CORPS DE MÉTIERS. - INDUSTRIE. - COMMERCE
Jurande. — Apprentissage. — Egards. — Usage traditionnel. — Règlements écrits. — Classification des corporations.— Modifications. — Armoiries. — Abolition des maîtrise et jurande. — Marais. — Agriculture. — Tartes de Doulleus. — Draperie. — Tentative de monopole. — Moulins. — Usines. — Brasseries. — Jardinages. — Vignes. — Petit commerce. — Marchés. — Foires. — Anciens poids et mesures. — Caisse d'épargne. — Comice agricole.
En présence du calme habituel qui enveloppe la cité doullennaisc, du silence de ses rues, de la solitude de ses places publiques, on a peine à croire que le commerce y ait jamais été florissant, cl que l'industrie y connût de beaux jours. Rien n'est plus vrai cependant ; et les preuves qui nous restent, quoique peu nombreuses, sont suffisantes pour faire regretter sous ce rapport les conditions du passé.
En effet, Doullens nous apparaît, au moyen-àge, doté comme les autres villes de France,
de corporations ouvrières, avec leurs maîtrises et jurandes, c'est-à-dire que ces associations étaient régies par un conseil des principaux maîtres élus par les membres de la corporation. Ce conseil se nommait jurande, et il avait dans ses attributions le jugement des différends qui s'élevaient entre les membres de la corporation pour affaires concernant leur métier, la punition des contraventions aux règlements, soit par amendes, soit même par châtiments corporels, la présidence des assemblées de la corporation, la défense désintérêts de chacun des membres, la réception des apprentis et des maîtres. Les appels du tribunal de la jurande étaient portés devant le maire ; de plus, chaque communauté reconnaissait l'autorité d'un maire ou maieur, chargé de la représenter dans les cérémonies publiques et dans les actes de la vie politique ; et comme aux jours de fêtes elle marchait derrière la bannière du saint sous le patronage duquel elle était placée, le chef s'appelait : maïeur de bannières (1).
L'apprentissage d'un métier à Doullens était ordinairement de deux ans, pendant lesquels l'apprenti travaillait sous la direction et la surveillance d'un maitre. Pour certains métiers plus difficiles, ce temps était plus long, comme aussi il était presque toujours abrégé en faveur d'un fils de maître, quand celui-ci n'en était pas dispensé tout à fait. L'aspirant à la maîtrise devait faire chef-d*œuvre,c'est-à-dirc une œuvre importante, qui attestât sa capacité, lequel chef-d'œuvre était soumis au maïeur de la bannière, et à deux maîtres au moins du même métier. Sur le rapport de ceux-ci au corps de ville, en présence du procureur fiscal et du greffier, l'aspirant était reçu maitre, et l'acte de sa réception transcrit sur le registre de la ville. L'échevinagc recevait 3 livres pour son droit ; le procureur et le greffier, chacun 2 livres ; outre cette somme de joyeux avènement, il fallait encore donner deux seaux d'osier arpojé.
Chaque corporation avait aussi un ou plusieurs égards, c'est-à-dire un ou plusieurs maîtres choisis pour inspecter tout ce qui avait rapport au corps de métier, comme la nature et la qualité des objets fabriqués et mis en vente. Le défaut de surveillance de leur part ou leur silence sur les défauts remarqués dans les ouvrages de leurs confrères étaient punis par l'amende.
S'il faut en croire d'assez vagues renseignements fournis par les archives de la ville, tout ce qui vient d'être dit ne se serait pratiqué à Doullens, pendant plusieurs siècles, que par usage et non par règlement écrit, car on ne trouva, parait-il, dans les archives de l'Hôtel-de- Ville ni dans celles des corps de métiers, aucun bref ni statut. Peu à peu cet état de choses se serait établi à l'instar des autres villes ; et dans les cas difficiles on avait recours aux cités voisines dotées de règlements authentiques et approuvés, notamment à Amiens et à Abbeville (2). Cet usage de tradition suffisait toutefois, et on s'y soumettait avec la même
(1) Ces bannières (ou pennons) étaient déposées histoire, que, en 1596, le sieur Téret, dans \a déclara-
dans l'église où les corps de métiers avaient leurs tion des biens et revenus de la ville de Doullens, corn-
chapelles et les statues de leurs patrons. prit le droit de réception à bourgeoisie et à maîtrise.
(9) Nous avons vu dans la première partie de cette (Arch. de Lille, c. n° 197.)
facilité que s'il eût eu force de loi. Il n'avait encore rien perdu de son autorité en 4617, époque où Marie de Médicis, reine régente, accorda aux habitants de Doullens des lettres de maîtrises, en vertu desquelles ils purent être reçus maîtres en chaque corps de métier par le maïeur et les échevins. Depuis ce temps, chaque corporation eut sa charte ou règlement particulier dressé par le maïeur, et auquel elle devait se conformer. La classification des industries changea également, car les ravages de la guerre et la torche de l'incendie firent à Doullens de telles ruines que plus d'un corps de métier ne put s'en relever.
En 1626, le 15 novembre, jour d'élection, on comptait dix maieurs de bannières, représentant les maréchaux, les brasseurs, les cordonniers, les tisserands de draps et de toiles, les houppiers, les bouchers, les febvriers, les pâtissiers, les briquetiers et les taverniers. Ces maieurs de bannières, choisis par leur corporation respective, étaient élus quelques jours après le maieur de la ville ; mais un arrêt du conseil du roi, en date du mois de mai 1618, relatif à l'élection des maieur et échevins faite depuis très-longtemps par les voix et suffrages des particuliers élus et choisis de chacun des corps de métiers et nommés maïeur s de bannières, portait la disposition suivante : a Voulions et nous plaist que » doresnavant la nomination et élection des maïeurs de bannières se fera le même jour du » renouvellement desdits eschevins. »
Le 18 septembre 1665, un arrêt du Conseil d'Etat du roi, motive par le retard que la ville avait apporté à la nomination du maire et des échevins, fut adressé aux maïeurs de bannières pour qu'ils eussent à procéder à l'élection en la forme accoutumée. Alors encore, la classification des industries avait subi de nouvelles modifications, et les dix corps de métiers étaient les suivants : 1° marchands de merceries, chapeliers, médecins, apothicaires, hôteliers et cabaretiers. 11 n'y avait pas de maitrise dans cette corporation. 2# Drapiers, tailleurs d'habits, chirurgiens ; 3° brasseurs, boulangers, cuisiniers ; 4° tanneurs, corroyé urs, cordonniers, gourliers ; 5° menuisiers, maçons, charpentiers, couvreurs, charrons, tonneliers, vitriers, cordonniers et chesliers. Cette corporation s'appelait le corps de la hequestey parce qu'elle était composée d'hommes qui (hecqunient), travaillaient le bois; 6° peigneurs de laine (ce corps d'état n'existait plus). 7° tisserands ; 8° armuriers, taillandiers, maréchaux et selliers; c'était la corporation des fers; 9* bouchers et charcutiers; 10* rouliers, laboureurs et jardiniers. C'était la corporation de la rocque, et elle n'avait pas de maitrise.
