LIVRE PREMIER
Fkrrata, Mémoirex - Tom. I.
CHAPITEE PREMIER.
Mon adolescence.
Ecole communale de Gradoli. — Au collège des PP. Jésuites à Orvieto. — Une année à Gradoli. — Etudes littéraires et philosophiques au Séminaire de Montefiascone. — Mort de ma mère.
' Gradoli (du mot latin gradus, qui signifie montée) est un gros village de plus de deux mille habitants, situé sur les riantes collines qui dominent à l'occident le lac de Bolsena, tout près de la frontière toscane. Son territoire accidenté est situé entre celui des Grotte di Castro et celui de Capodimonte et présente l'aspect d'une gracieuse terrasse inclinée vers le lac. Deux beaux monuments font l'ornement de Gradoli: l'église collégiale de Sainte-Marie Madeleine et le palais des ducs Farnèse, anciens seigneurs et bienfaiteurs du pays.
C'est dans ce village que je suis né le 4 mars 1847, de Jean Baptiste et de Marie Antonuzi, et que j'ai été baptisé, sous le nom de Domenico.
Ma famille est originaire d'Orvieto, qu'elle quitta vers le milieu du dix-septième siècle, pour s'établir à Gradoli, comme en font foi les documents de la paroisse.
Mes parents étaient profondément honnêtes et chrétiens, et appréciés comme tels par tout le pays. Ils eurent huit enfants : deux s'envolèrent vers Dieu à l'aurore de la vie ;
les six autres, dont je suis le troisième, eurent dans le monde des destinées différentes. De mes frères et sœurs je n'aurai guère à parler dans ces mémoires : il me suffira de dire qu'ils ont tous fait leur chemin dans la vie d'une manière parfaitement digne et honorable.
Aucun fait particulier à signaler dans ma première adolescence. Je n'eus point d'autre école que l'unique école communale du village, tenue par le chanoine D. Domenico Collarini. Une fois, échappant à la vigilance de mes parents, il m'arriva de manquer la classe plusieurs jours de suite ; mais une forte correction qui me fut infligée par ma mère, me rappela au devoir, et je fus désormais d'une parfaite exactitude.
J'éprouvai de bonne heure un attrait particulier pour la vie simple et libre des champs ; jamais je n'ai ressenti d'émotions plus profondes que dans la contemplation des beautés de la nature. Les vastes et beaux horizons que l'on découvrait de nos collines, les parfums qui s'élevaient de nos pittoresques vallées, le reflet tremblant de la lune sur les eaux limpides du lac remplissaient mon âme d'une joie inexprimable. J'aimai de même d'un amour indéfinissable les cérémonies de l'Eglise, et le son de nos cloches, dont le suave écho résonne encore dans mon cœur. C'est à ces premières impressions que je dois sans doute l'attachement profond que j'eus toujours pour mon petit pays.
L'heure de la séparation arriva, hélas ! bien vite. A la fin de 1857 (j'avais alors dix ans), mes parents m'envoyèrent à Orvieto chez les Pères Jésuites. Bien que j'eusse été confié à l'excellente famille Leoncini, qui m'entoura toujours de soins affectueux, je fus d'abord profondément triste, et comme épouvanté de me trouver ainsi brusquement séparé de tout ce qui m'était cher. C'est à peine si je savais lire correctement.
CH. I. - MON ADOLESCENCE
Mon maître, le P. Michelini, s'en aperçut bien vite, et conseilla à mon père de me mettre pendant une année chez les Frères de la doctrine chrétienne ; mais un autre Jésuite, le P. Aredini, polonais, qui avait déjà connu mon frère François, assura à son collègue que j'aurais bien vite surmonté les petites difficultés du début. C'est ce qui arriva en eiïet : cinq mois plus tard, j'avais rejoint mes compagnons, et aux concours de fin d'année, j'eus les trois prix de ma classe. Ce^premier succès et le joyeux accueil que je trouvai dans ma famille, aux vacances d'automne, me donnèrent beaucoup de courage et d'entrain. Les années suivantes furent couronnées du même succès ; la troisième année des études de grammaire, j'obtins les cinq médailles d'argent offertes chaque année par le conseil municipal. Monseigneur Vespignani, éyêque d'Orvieto, qui me les épinglait sur la poitrine, me dit en souriant: «C'est très bien, mais vous êtes trop gourmand » . Pendant les vacances qui suivirent, il m'arriva un accident qui faillit me coûter la vie. Au cours d'une promenade à la campagne, mon cheval glissa si malencontreusement qu'il s'abattit sur moi de tout son poids ; j'eus la jambe cassée; heureusement j'en fus quitte avec quarante jours de lit.
J'eus en outre le vif déplaisir de voir se fermer le collège des PP. Jésuites, contraints de quitter Orvieto par les vicissitudes des temps. Je passai à Gradoli l'année 1860-1861, car le séminaire diocésain de Montefiascone avait été lui aussi fermé; mais j'étudiai très activement sous la direction de D. Giovanni Battista Polverini, si bien que l'année suivante, m'étant présenté au séminaire de Montefiascone, le plus renommé de l'Italie pour la littérature latine, je fus admis, après un court examen, dans la classe de rhétorique. Le séminaire avait alors comme professeur de rhé-
torique un latiniste distingué, D. Domenico Sartini, qui me témoigna toujours une particulière affection. Des classes de grammaire à la rhétorique, le saut était un peu brusque pour moi, mais grâce au ciel, j'obtins un bon classement à la fin de l'année, et l'année suivante, je remportai les premiers prix dans toutes les matières.
A cette époque je fus nommé chanoine surnuméraire de la collégiale de Gradoli, ma patrie. C'était une distinction plutôt honorifique que lucrative, puisque le canonicat rapportait à peine quarante écus par an, mais c'était surtout un lien qui déjà m'attachait en quelque manière à l'Eglise. J'avais alors environ 16 ans.
J'obtins, grâce à Dieu, le même succès dans les études philosophiques. Il me reste des quatre années que j'ai passées au séminaire de Montefiascone le plus cher et le plus agréable souvenir. Le système d'instruction et d'éducation qu'on y employait était simple mais efficace.
Les maîtres et les directeurs usaient envers les jeunes gens d'une grande affabilité, s'abstenaient, sauf nécessité, de toute punition rigoureuse, et s'efforçaient d'inculquer profondément dans les âmes les généreux sentiments du devoir et de l'honneur. Comme stimulant, ils pouvaient à bon droit citer l'exemple des hommes remarquables élevés dans ce séminaire, et dont les portraits, alignés dans un long corridor, semblaient rappeler leur passé glorieux et exciter leurs successeurs à ne point dégénérer.
La méthode des études présentait le même caractère de simplicité. La grammaire latine de Sartini, courte, mais très condensée, comptait à peine deux cents pages ; les préceptes de rhétorique étaient résumés en quelques tableaux. Nous n'avions guère, comme classiques, que trois ou quatre auteurs : Cornélius et les fables de Phèdre, mises en prose par
CH. I. - MON ADOLESCENCE
Sartini, pour les classes inférieures ; Cicéron, Virgile et Horace pour les humanités et la rhétorique. Plus tard, lorsque les jeunes gens avaient déjà formé leur style sur ces modèles, on leur donnait, pour enrichir leur bagage littéraire, du Tite-Live, du Salluste, du Térence, etc. Mais les écrits des classiques devaient être appris par cœur, et l'on faisait tous les jours des exercices de composition latine, soit en poésie, soit en prose. Avec une patience infatigable, le professeur examinait un à un .tous les travaux, le plus souvent en classe, et notait avec soin les qualités et les défauts de chacun. En résumé, peu de théorie et beaucoup d'exercices.
