‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 19 sur 118 · VISITE AUX COURS DE MODENE ET DE PARME · texte numérisé non relu

VISITE AUX COURS DE MODENE ET DE PARME

EXrnAITS DE LETTRES PARTICULIÈBES ECRITES PAR METTERNICH A SA FAMILLE, DU 2 AU 9 SEPTEMBRE 1817.

235. De Modène. — Massa et Carrare. — Différences de climat. — 236. De Mantoue. — Visite à Marie-Louise, à Parme. — 237. De Vérone.

Metternich à sa femme. Modène, ce 2 septembre.

255. Je suis arrivé ici, ma chère amie, après avoir fait le plus charmant voyage possible. J'ai quitté, ainsi que je vous l'avais annoncé, les bains de Lucques le 30 au matin. Je suis arrivé le même jour, à deux heures, à Massa. Après une demi-heure de repos , je suis allé à Carrare , et je suis revenu coucher à Massa.

La route de Lucques à Massa est charmante. Après être arrivé sur la cime des hautes montagnes qui forment le bassin de Lucques, on découvre une superbe plaine d'à peu près trois ou quatre lieues de lar.ge , et l'immense plage de la Méditerranée. On a le port de Yiareggio à ses pieds, et on est, quand il fait clair, en face de la Corse. Le temps était superbe. Massa est une petite ville très-bien bâtie; le château est grand et très-bien arrangé; de mon lit j'avais une vue sans bornes. La route de Massa à Carrare est do nouvelle construction : elle est belle, et vous quittez le plus beau pays pour vous enfoncer dans un fond sauvage, et non moins beau, parce que le coup d'œil est neuf. Vous arrive/ à Carrare, et si vous ne saviez pas où vous vous trouvez, vous le liriez sur chaque pavé. La plus mauvaise pierre du pays est du beau marbre. Les maisons des pauvres sont en marbre gris ou blanc veiné. Les habitants sont pour la ])Iupart aisés , car chacun trouve de rcm])loi dans les nombreux établissements de sculpture. Il y a pour le moins trente alelieis pins ou moins grands, dans lesquels on voit tout ce que Ton peut désirer. Les prenu'ers sculpteurs romains

VISITE AUX coulis DE MODÈNE ET DE PARME (1817). 49

font travailler leurs statues à Carrare; ou y fait le choix des blocs, on les met en œuvre, et ils les finissent ensuite dans leurs ateliers, à Rome. D'autres viennent s'établir eux-mêmes pour plusieurs mois à la source des marbres. J'ai trouvé là Rauch et Tieck , deux Prussiens de beaucoup de talent, qui travaillent à de très-beaux ouvrages pour le Roi. Rauch fait entre autres, dans ce moment même, une copie du mausolée de la Reine. Après avoir tout vu, je suis retourné à Massa. Le lendemain, à six heures, je suis parti pour Lerici. Le spectacle que vous avez sous les yeux au moment où vous arrivez sur la cime des montag^nes et où vous découvrez le golfe de la Spezia exactement sous vos pieds, est de la plus grande beauté. Je me suis embarqué à Lerici; j'ai traversé le golfe jusqu'à Porto- Venere; de là, j'a ait une course dans le golfe même, pour le visiter dans toutes ses parties, et j'étais de retour à Massa à quatre heures. J'y ai diné , et je suis allé coucher à Lucques. Hier, j'ai couché dans un maudit lieu nommé Paulo, dans les Apennins, où rArchiduc a eu la bonté de m'envoyer une cuisinière et un service qui assurément n'y furent pas de trop. Je suis arrivé ici ce matin, à onze heures, et j'ai passé la journée à voir le peu de choses curieuses qu'offre ]Modène.

