.

(Note de rÉditew.)

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projet d'expédition pour Saint-Pétersbourg et un autre pour Gonstantinople, projets dans lesquels les vues exposées cidessus sont développées avec beaucoup de force. Ces dépêches sont en voie de préparation ; elles ont été rédigées avec toute la précaution voulue, afin d'ôter au Cabinet russe l'illusion qu'il ait fallu des pourparlers particuliers entre les ministres pour arriver à s'entendre sur la base de l'accord à conclure. En conséquence, les instructions données par lord Londonderry s'appuient généralement sur des arguments anglais, comme les miennes reposent surtout sur des arguments autrichiens. Des deux côtés, la conclusion, c'est le maintien de la paix par la Russie, attendu que dans la situation générale, dont les difficultés sont incontestables, toute guerre politique entrahiei'ait nécessairement à sa suite des maux incalculables. Les deux puissances useront de toute l'influence qu'elles ont sur la Porte pour atteindre ce premier but, le plus important de tous ; d'autre part, il ne convient pas à ces puissances de prêter leur concours à des plans qui pourraient se trouver en opposition avec ce but; enfin les vues que la Russie pourrait avoir, vues qui tendraient à affermir autant que possible les relations amicales entre cette puissance et la Porte, pourront se produire sous la forme d'une proposition faite par la Russie, mais elles ne devront en aucun cas être présentées par les alliés. Voilà les points qui servent de base à notre entente avec rAnglelerre,et sur lesquels Votre Majesté trouvera cette puissance parfaitement d'accord avec nous. Mes entretiens avec lord Londonderry ont eu l'heureux effet d'influer puissamment sur ses rédactions. Votre Majesté connaît trop bien le ministère anglais pour ne pas se dire que les instructions adressées àBagot et à Strangford n'auraient pas été, à beaucoup près, rédigées d'une manière aussi précise qu'elles le sont, si je n'y avais mis la main. Aussi cela me vaut-il l'avantage de pouvoir prouver à la Russie à quoi l'on peut arriver avec l'Angleterre quand [on s'entend à parler son langage.

Pour ce qui concerne la grande question du moment, je considère le résultat de mon voyage comme étant décisif, d'autant plus que le comte de Lieven, qui est arrivé ici hier, vient

de quitter l'Empereur Alexandre, et qu'à la suite du premeir entretien que Londonderry et moi nous avons eu avec lui, nous pûmes constater que cet envoyé était entièrement convaincu que l'Empereur de Russie veut positivement conserver la paix. Tout ce que j'ai entendu dire au comte de Lieven me prouve que l'Empereur Alexandre est encore aujourd'hui dans les dispositions qu'il avait à Laybach.

Sous un autre rapport, ma présence à Hanovre aura de très-heureuses conséquences. En effet, j'ai la conviction que l'année prochaine nous aurons lord Londonderry au congrès qui se réunira en Italie.

Pour ce qui concerne les affaires intérieures de l'Angleterre, je crois avoir fait cesser bien des embarras. J ai parlé trèsouvertement au Roi, et j'ai fidèlement soutenu le ministère. Je ne crois pas que lord Liverpool puisse se maintenir; si son maintien n'est pas possible, — et sa retraite, s'efjectuant sous une forme convenable, serait un bonheur pour l'Angleterre et pour l'Europe, — le Roi continuera du moins à avoir ime situation correcte. Si cette éventualité se réahse, lord Londonderry m'accordera tout le mérite du succès, ce qui, en définitive, ne peut qu'améliorer notre situation politique future...

La présence du Roi aura produit sous bien des rapports d'heureux résultats, bien f|uc la conduite de ce Prince n'ait pas toujours été telle qu'elle aurait dû l'être. Il y a tant de bizarrerie dans son caractère et dans sa manière d'être, qu'il gagnerait beaucoup en considération s'il pouvait renoncer à ses singularités.

Pour ce qui est de son attachement à la personne de Votre Majesté et au système de l'Autriche, je n'ai rien de plus à souhaiter. Non-seulement il ne laisse passer aucune occasion de le faire éclater, mais encore il va peut-être trop loin sous ce rapport. Dans tous les dîners qu'il a donnés, la première santé que portait le duc de Cambridge était, comme de raison, celle du Roi ; le second toast était porté par le Roi à Votre Majesté; au premier, la musique jouait l'air de God save the King; au second, celui de Dieu consef^ve l'Empereur. Aux diners d'apparat, lorsque le peuple était rassemblé sous les

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fenêtres, la foule poussait, en l'honneur de Votre Majesté, un hourra tout aussi bruyant que celui dont elle saluait le Roi; le Roi restait indifférent au premier, mais au second, sa voix dominait toujours celle de la foule.

Le comte de Rernstorff n'a pas pu venir ici. Comme il m'est impossible de le rencontrer sur mon passage et que je n'ai aucune raison de préférer rentrer par TAlIemagne du Nord, je me dirige sur Francfort; cette route est meilleure, et mon voyage ne se trouvera allongé que de quelques heures. Je profiterai de l'occasion pour m'arréter à Gassel et voir le Prince Electeur, pour rendre visite au duc de Nassau, m'entretenir avec son ministre ainsi qu'avec celui de Darmstadt, et mettre mainte affaire en bonne voie pour la prochaine session de la Diète. Une fois à Biebrich, j irai passer vingt-quatre heures au Johannisberg, et le 12 novembre je serai rendu à Vienne. En suivant l'autre itinéraire, je serais arrivé à Vienne le 9, mais je ne vois pas d'inconvénient réel à ce léger retard.

Metternich, m. p.

Je prends bonne note de ce que vous me mandez.

François , m. p.

PARTICIPATION DU PRINCE DE CARIGNAN AUX MENEES RÉVOLUTIONNAIRES DANS LE PIÉMONT.

557. Metternich à Zichy (à Berlin) et à Leljzellern (à Saint-Pétersbour(]) (E. D.), Vienne, le 0 décembre 1821.

357. Le ministère de Sa Majesté doit être informé que le Gouvernement provisoire en Piémont s'était occupé de l'assembler avec soin des données exactes sur la part que M. le prince de Garignan est soupçonné d'avoir prise à la révolution de ce pays; que le résultat de cette enquête doit avoir été très-

défavorable au prince, qui se trouve, dit-on, gravement compromis par les dépositions de plusieurs officiers rebelles ; mais qu'il n'existe cependant contre lui aucune preuve matérielle assez positive pour pouvoir le faire juger et condamner légalement. Ces données m'ont été confirmées à mon retour de Hanovre par M. le baron de Binder, qui se trouve ici en congé. Les conversations que j'ai eues avec cet envoyé, en ne me laissant aucun doute à cet égard, m'ont en même temps permis d'entrevoir assez clairement que le Roi Cbarles-Félix, qui paraît convaincu de la culpabilité de M. le prince de Carignan, n'a point encore renoncé à l'idée de l'écarter de la succession au trône, qu'il voudrait assurer au prince son fils par une pragmatique sanction. Je crains même, je l'avoue, par la manière dont M. le baron de Binder s'est expliqué vis-à-vis de moi en me faisant part du projet qu'on prête à cet égard à Sa Majesté Sarde, que cet envoyé, lorsqu'on lui en a parlé confidentiellement à Turin, ait hésité à se prononcer contre le projet aussi catégoriquement qu'il aurait dû le faire. Ce qui peut causer, au reste, en lui cette hésitation, c'est la persuasion générale dans laquelle sont à Turin les individus les plus dévoués au Roi et à la cause monarchique, que M. le prince de Carignan n'est point resté étranger à la révolution de son pays; qu'il y a été entraîné par quelques jeunes militaires ambitieux qui ont voulu jouer un rôle sous son nom; que, manquant entièrement de caractère et d'énergie, il n'a su ni les contenir ni les diriger, et qu'il a fini par se compromettre vis-à-vis de tous les partis.

Il est certain que lorsque l'héritier présomptif du trône a eu la faiblesse de se laisser entraîner à jouer un rôle aussi compromettant pour sa personne et pour son pays, il est permis aux amis de la Monarchie de redouter le moment où la Providence l'appellera à régner; on conçoit la crainte presque générale qu'ils doivent éprouver en pensant que M. le prince de Carignan, lorsqu'il montera sur le trône, deviendra vraisemblablement le jouet des factions et des partis, et que son règne sera probablement l'époque de nouveaux troubles intérieurs. Cette opinion peut n'être pas dénuée de fondement, et il est

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effectivement difficile de dissimuler que Tavénement de M. le prince de Carignan à la couronne, après le rôle qu'il a joué dans la dernière révolution, peut inspirer de justes motifs d'inquiétude. Mais tout en ne nous faisant aucune illusion à cet égard, nous ne trouvons point dans la crainte fondée d'un mal possible, peut-être même vraisemblable, une raison plausible de s'écarter des principes que les Souverains alliés ont constamment professés, en se permettant de préjuger une question aussi délicate que l'est celle de priver M. le prince de Carignan de ses droits à la succession au trône, lorsque surtout il n'existe contre lui aucune preuve matérielle de culpabilité, et que par conséquent il ne peut être jugé légalement. Il me semble même que les Souverains alliés n'en ont ni le droit ni le pouvoir, et qu'en se l'arrogeant, ils donneraient un exemple aussi dangereux que contraire à leurs principes. Telle est du moins notre opinion sur cette question importante, et comme nous mettons du prix à ce qu'elle soit connue du ministère de Sa ^ïajesté. Votre Excellence est invitée à donner lecture de la présente dépêche à M. le ministre des affaires étrangères *.

* Nous renvoyons le lecteur aux lettres antérieures sur la révolution piéinontaise (n»^ 548-550). Le prince de Carignan profila de son séjour forcé hors de l'Italie pour se réhabiliter aux yeux des Souverains en prenant part à l'expédition militaire entreprise par la France et commandée par le duc d'Angoulême (1823). A la prise du Trocadéro, qui fut le fait d'armes le plus saillant de la campagne, il paya si bien de sa personne que sa bravoure lui valut l'avantage de se réconcilier avec le Roi Charles-Félix. Nous appelons aussi l'attention du lecteur sur un document postérieur, dû à la plume du chancelier d'Etat, qui se trouve dans le tome IV de cet ouvrage, et qui contient des données très-intéressantes sur le prince de Carignan et sur ses rapports avec le prince de Metternich aussi bien qu'avec le Roi Charles-Félix, qui régnait alors. (iVcfe de l'EdUeur.)

EXTRAITS DE LETTRES PAUTICULIÈRES DE METTERKICU, ECRITES DU 5 JANVIER AU 25 AOUT 1822.

558. Puissance de rhabiuide. — Opinion d'un professeur. — 559. Réflexions sur le carnaval de Vienne. — 560. Né{i;li}jence de Gapo d'Istria. — 561. Souvenir de la mort de Louis XVI. — L'Empereur Alexandre désire avoir une entrevue avec Metternicli. — Intention de rappeler Golowkin. — 562. Discussion entre le général Foy et le comte de Casteibajac. — Royer-Collard.

— Portrait de Metternich. — 563. Psyché et l'Amour, par Canova. — 564. Lutte entre Gaj)o d'Istria et Metternich. — 565. On veut faire de Capo d'Istria un Roi de Grèce. — Demande d'un faiseur de constitutions pour Ali-Pacha. — 566. Envoi de Tatistscheff à Vienne. — 567. Arrivée de ce diplomate. — 568. Etat confus des affaires. — 569. r\égociations avec Tatistscheff. — 570. Etat de la question grecque. — 571. Tactique de Capo d'Istria. — 572. Statu quo. — 573. L'opéra italien à Vienne.

— 574. Interruptions. — 575. Le mucus primitif d'Oken. — 576. Départ de Tatistscheff. — 577. Neumann décoré. — 578. Toujours cinq expéditions à la fois. — Des séductions politiques , de Louidoueix. — 579. L'armée européenne. — 580. Charme de la situation actuelle. — 581. Londonderry.

— .582. Incertitude de l'arrivée du Roi d'Angleterre à Vienne. — Le moment décisif est imminent. — 583. Jour de naissance. — 584. Le nœud gordien pourra-t-il être tranché? — 585. L'attente des résultats. — Parties de campagne. — 586. Les Turcs. — Lutte dans l'intérieur du cabinet russe. — lîanqucroule nioi-ale. — 587. Gain de cause. — Impressions de Londonderry et de Caj)o d'Istria. — 588. Arrivée de Tatistscheff. — 589. Congrès proI)able. — 590. Entre Baden et Vienne. — 591 et 592. Tatistscheff et Capo d'Istria. — 593. L'Empereur François à Baden. — Attente irritante. — 594. Fin de la cure d'eaux. — 595. Le règne de Capo d'Istria est passé. — 596. L'opéra allemand. — 597. L'Empereur Alexandre viei:dra, Capo d'Istria ne viendra pas. — Lettre d'adieux écrite par ce dernier à Golowkin. — .598. L'ouvrage d'O'Meara. — Portrait de Napoléon.