Encouragés par les supérieurs, les élèves les plus avancés s'exerçaient encore à composer des discours, des panégyriques, des poésies, dont on imprimait les meilleurs ; comme aussi à déclamer des drames, des tragédies et des comédies pour les jours du carnaval.
Pour que les pièces de théâtre pussent être représentées au séminaire, il fallait naturellement en supprimer les rôles de femmes et y faire des changements plus ou moins heureux. Je dus ainsi transformer deux drames et même une tragédie, ce dont mes maîtres me témoignèrent grande satisfaction, sans doute pour m'encourager. Je me rappelle aussi avoir composé plusieurs panégyriques de l'Assomption, pour la cathédrale, un discours latin sur la Passion de N. S., prononcé le vendredi saint dans l'église de Saint-Barthélémy; et aussi, en l'honneur des prédicateurs de la station de carême, plusieurs poésies qui reçurent les honneurs de l'impression.
J'eus un moment l'illusion, j'étais encore bien jeune, de posséder une certaine veine poétique, d'autant plus qu'en 1866 l'évêque, Mgr. Spoglia, me nomma président de l'aca-
demie littéraire du séminaire ; mais l'étude de sciences plus sévères et les soucis d'aifaires plus importantes et plus arides m'ont depuis lors fait perdre cette illusion.
Je connus au séminaire de Montefiascone beaucoup de personnes qui me sont toujours restées très chères et m'ont aussi conservé leur sincère affection. Je nommerai avec plaisir et reconnaissance, parmi mes maîtres: Don Angelo Rossi, recteur du séminaire ', Don Alessandro Basili ^, Don Domenico Sartini, Don Vincenzo Argentini, littérateur élégant, modèle de modestie et d'affabilité. Parmi mes condisciples je dois une mention spéciale à Don Alessandro Volpini qui, appelé à Rome par Léon XIII, fut successivement Camérier Secret participant, Secrétaire des lettres latines, et Secrétaire des Brefs aux Princes. A un esprit élevé, large et pénétrant, il joignait un cœur noble et généreux. Connaissant à fond la langue latine, il savait en faire revivre la grâce, la majesté et la richesse; c'est en grande partie grâce à lui que les actes de Léon XIII firent, même sous le rapport littéraire, si belle figure dans le monde. Il mourut deux ou trois jours avant le Pontife, laissant d'unanimes regrets.
Les joies de ces belles années de ma jeunesse furent malheureusement troublées par le plus grand malheur qui pût m'arriver. Ce fut à cette époque que je perdis ma bonne
' Don Angelo Rossi, homme d'une exquise bonté et d'une remarquable science théologique, fut plus tard évêque de Poggio-Mirteto, puis de Civitavecchia et de Corneto-Tarquinia.
- Don Alessandro Basili avait lui aussi une très belle culture littéraire, et une grande science ecclésiastique. Il publia une excellente traduction du Psautier en vers italiens, différents discours latins d'une rare élégance, et un résumé de l'histoire de l'Eglise pendant les cinq premiers siècles, pour lequel il reçut une lettre élogieuse de Léon XIII. Le Saint Père l'admit en même temps parmi les Prélats de sa maison.
CH. I. - MON ADOLESCENCE 9
et sainte mère. Elle était encore jeune, n'ayant que 42 ans, et commençait à peine à cueillir les premiers fruits des soins inlassables qu'elle avait apportés à l'éducation de ses enfants. Atteinte d'une grave et pénible maladie, elle demanda à me revoir une dernière fois, et les supérieurs du séminaire me permirent de partir immédiatement pour Gradoli. Je la trouvai très mal, incapable de prononcer aucune parole ; mais son regard affectueux et mélancolique exprimait en même temps la consolation que lui procurait ma présence, l'angoisse de la dernière séparation et la résignation humble et calme à la volonté- de Dieu.
A la vue de ma mère adorée, que j'avais laissée pleine de vie, et que je retrouvais maintenant mourante, je sentis mon cœur se briser. Muet de douleur, je sortis de la chambre et je m'évanouis. Mais, grâce au ciel, après quelques jours d'angoisse, l'état de la chère malade s'améliora et nos cœurs se rouvrirent à l'espérance. Elle entra enfin en convalescence : je ne saurais redire les effusions d'amour et les marques de tendresse qu'échangèrent alors notre bonne mère et ses enfants. C'était comme un nouveau sourire du ciel, comme une chère vision qui daignait réapparaître.
Je rentrai au séminaire rempli de joie, persuadé que le mal avait complètement disparu. Mais hélas, deux mois après, le recteur du séminaire m'appelait dans sa chambre et avec de grandes et charitables précautions, me faisait comprendre que ma pauvre mère avait cessé de vivre.
De ce jour je ressentis dans mon cœur un vide profond que ne réussirent à combler ni mes succès dans les études, ni les honneurs, ni les dignités dont je fus revêtu. Ma mère, la dépositaire de toutes mes confidences, l'inspiratrice de mes bons sentiments, n'était plus là pour me soutenir, pour m'encourager, pour me dire une de ces paroles justes et saintes
<Xui sont lumière pour l'intelligence et baume pour le cœur et que Dieu seul sait placer sur les lèvres des mères.
Le lecteur comprendrait mieux ma douleur, et y compatirait, j'en suis sûr, davantage, s'il connaissait les grandes qualités de celle qui m'avait donné le jour et qui disparaissait ainsi dans un âge si peu avancé. Ce n'est pas, qu'on veuille bien le croire, le seul amour filial qui me fait parier ainsi. Elle était entourée de cette estime, de cette affection unanime, que peut seule inspirer et imposer la vertu solide, aimable et modeste.
Elle avait une intelligence très juste et très sûre : même dans les affaires les plus importantes de la famille, mon père n'eut jamais de conseiller plus éclairé. Très soucieuse de l'éducation de ses fils, elle voulut qu'ils fussent envoyés au dehors pour recevoir une culture intellectuelle sérieuse, convaincue que l'homme ne vaut que par les dons et les ornements de l'esprit et du cœur. Mais ce qu'elle estimait le plus en eux, c'était la probité, la franchise du caractère et la crainte de Dieu; elle était pour eux un continuel exemple par l'exercice des vertus les plus choisies et par la pratique assidue de la religion.
Sur pied dès l'aurore, elle se rendait tous les matins à l'église, même au cœur de l'hiver, pour entendre la messe. Au milieu de ses occupations, elle élevait fréquemment son esprit vers Dieu par des invocations ou de courtes prières, et terminait le plus souvent la journée par une visite au Saint-Sacrement.
S'il m'était permis d'ajouter à ce que je viens de dire quelques détails sur la physionomie de ma mère, je trouverais matière à une description bien douce pour mon cœur ; chez elle la bonté de l'âme rayonnait pour ainsi dire au dehors. Les lignes du visage étaient très pures ; le front
en. I. - MON ADOI-ESCENCB 11
large et serein, les yeux vifs, noirs, riants ; l'expression générale douce, aimable, sympathique. Un illustre peintre de Rome, M. Cochetti, étant venu un jour à Gradoli et l'ayant aperçue sans la connaître, s'écria : « Quelle belle personne ! » . Mais n'insistons pas sur ce qui n'est que beauté périssable. Tout le monde à Gradoli regretta la perte prématurée de cette femme vertueuse, et partagea la légitime douleur de la famille, de ses enfants, si jeunes encore, qui en perdant une mère si parfaite, avaient vu disparaître leur plus cher bonheur.