Un fait qui me frappe, c'est la différence extrême qu'offre le climat de la Toscane avec celui d'en deçà les Apennins. On m'avait dit souvent que la véritable Italie ne commence qu'au versant sud de cette chaîne de montagnes ; on a parfaitement raison. Je retrouve ici la Lombardie et la Vénétie, tandis que la Toscane est tout autre. Les plantes véritablement du Midi ont cessé ici. Le fait est surtout frappant quand on vient de Lucques et surtout de Massa. Lucques est plus méridionale que la Toscane même , et Massa est comme la Sicile. La côte étant étroite et les montagnes servant de réverbères , il ne gèle et même il ne neige jamais à Massa. L'oranger y vient en abondance et en pleine terre. Toutes les plantes grasses peuvent y être acclimatées.

Mantoue, ce 5 septembre.

236. Je suis arrivé ici ce soir à neuf heures , et je compte repartir demain à midi, pour aller coucher à Vérone, où m'attendent les gouverneurs de Milan et de Venise.

Je viens de passer près de deux jours à Parme , c'est-à-dire que j'y suis arrivé le 3 , à sept heures du soir , et je suis parti aujourd'hui à midi pour Golorno , où Madame l'Archiduchesse m'a donné à dîner. Son établissement est on ne peut plus confortable; sa Cour est montée à merveille, et il n'y a rien de trop ni de trop peu. Parme offre en elle-même une quantité d'objets curieux. Cette ville est le berceau du Corrége. Les salles et les murs sont couverts de ses chefs-d'œuvi^e ; il est pour Parme ce que Jules Romain est pour Mantoue. On ne saurait se figurer rien de plus enchanteur que tout ce qu'il a légué à des siècles malheureux de ne pouvoir l'imiter et heureux de pouvoir l'admirer.

Vérone, ce 6, dix heures du soir.

257. J'ai vu ce matin à Mantoue tout ce qu'il y a à voir et même ce qui ne mérite pas la peine d'être vu. Je suis arrivé ici à trois heures. J'ai visité à Vérone tout ce que mon malheureux œil m'avait empêché de connaître en 1816, et je pars dans une heure pour aller coucher demain à Bozen , qui est à douze postes d'ici.

J'écris par le présent courrier à Pepi *, à Klagenfurt, où je serai le 10. Vous recevrez de mes nouvelles de cette ville par le courrier qui commande mes chevaux, et qui arrivera pour le moins quinze à seize heures avant moi.

Je lais des vœux pour vous retrouver tous en bonne santé. J'en forme particulièrement pour la pauvre petite**, mais je

* Le comte Joseph Esterhazy, plus lard gendre de Metternich.

(^JSote de r Editeur.) * La princesse Ilorininc, fille du prince, acluellenient encore en \ ie.

(Note de C Editeur.)

suis loin de me flatter de la trouver guérie. Pourvu que je la trouve mieux !

Adieu. J'ai encore à expédier Saurau, Goëss, et pour le moins vingt personnes qui sont dans mon antichambre. Mes vovages ont cessé d'être un plaisir. Je suis toujours obsédé par les honneurs, et par conséquent par les sécatures de toute espèce.

238. Metternich à Lebzeltern, à Saint-Pétershourg (E. D.), Florence, le 28 juin 1817.

238. Un objet digne de fixer aujourd'hui Fattentlon des Cabinets, c'est le progrès des sectes, qui commencent à menacer le repos de plusieurs parties et surtout du centre de l'Europe.

L'esprit humain se plaît ordinairement dans les extrêmes; un siècle d'irréligion, un siècle dans lequel de prétendus philosophes et leurs fausses doctrines ont tendu à remplacer tout ce que la sagesse humaine a reconnu être lié intimement à des principes de morale éternels , a dû nécessairement être suivi d'une époque de réaction morale et religieuse. Or tout esprit de réaction est nécessairement faux et injuste , et il n'est donné qu'aux hommes sages, et par conséquent forts, de ne jamais être ni la dupe des faux philosophes ni le jouet des faux religieux. S'il pouvait y avoir un doute sur la liaison intime qui existe entre le monde moral et le monde matériel , les preuves s'en trouveraient dans la marche et dans les progrès que font certaines maladies de l'esprit, qui présentent tous les symptômes de véritables épidémies. H y a longtemps que la secte des méthodistes fait des progrès en Angleterre et en Amérique; cette secte, en suivant les errements de toutes les autres, commence à étendre son prosélytisme sur d'autres parties de l'Europe. Il y a aujourd'hui, surtout dans la Haute-Allemagne et

