CHAPITRE V
La Cour
et les principaux personnages politiques
de la Belgique.
Le Roi Léopold II. — La Reine Marie. — Le comte et la comtesse de Flandre et leurs enfants. — M. Beernaert. — M. de Lantsheei'e. — MM. VVœste et Jacobs. — MM. Frère-Orban et Bara.
Léopold II, Roi des Belges, était né à Bruxelles le 9 avril 1835. Il avait succédé à son père Léopold I"", le 10 décembre 1865.
La fondation de la dynastie belge n'est pas très ancienne ; elle date en effet du 4 juin 1831, jour où le congrès national b^lge, après avoir proclamé l'indépendance du pays vis à vis de la Hollande, se choisit un roi en la personne de Léopold, duc de Saxe, prince de Saxe-Cobourg et Gotha, lequel monta sur le trône le 21 juillet suivant. Bien que protestant, il gouverna la Belgique avec impartialité et justice, et sut se concilier le respect et l'attachement tant des libéraux que des catholiques.
Léopold II épousa Marie Henriette Anne archiduchesse d'Autriche, née à Buda-Pesth le 23 août 1853, et fille de l'archiduc Joseph, palatin de Hongrie. De ce mariage naquirent trois filles: Louise, née le 4 octobre 1875, qui épousa le prince Philippe de Saxe-Cobourg et Gotha ; Stéphanie, qui fut donnée en mariage à l'archiduc Rodolphe, prince héritier du trône d'Autriche, et Clémentine, née le 30 juillet 1872.
Léopold II n'eut qu'un fils qui naquit le 2 juin 1859, et auquel il donna son nom, mais qui fut enlevé aux espérances et à l'affection de ses parents le 22 janvier 1869 à l'âge de dix ans.
Le Roi avait un frère et une sœur. Le premier, le prince Philippe, comte de Flandre, né le 24 mars 1837, avait épousé le 24 avril 1867 Marie, princesse de Hohenzollern-Sigmaringen. La seconde, Marie Charlotte, née le 7 juin 1840, fut l'infortunée impératrice du Mexique, épouse de l'empereur Ferdinand Maximilien, archiduc d'Autriche, tué à Queretaro le 19 juin 1867.
Alors que dans les autres pays les membres de la famille royale exercent une influence plus ou moins grande à la cour, il n'en était pas de même en Belgique où l'autorité se concentrait dans la seule personne du Roi. Si l'on avait été en d'autres temps, et surtout si la constitution belge n'avait pas contenu de dispositions de nature à diminuer les prérogatives royales plutôt qu'à les augmenter, Léopold II, par tempérament, aurait incliné plutôt vers un régime autoritaire, personnifiant et résumant en lui seul tout le pouvoir.
Il était de grande taille, de port noble et vraiment royal ; les lignes de son visage étaient fines et délicates ; il avait l'œil vif, le front haut, le nez effilé, la barbe longue et abondante. Il était malheureusement affecté d'une légère claudication qu'il ne parvenait point à dissimuler. A une intelligence élevée, à une finesse exquise, il joignait un caractère calme, mais ferme, une constance rare dans ses desseins. Sa mémoire le servait merveilleusement, soit pour lui -rappeler avec précision les faits et les dates, soit pour lui faire reconnaître les personnes qu'il avait une fois rencontrées. Il parlait et écrivait avec élégance et grande facilité ; il savait profiter des moindres circonstances, soit pour inculquer ses idées, soit pour glisser délicatement un avis, un éloge ou
un blâme. Dans les réunions de la cour, où se trouvaient parfois de nombreuses personnes de Taristocratie, du gouvernement et du corps diplomatique, il reconnaissait tout le monde, répondait avec beaucoup d'à propos à tout ce qu'on lui disait, et ne manquait pas d'adresser à chacun une parole appropriée, qui bien des fois se rapportait dii'ectement ou indirectement aux aiïaires qu'il avait à cœur. Son regard était pénétrant, son langage étudié et sentencieux, sa ph^'^sionomie pleine de noblesse, mais avec un certain air de scepticisme et d'ironie qui déroutait parfois les interlocuteurs. A ces traits de son visage, répondaient parfaitement ses sentiments intérieurs. Il appartenait à l'école du positivisme ou réalisme politique. Plus d'une fois j'ai entendu des belges me dire que le roi ne se servait des hommes que dans la mesure ou ils étaient utiles à ses desseins, mais qu'il ne s'attachait en aucune manière à personne.