Nous avons trouvé aux Archives impériales, dans les Maintenues de noblesse, les armoiries de chacune des corporations de Doullens, en 1696. Leur dénomination y est encore une fois différente.
c Etat des armoiries des personnes et des communautez dénomméez cy-après, qui ont » été envoyéez es bureaux établis par M. Adrien Vanier, chargé de l'exécution de redit du » mois de novembre 1696, pour être présentéez à nos seigneurs les commissaires-généraux i» du conseil, députez par Sa Majesté, par arresté des 4 décembre audit an, et 29 janvier » 1695.
» La communauté des maîtres chapeliers, teigneurs de laines, tisserands, cordiers ei s* » bo tiers de la ville de Do u liens — De sinople à une cloche d'or.
» La communauté des marchands drapiers, lingers et tailleurs d'habits de la ville de » Doullens — De sinople à tme bouter olle d'argent.
» La communauté des maîtres tanneurs, corroyeurs, cordonniers et savetiers de ta ville » de Doullens —De sable à un bourdon d'or.
» La communauté des marchands meuniers de la ville de Doullens — De sable à une » perle d'argent.
» La communauté des maîtres serruriers, armuriers, taillandiers, maréchaux, selliers ei » bourreliers de la ville de Doullens — D'or à une coquille d'azur.
» La communauté des niai très charpentiers, menuisiers, tonneliers, charrons, celliers, » maçons, couvreurs, pailloteurs et vitriers de la ville de Doullens — D'or à un chevron » alaise de sinople.
» La communauté des mai très brasseurs, boulangers et pâtissiers de la ville de Doullens » — D'or à une pelle de sable.
» La communauté des pharmaciens, chirurgiens et perruquiers de la ville de Doullens — » D'argent à un fermait d'azur.
» La communauté des bouchers et charcutiers de la ville de Doullens — D'argent à une » feuille de hou de gueules.
m » La communauté des hôteliers et cabareliers de la ville de Doullens — D'argent à une » pomme de sinople. »
Le nombre des maïeurs de bannières a varié, mais il fut fixé le plu3 souvent à dix. Vers la fin du xvu* siècle ces personnages n'eurent plus qu'une importance secondaire, car Louis XIV, en faisant de la mairie un office vénal, les avait dépouillés de leur principale prérogative, qui consistait à prendre part à l'élection du maïeur de la ville. En 1703, époque où Tédit d'octobre 1699, qui supprimait la justice de police cchevinale fut mis à exécution à Doullens, ce furent les nouveaux officiers de police qui reçurent les aspirants de chaque corps de métier. Un édit de 1722 nomma deux nouveaux maîtres dans chaque corporation et reconnut l'existence de la jurande ; mais les corporations avaient déjà perdu beaucoup de leur influence. Elles se réunissaient encore chaque année pour nommer les jurés ou égards qui devaient visiter les marchandises et ouvrages de leur corps d'état respectif (1), mais ces égards étaient obligés de se présenter à l'audience du juge de police, pour prêter serinent et obtenir leur inscription sur les registres de l'échevinage. De plus le maïeur de k ville avait le droit d'inspecter par lui-même les différentes corporations, et de forcer les égards à l'accompagner. C'était donc encore une indépendance confisquée et replacée sous la main des gens du roi. On sait que l'abolition des maîtrises et jurandes, déclarée en 4776, ne fut rendue définitive que par le décret de la constituante du 13 février 1791.
(1) Eu 1718, t'Esgardist ne produisait plus à la ville qu'environ 50 1. de revenu.
Les archives de la ville n'ayant conservé aucun document sur les anciennes corporations, mùcs ne pouvons entrer ici dans le détail de chacune d'elles. Nous le regrettons d'autant moins que, comme nous l'avons dit, les jurandes et maîtrises furent à Doullens ce qu'elles étaient à Abbeville, où l'on s'adressait sans cesse pour la solution des difficultés. Ici donc encore nous renvoyons le lecteur à l'histoire de M. Louandrc, T. II, et nous nous contentons des données incomplètes que nous avons pu recueillir, en les puisant à diverses sources.
Le comte de Ponthieu, en concédant aux habitants de Doulleos la propriété des marais et pâturages compris dans l'étendue de la banlieue, leur avait mis sous la main une source productive. Ils surent en profiter, et bientôt la riche et féconde vallée de l'Àuthie se peupla de nombreux troupeaux qui fournirent un contingent admiré dans les foires de la Champagne. Nous savons, par un trouvère qui a chanté la célèbre foire du Landit, qu'ils avaient une halle à cette foire alors sans pareille dans le royaume, et qu'ils contribuèrent particulièrement, ainsi qu'Amiens, Sens et autres villes, à en maintenir l'éclat et la réputation (1).
L'agriculture, encouragée par l'excellence du sol des belles plaines de Beaurepaire et de Haute- Visée, devint également en haute estime à Doullens ; et ce fut presque un culte autant qu'une noble vanité qui fit suspendre aux portes des maisons, comme de glorieux trophées, des gerbes garnies des plus beaux épis de la moisson (2). L'industrie, de son côté, reçut une impulsion puissante. Les pâtisseries du cru, devenues sans rivales» acquirent une renommée proverbiale ; et on dit : les taries de Doullens, comme on disait : les pâtés d'Amiens. Les réunions où l'on mangeait ces tartes prirent le nom de tartaras ou tarlerins.