en Suisse, des centaines de mille d'individus moralement affectés de mysticisme. Le royaume de Wurtemberg, le grand-duché de Bade renferment une population entière, fanatisée au point d'abandonner tous les biens de ce monde pour chercher son existence et son salut dans des lieux saints, qu'elle regarde comme devant la préparer à la vie future. Il est en Souabe des familles qui s'éteignent, des jeunes gens qui se flétrissent si on ne leur permet pas l'émigration soit en Palestine, soit dans des lieux incultes, où, vu leur éloignement de la société et de la perversité du siècle , ils puissent se constituer sous un gouvernement théocratique plus ou moins semblable à celui des Juifs après la sortie d'Egypte. Il est de ces sectaires qui u'ontqu'un but purement et exclusivement moral et religieux; on aperçoit chez d'autres de fortes nuances d'une maladie politique, et comme le jacobinisme même, quelque extrême qu'il soit, admet encore des extrêmes, plusieurs des sectes veulent asseoir leur nouvelle société sur les principes de la loi agraire.

Vous avez appris dans le temps, Monsieur le baron, les écarts auxquels se sont livrés les soi-disant Pœschlianer en Haute-Autriche. On vient de découvrir dans le pays de Wurzbourg une ramification assez étendue de cette même secte , qui a vu des jeunes gens et surtout des jeunes filles se vouer aux plus affreux tourments et à la mort, sans autre but que de se rendre dignes du para/^lis. Il existe en Souabe des indépendants, secte religieuse et politique qui ne rêve que la loi agraire, des théocrates qui veulent la loi de Moïse, enfin plusieurs autres associations plus fanatisées les unes que les autres.

Vous avez vu sans doute dans les gazettes de Suisse, et principalement dans celle d'Aarau . des publications auxquelles les Gouvernements se sont vus forcés d'avoir recours contre les prédications de madame de Ivriidener; la tendance de cette femme est plus dangereuse que toutes les autres, parce que ses prédications ont toutes pour but d'exciter les classes indigentes contre les propriétaires. Elle invite les pauvres à se mettre à la place des riclies, et son fanatisme l'empêche sans doute de s'apercevoir qu'elle établit ainsi le cercle le plus vicieux qu'il

soit possible , en ce qu'elle donnerait de fait aux anciens riches, devenus les nouveaux pauvres, le droit incontestable d'améliorer à leur tour leur condition , en se mettant de nouveau à la place de ceux qui les auraient expropriés.

Il est sans doute digne de la sagesse des grandes puissances de prendre en considération un mal qu'il est possible et peutêtre même facile d'étouffer dans le principe , mais qui ne saurait que gagner en intensité à mesure qu'il s'étendrait. C'est aux Cours à ne pas oublier qu'il existe en Europe une classe de perturbateurs du repos public qui s'est vue trompée dans tous ses calculs par la marche forte et constante et par les principes justes et libéraux des grands Monarques qui ont sauvé l'Europe. Ces hommes, désespérés et forcés dans leurs derniers retranchements , regardent comme de leur domaine toutes les questions de désordre quelconque , et il nous est peut-être réservé de voir les rédacteurs du Nain jaune et du Vrai Libéral prêcher contre les vanités de ce monde, et de voir Carnot et Barère se faire les apôtres de la nouvelle Jérusalem. Cet objet mérite la plus sérieuse attention ; il est lié plus qu'on ne croit au repos de la société et à la tranquillité des Etats, et les grandes Cours devraient ne pas tarder à prendre en considération les moyens d'entraver les desseins de ces fauteurs d'un nouveau genre de révolution.

