VOYAGE AUX BORDS DU RHIN (181S
Metternidi à sa foiniiie. JohannisLerg, ce 18 septemhre.
203. Je suis ici, non comme à la campagne, mais comme à un Congrès. J'y ai eu hier le chancelier Hardenberg, le comte de Goltz et le général Wolzogen, le comte de Buol, Steigentesch, Wessenberg , Caraman, Maccalon, les comtes de Munster, Recbberg et Wintzingerode. J'ai avec moi ^lercy, Spiegel, Langenau, Gentz. Le chancelier est reparti hier pour Kreutznach; Bethmann et une demi-douzaine de Franctortois arrivent aujourdhui. Pour loger tout ce monde, j ai arrêté deux maisons dans un grand endroit qui est au bas de la colline.
Quelle vue, quelle richesse de pays ! Que de beautés innombrables pour tout homme qui ne connaît pas le Rheingau ! Tous ceux qui arrivent restent ébahis sur le balcon du château, et cependant la vue n'est rien en comparaison de celle du salon qui fait le coin du côté de l'orient. Quand le temps est clair, vous suivez le cours du Rhin en ligne directe à plus de neuf lieues de long; quand il y a de la bruine, le fleuve, qui est immense, touche l'horizon et présente l'aspect de la mer. Il est continviellement couvert de vaisseaux à deux mats, naviguant à pleines voiles, et ses bords sont comme ceux d'un ruisseau; l'herbe plonge dans l'onde. Je fais lever dans ce moment les plans du cbàteau et des alentours; j ai appelé un excellent architecte de Francfort pour qu'il règle le plan d'après mon indication ; il faut quelques très-légers changements dans la distribution pour faire du château une habitalion très-commode et pouvoir y loger avec une famille nombreuse et une douzaine d étrangers. H y a près du château une place qui est cultivée en jardin à l'anglaise et qui ne se prête qu'à cela ; il s'v trouve, en face du Rhin, un tertre sur lequel je compte faire ériger un monument, probal)lement un obélisque, en souvenir des événements de 1818 et 1814. J'élèverai ainsi sur la terre la plus classique de l'Allemagne, et à peu de frais, un monument vraiment national. Les pierres de taille ne coûtent rien, et il ne faut que des blocs pour faire
120 RECTJEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
une belle chose, qui avant tout doit être simple. M. de Handel a l'ordre de vous envoyer un ouvrage qui renferme une trèsbonne description du cours du Rhin; je le destine à ÎNIane, pour qu'elle sache ce qu'elle verra; veuillez le lui envoyer, mais lire les chapitres depuis Mayence jusqu'à Coblentz, et surtout celui qui termine le livre, et qui porte le titre de Légendes populaires . Vous y lirez les plus charmants récits historiques que vous rappelle dans ce voyage chaque pas que vous faites. Il n'est pas un site pittoresque qui ne renferme une ruine, et chaque ruine a son histoire; chaque conte est plein de sentiments galants et chevaleresques; les sujets pourraient inspirer les plus jolis tableaux du monde dont on se servirait pour orner une belle édition de cet ouvrage. Lisez surtout l'histoire de l'Empereur Frédéric, d'Adolphseck et du chevalier Brotnser de liudesheim. Cette famille s'est éteinte dans la nôtre, nous en avons été les héritiers; le lieu de la scène nous a appartenu , et j'ai été obligé de le vendre pour satisfaire quelques usuriers. La ruine, la plus belle des bords du Jlhin, a été achetée par le comte d'Ingelheim, qui s'occupe de la transformer en habitation et dans le meilleur goût possible. Il ménage tout l'extérieur et fait creuser, dans des murs épais de vingt-cinq à trente pieds, des appartements commodes et conformes au style qui leur convient. Ce vieux château ne peut être qu'un castel romain, et ce qui le prouve, c'est la découverte que l'on vient d'y faire d'un caveau de sépulture dans lequel se trouvent une foule d'urnes cinéraires très-bien conservées, et à côté de chaque urne un sabre, une lance, un dessus de casque et beaucoup d'armes romaines. l*our ne rien déranger, on déblaye les avenues du caveau, et
on le fermera par une porte vitrée Je viens de recevoir un
beau décret du Roi de Naples, qui me donne le titre de duc de Portella, premier endroit du royaume que les troupes impériales ont touché lors de la campagne de 1815. Il y a de la {jalanterie dans le choix du nom, et un bon souvenii a perpétuer dans la famille.