‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 25 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La question des cimetières.

En quoi consistait cette question. — Rapide aperçu historique. — Critique des raisons apportées par les libéraux. — L'art. 15 du 23 prairial an XII. — Les vrais motifs des libéraux. — La conduite du nonce. — Comment fut définitivement réglée cette question.

Je me propose d'examiner maintenant les principales questions qui furent soulevées pendant ma nonciature.

Deux observations avant de commencer. En premier lieu de nombreuses affaires, ou d'ordre trop délicat, ou relevant du secret professionnel, ne peuvent trouver place dans cette narration. En second lieu, je tiens à rappeler ici que l'action de la nonciature, vu l'état des choses que j'ai décrit plus haut, ne devait point seulement tendre à résoudre les anciennes controverses entre les catholiques et les libéraux, mais bien plus à ramener la paix religieuse dans le pays, à consolider la situation de la nonciature, à enlever aux libéraux tout prétexte légitime d'attaque, à empêcher dans le parti conservateur des dissensions qui auraient affaibli sa force, enfin à développer dans le psLjs le sentiment catholique, en poussant les évêques et les fidèles à une action compacte, efficace et féconde en précieux résultats pour l'avenir.

L'une des questions les plus délicates et les plus épineuses fut celle des cimetières.

Voici quel était le point de la controverse : devait on continuer à diviser les cimetières selon les cultes, en sorte

que les catholiques eussent à eux leur cimetière, ou du moins une partie des cimetières, exclusivement réservés à ceux qui mouraient dans le sein de l'Eglise catholique ; ou bien devait-on ouvrir les cimetières indistinctement à tous les défunts, sans aucun souci de leurs croyances?

La question n'entra dans le domaine parlementaire qu'en 1885 : jusque-là, elle n'avait soulevé aucune difficulté ; les hommes sages des deux partis s'étant mis d'accord pour admettre la solution réclamée par les catholiques. Mais en 1857 les choses changèrent d'aspect: le parti libéral entrant dans la voie d'une hostilité manifeste contre la religion, réclama la promiscuité des cimetières, et émit la prétention que tous les défunts, catholiques, protestants, juifs, libre-penseurs, suicidés et autres fussent ensevelis à l'avenir les uns à côté des autres, par ordre de décès.

La controverse se prolongea pendant cinq ans hors du parlement. En juillet 1862, M. Alphonse Van den Peereboom, ministre de l'intérieur, déclara à la chambre qu'il considérait comme contraire à la constitution l'article 15 du décret du 23 prairial an XII qui établissait la division des cimetières par cultes ou confessions religieuses. Sous l'influence de cette doctrine, quelques villes parmi les plus importantes du royaume supprimèrent successivement cette division, malgré les vives protestations des catholiques. De plus, le 16 juin 1879, la cour de cassation prononça un jugement qui, selon les libéraux, condamnait les cimetières confessionnels. Cette interprétation était abusive; néanmoins les tribunaux inférieurs et les cours d'appel, composés en grande partie de libéraux, adoptèrent avec transport la nouvelle jurisprudence de la cour de cassation, et condamnèrent les bourgmestres qui avaient fait ensevelir dans un endroit séparé des individus morts en dehors de l'Eglise catholique.

La nouvelle jurisprudence se trouvait par suite en contradiction ouverte avec la législation de l'Eglise. Celle-ci en effet ordonne que ceux qui meurent dans la communion des fidèles soient ensevelis dans les églises ou dans des cimetières bénits, lesquels deviennent par cela même des lieux sacrés et inviolables comme les églises elles-mêmes dont ils sont la continuation et le complément. Les juifs et les protestants professent la même doctrine. Pour eux aussi les cimetières sont des lieux religieux où se célèbrent les cérémonies du culte, ce sont les églises des morts et en quelque manière le complément des églises des vivants.

Refuser à l'Eglise le droit d'ensevelir ses morts dans un terrain bénit et séparé du contact des autres morts est donc un acte de souveraine injustice, comme le serait l'existence d'églises communes dans lesquelles, à côté des catholiques, les autres sectes philosophiques ou religieuses viendraient accomplir leurs rites. Aussi dans les nations où règne la liberté religieuse et où on la respecte, comme en Angleterre et en Hollande, chaque confession possède son cimetière distinct et séparé.

