RESUME
En considérant Tensemble des données recueillies relativement à Tétat moral de tous les Gouvernements italiens (à l'exception du royaume Lombard-Vénitien) , nous arrivons aux résultats suivants :
Nous constatons que le mécontentement est général dans ce pays; que, s'il était une suite naturelle des souffrances amenées par une série de mauvaises années, il doit être aussi attribué àla déplorable administration des Gouvernements; qu'en Italie, surtout dans la partie méridionale, ainsi qu'à Bologne et à Gênes, il règne une grande agitation dans les esprits; que cette fermentation est entretenue par les différentes sectes, dont la tendance est inquiétante sans doute , mais qui pourtant , faute d'une direction centrale , de cbefs connus , d'un plan concerté et suivi , sont bien moins dangereuses qu'on ne pourrait le craindre ; que, malgré l'existence de cet élément d'agitation , il n'y a pas de mouvement révolutionnaire à redouter en Italie tant que les agitateurs ne seront pas poussés et soutenus par une puissance étrangère; enfin que présentement aucune puissance ne peut nous inspirer de sérieuses inquiétudes à cet égard.
Si ce tableau est loin d'être satisfaisant, nous y trouvons néanmoins, d'autre part, des conditions favorables dont nous pourrions tirer parti pour rendre le Gouvernement autrichien populaire en Italie et pour gagner à notre cause l'opinion , et peut-être même l'attachement des peuples voisins, dont aucun n'est content ni de son sort actuel ni de son Gouvernement.
LE no Y AT ME LO M B AI\ D -V E N 1 T I E N.
Même les partisans les plus zélés du dernier Gouvernement reconnaissent que l'administration du royaume Lombard-Vénitien présente des avantages marqués sur celle de tous les autres Etats italiens. Ils accordent qu'en Lombardie et dans les provinces vénitiennes seulement toutes les classes de la population sont également soumises aux lois , que les nobles et les riches n'y sont pas les maîtres , que les prêtres y sont maintenus dans l'obéissance, que les changements de propriété sanctionnés par la loi y sont respectés, et que le voile de l'oubli y couvre le passé , c'est-à-dire que personne n'y est exposé à la persécution, soit ouverte, soit cachée. Abstraction faite de la justice qu'on rend, à cet égard, aux principes de l'administration autrichienne, on serait pourtant dans l'erreur si l'on concluait de ce fait que le mécontentement général ne s'étend pas jusqu'aux provinces soumises au sceptre de Votre Majesté. Vous êtes instruit. Sire, de cet état de choses par les gouverneurs des provinces et par le président de la police impériale; Votre Majesté n'ignore peut-être pas que la lenteur apportée à rcxpédition des affaires , l'intention qu'on Lui prête de germaniser entièrement les provinces italiennes, la composition des tribunaux, la nomination journalière de magistrats allemands aux emplois judiciaires, sujet continuel d'irritation pour les Italiens, enfin la durée hidéfinie des contestations (jui ont surgi entre la Cour de Vienne et le Saint-Siège , sont les causes principales auxquelles on attribue ce mécontentement. Gomme elles me paraissent toutes j)lus ou moins de nature à pouvoir être écartées; comme, à cet égard, je connais depuis longtenq)s les vues paternelles de Votre Majesté, je juge qu'il est de mon devoir de répétericice quej'aieudèjà l'hoinieur deLui dire, savoir, combien il serait important, au point de vue politique, de faire disparaître au plus tôt les défectuosités et les vices de l'administralion dans cette partie si intéressante de la Monarchie , d'introduire plus d'activité dans la marche des affaires, de foire des concessions à l'espril public et à laniour-
SITUATION INTÉRIEl'Hi: DE L'ITALIE, ETC. (181"). 93
propre de la nation en donnant à ces provùices une administration nui prouve aux Italiens qu'on ne veut pas les traiter tout à fait sur le même pied que les provinces allemandes de la Monarchie et, pour ainsi dire, les fondre avec elles ; en nommant, surtout dans la magistrature, des sujets capables, des Italiens plutôt que des hommes étrangers au pays, en s'efforçant avant tout de gagner le clergé et les écrivains, qui exercent la plus grande influence sur l'opinion publique. Je ne doute pas qu'il ne soit possible d'obtenir cet important résultat sans avoir à lutter contre de grandes difficultés et sans nous exposer à dévier des principes qu'il faut incontestal)lement maintenir dans l'intérêt du bien commun, mais dont l'application toutefois peut être modifiée dans les formes.
Je nourris enfin l'espoir que, le jour où Votre Majesté voudra bien réaliser les vues fécondes que depuis longtemps Elle se proposait de mettre en pratique, afin d'asseoir sur des bases durables la prospérité de ces provinces, l'opinion publique se déclarera hautement pour l'Autriche, que le mécontentement disparaîtra avec les causes qui l'avaient produit, et que les Italiens finiront par regarder l'Autriche comme le seul (tOuvernement qui puisse leur garantir le maintien de l'ordre public. Ce jour-là, l'influence étrangère ne sera plus à craindre, et nous jouirons chez nos voisins d'une influence bien plus grande, de celle que donne l'opinion publique.
