‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 93 sur 118 · L'ALTRICHE ET LA REVOLUTION DE NAPLES · texte numérisé non relu

L'ALTRICHE ET LA REVOLUTION DE NAPLES

paroles très-flatteuses pour Votre Aitesse, qui, affirmait-il, venait de bien mériter de rAlIemagne.

Le Roi me lut ensuite les dernières lettres qu il avait reçues de Naples et qui allaient jusqu'au 15. Il me sembla que son seul chagrin était de nous voir envoyer trop peu de troupes en Italie. Il entendait parler de vingt mille hommes ; cela lui paraissait insuffisant. Je lui dis qu'à cet égard je ne pouvais encore rien savoir de positif; que Sa Majesté savait mieux que personne qu'il ne suffit pas de quelques jours, ni même de quelques semaines, pour mettre de grandes armées en mouvement; mais que, considérant le point de vue adopté par la Cour de Vienne, je croyais pouvoir affirmer sans crainte que l'Autriche ne négligerait rien de ce que pourrait exiger nonseulement la garantie de sa propre sécurité, mais encore la protection qu'elle devait à ses plus proches voisins.

Le Roi eut l'air de ne rien craindre du côté de la Sardaigne. Il me fit entendre qu'il avait de bonnes raisons pour croire que le Roi de Sardaigne « ne mordrait pas à l'appât » , surtout si les carbonari travaillaient sérieusement Gênes. Il ajouta qu'il fallait absolument que ce Prince s'unit à l'Autriche d'une manière étroite et indissoluble, vu qu'on ne pouvait tolérer des révolutions sur ses flancs. Je m'associai à cette opinion, qui est d'une justesse incontestable.

D'après un sot bruit qui court les rues de Munich depuis quelques jours déjà, et dont le Roi me parla aussi, la Cour de Naples aurait, environ six semaines avant que l'insurrection éclatât, demandé un secours de troupes à l'Autriche ; celle-ci n'aurait pu accéder à son désir parce que l'envoyé de la Russie près la Cour pontificale , Italinsky, avait déclaré qu'il serait de son devoir de protester contre tout mouvement de troupes autrichiennes. J'affirmai au Roi, ainsi qu'à tous ceux qui m'interrogèrent à ce sujet, que tout cela n'était qu'un tissu de mensonges, qu'un conte répandu par les carbonari dans un but très-facile à concevoir.

Le Roi, qui ne semble pas aimer cxtraordinaircment l'Empereur Alexandre, expinma la crainte que le Czar « ne prétendît intervenir aussitôt d une manière active » , ce qui ne laisserait

pas d'être fort grave. Je lui répondis que, dans les dernières années , TEmpereur Alexandre n'avait cessé de manifester les intentions les plus pures et les plus nobles ; malgré rimportance d'une entente morale et politique entre lui et notre Cour, dans les circonstances actuelles, on ne pouvait pas même admettre Tidée qu'il songeât à nous imposer un concours matériel dont l'Autricbe n'aurait nul besoin.

Entre autres cboses, le Roi me fit une f|uestion singulière : il me demanda si je ne ci'oyais pas que le prince béritier de Naples eût pris une part directe à la conspiration. J'affirmai n'avoir jamais entendu un mot de cela, sur quoi le Roi me répliqua d'un air très-significatif : « Je le crois tout à fait positivement, ne serait-ce que parce que Monsieur mon fils, qui aime aussi les pi'incipes libéraux, comme vous le savez, ma dit par trop de bien de lui. »

Le Roi prétend savoir que Reggio est le grand rendez-vous des carbonari dans la baute Italie, et que le pays de Modéne en général est fort menacé.

A la fin, nous reparlâmes de F Allemagne. Le Roi ne s exprima pas d'une manière très-favorable à l'égard du Roi de Wurtemberg ; quant à son ministre, il le malmena encore davantage. Il ne semblait pas non plus être très-entbousiaste du Grand-Duc de Bade.

Je finis par amener la conversation sur le baron de Zentner et sur la belle conduite qu'il avait tenue à Vienne. Geque j en dis sembla flatter extraordinairement le Roi, et lorsque, dans la suite de l'entretien, je lui racontai que Votre Altesse m'avait formellement chargé de témoigner au comte de Recbberg la vive satisfaction avec laquelle vous voyez marcber les délibérations de l'assemblée fédérale ; lorsque j'ajoutai encore que «je tenais de Votre Altesse même que Sa Majesté Imj)ériale s était plus d'une fois exprimée dans le même sens » , je vis à n'en pouvoir douter que cbacune de mes paroles causait au Roi le plus sensil)le plaisir.

Mon audience dura environ une beure et demie. Sa Majesté me congédia en me priant « de vous adresser de .sa part les salutations les plus affectueuses » .