Je vous invite, ^lonsieur le baron, à sonder à ce sujet les dispositions du Cabinet russe, et à nous informer de ses idées. Les Cours trouveront facilement des moyens à leur portée , le jour oix elles voudront s'entendre à cet égard; et c'est sans doute exclusivement aux premières puissances de l'Europe à arrêter leurs vues sur des mesures hors de la portée des Gouvernements des petits Etats , qui ne parviendront jamais à expulser un individu dangereux que d'une surface de terre très-limitée , et qui , en cherchant à sauver leur population restreinte de la contagion , ne feront que la transmettre à leurs voisins.

5î RECUEIL DE DOCUMENTS (1816 ET 1817).

239. Metternich à rEmpereur François (Ra|iport), Liicqnes, le 29 août 1817. — 240. iNesseliode à Metternich (Lettre), Kamennoidsoff, le 6/18 juillet 1817. — 241. Metternich à INesselrodc (Lettre), Lucques, le 20 août 1817.

259. Js suis aujourd'hui dans le cas de soumettre à Votre Majesté une alfaire diplomatique toute nouvelle.

Il y a quelques jours est arrivé ici un courrier du Cabinet russe, qui pouvait être porteur de communications importantes, comme je ne l'ai que trop prévu dès le premier moment. Votre Majesté daignera considérer d'après la lettre du comte de Nesselrode, dont la copie est annexée au présent l'apport (n° 240), quelle valeur il faut attacher à ces communications. Elle trouvera dans la seconde annexe ma réponse à cette lettre (n° 241).

Votre Majesté s'est sans doute convaincue depuis longtemps que l'esprit de l'Empereur Alexandre est incapable de persévérer dans le même ordre d'idées. Depuis 1815, il a quitté le jacobinisme pour se jeter dans le mysticisme. Toutefois, comme sa tendance est constamment révolutionnaire, ses sentiments religieux le sont également ; aussi le protectorat des Sociétés bibliques ne pouAait-il lui échapper.

Je prie Votre Majesté de considérer ma réponse au comte de Nessclrode comme rédigée exclusivement pour l'Empereur Alexandre, et de ne l'apprécier qu'à ce point de vue. Si je suis entré dans des détails d un genre tout particulier, c'est que je voulais couper court , dès le principe, à une correspondance entre les deux Cabinets au sujet de questions bibliques ei de police religieuse. L'Empereur Alexandre perdra certainement tout désir, toute envie de s'engager davantage avec des chrétiens aussi bornés, aussi étroits que Votre Majesté et Son ministre le sont dans ma lettre. Je désirais l'édifier complètement sur ce point, que ses idées en matière de religion 7ie sont pas les idées de Voli^e Majesté, que par conséquent Votre Majesté pourrait bien n être pas facile à convertir. Toutefois il

est malaisé de prévoir jusqu'où cette aberration pourra encore mener. Dans toutes les idées de l'Empereur Alexandre , c'est lé désir de faire des prosélytes qui tient la première place dans ses calculs. C'est dans cet esprit qu'il enrôle les jacobins en Italie et les sectes en Europe. Aujourd'hui, les Droits de l homme ont fait place aux « lecteurs de la Bible » . Nous n'avons qu'à attendre en curieux désintéressés quelle sera la prochaine réponse à ma dernière dépêche à Iiel)zeltern (n» 238), relativement aux dangers du mysticisme et à l'entente commune des Cabinets en vue d'en combattre les suites fâcheuses.

Metternicii, ni. p.

Je prends note de ce que vous me mandez, et vous retourne par les présentes les deux annexes.

François, m. p.

Nesselrode à Metternicli. Kamennoidsoff, le 6/18 juillet 1817. (Annexe du n" 239.)

