CURE D'EAUX A CARLSBAD
chaud, et vous savez comlnen je suis sensible à ce mérite de la saison. Mon train de vie est absolument réglé. Dès six heures du matin on court comme des fous avec sept ou huit cents personnes jusqu'à huit. On se réunit à neuf heures pour déjeuner , et ce moment est très-joli ; tous les ménages sont établis devant leurs maisons, et ceux qui se conviennent se réunissent ; c'est ainsi que j'ai fait porter mon déjeuner devant la maison qu'habite Schwarzenberg, car elle est mieux située que la mienne ; on recommence à courir après le déjeuner jusqu'à midi. Je dine alternativement ou chez moi, ou chez Charles ou Joseph Schwarzenberg. Nous faisons ensemble tous les jours, à cinq heures, une course de deux ou trois lieues. Je vais à la salle à huit heures, ou bien je fais une partie de whist chez moi, et tout Carlsbad est couché à dix heures. Ce train de vie vous conviendrait beaucoup.
Ce 30 juillet.
255. Madame Gatalani est arrivée ici hier, où elle était attendue avec impatience. Elle donnera un concert le 1"; je ne partirai donc d'ici que le 2 au matin , car c'est dçmain que je linirai mes eaux. Staudenheim , qui ne plaisante jamais, me défend de les boire le 1", car il dit qu'elles m'ont fait assez de bien, et le ti'op serait du luxe. En revanche, il veut que madame Catalani les prenne avec beaucoup d'assiduité pendant trente jours, car elle lui paraît un sujet classique pour Carlsbad. Pour le concert d'après-demain, l'orchestre sera composé de la manière suivante : Chef d'orchestre , un ancien maître de chapelle, qui depuis trois ans n'est point encore parvenu à {juérir sa maladie de foie; clavecin, le prince de Biron, qui ment toujours, excepté quand il dit qu'il joue bien de cet instrument; premier violon, un colonel saxon; second violon, un capitaine prussien; violoncelle, le général prussien comte de Hacke. Nous sommes encore à la recherche des autres instruments ; les joueurs de trompette seuls sont arrêtés : ce sont les gardiens de la grande cour qui annoncent l'arrivée des
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étrain"er.s à son de trompe. Si ce concert-là iaitfurot-e, il aura (lu bonheur !
A la première répétition du concert qui a eu lieu chez moi, arrive Goethe. Je le présente à madame Catalani, et lui dis que c'est un homme dont l'Allemagne s'honore. Valabrégue * me demande : Qui est GœlJie ? Je lui dis qu'il est l'auteur de Werther. Le malheureux ne l'a pas oublié; ne voilà-t-il pas qu'il va à lui quelques jours après et lui dit : « Mon cher Gœthe, combien il est dommage que vous ne puissiez voir jouer Potier dans le rôle de Werther! cela vous eût fait pouffer de rire. »
Kœni[;svvart, ce 3 août.
234. Je suis ici depuis hier, el j'y resterai jusqu'au 5. Franzensbrunn est, au reste, tellement près, que je compte revenir ici plusieurs fois , et veiller à ce que Ton tire parti du nouvel établissement de Marienljad , qui est une véritable trouvaille pour cette terre-ci. J'ai fait faire depuis trois ans plus de quatre mille toises de chaussée. On a l'avantage d'aller maintenant depuis Eger jusqu'à l'embranchement de la route qui conduit, de celle de Sandau à Altwasser, au château sur l'une des plus belles chaussées que 1 on puisse voir. Je vais y faire planter des allées. Les paysans, qui anciennement coupaient tou-i les arbres, commencent à les conserver. II s'agit maintenant de faire l'embranchement de Grossichdichfiir à Marienbad, et cette route devient dispendieuse à cause d'une forte hauteur dans le Waldcrl qu'il s'agit de tourner. Je la ferai cependant finir en moins d'une année. L'abbé de Tepl , qui vient dîner aujourd'hui ('hez moi , devra y contribuer. Cet abbé a une peur terrible de moi; je ne sais comment le sot bruit s'est l'épandii dans toute la contrée ([uo ral)baye va être sécularisée, cl que r]''mper(Hir veut m en faire cadeau. J'ai beau le confi'edirc , le noble couvent n'en tremble pas moins, et je puis en obteuii- fout ce qui est juste et raisonnable, vu la crainte dans laquelle il est que l'Rmpereur pouirait être injuste et
* Mari de madame Catalan!. [Note de FEdileur.)