CHAPITEE II.
Etudes et premières occupations à Rome.
Etudes de théologie à Rome, à la Sapience et cours supérieur de Philosophie (1867-1871). — J'embrasse définitivement la carrière ecclésiastique. — Ma première messe à Gradoli. — Etudes de droit canonique et civil (1871-73). — Pratique du droit canonique près de la S. Congrégation du Concile (1872-76). — Secrétaire particulier du cardinal Martinelli. — Divers travaux entrepris comme procureur près de la Congrégation des Rites. — Professeur de droit canonique au Séminaire Romain en 1876 et en 1877. — Professeur au Collège Urbain de la Propagande. — En avril 1877 je suis adjoint à la Secrétairerie des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires.
Au milieu de l'année scolaire 18G6, certains désordres, provoqués par l'effervescence de quelques étudiants et auxquels on attacha beaucoup trop d'importance, se produisirent au séminaire de Montefiascone. Craignant de voir ces troubles se reproduire, comme on l'annonçait, mon père crut opportun de me rappeler dans la famille. J'éprouvai une grande tristesse d'abandonner ainsi, après quatre années, une maison qui m'était déjà chère à tant de titres, et où j'espérais pouvoir achever le cours complet de théologie, que j'avais commencé cette année même. Mon père résolut de m'envoyer à Rome pour continuer et achever mes études, et cette décision tempéra beaucoup mon regret d'avoir quitté le séminaire de Montefiascone, Soit en raison de mes sentiments religieux, soit à cause des souvenirs historiques de Rome, habiter la Ville éternelle était pour moi un idéal.
J'y arrivai en novembre 1867, et me fis inscrire comme étudiant de théologie à l'Université Romaine, communément appelée la « Sapience » . Pendant les deux premiers mois, je vécus en touriste plutôt qu'en étudiant, parcourant la belle et grande ville dans tous les sens, visitant ses monuments, admirant ses beautés, contemplant ses gigantesques ruines. L'impression qu'elle produisait sur moi devenait de jour en jour plus profonde à mesure que j'en étudiais et en comprenais les différentes parties ; et souvent je me suis dit que la réponse de l'illustre peintre français, le Poussin, bien qu'emphatique, ne manquait point de fondement. Un étranger lui demandant un jour un souvenir de Rome : « Baissezvous, lui dit-il, et ramassez un peu de cette poussière : c'est la poussière du monde ».
J'ai toujours considéré comme une bonne fortune pour moi d'être arrivé à Rome quelques années avant les événements de septembre 1870 ; car si les transformations accomplies dans la suite apportèrent de grands et incontestables avantages matériels, elles enlevèrent à Rome cet ensemble harmonieux et imposant qui en faisait une cité antique, vénérable, unique au monde. La Rome papale, qui avait inspiré aux grands artistes. Bramante, Bernini, Pinturicchio, Raphaël, Michel-Ange, des créations sévères, mais sublimes, a été comme submergée dans ces amas de maisons bâties par la spéculation, monotones et souvent sans goût. A la Rome inspiratrice des grandes pensées, si favorable à l'élévation et au calme de l'esprit, à la Rome du mystérieux silence, qui laissait mieux entendre, selon la parole d'un illustre français, les voix lointaines du temps, a succédé la Rome des affaires et du bruit.
Pour en revenir aux études théologiques, il m'est agréable de rappeler qu'on les accomplissait alors très sérieu-
sèment à l'Université de la Sapience. Les professeurs étaient des plus estimables pour leur science ', et la tranquillité qui régnait partout, grâce à la rigoureuse discipline maintenue par le R. P. Murra Servite, permettait aux jeunes gens de se livrer avec le recueillement nécessaire à leurs études respectives.
Là aussi je m'adonnai au travail avec entrain, et j'obtins pendant les quatre années du cours les premiers prix, et enfin le doctorat ad honorem, qui valait au lauréat, deux médailles d'or et une pension viagère de trente écus.
Pendant la troisième année de théologie, je crus opportun de suivre, en outre, le cours supérieur de philosophie de D. Giuseppe Pecci, frère de Léon XIII, plus tard cardinal. J'obtins également le premier prix en cette faculté, c'est à dire deux médailles d'or et le doctorat. Ce prix, établi cette année même, pour l'encouragement des jeunes gens, était accordé après un travail écrit et un examen oral passé devant le Collège de Philosophie au complet.
Ce concours terminé, je revins aussitôt me reposer dans ma famille ; car l'étude et les chaleurs excessives de Rome avaient affaibli ma santé. Un mois après eut lieu la distribution solennelle des prix, présidée par le cardinal Antonelli, Secrétaire d'Etat. Entendant proclamer mon nom le premier dans la Faculté de Théologie, et dans celle de Philosophie supérieure, il témoigna le désir de me connaître ; mais j'étais à Gradoli : et certains me dirent que j'avais laissé échapper une belle occasion pour mon avenir.
C'est à Rome, à la fin de la première année du cours de théologie, que je me décidai à embrasser définitivement
' Parmi eux, se trouvait alors le futur cardinal Martinelli.
l'état ecclésiastique, suivant en cela, par dessus tout, les conseils de D. Basili, prêtre de la Mission, qui était alors mon confesseur. Ce savant et pieux religieux m'aida à surmonter les hésitations bien naturelles en présence des graves responsabilités et devoirs inhérents à la dignité du sacerdoce.
La carrière ecclésiastique ne présentait certes pas à cette époque beaucoup d'attraits du point de vue humain. Des amis m'indiquèrent des carrières plus tranquilles et plus lucratives : mais, grâce à Dieu, je demeurai ferme dans ma vocation. Après avoir reçu, avec les intervalles voulus, les deux premiers ordres majeurs, et obtenu une dispense d'âge pour la prêtrise, j'eus le bonheur de célébrer ma première messe à Gradoli le 8 octobre 1869, octave de la fête du Rosaire '.
De retour à Rome après les vacances d'automne, j'entrepris l'étude du droit canonique et civil au collège de Saint-Apollinaire, et obtins au bout de deux ans le doctorat à l'unanimité des suffrages. Je commençai ensuite la pratique du droit civil auprès de l'illustre avocat Guido Marinelli, et celle du droit canonique au Studio de la S. Congrégation du Concile ^.
1 Parmi les nombreux amis qui me firent l'honneur d'assister à la cérémonie de ce jour, je rappellerai avec reconnaissance l'éminent professeur Angelo Rossi, le futur évêque de Civitavecchia et de Corneto, le savant professeur Ciasca, augustinien, élevé en 1899 à la dignité cardinalice, Mgr. Girolamo Bruscalupi, alors Vicaire capitulaire de Soana et Pitigliano, Mgr. Stanislao Gentili, différents membres de la respectable famille Pacelli, originaire d'Onano, parmi lesquels M. Felice qui vécut plus d'un siècle, etc.
2 Le Sous-Secrétaire de cette Congrégation était alors Mgr. Angelo Lucidi, natif de Grotte di Castro, non loin de Gradoli, savant canoniste et auteur de l'ouvrage très estimé : De Visitatione Sacrorum Liminmn. Il me témoigna toujours une bienveillance spéciale, et me manifesta même le désir de m'associer à une seconde édition de ses œuvres. Mais Dieu en décida autrement, en le rappelant à Lui quelque temps après.