Le Grand d'Aussi parle de ce produit doullennais : a Parmi les choses renommées en » France, au xni* siècle, dit-il, la liste des Proverbes compte les pâtés de Paris, les flans de » Chartres et les tartes de Doullens ». Histoire de la vie privée des Français, Paris, 1782, tome II, page 251. Et ailleurs, à la page 348 du tome III, il fait figurer encore les Tartes de Doullens entre les pâtés de Paris et les flans de Chartres, dans la liste qu'il donne en entier des proverbes du xui* siècle.
Mais ce fut surtout la fabrication et le commerce de draps qui élevèrent cette ville à la hauteur des réputations les plus florissantes. Elle devint une bonne ville de draperie, et eut l'honneur d'être citée plus tard par le roi Jean, qui la donna comme modèle dans ses statuts aux drapiers de la Normandie. En peu d'années, la fabrication y prit de tels développements que les ouvriers en draps formèrent le premier des corps de métiers et que la bannière des tisserands représenta, comme à Abbeville, une espèce d'aristocratie industrielle. Il arriva même que le maieur, les jurés et autres membres dont cette bannière se composait, formèrent une coalition qui décida que, pendant six années, aucun tisserand ne travaillerait au-dessous d'un certain prix. C'était consacrer et favoriser les abus du monopole;
(t) Aristide Guilbert Hist. des villes de France. T. n. (*) H. Dusevel. Notice sur Doullens, 18&5.
c'était en même temps créer un danger de sédition au sein de la population ouvrière, quoique la mesure eût un côté favorable à ses intérêts, puisqu'elle ajoutait à la valeur vénale de chaque pièce de drap un droit de quatre deniers au profit des tisserands sans travail.
a Advint donc à Doullens que aucuns maires et aucun* cschc\ins de le bannière des » tisserans et aucuns autres tous de chclc mesme bannière firent un accort et par fiance » que aucuns deus ne tisseroit pour moins de cherlain nombre d'argent que il y mirent, » et que chacun deus quand ils tisseroient, ils mélcroient 1 1 II deniers en une boistc, et » l'argent de che le boiste départiroient à chiaux qui avoienl defiaul de wagne, et ce que » dont oneques ne se départirent, et dura chil fachon par l'espace de six ans coutinuens, » et chaque année le renouveloient, et fut li aaurtés que quant \U douteroient estre siévi » de justichc, trois jours devant... chil accort kaioil, etc. (D. Grenier, liasse vin, p. 247, » 4e paquet). »
Les chefs de la corporation avaient cru pouvoir exploiter ainsi en leur faveur leur influence occulte et engager l'avenir ; mais leur décision en trahissant des calculs personnels, accusait des manœuvres dont l'effet était de faire hausser, au-dessus de la proportion naturelle, le prix de la fabrication et par conséquent celui de la vente. Aussi fut-elle mise à néant et sévèrement réprimée.
« On jugea à Amiens, que les gens devroient estre bannis pour toujours et les maire » et eschevins et autres auteurs de celle monopole seroient tenus à dures et longues prisons » pour en tirer des amendes arbitraires. » Les intérêts de la cité non moins que la prudence repoussaient, en effet, toute innovation de nature à comprimer l'élan du travail et le libre essor de l'industrie. Et puis, l'échevinage eût manqué, par sa complicité, à l'un de ses plus importants devoirs ; car il avait dans ses attribu lions non-seulement la répression de tout ce qui pouvait jeter un ferment de discorde dans les rangs de la classe ouvrière, mais encore la surveillance et le contrôle sur ce qui touchait à la fabrication. C'est à lui qu'appartenait le droit de tenir la main à l'exécution des statuts de la draperie, qui sauvegardaient les intérêts de tous et dont la fidèle observation pouvait seule maintenir la qualité et le mérite des produits au niveau de la réputation acquise. La vieillesse et la maladie n'avaient pas été non plus mises en oubli au milieu de cette prospérité doullennaisc; et on est heureux d'apprendre qu'on avait établi dans les ateliers ce qu'on appelait des boîtes, réserves si utiles pour l'ouvrier qui, après une vie laborieuse, avait perdu ses forces et sa santé.
Malgré les souffrances de la guerre, l'industrie des draps et toiles tenait encore sa place à Doullens, au xvn* siècle (1), si l'on en juge par l'adjudication qui a été faite au nom et au profit de la ville, le 14 juillet 4630 : 4* du mesurage aux grains ; 2° de la ferme des égards
(1) Eu 1713, cette industrie des draps avait disparu, jaugeage des bois et foins ; 4° le pesage ; 5" le fonsage ;
et la ville n'affermait plus que 1° le mesurage aux 6* le dévalage ; 7° Yesgardist.
grains; 2° le mesuraye de chaux et charbons; 8° le
» tout le domaine qui m'appartient sur le dit moulin, à savoir : à la Charité de Saiot- » Nicolas de Doullens, un demi-muid de blé ; aux trois curés des paroisses de Doullens, » quatre setiersde blé, deux chapons avec les deux deniers susdits; enfin, au chapelain » hospitalier de Doullens, deux setiers, en augment de sa ehapellenie, le tout à perpétuité, » à la condition que chacun des prêtres susdits sera tenu de faire aussi à perpétuité mon » anniversaire (1). »
Au-dessous du moulin de Menchon se trouvait le moulin le Molinier, dans la rue des Maiseaux, devant la maison du roi, et donné aux religieux de Saint-Sulpice par chartes de Hugues de Camp-d'Avcsne et de Jean de Rosière, qui en avaient originairement la copropriété (1219-1236). On voit, d'après la teneur de ces titres, que ce moulin avait alors, comme aujourd'hui, de chétives conditions d'existence. Ce n'était qu'un petit moulin : In molendinulo , ad molendineUum, dont la démolition fut mise en question à la fin du siècle dernier (2). A l'extrémité de la môme rivière, à deux pas de son embouchure, et près de la rue de l'Espinette, était assis le moè'lin Fourmenterech, depuis Fromentel, désigné comme voisin du vieux béfray (1275). Nous avons dit ailleurs qu'il fut racheté par l'abbaye de Corbic et démoli pour améliorer les conditions de celui de la rue des Maiseaux, situé en amont.