240. Le comte de Stackelberg nous a informé, mon cher prince , de vos idées sur l'entrevue des Souverains. Sa dépêche s'est croisée avec la nôtre , et vous devez dans ce moment être également instruit de ce que nous pensons à cet égard. Vous aurez vu que nous sommes tout à fait d'accord sur l'utilité et le but de cette entrevue. Je puis y ajouter aujourd'hui que nous ne le sommes pas moins sur l'exclusion à donner à toute capitale , ainsi que sur l'indispensable nécessité d'y appeler un des membres les plus marquants du ministère français, et M. de Richelieu préférablement à tout autre. L'Empereur partage complètement votre opinion, qu'aucune capitale ou même aucune résidence ne saurait être ni commode ni utile pour la marche des affaires qui devront se traiter, et cette conviction s'applique encore davantage aux petites qu'aux grandes capitales. Ainsi, il lui paraît qu'Aix-la-Chapelle ou Mannheim répondraient à toutes les convenances, et Sa Majesté Impériale se rendra avec plaisir, dans le courant de l'année prochaine.

dans celui de ces deux endroits que Ton aura préféré. Ce n'est que sur le moment de s'y réunir que TEmpereur proposerait un chanjjement peu important. Au lieu de fixer l'entrevue au mois de juin, il désirerait qu'elle n'eût lieu que quelques mois, plus tard , car d'après différents arran^^ements que Sa Majesté a pris , et des courses indispensables dans 1 intérieur de la Russie, il ne lui serait guère possible d'être rendu avant le 10 septembre de notre style dans la ville qui aura été désignée. Je ne pense pas, mon prince , que ce retard puisse présenter le moindre inconvénient, attendu que, jusqu'au 14 novembre, jour où expire la troisième année de l'occupation, nous aurons plus de deux mois pour discuter et décider cette importante affaire.

L'uniformité qui a caractérisé les opinions que nos Cabinets ont émises au sujet de la France, nous offre déjà un heureux présage pour les discussions qui auront lieu sur cet objet. Celui-là décidé , les autres questions qui pourraient être agitées dans cette réunion de Souverains et de ministres ne semblent pas de nature à devoir présenter des difficultés insurmontables. Tout porte donc à espérer qu'elle contribuera essentiellement à consolider encore davantage l'union salutaire qui subsiste si heureusement entre les principales puissances de l'Europe. L'Kmpereur est si pénétré de l'ef et bienfaisant que produit cette grande conformité de principes dans la marche des quatre Cours qui ont posé les bases de l'association générale , qu'il éprouve un sentiment de regret lorsque, même dans des questions qui ne sont pas d'un intérêt général, il voit (jue des circonstances particulières ont dû provoquer dans les Etats de l'un des quatre Souverains des mesures qui ne correspondent pas entièrement aux vues des autres . C'est ainsi que Sa INIajesté a été peinée que vous n'ayez pas laissé subsister chez vous la Société biblique, (|uoique formée par des protestants, et que certaines considérations , qu'au reste Sa Majesté respecte autant qu Elle les regrette , vous aient forcé d'abolir une institution aussi bienfaisante et surtout si conforme aux principes de tolérance de votre auguste Maître. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher prince, combien Sa Majesté se réjouit

d'avance des moments qu'elle passera avec l'Empereur François, et si l'entrevue offre une utilité réelle sous le rapport des affaires , il n'est pas moins agréable à l'Empereur d'y retrouver les consolations de l'amitié la plus cordiale comme la plus inaltérable.

D'après ce que le comte de Stackelberjj nous mande , je dois vous supposer encore en Italie dans ce moment-ci; j'ai chargé le courrier de vous y rejoindre. J'espère que ce voyage vous procurera tout l'agrément que vous en espérez. Mes vœux les plus sincères vous accompagnent. Permettez , mon prince , que j'y joigne, etc., etc.

Metternich à Nesselrode. Lucqups, le 20 août 1817. (Annexe du n^ 239.)

