CH. XIV. - MON SÉJOUR À ROME
On attendait l'arrivée très prochaine d'un grand pèlerinage français que devait diriger le cardinal Langénieux; et le souverain Pontife, si soigneux en toutes choses, se préoccupait déjà du discours qu'il aurait à prononcer' à cette occasion. Il me dit en souriant : « Vous êtes-vous jamais occupé de la question sociale ? » . Je répondis que je ne l'avais point étudiée à loisir, mais que, comme c'était la grande question du jour, j'en avais naturellement une certaine connaissance, puisée dans les journaux, les brochures et les livres qui m'étaient tombés sous la main. « Cela va bien, rel^rit-il, écrivez-moi vos idées à ce sujet, et dans la prochaine audience nous verrons si elles peuvent fournir les éléments de mon discours. Je suis très occupé à ce moment, et je voudrais que vous m'aidiez un peu » .
Huit jours après, à l'audience accoutumée, je demandai au Saint-Père la permission de lire mon travail, et je fus très heureux de lui entendre dire à la fin de la lecture : « C'est précisément le discours que je désirais, vous m'avez rendu un vrai service. Je ne veux y ajouter qu'un mot sur la question romaine, mais j'y penserai moi même».
Après qu'on avait traité les affaires de la Secrétairerie, le Saint-Père aimait à parler de la politique du Saint-Siège, des différents projets qu'il avait en vue, des moyens de développer l'influence de la religion dans les divers pays. C'était là naturellement l'objet de ses conférences avec le cardinal Secrétaire d'Etat; mais il aimait à connaître aussi l'avis d'autres personnes. Je n'hésitai jamais, chaque fois que j'y fus invité, à manifester ma pensée en toute simplicité et sincérité, même quand elle était contraire à ses vues; et je dois dire que jamais je ne constatai chez lui un sentiment d'amour-propre, mais uniquement le désir de promouvoir le mieux possible les intérêts de l'Eglise et du
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Saint-Siège. Plusieurs fois il m'arriva de lui entendre dire : « Vous avez raison, vos réflexions sont justes ; ne pensons plus à ce projet » .
Cet échange d'idées ne lui était pas seulement agréable ; je crois qu'il lui était aussi très utile pour mieux traiter les affaires, d'autant plus qu'il se sentait parfois incliné à des conceptions ou des desseins hardis dans lesquels il entrait un peu trop de spéculation. La discussion lui servait à dépouiller son projet, si je peux m'exprimer ainsi, de ce qu'il pouvait contenir d'académique, à confronter, avec sa fine pénétration, ses idées avec celles des autres et à les compléter au besoin.
Les avis qu'il émettait sur la valeur de certains membres du Sacré Collège, et sur les oppositions qu'il rencontrait chez eux à propos des diverses points du gouvernement de l'Eglise, offriraient beaucoup de curiosité et d'intérêt. Il n'est point douteux que quelques cardinaux, ceux surtout qui avaient été élus par Pie IX, ne se soient montrés d'abord très froids envers certaines initiatives du Pontife, qu'ils considéraient comme trop hardies ou s'écartant des usages traditionnels du Saint-Siège. La politique adoptée envers les gouvernements parut à certains d'entre eux, habitués aux nobles et généreuses protestations de Pie IX, trop faible, trop conciliante et de nature à provoquer l'étonnement et le découragement parmi les catholiques qui dans les dernières années du précédent pontificat s'étaient jetés avec tant d'ardeur dans de glorieux combats. Il nous suffira de rappeler l'incident du cardinal Pitra.