Sur l'Authie, se trouvait le moulin du prieuré, à Saint-Sulpice même ; c'était, au xv« siècle, un moulin à huile, et on comprend que les religieux n'aient pas eu besoin de lui faire faire de blé farine, puisque celui des Maiseaux, dont ils avaient la propriété, était affecté à cet usage. De plus, à l'entrée de la basse-ville, la même rivière faisait mouvoir, dès le xiie siècle, le moulin du Biez (3), qui a donné son nom à la ruelle qui y conduisait.
Les Archives de l'Empire, sect. hist. J. 1034, n° 35, contiennent le procès-verbal d'une enquête assez curieuse, faite au xnie siècle, d'après l'ordre du roi, par Geoffroy de Milly, bailli d'Amiens (4), et le maïeur de Doullens, à l'occasion d'une inondation causée par le fait du meunier de ce moulin. Nous y avons lu un nom encore connu aujourd'hui parmi les boulangers de Doullens, celui d'un sieur Robert Bélin (5), Robertus Bel anus, burgensis Dullendii.
L'enquête nous apprend que les deux commissaires s'adjoignirent Robert Retel, Gérard des Autheux, hommes-liges du roi, et Gérard Darras, bourgeois de la ville. Parmi les dixhuit témoins entendus, nous avons remarqué Gérard de Busquoy, Jean de Pas, Gérard de Hiermont, et Pierre Jordan, ancien maïeur, tous bourgeois de la ville. Un autre témoin dé-
(1) Voir pièces justif. n* 10. date de 1243, des cens accordés sur une maison pla-
(î) M. Warmé a donc tort de dire que ce moulin cée proche le Biès. « parait avoir été construit en l'armée 1499, par Vab- (4) Geoffroy de Milly était bailli d'Amiens en ItSS,
» baye de Corbie * [V. Hist. de Doullens, p. 146). d'après une charte du Cartulaire du Gard. Cette abbaye, avons-nous dit ailleurs, ne posséda ce (5) Des lettres d'amortissement, de l'année 1811,
moulin qu'en 156Î, par suite d'échange de propriétés en faveur des tilles pénitentes de Doullens, parient
avec l'abbaye d'Anchin. aussi de la rue Robert Belin : In vico Roberti Belani.
(3) On trouve dans une charte de fondation, en
clare avoir été échevin sous Michel de Busquoy, qui était niaïeur en 1202. De toutes les dépositions faites, il résulte que le bassin du moulin servait de vivier, vivarium, dont la propriété avait été achetée du roi par un manant, et que le maitre du moulin, pour se garantir de la crue des eaux, avait rompu les digues du vivier et occasionné la ruine des piliers qui supportaient l'écluse. Il s'agissait de déterminer à qui appartenait la responsabilité du dommage causé par l'inondation, car nous avons vu par la charte de commune que le» eaux de l'extérieur appartenaient à la ville, tandis que celles de l'intérieur étaient à la charge du comte de Ponthieu, et ensuite du roi. Les témoins déposèrent qu'autrefois la ville avait effectivement le gouvernement de ces eaux par l'écluse; mais qu'ayant remis avec toute Responsabilité aux maîtres successifs du moulin la clef qui ouvrait les vannes, c'était à ces derniers qu'il appartenait de retenir les eaux, et, le cas échéant, de supporter le dommage : Debent retinere exclusas et ventalia ad sumptus suos. Nous croyons que le moulin du Biez a été remplacé par une usine à tan.
Un peu plus loin, l'Authie faisait également mouvoir, en 1275, le moulin Battrel, assis au confluent de la Grouche, et qui, comme son voisin, le moulin Fromentel, devint l'objet de difficultés entre Cercamps et la ville. Sur la même rivière, à côté de l'hôtel de Belloy et de l'ancienne tour Cornièrv, s'élevait \e moulin du rot, moulin à poudre, en 1640, à l'occasion du siège d'Arras, et ensuite moulin à farine. Mais les inondations dont la ville fut victime, au commencement du siècle dernier, et la nécessité d'élargir la rivière, en déterminèrent la suppression (1).
« Les commissaires généraux assemblés le 18 septembre 1710, au château du Louvre, » en la chambre du conseil du palais des Thuilleries.... Nous étant apparu le procès-verbal » de la vente faite par le sr de Bernage, intendant en la province de Picardie, le 16 may » 4710, à titre de propriété incommutable, du moulin du Roy, de Doullens, des avoines de » Verton, au nombre de 21 setiers, et 62 liv. 1 s., 3 d. dus par la communauté de Beau- » val par chacun an au domaine de S. Majesté, pour par l'adjudicataire jouir du tout sans » seigneurie ni mouvance, moyennant 3550 livres et les deux sols par livre. » Ârch. Imp. S. Adm. Q. 1538.
L'acquisition a été faite, le 16 mai 1710, « au feu de trois chandelles l'une après » l'autre » par M* Lenoir, avocat au Conseil, au profit de Jean Lenglet, grèneticr au grenier à sel de Doullens, et payée comptant. Le dit moulin du Roi, devenu propriété particulière, eut encore soixante-six ans d'existence ; car ce n'est qu'après l'inondation de 1776 que la démolition en a été ordonnée par arrêt du roi.
Le moulin de Rouval, également sur l'Authie, parait remonter à une haute antiquité. Il existait au xm* siècle, et appartenait alors à la famille Camp-d'Avesnc. Nous avons vu
(1) M* Warmé se contredit en parlant de ce moulin; pas appartenu aux comtes de Pouthieu, des mains
car s'il a été construit seulement en Tannée 1640 pour desquels il a passé au domaine du roi. (Gomparex
(tire de la poudre, et n'est devenu le moulin du roi les pages 145 et Î60 de ton Hist. de Doullens). que plus tard, eu devenant moulin à farine, il n'a donc
aussi que, par charte du mois de juin 1219, Hugues de Camp-d'Avesne fit don à l'abbaye de Saint-Michel du droit de franche mouture dans ledit moulin : Liberam molturam in molendino de Rouval.