Metternicli à l'Empereur François. Gr.etz, le 3 novembre 1817.
246. En adressant à Votre Majesté les pièces qui accompagnent l'exposé ci-dessus, j'ai l'honneur de Lui soumettre les résultats des travaux que j'ai entrepris et des observations que j'ai faites en Italie *. Je garantis que mon travail principal (n" 245), que je joins au présent rapport, est al)Solument confornie à la vérité, et qu'il présente le tableau fidèle de l'état de choses actuel en Italie.
* Le rapport est encore accoinpa{i[né d'autres documents, qui traitent d affaires spéciales à l'Italie. {^Note de l'F.ditcur.)
En étudiant la situation de la Péninsule, je suis arrivé à l'intime conviction que le Gouvernement autrichien n'a qu'à suivre une marche prudente et mesurée pour jouer dans ce pays le rôle auquel Votre Majesté est appelée sous tous les rapports. Par les changements qu'Elle introduira dans le "^ouvernement du royaume Lombard-Vénitien, Elle inaugurera luie ère nouvelle. A la suite de ces mesures, 'opinion publique se déclarera d'une manière tout à fait favorable à Votre Majesté; elles renferment, en effet, tout le bien qu'on est fondé à attendre de mesures administratives, car elles donneront pleine satisfaction aux aspirations légitimes d'une nation, et elles sont de nature à fortifier l'action du Gouvernement. Du reste, on peut toujours arriver à ce résultat en suivant des voies éclairées.
Dans nos provinces italiennes règne en ce moment le mécontentement le plus vif, à propos d'une mesure d'ailleurs toute naturelle et justifiée par les raisons les plus sérieuses, je veux dire l'application à ces pays des lois douanières générales. En soumettant ces provinces au régime douanier de l'Empire, on a tenu compte des besoins particuliers et de la situation particulière de chacune d'entre elles; il n'y aurait donc rien à dire contre cette innovation. Mais où faut-il donc chercher la cause de cet état de malaise, que j'attribuerai toujours à des sujets de mécontentement tout naturels et faciles à prévenir? Un entretien que j'ai eu par hasard avec le président de la Commission aulique du commerce m'a renseigné sur ce point.
Il y a peu d'esprit industriel dans le royaume Lombard-Vénitien. Malgré l'étendue des besoins de la consommation, l'Italie demande à l'étranger la plupart des olqets nécessaires à la vie de tous les jours. La France et l'Angleterre, par contre, sont très-avancées en ce qui concerne la production des objets manufacturés. Ces deux États pourvoient tous les marché» d'Italie de leurs produits avec l'activité qui leur est propre. En Autriche règne également une certaine vie industrielle ; mais notre activité sous ce rapport est inférieure à celle des deux pays que je viens de nommer. Nos manufactures ne cherchent
guère à se faire connaître à l'étranger, et, à ce point de vue, les provinces italiennes ont été et sont encore aujourd'hui l'étrange?' pour la Bohème, l'Autriche, etc. Actuellement, la prohibition est proclamée, et aucun de nos fabricants n'est connu en Italie. Dans ces circonstances, le consommateur croit, comme de raison, que de l'autre côté des Alpes il ne trouvera rien qui réponde à ses besoins. Frappée des inconvénients que présente cet état de choses, la Commission aulique du commerce prend aujourd'hui des mesures pour envoyer des échantillons en Italie.
Envoyer des échantillons, nouer des relations entre les marchands au détail de Milan et les fabricants de Bohème, voilà par quoi Ton aurait dû commencer. Le Gouvernement aurait dû veiller à ce que l'acheteur italien trouvât, au moment de la prohibition, des marchandises d'aussi bomie qualité et à aussi bon marché dans bien des cas, sinon moins chères encore. Assurément, la prohibition des produits étrangers serait ensuite venue tout naturellement, et les cris provoqués par cette interdiction se seraient réduits à coup sûr aux proportions d'une critique vaine et injustifiable, dirigée contre le GouvernemcLit par quelques malintentionnés.
Je me permets encore de parler d'une autre question, qui touche au vif les sujets italiens de Votre Majesté.
Votre Majesté connaît trop bien la situation de l'Italie pour ignorer que c'est un usage reçu parmi les classes élevées et instruites de presque toutes les parties de la Péninsule, d'envoyer en Toscane, pour y apprendre la langue, les enfants que l'on destine aux affaires ou à des carrières libérales. Si Votre Majesté daignait ordonner que les administrations locales pussent délivrer directement des autorisations aux termes desquelles les enfants de six à dix ou douze ans seraient admis, sur la demande de leurs parents, à faire leurs humanités en Toscane, cette mesure serait on ne peut mieux vue du public éclairé (car je ne parle que de celui-là). D'autre part, je suis sûr que le Gouvernement obtiendrait les plus heureux résultats en provoquant, dans les limites du possible, l'immigration d'hommes d'affaires rompus à la langue italienne.
L'idée que je soumets à Votre Majesté est d'autant plus juste que le règlement des études, tel qu'il existe dans la Monarchie, défend aux jeunes gens ou les empêche non-seulement de voyager, mais encore d'avoir recours à des professeurs étrangers.