D'un caractère éminemment positif, et ne voyant que les résultats concrets et matériels, il avait peu de goût pour les sciences théoriques et abstraites, et ne pouvait comprendre que des hommes pussent perdre leur temps à des spéculations stériles. Il aimait peu, par suite, la philosophie purement métaphysique; en revanche les arts et métiers, en tant que facteurs de richesse, l'intéressaient beaucoup, comme aussi tous les progrès industriels et commerciaux.
Sa conduite privée souleva parfois des critiques très acerbes ; on comprendra qu'en cette matière, où la légende se mêle si facilement à la vérité, je préfère m'abstenir de tout jugement.
En ne considérant le Roi des Belges qu'au point de vue politique et dans la direction qu'il donnait aux affaires, je puis dire qu'il avait des qualités supérieures et des mérites incontestables. Une grande prudence et une grande sagesse
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guidèrent toujours ses pas, et son objectif unique et constant fut d'assurer le plus possible le bien-être et la prospérité de son pays. Pour atteindre ce but auquel il aspira invariablement toute sa vie, il sut se soumettre tout le premier et tous les jours à un travail sérieux et assidu, surveiller tous les événements et les faire tourner, dans la mesure où il le pouvait, au bien de ses sujets, promouvoir et encourager toutes les branches de l'activité humaine. Sobre, mesuré, digne, mais sans luxe exagéré, il savait, quand il le fallait pour l'exécution de quelque grand projet, supporter tous les sacrifices, luttant contre les difficultés sans se lasser et sans se plaindre, avec une constance et une énergie invincibles.
A lui seul il entreprit l'œuvre grandiose du Congo belge, malgré l'indifférence, je dirais presque l'hostilité de la nation. Il y dépensa toute sa fortune privée, environ trente millions, comme il me le déclara lui-même un jour. Ses finances épuisées, se voyant dans l'alternative ou de renoncer à l'entreprise ou de courir les plus graves risques pécuniaires et politiques, il ne se découragea point, mais redoubla d'activité, et s'ingénia à trouver des ressources et à vaincre les obstacles. Il prévoyait que la petite Belgique, vu l'accroissement de sa population, et la crise qui menace l'industrie, le commerce et l'agriculture, aurait besoin un jour de se créer de nouveaux débouchés en se frayant une nouvelle route à travers l'océan. Il savait que les petits peuples, eux-aussi, deviennent grands, riches et puissants quand ils savent sortir de leur territoire et s'élancer à la conquête pacifique du monde. Aussi ne voulut-il jamais abandonner son œuvre. Peut-on ajouter qu'il avait aussi l'ambition de répandre chez les peuples de l'Afrique centrale les bienfaits de la civilisation et du catholicisme? L'on n'a du moins aucune raison de lui refuser ce
mérite. On lui "a reproché parfois d'avoir choisi pour ses fonctionnaires au Congo beaucoup d'hommes peu recomman- (lables sous le rapport moral et surtout religieux: par contre, il faut reconnaître qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour organiser, encourager et promouvoir les missions catholiques dans ces contrées. Dans les conversations que j'eus avec lui, il me manifesta toujours son vif désir de voir s'y développer la religion, et il prodigua les éloges, les attentions et les actes de bienveillance aux catholiques belges qui témoignaient leur générosité pour l'œuvre des missions du Congo. Il me disait un jour à ce sujet en souriant: «Je désire beaucoup, s'il y a des fautes dans un plateau de ma balance, avoir des mérites dans l'autre plateau pour rétablir autant que possible l'équilibre devant Dieu».