Mais chaque fois que les ennemis s'emparaient de Doullens, ou même l'assiégeaient, ils ne manquaient pas de brûler les moulins situés sur les deux rivières. C'est ce qui arriva notamment en 1522. Rouval devint la proie des flammes aussi bien que la ville, et ce ne fut que treize ans après que deux autres moulins y furent rétablis, et préparèrent, longtemps à l'avance, le berceau de la belle manufacture qui est aujourd'hui l'une des gloires industrielles du pays. La délibération portant autorisation des deux moulins est du 27 octobre 1535. On y lit que Nicolas Bocquet, marchand tavernier à Péronne, ayant présenté une requête au corps de ville, à l'effet de lui bailler et accorder l'eau et la terre venant et passant au pont de Rouval, sur le cours de la rivière d'Àuthic, à litre de bail à cens fonciers annuels, héritables et perpétuels pour lesdites terre et eau, faire mettre et édifier deux moulins, Vun à drap et Vautre à huile, pour en faire son profit et en jouir par lui et ses hoirs à toujours; le maïeur et leséchevins, après vérification faite du lieu, et mûre délibération d'échevinage, accordèrent.... quarante pieds de long. et vingt-deux de large... pour asseoir les deux moulins et y faire amasement pour leurs possesseurs, à la charge et moyennant d'estre tenus pour cascun an, au proufit de la ville, à cent sols tournois, douze chapons, etc., et d'entretenir bien et suffisamment le plâtrier et l'eau dudit pont de Rouval, tellement que Von y puisse carrier à cars et carretteset entretenir le planchier à ses dépens, pour que l'on puisse passer à pied, le tout pour le bien de la ville et attendu que par ce moyen il y viendra et habitera plusieurs personnes, et même s'y feront plus grosses marchandises tant de laines que de navettes. D'après ce titre, l'Authie était donc guéable à Rouval, et le pont n'y était placé que pour les piétons. M. Labourt a prétendu que ce gué et ce pont faisaient partie d'une grande voie de communication, c'est-à-dire que là passait la chaussée romaine d'Amiens à Thérouanne (1).
Ces moulins étaient affectés, comme nous venons de le voir, à différentes branches d'industrie ; et si plusieurs produisirent cette belle farine destinée à soutenir la réputation proverbiale des tartes de Doullens, il en était aussi qui servaient à maintenir le niveau de renommée que la fabrication des huiles doullennaiscs avait su conquérir sur les places des plus grandes cités.
Ces moulins que nous venons d'énumérer existent encore aujourd'hui, si ce n'est le moulin du Biez, et celui du Roi qui fut vendu et démoli, commme nous l'avons dit tout à l'heure. A l'exception des anciens moulins LeMolinier et Fromenlel, qui ont conservé à peu près les mesquines proportions de leur bassin, les autres ont grandi en prospérité et sont devenus des usines importantes. Aussi Rouval est aujourd'hui une très-belle filature de coton. Fondée en 1808 par M. Scipion Mourgue, à l'époque où Rouval n'était encore qu'un
(1) Les titres désignent encore, en 1300, le mou- lieue, sur lequel l'abbaye de Saint-Michel percevait
lin de la Fosse, à Occoche, extrême limite de la ban- des cens.
marais peuplé de trois maisons, y compris celle du meunier, elle fut brûlée en février 1823, et reconstruite la même année. Par suite de la révolution et d'affaires peu prospères, elle fut fermée de 1830 à 1832. M. Sydenham, de la famille Bocking, en fit alors l'acquisition et lui redonna vie. Sous son habile et féconde direction l'établissement acquit une telle activité que le Gouvernement, en accordant à M. Sydenham la décoration de la Légiond'Honneur, ne fit que céder au vœu public. Le succès ne s'est pas démenti depuis, malgré les révolutions et les crises commerciales. Rouval compte 25,000 broches, plus un retordage. Le tout est mû par trois machines à vapeur et par deux roues à eau qui produisent la force encore insuffisante de 150 à 170 chevaux. Près de 500 ouvriers de la ville et des villages voisins y trouvent un travail assuré. Quatre-vingts ou cent d'entre eux demeurent dans Rouval même qui renferme une vingtaine de maisons ; et l'amateur admire avec raison l'édifice principal de cet établissement qui s'élève avec une certaine majesté sévère au milieu des vertes pelouses et des jardins plantureux, bruyant comme une ruche d'abeilles et au sein d'une vallée calme et pleine d'ombrages.
L'ancien moulin de Wargnies, ou Battrel, s'est, de son côté, converti en la belle et importante usine hydraulique à huile, appartenant aujourd'hui à MM. Degove frères, et qui se voit auprès de la porte d'Authie. Enfin, plus haut, en remontant la rivière, le moulin du prieuré de Saint-Sulpice s'est changé en cette usine à papier dont nous avons parlé ailleurs (1).
C'est par ces trois établissements industriels que Doullens a un peu de vie, qu'il conserve des relations avec Paris cl les autres grandes cités, et que son nom est encore connu jusque dans le centre et le midi de la France. Mais qu'il y a loin de l'état actuel de l'industrie doullennaise aux temps heureux où nos rois se plaisaient à donner la petite cité comme modèle aux plus grandes villes ! Quantum tnutatus ab Mo ! Aujourd'hui elle se débat, souffre et languit sous les conditions qui l'isolent dans l'intérieur des terres et la confinent dans sa vallée, délaissée, déshéritée de toute voie de fer. Ses grandes routes sont peu fréquentées; et n'étaient les deux ou trois voitures publiques qui la relient chaque jour avec Amiens (2), elle vivrait presque sans relations. Assise à la base d'un triangle formé par Arras, Amiens et Abbeville, elle a vu toute sa vie s'en aller dans les angles, soutirée par le mouvement des lignes ferrées.