Ce savant et vénérable cardinal manifesta publiquement son sentiment d'une manière fort peu prudente. Dahs une lettre du 4 mai 1885, adressée à M. Brouwers, directeur du journal hollandais L'Amstelbode, il fit un grand éloge, d'ail-
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leurs très juste, du glorieux pontificat de Pie IX et ne trouva rien à dire de celui de Léon XIII, sous lequel au contraire l'on ne voyait plus, selon lui, que décadence, faiblesse, ruine enfin de toutes les espérances que l'on avait conçues sous le régime précédent. Suivaient d'autres phrases qui, bien qu'en termes voilés, ressemblaient beaucoup à une offense. Le cardinal Pitra dépassa certainement de beaucoup la mesure et fut désapprouvé par tous ses éminentissimes collègues ; il n'est pas moins vrai que plusieurs d'entre eux n'admettaient point la conduite politique de Léon XIII. Cette froideur, ce mécontentement même de ces membres du Sacré Collège ne détournèrent point l'auguste Pontife de ses projets si élevés, car il était trop persuadé que les circonstances toutes différentes exigeaient une autre tactique ; mais elles excitèrent parfois dans son âme un certain décourage ment, et souvent une profonde mélancolie que l'on pouvait facilement lire sur son visage.
Un jour parut l'Encyclique Rerum novarum, sur la condition sociale, document de premier ordre dans les con ditions actuelles de la société. Il sembla, et avec raison, à l'auguste Pontife que c'était faire œuvre de sage et prévoyante politique, digne des plus belles traditions de l'Eglise, que de faire connaître la vérité au milieu des revendications confuses et menaçantes, d'indiquer ce qu'il y avait de juste et de vrai, comme aussi ce qu'il pouvait y avoir de criminal et de révolutionnaire dans les prétentions des ouvriers. Il voulut surtout en signaler le grave danger, dont beaucoup contestaient même l'existence, mettant ainsi l'Eglise, maîtresse et directrice des peuples, à son glorieux poste d'avant garde, au commencement d'une transformation sociale et sans doute d'une nouvelle période historique.
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Chacun voit, en effet, que la société, après la concession du suffrage universel, la proclamation de toutes les libertés, le mouvement créé par l'industrie et le commerce, les grands rassemblements de population, se transforme rapidement.
Chacun voit que la démocratie lève sa tête altière et organise ses formidables forces, qui, si elles ne sont pas bien dirigées, se retourneront contre la religion et la société.
L'heure n'est plus où l'Eglise peut se borner à son rôle de gardienne du culte et de la tradition, et se renfermant dans ses sanctuaires, laisser aux gouvernements dégénérés la mission de protéger la foi; il faut au contraire que l'Eglise se rapproche du peuple pour le moraliser, qu'elle mette la religion au dessus des contingences politiques des partis, qu'elle renouvelle ses méthodes de combat et d'action, qu'elle adapte ses principes, toujours immuables, aux nouvelles conditions des temps, en dirigeant les courants nouveaux vers une vie plus large et plus sereine.
Trois jours après l'apparition de l'Encyclique, dans l'une des audiences accoutumées, je me permis d'exprimer mes félicitations, non point par une vaine courtisanerie que j'ai toujours détestée, mais par une intime et profonde conviction.
Le Saint-Père fut très heureux de cette approbation; puis, son visage se voilant de quelque tristesse, il me dit : « Hier matin le cardinal X. est venu me trouver ; il est resté plus d'une demi-heure dans mon bureau: eh bien! il ne m'a pas dit un seul mot de mon Encyclique ; il n'y a même pas fait allusion. Je sais que lui et quelques autres pensent que je n'aurais pas dû m'occuper de cette question, trop nouvelle, selon eux, trop moderne, trop scabreuse » . Puis il branla la tête, en disant: «Patience». J'essayai naturellement de le réconforter; je lui fis remarquer notamment que les actes vraiment importants étaient toujours accompagnés de con-
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tradictions, que d'ailleurs, l'Encyclique n'était que l'expression de la doctrine de l'Eglise, qu'elle correspondait à un vrai besoin social; aussi le Saint-Père ne tarderait-il pas à constater l'impression favorable et profonde qu'elle produirait dans toutes les nations.
En juillet 1891 je fus désigné pour la nonciature de Paris.