On lui reprocha parfois une certaine partialité pour l'un des deux partis politiques du royaume. Un fait avait particulièrement attristé les catholiques belges. En 1879, le parti libéral étant au pouvoir, fit voter, comme je l'ai dit plus haut, la funeste loi scolaire. La loi ne fut votée au sénat qu'à une seule voix de majorité ; malgré cela, le E;0i la sanctionna, sans doute à cause des réclamations énergiques des libéraux. Le pays allait s'engager dans une lutte pleine de périls; les discussions ne pouvaient que s'aggraver et les nouvelles générations étaient menacées dans leur foi: et cependant le Roi, par fidélité envers la constitution, ne refusa point d'approuver la loi. En 1884, les catholiques, arrivés au pouvoir à leur tour, firent voter une nouvelle loi beaucoup plus modérée, et M. Malou, le chef du cabinet, réussit à la faire sanctionner par le Roi. Mais bientôt Léopold II, se laissant émotionner par les cris : « A bas Cobourg ; vive la république ; à bas l'autrichienne », poussés par une poignée de perturbateurs libéraux de Bruxelles, demanda la démission
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de deux membres très influents du ministère, M. Jacobs et M. "Wœste. Cette démission entraîna celle de M. Malou qui ne voulut point séparer son sort ministériel de celui de ses deux amis politiques.
Ce fut probablement un louable souci de la tranquillité publique qui décida le Roi à agir de cette manière ; mais les catholiques se plaignirent amèrement de cette attitude qu'ils jugeaient partiale à leur désavantage. Le ministère catholique put se reconstituer sous la présidence de M. Beernaert; mais privé de ces deux ministres qui représentaient les principes et les tendances d'une grande partie du corps électoral conservateur, le ministère parut diminué et par conséquent afl^aibli. D'un autre côté, la satisfaction accordée aux clameurs de la populace apprit aux libéraux le moyen d'arriver à leurs fins et paralysa en grande partie l'énergie d'action du nouveau cabinet; il parut se ressentir toujours de la funeste crise subie par le cabinet précédent.
D'après les catholiques, le Roi aurait agi d'une manière plus juste et plus conforme à la constitution s'il s'était conformé, en cette circonstance, aux principes qu'il avait émis dans sa belle réponse aux bourgmestres libéraux du royaume lorsque ceux-ci vinrent le trouver à Bruxelles pour demander que la nouvelle loi scolaire faite par les catholiques n'obtînt point l'approbation royale. Le Roi leur fit remarquer qu'il avait approuvé la loi votée par les libéraux lorsque ceux-ci disposaient de la majorité légale dans les deux chambres, et qu'il ne pouvait par suite, sans blesser les conditions de l'impartialité constitutionnelle, refuser l'approbation à cette loi nouvelle qui était, comme la précédente, l'expression de la volonté de la majorité légale de la nation. En notant cette critique, je ne fais que rapporter ici les observations des catholiques. Quant à moi, je dois dire que je trouvai toujours
le Roi plein de bon sens, bien disposé pour les catholiques, prêt à accueillir les réflexions justes, même contraires à ses vues. Il fut toujours d'une boaté et d'une courtoisie exceptionnelles à mon égard, bien qu'en de rares circonstances il m'eût été impossible de répondre à ses désirs. Outre les conversations officielles, j'eus l'honneur, sur son invitation spéciale, de m'entretenir quelquefois longuement avec lui, en toute intimité, dans son cabinet particulier. J'eus chaque fois l'impression de me trouver devant un souverain éminemment intelligent, connaissant à fond les qualités et les défauts de ses sujets, désireux de faire le bien, nourrissant des desseins nobles et élevés. Il me fit appeler un jour pour me demander d'exercer mon influence en faveur de l'introduction du service militaire personnel, ce qui devait nécessairement entraîner l'abolition du remplacement. Question ardue que celle-là et passionnément discutée à cette époque, comme je le dirai plus loin. Je déclarai franchement à Sa Majesté que, dans l'état des choses, il ne m'était pas possible de me prononcer dans un sens ou dans l'autre et je lui en donnai les raisons. Loin de s'offenser de ma franchise, il parut au contraire m'en estimer davantage. Ce qui est certain, c'est qu'il eut toujours pour moi une bienveillance particulière, dont il me donna des preuves répétées, non seulement pendant mon séjour en Belgique, mais encore dans la suite, alors que le temps aurait pu très bien lui faire oublier ma personne, ou du moins atténuer grandement mon souvenir.
Je mè rappelle toujours avec émotion et une profonde reconnaissance le dernier entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec lui en prenant congé. Il fut non seulement aimable, mais affectueux : après des paroles beaucoup trop élogieuses pour moi, il me demanda de ne point oublier ni lui ni la Belgique, et de lui permettre de s'adresser directement et
personnellement à moi quand l'occasion s'en présenterait. Il ne manqua point de le faire. Quelques mois après mon départ, à l'occasion du premier jour de l'an, il m'adressa une lettre de sa main, m'exprimant ses vœux et m'entre tenant d'une aifaire qu'il avait fort à cœur. Les années suivantes, il m'honora, toujours à la même époque, d'une lettre dans laquelle il évoquait les anciens souvenirs et me renouvelait l'assurance de ses sentiments. Je croirais manquer à la justice en ne rendant pas à cet excellent souverain un témoignage public de mon respect et de ma reconnaissance.
