VOYAGE AI'X BORDS DU RHIN
pénéval nue la ville a passé des années sous la domination française; son influence est visible dans Ijeaucoup de choses, notamment dans les boutiques. Il y a, entre autres, sur les r)laces, des fontaines bien construites. Devant l'église de Saint- Castor on en trouve une avec l'inscription suivante : Erigée paj' le préfet l'an 1812, mémorable par la campagne de Russie; et au-dessous : Vu et approuvé par nous, commandant russe à Cohlentz, le \" janvier 1814.
On l'ail (les i'orlifications solides et belles sur les trois points (pii dominent la ville : à FJirenbreitstein, sur la monta(jne de Saint-Pierre (le ci-devant Brunnenslubc/ien) ^ et derrière la Chartreuse. Les environs de Coblentz comptent certes parmi les sites les plus remarquables du llhin. Notre jardin près de la Moselle est un champ; j'ai été visiter la maison; l'entrée est comme elle aurait dû être de tout temps. Le manège, les remises, la vieille porte, les murs de séparation entre les deux cours, tout a disparu. Il y a un petit mur, avec deux portes à pilastres rpii forment l'entrée de la cour, et une petite j)lace publique a remplacé les maisons qui en obstruaient l'entrée. La maison est dans l'état le plus piteux et surtout le plus sale : on n'y découvre plus que les traces de ce qu'elle était. Le tribunal d'appel en occupe la majeure partie, et la petite maison est iiabitée par un général, qui, je suppose, s'y trouve Ibrt à l'étroit. J'ai parcouru le jardin; la j)artie anglaise est remplacée par une vingtaine de gros arl)res plantés sans ordre, et qui se sont élevés à la place des anciennes broussailles ; l'ermitage a disparu, le tertre sur lequel il se trouvait en marque encore la place. La prairie est conservée; le petit espalier s'est changé en grands arbres comme on en voit dans les champs; sur la terrasse, les tilleuls sont immenses et masquent en partie la vue. Les peintures à fresque ont seules résisté aux ravages du temps ; le mur de l'écurie en est couvert, et elles m'ont Irappé par leur horreur.
Il n'y a plus ici, en fait de connaissances, (jue le vieux comte d'Eltz, qui se meurt (il a l'un des côtés de la figure rongé par un cancer), et le comte Renius, qui habite la maison de Burresheim quelques mois de l'année. Les deux demoi-
ns P.ECUEir, DE DOCUMENTS (1818-1822).
selles, s^es tantes, vivent et comptent se marier, si toutefois il se présente des épouseurs. Le reste de la noblesse a disparu, elle et sa petite fortune. Fidèles aux habitudes du pays, tous ces messieurs se sont ruinés, plus que la Révolution ne les a ruinés. Le comte de Boos est le dernier qui vient d'y j)asser; il est à Sayn, où il se meurt des suites d'un séjour qu'il a fait à Paris, où il a détruit sa santé et perdu toute sa fortune au jeu. La maison Kerpen porte l'écriteau d'un marchand de draps ; l'hôtel de Leven, qui est en très-bon état, est occupé par le pouverneur militaire. La burg de Kesselstadt est transformée en fabrique de tôle ; la maison de Bassenheim croulera un de ces jours sur la tête d'un général qui y loge. Le Laacher-Hof porte sous son ancien nom i ëcriteau d'une auberge. Je loge à l'hôtel de Trêves , qui est l'une des plus mauvaises auberges d'Europe; la meilleure se trouve au Thaï.
Le vieux château sous Ehrenbreitstein n'offre plus de traces; il est remplacé par une batterie de vingt-quatre pièces de canon.
Tel est l'aperçu de la ville , qui est bien à son ancienne place, sans que pour cela elle soit l'ancienne ville. Je n'ai pas rencontré, depuis que je suis ici, deux figures de connaissance. Il suffit d'être venu ici, comme moi, pour ne pas douter que vingt-cinq années suffisent pour englober une génération entière. Les rues sont remplies d'enfants des enfants de notre temps, et l'on me regarde comme un revenant d'un autre monde.
J'ai passé la matinée d'hier à recevoir les autorités civiles et militaires, et celles de la ville ; j'ai fait mes courses avec le chancelier Ilardenberg, que j'ai trouvé, à ma bien grande satisfaction, dans le meilleur état de santé possible; j'ai diné chez le gouverneur. Aujourd'hui j'irai à Engcrs ; je dînerai chez le ministre Ingerslebcn, je travaillerai, et demain je retournerai au Johannisl)erg. Voilà tout ce que j'ai à vous dire : je suppose néaimioins, ma bonne maman, que vous lirez ma lettre avec l'intérêt que l'on voue constamment à d'anciens souvenirs.