— 599. Continuation de la lecture d'O'Meara. — 600. Suicide de Londonderry. — 601. Détails sur cet événement. — 602. Détails transmis par Stcwart. — Désir de voir arriver Wellington.

Vienne, le 5 janvier 1822.

5o8. L'iiabitude a une telle force et une telle puissance, f|u elle i^iit trouver du goût même à des privations. Je comprends fort bien qu'un prisonnier auquel on rend la liberté

après une captivité de vingt ans, éprouve des sensations désagréables dans le monde extérieur, quand il n'entend plus le bruit de ses chaînes.

Il est étonnant combien il faut peu de chose pour agir ; cela vient tout seul, la volonté et la mémoire sont tout. Mais c'est précisément pour cela qu'il y a si peu de gens qui sachent agir. Si le public trouve tout grand et difficile, cela tient à la tournure d'esprit du grand nombre. Les uns le croient de bonne foi, les autres ne veulent que le faire croire, afin de se ménager une excuse en cas d'insuccès; les uns comme les autres se remuent et mettent de grandes machines en mouvement; mais de grandes machines sont toujours des objets incommodes et gênants par leur poids. Il n'y a en toute chose qu'un point essentiel; tout le reste est accessoire. Qu'on marche donc droit à la chose à faire, qu'on la prenne en quelque sorte corps à corps, qu'on la brise ou qu'on s'en serve suivant qu'on en a besoin, et l'énorme échafaudage aura disparu comme la fumée. Mais c'est précisément ce que la plupart des gens ne font pas; ils commencent par prendre peur ou par ne pas faire grand cas de l'objet; puis ils embrassent trop de choses à la fois, ce qui fait qu'ils s'enfoncent dans le bourbier ou qu ils se font écraser. Que dirai-je donc de Capo d'Istria?

Il me souvient d'avoir dit à un de mes professeurs, alors que j'avais dix-sept ans : « Savez-vous ce que je pense du monde? Les lois qui le régissent sont diamétralement opposées aux lois de l'optique ; dans le monde, plus on se rapproche des objets, plus ils deviennent petits. » Mon professeur ne me laissa pas développer plus amplement ma thèse et fut pris d'une sainte colère. « Mon ami, me répondit-il, vous parlez là le langage d'un jeune homme inexpérimenté; avec de pareils principes, vous n'arriverez jamais à rien et vous ferez toujours fausse route. »

11 janvier.

559. Le bal qui a eu lieu à la Cour il y a deux jours m'a fourni une nouvelle occasion de faire au sujet du carnaval de Vienne des réflexions très-philosophiques, mais peu amusantes, m. 34

Yoilà enA-iron deux cents personnes des deux sexes qui se tiennent étroitement enlacées et qui tourbillonnent sans discontinuer depuis le jour des Rois jusqu'au mercredi des Gendres, de sorte que, dans cet espace de temps, un couple bien dispos fait ses quatre cents lieues à force de tourner, tandis qu'un couple moins agile n'en fera peut-être que deux cents. Quand enfin on est arrivé au mercredi des Cendres, et que les danseurs se quittent, ils n'en reviennent pas de se retrouver exactement à leur point de départ. Chez nous, à Vienne, il n'y a du reste que les corps qui tournent ; les tètes sont moins sujettes à tourner, et il n est pas rare du tout qu'à l'époque du Carême les mères soient obligées de faire une douloureuse expérience : c'est que tel ou tel de ces valseurs infatigables, que l'œil maternel couvait avec un intérêt tout particulier, ne tenait sa jeune danseuse si étroitement enlacée que pour être plus sûr d'arriver à faire les quatre cents ou deux cents lieues en question. Comme je ne fais moi-même tourner personne, et que j'assiste avec un calme parfait à tout ce manège, je vois s approcher le Carême sans craindre aucune désillusion. Cela ne m'empêche pas de trouver fatigant le carnaval, ce temps de liesse, bien que je ne me serve de mes jambes que pour marcher, car rien n'est plus insupportable pour moi qu'un bal, où l'on ne trouve pas un coin pour causer à son aise. Et voilà mon sort aux fêtes auxquelles je suis condamné à assister. Je m'ennuie et je me sauve. Ce n'est vraiment pas la peine de mettre en mouvement tout un orchestre pour aboutir à un pareil résultat. Il n'y a rien de plus terrible que le mouvement sans but et le bruit sans intérêt. A présent. Vienne est toute remplie de mouvement et de bruit de ce genre. Quelque temps après le bal, je ne parle plus qu'en cadence et je partage mes phrases en huit périodes, exactement comme les airs de danse qui se composent invariablement de huit mesures.

21 janvier.

560. Le premier ministre de l'Empereur de Russie nous fait encore une fois attendre ses résolutions. Quelle confusion

d'idées ! Que de mal ne fait-il pas par sa manière de procéder! Comme il a^jite les esprits! Comme il verse de l'huile sur le feu et gâte la situation! Depuis que le monde existe, on n'a jamais vu son pareil, et pourtant il finira comme tous ceux qui l'ont précédé, mais qui ne sont pas, à beaucoup près, allés aussi loin que lui. Mais cette fin, qui est le plus sûr moyen de guérir des maux profondément enracinés, ne viendra-t-elle j)as trop tard? Et avant l'élimination de ce revente n'aurat-onpas à regretter bien des maux irréparables? Si la digue ne s'est pas encore rompue, cela ne peut s'expliquer que par le calme que l'Empereur Alexandre apporte aux affaires ; mais ce calme suffira-t-il toujours pour l'empêcher de s'écrouler?

11 y a vingt-neuf ans aujourd'hui que Louis XVI a été guillotiné. Quand je songe à l'intérêt que tout mou être prenait alors déjà aux affaires du monde, je me figure que j'ai cent ans.

23 janvier.

561. J'ai reçu aujourd'hui de très-intéressantes nouvelles de Saint-Pétersbourg. Comprenne qui pourra la nature de mes relations avec l'Empereur Alexandre. 11 ne suffit pas de lire, il faut encore savoir. Ce qui touche à la santé et à la maladie ne peut ni s'écrire ni se lire; pour juger de Tune et de l'autre, il faut les constater par soi-même et les suivre. L'Empereur Alexandre aurait désiré me voir venir auprès de lui; mais cela est absolument impossible ! Il ne me demande que quelques instants, mais je n'en ai pas un seul dont je puisse disposer. Le Czar meurt d'envie de se débarrasser de toute l'affaire et d'en finir avec sa boutique. L'un et l'autre sont extrêmement faciles; et je crois, en effet, qu'il nous suffirait d'un tête-à-tête de quelques jours pour atteindre ce but. Mais à présent il m'est impossible de trouver ces quelques moments de loisir. Le Czar fait l'objection suivante : Commentvous a-t-il donc été possible d'aller voir le Roi d'Angleterre? Un enfant répondrait à cette question ; mais de tous les enfants du monde l'Empereur Alexandre est le plus enfant.

Le pauvre petit Nesseirode veut m'envoyer à Vienne Stroponow à la place de Golowkin ; il croit qu un homme aimable serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal! Pour le tirer de son erreur, je lui ai écrit la phrase suivante : « Je vous aime depuis seize ans, je vous estime, vous possédez ma confiance ; quand nous nous rencontrons, nous ne pouvons plus nous quitter; je vous crois et je vous comprends. Eh bien! étesvous aimable? Pas le moins du monde, et jamais, du reste, vous n'avez prétendu l'être. Aussi je vous prie de ne pas me mettre en contradiction avec moi-même. » Je ne sais pas si cette phrase est aimable; je crains presque qu'elle ne le soit pas, mais elle est l'expression de la vérité même.

9 février.

o62. Non, rien n'est plus scandaleux que les débats actuels à la Chambre française ; quelles singulières questions l'on y soulève! C'est vraiment une discussion extraordinaire que celle du 28 janvier, entre le général Foy et le comte de Castelbajac. à propos de \^ fidélité : il était réservé aux Français de prouver qu'il y a deux espèces différentes de fidélité. Les hommes de la Révolution rattachent 1 idée de la fidélité au lieu, tandis que les royalistes la rattachent à lapeisonne. Ce sont les derniers qui ont laison ; car je crois pouvoir affirmer que le général Foy ferait, non pas du lit, mais de la personne, l'objet de sa fidélité; autrement, une personne légère serait fidèle pourvu qu'elle se couchât toujours dans le même lit.

Comment peut-on s'engager dans des discussions aussi absurdes que celle-là! et quand on a la bonne fortune de rencontrer un adversaire assez maladroit pour soulever une question de ce genre, comment ne le foudroie-t-on pas par une mauvaise plaisanterie? Quelle bonne réponse Castelbajac aurait pu faire au général ci-devant bonapartiste ! Il n'aurait eu qu à répéter le compliment adressé par Napoléon à M. de Ségur lorsqu'après son retour de l'île d'Elbe il le rencontra aux Tuileries. M. de Ségur l'assurait de son inaltérable fidélité. «Il y a deux sortes de fidélité, répliqua Napoléon, celle des chiens et

celle des chats. Vous, messieurs, vous avez la fidélité des chats, qui ne quittent jamais la maison. »

A la place de Gastelhajac, j'aurais demandé au général Foy s'il trouvait le général Bertrand fidèle ou infidèle.

Un des plus tristes coryphées du parti doctrinaire, Royer- Collard, annonce à Tunivers que les libertés publiques sont « des résistances » ; quant à moi, je crois que les libertés publiques sont la santé ; la santé est une chose bien plus positive que la lutte contre la mort, qui est une puissance négative; il n'y a que les maladies qui soient, pour ainsi dire, des résistances, et c'est précisément pour cela qu'elles ne sont ni la santé ni la mort. D'après M, Iloyer-Collard, l'Etat organisé serait parvenu au dernier degré de la perfection, si la maladie était la base de son existence. J'avais cru jusqu'ici que le meilleur régime, c'était la santé; or il se trouve que je ne suis qu'un obscurantiste ou un fou. Toutes ces absurdités, se produisant dans un endroit qui se regarde comme un aréopage, m'irritent et me désespèrent. Piien n'ébranle mon âme autant que l'esprit faux et ses consé([uences, c'est-à-dire l'impudence, la vanité, la jactance, l'absence de scrupules et les sottises débitées avec aplomb. Capo d'Istria trouve certainement que Royer-Collard est un profond penseur. Je suis tellement convaincu qu'il me prend pour un imbécile, que je trouve dans ce sentiment une véritable consolation ; c'est du reste la seule que je puisse attendre de lui. Le jour où il croira que j'ai raison, je me tâterai des deux mains pour m'assurer que j'ai toute ma tête. J ai fait faire le portrait de ma tête, il me paraît très-bien réussi. J'ai donné l'original à ma mère; je le fais copier à présent. Les ouvriers d'ici sont bien lents! Il n'y a pas moyen de les faire aller plus vite; car quand on les presse, ils vous punissent en travaillant mal.

10 février.

S63. Je viens de recevoir un groupe en marbre de Canova ; je l'ai fait mettre dans mon pavillon. C'est une œuvre d art charmante, qui ne me donne qu'un souci : je ne sais ce qu'en dii^ont les gens candides et les gens pudibonds. Les premiers ne

diront probablement rien; les autres n'en diront que trop. Dans le principe, ce joli travail a été exécuté par Ganova pour la Malmaison, et je crois que TEmpereur de Russie l'a acheté. Je bai fait copier par Ganova lui-même. C'est une des créations les plus délicates et les plus voluptueuses de l'artiste. Sous sa main, le mârl)re est devenu l'Amour et la Grâce en personne. Le groupe représente le premier baiser donné par l'Amour à Psyché. Les deux enfants s'acquittent de cette besogne comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose. Les jours où je recevrai la visite de gens candides, je serai sans doute obligé de couvrir l'Amour d'une robe de chambre et de faire disparaître Psyché sous une couverture ; sauf ces occasions-là, je pourrai leur laisser leur divine nudité. Si ces charmantes créatures ne pesaient pas vingt-trois quintaux, je les aurais fait mettre sur des roulettes; mais, telles qu'elles sont, il faut qu'elles restent immobiles, et, par suite, fidèles comme les chats et comme le général Foy. Avec cela, je suis heureux de voir qu'en dépit de ses ailes, l'Amour ne peut plus quitter ma maison. Ces ailes sont un véritable chefd'œuvre. A Rome, il y a vm artiste qui ne fait que des ailes; les premiers sculpteurs font faire les ailes par lui; c'est qu'il traite le marbre avec une délicatesse incroyable.

22 février.

S64. Le fameux courrier de Saint-Pétersbourg est arrivé. Il ne le cède en rien à ceux qui l'ont précédé : il ne m'apporte que des phrases insensées, équivoques, compromettantes pour celui qui les a écrites, ne répondant pas aux faits, offrant la contradiction la plus flagrante avec ce qui saute aux yeux, pleines de notisense et mal rédigées. Aussi le dernier résultat de ce bavardage est-il rien. Comme je l'ai toujours dit, ce « rien » n'est pas la guerre ; car la guerre est quelque chose. On n'a pas besoin de se casser la tête pour comprendre cela, et comme, en fin de compte, j'aurai raison, je trouve dans cette conviction un vrai dédommagement aux mille ennuis qu'il me faut subir.