La Reine des Belges était également très aimée et très populaire, bien que son champ d'action ne s'exerçât jamais en dehors du sanctuaire de la famille. Le Roi, en effet, ne lui laissa jamais prendre aucune part aux questions politiques, ni s'occuper en quelque manière des affaires du pays. Malgré cette situation plutôt modeste et retirée, le caractère doux de la reine, l'exquise distinction de ses manières, sa charité envers les pauvres, sa sincère piété avaient créé autour de son auguste personne une atmosphère de sympathie et de respectueuse admiration. Ces qualités faisaient pardonner aisément les quelques défauts de son tempérament et de son éducation. La noble femme eut à supporter de terribles épreuves: la mort de -son unique fils, l'espoir de la nation et des ses parents, fut la grande douleur de sa, vie. La perte de ce fils adoré blanchit ses cheveux avant le temps et imprima sur son visage un voile de tristesse profonde que rien ne parvint à dissiper, ni les fêtes de la cour, jii son goût pour la musique, la littérature et les arts.,
Elle remplit avec dévouement ses devoirs d'épouse. En toute circonstance elle prit la défense du roi, et témoigna son mécontentement envers ceux qui osaient attaquer ou sa
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conduite privée ou sa politique. Comme mère, elle consacra son temps et ses soins à l'éducation de ses trois filles. Je n'ai pas à parler de celles-ci.
Le comte et la comtesse de Flandre se tinrent constamment à l'écart du mouvement politique du pays. Le comte, qui était malheureusement atteint d'une surdité assez prononcée, se distinguait par ses manières courtoises et affables. Esprit cultivé, d'un jugement sûr et clairvoyant, il joignait à un caractère doux et noble une piété profonde et sincère. Il aimait à s'entourer d'hommes sérieux qu'il traitait avec simplicité et familiarité; ceux-ci, à leur tour, lui restèrent fidèlement attachés.
La comtesse de Flandre était une femme de grand esprit et de sentiments élevés. Se consacrant uniquement à ses devoirs d'épouse et de mère, qu'elle remplit d'une manière exemplaire, elle fut peu connue du public. On aurait dit qu'elle-même, aussi bien que son mari et leurs fils, s'efforçaient de rester continuellement dans l'ombre, pour que l'éclat de l'autorité royale se concentrât tout entier sur la figure du Roi.
Le fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, le prince Baudoin, l'héritier présomptif du trône, mourut peu après son départ de Belgique. Sa mort fut un véritable malheur, vivement ressenti par tous, car il avait donné les plus joyeuses espérances par ses belles qualités et ses vertus. Dès ses premières apparutions dans les réunions publiques, il conquit la sympathie générale par sa douceur et la distinction de ses manières: une timidité extrême, qui dans les premiers temps empourprait son jeune visage, dès qu'il paraissait en public, lui attirait davantage encore l'intérêt et la bienveillance. Loin de se distraire dans des choses
futiles OU peu importantes, le prince Baudoin avait voulu, par un travail sérieux et persévérant, enrichir son esprit des connaissances les plus variées. Son éducation morale et scientifique avait été excellente, et il en avait merveilleusement tiré profit. Il eût été un souverain juste et éclairé; mais le Seigneur, dans ses impénétrables desseins, l'appela à lui au printemps de la vie.
Le prince Albert, second fils du comte de Flandre, encore très jeune, était peu connu quand je quittai la Belgique. J'eus l'occasion en 1895 de le voir à Paris et de m 'entretenir avec lui chez le baron d'Anethan, ministre de Belgique en France. C'était à l'occasion d'un dîner offert à Son Altesse le comte de Flandre et au prince son fils, venus toux deux passer quelques jours dans la capitale de la France. Le comte de Flandre avait dit au baron d'Anethan qu'il désirait ne pas avoir d'autres convives que moi et le personnel de la légation belge. Après le dîner, je m'entretins longuement avec le prince Albert de questions religieuses, politiques et sociales, et je dois dire que ses réflexions me parurent parfaitement justes ; je restai édifié de ses sentiments profondement chrétiens.
