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CHAPITRE IV

La Nonciature de Mgr. Czacki à Paris.

La situation politique a l'arrivée de Mgr. Czacki. — Politique de combat, ou de temporisation ? — Les instructions du Saint-Siège. — Tactique suivie par Mgr. Czacki. — Approbations du parti conservateur. — Hostilité des Monarchistes. — Les questions des Congrégations religieuses. — Indignes attaques contre le Nonce. — Maladie de Mgr. Czacki.

Au moment où Mgr. Czacki arrivait en France, les luttes des partis étaient d'une âpreté d'autant plus périlleuse pour l'Eglise, que l'histoire même des dix années précédentes semblait associer l'Eglise à ces luttes et, fatalement, compromettre les influences religieuses dans la bagarre des contingences politiques. Aux yeux d'une partie de l'opinion française, c'était la religion, c'étaient les « curés » , comme disait la presse sectaire, qui avaient été sur le point de s'installer au pouvoir avec les hommes d'Etat de la période dite du 16 mai; c'était la religion, c'étaient les «carés», qui devaient bénéficier immédiatement d'une restauration monarchique, et c'était la religion, c'étaient les « curés » qui, pour l'heure, étaient vaincus par suite de l'avènement au pouvoir des républicains et de M. Gambetta. Un catholique osant se déclarer républicain était, à cette date, une exception et comme une curiosité, parfois suspecte. En poussant son maladroit cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi » , M. Gambetta avait élargi le fossé entre les catholiques de France et le régime républicain ; en présence d'un gouvernement

républicain qui affichait un tel programme, un grand nombre de catholiques croj^aient remplir un devoir en travaillant contre les institutions elles-mêmes. C'est parce qu'ils solidarisaient volontiers leur cause avec celle des partis monarchistes, que le jeune parti républicain, dans l'ivresse de son triomphe, multipliait les menaces à l'Eglise ; et c'est parce qu'ils assistaient au perpétuel renouvellement de ces menaces, à l'éclosion d'une politique hostile, à la proclamation d'une république anticléricale, que de plus en plus ils s'unissaient aux adversaires de cette république, exaspérant toujours davantage le gouvernement, et toujours davantage exaspérés par la franc-maçonnerie, qui peu à peu s'en emparait.

Telle fut la situation que trouva Mgr. Czacki : hostilité profonde, et qui paraissait destinée à s'accentuer, entre le gouvernement républicain et l'opinion catholique. Or, de par ses fonctions, le nonce devait être, en quelque mesure, le directeur, tout au moins le modérateur de cette opinion; et il devait représenter le Pape près de ce gouvernement. La situation paraissait inextricable, favisse par définition ; il semblait que nécessairement le nonce dût être en conflit avec lui-même, qu'il dût avoir comme deux consciences, l'une pour satisfaire les catholiques, l'autre pour satisfaire le gouvernement. Et de nombreux prophètes estimaient qu'en cette crise la nonciature elle-même succomberait. « Avant quatorze mois, Monseigneur, nous vous reverrons à Rome » : c'est en ces termes que le cardinal Meglia, prédécesseur de Mgr. Czacki à la nonciature de Paris, encourageait le nouveau nonce. On considérait que Mgr. Czacki serait le dernier représentant du Pape auprès de la République, et parmi ceux qui l'accompagnaient de leurs vœux, beaucoup craignaient que fatalement il ne fît en France besogne de duplicité, et que fatalement il ne fût amené à la liquidation du Concordat.

C'est avec ce cortège de prophéties attristantes que Mgr. Czacki vint prendre possession de la nonciature de Paris : comment il les fit mentir les unes et les autres, grâce à son dévouement religieux et à son sens politique, c'est ce que Dieu m'a permis d'observer de très près. Parmi cet ensemble de circonstances, le Saint-Siège pouvait opter, et il avait le droit d'hésiter, entre deux lignes de conduite, que la clarté du récit me commande de définir.