Ma réponse consistera à ne pas répondre, et de toutes les réponses c'est la plus catégorique. En cette occurrence comme en tant d'autres, il faut que les faits parlent d'eux-mêmes, et ce sont eux qui finissent presque toujours par avoir laison tout autrement que de simples mots. L'abus des mots est un malheur de notre temps. L'esprit humain ne se perfectionnera jamais au point de parvenir à élever une cabane au moyen de simples mots, et les phrases les plus éloquentes ne suffiront jamais pour protéger quelqu'un contre la pluie, voulùt-on même se réfugier sous une thèse. Capo d'Istria lui-même serait trempé jusqu'aux os, j'en réponds. La lutte entre Capo d'Istria et moi ressemble à celle qui aurait lieu entre une puissance positive et une puissance négative. Deux puissances de même nature se seraient fondues l'une dans l'autre ; mais, dans notre situation , aucun des deux ne peut triompher avant que l'un des adversaires soit usé par le frottement. Pour moi, je ne me sens pas encore diminuer de poids et de volume ; mais que de patience ne nie faut-il pas pour me maintenir !

3 mars.

565. Un des incidents comiques du temps actuel, c'est ce qui est arrivé à l'Empereur François. Sous la désignation vague : « De la part d'un ami », il a reçu une lettre dans laquelle on le prie de pi'oposer Capo d'Istria comme Roi de Grèce. Capo d'Istria n'est personnellement pour rien dans l'affaire , j'en suis convaincu , attendu qu'il ne songe qu'à la République. Toutefois, cette démarche absurde semble indiquer l'intervention des amis de cet homme d'Etat. Du reste, je voterais dans tous les cas pour son élévation au trône ; car partout il serait mieux à sa place que là où il est.

Je me rappelle en ce moment une affaire singulière dont j'aurais dû m'occuper il y a quelque temps déjà. Quand Ali-Pacha se vit réduit à la possession de la seule ville de Janina, et qu'il avait à craindre, d'un jour à l'autre, de voir mal finir sa révolte contre la Porte, il m'expédia un homme de confiance avec une lettre dans laquelle il me priait, après m'avoir adressé quelques

éloges pompeux, de vouloir bien lui envoyer un faiseur de co7istiiutio7is . Exclusivement occupé du bonheur de ses sujets, il avait appris, disait-il, que la plus sûre garantie du salut public consistait dans Toctroi d'une constitution; il en était bien convaincu, mais ne savait pas au juste ce que c'était qu'une constitution ; aussi me priait-il de lui désigner quelqu'un qui fût expert dans cette matière. Je remis à l'homme de confiance, qui était un marchand albanais absolument inculte , ma réponse au pacha : elle contenait en peu de mots l'assurance que je n'avais pas de faiseur de constitutions à ma disposition ; comme Ali-Pacha reconnaissait lui-même son ignorance en matière de constitution, je le priais, pour lui témoigner ma reconnaissance pour la confiance qu'il avait en moi , d'accepter, comme étant l'expression de ma conviction intime, le conseil suivant : savoir, que la meilleure constitution pour le pachalik serait la soumission à la Porte.

Janina avait succombé avant que l'envoyé du pacha fût retourné dans cette ville *.

5 mars.

S66. Elle vient d'éclater, la bombe chargée de coton.

J'ai reçu aujourd'hui de Lebzeltern un courrier qui m'annonce l'arrivée de Tatistscheff.

Comme on ne sait que dire, comme on a vidé tout son magasin d'insanités, on voudrait s'arranger. On a choisi l'homme qu'on avait justement sous la main, par la sinq^le raison qu'en Russie il n'y a rien d'aussi rare qu'un homme. Les lignes que l'Empereur Alexandre m'a adressées directement ne me laissent rien à souhaiter. Ma dépêche du 28 janvier à Lebzeltern** a fait éclater la culasse du canon. Assurément elle avait été rédigée en vue de ce résultat, et le moment, comme on le voit, n'avait pas été mal choisi.

* On sait qu'Ali, paclia de Janina, qui s'était rendu quelques jours auparavant à Kurschid-Paclia, fut L{jor{;é le 5 lévrier 1822, et que sa tête tut envoyée à Constantinople, ce qui provoqua dans cette ville des transports de joie extraordinaires. {Note de l'Editeur.)

*• Voir le n» 615. (Note de l'Éditeur.)

A présent le coup va partir. Mais aussi est-il grand temps qu'il parte. Dans quelle situation se trouve aujourd'hui l'Empereur Alexandre! Depuis que le monde existe, on n'a jamais rien vu qui pût se comparer à sa manière d'agir, et Ion ne vieillit jamais assez pour ne pas voir des choses que l'imagination la plus hardie a peine à se figurer.

6 mars.

367. Tatistscheff est arrivé. Je l'ai vu, et j'espère que Capo d'Istria aura définitivement tort. 11 a tort devant Dieu, mais il aura aussi tort devant les hommes*.

8 mars.

568. Me voilà aux prises avec Tatistscheff. Le hrave homme se tord comme une anguille. Heureusement je suis un vieux pécheur.

Depuis la chute de Carthage, jamais affaire n'a été menée comme celle-ci. Chose bizarre, on en est encore toujours à se demander qui l'on veut tromper, qui 1 on veut perdre ou qui l'on veut servir, ce que l'on veut faire ou ne pas faire. Un aréopage composé des hommes les plus honnêtes, les plus intelligents et les plus justes de tous les temps, en serait réduit à se perdre en vaines hypothèses à cet égard. An milieu de tout cela, j ai la conscience de ne pas me tromper et de déterminer exactement ce qui semble indéterminable.

En tout cas, je n'embrouillerai pas davantage les choses; j'ai plutôt l'assurance que je résoudrai plus d un problème.

Fera-t-on quelque chose, oui ou non? Tout est dans

ces mots si courts. Je ne connais pas de plus joli mot que le petit oxd français; je le préfère au ia allemand, qui force d'ouvrir une si grande bouche.

* Voir Mission de Tatistscheff à Vienne , no^ 616-621. {Note de l'Éditeur.)

i38 RECUEIL DE DOCUMENTS (l81S-182i).

11 mars.

569. Je travaille à expédier des courriers; je veux expliquer à ces messieurs la position que j'ai prise. Je la trouve bonne, et si toutes mes prévisions ne me trompent pas, je mènerai l'affaire à bonne fin.

Celui qui pourrait épier mes entretiens avec Tatistsclieff ne verrait que deux alternatives possibles : ou bien l'on veut me jouer, ou bien Ton ignore absolument dans le pays de mon interlocuteur ce qu'on veut ou ce qu'on peut. La première supposition serait trop niaise pour pouvoir être admise ; la seconde s'accorde si bien avec la connaissance que j'ai du pays, que je puis sans bésitation la considéi'er comme exacte.

Tatistsclieff doit penser que je suis sensible aux flagorneries , car il s évertue à me donner de l'encensoir par le nez. Mais quand on en est au point où j'en suis, on a le nez cuirassé.

22 mars.

o70. J'ai passé deux jours à lutter contre la tempête. En Grèce, on commence à devenir furieux. Les Grecs et les Russes sont les uns vis-à-vis des autres dans la situation qu'un certain gentilhomme gascon a caractérisée par ces mots : « Si tu avances , je recule ; mais prends garde ; si tu recules, j'avance à mon tour! » Yoilà où en sont les choses, grâce au chef du Cabinet russe.

Bien que cette histoire ne doive pas tourner au tragique , elle ne laisse pas de me tourmenter. Les méchantes affaires m'occupent jour et nuit, tandis qu'il ne me faut qu'un instant pour en finir avec les bonnes. Or Capo d'Istria et un instant, cela ne va pas de pair. Si je voulais relire tout ce que j'ai écrit j)cndant les dix dernières années, il me faudrait certainement plus de quatre ans.

27 mars.

571. Capo d'Istria passe sa vie à vouloir me mettre de côté. Après quelques mois perdus pour le repos du monde, l'Empereur Alexandre se prend la léte à deux mains et vient se planter devant moi en me priant de lui remettre de l'ordre dans ses pensées. Et c'est ce qui arrive encore aujourd'hui. Capo d'Istria est l'homme du monde qui s'entend le mieux à embrouiller une affaire ; or l'affaire d'aujourd'hui est emmêlée à tel point que l'Empereur Alexandre ne peut plus ni avancer ni reculer. Depuis le mois de juin, j'ai prévu le cas ; j'ai vu de même venir le jour où il me présenterait encore une fois sa tête à remettre en hou état. Il faut donc que je recommence aujourd'hui le travail dont j'ai à me charger chaque fois que surgit une grosse question. Toute l'affaire ne commence vraiment qu'aujourd'hui. Capo d'Istria commet, comme certains écrivains, la grande faute de faire une préface interminable avant d'entrer dans le véritable sujet. Il s'ensuit que le lecteur attend quelque chose qu'il ne trouve pas dans l'ouvrage, et quand il est arrivé à la fin du livre , il se demande à quoi la préface a Ijien pu servir.

Assurément l'Empereur Alexandre est entêté, mais on ne doit pas oublier que son entêtement est partagé par la grande masse.

3 avril.

572. Les choses en sont au même point qu'il y a neuf mois. — A l'heure qu'il est, Tatistscheff est en quelque sorte transparent pour moi. Je sais tout ce qu'il y a dans cet homme . Malheureusement je trouve beaucoup de places vides que le brave homme croit bien remplies. Si l'on a voulu jouer au plus fin avec moi, on s'est trompé. Mais tel n'a pas été le cas. L'Empereur Alexandre a voulu se retrouver dans le labyrinthe, et il a demandé un fd conducteur à sa vieille Ariane.

8 avril.

575. Quel ])on épisode dans ma vie que Topera italien, que j'ai enfin réussi à implanter ici! C'est une grande et réelle victoire que j ai remportée.

J'ai assisté à une répétition de Zelmii^a. Tout y est bon, la musique et les chanteurs. David est passé maître dans son genre : il réunit tout; il a une belle voix de ténor avec des notes profondes et des notes élevées, si bien qu'on serait tenté de croire que, d'une part, il a toute la puissance de la virilité, et que, d'autre part, il n'a })lus rien de viril. II donne sans effort Vut de poitrine et descend de même jusqu'aux notes les plus profondes. Sa méthode est incomparable , son jeu est parfait ; en un mot, il ne laisse rien à désirer, et il y a dans ce monde peu de choses dont j'oserais en dire autant.

En avril, mai, juin et juillet, nous entendrons Zebnira, Con^adino, Mose, Elisahetta de Rossini, un petit opéra-bouffe de Genei'ali, et Gahviclla di Vcrgy de Carafa. La troupe se compose de madame Colbrand, aujourd hui madame Rossini; d'une charmante chanteuse, madame Ekerlin, qui porte un nom allemand; de madame iNIombelli, de David, de Nazzari, de Botticelli, d'Ambrogi, dont l'un est meilleur que l'autre, à l'exception de David, qui les surpasse tous. A la tête se trouve Rossini lui-même, avec un orchestre et des chœurs qui lui valent l'admiration de tous. On comprend qu'un mélomane comme moi soit dans le ravissement. Ce sont là des moments où des rayons de soleil pénètrent dans l'obscurité de mon cachot; c'est là tout à fait l'impression que j'éprouve.

9 avril.

574. Mon cabinet de travail continue de ressembler à ini quartier général. Chaque instant m'amène un nouvel interrupteur, et si le travail me fatigue, je souffre encore bien plus d'être continuellement dérangé. L'habitude est pour beaucoup en toutes choses; or je ])0ssède aussi celle de ne pas perdre

DIFFICULTÉS AVEC CAPO D'ISTRIA, ETC. (182'2), ôil

le fil qui se rompt à chaque minute ; mais ma tête souffre bien de cette tension perpétuelle. H y a des jours où je trouve ma pauvre tête tellement fatiguée, que je voudrais pouvoir la coucher seule quelque part.

11 avril.

575 ... Moi aussi, j'ai mes folies, dont Tune est la mer. J'aime la mer comme peu de choses au monde; je la trouve toujours belle, et c'est pour moi un véritable malheur d'être obligé d'habiter un point éloigné de la mer. Je ne puis pas non plus regarder l'eau du haut d'un pont sans avoir envie de m'y précipiter; non par désespoir, il s'en faut, car ce sentiment m'est inconnu : je ne désespère jamais, probablement parce que mes espérances ne sont pas exagérées; ma folie, c'est l'eau, que j'aime d'un amour sans bornes. Un des principaux de nos professeurs radicaux d'Allemagne a publié récemment un ouvrage où il s'efforce de prouver que l'homme est originaire de la mer, c'est-à-dire que primitivement nous étions poissons, et qu'à la longue nous sommes devenus hommes*. Si je ne croyais pas ce professeur encore plus fou que moi, je serais tenté de croire qu'il a raison.