La Belgique possédait, à l'époque de ma nonciature, de nombreux personnages politiques de valeur. Je me contenterai d'en indiquer quelques-uns pour ne point trop allonger mon récit.
Le parti conservateur pouvait se glorifier à juste titre de M. Beernaert, président du conseil des ministres et ministre des Finances. L'on rencontrerait difificilement un homme d'esprit plus fin que M. Beernaert. Ses profondes connaissances juridiques et la probité de sou attitude lui avaient acquis au barreau une brillante position. C'est M. Malou qui sut deviner
les rares qualités de cet homme et le déterminer à entrer dans la vie publique. M. Beernaert fut pour le parti conservateur une précieuse acquisition. D'abord ministre de l'agri culture, de l'industrie et des travaux publics, il fut, après le renvoi de MM. Wœste et Jacobs et la démission de M. Malou eu 1885, invité par le roi à former un nouveau cabinet, dont il prit la présidence. Les circonstances étaient exceptionnellement graves, et personne ne croyait à ce moment à la longue durée du ministère conservateur. Par sa prudence, sa modération et son habilité, il sut, non seulement maintenir, mais consolider de plus en plus sa position. De nombreuses et importantes satisfactions furent accordées aux catholiques, différentes injustices commises par les libéraux furent réparées, les discordes furent en partie calmées ou apaisées, la tranquillité et la confiance régnèrent dans le pays. Il se fit remarquer en outre par une bonne et sage administration financière : et tandis que les libéraux, malgré l'augmentation des impôts, liquidaient chaque année leur budget par un déficit de jDlusieurs millions, M. Beernaert sut en peu de temps rétablir l'équilibre, diminuer sensiblement les droits de douane, réaliser de notables économies. Et comme la population, non sans raison, regarde comme le meilleur gouvernement celui qui lui coûte le moins cher, le pays fut satisfait de l'œuvre de M. Beernaert. Malgré tous les efforts du parti libéral, le parti conservateur remporta aux élections de 1886 et à celles de 1888, une splendide victoire. A la grande louange des ministres de l'époque, un certain nombre de libéraux eux-mêmes, et notamment M. Graux, reconnurent que l'on ne pouvait formuler aucun grief sérieux contre le ministère présidé par M. Beernaert. Devant ces témoignages et ces faits incontestables, les articles belliqueux des journaux tombèrent à vide et les attaques
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répétées des adversaires perdirent toute puissance ; les conservateurs se consolidèrent au pouvoir et acquirent au sénat et à la chambre une majorité telle qu'on n'en vit plus jamais d'exemple en Belgique.
M. Beernaert était un orateur distingué. Constamment pris à partie par ses adversaires politiques, il se défendait avec une adresse remarquable. Sa parole était claire, élégante et calme ; il ne cherchait pas les grands effets oratoires, bien qu'il ne manquât point à l'occasion de faire vibrer la libre patriotique ; mais il savait, grâce à son extrême mobilité, empêcher son adversaire de prendre avantage sur lui. Sa réplique était toujours prompte et appropriée, son langage modéré et courtois, sa défense sobre, mais appuyée sur des arguments solides. Doué d'une grande puissance d'assimilation, il traitait avec facilité et précision les matières les plus variées: qu'il eût à parler des arts, de l'agriculture, des finances, de la politique, de l'industrie, des cultes, des fortifications, ou de la guerre, il développait toutes les questions avec la même clarté.
Il était d'un abord agréable, de manières affables, de conversation intéressante et spirituelle. Quelques uns ont prétendu, mais sans le prouver, qu'il appartenait à l'école catholique libérale. C'est possible, mais ce qui est incontestable, c'est qu'il tint toujours à honneur de professer les principes catholiques et d'accomplir les devoirs de sa religion. A une belle intelligence il joignait une grande sensibilité de cœur, peut-être même excessive pour un homme politique. Il avait épousé une personne très chrétienne et très distinguée, Mlle Borel, qui fut aussi un modèle de vertus conjugales.
Le ministère présidé par M. Beernaert dura tout le temps de ma nonciature. Il comprenait des hommes remarquables par leur probité et leur intelligence.