Attendre de pied ferme l'assaut des républicains; organiser partout, à leur encontre, une résistance religieuse étroitement coalisée avec l'offensive des partis monarchiques: rendre au pouvoir laïque, systématiquement, menaces pour menaces et hostilité pour hostilité ; créer ainsi, dans l'ensemble du pays, un conflit aigu, et en affronter d'avance toutes les conséquances : c'était une première politique, que d'aucuns pouvaient trouver opportune. Elle imprimait à la lutte un double caractère, tout à la fois politique et religieux : politique, puisque les intérêts de l'Eglise étaient, pour ainsi dire, rendus solidaires des intérêts de la monarchie, tant que les défenseurs de celle-là s'appuieraient sur celle-ci et inversement; religieux, puisque c'étaient, avant tout, les intérêts de l'Eglise qui étaient en jeu. Mais en se laissant rattacher et presque identifier à la cause des anciens partis, la cause religieuse courait le risque d'une grave compromission ; on élargissait ainsi le terrain de la lutte : en cherchant contre le gouvernement républicain des alliances antirépublicaines, on s'exposait à aigrir le conflit, et surtout, ce qui eût été plus grave encore, à en faire oublier la vraie portée, comme il arrive, en général, quand on confond des intérêts spirituels et transcendants avec des intérêts politiques qui sont, par définition, contingents et secondaires ; on s'engageait enfin sur un terrain glissant; et devant l'opinion

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publique de la France et de l'Europe une sérieuse responsabilité pèserait sur l'Eglise, si l'on pouvait lui reprocher d'être une perturbatrice. Joignez à cela que les complaisances de l'Eglise n'eussent pas sauvé la cause monarchique : car assez proches de la victoire au moment de la présidence du maréchal Mac-Mahon, les partis conservateurs voyaient décroître leur influence, et la décroissance paraissait sans remède.

Le Saint-Siège ne jugea pas opportune une telle politique. S'y lancer, c'eût été risquer la dénonciation du Concordat, la suppression du budget des cultes; c'eût été, sur- -tbut, compromettre les séminaires, les instituts religieux d'éducation, l'exercice même du culte; car la propriété de presque tous les édifices religieux étant revendiquée par l'Etat et par les communes, si les représailles avaient atteint une certaine âpreté, la désaffectation de ces édifices aurait suffi pour troubler le cours régulier de la vie catholique. En prenant une attitude de provocation, l'Eglise eût paru s'insurger contre les deux chambres, puisqu'il ne restait plus, à la chambre des députés, qu'une centaine à peine de conservateurs et que, même au sénat, ils avaient perdu la majorité. Et si l'on avait pu, enfin, faire retomber sur l'Eglise la responsabilité de la guerre religieuse, son rôle eût donné lieu à de vives attaques ; on lui aurait reproché d'affaiblir et de discréditer une nation catholique, qui malgré ses errements avait toujours bien mérité de l'Eglise, et cela en un moment où des nations protestantes, ennemies de Rome, pouvaient seules profiter de cet affaiblissement et exploiter ce discrédit. Le Saint-Siège ne voulut point être complice de certaines hostilités, qui guettaient des troubles en France.

Il fallait donc essayer d'une autre politicjue. On la pourrait définir à peu près ainsi : en ce qui concerne les principes,

garder cette fermeté que la dignité commande ; mais tout ensemble observer une attitude avisée, prudente, patiente, modérée dans la forme ; attendre avec quelque longanimité que le moment le plus critique soit passé, en escomptant ces brus- (|ues résipiscences de l'opinion, qui souvent se produisent en France ; aider tout doucement ce noble pays, dont les missionnaires et les sœurs de charité entretiennent dans l'univers entier un ferment de christianisme, à sortir de la crise où il se débattait, au lieu de le lancer, de gaité de cœur, dans une guerre religieuse plus âpre encore ; agir par la persuasion sur les républicains parvenus au faîte du pouvoir, et notamment sur Gambetta; épier le changement de maximes auquel forcément ils seraient peu à peu conduits ' par l'expérience, par la réflexion, par le sentiment des responsabilités du pouvoir; essayer tous les moyens de conciliation avant d'arriver à une lutte religieuse d'une implacable acuité.

