‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 38 sur 47 · CH. XIV. - MON SÉJOUR À ROME · texte numérisé non relu

CH. XIV. - MON SÉJOUR À ROME

m'honorait. Ces audiences ne duraient jamais moins d'une heure, et se prolongeaient souvent pendant une heure et demie et même deux heures. Sa Sainteté non seulement daignait écouter la relation des affaires courantes, mais Elle s'ouvrait souvent à moi dans l'intimité. Si je ne devais me rappeler toujours la parole de la Bible : « Secretum régis abscondere bonum est » , je pourrais révéler des choses très délicates que le Saint-Père me communiqua, se fiant à ma fiiélité et discrétion. L'auguste Pontife m'exprimait parfois sa pensée sur les personnages même les plus haut placés. L'impression qui m'est restée de ces conversations intimes, c'est que Léon XIII était exact appréciateur des qualités et des défauts de chacun, et qu'il avait les idées les plus justes sur la politique du Saint-Siège ainsi que sur les besoins et exigences des temps présents. Je restai souvent surpris qu'un homme de sa génération eût suivi avec tant de soin le cours des événements et possédât des idées et des vues en si parfaite harmonie avec son temps.

Les longues audiences que m'accorda le souverain Pontife, comme je l'ai dit plus haut, furent toujours empreintes d'une particulière bienveillance.

Une seule fois, cependant, il me témoigna un léger ressentiment, mais ce fut pour un motif plutôt flatteur pour moi. Voici à quelle occasion. Un jour, après m'avoir parlé longuement d'un de ses projets, il me dit avec une gracieuse familiarité : « J'espère bien que vous me prêterez tout votre concours » .

J'aurais voulu faire à ces paroles une réponse toute d'obéissance et de reconnaissance. Mais, en me rappellant de Belgique, le Saint-Père m'avait formellement promis de ne me conserver au Secrétariat des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires qu'une quinzaine de mois, après lesquels il m'aurait

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fait reprendre la carrière diplomatique à l'étranger. Il me sembla donc que Sa Sainteté, en me demandant ma coopération à ce projet dont l'exécution exigerait une longue darée, avait oublié sa promesse, puisqu'il y avait déjà plus de deux années que je me trouvais à Rome. Je crus opportun de le lui rappeler délicatement; je lui répondis donc que j'étais toujours prêt à mettre à sa disposition tout mon concours, mais que je ne pouvais lui dissimuler qu'il serait moins efficace peut-être qu'à l'étranger.

Le Saint-Père ne fut point content de cette réponse, et dans un premier mouvement irréfléchi d'humeur, frappant du poing sur la table, il me dit : « Vous voulez donc m'abandonner tous, et me laisser porter seul le poids des affaires ? » . J'éprouvai un vif déplaisir de l'avoir ainsi contrarié et, bien certainement, si j'avais pu prévoir l'impression qu'allaient produire mes paroles, je ne les aurais point proférées. Mais elles étaient dites, et je ne pouvais plus qu'en adoucir la teneur. Je répliquai avec calme que Sa Sainteté aurait eu raison de se plaindre si j'avais manifesté le désir de quitter son service; mais en lui demandant la faveur de le conti- • nuer de préférence à l'étranger, selon sa promesse, il ne me semblait pas que cela pût être interprété comme un manque de bonne volonté, au contraire ; et j'espérais bien que le Saint- Père qui connaissait mon dévouement illimité n'en aurait point douté. Je lui expliquai ensuite, avec une sincérité toute filiale, les motifs que le Saint-Père trouva plausibles, et son visage reprit sa bienveillante sérénité. Dans les audiences suivantes, il ne fut plus question de ce léger incident.

Un petit service que j'eus l'honneur de lui rendre quelques jours après, dissipa tout nuage, supposé qu'il en fût resté quelque trace dans nos rapports.

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