Que l'on ne vienne pas objecter ici l'égalité de tous les citoyens devant la loi. Cette égalité exige que tous les citoyens indistinctement soient ensevelis d'une manière décente ; mais quand cette condition est remplie, la loi est satisfaite. Aller plus loin, ce n'est plus respecter leur égalité, mais violer leur liberté religieuse en rompant arbitrairement les liens qui les unissent à l'une ou à l'autre communion. Les églises, les écoles, les associations catholiques, protestantes et juives peuvent bien exister sans déroger à l'égalité des citoyens, pourquoi ne pourrait-il pas y avoir aussi des lieux séparés pour leur sépolture ?

CH, VI. - LA QUESTION DES CIMETIÈRES " oHl

On objectera encore que l'inhumation est un acte civil, que la société moderne ayant sécularisé la mort, comme la naissance et le mariage, ne connaît plus entre les défunts ni catholiques, ni juifs, ni protestants, ni libre-penseurs; mais seulement des citoyens appelés tous à recevoir la même sépulture dans les mêmes lieux. Cette raison est sans valeur, non seulement selon les principes théologiques, mais même selon les principes libéraux. En effet les catholiques, les protestants et les juifs considèrent, à juste titre, l'inhumation d'un cadavre comme un acte religieux.

Violer leur droit, c'est donc opprimer la liberté des cultes et la liberté religieuse tant vantée par la société moderne. « Sauf le droit public en matière d'hygiène et le respect dû à la mémoire des morts (disait avec justesse le procureur général Leclercq dans une lettre adressée en 1847 au ministre des cultes), la sépulture de l'homme, les conditions et les formes de cette sépulture sont partie essentielle des cultes » .

L'art. 15 du décret du 23 prairial an XII, sur lequel se basait la magistrature belge, est pleinement d'accord avec le système de la séparation des tombes, comme les libéraux eux-mêmes l'ont cru jusqu'en 1862. Jusqu'à cette époque, en effet, il avait été ainsi compris, et des hommes compétents avaient déclaré que telle devait être réellement son interprétation et son application.

Ce fut M. Frère-Orban qui, en 1862, après tant d'années, inventa et défendit la thèse du cimetière commun et de la confusion des sépultures. La fatalité voulait que le parti libéral belge s'occupât constamment de questions religieuses, soit pour contenter les radicaux, soit pour donner libre carrière à sa haine conti^e l'Eglise et le clergé. Le parti libéral sentit lui-même le besoin d'imaginer quelque prétexte légal

pour expliquer sa volte-face. C'est pour cela que l'on tortura le fameux art. 15 du décret de prairial.

Les libéraux, si jaloux de la liberté de conscience des libre-penseurs, tout en opprimant celle des catholiques, se mirent à réclamer mordicus la promiscuité des tombes, avec des menaces de troubles et de violences si l'on osait adopter un autre système. Forts de l'opinion de la cour de cassation, la sachant composée en majorité de libéraux qui ne voudraient point se déjuger, ils ne s'inquiétèrent plus de rien et oublièrent toute justice. Chaque fois qu'un bourgmestre respectueux de la vraie liberté et des droits des catholiques avait exclu de la partie bénite du cimetière un homme mort en duel, un suicidé, un libre-penseur, ou un individu qui à ses derniers moments avait refusé les secours de la religion, ce bourgmestre fut cité devant les tribunaux et condamné à l'amende et à la prison. Les catholiques, alors que leurs amis étaient au pouvoir, proposèrent différents projets de loi modérés et raisonnables pour remédier à ces inconvénients et résoudre définitivement la question ; mais chaque fois les libéraux réitérèrent leurs menaces, se déclarant décidés à recourir aux moyens violents pour empêcher tout changement à la situation introduite par la cour de cassation.

Quels étaient au fond les motifs pour lesquels les libéraux tenaient tant à la promiscuité des tombes ?

Il y en a deux, si je ne me trompe: le premier n'est autre que leur hostilité systématique contre l'Eglise, ses lois et ses traditions ; le second est tiré d'un prétendu intérêt électoral et politique. « Tout est politique ici en Belgique » , disait très justement M. Wœste, devant la chambre.