18 avril.

576. Tatistscheff retourne à Saint-Pétersbourg. Je n'ai plus rien à lui dire; s'il ne m'a pas compris, ce n'est pas ma faute; mais j'ai le sentiment qu'il m'a compris.

J'ai amené Tatistscheff à faire faire son portrait, non parce que je tenais absolument à l'avoir, mais pour faire gagner cinquante ducats au peintre (Daffinger). La ressemblance est frappante.

19 avril.

577. J'ai fait décorer Neumann; il en sera très-heureux, car cela lui prouvera que je ne l'oublie point. Dans le monde,

* « Le Mucus primitif)', jiar Oken. ÇSote de l'Éditeur.^

l'ordre que je lui ai fait conférer ne pourra pas le mettre sur un plus grand pied*.

Tatistscbeff vient de monter en voiture. Son départ ni'ôte un poids de dessus le cœur; j'aime bien les affaires terminées. Du reste, Tatistscbeff est parti fort content de moi, ce qui, dans tous les cas, vaut mieux que le contraire. Gapo d'Istria ne sera pas du même avis ; mais comment contenter cet boni me?

21 avril.

578. Quand j'expédie un courrier, il faut toujours que j'en envoie cinq à la fois; ils disent tous la même cliose, il est vrai; mais pour me faire comprendre, il me faut parler à cbacun dans son langage particulier. Gapo d'Istria seul rentre, sous ce rapport, dans une classe à part. Gomme il parle pour ne pas être entendu, les nuances lui importent peu ; comme il ne dit

jamais ce qu'il veut, il ne dit pas non plus ce qu'il ne ^eut pas. Voilà tout le secret de cette fameuse apocalypse. — Un ouvrage excellent a été publié à Paris : c'est le livre des Séductions politiques , par Lourdoueix, un de mes amis; c'est, selon moi, ce qu'on a écrit de meilleur sur l'bistoire de notre temps. Il n'y a là dedans pas une pbrase que je ne signerais.

29 avril.

579. J'ai des nouvelles de Tatistscbeff. II s'est croisé avec un courrier (russe) qui doit aller à Londres, où l'on aura une peur mortelle d'entendre parler d'une armée européenne.

Cette bistoire se rattacbe à un complot ourdi par Gapo d'Istria, Strogonow et Pozzo di Borgo. Je n'ai ])as peur de ce complot, j'y mettrai bon ordre. Le triumvirat voudrait se partager le monde : l'un se cbargerait de l'Orient, l'autre de l'Europe occidentale, et le troisième, d'après le plan conçu,

* Neumann avait île très-giancls pictls. {Note de l'Editeur.)

planerait pour ainsi dire sur le tout. Et l'Empereur Alexandre est au milieu de tout cela!

Pour empêcher que les cris de Jupiter ne fussent entendus par Saturne, on avait pris soin d'entourer de tambours le berceau du dieu; ici, c'est le contraire qui a eu lieu; mais, quoi qu'il en soit, la plaisanterie est par trop mauvaise.

4 mai.

^80. J'ai passé à Eisenstadt*la journée d'hier et une grande partie de celle d'aujourd'hui. Les serres figurent parmi les plus belles qui soient en Europe. Hier soir nous y avons eu un concert. Dans cet immense château, la société ne se composait que de six personnes.

Je ne comprends pas pourquoi je ne reçois pas de nouvelles de Paul Esterhazy. Londonderry ne saura que faire, Wellinprton non plus; sans doute ils sont tous les deux dans l'attente et veulent savoir ce que j'ai fait ou ce que je ne veux pas faire. C'est ainsi qu'on essaye de gagner le lendemain ; le ma 1 n'est pas grand, car il vaut mieux passer dans l'inaction la journée courante, si l'on ne sait que faire. Ce qui est certain, c'est qu'en dehors de Vienne personne ne sait où la chose en est réellement. Se figure-t-on que Capo d'Istria le sache? Pas le moins du monde : il n'en sait pas plus long que le grand vizir. Croit-on que l'Empereur Alexandre soit mieux instruit? Point du tout. Tous veulent quelque chose, sans savoir comment attaquer l'affaire. Ce qu'il y a de véritablement piquant dans la situation actuelle, c'est que personne ne sait exactement comment il pourra obtenir ce qu'il veut. Quant à moi, je sais ce que je veux et ce que les autres peuvent faire. Je suis armé de pied en cap; mon épée est tirée et ma plume taillée, mes idées sont nettes et limpides comme le cristal d'une source pure, tandis qu'aujourd hui bien des gens pataugent dans l'eau trouble.

* Une de3 grandes terres du prince Esterhazy. (iVoie de V Éditeur.)

:,ii RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).

8 mai.

381. Il est venu aujourd'hui un courrier porteur de nouvelles détaillées envoyées par Eslerhazy. Ce que j'avais prévu vient d'arriver à Londres. Ces braves gens ont été pris d'une terreur panique. La différence entre Londonderry et moi, c'est que le premier ne sait pas, comme moi, ce que l'Empereur Alexandre veut et ce que Capo d'Istria ne veut pas. Quant à ce que l'Empereur Alexandre peut faire, c'est autre chose, parce qu'on ne saurait se livrer à Capo d'Istria sans être pris comme dans un lacet ou s'embourber jusqu'au cou. Mais Londonderry ignore tout cela, parce qu'il y a longtemps qu'il n'a pas été en contact avec l'Empereur Alexandre. Il faut voir bien des choses dans ce monde pour les croire; de plus, il faut encore avoir de bons yeux pour voir ce qui est réellement.

Je crois que nos dernières vues en ce qui concerne la question de l'intervention en Espagne ont été favorablement accueillies à Londres*. Mais Londonderry ne comprendra jamais rien au nœud de la question, qui est celui-ci : c'est que l'Empereur Alexandre ne veut pas entendre parler de la question grecque, tandis que Capo d'Istria a horreur de la question espagnole. Capo d'Istria cherche dans cette dernière un moyen de forcer le Czar à intervenir dans les affaires de la Porte. Il envoie donc dans toutes les directions sa proposition, rédigée sous la forme curieuse (jue voici : « Vous voyez que l'Empereur Alexandre est engagé dans une fausse voie ; il court audevant de sa perte, et il vous entraînera dans sa ruine. Vous

* Pour renilre ce passage plus lutuUigible, il est peut-être utile de rappeler ce qui suit : Le Roi de Naples s'était adressé aux Cours alliées en faveur de son neveu le Roi d'Espagne, dans le but de provoquer une entente commune entre les puissances ; il voulait les amener à protéger le trône et le peuple d'Espagne contre la catastroj)lie dont ils étaient menacés. La Russie se déclara prête à intervenir, mais seulement à la condition que l'intervention se ferait au moyen d'une armée européenne, qui serait formée des contingents envoyés par les cinq puissances. Le prince de Metternich déclara que cette condition préalaljlc était inadmissible et impossible à réaliser.

(Note de l Éditeur.)

DIFFICULTKS AVEC CAPO DISTHIA, ETC. (1822). 545

n'avez que le choix entre deux maux; j)ernieltez-lui donc de choisir le moindre. »

Voilà encore un cas où Londonderry et moi nous procéderons d'une manière toute différente. Pour lui, il jettera feu et flamme; quant à moi, j'ai dit : « C'est bien, vous n avez qu'à venir, nous en causerons. » Londonderry écrira un mémorandum pour prouver que ce qui est absurde ne saurait être raisonnable; moi, par contre, je me suis contenté d'envoyer une toute petite carte d'invitation sur laquelle ne manque pas même la formule obligée : « Réponse, s'il vous plaît. » Les choses étant ainsi, Capo d'Islria pourrait bien dire à son Maître : « Vous voyez à quelle espèce de gens vous avez affaire. Proposez-leur n'importe quoi, et vous ne les trouvez jamais, tandis que vous (l'Empereur), on vous trouve toujours. Renoncez donc enfin à votre système d'amitié, qui, au bout du compte, est absurde ; laissez chacun faire sa cuisine et faites la vôtre ; marchons en avant, la gloire et le succès nous attendent à Constantinople. »

Or, si quelque chose peut sauver l'Empereur Alexandre et la cause du bon sens, ce sera la carte d'invitation et non le mémorandum.

Je ne sais pas si je suis fou, mais je sais pertinemment que je suis entouré de gens qui ont perdu la tête. A vrai dire, lu simple politesse me commanderait de devenir fou à mon tour, si je ne le suis pas encore.

582. J'ignore si le Roi d'Angleterre viendra réellement ici. Ste^vart m'écrit qu'il ne croit pas tout à fait à ce voyage, et en cela il pourrait bien avoir raison.

Le moment décisif est proche. Le 30 avril, Tatistscheff est arrivé à Saint-Pétersbourg. Mes dernières nouvelles ne sont que du 21). Celles que j'attends m'apporteront sans doute des éclaircissements; en attendant, j'expédie à tout hasard un nouveau courrier avec des nouvelles de la Grèce qui ne manquent pas d'intérêt.

:,46 RECLEIL DK DOCUMENTS (1818-182-2),

Capo d'Istria est furieux contre moi, ce que je trouve trèsnaturel ; il se plaint de ce que dans ma pensée je le sépare toujours de l'Empereur, tandis qu'ils ne font jamais qu'un. Pour le prouver, Capo d'Istria a affirmé à Nesselrode que l'Empereur voulait tout autre chose que lui;. et l'on appelle cela de la logique!

15 mai.

385. .le n'ai qu'un {jrlef contre le jour actuel (jour de naissance), sans lequel je ne serais rien : c'est qu'il est déjà précédé d'un si grand nombre d'années.

D'après les dernières nouvelles que j'ai reçues de Lebzeltern,les affaires prennent en ce moment une singulière tournure à Saint-Pétersbourg, mais elles ne vont pas mal. Je dis : pas mal, parce que l'empereur Alexandre veut autre chose que son ministre. Gomment ces deux hommes peuvent-ils marcher si longlcm[)S ensemble? Tout le monde en est étonné, excepté moi.

20 mai.

384. J'ai préparé un travail long et difficile pour la Tur- <|uie; on commence à suivre une marche tout à fait correcte dans ce pays-là. Si le nœud gordien se débrouille, je pourrai jne flatter d'avoir résolu à moi seul un bien (;rave problème.

22 mai.

i58i>. Me voilà dans une situation tout à fait exceptionnelle, .le n'ai rien à faire. J'attends des résultats de tous les cotés; [)ar suite je n'ai à parler à âme (|ui vive, à écrire à personne, (cependant je ne m'ennuie pas; je suis comme le vieux Kaunitz, qui répondit un jour à la belle madame de Witt, qui lui avait dit qu'elle ne connaissait pas l'ennui : « J'ai ceci de commun avec vous, madame, que je ne m'ennuie pas; mais je suis très-souvent einiuyé par les autres. " Ne pas s'ennuyer et jouir

DIFFICUL'i KS AVEC CAPO D ISTRIA, ETC. (lS22). 547

de la vie sont deux choses très-différentes; éloigné des miens, je suis privé de la vie de famille, qui est une des sources des grandes jouissances de la vie. J'ai mon jardin, il est vrai, j'ai le soleil et Topera italien; c'est quelque chose assurément, mais ce n'est pas le bonheur.

Je fais souvent des parties de campagne ; nous sommes toujours de quatorze à dix-huit personnes. Les environs de Vienne se prêtent fort bien à des excursions de ce genre; on n'a qu'à faire une lieue dans n'importe quelle direction pour se trouver dans un beau site. Un des bons côtés de la société d'ici, c'est qu'on se sent pour ainsi dire en famille. Quand un étrangei' entre dans le cercle, il se sent dès le premier moment comme l'enfant de la maison : il n'a pas besoin de songer à ce qu'il pourrait bien faire; les autres s'en préoccupent pour lui. La politique reste toujours en dehors du cercle, et rien ne la rappelle, excepté quand il se produit de grands événements.

Aujourd'hui, je vais me coucher sans avoir envie de dormir. Je lirai encore cinq ou six chapitres de Tite-Live, que j'ai déjà lu d'un bout à l'autre deux ou trois fois. Cela me repose des Iristes élucubrations de ral>bé de Pradt et compagnie.

26 mai.

386. J'ai des nouvelles des Turcs; ces gens ne sont pas si sots que le monde le croit ou voudrait le croire et que bien fies gens veulent le persuader. J'ai des rapports de Saint- Pétersbourg qui me prouvent que je ne me suis pas trompé; ils me font voir, au contraire, que j'ai bien jugé mon monde, et c'est tout ce qu'on peut me demander. Capo d'Istria est de nouveau très-remuant; du reste, il se cassera le cou. Je n'admets plus de miracles aujourd'hui, mais je serais obligé do le l'aire si je supposais Capo d'Istria plus fort (jue la nature.