Mgr. Focaccetti, évêque de Montefiascone, insistait vivement pour me faire revenir dans le diocèse, m'ofFrant dans son séminaire une chaire de théologie ou de philosophie, à mon choix.
Cette proposition, je l'avoue, ne me souriait guère ; aussi fis-je tout mon possible pour la décliner.
Le cardinal Prosper Caterini, Préfet de la S. Congrégation du Concile, me chargea alors de continuer l'index des décisions de cette Congrégation. Je me mis de bon cœur à ce travail, mais je ne pus en achever que deux volumes, ayant été appelé à d'autres occupations, comme je le dirai par la suite.
L'éminent cardinal Caterini, le seul que je fréquentais à Rome, était né à Onano, gros village peu distant de Gradoli. Travailleur infatigable, simple et affable de manières, il vivait absorbé dans ses occupations. Dans les postes qu'il avait occupés précédemment comme Secrétaire de la S. Congrégation des Etudes, Auditeur de Sa Sainteté et Assesseur du Saint-Office, il avait donné des preuves éclatantes de son activité et de sa profonde science canonique. Plusieurs de ses travaux sur des matières controversées avaient été grandement appréciés. Par un effet de sa spéciale bienveillance, il s'intéressa vivement au progrès de mes études. Il voulut même m'admettre à discuter avec lui, chaque mois, les affaires proposées au jugement des cardinaux, me faisant connaître clairement son opinion et les raisons canoniques sur lesquelles il s'appuyait. Ce fut là pour moi un excellent exercice.
En 1873, le 22 décembre, l'un de mes anciens professeurs à l'Université de Rome, D. Tommaso Martinelli, des Ermites de Saint-Augustin, fut revêtu de la pourpre cardinalice, et par un effet de sa bienveillance, me pria d'être son secré-
taire et son auditeur. Cette fonction ne me prenait guère plus d'une heure par jour, car l'éminent cardinal était aussi laborieux que savant. Les rapports intimes que- j'eus avec lui me révélèrent encore davantage sa belle âme. La dignité cardinalice n'altéra ni son humilité, ni son austérité religieuse. Sans manquer jamais à aucun devoir de son rang, il vivait tout absorbé en Dieu dans la méditation et la prière, et fréquentait le choeur avec la plus grande exactitude comme les autres religieux Augustiniens Irlandais, avec lesquels il habitait à S. Maria in Pusterola. Cette conversation continuelle avec Dieu lui inspirait une bonté et une douceur toujours égales, et jamais il ne m'arriva de surprendre sur ses lèvres une parole peu charitable à l'adresse de qui que ce soit. Quatre années durant, je fréquentai cet éminent prélat qui me traita toujours avec la bonté et l'affection qu'il m'avait témoignées quand il était mon maître ; et lorsqu'il me fallut me séparer de lui, parce que le Saint-Père m'appelait à une autre charge, il m'en témoigna un vif chagrin, sans toutefois rien me retirer de son ancienne bienveillance. Il avait l'intention, dont il me fit part alors, de me faire nommer sous-secrétaire de la S. Congrégation des Etudes, dont il était Préfet.
Le souvenir qui m'est toujours resté de ce digne et vénérable cardinal est celui d'un homme doué des plus aimables et des plus précieuses qualités; et quand plus tard, en 1888, j'appris sa mort prématurée, j'en ressentis une sincère et profonde douleur, que put seule tempérer la pensée d'avoir au ciel un protecteur de plus.
Cette période de ma vie, qui va de 1872 au mois d'avril 1877, époque où j'entrai au service du Saint-Siège, fut en somme la période préparatoire de mon avenir. J'ignorais
Fkkrata, Mémoire» - Toni. I. ^
alors quels étaient les desseins de la Providence à mon égard ; je n'avais pas d'autre préoccupation que de me procurer par mon travail une honnête situation à Rome; je dis: par mon travail, car j'ai toujours eu l'intention bien arrêtée de ne jamais quémander de faveur. Je commençai à m'occuper de certaines causes canoniques qui me furent confiées ; en même temps, en prévision de l'avenir, je me mis à exercer la profession d'avocat pour les causes des Saints, après avoir fait rapidement l'apprentissage nécessaire. Le chanoine Don Luigi Lauri, qui fut plus tard Promoteur de la Foi, me donna d'excellents conseils ; et Mgr. Domenico Bartolini, Secrétaire de la S. Congrégation des Rites, depuis cardinal, me nomma Procureur par rescrit du 14 janvier 1874, me dispensant de tout examen, sur le seul témoignage de mes études.
Le P. Bernardino de Grotte di Castro, Postulateur général des Mineurs Observantins, me confia immédiatement une première affaire, la réponse aux objections à l'introduction de la cause du serviteur de Dieu, Simon Philippovich. Mineur Observantin né en Bosnie et mort en odeur de sainteté au couvent de Ripatrausone. Mon travail plut à Mgr. Lauri qui me dit qu'après avoir d'abord douté du succès de la cause, il la regardait désormais comme gagnée ; et les cardinaux de la Congrégation eurent la bonté de m'exprimer leur satisfaction par l'organe du Promoteur de la Foi, Mgr. Lorenzo Salvati.
D'autres travaux du même genre suivirent ; tels l'Information pour l'introduction de la cause de la Mère Barat, fondatrice de l'Institut des Dames du Sacré-Cœur, et la défense pour l'héroïcité des vertus du Vén. Benoît de Poggibonsi, Mineur Observantin. Mais le travail le plus important et qui me coûta le plus de fatigue fut l'étude sur le projet de
faire déclarer Docteur de l'Eglise saint Bernardin de Sienne, le grand propagateur de la dévotion au nom adorable de Jésus. Les Mineurs Observantins, à la suite d'une décision de leur chapitre général, avaient présenté cette demande à la S. Congrégation des Rites; mais quand parurent les graves et nombreuses objections du Promoteur de la Foi, ils hésitèrent et attendirent. Cela durait depuis dix ans. Ils comprirent qu'il n'était guère honorable pour l'Ordre de rester dans cette attitude, et un jour leur postulateur me demanda de vouloir bien me charger de la réponse. Il ajouta, en toute franchise, qu'étant données les dispositions de la Congrégation, peu favorable à la proclamation d'un nouveau docteur après saint Alphonse de Liguori et saint François de Sales, il n'était guère probable qu'on pût obtenir ce titre pour saint Bernardin; ils voulaient du moins défendre ses écrits contre les attaques formulées par le Promoteur. J'acceptai, et après une étude assez laborieuse, je remis ma défense à l'impression. Les Mineurs Observantins furent pleinement satisfaits de ce travail de plus de trois cents pages ', et le Promoteur luimême me dit, dans l'intimité, que ses objections avaient été complètement résolues. Mais, pour que la S. Congrégation décerne à un Saint le titre de Docteur, il ne suffit pas que la doctrine soit reconnue comme exempte d'erreurs, il faut qu'elle soit éminente sous tous les rapports ; c'est pourquoi les religieux s'abstinrent de provoquer sur leur demande un jugement définitif, préférant laisser la cause en suspens et se contentant du résultat obtenu.
A la profession d'avocat vinrent bientôt s'ajouter d'autres occupations très honorables pour moi. Le 30 avril 1870,
* L'imprimeur a malheureusement brouillé plusieurs mots.