241. Votre courrier, mon cher comte, est venu me rejoindre ici le 18 août, dans un coin tout à fait retiré du monde, où je soigne ma santé , qui depuis plusieurs années en a grand besoin Je suis sûr aujourd'hui d'avoir bien fait de prendre les eaux de Lucques, faute de pouvoir prendre celles de Carisbad. Je me porte bien, et je regrette de n'avoir plus que dix à douze jours à rester dans une retraite charmante , qui réunit tout ce que l'on peut désirer sous les rapports de santé et de repos. Figurez-vous les plus beaux sites de la Suisse et de la Styrie sous le meilleur des climats d'Italie; des eaux parfaites, moins fortes, mais ressemblant beaucoup à celles de Carisbad; vuie bonne et douce société ; une habitation charmante , que Madame Ellsa Baciocchl n'avait certes pas fait arranger pour mol, et vous concevez que je serai bientôt dans le cas de regretter les jouissances passées.

La dépêche que j'ai adressée à Lebzeltern vous aura prouvé, mon cher comte , que nos vues sont entièrement celles de votre auguste Maître, relativement à l'entrevue de 1818. Je réponds (|ue l'Empereur François se rendra à Aix-la-Chapelle ou à Mannheim , selon le plus ou le moins de convenance personnelle que l'Empereur Alexandre trouvera dans le choix de l'une ou de l'autre de ces villes. Le résultat des conférences

sera celui de toutes celles qui les ont précédées; les Souverains et les Cabinets se quitteront de nouveau, unis de vues et de volonté.

Je me plais , mon cher comte , à rectifier une erreur que je trouve dans votre lettre. Jamais nous n'avons,abrogé chez nous vuie Société biblique, car jamais il n'en a existé. Je crois, d'un autre côté, pouvoir assurer que jamais FEmpereur n'en permettra létaljlissement , et la confiance que vous me témoignez mérite que je vous dise quelles sont les raisons de Sa Majesté.

Je commence par établir notre attitude vis-à-vis du Saint- Siège, c'est-à-dire par vous assurer que nulle puissance catholique n'est plus indépendante que nous ne le sommes, de toute soumission étroite aux vues de la Cour de Rome. L'héritier de tant d Empereurs d'Allemagne et le neveu de Joseph II sait ce qu'il doit à Dieu et à sa Couronne; nos départements ecclésiastiques étendent peut-être même trop loin leur dogme sur les droits de la Couronne, et s'il y a du trop, ce ne sera sûrement pas en faveur de la Cour de Rome qu'il fera pencher la balance.

L'Eglise catholique ne protège pas universellement la lecture de la I5ible, et elle agit en cela comme un père placé audessus des passions, et par conséquent des orages de la vie. Non-seulement l'Eglise permet, mais elle recommande même la lecture des Livres saints aux hommes éclairés, froids, en état déjuger la question; elle n'encourage pas la lecture des livres mystiqvies, des passages remplis de récits de crimes et d'obscénités que le Livre des livres ne renferme que trop souvent dans ses récits , simples comme le premier âge et comme tout ce qui est vrai. Moi, je trouve que l'Eglise a raison, et j'en juge par l'effet que me fait la lecture de la Bil)le à l'âge de quarante ans, si différent de celui que cette même lecture a produit sur moi à l'âge de quinze et de vingt ans. Je ne puis comparer cette différence qu'à celle des impressions que feront toujours aux diverses époques de la vie la lecture des classiques, la contemplation des beautés de la nature et celle des monuments des arts.