LAITRICHE ET LA nÉVOLlTlON DE NAPLES (î820). il3

J'étais invité à diner ce même jour chez le comte de Rechberg ; je me trouvai à talde avec le baron de Zentner, le comte de Thûrheim, le comte d'Arco, le baron de Hruby et quelques autres convives.

Api'és le dîner, j eus mon dernier entretien avec le comte de Jîechberg : ce fut, sinon le plus important, du moins le plus solennel. Il nous conduisit, le baron de Zentner et moi, dans une chambre voisine, et là il noua exposa une sorte de profession de foi politique dont je me borne à citer les passages suivants, qui sont remarquables : « Je commence par m'exécuter moi-même. Pendant quinze ans, j'ai combattu l'Autriche, entraîné comme je l'étais par tous les vieux préjugés; je m'accuse, mais je m'excuse aussi. Ma manière de voir était le reflet de celle qui régnait généralement dans mon pays. Mon séjour à Vienne aurait pu rectifier plus d'une idée fausse ; mais, malgré ces occasions de dessiller mes yeux, les nobles principes de Sa Majesté l'Empereur ne m'apparaissaient alors qu à travers des verres troubles et souvent trompeurs. C'est un des impérissables mérites du prince de Metternich d'avoir été le premier à faire comprendre non-seulement à la Bavière, mais encore à l'Allemagne en général, le véritable caractère de la politique autrichienne. Voir encore aujourd'hui dans l'Autriche autre chose qu'une puissance bienfaisante et protectrice, ce serait rompre en visière à la raison elle-même et combattre notre intérêt le plus évident. Ce n'est qu'avec l'Autriche que la Bavière peut se maintenir ou tomber désormais. Nous, du moins tous ceux qui dans notre pays pensent bien, nous sommes pénétrés de cette vérité; nous voudrions la crier sur les toits. Je ne saurais dire jusqu'à quel point d'autres Cours allemandes pailagent nos sentiments, mais elles sont unanimes à reconnaître, et le Wurtemberg lui-même ne peut se dissimuler que sans l'Autriche il ne subsisterait pas longtemps. »

Il avait les larmes aux yeux en disant ces mots.

Il me pria ensuite de mander à Votre Altesse « qu'il trouvait la déclaration qu'il a reçue hier on ne peut plus correcte, rassurante et glorieuse pour l'Autriche; que, du reste, elle ne pouvait manquer de produire son effet. Si dans ce moment

solennel l'Autriche avait montré de Tincertitude ou même tardé à se prononcer, il aurait, pour sa part , considéré TEurope comme perdue. iSIaintenant il voyait encore la possibilité de la sauver, et si toutes les Cours d'Allemagne voulaient faire leur devoir comme la Bavière était résolue à faire le sien, il croyait pouvoir assurer à Votre Altesse que, malgré les éternelles machinations de l'ennemi, le repos de l'Allemagne ne serait point troublé. «

Le baron de Zentner adhéra sans rései've à toutes ces déclarations.

J'ai bien regretté l'impossibilité où j'ai été de m'entrctenir avec le prince de Wrede. Il n'était pas à Munich; je n'ai pu essayer de le rencontrer à Mondsee, vu que, le jour même de mon départ de Munich, il partait de cet endroit pour prendre la route de Ratisbonne et aller au loin visiter ses terres.

J'ai quitté Munich le 31 au matin. Hier, à midi, je suis arrivé à Salzbourg, oià j'ai trouvé des nouvelles très-fâcheuses relativement au voyage que je devais poursuivre jusqu à Gastein.

Meiteniicli ;\ Gentz. Vienne, le 10 août 1820.

480. Mon cher Gentz, j'ai reçu le rapport que vous m'avez envoyé de Salzbourg. Je l'ai soumis aussitôt à l'Empereur, qui lui a rendu pleine justice. Le tableau que vous faites de Munich est parfaitement conforme à la vérité ; les éléments qui dominent dans ce pays-là sont tels que vous les jugez, et je suis heureux de voir que vous vous êtes convaincu que je ne me suis bercé d'aucune illusion ni sur le compte des hommes ni sur celui du terrain

On ne peut encore rien dire de positif de l'Italie ; là comme partout, on n'est pas sûr du lendemain. Les Gouvernenienls veulent le bien ; auront-ils la fermeté nécessaire au jour du danger? Notre attitude seule contient les partis en Italie. A Naples, personne, pas même les premiers fauteurs du mouvement, ne sait où ces derniers vont, jusqu'où ils peuvent et même jusqu'où ils veulent aller. On peut dire que dans ce