S. Em. le cardinal Patrizi, Vicaire général de Sa Sainteté, sur la proposition de mes anciens maîtres, Baccelli, Santi, De Angelis et Fausti, daigna me nommer professeur académique au Séminaire Pontifical Romain, pour la chaire de droit canonique. Le professeur académique doit remplacer le professeur titulaire absent ou empêché, et est ordinairement appelé à occuper la première chaire vacante.
Peu de temps après, Mgr. Agnozzi, Secrétaire de la S. Congrégation de la Propagande, m'informait, par un billet du 3 février 1877, que les cardinaux de cette Congrégation avaient daigné me nommer professeur académique du Collège de la Propagande pour les chaires d'Ecriture sainte, d'Histoire ecclésiastique, de Droit canonique et de Théologie sacramentaire.
Je fus très sensible à ces deux témoignages d'estime qui m'arrivaient presque en même temps, mais j'eus rarement l'occasion d'exercer mon office de professeur académique, car je fus appelé bien vite à d'autres occupations. Je me souviens seulement d'avoir remplacé pendant un mois environ, au cours de théologie de la Propagande, le professeur Tuzzi, retenu par la maladie. Pour ne point empiéter sur les leçons du titulaire, je développai quelques thèses sur les Anges. Les jeunes gens goûtèrent vraisemblablement beaucoup cette matière, car même après la guérison du professeur, ils me demandèrent de compléter le traité commencé, et je continuai d'occuper la chaire pendant quelques jours.
Dans les dispositions de la Providence, les occupations d'avocat et de professeur ne devaient pourtant être pour moi qu'une simple et rapide expérience. Pour le moment, je l'affirme en toute sincérité, j'étais satisfait de ma condition qui n'était point sans honneur, et qui m'assurait les moyens largement suffisants pour vivre avec une certaine liberté et
une indépendance à laquelle j'ai toujours attaché le plus grand prix. Mais la Providence en avait disposé autrement, comme le lecteur pourra s'en convaincre par le petit récit suivant.
En 1877, au mois de février, si je ne me trompe, le cardinal Caterini me fit dire qu'il désirait me parler. Je me rendis chez lui et le trouvai à sa table de travail. Après que nous eûmes échangé quelques paroles, son visage prit une expression plus gracieuse encore et plus affable que de coutume, plus il me dit en toute simplicité ; « Je connais la ligne de conduite que vous avez suivie à Rome depuis plusieurs années, ainsi que vos succès dans vos études et le grand désir que vous avez de travailler. De mon côté je sens diminuer mes forces ; je suis vieux et je ne puis plus m'occuper comme je le voudrais. Il me faut des bras jeunes, fidèles et robustes. Voici mon projet : J'ai déjà obtenu pour Secrétaire de la Congrégation du Concile Mgr. Isidore Verga, et j'ai décidé de vous demander comme sous-secrétaire. Cela vous va-t-il ? » . La proposition était par elle-même très honorable, puis le cardinal, qui était quasi mon compatriote, la faisait avec une telle grâce, un tel abandon paternel, qu'il ne m'était pas possible de la refuser sans le froisser. Je répondis donc en le remerciant beaucoup de cette nouvelle marque d'estime et de bienveillance, et me. mis entièrement à sa disposition.
A l'audience du lendemain, le cardinal demanda instamment au Saint-Père Pie IX, de me confier cette charge, faisant un éloge très flatteur de mes études et de ma vie sacerdotale. L'auguste Pontife l'écouta avec attention, et ne lui fit qu'une légère observation concernant mon jeune âge, ajoutant d'ailleurs lui-même que c'est un défaut dont on se corrige tous les jours. Il se réserva toutefois d'y réfléchir.
Le cardinal, que je vis le lendemain, escomptait avec pleine confiance, presque avec certitude, le résultat de sa demande ; mais le retard apporté à la nomination et la nouvelle que plusieurs candidats, protégés par de puissants personnages, s'employaient activement à obtenir cet emploi, vinrent diminuer les probabilités et les espérances. Le cardinal Caterini, qui était tenace dans ses desseins, recommença dans l'audience suivante à plaider ma cause ; mais le Saint-Père lui annonça, en termes délicats, qu'il avait nommé Mgr. Cataldo Caprara, plus âgé que moi de plusieurs années.
Ainsi se termina ce petit incident ; je puis le dire en toute sincérité, je n'en éprouvai aucun regret, car la situation où je me trouvais déjà, valait tout autant à mes yeux. Mais dans les desseins de la Providence ce premier incident allait en faire naître un second qui, celui-là, devait fixer mon avenir.
Au moment même oii le cardinal Caterini sortait de l'audience pontificale un peu mortifié de voir échouer son projet, Mgr. Wladimir Czacki, alors Secrétaire de la S. Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, entrait chez le Pape pour son audience habituelle. Pie IX aimait beaucoup cet éminent prélat dont il appréciait le talent, l'érudition et le filial attachement au Saint-Siège ; il l'accueillait donc toujours avec une affectueuse et paternelle bonté. Ce jour-là, dès son entrée, il commença par lui dire (c'est Mgr. Czacki lui-même qui me l'a plusieurs fois raconté): « Avez-vous rencontré le bon vieux cardinal Caterini qui vient de sortir d'ici ? Il m'avait proposé pour sous-secrétaire du Concile un jeune prêtre, nommé Ferrata ; mais pour diverses raisons je n'ai pu le lui accorder, et je me suis aperçu que cela lui a fait beaucoup de peine. J'en ai du regret, et je crains même, ajouta-t-il en souriant, d'avoir
commis quelque injustice, car ce jeune prêtre avait de meilleurs attestations que tous les autres candidats ». Mgr. Czacki, qui m'avait vu quelquefois chez le cardinal Martinelli, répondit aussitôt que les choses pouvaient s'arranger facilement si le Pape le voulait. « Et comment cela ? » , demanda Pie IX. « En donnant ce jeune homme, répliqua Mgr. Czacki, à la Secrétairerie des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, où il pourra rendre d'utiles services, pour le moment comme employé subalterne, plus tard comme sous-secrétaire, quand il plaira à Votre Sainteté de promouvoir Mgr. Angelo Trinchieri ». Le Saint-Père approuva l'idée, et ma nomination fut décidée en principe.
Je reçus en effet le 27 avril 1877 le billet qui me nommait adjoint ou minutante à la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires. Le lendemain, je fus reçu par Pie IX qui m'accueillit avec son habituelle bonté. Jouant sur mon nom (Ferra ta), il me dit en souriant que dans les environs de Rome, il y avait une image de la Vierge dite de la Ferratella, qui lui rappellerait mon nom à l'avenir. Il m'exhorta ensuite à travailler avec dévoument pour le Saint- Siège, et ajouta que je pouvais compter sur sa bienveillance. Le même jour, je fus conduit à la Secrétairerie, où je pris possession de mon office, et trouvai auprès de tout le personnel un gracieux accueil. J'avais alors exactement trente ans.
Ces nouvelles fonctions me contraignirent d'abandonner toutes mes anciennes occupations, comme aussi mes fonctions de secrétaire et d'auditeur près du cardinal Martinelli. Il me revient à la mémoire une petite anecdote qui semble fournir un autre indice des desseins de la Providence sur ma carrière future. Le jour où, à mon grand regret, je quittai le service du cardinal, celui-ci rencontra en promenade son
éminentissime collègue Joachim Pecci, qui devait l'année suivante (1878) être élevé au suprême Pontificat. Le bon cardinal Martinelli avait ce soir-là l'air un peu mélancolique ; il dit en toute simplicité qu'il était chagrin d'avoir perdu son secrétaire, son ancien élève, qui venait d'être nommé à un poste de la Secrétairerie des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires. Il ajouta des éloges que, je m'abstiens de répéter, et qui étaient uniquement inspirés par sa bonté. Le cardinal Pecci lui fit observer, pour le réconforter, qu'il devait plutôt se réjouir, puisque c'était un honneur et une consolation pour l'ancien maître d'avoir ainsi donné au Saint-Siège un jeune homme de grande espérance.
