LUCQUE S
Antérieurement déjà (mai 1817), j'ai porté à la connaissance de Votre Majesté l'opinion de Manzi sur les causes du mécontentement qui règne dans ce pays, ainsi que sur les agissements du lieutenant-colonel W^erklein, qui l'administre. Sans doute, ce gouverneur provisoire a pu se laisser entraîner par ses subordonnés à plus d'une mesure impolitique; mais il est, d'autre part, un homme estimable, et par son zèle, son activité et son intégrité, il s'est acquis des droits à la bienveillance de Votre Majesté.
Lors de mon départ, j'ai eu occasion de me convaincre que
toutes les classes de la population, tout en désirant voir cesser Tadministration provisoire (autrichienne), rendent pleine justice à nos principes; que même elles vont jusqu'à compter sur notre protection dans le cas où leur futur Souverain voudrait les gouverner d'après les principes de la Cour de Madrid.
Comme je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Modène, je n'ai pu vérifier par moi-même si l'assertion de Manzi en ce qui concerne le mécontentement qui, d'après lui, règne dans toutes les classes de la population de ce pays, est fondée, jusqu'à quel point elle est exacte, et s'il est vrai que le Duc ne possède pas l'affection de ses sujets. Quoi qu'il en soit, je serais plutôt porté à croire qu'il y a quelque exagération dans le jugement porté par Manzi sur l'administration du pays et sur le Souverain qui le gouverne. Si le duché est réellement mal administré, ce que je suis loin d'admettre comme un fait positif, la faute en est sans doute au Duc seul, car c'est lui seul qui l'administre; il voit, il agit par lui-même. Toutefois, à en juger par quelques entretiens que j'ai eus avec lui, je dirais volontiers qu'il administre son pays à la façon d'un homme riche, d'un propriétaire, d'un économiste, plutôt (ju'à la façon d'un Souverain.
Ce que Manzi dit du mécontentement général qui règne dans le duché de Modène tient peut-être à une cause facile à expliquer. Ce petit pays a fourni à l'ancien royaume d'Italie la plupart des fonctionnaires distingués qu'il avait à son service; sous le dernier Gouvernement, les premières places leur étaient dévolues.
Privés de leurs emplois, n'ayant aucune chance d'avenir, ils regrettent la perte de leur influence, de leurs gros traitements, en un mot, de tout ce qui flatte et nourrit l'amhition humaine. Forcés par les derniers événements de retourner dans leur patrie, où ils ont été accueillis froidement par leur Souverain et où ils sont probablement l'objet d'une surveilliMu (• rigoureuse, ils forment naturellement à Modène le centre
d'un parti qui fait de Topposition au (jouvernement actuel. Aujourd'hui cependant, le Duc commence, malgré les fortes préventions qu'il a contre toute cette classe d'individus, à donner à quelques-uns d'entre eux des emplois civils et militaires.
Il est certain qu'entre le Duc de Modène et la Cour pontificale, ou, pour parler plus exactement, entre ce prince et les cardinaux qui jusqu'à ce jour ont combattu les principes suivis par le cardinal Consalvi et son système, il y a des relations étroites, et que ce parti, qui est puissant à Rome, exerce à Modène une influence réelle et nuisible à nos intérêts en Italie. D'autre part, il est également hors de doute que les Cours de ÎSIodène et de Turin ont entre elles des relations journalières et intimes qui, loin de nous être favorables, ont pour but de miner notre influence en Italie. Enfin, on ne peut nier qu'à cet égard le Duc de Modène suit une ligne de conduite tout à fait opposée à notre intérêt et difficile à s'expliquer chez un prince de la Maison d'Autriche. Mais Votre Majesté le connaît, Elle sait qu'il est tenace dans ses idées; aussi, je crois qu'en attaquant trop vivement ces dernières, nous risquerions de l'éloigner de nous pour toujours. C'est cette considération qui m'a déterminé, pendant les quelques heures que j ai passées à ^lodène, à ne pas aborder une question si délicate, et à me borner à travailler en vue d'établir entre la Cour de Modène et la Cour d'Autriche les rapports les plus satisfaisants. ,
Si le séjour de quarante-huit heures que j'ai fait à Parme a été trop court pour me permettre d'étudier à fond la marche de l'administration parmesane, ses défauts, ses avantages, les personnes qui sont chargées de la direction des affaires, et de me faire une idée exacte des causes du mécontentement et de leur influence sur l'esprit public, il a suffi cependant pour me convaincre que le tableau lamentable que Tito Manzi fait de la situation est chargé à bien des égards. Depuis que le comte
!Magaroli a été éloigné des affaires, Son Altesse Impériale ÎNIadame rArchiduchesse Marie-Louise s'occupe de l'administration avec autant de zèle que d'intelligence. Elle préside le conseil des ministres, et c'est à elle qu'il appartient de prononcer en dernier ressort.
Parme est un pays peu fertile, ses ressources commerciales sont insignifiantes; dans les dernières années, ce duché a souffert par suite de nombreux passages de troupes ; il a pâti de la misère qui régnait sur toute l'Italie, mais qui était encore plus écrasante pour les montagnards parmesans que pour les autres Italiens; enfin, il a été durement éprouvé par les maladies épidémiques que la misère a entraînées à sa suite. Il est donc possible que les charges publiques ne soient pas en rapport avec la situation actuelle du pays. Quoi qu'il en soit, l'administration des finances ne paraît pas, d'autre part, être aussi mauvaise que Manzi le dépeint ; car, malgré les dépenses qu'on fait pour entretenir une armée trop forte et une Cour assez sompteuse, malgré des subventions et des secours considérables accordés à des établissements d'intérêt public, j'ai trouvé, lors de mon passage, des excédants dans la caisse de Sa Majesté.