Quoi qu'il advînt, une telle politique ne pouvait recueillir que des avantages. Ou bien la République s'assagirait; elle reviendrait, peu à peu, au respect des droits de l'Eglise ; et dès lors le but du Saint-Siège serait atteint '. Ou bien la République répondrait, à la courtoisie loyale du Saint-Siège, par une rupture avec l'Eglise; alors, aux yeux de l'opinion, c'est la République qui en aurait les torts, qui en porterait la responsabilité ; et spontanément, sans que le Saint-

' Ce changement fut lent, parce que les catholiques de France, en assez grand nombre, ne s'associèrent que de mauvaise grâce ou même s'opposèrent à cette politique du Saint-Siège. Mais lorsque sous notre propre nonciature elle eut pris un relief et une netteté dont le gouvernement lui-même ne pouvait manquer d'être frappé, c'est le gouvernement, tout le premier, qui pi'ovoqua la parole « esprit nouveau ».

'^ Il a commencé d'être atteint sous notre nonciature, à la suite d'une affirmation plus expresse des sentiments du Saint-Siège.

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Siège y compromît en aucune façon son haut magistère, le mécontentement légitime des catholiques contre les actes de la République fortifierait la cause de la réaction ; pour la combattre, les catholiques se trouveraient alliés à tous les honnêtes gens ; d'une République qui aurait rompu avec l'Eglise, les catholiques auraient triomphé d'autant plus aisément que tous les honnêtes gens auraient prêté leur concours pour la lutte contre la démagogie ; en attaquant une telle République, ou plutôt en se défendant contre elle, les catholiques auraient l'opinion pour eux; l'opinion publique favoriserait leur victoire, ou plutôt ils partageraient la victoire de l'opinion publique. Ils ne pouvaient donc que gagner à une politique de temporisations.

Un mélange de fermeté et de mesure, voilà ce que le Saint-Siège recommandait à Mgr. Czacki. Dans la mêlée des partis politiques il devait intervenir le moins possible ; le bien des âmes est supérieur aux intérêts des factions. Envoyé par le Pape, son souverain, auprès des hommes du gouvernement français, il devait s'aboucher loyalement avec ces hommes-là, et s'efforcer de leur faire comprendre ce qu'exigeait le bien du pays, tout en travaillant, de toute son énergie et de toute son habilité, pour éviter une rupture. Après ces intègres et sincères efforts, s'il y avait rupture, c'est sur le gouvernement français qu'en retomberait la faute ; mais ni le Pape ni le Nonce n'auraient rien à se reprocher.

Le dévouement à l'Eglise, la saine politique, le bon sens, commandaient si impérieusement cette honnête et franche tactique, que le comte de Chambord lui-même, sage appréciateur à ses heures, ne craignit pas de dire un jour, au sujet de cette attitude de Léon XIII et du nonce, dont les royalistes s'indignaient : « C'est la seule bonne politique à faire en ce moment ; il faut avant tout enlever à certains

forcenés toute ombre de prétexte pour pousser plus loiii la lutte contre l'Eglise ; car procéder autrement, ce serait risquer de ruiner l'édifice catholique en France; et comment pourrais-je me flatter, avec les mauvais éléments qui existent en France, de le restaurer intégralement? Malgré son omnipotence, Napoléon n'a pu réparer qu'une partie des ruines accumulées par la Révolution » .

Ainsi, entre ces deux politiques, politique de manifestations antirépublicaines et politique de sages et loyales temporisations, politique de casse-cou et politique de patience, ou, pour mieux dire, entre l'absence de politique et la politique, c'est ce dernier parti que le Pape Léon XIII indiquait et qu'adopta Mgr. Czacki.