Les brasseurs qui, à Doullens, formaient autrefois l'un des principaux corps de métiers, et dont le nombre s'élevait à douze, en 1795, virent leur industrie se réduire à des proportions bien amoindries ; et aujourd'hui, grâce à l'introduction des pommes à cidre, deux brasseries bien établies suffisent à alimenter la ville et les villages les plus rapprochés. Il est
(1) Nous devons mentionner aussi la nouvelle scie- A la fin du siècle dernier, il n'y avait qu'un service de
rie à vapeur, de la force de seize chevaux, apparie* messageries, deux jours par semaine, pour Amiens,
nantàlf. C. Démoulin. et un pour Abbeville. En 1691, la messagère pour
(S) C'est le 7 mai 1827, que fut établi le premier Amiens s'appelait : commère Arme. service journalier de diligence de Doullens à Amiens.
vrai que la bière n'est pas la boisson ordinaire du peuple. Aussi les brasseurs sont-ils su»* peots de se réjouir quand les gelées tardives font tomber les fleurs des pommiers et détruisent ainsi les espérances des amateurs de cidre.
Les jardiniers et les vendeurs de légumes forment encore, au contraire, une corporation qui reconnaît Saint-Fiacre pour patron ; cette branche de commerce a un peu de vie. Lés terrains qui a voisinent la ville sont transformés en jardins cultivés avec assez de soin ; à défaut de canaux que l'encaissement des rivières ne permet guère de percer, ils sont arrosés par les sueurs de ceux qui les exploitent. Car il est vrai de dire que les jardinier», qui pour la plupart habitent les faubourgs, sont des gens de labeur et de patience. Us font Quelques primeurs pour la ville, mais ils préfèrent les belles et abondantes récoltes de gros légumes dont ils fournissent les marchés et approvisionnent même les étrangers. Malgré le prix élevé de location, cette partie de la population est généralement à l'aise, et il est juste d'applaudir à son bien-être, car il est durement acheté.
Pas n'est besoin d'ajouter que ia culture de la vigne a complètement pris fin ; ri vaut mieux que nous établissions qu'elle a existé, dussions-nous la faire remontera une époque reculée. Or, aux Doullennais incrédules, qui voient les fruits de leurs treilles mûrir avec tant de diffioulté, nous rappellerons que la notice historique placée en tète du Gartulaire rouge de la mairie rapporte sérieusement l'opinion de ceux qui font dériver Doullens de Duice cUendium, douce nourriture, à raison de ce que cette ville ce est située sur deux » rivières environnées de belles prairies, de bonnes et fructueuses terres, et sy avoit à » l'environ et prochain de belles vrngnes.... » Des titres authentiques, et qu'il n'est pas permis de révoquer en doute, nous apprennent en outre qu'en face de la m a ladrerie de Saint-Ladre, vers le chemin du Souich, se trouvait un champ planté de vignes, qu'on appela longtemps le chaMp des vigm$- Enfin noua araons cfté la transaction intervenue, le 45 octobre 1367, entre le prieur prévôt de Saint-Sulpice et le corps de ville, par laquelle il a été reconnu que le maire et les écbevins de Doullens devaient toute justice sur les maisons* prés, vignes, bois et terres appartenant au prieuré. Il faut donc conclure de ce titre que la vigne était encore cultivée à Doullens au xrv* siècle. Elle l'était également dans tout le Ponthieu, particulièrement à Abbeville, dont le faubourg de Menchecourt était peuplé de vignerons; et à Amiens, dont l'échevinage fit prier le bailli, qui résidait à Doullens, de demander au comte de Saint-Pol des lettres de sûreté et de sauf-conduit pour la vendange des vignes des habitants d'Amiens (12 septembre 1433). Et maintenant que ce point est établi, nous dirons volontiers que les vins du cru de Doullens ont dû être détestables.
L'agriculture, au contraire» a reçu d'houleux développements, et entre de plus en pli» dans une voie prospère. Les blés produits par les belles plaines de Beaurepaire, de Ransart et de Haute-Visée sont encore recherchés aujourd'hui comme autrefois ; et s'ils ne servent plus à faire ces tartes si connues dont se régalaient nos aïeux, c'est encore leur réputation bien méritée qui les place en première ligne dans le rajon de l'ancien Ponthieu, et leur conquiert la préférence, notamment à l'époque des semailles.
Quant aux autres branches d'industrie et de commerce, elles sont à Doullens ce qu'on les retrouve dans la plupart des petites villes, c'est-à-dire qu'elles se traînent dans de mesquines conditions qu'on peut à peine appeler de l'aisance. C'est le commerce de petit boutiquier, c'est une vente de détail, c'est la vie au jour le jour, qui se traduisent le plus souvent par un bénéfice évalué en gros sous. Les communications, devenues plus fréquentes avec Amiens, dont la voie de fer a fait, pour ainsi dire, une banlieue de Paris, font miroiter plus que jamais les riches magasins de ces grandes cités ; et qui a une dépense à faire en dehors des achats quotidiens court porter son argent au loin, pendant que la petite ville languit et s'étiole dans l'abandon et le mépris. Et le marchand doullennais, déshérité d'une clientèle suffisante, ne pouvant dire : Deus hœc nobis otia fecity s'en va planter ses légumes.
Les dictionnaires de géographie qui parlent de Doullens, citent parmi ses industries les toiles d'emballage. Mais c'est encore là pour la ville une branche morte, et qui est allée refleurir à Beauval et à Beauquesne. Ces deux gros villages semblent avoir bénéficié de ce qu'à perdu la petite cité ; l'industrie linière, qui s'y est développée dans de grandes proportions, y entrelient un remarquable mouvement de vie commerciale, dont Doullens, sous ce rapport, est privé depuis près d'un demi-siècle (1).
Pourtant il faut reconnaître que cette stagnation fait place à une certaine animation les jours de marchés. Le jeudi de chaque semaine, cette animation se localise à peu près sur le marché au blé qui, heureusement pour la ville, est toujours fréquenté. La qualité incontestable des blés du pays y attire un nombreux concours de cultivateurs, et en fait le rendez-vous préféré des produits de la moyenne culture, qui s'y vendent assez souvent avec fausse désignation de provenance. Il en est des terroirs comme des individus ; les plus pauvres essaient de vivre sur la réputation des plus riches ; mais celte ruse parfaitement connue, du reste, et qui serait nuisible à l'époquedes semailles, a moins d'inconvénients dans le courant de l'année ; le marché y gagne un plus grand développement, ei la meunerie s'y approvisionne avec plus de facilité. Ce qui accuse le mieux l'état de prospérité sous ce rapport, c'est l'agrandissement qu'il a fallu donner à la place, devenue évidemment trop restreinte.