L'endroit séparé et distinct, mais toujours très convenable, dans lequel étaient ensevelis ceux qui mouraient hors du sein de l'Eglise, était parfois appelé en Belgique « le trou des chiens », ou « le coin des réprouvés ■» . Les libéraux crurent que le clergé et les bourgmestres catholiques se serviraient de la faculté d'exclure des défunts de l'endroit bénit pour terroriser le peuple et l'éloigner par ce moj^en du parti libéral, auquel appartenaient pour la plupart les athées, les matérialistes, les libre-penseurs, les rationalistes et en général tous ceux qui auraient pu être privés de la sépulture ecclésiastique. Des journalistes, habiles à fausser les idées, persuadèrent à une partie du peuple que les catholiques voulaient avoir leur cimetière non par sentiment religieux, mais dans un but électoral et politique, pour infliger une humiliation publique, une note d'ignominie à ceux qui pendant leur vie ne s'étaient pas plies sous leur despotisme. Sous le prétexte de donner une bonne leçon et un salutaire avertissement aux vivants, les catholiques voulaient, au dire de leurs adversaires, se servir de ce privilège comme d'un moyen d'influence et de pression sur l'esprit du peuple.

Dans cet état dé choses, les hommes les plus éminents du parti conservateur se trouvèrent fort perplexes, et jugèrent, en général, qu'il était préférable, pour ne pas courir un trop grand risque, d'ajourner la solution d'une question si délicate et si périlleuse. Les forces électorales, dont disposaient les deux partis, étaient presque équivalentes ; aussi les catholiques les plus sensés et les plus intelligents, les moins suspects de manquer d'énergie et de zèle, étaient-ils unanimes à dire que cette question ne devait point figurer sur leur programme électoral, et qu'il fallait faire tout le possible pour qu'elle ne fût point soulevée par les associations conser-

vatrices du royaume. Pourquoi en effet Tagiter, du moment qu'il était si difficile et si périlleux de la résoudre?

Cette question des cimetières me suscita de nombreuses et graves difficultés. D'un côté, les lois de l'Eglise étaient claires et les droits des catholiques incontestables : d'un autre côté, le parti conservateur paraissait impuissant à réaliser cette réforme juste et désirée. Mais divers catholiques de province n'étaient pas convaincus de cette impuissance, et, comme les cas de bourgmestres condamnés pour avoir exclu de la partie bénite du cimetière le corps de certains individus n'étaient point rares, la question se représentait constamment, en même temps que se renouvelaient les lamentations contre l'inertie et la pusillanimité du ministère. Il fallait donc de la circonspection et de la prudence pour éviter les dangers qui pouvaient surgir à tout moment. Le Saint-Siège, que j'avais informé de cette situation, avait conseillé d'attendre des temps plus favorables pour essayer de la résoudre dans le sens catholique. Il était nécessaire, pour sauvegarder l'avenir, de maintenir la position et d'obtenir en même temps l'assoupissement de la polémique sur ce point. Mais dans un pays de luttes quotidiennes ardentes, c'était là entreprise difficile et, à vrai dire, ingrate, puisque les revendications des catholiques étaient justes et raisonnables. La prudence, la sagesse et le sens politique sont des qualités que l'on ne peut obtenir facilement d'un peuple qui, après avoir lutté au prix de grands sacrifices pour le triomphe de ses principes, se sent le droit de réclamer les fruits de sa victoire. Et la possession exclusive d'un cimetière ou d'une portion de cimetière était l'une des aspirations les plus vives du peuple catholique.

Il serait trop long de raconter en détail la part que je pris à cette question. Je fus obligé d'intervenir très souvent;

je le fis toujours en toute liberté, en toute franchise, indiquant aux uns et aux autres ce que je croyais le plus pratique et qui me semblait répondre le mieux aux circonstances..

Cette controverse reçut une solution satisfaisante l'année qui suivit mon départ de Belgique. J'étais alors secrétaire de la S. Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraor-, dinaires : Sa Majesté le Roi et le cardinal archevêque de Malines me prièrent d'intervenir pour demander au Saint- Père la conduite à tenir sur ce point. Sa Sainteté, sur la prière instante de l'épiscopat belge, prescrivit d'observer intégralement et régulièrement les lois canoniques concernant les cimetières ; mais lorsque la chose était impossible, c'est à dire partout où la profanation des cimetières était un fait habituel, il autorisait le clergé à bénir à chaque inhumation la fosse préparée pour chaque défunt. Cette concession pontificale fut opportunément accordée comme un moindre mal, afin de permettre aux catholiques de recevoir les prières de l'Eglise sur leur tombe, même dajis les cimetières profanes.

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