Mes nouvcU'es de Saint-Pétersbourg vont jusqu'au 11. \a\ lutte avait commencé au sein du Cabinet; cela devait arriver, du reste, parce que je savais ce que je faisais. Je suis certain que jamais l'Empereur Alexandre n'a entendu la voix de son pays aussi nettement que je la lui ai f;iit entendre par l'organe

de Tatistsclieff. Gomme Capo d'Istria ne parle pas ce langage, comme au contraire il parle un langage tout à fait étranger au pays et à ses intérêts, il a fallu qu'il y eût une lutte, et cette lutte ne finira que par le triomphe de Fun ou de l'autre parti. Il faudra que ce soit, en définitive, le langage de la raison qui remporte la victoire. Quand un jour on fera la liquidation en Russie, on verra une banqueroute morale telle que l'histoire n'en a jamais enregistré ; elle entraînera la ruine des intérêts les plus naturels et les plus sérieux de la Russie. Si cette banqueroute des idées aujourd'hui dominantes a lieu (et c'est à peu près inévitable), j'aurai fait voir au monde ce que peut faire la volonté d'un seul homme, quand elle s'appuie sur la base du bon sens le plus simple.

31 mai.

587. Un courrier de Lebzeltern est arrivé ici depuis huit jours. Le procès est gagné, et cela si complètement, que peutêtre personne, excepté moi, ne pourra le comprendre*.

Tatistsclieff va revenir dans quelques jours. L'Empereur Alexandre a accepté toutes mes propositions; c'en est fait de Capo d'Istria; la Russie joue un rôle bien triste. Aussi je veux prouver que je suis un ami sûr, éclairé et fort. Je ferai aujourd'hui pour l'Empereur Alexandre ce que les fous et les incapables n'ont pu faire. En ce moment, je ne pense pas à l'Autriche, qui n'a pas besoin de moi; il faut se montrer serviable à l'égard de ceux qui sont dans l'embarras, par conséquent venir au secours de l'Empereur Alexandre. Mais aussi qu'estce que c'est que ces gens de Saint-Pétersbourg? Rien que des masques, qu'il faut connaître pour savoir ce qu'il y a dessous. La maxime suivante, que je dois à l'expérience, trouve aujourd'hui une nouvelle confirmation : Pas de roman, mais de l'histoire ; ne pas croire, mais savoir.

Je vois d'ici la mine de Londonderry. Il doit se sentir heureux comme un homme qu'on a retiré de dessous une ava-

* Voir: Victoire du Cabinet autricliien, n"» 622-625. {Note de FÉditeur.)

DIFFICULTÉS AVEC CAPO D'ISTRIA, ETC. (l822). 549

lanche. S'il n'adhère pas à ce que j'ai fait, c'est un fou; du reste, tout homme animé de sentiments honnêtes et d'intentions loyales est obligé d'approuver ma conduite. D'ailleurs, l'équilibre se rétablit par le fait que les méchants sont furieux au possible.

Capo d'Istria fait aujourd'hui ce qu'il a fait pendant que la question napolitaine était sur le tapis, il se lait. H y a des moments où des idées confuses et des paroles équivoques ne font que tout arrêter sans jamais amener le succès; il en est d'autres où elles vous font mettre à la porte, et c'est précisément le cas aujourd'hui.

11 juin.

088. Tatistscheff vient d'arriver; je me rendrai auprès de lui, parce que je veux savoir de quel coté s'est tournée la girouette; puis je rentrerai dans mon repos moral.

14 juin.

^89. J'ai des nouvelles de Saint-Pétersbourg et de Londres; les premières sont très-nettes, parce qu'elles mettent toute l'affaire entre mes mains.

L'Empereur Alexandre nous rejoindra au commencement de septembre. J'espère que Londonderry aura aussi le courage de venir; je prévois cependant qu'il hésitera. Mais les raisons qui militent en faveur de sa venue sont tellement sérieuses, qu'il ferait une véritable folie en s'abstenant de prendre part à nos conférences. Le mot est cru, mais il est vrai. Il recevra de Saint-Pétersbourg et de Berlin la même invitation que celle qui lui sera adressée d'ici.

On est étonné à Saint-Pétersbourg de voir que Tatistscheff ait pu prendre une fois la ligne droite; il suit la direction que lui indiquent ses intérêts, et il la suit bien, parce qu'il est trèsfin. Ce que peu de personnes comprennent, c'est le parti qu'on peut tirer des gens rusés ; moi, pour ma part, je ne les ai jamais craints, pourvu qu'ils eussent de l'esprit. Le seul

5r.O RECUEir, DE DOCUMENTS (l 81 S-18-2-2)

adversaire difficile à vaincre, c'est l'homme parfaitement honnête.

Il y a une différence énorme entre tenir les rames ou tenir le gouvernail. Que d'hommes d'État ont fait des fautes dans ce métier! Que de pilotes prennent la rame en main ! Tout en ce monde n'est, en définitive, que simple story , et l'on peut être certain qu'une affaire est d'autant plus simple qu'elle parait plus embrouillée. Je suis l'homme le moins obstiné, mais le plus persévérant; rien ne me fait dévier de mes principes, cl voilà pourquoi je suis pour mes adversaires un ministre fort incommode.

Baden , le 17 juin.

^90. Je suis arrivé ici hier soir. Tatistscheff m'a suivi aujourd'hui. Nous allons et venons entre Vienne et Baden sans nous gêner l'un l'autre. Notre but est de gagner du temps et de bien faire ce qu'il faut.

Je suis de nouveau dans une situation très-singulière. Je me trouve au centre, faisant l'office de principal moteur dans vme affaire toute simple, mais qui a été embrouillée pendant des mois entiers par des gens déraisonnables et par une suite de mesures que rien ne peut justifier. CiOmme tout serait mieux allé si l'on avait commencé tout de suite par accepter mes propositions, au lieu de finir par là ! mais cela ne faisait pas le compte de Cape d'Istria.

Vienne, le 19 juin. '

i>9i. Tatistscheff me suit comme mou ombre; je travailler aussi beaucoup. L'Empereur Alexandre veut savoir ce que je pense, et je regarde comme un devoir pour moi de ne rien lui cacher.

Capo d'Istria joue tantôt le rôle de la souris dans son trou, tantôt celui du chat qui est aux aguets. Si les affaires marchent d'une manière contraire à ses vues, il rentre dans son trou ; s'il se présente des difficultés, le chat montre ses griffes. Avoir

tlt'iT'ièi'e soi cinquante millions criiommes et se conduire ainsi, cela n'est pas digne d'un grand homme.

1" juillet.

o92. Capo d'Istria est tout à fait disloqué, mais il tient encore. Il compte sur le temps, tout comme moi. Jusqu'ici il s'est trompé, et moi non; il se trompera encore; mais je prie Dieu de me préserver de l'erreur.

Tatistsclieff sent si bien la nécessité de procéder sagement, qu'il le foit aussi. Mon talent a consisté à le placer dans une situation qu'il ne peut abandonner sans se casser le cou. Et le brave homme tient à son cou.

Baden, le 2 juillet.

^93. L'Empereur François est ici depuis hier, ce dont je suis très-heureux, parce que sa présence m'épargne dix à douze lieues de poste par semaine. 11 attend ici son sort, ain.'ii que moi; nous ne saurons que dans dix ou quinze jours ce que l'Empereur Alexandre veutfaire. Ce qu'il veut faire, nous le savons; mais il faut que nous connaissions l'époque où il entreprendra de réaliser ses projets. Je crois pouvoir fixer ce moment à la mi-septembre; je voudrais que Londonderry fût ici dès la fin du mois d'août.

J'attends d'heure en heure des nouvelles de Londres. L'altente est toujours agaçante; mieux vaut la certitude, quand même on n'a pas à s'en louer. Je connais beaucoup de gens qui se contentent de ne rien savoir; mais aussi ne sont-ils jamais dans l'attente.

Vienne, le 15 juillet.

o94. Toutes les nouvelles que je reçois de Saint-Pétersbourg sont bonnes.

J'ai terminé ma cure d'eaux à Baden. Il a fallu m'arréter le dix-huitième jour ; je n'avais plus même le temps de me jeter

dans Teau. Avec cela, la chaleur est extrême; le thermomètre ne descend jamais au-dessous de vingt-deux degrés, souvent même il monte jusqu'à trente. La température est plus élevée que la température moyenne de Naples; aussi en est-ce fait de la végétation pour Tannée 1822. L'herhe de mes prés n'est plus que du foin, et mes arbres ne sont plus que des manches à balai. Heureusement mon pavillon est encore fort habitable ; il est frais et confortable à souhait.

Gomme la société a quitté Vienne, je suis tout à mon affaire. Tous les deux ou trois jours je travaille avecTatistscheff ; par bonheur, il est facile de travailler avec lui.

25 juillet.

i>9o. J'attends d'heure en heure des nouvelles de Saint- Pétersbourg; elles m'apprendront la seule chose que j'aie encore besoin de savoir, c'est-à-dire qu'elles me diront le jour où je verrai l'Empereur Alexandre. Une autre question ne manquerait pas, en apparence, d'un certain intérêt. Me rencontrei'aije avec Capo d'Istria? Peu m'importe. C'est un homme mort, et je ne crains ni les morts ni les revenants. Un mort n'est rien, et un revenant n'est jamais que l'image d'un vivant bien piteux. On ne vit qu'une fois; pour ressusciter, il faut passer dans un autre monde; la résurrection dans le même monde n'est plus que l'ombre de la première vie. Le règne de Capo d'Istria est passé; voilà longtemps déjà que je me suis battu avec lui, et pourtant j'ai toujours continué mon chemin et marché en avant. Capo d'Istria e»t un général maladroit, mais retors; il s'entend aux feintes, mais il lui manque la saine notion des situations : il n'en a pas la clef, il n'en connaît ni le fort ni le faible. Il défend des châteaux en Espagne par des aphorismes qui ne valent pas la peine d'être attaqués. Qu'on ait raison et qu'on marche de l'avant; il faut que l'adversaire succombe.

DIFFICULTKS AVEC CAPO DISTP.IA, ETC. (1822). r,53

27 juillet.

596. Ce soir, j'ai été pour la première fois à l'opéra allemand. Ces voix allemandes sont pourtant bien pitoyables à côté des voix italiennes. Nos chanteurs n'ouvrent pas la bouche et semblent croire que le nez est aussi un organe de la voix humaine.

C'est une chose remarquable que Tesprit faux et le mauvais goût marchent toujours de pair; c'est ainsi que tous les mécontents professent l'horreur de la musique italienne. En Allemagne, on dispute sans fin sur la question de savoir, de la musique allemande ou de la musique italienne, laquelle mérite la préférence. Notre pays même donne dans ce travers. Les frontières d'un Etat n'arrêtent jamais les épidémies, de même qu'elles n'arrêtent ni la science ni les idées. Or il existe ici une minorité qui voudrait se faire passer pour la majorité, qui est libérale, radicale et doctrinaire, et qui, par suite, déteste aussi le chant italien. On devrait donc s'attendre à voir cette minorité courir à l'opéra allemand; mais il n'en est rien. Elle recommande des choses dont elle se moque, et le théâtre reste vide. Ces avocats du diable sont toujours les dupes de leurs propres systèmes (et ce sont encore les plus honnêtes), ou bien ils cherchent à tromper les autres; et c'est là le plus grand nombre.

!•"■ août.

597. Les nouvelles d'aujourd'hui nous annoncent 1 arrivée de l'Empereur Alexandre pour le 7 septembre. Ces mêmes nouvelles nous apprennent un fait qui ne m'étonne point : Capo d'Islria ne viendra pas.

L'Empereur Alexandre m'accable d'éloges et soutient qu'il n'a confiance qu'en moi. Veut-on savoir quelle impression cela fait sur moi? J'en souris, voilà tout. Je sais aussi que le Czar souhaite la présence de Londonderry, et cela est bien. On restera ici au moins trois semaines, ce qui est rigoureusement nécessaire.

554 RECLEIL DE DOCUMENTS (l818-18'22).

Capo d'Istria a écrit à OoloAvkin une lettre par laquelle il prend formellement congé de lui.

15 aoûl.