Mgr. Czacki, bien que toujours maladif, dépensa toute son activité pour réaliser son programme. Il n'était ennuis ni fatigues dont il ne courut le risque. Dès son arrivée à Paris, il se mit en rapports directs avec les hommes du gouvernement, et ce ne fut pas pour eux une médiocre surprise de voir qu'un prélat, arrivant de Eome, recherchait leur contact, au lieu de les éviter. Mais leur étonnement s'accrut lorsqu'ils constatèrent que ce prélat, sans abdiquer aucunement son caractère ecclésiastique, parlait le plus séduisant langage et savait trouver des arguments auxquels il était difficile de riposter. Au début, ils se demandèrent ce qu'ils avaient à faire ; promptement ils comprirent qu'ils étaient en présence d'un homme habile, cultivé, intelligent, avec qui il fallait compter. Le Nonce recevait toujours ses visiteurs avec la plus grande amabilité ; il savait les charmer par la finesse et la vivacité de son esprit et en même temps les éclairer sur les matières religieuses ; il leur faisait sentir et comprendre ce qu'étaient cette Eglise et cette Papauté, dont

ils croyaient pouvoir se passer si facilement. Ce qui le surprenait, c'était l'ignorance de certains républicains à l'endroit de l'Eglise: chez beaucoup, assurément, la haine contre la religion provenait d'un parti pris ; mais chez d'autres elle était le résultat d'idées fausses; ils apparaissaient à leur interlocuteur comme des ignorants de bonne foi.

Gambetta lui-même, un jour, se rendit avenue Bosquet: la conversation du Nonce lui parut si intéressante qu'il y passa trois heures entières, et si profitable que, à plusieurs reprises, il renouvela ses visites. Si l'intelligent tribun devint partisan du maintien du concordat, et s'il reconnut que la France doit prendre souci de ce que plus tard il appelait sa clientèle catholique dans le monde, c'est, je crois, aux entretiens de Mgr. Czacki qu'il faut attribuer, en bonne partie, cet heureux élargissement de ses idées. De même, c'est au cours de l'un de ces entretiens, que le Président de la Chambre dit au Nonce: «Monseigneur, si j'avais su plus tôt ce que je viens d'apprendre, le gouvernement de la République aurait pu éviter bien des faux pas sur le terrain religieux » .

Gambetta ne fut pas le seul homme républicain qui fréquentât la nonciature ; d'autres s'y rendirent, et tous en rapportèrent plus ou moins des impressions favorables, en même temps que des idées plus saines sur l'Eglise et la Papauté. On peut faire remonter à cette époque un certain changement, vague et indéterminé, mais partout notable, dans les dispositions de quelques républicains, rares encore d'ailleurs ; ils sentaient que, pour le bien de la France, la paix religieuse était possible et désirable. C'étaient là des germes ; pour qu'ils mûrissent et s'épanouissent, il fallait du temps et l'action fécondante de la Providence.

Le Nonce montrait la même affabilité, la même bienveillance, à l'égard des conservateurs de toutes nuances. Il avait

l'habitude, dans le courant de l'année, de donner quelques dîners, moyen d'entrer en rapports cordiaux avec les personnes et de traiter brièvement quelques affaires, dont la solennité de pourparlers officiels eût ajourné la solution. A cet égard même, il observait la plus stricte impartialité, invitant aussi bien les hommes du gouvernement et les diplomates que les personnages les plus distingués du parti conservateur.

Bien que ceux-ci eussent souhaité, au fond de leur cœur, un nonce, moins affable à l'endroit des républicains, les plus sensés, pourtant, savaient se rendre compte qu'un nonce accrédité près du gouvernement de la République eût failli à sa mission en agissant d'une autre façon. De temps à autre, avec son brio habituel, Mgr. Czacki lui-même s'en expliquait : « Je suis envoyé, disait-il, auprès du gouvernement de fait que la France s'est donné. Cela veut dire, ou je me trompe fort, que je dois entrer en relations avec les hommes qui composent ce gouvernement. C'est avec lui que je dois compter. Personnellement je puis avoir mes sympathies et mes convictions, accueillir les personnes de tous les partis, accorder à toutes mes humbles conseils; mais c'est tout; ma mission de paix ne comporte aucune autre compromission ». Ces sages réflexions, comprises par les conservateurs les plus éminents, ne désarmaient pas l'hostilité des monarchistes passionnés. Que Mgr. Czacki fût en bons termes avec les hommes du gouvernement, c'était pour eux un crime impardonnable. Ils rêvaient une rupture ; de cette rupture ils attendaient une catastrophe, et, de cette catastrophe, le retour de la monarchie; c'était là l'ensemble de leur idéal. Discutable au point de vue patriotique et plus encore au point de vue religieux, cette « politique de gâchis » , comme