M. Devolder, au jugement et à l'homiêteté duquel tous rendent hommage; le prince de Chimay, type achevé de courtoisie et de distinction ; M. Lejeune, l'illustration du barreau de Bruxelles; M. Van den Peereboom, remarquable par son extrême compétence dans les matières de chemins de fer, postes et télégraphes, ainsi que par ses sentiments profondement religieux; M. Pontus, ministre de la guerre, que toute l'armée estimait et aimait ; enfin M. de Bruyn, apprécié pour son bon sens pratique et son extrême probité. Ce dernier avait été choisi comme ministre de l'agriculture à la fin de 1888, en remplacement du chevalier de Moreau qui avait été contraint par des raisons de santé de donner sa démission. M. de Moreau et M. Thonissen, le grand criminaliste de la Belgique, emportèrent dans leur retraite une reconnaissance unanime pour les services qu'ils avaient rendus.
Parmi les hommes remarquables du parti conservateur, citons encore M. de Lantsheere, avocat, ancien ministre de la justice, et alors président de la chambre des députés. Doué d'un rare bon sens, il se rendit très utile à son parti en modérant les ardeurs intempestives des uns, en calmant les craintes exagérées des autres, apportant en toutes choses une juste mesure, et jugeant tout sans passion et sans parti pris. Président de la chambre, il n'avait pas l'occasion de prononcer des discours ; mais quand il avait été ministre de la justice, il s'était fait remarquer par la clarté de son langage et la solidité de ses argumentations. Il ne cherchait point à plaire par des figures de rhétorique, mais à convaincre ses auditeurs par la force de son raisonnement. Sa parole répondait bien à son caractère calme, froid, extérieurement impassible. M. de Lantsheere était le vrai type du flamand : sérieux, ennemi de l'agitation et du bruit, modeste et simple.
I'kkkata, M'>moirfis - Tom. I. 21
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Certains l'ont dit tenace et irréductible dans ses idées jusqu'à l'entêtement; d'autres lui ont reproché une certaine lourdeur, cause parfois de retard dans l'action. Mais, à supposer que ces critiques ne soient pas dénuées de fondement, il faut lui reconnaître des qualités solides qui lui assurèrent une situation éminente dans son parti. J'ai toujours constaté en lui un esprit juste et impartial, un discernement remarquable, un vif désir d'aplanir les difficultés et de favoriser la cause conservatrice.
Il me faut maintenant dire un mot de MM. Wœste et Jacobs, tous deux membres en 1884 du cabinet présidé par M. Malou, et tous deux remerciés par le roi, comme nous l'avons dit plus haut.
M.. "Wœste était né le 26 février 1836. Du protestantisme, il se convertit de bonne heure au catholicisme, auquel il rendit, il faut le reconnaître, les plus importants et les plus précieux services. Il serait inutile de dissimuler certains défauts que lui connaissent tous les belges: une certaine rudesse de caractère, un attachement trop absolu à ses idées. Mais à côté de ces défauts qui tenaient à son tempérament, il faut reconnaître à ce vaillant catholique des qualités nombreuses et de premier ordre. Il était profondement religieux: il fut toujours d'une piété et d'une conduite irréprochables. Servir la religion catholique fut l'aspiration principale, l'unique but de sa vie; aucun intérêt humain ne put le faire dévier de ce noble objectif. Le Jabor tmprobns semblait sa devise ; je n'ai jamais rencontré un homme doué d'une plus grande puissance et facilité de travail. Outre l'exercice de sa profession d'avocat à la cour de cassation, il trouvait le temps de faire face, seul et sans le secours d'aucun secrétaire, à une nombreuse correspondance en sa qualité de président de la fédération des cercles catholiques du royaume, d'écrire des ar-
ticles importants et toujours sagement rédigés, de composer des livres savants et estimés, d'assister à des réunions et à des congrès et d'y prononcer des discours remarqués, de prendre enfin une part très active, comme député, à toutes les séances de la chambre. C'est sourtout sur le terrain parlementaire que M. Wœste déployait son activité et ses remarquables talents. Il ne se passait point de session où il ne prît la parole quarante ou cinquante fois, et sur toutes les matières. Dans un langage simple, mais clair, il déconcertait par sa prévoyance les plans de ses adversaires, détruisait leurs arguments, découvrait leurs artifices, mettait à nu la faiblesse de leur argumentation. Froid, impassible, imperturbable devant les interruptions qui ne faisaient