598. Je viens de commencer la lecture de Touvrage d'O'Meara. Il y a dans ce livre un fond de vérité; on dirait en quelque sorte un valet de chambre parlant de son maître. Dans ce que Napoléon a dit à son triste biographe se trouvent mêlés de grandes choses et de petits faits, la vérité et Terreur; mais il y a toujours un fond d'intentions calculées en vue du narrateur. Ce ne sont pas de ces entretiens comme ceux auxquels Napoléon se livrait (piand il voulait traiter une question à fond. Toutefois le grand liomme est très-bien caractérisé dans ce livre, surtout pour ceux qui l'ont connu. O'Meara ne l'a pas connu ; il a cru en lui; or, on ne juge bien un homme tel que Napoléon que lorsqu'on ne croit pas en lui. En feuilletant l'ouvrage, j'ai souvent rencontré mon nom. Plus je trouve d'attaques contre moi, plus je suis content. D'après ma conviction, Napoléon ne jn'a jamais connu, il m'a encore moins deviné. La cause en est bien sinq)le : Napoléon était l'homme du monde qui méprisait le plus le genre humain. Il avait un merveilleux talent pour reconnaître les côtés faibles des liommes; or, toutes les passions sont des côtés faibles ou les font naître. Il n'aimait que les hommes possédés de passions fortes et de grandes faiblesses; il mesurait à ces défauts les qualités contraires. Il trouvait en moi un calme désespélantpourun homme habitué à spéculer sur les passions. Il en résultait qu'il était obligé de nier en moi l'existence de toute qualité compatible avec la raison pure ou étant la raison elle-même. J'ai souvent souri involontairement (juaud je remarquais en présence de Napoléon qu'il me jugeait mai. C'est précisément pour cela que j'ai connu Napoléon bien mieux qu'il ne m'a connu. 11 suffit de sept années de patiente étude pour connaître un iiomme qui est tout en dehors, notamment pour un observateur qui ne se laisse pas dérouter par des sentiments de crainte et d'admiration.

18 août.

399. Je continue de lire le livre d'O'Meara. Dieu du ciel, comme le pauvre diable a été trompé! L'histoire de l'entente de Napoléon et de l'Empereur François au sujet du départ de l'île d'Elbe est bienbonne.il me semble, du reste, entendre Napoléon lui-même ; il a souvent essayé de me faire accroire de ces contes-là. Je le laissais toujours parler jusqu'au bout, et me contentais de lui dire quand il avait fini : k Cela estjaux. " il me refjardait alors, se mettait à rire, et disait en se retournant : « Sono hiigie per i Pari'gini. » Quel ouvrajje j'aurais pu écrire d'après la méthode d'O'Meara, si le soir j'avais couché sur le papier toutes les sottises que j'avais entendu dire dans la journée! Je comprends d'ailleurs que Napoléon ait fort regretté de perdre son si/jnor doltore; quelle bonne pratique pour un faiseur de romans!

En deux mots, Napoléon était un très-petit homme avec un très-grand caractère. Il était ignorant comme l'est d'ordinaire un sous-lieutenant; un instinct merveilleux tenait chez lui la place du savoir. Avec le mépris qu'il professait pour les hommes, la crainte de se tromper ne pouvait lui venir. 11 osait tout, et par là il prenait tout de suite vuie avance énorme qui le rapprochait du succès. Ense jetant dans une arène immense, il a étonné le monde et s'est emparé de lui, tandis que d'autres n'arrivent pas même à devenir les maîtres de leur foyer domestique. Puis il a marché en avant, toujours en avant, jusqu'à ce qu'il se cassât le cou. Il devait finir comme il a fini, et il a été jugé comme juge précisément la foule , quand elle se prononce sur des gens qui ont trouvé les moyens de s'imposer à elle et de l'asservir. Légitime souverain d'un petit État, il ne serait jamais arrivé à ime autre réputation qu'à celle d'un monarque entreprenant. Comme chef d'armée dans n'importe quel pays, comme administrateur là où aurait passé le souffle de la tempête révolutionnaire , sa nature puissante aurait toujours percé. Dans le cadre où il s'est trouvé, il lui fallut jouer le rôle qu'il a joué en effet, et

556 RECUEIL DE DOCL'MEî<TS (1818-1822).

dont n'aurait jamais osé se charger un homme invariable dans ses principes.

20 août.

600. Quelle terrible nouvelle*! Il est vrai que jusqu'ici je n'ai reçu qu'une simple dépêche télégraphique de Paris ; mais quel coup! Je suis, du reste, armé contre tout événement; ma cause ne sera perdue que lorsqvie je serai tombé moi-même.

22 août.

601 . A présent je sais tout, et ce tout est fort triste. Quelles faibles créatures nous sommes ! C'était la folie, la simple folie! Il y a de longues années déjà, Londonderry avait eu un accès de démence. Le Gouvernement et la famille étaient dans le secret, et on faisait l'impossible pour cacher au public l'état des choses.

Son histoire avec le Roi, toutes ses craintes, n'étaient autre chose que des symptômes du paroxysme qui s'est enfin déclaré. C'est un grand malheur. La perte de cet homme est irréparable, surtoutpour moi. L'cspritchez un homme peut suppléer à tout, sauf à l'expérience ; Londonderry était dans son pays le seul qui fût rompu à la connaissance de l'étranger; il avait appris à me comprendre. Maintenant il va falloir des années avant qu'un autre m'accorde le même degré de confiance.

* La folie et le suicide de Londonderry. Lord Londonderry (autrefois Ca<tlerea^jh) mit tin à ses jours dans sa maison de campagne, près de Londres, le 12 août : dans un accès de démence, il se trancha l'artère carotide. En sa fjualité de menil)re influent du Cabinet anglais, il mit en son temps beaucoup d'ardeur à demander que l'Angleterre fit énergiquement la guerre à Napoléon, Il prit part au Congrès de Cliâtillon, conclut le traité de Chaumont, fut lepremier plénipotentiaire anglais au congrès de Vienne et lors de la conclusion du premier et du second traité de Paris. Dans cette situation, il exerça une grande influence sur la création du système politique européen. Après la mort de Londonderry, il y eut un changement radical dans la composition du Cabinet anglais et dans son attitude vis-à-vis de l'Autriche. Canning lit partie du ministère anglais comme secrétaire d'Ktat des affaires étrangères.

(Noie de [Éditeur.)

J'apprendrai par Stewart, qui est arrivé aujourd liui, beaucoup de détails sur les circonstances qui ont précédé Tévénement. Le fait est si affreux en lui-même que l'esprit peut à peine le concevoir. On représentait Londonderry comme étant très-calme; il ne l'était point. Le monde, dans sa sottise, juge toujours de l'intérieur d'un homme par l'enveloppe; or, rien n'est plus trompeur qu'elle.

25 août.

€02. Stewart a appris jusqu'aux moindres détails qui ont précédé la catastrophe. Actuellement il est démontré que, déjà dix jours avant sa fin, Londonderry était atteint de manie. II donnait de si nombreux et de si fréquents signes d'aliénation naissante, que je ne puis comprendre qu'ils n'aient pas sauté aux yeux de ceux qui l'entouraient, et qu'on n'ait pas pris de plus grandes mesures de précaution.

La catastrophe est une des plus terribles qui aient pu me frapper. Il m'était dévoué de cœur et d'âme, non-seulement par attachement personnel, mais encore par conviction. Bien des affaires, qui auraient été faciles avec lui, vont exiger de nouvelles études et de nouveaux efforts avec son successeur, quel qu'il soit. Je l'avais attendu ici comme un autre moimôme; mon travail aurait diminué de moitié, parce que je l'aurais partagé avec lui. A présent je suis livré à moi-même et réduit à mes propres forces. Je ne me décourage pas en face de celte situation, mais je me sentirai accablé par la grandeur du fardeau. Je viens de demander le duc de ^Veliington, comme étant le seul homme qui puisse à peu près le remplacer.

RECUEIL DE nOCUMENTS (1818-1822).

AOYAGE A VliRONE ET RETOUR.

EXTIIAITS DE LETTRES PARTlCUHÈlVES ECRITES PAR METTERNICll , DU 17 SEPTEMBRE AU 28 DKCEMIiRE 1822.

(503. Rendez-vous avec le prince "Victor. — 604. D'Innsbriick. — Itinéraire pour la suite du voyafje. — 605. De Vérone. — En plein travail. — Importance du Congrès. — 606. Le salon Lieven. — 607. Metternich est content du prince Victor. — 608. De Venise. — 609. Arrivée de Gentz à Venise. — Jugement qu'il porte sur la ville. — 610. Metternicli prend congé de l'Empereur Alexandre. — 611. Départ de ce Prince. — 612. Metternicli est seul à Venise. — 613. D'Innsbruck. — Soirée passée chez l'Empereur Alexandre. — 614. Séparation des deux Empereurs. — Au théâtre. — Départ de l'Empereur François.

Vienne, le 17 septembre 1822.

603. L itinéraire que j'ai tracé àmonfils, afin que nous nous rencontrions à Innsbruck, le conduira à travers la plus belle parlie de la Suisse *. il ne s'arrêtera à Hersberg**, sur les bords du lac de Constance, que le temps nécessaire pour jouir de la plus belle vue du monde. Le château ou plutôt la maison ne se compose que des quatre murs, et je doute fort qu'on y trouve plus de deux sièges.

Innsbruck, le 9 octobre.

604. Je suis arrivé ici le 7, à six heures du soir. Il y avait déjà trois heures que Victor était là ; il me reçut au pied du perron de l'hôtel. Il se porte très-bien; il est grand, et il est devenu plus fort et plus beau. Inutile de dire combien j'ai été heureux de le revoir, et combien je serai heureux de pouvoir passer quelque temps avec lui. Nous partirons d'ici dans quelques heures, afin de passer la nuit à Brixen; demain, nous irons jusqu'à Trente; après-demain, nous visiterons le lac de Garde et nous coucherons à lloveredo. Le 12 au

* La famille du prince se trouvait alors au Johannisberg.

(A'o/f (le VEJiteur,') ** Château du prince de Metternich. {Note de T Éditeur.)

VOYAGE A VKUONE KT RETOIJP (lSi2). 5:.9

matin, nous arriverons à Vérone. Nous ferons tout le voyage avec Nesselrode, Pozzo di Borgo et Lebzeltern. Je fais monter Victor dans ma voiture et laisse aller Lebzeltern avec Floret. Nous sommes en bonne compagnie, et notre voyage de Vienne à Vérone, qui prendra douze jours, est pour nous tous un lemps de repos et pour moi en particulier une source de vives jouissances. Je suis tellement déshabitué de ces deux expressions que je suis tout étonné de les rencontrer sous ma plume; mais je suis encore plus étonné de voir réalisées ces deux sensations si rares. Nous parcourons le plus beau pays du monde par untempsadmirable. Gomme nous ne sommes pas pressés, nous pouvons faire des excursions à droite et à gauche. Nous formons une société peu nombreuse, mais très-gaie; aussi je puis compter ce voyage au nombre des souvenirs les plus agréables de ma vie. Victor m'a semblé frès-heureux de me revoir. Tout ce qu'il m'a dit m'a fait grand j)Iaisir; j'aurai le temps de m'entretenir longuement avec lui, et je me garderai bien de perdre celle occasion.

Vérone, le 22 octobre.

60o. .le suis en ce moment au plus fort de mon trîivail; on me témoigne delà confiance, comme j'en témoigne aux autres membres du Congrès, parce que ce sont de braves gens. Le funeste élément d'éternelle division (Cape d'Istria) a terminé sa carrière, et avec lui disparaissent mille embarras et mille difficultés. Mes rapports personnels avec l'Empereur de Tlussie sont tout à fait intimes, ainsi que l'exige le repos du monde. Il croit en moi autant que le fait mon auguste Maître; et les affaires y gagnent plus qu'elles ne pourraient gagner avec toute autre combinaison.

Le Congrès de Vérone est le plus inq)ortant qui ait été tenu depuis 181 i; il produira, je l'espère, les fruits les plus heureux. Plus d'une fois déjà la fortune a secondé mes efforts, car je ne l'ai jamais invoquée que pour assurer le triomphe du bon droit ; <juand une fois je la tiendrai, je ne la laisserai plus m'échapper, et nous resterons en bonne intelligence.

12 novembre.

606. La princesse de Lieven est ici ma seule ressource en fait de société ; je passe presque toutes les soirées chez elle, et la plupart des membres du Congrès suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez elle est formé par le duc de Wellington, Pvuffo (plénipotentiaire napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff (plénipotentiaire prussien), etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à notre salon de Vienne.

27 novembre.

607. Je suis on ne peut plus content de Victor; il sera un homme bon et utile. La conduite qu'il tient ici est irréprochable ; son âme est d'une pureté parfaite, et il a l'esprit extrêmement droit. Ces jours derniers, je lui ai fait faire un véritable tour de force. Pour m'assurer de ce qu'il savait en fait de français et d'anglais, je lui ai donné à traduire une dépêche anglaise fort importante. Il s est mis immédiatement à l'œuvre et a fini sa tâche dans un espace de temps relativement court. Sa traduction a étoimé toute ma chancellerie et même les membres de la conférence. Il n'y avait pas un mot à changer, pas une expression à retoucher. Elle fut mise avec les documents officiels comme une pièce de la plus grande valeur. Du reste, Victor aime le travail presque autant que ses camarades de Vienne aiment le Prater*.

Venise, le 16 décembre.