l'on dit familièrement en France, était contrecarrée et paralysée par l'action du Nonce. Inde irae: on attaqua et l'on calomnia Mgr. Czacki ; et dans ce déchaînement de rancunes, la justice, voire même les convenances, furent parfois oubliées.

Dès cette date, en somme, les partis d'opposition anticonstitutionnelle, plus ou moins consciemment, et par un résultat fatal des coupables maladresses du parti républicain, se servaient de la religion comme d'un tremplin. Je ne veux pas dire qu'ils ne fussent pas composés, en général, d'hommes sincèrement religieux, ni que leur indignation contre la politique anticléricale fût une indignation simulée : loin de moi cette pensée ! Ici je n'insinue point, je constate et je raisonne. Auprès d'une notable partie du pays, les déclarations de guerre, adressées par la République à la religion, nuisaient à la République. Que Mgr. Czacki réussit dans son travail de pacification, et l'une des grosses objections que méritait la République était par là-même périmée. Acheminer le pays au rétablissement de la. paix religieuse, c'était consolider la forme du gouvernement. Or, par devoir, et dans l'intérêt supérieur de la religion, Mgr. Czacki devait consacrer ses soins à ce rétablissement ; par la force des choses, il devenait, sans avoir cherché aucun rôle politique, l'agent involontaire de cette consolidation ; c'est ce que les monarchistes voyaient avec colère. Leur intérêt et leur désir, c'était que la République multipliât les sottises, spécialement contre la religion ; le premier rôle de Mgr. Czacki était de protéger la religion contre la République, partant, de prévenir ces sottises ; et ceux qui le lui reprochaient, ceux qui faisaient effort pour l'entraîner, ne comprenaient ni les obligations d'un nonce ni peut-être même leurs obligations de chrétiens. De même que la Papauté, jadis, au

temps des monarchies absolues, empêchait la religion de devenir une chose d'Etat, de même aujourd'hui, sous les régimes démocratiques, elle doit empêcher la religion de devenir une chose de parti ; et lorsque des hommes politiques, même très ardemment pieux au fond du cœur, établissent une si intime solidarité entre leurs opinions et leur foi, que leur religion risque de passer, aux yeux du public, pour un moyen de leur politique, il convient que le Saint-Siège, et son représentant, déclinant toute complicité, élèvent audessus des contingences humaines ce christianisme dont ils ont la garde. C'est ce que fit Mgr. Czacki ; et lorsque, durant ma difficile nonciature, pour appliquer, en une crise plus aiguë, des instructions plus formelles encore, j'eus à dégager le Saint-Siège et les catholiques de tout lien avec les anciens partis, l'exemple de Mgr. Czacki me fut un encouragement et une leçon.

Un des principaux prétextes dont s'armèrent les ennemis de Mgr. Czacki, fut la question des Congrégations religieuses. L'art. 7 du projet de loi scolaire, présenté par Jules Ferry, avait été repoussé au sénat : impatients d'une revanche, les sectaires réclamèrent la dispersion des Congrégations non autorisées ; c'était une voie détournée pour arriver, à défaut de l'art. 7, à la mutilation de l'enseignement libre. Dans le pays une vive agitation fut créée. On alla chercher des textes de l'ancienne monarchie : ils servirent à bâtir les décrets : Jésuites, Dominicains, Franciscains, Bénédictins, et beaucoup d'autres instituts d'hommes et de femmes non reconnus par le pouvoir civil, tombaient sous le coup de ces mesures. Les Jésuites furent les premiers frappés: le grand nombre et la prospérité de leurs maisons d'enseignement les dési^ gnaient à la haine des sectes. Le « crochetage» dont ils

furent victimes suscita des manifestations bruyantes parmi les catholiques, et le gouvernement put se convaincre quel dommage venait d'être porté à la paix religieuse.