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pays la révolution est vraiment tombée du ciel. Elle pèse sur lui comme un cauchemar ; ceux qui Font provoquée ont atteint si vite leur but, qu'ils sont tout étonnés de se voir tout d'un coup forcés de gouverner. On a beau tourner et retourner la question, les besoins du Gouvernement et les moyens de gouverner restent toujours les mêmes. L'Etat a besoin d'argent, il a besoin de protection, il faut que la justice se rende. Or, d'où doit venir l'argent? d'où doivent venir la protection'et la justice? Je crois que, si le jeu ne présentait pas trop de dangers, le meilleur moyen de réduire au silence les bavards qui font de l'opposition serait de ramasser un tas de ces parleurs et de les charger brusquement du soin de gouverner. Voilà, du reste, où en sont ceux qui sont à la tète des affaires dans le pays de Naples ; la situation qu'ils ont créée est bien différente de celle de l'Espagne : car chez eux tout était bon, tandis qu'à présent tout va se gâter forcément. Personne ne veut payer, et encore moins obéir. Le retour du prince Gariati aura fait sans doute une terrible sensation.

C'est d'ailleurs dans les Etats romains que le danger continue d'être le plus grand. Cependant, quand une fois le bon sens a été altéré, quand toutes les saines notions ont été troublées comme nous le voyons aujourd'hui, il devient impossible de compter d'une manière absolue sur l'avenir. Aussi je n'hésite pas à avouer que j'ignore encore, dans le sens le plus exact du mot, à quoi la situation peut aboutir, à quoi elle aboutira en dernier résultat. Quoi qu'il en soit, nous marchons d'un pas tranquille en avant sur la grande route du devoir, et nous employons les grands moyens.

En France, les événements de Naples ont fait une grande sensation. D'après les premiers renseignements qui nous ont été transmis par le Cabinet français, l'impression produite semble être bonne. Personne ne veut se laisser déposséder par les Pepe et consorts. Le Gouvernement français semble partager aussi cette répugnance.

La nouvelle de la révolution de Naples est arrivée à Saint- Pétersbourg après le déjiart de l'Empereur; d'ici à quelques jours nous connaîtrons l'effet qu'elle a produit sur lui. En

il6 RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).

attendant, les paysans du Don se sont insurgés, se fondant sur ce que Sa ^lajesté avait, ainsi qu ils Tavaient appris , affrantlii les pavsans de TEsthonie et de la Courlande, et disant qu'ils réclamaient la même faveur. On a envoyé beaucoup de troupes sur le Don afin d'y expulser le démon libéral à coups de knout.

Je continue de recevoir de rAlleniagne des nouvelles rassurantes et insignifiantes à la fois. De tous les côtés on nous supplie au nom du Ciel d'envoyer beaucoup de troupes en Italie. D'ici au 20 septembre il y aura quatre-vingt-cinq mille combattants rassemblés au point voulu.

.l'espère vous revoir bientôt; vous me manquez beaucoup en tout temps, mais surtout dans le moment actuel.

■V81. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Troppau, le 6 novcinhre 1820. — 482. Principes servant de base à la i)oIitirpie d'intervention, minute de la main de Metternich (Annexe du n" '(81). — 483. résolution souveraine de l'Empereur François. — 484. Dépêche-circulaire des trois Cours du Nord à leurs missions. Troppau, le 8 décembre 1820. — 485. Metternich à Rechberg (Lettre confidentielle), Vienne, le 31 décembre 1820.

48i. Afin d'arriver à nous entendre parfaitement, j'ai rédigé rapidement le projet ci-anncxé (n" 482) dans le cours de la délibération qui a eti lieu aujourd'bui chez le comte de Bernstorff, entre les trois Cabinets. Les ministres russes l'ont trouvé en harmonie avec les idées de leur maitre. Je le soumets à Votre Majesté afin qu J'Mle daigne l'examiner; car il faut que je sache si je puis le remettre comme étant également l'expression fidèle de lopinion de Votre Majesté.

* Au Conjjrès de Troppau, tpii se réunit sur l'invitation de Metternich, assistaient : l'Empereur François d'Autriche, l'Empereur Alexandre et le {;rand-duc Nicolas de Russie, le Roi Frédéric-Guillaume III de Prusse, avec le Prince royal; ensuite, les di|)lomates : Metternich, Zichy, Gentz, Mercy (pour r. Au triche); Nesselrode, Capo d'Istria, Woikonsky, Golowkin, Alopéus (pour la Russie); Ilardenberg, Bernstorff (pour la Prusse); Stewart (pour l'Angleterre); de La Ferronnays (pour la France). (Note de l'Éditeur.)

PRINCIPES SERVANT DE BASE A LA POLITIQUE d'iNTERVENTION. Projet rédige par Metternich. (Annexe du n° 481.)

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