que l'exciter davantage, prompt à la réplique, aussi prêt à porter des coups qu'à les parer, mordant dans sa critique, il inspirait à ses adversaires une^'véritable crainte. M. Frère- Orban lui-même, quoique puissant orateur, perdait souvent son calme devant les rispostes de M. Wœste. ^ Celui-ci, en effet, servi par une mémoire prodigieuse, était en mesure d'apporter, séance tenante, des faits et des chiffres précis, d'alléguer des précédents, de redresser les assertions des adversaires, de les mettre en contradiction avec eux-mêmes, de montrer l'inexactitude ou la fausseté de leurs affirmations. Un libéral qui avait de l'esprit disait un jour : « M. ®^ Wœste n'est pas un aigle, mais il en a le bec». Si M. Wœste avait fait partie du parti libéral, ce monsieur lui aurait peut-être accordé de l'aigle un peu plus que le bec. J'eus toujours de très bons rapports avec M. Wœste, bien que, à l'occasion, j'aie eu à lui faire des observations assez déplaisantes pour son amour-propre. Je dois dire que cela ne fit qu'accroître son estime et sa déférence. Dans la première lettre qu'il m'écrivit après mon départ de Belgique, il me disait: « Si vous saviez combien vous me manquez,
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Monseigneur ! » . Ces paroles prouvent surabondamment qu'il aimait la franchise et la vérité avant tout.
M. Victor Jacobs, député d'Anvers, fut, avec M. Wœste, le principal auteur de la nouvelle loi scolaire tant désirée par les catholiques, et c'est ce qui lui valut l'hostilité du parti libéral. Il était né à Anvers en 1837. Son père avait été membre du congrès national et était regardé à juste titre comme une des sommités du barreau d'Anvers.
M. Jacobs fut l'honneur de sa ville et celui du parlement belge par l'intégrité de sa vie et par la renommée de sa remarquable éloquence. Il avait l'aspect sympathique, la voix mélodieuse et séduisante, le maintien noble mais sans affectation. Ennemi du bruit et de la banalité, large dans ses vues, mesuré dans ses expressions, connaissant à fond la langue française qu'il maniait avec facilité et élégance, il possédait l'art d'élever le niveau des discussions, et maintes fois il ramena le calme au milieu des tempêtes soulevées à la chambre belge. Très habile à trouver des expédients parlementaires, subtil à analyser les questions, aussi adroit à masquer, quand il y en avait, les points faibles de son argumentation, qu'à découvrir ceux de l'adversaire, habitué à lancer des pointes, mais avec adresse et dans une forme irréprochable, il pouvait s'appeler avec raison l'orateur du parti" conservateur. Tous reconnaissaient ses rares talents et rendaient hommage à son patriotisme et à son attachement pour la ville d'Anvers qui lui avait donné le jour.
Le parti libéral comptait aussi dans son sein des hommes de grande valeur et des orateurs remarquables.
M. Frère-Orban, né à Liège le 24 avril 1812, en fut le plus illustre. Issu d'une famille très modeste, il sut, par son talent, s'élever aux plus hautes dignités du royaume, et assurer
une riche fortune à toute sa nombreuse parenté qu'il tira de l'obscurité. Il s'était mis de bonne heure au service du parti libéral, dont il épousa les préjugés contre le clergé et les tendances antireligieuses. Il se fit remarquer bien vite par son talent et son éloquence; c'est lui qui, dès 1842, traça au parti libéral son programme pour l'avenir. Ce programme, sous la direction et l'impulsion de M. Frère-Orban, fut malheureusement exécuté en grande partie, au grand détriment des intérêts moraux et religieux du pays. Lui-même en fut sévèrement puni. De son école, qu'on appela doctrinaire, sortirent de toutes parts des élèves indociles mais plus logiques, qui tirèrent des théories du maître des conséquences hardies et subversives. La jeune école radicale s'éleva contre la doctrinaire, Janson et Féron contre Frère et Bara, la nouvelle génération contre Fancienne. Il essaya en vain de s'opposer aux exigences insatiables des radicaux; ceux-ci lui firent comprendre enfin qu'il avait vieilli et n'était plus qu'un instrument inutile. Il nous suffira de reproduire l'appréciation symptomatique de M. Eugène Robert: « Il n'est plus possible aujourd'hui de voir en M. Frère autre chose qu'un ex-homme d'Etat déséquilibré par l'orgueil, mais dont la vétusté réclame des circonstances atténuantes. Et désormais, lorsque ce dictateur en disponibilité vomira contre le radicalisme ses imprécations coutumières, nous n'aurons qu'un indulgent sourire pour ses phénomènes d'une idiosyncrasie sénile » .