Restaient les autres Congrégations, auxquelles on avait laissé un certain délai pour se pourvoir d'autorisations. Leurs Supérieurs eurent plusieurs colloques : ils furent d'abord d'opinions diverses ; puis, craignant de se voir refuser l'autorisation, ou jaloux de faire cause commune avec les Jésuites persécutés, ils décidèrent de ne tenter aucune démarche et d'attendre la dispersion. Les Jésuites eux-mêmes, et surtout le mécontentement produit contre la République par les décrets, n'étaient pas étrangers à cette résolution.

Cependant M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, qui sentait, bien qu'il fut protestant, l'odieux d'une pareille mesure, chercha pour les Congrégations un moyen de salut. Que les Supérieurs, par une déclaration signée, protestassent qu'ils ne caressaient aucuns sentiments hostiles à la forme républicaine et à l'autorité de l'Etat ; que cette déclaration fût provvisoirement tenue secrète ; le jour venu, M. de Freycinet l'apporterait à la tribune, et, la révélant brusquement, puis la commentant avec son ordinaire habileté de langage, il essaierait de désarmer les ennemis des Congrégations. Aurait-il réussi ? on ne peut le dire ; en tout cas l'épreuve était honorable, de la part d'un homme d'état protestant, et elle ne pouvait faire empirer la situation des religieux.

M. de Freycinet en causa avec Mgr. Czacki et le pria d'obtenir du Saint-Siège que les Congrégations signassent une telle déclaration. Mgr. Czacki sentit la délicatesse de la situation, vis-à-vis des religieux et vis-à-vis des monarchistes ; il déclina la mission, et pria M. de Freycinet de le laisser à l'écart de cette affaire. Le ministre n'insista pas, et s'a-

Ferrata, HhiiioircH - Tf>m. I. *

dressa à M. Desprez, ambassadeur de France à Rome. A la suite des négociations de M. Desprez, une formule de déclaration fut rédigée par le Saint-Office ; elle était en pleine conformité avec les principes de l'Eglise. On l'envoya aux archevêques de Paris et de Rouen, les cardinaux Guibert et de Bonnechose, pour qu'ils la fissent signer secrètement par les Supérieurs. Malheureusement, tandis que s'exécutaient ces instructions, une coupable indiscrétion livra le document à un journal monarchiste, la Guyenne. On signala, comme responsable de cet incident, un prélat vertueux et distingué, dont je préfère taire le nom : seule la ferveur de ses opinions légitimistes pouvait prêter quelque vraisemblance à ces rumeurs. Radicaux et monarchistes témoignèrent une commune hostilité : les premiers par haine de la religion, les seconds par haine de la République, auraient été désolés que l'expulsion des religieux fût prévenue. Tout l'effet du document s'évanouit. M. de Freycinet, soit pour se dérober à la politique d'expulsion, soit pour d'autres motifs, se retira; il eut pour successeur M. Barthélémy Saint-Hilaire, ancien secrétaire deThiers: c'était un profond connaisseur de la philosophie d'Aristote et un homme d'humeur douce ; mais il manquait de principes religieux, et il était l'esclave de la légalité: «c'est la loi», répondait-il à toutes les protestations du Nonce contre l'injustice des décrets.

Les religieux furent expulsés à main armée. Quelques mois durant, ce fut une tourmente de généreuses indignations; et puis la tiédeur survint. A l'origine, les- maisons privées se disputaient l'honneur d'avoir pour hôtes ces «martyrs de la République » ; et puis, comme l'a finement raconté M. Drumont, on trouva, dans beaucoup de familles, sous réserve de certaines exceptions très-honorables, que leur présence se prolongeait trop. La réaction vigoureuse qu'avaient