Cette anecdote me fut racontée par Léon XIII lui-même, lorsque je fus admis pour la première fois en son auguste présence. Le Saint-Père termina gracieusement le récit en disant: «D'où vous comprenez que nous vous connaissions déjà avant de vous avoir vu, et que nos informations venaient d'excellente source ».
CHAPITEE III.
A la Secrétairerie de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires.
Quelques détails sur cette Congrégation. — Mgr. Czacki. — L'oppression de la Pologne : Protestation de Pie IX. — Préparation du futur Conclave. — Mort de Pie IX. — Léon XIII est élevé au souverain Pontificat. — Mgr. Franchi Secrétaire d'Etat. — Mgr. Czacki Nonce à Paris. — Je suis nommé son Auditeur.
La Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, instituée au commencement du dix-neuvième siècle, n'est pas très connue du public, pour cette raison entre autres que ceux qui en font partie sont obligés au secret. C'est à elle cependant que viennent aboutir les affaires les plus graves et les plus délicates du Saint-Siège, concernant la situation politico-religieuse de toutes les nations. Les rapports entre le Saint-Siège et les gouvernements, ainsi que les nombreuses difficultés auxquelles ils donnent lieu, les négociations concernant les concordats, les biens ecclésiastiques, les lois hostiles à la liberté et aux droits de l'Eglise, en un mot tout ce qui constitue les points de contact et de séparation entre les deux pouvoirs, est l'objet des études, de la vigilance, et des travaux de cette Congrégation.
Ses archives renferment de savantes consultations de théologiens et de canonistes, les avis d'éminents cardinaux sur des matières ardues et complexes, d'importants rapports
des Nonces, des notes et dépêches d'illustres Secrétaires d'Etat ou de Secrétaires de la Congrégation, comme Con- .salvi, Pacca, Capaccini, Vizzardelli ; en résumé, un véritable trésor de documents.
Le personnel de la Secrétairerie se compose, outre le Secrétaire et le Sous-Secréfcaire, d'un certain nombre d'attachés ou « minutanti » et de quelques Copistes. Les jeunes gens, qui veulent entrer dans la carrière diplomatique, et spécialement ceux de l'Académie des nobles ecclésiastiques, .sont admis à faire un stage dans cette Secrétairerie, sous le vocable d'apprentis.
La Congrégation comprend plusieurs cardinaux (parmi lesquels le Secrétaire d'Etat), qui sont appelés à examiner les questions de plus grande importance, à émettre leur avis, qui est ensuite soumis au jugement suprême du Pape.
Le Secrétaire de cette Congrégation était alors, comme je l'ai dit, Mgr. Wladimir Czacki, homme des plus estimables par l'esprit et par le cœur, qui joignait à la finesse slave la prudence et l'habilité du prélat romain. Qu'il me soit permis de dire quelques mots de ce personnage distingué, qui fut plusieurs années mon supérieur et mon mentor, et auquel j'eus l'honneur de succéder plus tard dans les fonctions de Secrétaire de cette Congrégation, et dans celles de Nonce apostolique en France. C'est un agréable devoir et une consolation d'honorer la mémoire de ceux qui ont été dans la vie d'objet de notre vénération et de notre amour.
Mgr. Czacki, né à Porich, en Pologne, le 16 avril 1834, d'une ancienne et illustre famille, avait reçu une éducation choisie et profondément chrétienne. Il fut contraint de bonne heure, à cause de sa constitution chétive et délicate, d'abandonner le rude climat de la Pologne, et de vivre, partie en
Italie, partie en France. A Paris, au contact d'hommes distingués dans la littérature, la politique et les arts, il enrichit son esprit d'une belle et savante érudition, comme aussi d'une précoce expérience des hommes et des choses. A Rome, il apprit les grandes leçons de l'histoire et surtout la grandeur morale de la papauté, source de la civilisation chrétienne.
La princesse Sofia Odescalchi, sa tante, femme d'une rare piété et d'une instruction peu commune, le présenta de bonne heure à Pie IX qui, charmé de la brillante intelligence du jeune homme, l'invita à se rendre souvent près de lui et lui confia même quelques travaux. Connaissant son vif désir d'arriver au sacerdoce, malgré son peu de santé et spécialement une grande faiblesse des jambes. Pie IX, lui prédit que ces obstacles disparaîtraient et qu'il rendrait un jour de bons services au Saint-Siège. Et il en fut ainsi. Wladimir Czacki put enfin célébrer sa première messe, l'idéal suprême de sa vie, comme il disait; en même temps il commença à consacrer son temps et son zèle au service de son auguste Mécène. Pie IX se servit d'abord de lui pour sa correspondance particulière, puis il le nomma successivement Secrétaire de la S. Congrégation des Etudes, ensuite de celle, plus importante, des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires.
Dans ces différentes situations, le prélat se révéla homme éclairé, vigilant, infatigable. Tout en restant fidèle aux antiques et respectables traditions de ces organismes, il voulut en augmenter la puissance et la vigueur, et imprimer à l'expédition des affaires une plus grande rapidité, donnant luimême l'exemple d'une incomparable activité. Aidé par une excellente mémoire et une grande pénétration, habitué à juger les choses de haut, connaissçint admirablement le polonais et le français, et suffisamment le russe, l'anglais, l'allemand,
l'italien et le latin, il apportait au service du Saint-Siège un précieux trésor de connaissances et d'éléments d'action. A ne considérer en cet homme que les apparences extérieures, ses manières dégagées, la vivacité et la grâce de sa conversation, toute pétillante d'esprit, son appréciation claire et souvent humoristique des choses, des faits et des personnes, on aurait pu supposer de bonne foi que les qualités du gentilhomme, de l'aristocrate, de l'élégant causeur éclipsaient un peu celles du prêtre. Ce serait là une erreur. J'ai vécu sept ans dans son intimité, j'ai observé minutieusement tous ses actes, j'ai reçu ses confidences les plus délicates, et je puis dire, en toute sincérité, que j'ai rarement connu un prêtre plus pieux, plus fervent, plus irréprochable, plus dévoué au Saint-Siège, plus pénétré dans ses actions de vues nobles, saintes et surnaturelles, plus porté dans sa vie intérieure à la piété et au mysticisme. Et tous ceux qui l'ont approché rendent le meilleur témoignage à la puissance de son esprit, à la rectitude de sa volonté et à la loyauté et à la bonté de son cœur, qui ne connut jamais de fiel et fut toujours rempli de générosité non seulement pour ses amis, mais aussi pour ses adversaires.