Je lis tous les jours un ou deux chapitres de la Bible ; j'y

décovivre journellement des beautés nouvelles , et je me prosterne devant ce livre admirable, tandis qu'à l'âge de vingt ans j avais de la peine à ne pas trouver la famille de Lotli peu digne d'être sauvée ; Noé tout aussi peu digne de l'avoir été ; Said un grand criminel, et David un liomme affreux. Il y a vingt ans, je cbercbais à comprendre l'Apocalypse; aujourd'hui, je suis sûr que je ne la comprendrai jamais. Il y a vingt ans, une recherche approfondie et soutenue des Livres saints eût fait de moi un athée à la façon de d'Alembert et de Lalande , ou un chrétien à celle de Chateaubriand; aujourd'hui, je crois et je ne scrute plus. J ai trop lu et trop vu pour ne pas savoir qu'il ne suffit pas de lire pour comprendre; qu'il serait téméraire à moi de condamner ce que je puis comprendre mal, par ignorance ou par insuffisance des connaissances indispensables à un critique profond , et surtout impartial; en un mot, je crois et je ne dispute plus. Habitué à m'occuper de fortes questions morales, que n'aije pas dû faire ou laisser opérer par la simple marche de la nature , pour arriver à ce point où le Pape et mon curé eux-mêmes me prieraient d'accepter de leur part l'édition la plus portative de la Bible? Est-il téméraire à moi d'admettre comme un fait certain que , sur mille individus pris dans les millions d'hommes dont se composent les peuples , il ne s'en trouve que peu qui, vu leurs facultés intellectuelles, leur éducation et leur âge , soient arrivés là où je me trouve placé ?

Or, mon cher comte, c'est dans ce raisonnement trèssimple , qui est également celui de l'Empereur, que se trouve le motif de l'opposition qu'il mettra toujours à l'introduction des Sociétés bibliques, et ses idées coïncident en cela avec celles du Saint-Père.

Il est une autre considération qui se rapporte au moment présent, et qui ne lui parait pas moins forte que les raisons cidessus développées. Le monde aujourd'hui est malade d'une maladie particulière, et qui passera comme toutes les autres épidémies ; cette maladie se nomme le mj^5f/c/5/«e. J'ai adressé dernièrement à Lebzeltern une longue dépêche à ce sujet (n''238); il doit vous l'avoir montrée.. Te vous réponds qu'il serait

aujourd'hui plus facile de renouveler avec grand succès les prédications de Pierre l'Ermite , que de faire entendre aux individus attaqués de ce mal , que Dieu veut être servi autrement que par l'effusion du sang, et que les hommes ne sont pas juges de la conscience de leur prochain. Voyez ce qui se passe en Allemagne; voyez le succès des prédications de madame de Krùdener, que vous avez fait très-sagement retourner en Russie , et de tant d'autres malheureux qui entendent les Livres saints à leur façon, laquelle , n'en doutez pas, n'est pas celle de Dieu et du Sauveur.

On croit assez communément que le Pape ne veut pas que les catholiques lisent la Bible , dans la pensée de les empêcher de s'éclairer; il est possible, et j'admets même qu'un Grégoire VII, un Alexandre VI, aient pu faire de ces calculs ; mais ce n'est pas là qu'il faut aller chercher l'ancienne pratique de l'Eglise et les préceptes moraux des conciles. Si un Pape craint parfois la lumière, il est permis à la sagesse de l'Eglise de craindre le feu ; si un Pape ne veut pas des fidèles éclairés, l'Eglise ne veut point qu'il y en ait d'éblouis. L'un a tort et l'autre a raison, et l'Empereur François se rangera du côté de 1 Eglise , en même temps qu il écartera et rejetteia toujours les préjugés.

Vous voyez, mon cher comte , que je vous écris d'un lieu retiré, et que j'ai tout le loisir de le faire et même assez pour oublier que vous n'aurez guère de temps à vous pour me lire. En me mettant aux pieds de l'Empereur, je vous prie de rectifier l'erreur dans laquelle il est, lorsqu'il suppose qu'on a supprimé chez nous une Société biblique quelconque. Aucun commerce, au reste, n'est plus libre dans la Monarchie que celui de la Bible selon tous les rites. Vous en trouverez des milliers d'exemplaires chez tous les libraires; les hommes faits l'achètent , et on en distribue des extraits corrects , mais châtiés, dans les écoles. Les protestants la lisent en Autriche, comme partout ailleurs, dans leur langue et d'après leur version. Moi-même je ne lis que la traduction de Luther, la meilleure qui ait jamais été faite en aucun pays et dans une langue vivante.

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