escomptée les partis royalistes avorta complètement. C'est d'ailleurs ce qu'avaient prévu les hommes sages. En France, sauf dans un petit nombre de départements, les masses sont indifférentes: espérer un soulèvement de ces masses pour des motifs purement religieux, c'était une chimère ; ce sera toujours une chimère. Si l'on veut un jour mériter un pareil succès, il faut d'abord soigner l'âme de la France, s'occuper des masses, aller à elles, déracimer les préjugés anti-religieux, faire descendre dans les couches profondes du peuple l'influence bienfaisante de la religion. De ce résultat, la France est encore bien loin. Ses prêtres sont instruits, vertuex, fervents, mais trop volontiers ils s'enferment dans leurs presbytères où la révolution les a relégués. Quant aux laïques, ils n'ont pas l'ascendant qu'ils mériteraient, faute d'unité, de discipline, de chefs habiles, d'organisation surtout. La vertu, l'efficacité, l'invincible utilité d'une organisation sont fort peu comprises en France.

Si l'on eût tenu un plus grand compte de ces circonstances, on ne se fût pas leurré, en 1881, de ces illusions étranges qui concluaient à la chute imminente de la République, victime de ses propres décrets. Au reste, ces décrets, elle n'eut point le courage de les appliquer jusqu'au bout : les Congrégations de femmes furent épargnées. Et la voix de Léon XIII, protestant contre les expulsions dans sa lettre au cardinal Guibert, souligna l'arbitraire iniquité d'une pareille politique, « à laquelle ne pouvaient souscrire que des radicaux ennemis de l'Eglise, ou des monarchistes ennemis de la République».

Plus âprement que jamais, à la suite de cet épisode, quelques individualités du parti conservateur, faisant parade d'une ferveur indignée, attaquèrent Mgr. Czacki. Au Pape, qui avait souhaité la signature de la déclaration, on n'osait pas encore

s'en prendre directement ; on se vengea sur le Nonce, à qui l'on attribuait, d'ailleurs inexactement, la responsabilité de cet acte. Ce fut une pluie d'outrages : on signala Mgr. Czacki comme complice du gouvernement et traître à l'Eglise; sa politique de modération fut réputée couardise. Les diffamations personnelles les plus odieuses lui furent prodiguées. Jamais Mgr. Czacki, abreuvé d'insultes, ne se départit d'une sereine dignité; il souffrait, surtout, en songeant au préjudice que ces attaques causaient à sa mission : mais il savait, tout ensemble, se défendre avec énergie et conserver un noble calme. En ces douloureuses circonstances, sa haute vertu m'apparut dans tout son éclat. Il aurait pu révéler au public les détails de l'affaire des Congrégations et se décharger de toute responsabilité dans l'initiative de la déclaration. H aima mieux se taire et recevoir les coups que d'y exposer, en le découvrant, le Saint-Père lui-même. C'est seulement dans des entretiens privés, et à cœur ouvert, qu'il défendait, par d'excellentes raisons, l'initiative pacificatrice du Pape. Quel était, en fait, le principe compromis par cette déclaration? Vainement on l'eût cherché. Quels effets pernicieux en pouvaient résulter? Aucun. En revanche, on avait lieu d'espérer qu'elle sauverait des Congrégations religieuses fort utiles à l'Eglise. Et malgré l'avortement du projet, la notoriété de cet incident eut du moins un double résultat : d'abord l'œuvre des sectaires apparut plus odieuse; de plus l'application des décrets fut épargnée aux Congrégations de femmes, pour lesquelles la dispersion, naturellement, eût été plus dure que pour les Congrégations d'hommes.