J'employai les premières semaines qui suivirent mon entrée à la Secrétairerie à me mettre au courant des usages, des méthodes, des documents, du style, de tout ce qui constitue la spécialité de cette Congrégation. Mais Mgr. Czacki me chargea bientôt en particulier des affaires religieuses de Russie et de Pologne, suivant le système adopté à l'égard des autres minutanti, à chacun desquels il avait confié le soin spécial des affaires d'une nation. Cette répartition du travail en rendait l'exécution plus facile, et fixait mieux la responsa^ bilité de chacun. Cela n'empêchait pas toutefois que tous
ne fussent au courant de toutes les affaires, car à la réunion qui avait lieu deux fois par semaine, chacun faisait un rapport clair et bref sur les affaires qu'il avait étudiées, et recevait les avis de ses collègues, mais surtout ceux du Supérieur commun.
L'état de la religion en Russie présentait à cette époque une gravité exceptionnelle. Le Gouvernement Impérial, continuant son ancien programme, s'acharnait à entraîner les catholiques-unis du diocèse de Cholm à passer contre leur volonté à la religion schismatique. Les fonctionnaires gouvernementaux employaient des moyens d'une violence inouïe contre ces pauvres habitants, les condamnant à la bastonnade, à la prison, et même à l'exil, pour vaincre leur héroïque fermeté. On aurait pu se croire revenu aux premiers siècles de l'Eglise. Le premier à faire entendre la voix de la conscience opprimée fut un agent secret de l'Angleterre, qui observa sur place les procédés des autorités russes et en fit de nombreux rapports à son gouvernement. Ces rapports seraient sans doute restés longtemps secrets dans les archives de Londres ; mais les bonnes relations entre l'Angleterre et la Eussie ayant été troublées à cause de la guerre entre la Russie et la Turquie, ces pièces furent publiées, et leur publication provoqua un cri d'indignation dans tous les pays civilisés. Pie IX, au cœur généreux et intrépide, comprit que le chef et le père des fidèles ne pouvait se taire devant ces violences du Gouvernement Moscovite. Celuici, averti à temps par son représentant officieux, le prince Ouroussof, fit de pressantes instances pour que le souverain Pontife s'abstînt de toute protestation publique, et se servît plutôt de la voie diplomatique, promettant qu'on en tiendrait compte comme il le fallait. Le gouvernement russe craignait, en ce moment où la guerre avec la Turquie était
commencée, que la parole pontificale ne produisît parmi les catholiques de l'Empire une dangereuse irritation. De son côté, l'auguste Pontife, bien qu'il comprît la raison de cette tactique, ne jugea pas opportun de précipiter les choses, et de fournir à ce gouvernement prétexte de rejeter le moyen d'entente qu'il proposait.
On rédigea donc une note diplomatique dans laquelle on exposa les légitimes observations et récriminations sur les faits de Cholm, et sur d'autres actes abusifs du gouvernement à l'égard de l'Eglise catholique. Le prince Ouroussof, à qui cette note fut remise, la conserva pendant quelques jours, le temps nécessaire pour la communiquer à son gouvernement, puis la rendit à son Eminence le cardinal Simeoni, Secrétaire d'Etat, disant qu'il ne pouvait prendre sur lui la charge de la faire parvenir à destination. En ce moment la victoire commençait à sourire à l'armée russe, tenue jusque-là eu échec par les Turcs ; le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne se voyait plus dans la même nécessité d'user d'égards envers le Saint-Siège et les catholiques de l'Empire. Pie IX ressentit profondement l'insulte jointe à la fourberie ; bien que malade, et près de descendre dans la tombe, il retrouva toute son énergie ; après avoir renvoyé du Vatican le prince, instrument de l'outrage, il se retourna vers son maître, et dans l'indignation de sa majesté offensée, il stigmatisa « cet acte inquali fiable et sans précédents dans l'histoire de la diplomatie » (Circulaire du cardinal Simeoni, 20 octobre 1877), prenant le ciel et la terre à témoin des violences faites à ses fils innocents. Puis, en termes courageux et magnanimes, il réprouva l'oppression de la Pologne catholique, protestant ne pouvoir plus longtemps garder le silence, « car il répugnait trop à l'âme paternelle de Sa Sainteté d'abandonner dans les souffrances qui lui étaient imposées tout un peuple, uni-
CH. m. - A LA CONGE. DBS AFFAIRES EXTRAORDINAIRES 31
quement parce qu'il est malheureux et parce que les soidisant exigences de la politique moderne lui conseillaient de se désintéresser du sort des malheureux quand ceux-ci sont opprimés non par un petit Etat, mais par un gouvernement terrible et puissant » .
De cette façon le gouvernement russe entendit retentir dans le monde civilisé tout entier la protestation qu'il n'avait pas voulu recevoir sous la forme diplomatique, et l'Europe stupéfaite se demanda de combien de baïonnettes disposait celui qui osait tenir un tel langage au colosse moscovite.
Une autre affaire de grande importance pour les conditions intérieures de l'Eglise préoccupait tous les esprits à cette époque, à savoir la prochaine éventualité d'un conclave. Pie IX s'acheminait lentement vers la tombe, et sa disparition devait être doublement douloureuse pour l'Eglise: outre la perte d'un pontife vénéré et illustre, la situation nouvelle et anormale, créée par l'occupation de Rome, pouvait faire surgir des incidents graves et imprévus, et compromettre la liberté du conclave. Il convenait donc d'étudier sérieusement la question, de prévoir les diverses hypothèses, et de prendre à temps les dispositions opportunes pour ne point se laisser surprendre par les événements.
Mais qui oserait prendre l'initiative de conférer avec Pie IX sur cette question délicate, et lui demander les ordres nécessaires? Sans doute le saint Pontife était éminemment préoccupé des intérêts de l'Eglise ; cependant appeler son attention sur un sujet si étroitement lié à sa mort et au choix de son successeur n'était évidemment pas chose agréable ni facile pour personne.
Plusieurs cardinaux prièrent Mgr. Czacki de s'en charger, et l'éminent prélat accepta pour le bien de l'Eglise. Il ac-
complit sa mission avec tant de tact et de délicatesse que le vieux pontife non seulement ne lui en témoigna aucune froideur, mais n'en eut pour lui que plus d'estime. On constitua donc une commission de cardinaux, dont faisait partie le cardinal Pecci; Mgr. Czacki en fut le secrétaire. Cette commission tint un grand nombre de séances ; on y discuta minutieusement tous les cas, toutes les hypothèses, toutes les vicissitudes qui pouvaient se produire à propos du futur conclave. On prit des dispositions en conséquence : on modifia à cette fin diverses bulles anciennes et on en prépara de nouvelles plus appropriées aux circonstances. Mgr. Angelo Trinchieri et moi, après avoir prêté un serment spécial, primes une certaine part, naturellement secondaire, à ces travaux.
C'est auprès de Mgr. Czacki que j'eus l'honneur de connaître le cardinal Franchi, Préfet de la S. Congrégation de la Propagande, l'un des plus intelligents diplomates du Saint- Siège. Ces deux hommes, bien que de tempéraments très différents, étaient unis par les liens d'une sincère amitié et par une grande affinité d'idées. Doués tous deux d'une puissante intelligence et voyant les choses de haut, ils étaient convaincus qu'une ère nouvelle se levait pour l'Eglise, par suite des vastes transformations politiques et sociales qui s'étaient opérées ; ils pensaient que pour maintenir et accroître l'influence salutaire de la religion, il était nécessaire d'adopter de nouvelles méthodes, de nouveaux procédés, de nouveaux moyens d'actimi. Pie IX lui-même était de cet avis.