M. Frère avait des manières nobles et distinguées; mais son caractère absolu, susceptible, autoritaire, lui avait suscité de nombreux ennemis, même dans son parti. Fier de son talent, fort de son prestige passé, irascible par nature, il ne savait point supporter la contradiction.
M. Frère eut une longue carrière ministérielle et parlementaire. On peut lui reprocher de nombreuses fautes, mais
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surtout de n'avoir pas compris que sa politique devait fatalement engendrer le radicalisme qu'il réprouvait et le socialisme qu'il avait en horreur; d'avoir voulu introduire à tout prix, en 1879, la loi scolaire, prélude de luttes et de discordes sans fin, et enfin d'avoir rompu les rapports diplomatiques avec le Saint-Siège, contre toutes les règles de la justice et les vœux du pays. Il faut lui reconnaître toutefois des talents éminents. Ses harangues passionnées contre les catholiques finirent par impressionner le pays et lui donner la victoire. Très habile à grouper les faits, les menus détails, à les présenter sous des couleurs nouvelles, énergique dans l'attaque, il fut pendant de nombreuses années le principal soutien de la gauche parlementaire. Personne ne possédait plus que lui l'art d'exciter les passions, mais sa virulente éloquence trahissait trop souvent la colère ou l'orgueil froissé, ce qui diminuait de beaucoup l'impression produite sur l'auditoire. On ne sentait plus l'expression sincère que donne la conviction, mais la fougue de la passion et de la colère.
M. Bara naquit le 23 août 1835 à Tournai, d'une famille modeste, et fit ses études à l'aide d'une bourse fondée par le chapitre de Tournai pour l'instruction des enfants pauvres. Si le fait est exact, les bienfaiteurs de M. Bara n'eurent point à s'en réjouir. Le clergé belge n'eut jamais d'ennemi plus acharné : son talent, son éloquence, son activité furent employés à attaquer l'influence du clergé, à diminuer son autorité et son prestige, à supprimer ses ressources, à dénigrer ses actes et. ses intentions, à le perdre dans l'opinion publique. L'on ne s'explique point chez un homme cultivé et instruit des procédés aussi injustes et aussi mesquins ; d'autant plus que hors de ce terrain, il était afifable, poli.
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courtois, avec une certaine bonhomie qui agrémentait sa conversation. M. Bara appartenait à la franc-maçonnerie; comme homme politique il se trouva mêlé de bonne heure aux luttes des partis, et peut-être y a-t-il puisé ce fonds d'acrimonie et de rancœur que les défaites subies ne firent qu'augmenter.
Il fut ministre de la justice depuis le 12 novembre 1865 jusqu'au 2 juillet 1870; puis du 19 juin 1878 au 16 juin 1884. Il tomba avec le ministère Frère-Orban et sa chute fut saluée par le pays avec un « soulagement universel » , selon l'expression même d'un journal libéral. C'est après son arrivée au pouvoir que la politique s'infiltra dans la magistrature belge, le seul boulevard où l'influence malsaine des passions n'eût pas encore pénétré. De là la diminution du prestige et de l'indépendance des magistrats, ainsi que la défiance des citoyens envers un corps moral que l'on ne devrait jamais soupçonner d'être accessible aux menées politiques et de suivre d'autres règles que celles de la justice.
Ces remarques faites, l'on ne peut s'empêcher de reconnaître ses talents et sa culture intellectuelle. Il fut l'une des gloires de l'université de Bruxelles, l'un des avocats les plus renommés à la cour de cassation, l'un des meilleurs orateurs de la chambre belge. Sans doute il n'avait pas l'élégance et l'élévation de M, Frère, mais ses discours violents, passionnés, agressifs ne laissèrent point de produire une grande impression sur les foules que n'émeuvent point les belles conceptions trop peu à leur portée, mais qui^ se laissent toujours fasciner par une parole enflammée et impétueuse.