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moi déraisonnable. La terre de Kœnigswart gagne, dans tous les cas , beaucoup par le voisinage de ces nouvelles eaux.
Metternich à sa mère. Fianzensbad, ce 13 août,
2SS. C'est le cœur navré, ma bonne maman, que je vous écris dans Tun des moments les plus pénibles de ma vie et de la vôtre. Une lettre que j'ai reçue aujourd'hui de ma femme ne me permet guère d'espoir sur le compte de la santé de mon père. Tout me prouve qu'il se meurt de la mort que la nature a réservée à l'âge le plus avancé, mort douce, et qui n'est accompagnée d'aucune des souffrances qu'occasionnent les maladies aiguës. Si je ne suivais que mon sentiment, 'je partirais sur-le-champ pour Vienne; mais tous les calculs possibles s'opposent à ce fait. Staudenheim ne veut absolument pas que j'interrompe la cure commencée, et qui me promet les résultats les plus satisfaisants. Il prétend que les eaux d'ici n'auraient fait que me remuer, et que j'en éprouverais, en les interrompant, tous les inconvénients qu'il s'agit d'éviter. Et trouverais-je encore mon père, même si je partais sur l'heure ? Tout est combiné pour mon voyage et mon arrivée sur le Rhin avant la fin du mois; j'y trouve tous les hommes que je dois entretenir avant la réunion à Aix-la-Chapelle, et le retard qu'éprouve cette réunion, loin de m'offrir sous ce rapport un inconvénient, n'est qu'un avantage peut-être incalculable dans ses résultats. Rendrai-je, en dernière analyse, un devoir qui tournerait au profit de mon pauvre père ? Mon arrivée subite n'aura-t-elle pas sur lui une influence plus funeste que profitable? C'est surtout cette considération qui a le plus de valeur à mes yeux ; elle n'empêche pas que le funeste événement qui nous attend n'ait pu tomber dans un moment plus pénible pour moi ! Si mon père devait vivre, et s'il devait témoigner le désir de me voir, ne fût-ce que pour un moment, je passerais par-dessus toutes les considérations , et je vous arriverais. Un moment de satisfaction dans ce monde n'empiète pas sur le bonheur éternel qui l'attend !
Vous voyez, ma bonne maman, que c'est à vous de me gui-
der et d'ordonner ce que je dois faire. Il est des moments dans lesquels il est à peu prés impossible de savoir se conduire soimême.
Si le malheur arrive, adressez-vous en tout et pour tout à Bartenstein , qui a des ordres et les instructions éventuelles les plus étendues que j'aie pu lui donner. Mon frère m'a écrit, et je vous prie de l'en remercier, pour m'assurer qu'il fera de son fcôté tout ce qui dépendra de lui. Je crois avoir pensé à tout dans ma dernière lettre à Bartenstein.
Je vous conseille beaucoup d'aller vous réunir à ma famille à Baden. Vous y serez mieux qu'à Salzbourg; vous éviterez la peine d'un grand voyage, et vous y serez plus chez vous.
"... Ménagez-vous, au reste, ma bonne maman, et ditesvous que si vous ne pouvez rien faire pour sa conservation, vous nous devez la votre.
Mon pauvre père emportera t!u moins de ce monde la consolation que je ne lui ai pas donné un moment de chagrin , et ce sentiment est resté le plus doux de ma vie. Il ne peut pas me refuser sa bénédiction, et je saurai la mériter !
Adieu, ma bonne chère maman. Je vous embrasse et vous supplie de moins penser à vous qu'à nous tous.
rranzcnsljriinn, C3 !'«• août.
2o6. Vous m'avez vu hier, ma bonne maman, dans toutes les anxiétés d'une pénible incertitude; aujourd'hui que j'ai reçu la nouvelle de la perte que nous avons faite , je vous répète ce que je vous disais hier. Quelque prévu que puisse avoir été le coup, il n'en est pas moins affreux. Le courrier est arrivé ici hier, au moment oii je venais de me coucher. Ce qui me console dans mon absence, c'est que mon pauvre père n'a plus eu la faculté de s'occuper de rien. Il est mort en n'apercevant pas la pente qui l'a conduit au tombeau, et il n'en a pas senti l'horreur; moit heureuse, et qui n'est pas réservée à tout le monde !
... J'ai ordonné ici tout ce (ju'il faut [)()ur déposer les restes de mon père, jus(|u'à ce que je lui aie fait arranger un lieu