Le mardi et le samedi de chaque semaine sont également jours de marchés, mais complètement délaissés. Plusieurs fois on essaya de leur rendre un peu de vie, et ce fut toujours en vain. Ainsi, le 40 novembre 1810, le maire de Doullens fit publier un avis dans lequel il était dit : « Vu l'importance acquise dans celte commune et dans tout l'arrondissement » par l'industrie oléagineuse, les graines grasses seront reçues sur le carreau du marché » au blé, de dix heures du matin à midi, les mardi, jeudi et samedi de chaque semaine. » On ne profita point de l'avis ; et à l'exception du jeudi, le marché resta désert.
(1) n faut citer aussi Authieuîe (de l'ancienne ban- combinée avec une machine à vapeur. Cette usine
lieue de Doullens), dont le moulin à farine est deve- appartient à M. Rembault
nu une filature de lin, mue par une chute <Tea*
Les francs-marchés se tiennent le troisième jeudi de chaque mois et ramènent dans toute la ville le mouvement et l'animation. Ce jour-là, la petite cité reprend les allures bruyantes dont elle paraissait déshabituée ; sa physionomie respire l'espérance et la joie : partout il y a de l'entrain et de l'empressement. Les places publiques, préparées à l'avance, se remplissent bientôt, ici de baraques, là, de nombreux bestiaux. En peu d'heures c'est un pêle-mêle général, un encombrement d'hommes affairés, de voilures pesantes, d'animaux bêlant et mugissant. Et le marchand qui s'est arraché de bonne heure aux douceurs du repos, pour orner sa vitrine ou pavoiser sa porte de tout ce qui peut piquer la curiosité et exciter le désir, est là, debout sur le seuil, souriant aux étrangers.
Mais c'est aux jours de foires que Doullens revêt ses plus grands airs deïètc. Ces foires sont au nombre de deux : la première, dite de Saint-Michel, a lieu le 29 septembre, et dure un jour ; la seconde, nommée de Saint-Martin, est fixée au mardi qui suit le 11 novembre. Elle peut durer trois jours ; mais, par le fait, elle expire dans la nuit du premier, pour renaitre le jeudi de la semaine suivante, sous le nom de remise de la Saint-Martin.
11 nous a été impossible de découvrir à quelle époque remontent les foires de Doullens, mais il est aisé de comprendre qu'elles ont eu, au moyen-àge, une importance qu'elles n'ont pu conserver dans les temps modernes. « A une époque où les communications pré- » sentaient de grandes difficultés, il était nécessaire qu'à des jours déterminés les habitants » des campagnes pussent venir s'approvisionner dans quelques centres principaux. » Or, Doullens qui comptait alors comme ville d'industrie et principalement comme une bonne ville de draperie, qui avait une halle à la célèbre foire du Landit, et fournissait son contingent aux foires de la Champagne, ne pouvait manquer de devenir le centre commercial des populations voisines : c'était le seul moyen de faire des échanges. Vendre et acheter étant le premier besoin de toute société, assitôt que la ville, échappée aux entraves de la féodalité, aura eu ses aises dans le présent, et espérance dans l'avenir, le mouvement industriel s'y sera développé, la vie commerciale y aura pris de l'accroissement ; et pour répondre aux besoins nouveaux, il s'y sera établi un marché, peut-être ce grand marché en Darnetàl, déjà nommé le vieux marché en 1269, et dont nous parlent d'anciens titres ; et peu à peu une ou plusieurs foires, qui ne sont elles-mêmes que des marchés plus rares, mais plus importants.
Les fêtes du christianisme furent, à Doullens comme dans la plupart des autres villes, la première occasion des grandes réunions. L'abbaye de Saint-Michel était, avons-nous vu, le» pi us ancien établissement religieux de la ville. Si l'on se refuse à admettre qu'elle ait ombragé son herceau, on ne peut nier du moins qu'elle ait protégé son enfance. Elle y avait une autorité respectée ; et le rang qu'elle y tenait se prouve par la remise des clefs de la cité, qui était faite chaque soir entre les mains de l'abbesse. Ainsi la tranquillité des habitants, la sécurité de leur* sommeil étaient confiées aux soins et à la sollicitude du pieux monastère. De plus, la plus ancienne paroisse, à Doullens, celle qui resta le plus en renom fut l'église Saint-Martin. Le saint évêque de Tours devint le premier patron de la cité
doullennaise, comme Saint-Michel avait été celui du premier monastère. Ils eurent chacun leur fête, qui attirèrent un grand nombre de fidèles. On y accourut révérer Saint-Martin dans son église collégiale et paroissiale, comme aussi Saint-Michel dans son moulier célèbre par ses reliques, dont le culte amenait une affluence de pèlerins. La spéculation exploita bientôt ces réunions au profit du commerce et de l'industrie. Les rois eux-mêmes s'y prêtèrent en attachant à ces réunions des franchises exceptionnelles, et les solennités religieuses devinrent pour le trafic ce qu'on appela des franches fêtes.
Telle a été, croyons-nous, l'origine des deux foires de Doullcns. L'histoire civile, en ce point, comme en beaucoup d'autres, est venue se greffer sur l'histoire religieuse; et en creusant à la base delà plupart de nos institutions comme de nos monuments, on trouvera que la religion en forme la première assise. Nous dirons donc de Doullens ce que M. de Beauvillé a dit de Montdidier, à savoir que les lettres patentes de nos rois concernant les foires et francs-marchés ne font que reconnaître ce qui subsistait déjà. L'autorité royale confirmait l'existence d'un fait, mais ne le créait pas.