Les critiques injustes et mordantes dirigées contre le Nonce me causaient également un profond chagrin, à moi qui connaissais parfaitement la vraie situation des choses

et qui aimais tendrement mon supérieur. -Mgr. Czacki cherchait à se dominer, luttant sans cesse contre son extrême sensibilité ; mais il était facile de saisir sur son visage le reflet de sa tristesse intérieure. Il souffrait de voir méconnaître ses intentions, ses actes, ses soins continuels pour le bien de l'Eglise ; mais il souffrait plus encore de savoir qu'à B-ome quelques personnages ecclésiastiques, trompés par des relations erronées venues de France, blâmaient âprement sa conduite politique. Certains doutes parurent même avoir effleuré l'esprit du souverain Pontife, lequel ne voyant pas les événements répondre à ses espérances, sembla avoir perdu un peu de sa confiance dans les qualités de l'instrument qu'il avait choisi. Mais les perplexités, qui s'étaient manifestées extérieurement par de petits et quasi imperceptibles symptômes, ne furent point de longue durée : le Pontife se rendit bien vite compte que les attaques contre le Nonce étaient au fond dirigées contre la politique du Saint-Siège, dont Mgr. Czacki n'était que le fidèle et consciencieux interprète.

Mon devoir en ces pénibles circonstances était clairement tracé : encourager mon supérieur au milieu de ses peines, justifier sa conduite devant les français de bonne foi, informer le Saint-Siège de la véritable situation des choses. Je ne sais si mes soins produisirent quelques résultats efficaces; je puis dire du moins que ma fidélité et mon attachement à Mgr. Czacki furent très appréciés, tant à Rome qu'à Paris. Tous y virent une preuve de ma sincérité et un exemple de bonne discipline hiérarchique. Le Nonce surtout, au cœur si bien fait, m'en fut profondément reconnaissant. Ayant appris un jour que j'avais envoyé une lettre très détaillée sur les événements de France à un prélat romain qui jouissait à juste titre de la pleine estime et de

la confiance du Saint-Siège (Mgr. Boccali), il m'embrassa affectueusement en me disant: « Que le Seigneur vous récompense, mon cher Domenico, de ces bons services! ».

Et de ce jour il fut encore plus expansif et plus affectueux à mon égard, me faisant part de ses pensées les plus intimes, voulant que je l'accompagnasse dans ses promenades, me racontant tout ce qu'il avait appris au dehors, me consultant même sur toutes les affaires secondaires de la nonciature, me communiquant les minutes de ses rapports à la Secrétairerie d'Etat, avec pleine autorisation de faire les changements qui m'auraient paru opportuns.

Pendant l'hiver de 1882, sa santé déclina sensiblement, les souffrances morales et la rigueur de la saison usaient ce corps déjà si faible et si délicat. Un jour, en entrant dans sa chambre, je le trouvai immobile et inanimé sur sa chaise longue, la tête inclinée sur la poitrine, une pâleur de mort sur le visage; je crus à un irréparable malheur; mais, grâce au ciel, il reprit ses sens après quelques minutes de soins ; toutefois il resta pendant plusieurs jours sans forces et incapable de tout travail. Le printemps amena quelque amélioration à son état, mais en juin il retomba de nouveau.

Pendant tout ce temps, je m'appliquai de mon mieux aux affaires de la nonciature, épargnant au nonce les occupations fatigantes, les visites et les tracas des affaires, même la correspondance avec le Saint-Siège. Naturellement je prenais sur toute chose ses instructions, puis avec l'aide de Mgr. Giulio Tonti, secrétaire de la nonciature, j'accomplissais tout le travail. Cela doubla mes fatigues, mais me donna plus de facilité et plus d'adresse dans mes conversations et mes rapports avec le clergé, les laïques catholiques et les hommes du gouvernement. Ce fut comme une première expérience de ma vie publique ; car jusqu'alors, vu la grande activité du

nonce, je m'étais presqu'entièrement borné au travail de bureau de la chancellerie. Il me sembla que les Français ne furent point mécontents de ma manière d'agir. La Gazette du Presbytère, du 30 juillet 1882, le constatait en ces termes trop flatteurs pour moi : « Pendant sa longue maladie, le nonce, sur l'ordre des médecins, a dû cesser tout travail diplomatique ; mais il y a eu toujours à la nonciature un prélat des plus distingués et des plus considérés chargé d'expédier les affaires, et de faire face à tout besoin de la cli<*fge apostolique et diplomatique de Mgr. Czacki : ce prélat est Mgr. Ferrata, près duquel le clergé français en particulier trouve toujours le plus gracieux et le plus obligeant accueil » .

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