608. J'ai quitté Vérone ce malin à cinq heures et demie, et j ai traversé les lagunes dans une gondole à trois heures de

* Relalivement .tu séjour de Metternicli à Véx'one, nous ne possédons mallieureusement p.is d'autres lettres du prince ; nous sommes donc obligé de renvoyer le lecteur aux « Ilésultals du Conjjrès de Vérone » ( n" 029, etc.).

(Noie de V Éditeur.)

VOYAGE A VERONE ET IlETOUIi (18;>2). 561

raprès-midi. La journée était belle; deux heures auparavant, l'Empereur de Russie avait fait son entrée dans Venise. Je n'ai plus vu que les restes de la ma^jnificence de son entrée. La route de Fusine à Padoue était couverte d'équipages, les lagunes fourmillaient de gondoles. Je sais que l'Empereur a été ravi de la beauté de ce spectacle. Le soleil a beaucoup contribué à l'éclat de l'entrée du Czar.

Je suis bien logé ; j'ai beaucoup de soleil et même des poêles dans mon appartement, j'ai aussi un lit de parade qui m'a semblé plus digne d'une Danaé que de moi; aussi ai-je fait dresser mon petit lit de camp à la place de cette couche somptueuse. Le soir, je suis allé à la Fenice, où l'on donnait?'/ Matrhnonio scgreto ; le sujet de la pièce est une histoire de mariage tellement mystérieuse que je veux être pendu si j'y ai compris quelque chose. Ce que les chanteurs laissaient à désirer se trouvait compensé par l'aspect de la salle; la Fenice était en grand gala et si merveilleusement belle que je voyais venir le moment où Nesselrode passerait par-dessus le rebord de la lo.'>e pour s'abîmer encore davantage dans la contemplation de ce spectacle sans pareil; il est on ne peut plus enthousiasmé de Venise.

Mais aussi l'antique Venise mérite d'être admirée; quand on songe qu'on demeure dans une très-grande ville au milieu de la mer; quand on voit cette longue ligne circulaire de digues ([ui s'étend dans la mer jusqu'à la distance de dix ou quinze milles, et qui fait d'une pleine mer une paisible nappe d'eau, on a toutes sortes de bonnes raisons pour admirer la puissance créatrice de l'homme.

La première visite que j'aie reçue a été celle de Rossini. A propos de ses mauvais chanteurs, j'en vins à lui lancer cette apostrophe désagréable : « Vi sietc incjannalo. » II me rassura au sujet du larynx de sa femme, mais se mita déblatérer contre son premier ténor, qui est Irlandais, et qui depuis trois mois apprend l'ilalien. En me^disant : « Canla corne compone ccrto amhasciatore dlnghilterrache si crede maestro di capellan , il croyait avoir tout dit.

Minuit sonne au Campanile, et je vais me coucher, m. .36

j6-2 llECl EIL DE DOCUMENTS (181S-1822),

17 décemhre,

609. Geiitz ebt arrivé. J'ai donné, par rapport à lui, une nouvelle preuve de la connaissance que j'ai des hommes. Lorsque je lui demandai comment il trouvait Venise, il me répondit de son ton doctoral : « Ce n'est que depuis mon arrivée que je me suis assuré que l'Italie peut offrir des charmes réels à ceux qui la visitent ; jusqu'ici, tout ce qu'on m'avait dit de ce pays ne s'est pas vérifié. Ne me parlez pas de A'érone et de ses antiquités, de Vicence et de Padoue, où je n'ai rien vu ; mais parlez-moi de Venise ! Ne croyez pas toutefois que la situation de cette ville bâtie au milieu de l'eau m'ait ravi d'admiration ; je déteste l'eau ; je suis tout aussi peu émerveillé des palais, des églises, de la place Saint- Marc ; car une place n'est jamais qu'une place, après tout, et, plus les palais sont grands, plus ils sont difficiles à chauffer. llien de tout cela ne rend Venise digne de sa réputation ; ce qui fait son mérite, ce sont ses charmantes petites j'ues ! Quel génie n'a-t-il pas fallu pour oser les faire si étroites, et quel bon goût l'on a eu en les ornant de boutiques ! »

Hier, en me promenant dans la ville avec Tatistscheff et Nesselrode, j'avais proposé de parier que ce seraient précisément ces petites rues qui plairaient le mieux h Gentz et qui feraient sa conquête. Voilà bien les hommes; chacun mesure les choses à son aune, et les goûts diffèrent tout autant que le reste. Oentz aime tout ce qui est petit, et il a peur de tout ce <|ui ne l'est pas.

Le soir, il y a eu illumination de la place et de l'église Saint- Marc. Après cela, Tatistscheff et Nesselrode sont venus chez moi, et nous avons joué au Avhist.

21 décciiiijre.

GIO. Mon séjour à Venise tire à sa fin. L'Empereur Alexandre partira demain ; aujourd'hui j'ai pris congé de hù l)rovisoirement; je lui ferai mes adieux définitifs à Innsbruck,

VOYAGE A VÉRONE ET HETOUR (182-2). b(V.\

le 28. Il est très-content de son séjour ici; il a beaucoup vu, beaucoup admiré ; Tappartement qu'il occupe dans le palais offre une vue merveilleuse sur la Giudecca, la place Saint-Marc et la Riva degli Schiavoni. Il trouve que la Giudecca ressemble à la Neva et que le palais des doges a quelque analogie avec plusieurs palais de Moscou. Je suis dans les meilleurs termes avec lui, et il n'est guère à craindre que ces relations viennent à s'altérer. Le tour de force que j'ai accompli n'est pas commun.

Hier nous avons eu à la Cour un concert dirigé par Rossini. La femme du maestro commence à retrouver sa voix, mais je crains qu'elle ne la retrouve jamais tout entière.

22 ilécpinlice.

6H. I/Empereur Alexandre est parti ce malin. Tatistscbeff restera provisoirement sans titre.

Avant son départ, l'Empereur a fait à Nesseirode des adieux très-affectueux et l'a remercié des services extraordinaires qu'il lui a rendus à Vérone. Cela a été pour Nesselrodeune consolation dont je suis lout beureux pour lui.

Après-demain, je (piitterai l'Italie, pour y revenir dans neuf ou dix mois.

23 décembre.

612. Je suis aujourd'bui le seul étranger qui soit resté à Venise. Je ne suis pas sorti de ma chambre, parce qu'il fait froid dehors et que, par un temps pareil, les plus beaux objets du monde ne me plaisent pas.

Les Londonderry (autrefois Slewart), mari et femme, sont partis aujourd'hui. En prenant congé de l'Empereur, ils ont pleuré comme des enfants ; je ne savais quelle contenance garder, vu que je ne suis pas pleurnicheur de ma nature. Ils ne savent pas ce qui les attend, et je ne serais pas étonné de les voir bientôt revenir auprès de nous. Ce qui est certain, c'est qu'ils quittent Vienne à regret.

Innsbruck, le 28 décembre.

613. J'ai quitté Venise le 25, et je suis arrivé ici la nuit dernière, après avoir franchi le Brenner entre dix et onze heures du soir par un froid de quinze degrés.

L'Empereur Alexandre est rentré aujourd'hui de Texcursion qu'il avait faite dans sa famille; ce soir, j'ai passé trois heures auprès de lui. Il a parlé longuement à son beau-frère (le Roi de Wurtemberg), et tout ce qu'il lui a dit est bien ; toutefois, ce que fera le beau-frère le sera peut-être moins; mais peu m'importe. Le char pesant est maintenant en marche; les petits feront bien de suivre le mouvement, sans cela ilscourraientle danf^er de tomber sous les roues et de se faire écraser. Il ne faut pas, en vérité, posséder pour cela des connaissances spéciales en mécanique; mais malheureusement il y a des gens qui n'ont pas même ces notions élémentaires.

Je compte rester ici jusqu'au 31. Je pourrais partir déjà lo 30; mais, comme il faut que je passe par Munich, je ne voudrais pas tomber au milieu des fêtes du nouvel an. Je n'arriverai donc à Munich que le soir du grand jour; je m'y arrêterai deux ou trois jours, et le (>, je serai rendu à Vienne.

29 décembre.

614. C'est aujourd'hui que la séparation a eu lieu. Nosdeux amis se sont quittés comme deux frères ; l'union qui règne entre eux ne laisse absolument rien à désirer. Que le Ciel les protège!

Il m'a fallu, par convenance, aller ce soir au tlu'âtre ; mais le froid m'en a chassé au bout de dix minutes. On ne. trouve certainement dans aucun autre endroit un théâtre construit sur la glacière de la ville. Dès mon entrée dans l'édifice, j'ai senti un air si particulièrement vif et un froid si pénétrant, que ma curiosité pour tout ce qui touche aux questions de physique m'a poussé à rechercher la cause de ces sensations extraordinaires. Je n'ai pas été médiocrement étonné en trouvant la con-

L'AUTRICHE ET LA OIESIION DORIENT (1822). 5G5

Firmation du fait dont j'ai parlé tout à Tlieure; aussi nie suis-je hâté de partir. On jouait une pièce qui a depuis longtemps du succès en Allemagne, la Rose des Alpes. Le premier acte se passe dans un cimetière de la Suisse, et le dernier dans un bal masqué à Moscou. Le sujet est emprunté à une jolie nouvelle qui a été publiée il y a quelques années , je ne sais dans quel recueil.

En sortant de la glacière, je suis allé chez la femme du gouverneur de la province, et là j'ai trouvé ce qui restait des membres du Congrès, dont le nombre s'est réduit à huit tout au plus.

ATTITUDE DE l'aUTIUCIIE DANS LA QUESTIOX d'oRIENT.

613. Metternich à Leljzillern , à S;iint- Peu r,s!)ouig (Dépt-che), Vienne, le

2S janvier 1822.

615. Je crois le moment venu où il sera utile de nous expliquer vis-à-vis du Cabinet de Russie sur l'ensemble de la marche que nous avons suivie dans l'affaire du Levant.

Je vais me livrera l'aperçu suivant avec une franchise digne de la grandeur de l'objet, et conforme à la pureté des intentions de l'Empereur notre auguste INIaifre. Le moment où le prochain avenir se trouve encore couvert d'un voile est peut-être le plus convenable pour faire entendre la vérité, sans qu'elle paraisse influencée par des calculs qui lui seraient étrangers.

Voici le tableau très-succinct de notre marche relativement à cette question, et des difficultés (jue nous y avons rencontrées.

La révolte des Grecs, quelle que soit la différence entre ses causes anciennes et permanentes, et celle des révolutions que la grande alliance a été appelée à combattre dans le cours salutaire de son existence, n'en a pas moins puisé son origine directe dans les menées de la faction désorganisatrice qui

menace tous les trônes et toutes les institutions. Cette vérité a été reconnue de prime abord par les Monarques réunis à Laybach; elle a été exprimée par eux à la face de l'Europe, et la qualité des alliés que cette révolte a trouvés eût sanctionné le premier jugement des deux Empereurs, si ce jugement n'avait pas été établi sur des données incontestables et puissantes par elles-mêmes.

Cependant j'étais persuadé, dès les premières nouvelles de la grande explosion, que ni l'évidence des faits ni celle des vues sages et éclairées de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies ne suffirait pour écarter de la nouvelle complication une somme considérable de diUîcultés et d'embarras. Aussi n'ai-je pas bésilé à soumettre dès lors à Sa iNIajesté Impériale ma conviction que l'affaire, malgré toute la force de volonté des ^lonanjues et l'imiformité de leurs principes, ne pouvait manquer de faire subir en particulier au Souverain de la Russie une forte épreuve, et la plus difficile peut-être qu'il eût encore eu à surmonter. Sa Majesté l'Empereur Alexandre m'a compris et m'a donné raison. Mon opinion s'est formée sur des réflexions que les faits n'ont rpie trop confirmées.

.l'ai dû mettre en ligne de compte :

1" La position particulière du Monarque russe vis-à-vis de la J'orte, tant sous le point de vue politique que sous le point de vue religieux;

2° La force de l'impression que devait faire sur le Gouvernement ottoman l'insurrection simultanée de ses sujets grecs en Europe, et les couleurs dont cette insurrection s'est parée dès son origine ;

3° Le travail immanquable des religionnaires grecs, pour compenser par la popularité de leur cause ce qui lui manquait en solidité, et l'appui que leur prêteraient les exagérés en religion comme les radicaux en politique, les athées comme les visionnaires ;

4° La stupeur du Gouvernement turc, sa faiblesse, sa jalousie, son fanatisme soutenu par \c fanatisme et la barbarie du peuple musulman.

Les embarras résultant de cette position des choses n'ont pu

L'AUTRICHE ET LA QUESTION D ORIENT (lS-2i). 567

qu'exercer une influence pénible sur les mesures à prendre par les Souverains alliés. Ils avaient en quelque sorte toutes les chances contre eux, tandis que la faction ennemie se promettait de protiter de toutes les alternatives.