Mgr. Czacki lui demanda un jour s'il désirait que le futur Pape s'inspirât de sa politique. « Mon successeur, répondit-il, doit s'inspirer de mon attachement à l'Eglise et de mon désir de faire le bien ; quant au reste, tout a changé autour de moi: mon système et ma politique ont fait leur
temps, mais je suis trop vieux pour changer d'orientation : ce sera l'œuvre de mon successeur » . Ces paroles, qui furent répétées encore à d'autres personnes, honorent l'esprit et le cœur du vénérable Pontife.
En février 1878, Pie IX s'endormait dans le Seigneur, unanimement et profondément regretté : la catholicité tout entière ne pouvait oublier la suave bonté du Pontife qui, à l'exemple de l'Homme-Dieu, s'était montré le père aimant de tous. Son long et glorieux pontificat n'avait été qu'une alternative continuelle de consolations et d'amertumes, d'espérances et de désillusions, d'applaudissements et d'outrages. En répandant sur les hommes les trésors de sa charité et de sa paternelle douceur, il suscita dans la famille catholique de puissants courants de piété, de vie chrétienne, de profond dévouement au Siège Apostolique, consolidant partout cette unité, cette cohésion et cette harmonie qui font la grandeur et la force intérieure de l'Eglise. Deux dogmes avaient été providentiellement définis par lui : l'un, l'Immaculée Conception, d'une beauté mystique incomparable ; l'autre, l'Infaillibilité pontificale, d'une immense importance théologique et 'disciplinaire. Par eux, l'Eglise resplendissait dans toute la majesté de sa doctrine et de son autorité, et son vénérable Chef, à qui la persécution donnait une auréole qui augmentait la vénération et l'affectueux respect des fidèles, apparaissait de plus en plus comme la plus haute puissance morale de la terre, comme le véritable représentant de la Divinité.
Mais tandis qu'au sein de la grande famille catholique s'était produite cette belle et puissante union de toutes les forces qui lui assurait la paix, la tranquillité et une nouvelle germination d'œuvres saintes et fécondes, par contre, les attaques implacables contre la liberté de ses institutions,
Fkkkata, MéiiwirPti - Toin. I. «^
de ses principes salutaires et de ses ministres avaient continué à l'extérieur. En Suisse, en Allemagne, en Russie, en Piémont, en Autriche, les gouvernements, en lutte contre les catholiques et le Saint-Siège, s'efforçaient, par des lois oppressives des consciences, et même par des moyens violents, de supprimer toute l'énergie, toute l'action bienfaisante de l'Eglise.
C'est dans ces pénibles conjonctures que le cardinal Joachim Pecci était élevé au souverain Pontificat le 20 février 1878. Faisant aussitôt acte de sagesse et de sens politique, il choisit pour Secrétaire d'Etat le cardinal Franchi et maintint dans ses fonctions de Secrétaire des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires Mgr. Czacki, dont il avait eu déjà l'occasion d'apprécier la haute valeur et le fidèle dévouement. Avec eux il examina soigneusement la direction qu'il convenait de donner à son pontificat, direction qui du reste était indiquée par les circonstances et les besoins de la société et de l'Eglise. Il arrivait sur un champ de bataille illustré par de longues et nobles luttes ; mais il y arrivait sans alliés et au milieu de la défection, de l'indifférence ou même de l'hostilité des gouvernements. La Papauté devait donc s'occuper d'abord de renouer avec les puissances des relations de confiance et de sympathie, ouvrir les négociations après le combat, offrir une paix honorable après avoir établi par les faits la stérilité de la lutte, faire tomber les préjugés invétérés et démontrer par le langage de la raison et du bon sens que devant les maux et les bouleversements de la société, la religion est la principale garantie de l'ordre, de la prospérité et de la paix.
Pour la réalisation de ce noble dessein, le nouveau Pontife déplo3''a toute son activité et toute son énergie, admira-
blement secondé par le cardinal Franchi. Celui-ci, malheureusement atteint d'une inexorable maladie, succomba au bout de cinq mois sur le champ de ses labeurs. La mort prématurée de cet intelligent et sympathique cardinal fut une véritable perte, A un esprit perspicace il joignait une affabilité exquise et une attirante bonté. Sans transiger en rien avec les principes, il voulait que dans les discussions on traitât les adversaires avec charité et courtoisie, et que surtout l'on ne mêlât point les questions purement dynastiques et politiques aux dogmes du catholicisme et aux lois immuables de la morale. Il réprouvait les excès, les violences de langage, les luttes continuelles pour des riens, en un mot l'affaiblissement des forces catholiques en de stériles combats.
Personne ne pleura sa mort plus que Mgr. Czacki, qui avait été toujours son intime ami.
Au cardinal Franchi succéda le cardinal Lorenzo Nina, lequel, sans posséder les brillantes qualités de son prédécesseur, se distinguait par une profonde science théologique et canonique, une grande maturité de jugement et un très sincère attachement au Saint-Siège. Lui aussi était partisan résolu d'une politique tempérée et pacificatrice.
J'occupais une situation modeste ; cependant, grâce à la bienveillance spéciale dont m'honorait Mgr. Czacki, je fus initié aux affaires les plus délicates et les plus importantes du Saint-Siège ; parfois même je fus admis à des conversations familières avec l'un ou l'autre des deux Secrétaires d'Etat, dans les appartements du palais Odescalchi où habitait Mgr. Czacki.
Ces relations, très avantageuses pour ma formation, ne durèrent pas longtemps. Dans les premiers jours de septembre 1879, le Saint-Père, voyant la mauvaise tournure que
prenaient les choses de France, résolut d'envoyer dans ce pays un nonce d'une capacité éprouvée, et jeta les yeux, pour cette difficile et importante mission, sur Mgr. Czacki. Celui-ci fit tout ce qu'il put pour la décliner, car, outre qu'il était très attaché à sa charge, il craignait avec raison que sa faible santé ne pût résister aux soucis et aux fatigues de cette nonciature ; mais il dut céder devant la ferme volonté du Saint-Père.
Certains ont dit à cette époque que Léon XIII s'était aussi proposé d'éloigner ce prélat, qui se serait montré trop peu docile à sa volonté. Cette supposition ne me semble avoir aucun sérieux fondement ; car si Mgr. Czacki s'estimait tenu de dire toujours la vérité, selon la belle parole de Joseph de Maistre : « on ne doit au Pape que la vérité » , il avait d'autre part trop de foi et de respect pour ne point s'incliner sans arrière-pensée devant la volonté du Pape ; celui-ci à son tour avait l'âme trop haute pour ne point apprécier le prix et l'utilité de cette franchise. De toute manière, en envoyant ce prélat en France, l'auguste Pontife lui donnait une preuve éclatante de son estime et de sa confiance.
Cette nomination de Mgr. Czacki apporta un changement inattendu dans ma situation: le bon prélat voulut que je le suivisse en qualité d'Auditeur, et bien que j'eusse préféré rester à Rome, me sentant peu d'inclination pour la vie diplomatique à l'étranger, j'accédai à ses désirs et le 19 septembre 1879 je reçus ma nomination.
Le Saint-Père qui, quelques mois auparavant (16 juin 1879) m'avait nommé Camérier Secret surnuméraire, daigna m'adresser, dans l'audience de congé, des paroles très flatteuses et très bienveillantes qui me furent d'un grand encouragement pendant les trois années de mon séjour en France.
Le voyage de Rome à Paris se fit par petites étapes, à cause de l'état de santé de Mgr. Czacki; il dura six ou sept jours, pendant lesquels le bon prélat eut à supporter de vives souffrances. Le 1" octobre 1879, nous arrivions dans la capitale de la France.