En effet, dans les articles que les maieur, échevins, manans et habitants de la ville de Doullcns présentèrent au roi Henri IV, au mois de décembre 1594, le monarque est prié, art. VIII, « de voulloir accorder auxdits habitans deux foires par an, outre les franche $ » festes Saint-Michel et Saint-Martin, dixiesme novembre, à la charge que chacune desdites » foires dureront quinze jours, pendant lequel tems tous marchons estrangers et aultres » s'y pourront trouver et emmener et emporter toutes sortes de marchandises, sans charge » d'aucune imposition. »
Comme nous venons de le dire, les deux franches festes Saint-Michel et Saint-Martin étaient donc en usage, et tellement établies que les Doullennais ne songent même pas à demander pour elles une nouvelle confirmation royale. C'est l'établissement de deux autres foires qu'ils désirent et pour lesquelles ils réclament l'autorisation du monarque et des concessions de franchises. Henri IV voulut bien octroyer les foires demandées, en laissant aux Doullennais le choix des jours, que leur requête ne désignait pas.
« Désirant aussi recongnoistre par quelque gratifficacion particulière la fidèle submission » desdits habitants, nous avons pour la commodité et utilité de nostre dite ville et des » habitans d'icelle, créé et octroyé deux foires de quinze jours chacune qui se tiendront » doresnavent par chacun an en nosd. ville et faulxbourg de Doullens, commençant l'une » le.... jour de...., et l'autre au jour de.... en suyvant, esquclles foires pourront aller, » venir et fréquenter tous marchans regnicoles et estrangers, et y amener toutes sortes de » marchandises que bon leur semblera, et ce sans charge d'aide, selon qu'il est permis par » nos ordonnances, sans toutefois prétendre aucune diminution ou préjudice à nos droits, » impost et debvoirs, sy aucuns sont deubz, pourveu aussy que pendant le temsdesd. » foires il n'y en ait aultres à quatre lieues à la ronde. »
Nous n'avons pas trouvé preuve que les nouvelles foires accordées eussent eu grand succès, qu'elles eussent même été établies en fait. Les Doullennais, par la demande qu'ils
en firent à Henri IV, témoignent sans doute du développement commercial et industriel de cette époque, comme aussi de l'intelligence qu'ils avaient des intérêts de la cité ; mais ils avaient compté sans la guerre qui, quelques mois après, devait vomir sur leur ville par la bouche de ses canons et y promener par la main des Espagnols l'incendie et la ruine. Les deux franches fêtes de Saint-Michel et de Saint-Martin restèrent donc les deux seules foires de Doullens. Un décret de la République, du 13 mars 1804, en nomme trois qui doivent se tenir les 10 août, 29 septembre et 17 novembre ; mais comme nous l'avons dit, on ne connaît plus à Doullens d'autres foires que celles de Saint-Michel et de Saint-Martin, avec la remise de cette dernière au jeudi de la semaine suivante.
Il convient de donner ici la nomenclature des anciens poids et mesures en usage à Doullens, avant l'adoption du système actuel.
Le pied local était de douze pouces de Ponthicu, ou 0m 305.
L'aune de tisserand, pour les toiles écrues, avait 30 pouces 4 lignes, ou 0m 817.
Le journal contenait 100 verges, et la verge 20 pieds, ce qui donnait 42 ares 208.
La corde de bois, haute de 3 pieds 9 pouces, longue de 7 pieds 6 pouces et épaisse de 4 pieds, formait 3 stères 615.
On se servait pour les grains de deux mesures différentes, Tune destinée au mesurage des blés, seigles, orges, pois, bisailles, vesces, lentilles et autres menus grains ; l'autre réservée exclusivement pour l'avoine. Toutes deux avaient le nom de setier et se divisaient en quartiers, mesures, boisseaux, quartes et demi-quartes. Vestallon était aussi connu pour le blé, et le picotin pour l'avoine.
Le setier au blé contenait 16 boisseaux, ou 1 hectolitre 45 litres; le quartier, 4 boisseaux ; la mesure 2 ; le boisseau, 4 quartes, et la quarte deux demi-quartes.
Le sac ou la somme de blé représentait 20 boisseaux.
Le setier à l'avoine, plus grand, était de 1 hectolitre 69 litres.
On se servait aussi de la mine, qui contenait 8 boisseaux ou 73 litres 5 centilitres.
Le pot avait une contenance d'un peu moins de 2 pintes, mesure de Paris, représentant 1 litre 8.
La pinte se divisait en 4 brocs, et le broc en deux demi-brocs.
On faisait usage également du minot.
Le muid contenait 150 pots, mesure de Paris, ou 2 hect. 98 litres.
Les principales mesures employées à Doullens étaient les mêmes que celles d'Abbeville, à l'exception de la mesure au blé, qui fut réduite à celle d'Amiens, par lettres de Louis XIV, et par arrêts du conseil du roi, en date de 1645, 1664, 1666 et 1670, pour la commodité des habitants et fermiers.
Dans le siècle dernier, les octrois sur les boissons accordés à la ville par plusieurs rois pour l'entretien de ses murailles, furent confisqués au profit du trésor royal, à qui incomba désormais la charge des murs. Ceux-ci furent démolis, et les octrois restèrent, c'est-à-dire
qu'à Doullens on continua de payer 3 deniers pour chaque pot de vin vendu en détail, et t sous 6 deniers par tonneau de bière.
Use caisse d'épargne et de prévoyance, succursale de celle d'Amiens (1) a été ouverte à Doullens, le 28 septembre 1834. Ce fut une heureuse institution qui prit quelque importance. L'ouvrier y porte ses épargnes, et le petit propriétaire ses modestes produits. Quelques-uns des déposants n'appartiennent pas, il est vrai, à la classe d'individus pour laquelle 1* caisse d'épargne a été établie; mais leur exemple a du moins l'avantage d'inspirer la confiance et d'exciter les ouvriers à les imiter.
Enfin, mentionnons l'existence à Doullens d'un Comice agricole, dans le but de travailler m perfectionnement de toutes les branches de l'agriculture. Assez longtemps cette société qui ouvre son sein aux habitants de diverses communes du Pas-de-Calais, dont les territoires sont en partie enclavés dans celui de l'arrondissement de Doullens, resta dans des conditions précaires. Mais son importance s'accrut dans ces derniers temps, grâce à l'activité et aux intelligents efforts de M. le sous-préfet Bernard. Aujourd'hui, le comice agricole de Doullens, plein de sève et de vie, laisse espérer d'heureux résultats.