Si Falliance restait intacte, si la paix se maintenait en Europe, les Cours devaient s'attendre à être accablées par les reproches d'une multitude ignorante et par cela même facilement entraînée par des paroles qui ne respiraient en apparence que des sentiments d'humanité et de religion. Dans le cas d'une rupture de la paix, les adversaires voyaient s'ouvrir devant eux des espérances nouvelles et des perspectives d'autant plus flatteuses, qu'ils les avaient vainement attendues depuis huit ans. Le premier, le plus immanquable effet de la guerre, devait être celui d'une attaque générale dirigée de tous les points contre tine alliance qui devenait problématique du jour où l'une des Cours alliées se chargeait seule du fardeau de la guerre, ou qui cessait d'être redoutable aux yeux des révolutionnaires dès que les forces de plusieurs puissances se portaient en commun vers l'Orient.

Dans une pareille combinaison des choses, notre plan n'a pu être douteux. Forcés de choisir entre deux maux, nous avons dû nous maintenir sur la ligne du moindre des deux. Nous avons dû nous abandonner plutôt à la confiance que nous inspiraient le caractère et les lumières de Sa Majesté do toutes les Russies, qu'au vain espoir de contenir avec des moyens affaiblis la faction ennemie dans des bornes quelconques. Nous avons dû nous tracer une règle de conduite invariable, et écarter toute considération qui eût pu nous en faire dévier. Ménager et servir par tous les moyens en notre pouvoir la cause de la paix; soutenir en même temps, avec tout le zèle et toute la persévérance que notre position nous permettait, les justes demandes de Sa Majesté l'Empereur de Russie; pousser aussi loin que possible, dans des termes qui ne seraient pas la guerre, nos déclarations vis-à-vis de la Porte; ne jamais perdre de vue ni l'origine de la révolte des Grecs ni les conséquences qui pouvaient en résulter dans l'intérêt de la conservation future de la paix intérieure de l'Empire ottoman, telles

ont dû être, et telles ont été effectivement les bases de nos calculs et les principes qui nous ont guidés dans nos communications avec les Cours, ainsi que dans nos explications envex's la Porte.

Quelque simples que paraissent ces principes, ils présentaient dans leur application une foule d'embarras. La marclie que nous avions à suivre pouvait être taxée d'un manque d'énergie par la masse du public, égarée et poussée par la faction; elle pouvait prêtera de fausses interprétations à Saint- Pétersbourg, et à d'autres entièrement opposées à Gonstantinople. Il a fallu courir toutes ces cbances plutôt que de nous éloigner d'une route que la conviction la plus intime et la plus réfléchie nous indiquait comme la seule praticable.

Je ne crains pas, de la part de ceux qui savent juger les grandes affaires, le reproche de ne pas avoir employé jusqu'à cette heure des paroles directement menaçantes envers la Porte. De telles paroles, prononcées par une puissance de premier ordre, doivent être nécessairement soutenues par des démonstrations matérielles. Si on voulait nous imputer à tort de n'avoir pas mis en oeuvre ces dernières, jetez. Monsieur le baron, un regai'd sur l'Europe, et vous aurez la clef de notre réserve. Le jour où la Russie et l'Autriche feraient naître seulement la supposition que l'emploi de leurs forces réunies pourrait être indispensable dans le Levant, l'Italie, l'Allemagne et la France seraient perdues. C'est là ce que la faction a attendu avec tant d'impatience dans le cours des derniers mois; c'est là le moment de triomphe que nous devons certes nous garder de lui préparer. Croyez que les moyens militaires de l'Autriche et de la Prusse, les seuls que nous puissions mettre en compte sur le continent, — ceux-là divisés par la présence malheureusement nécessaire d'une troupe d'élite dans un pays éloigné et à peine échappé au bouleversement, — ceux-ci moins redoutés par la faction, parce qu'elle se flatte, dans ses perfides calculs, de pouvoir les paralyser en grande partie; — croyez que ces deux forces réunies ne sont certainement pas plus qu'il ne faut pour imposer à des conspirateurs qui ne comptent pas moins sur la faiblesse de quel-

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ques Gouvernements que sur l'aveufjle ambition de quelques autres, et enfin sur la de'fection de la plupart des armées en Europe!

Ce raisonnement nous paraît tellement fondé, qu'il laudrait pour le renverser avoir le courage de nier tous les faits qui se sont passés sous nos yeux depuis deux ans, et dont chaque jour vient grossir le nombre et le poids.

Mais, dira-t-on, si tel est Tétat des choses, comment les décisions ont-elles pu traîner jusqu'à une époque aussi avancée? Je n'hésiterai pas à vous le dire.

Les difficultés inhérentes à la position individuelle de chacune des deux puissances dont l'insurrection des Grecs a troul)lé les relations pacifiques, ont pris le dessus dans le cours de l'affaire; c'est le danger que nous avons toujours craint plus que tout autre, et que je me permets de regarder comme la source principale de nos embarras actuels.

La Porte, en déplaçant la question de sa base primitive et en faisant appel à la religion, a commis une faute grave, bien qu'elle ne nous surprenne pas beaucoup de la part d'un Gouvernement théocratique et qui ne trouve des ressources extraordinaires que dans ce premier ressort de son existence politique.

La position de la Russie a été sous ce rapport plus difficile encore que celle de la Porte. A Constantinople, on n'a eu à .^e défendre que sur un seul terrain, tandis qu'à Saint-Pétersl»ourg on avait devant soi deux questions d'une nature non-seulement différente, mais absolument opposées dans leur application. Les Grecs, comme révoltés, n'avaient aucun titre à la faveur de l'Empereur de Russie; ces mêmes Grecs, comme chrétiens malheureux et placés, en vertu des traités existants, dans certains rapports avec la Russie, étaient en quelque sorte fondés à invoquer l'appui de ce Monarque. Pour sortir de la difficulté, il fallait soigneusement séparer ces deux questions. Si parmi les hommes assez fermes dans leurs principes pour vouloir avant tout la conservation de la paix, — et ce n'est que sur eux que peuvent porter mes calculs, — il s'en est trouvé à Saint-Pétersbourg qui les aient confondues, ils ont certaine-

ment une faute à se reprocher. Que cette faute n'ait pas été partagée par ceux qui ont envisagé Taffaire sous son grand et véritable point de vue, c'est un fait démontré par la circonstance que la rupture n'a pas encore eu lieu. Il en est cependant advenu ce qui devait arriver : le problème, au lieu de se débrouiller, s'est compliqué davantage.

Nous sommes enfin au terme de la décision, et je regarde comme telle la première expédition que nous recevrons de votre pari à la suite de l'arrivée de notre courrier du 31 décembre.

La résolution d'en venir à la guerre peut l'avoir emporté à Saint-Pétersbourg, — car elle ne sera pas prise à Gonstantinople, — ou bien le Cabinet de Russie peut avoir préféré un arrangement à l'amiable.

Dans le premier cas, tout en déplorant le fait, nous ne cesserons d'adresser les remontrances les plus fortes au Divan, jusqu'au jour où les premières troupes russes auront franchi les frontières. Notre conscience nous impose ce devoir ; car plus nous sommes convaincus qu'une nouvelle ère (et que certes je ne regarde pas comme régénératrice) va commencer pour l'Europe, moins nous voulons être dans le cas de nous reprocher de n'avoir pas tout épuisé pour la prévenir. Tranquilles sur les intentions de Sa Majesté l'Empereur Alexandre, mais vivement pénétrés des dangers et des catastrophes qui menacent la société, nous tournerons nos regards vei's l'Occident, nous défendrons les dernières barrières qui arrêtent encore le torrent de la destruction générale, et s'il le faut, nous périrons sur la brèche.

Dans le second cas, nous n'entrevoyons qu'un seul moyen d'arriver à un arrangement satisfaisant, c'est celui de séparer le plus clairement et le plus explicitement possil)lc les questions qu'il s'agit de traiter avec la Porte.

J'entends par cette séparation la distinction des droits qui apjiartiennenl ci la Russie et ii lu Porte du chej- des traites existants entre tes deux ptiissances , d'avec les vœux très-justes et très-naturels que peut former Sa Majesté Impériale de toutes les Russies en faveur de la sûreté de la nation grecque rentrée dans le devoir et sous la souveraineté de la Porte Ottomane.

LA MISSION DE TATISTSCII KFF A VIDNM: (1S22). 57 1

La première de ces questions est du ressort direct des deux puissances. Gomme elle ne porte <|ue sur des antécédents connus, elle doit être la moins difdcile à traiter et à terminer. L'avantage inappréciable qui en résultera pour l'Europe sera de calmer jusqu'à un certain point le mouvement dangereux qui s'est emparé des esprits, et de ramener les peuples h l'espoir du maintien de la paix générale.

La seconde question, essentiellement distincte de la première, avec laquelle on ne saurait l'amalgamer sans que l'une (^t l'autre en souffrent également, doit être traitée d'après les principes d'une politique éclairée et élevée. Le soulèvement qui vient d'avoir lieu dans TJ-^mpire ottoman a mis deux peuples en présence. Ces })euples sont destinés à vivre sous un même sceptre; il est de leur intérêt, comme de celui du Souverain, que des scènes telles que celles qui viennent de se passer ne se renouvellent pas. Il n'est pas moins de l'intérêt de l'Europe entière que la paix intéi'ieure dans le Levant no risque pas d'être trouLlée à tout propos; et cet intérêt de l'Europe est fortement augmenté par la disposition générale des esprits dans cette partie du monde. Posée ainsi, cette question nous semble concerner toutes les grandes puissances.

l.A MISSION DE TATISTSCIIEFF A VIENNE ET SES HÉSIETATS*.

616. Tatistschelf ;i Melteinicli (Note veihale), Vii^iine, le; 8 mais 1822. — 017. Tatistsclieff à Metternicli (Note veiLale), Vienne, le 14 mais 1822.

— 618. Mémoire rédigé par Metternicli, pour l'Empereur Alexandre, sur l'état de la complication orientale. Vienne, le 19 avril 1822. — 619. Mctternicli à Tatistsclieff (Lettre confidentielle), Vienne, le 19 avril 1822.

— 620. Metternich à Nesselrode (Lettre), Vienne, le 19 avril 1822. — 621. Miïtternicli à Lcbzeltern à Saint-Pétersbourg (Dépêche), Vienne, In 22 avril 1822.

GIG. I^a Porte déclarerait, par un office, directement au ministère impérial russe ;

* Le bailli de TatisLscheff avait été envoyé à Vienne par l'Empereur

« Qu'elle accepte toutes les conditions énoncées dans la lettre du ministère impérial au grand vizir et dans la Note du baron de Strogonoff en date du G (18) juillet.

« Que la Russie est autorisée par ses traités et par les droits de protection qu'ils lui accordent en faveur des Grecs, à exi/^er l'inviolabilité de la religion qu'elle professe, la reconstruction des églises, et une juste distinction entre les innocents et les coupables.

« Que la Russie sera pleinement satisfaite sur ces trois points.

«Mais que, pourle moment, vu les circonstances oùse trouve la nation musulmane, la Porte est au regret de devoir se borner :

« 1° A faire évacuer complètement et sans le moindre délai les principautés de Valacbie et de Moldavie;

(i 2° A confier provisoirement Tadministration de ces contrées aux Divans respectifs, sous la présidence des caïmacans grecs, dont le choix serait fait par la Porte, d'après les règles établies pour la nomination des liospodars;

« li" A envoyer sur les lieux un ou plusieurs plénipotentiaires turcs, en demandant à T Empereur d'y envoyer de son côté un ou plusieurs plénipotentiaires russes;

Alexandre, fini, d'une part, jienlait la nécessité de se détaclier, jiisr|ii"à nn certain ])oint, de son Cabinet, qui voulait la jjuerre, etfjui, d'autre part, espérait trouver dans une entente directe avec le prince de Metternich les moyens de sortir d'une situation qui était en op|)osition avec ses sentiments, sans pour cela sacrifier sa dijjnité et tout en ménageant l'opinion publique. Ces né{^ociations furent conduites directement entre Metternich et Tatistsclielf; elles furent toutes confidentielles et eurent lieu même sans le concours de l'arnljassadeur de Russie jirès la Cour de Vienne, le comte de Golowkin , (ju'on n'avait pas, en sa (jualité d'instrument de Capo d'Istria , initié aux véritables intentions qui avalent motivé la mission de Tatistsdieff à Vienne;. Kelativement aux pourparlers qui ont eu lieu pendant les mois de mars et d'avril entre l'Iiommc de confiance de l'Empereur de lUissic et le chancelier d'Etat autricliicn, il existe des documents officiels; mais nous devons renoncer à les reproduire, vu <pi'ils entrent trop dans d<!s détails spéciaux et nous éloi- {jneraient ainsi du but de cet ouvra{;e. Toutefois, les lecteurs qui voudront se renseigner plus amplement à cet égard trouveront nn recueil complet de ces documents officiels dans V Histoire de la si'cession des Grecs, par Prokescli , où l'on trouve aussi, en son lieu, la reproduction fidèle des pourparlers dont il vient d'rtre question. (^Nole de CKdileur.')

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