CHAPITRE XXVI
La visite du Czar.
Les derniers jours de ma nonciature.
Influence de la politique pontificale en France sur l'alliance russe. — Différents incidents de la visite du Czar: ses prévenances envers le représentant du Saint-Siège. — Un entretien avec Nicolas II. — Réception du corps diplomatique. — Mes dernières conversations avec M. Hanotaux. — Je prends congé du président de la République.. — Comment les différents partis apprécièrent ma nonciature. — Conclusion.
Dans la dernière période de ma nonciature, l'empereur de Russie honora la France d'une visite oiHcielle et solennelle, mettant ainsi le sceau à l'amitié des deux peuples.
La nation française, sans distinction de parti, salua avec une véritable joie cet heureux événement qui la tirait de l'isolement politique dans lequel elle était restée après la guerre malheureuse de 1870 et qui lui donnait une solide garantie de sécurité pour l'avenir.
Déjà autrefois, sous Louis-Philippe et sous Napoléon III, la France avait recherché l'alliance de la Russie, mais sans résultat. Pourquoi la République fut-elle plus heureuse, bien qu'aux yeux du Czar et du peuple russe elle ne pût certainement avoir plus d'attraits que les régimes précédents? Le changement des conditions de l'Europe, surtout la formation d'un autre groupement de puissances sous le nom de triple alliance, influèrent sans aucun doute sur le rapprochement des deux peuples; mais la nouvelle politique du Saint-Siège a l'égard de la République française y eut certainement aussi une influence considérable.
M. Piou, dans un article publié dans le Figaro du 13 novembre, en indiquait clairement la raison ; et comme il avait bien interprété le sentiment de la majorité des Français, personne ne se leva pour le contredire. Ce m'est un plaisir de reproduire ses paroles qui éclaircissent admirablement ce point d'histoire :
« Tous ceux qui ont préparé de près ou de loin le rapprochement des deux nations, ont été cités et glorifiés: un seul nom a été oublié : c'est celui du premier et principal promoteur de ce rapprochement, celui du Pape Léon XIII. Il y a trois ans, notre pays, encore sous le coup de ses malheurs, suspect à ses voisins par la forme de son gouvernement comme par la direction de sa politique, semblait voué à l'isolement. On eût dit que le célèbre anathème de Bismarck : « Laissons-les cuire dans son jus » , était devenu le mot d'ordre de l'Europe monarchique. S'il n'était pas mis à l'index, il était tenu à distance . . . La paix tenait à un incident de frontière, à une imprudence de langage, à un caprice de jeune homme . . .
» C'est au milieu des obscurités de cette situation pleine de périls qu'éclata tout à coup, à Alger, un incident jugé secondaire, mais destiné à prendre bientôt les proportions d'un événement. Cet incident, c'est le toast du cardinal Lavigerie. Il a coûté le repos d'abord, la vie ensuite au courageux prélat; mais il a bouleversé de fond en comble l'échiquier dressé par les habiles joueurs de la Triplice. Tandis qu'en France la presse conservatrice s'efforçait de rapetisser cette manifestation si imprévue, les politiques avisés de toute l'Europe en mesuraient aussitôt la gravité et les conséquences. Pour eux, le cardinal n'était que le porte-parole d'un souverain, il est vrai sans Etat, sans armée, presque sans asile, mais dont la puissance morale était aussi grande que
la pénurie matérielle. L'entrée en scène de ce souverain dépossédé faisait à la France une situation toute nouvelle, et la situation de la France ne pouvait être modijfiée sans que celle de l'Europe le fût du même coup. Pas un gouvernement ne se méprit sur la grandeur de l'événement; le nôtre fut peut-être le seul à ne rien comprendre et à ne rien prévoir.
» La lettre du cardinal Rampolla, confirmation du toast d'Alger, vint bientôt dissiper les dernières équivoques et justifier les préoccupations des chancelleries. Dans notre pays, où on lit peu les journaux étrangers, on ne sut guère à quel diapason était monté le ton de la polémique dans la presse allemande et italienne. Pendant plusieurs semaines, elle jeta les hauts cris dans l'espoir d'intimider le vieux Pontife. La disgrâce du cardinal Rampolla était réclamée comme une satisfaction nécessaire. En même temps M. Crispi redoublait de mauvais procédés, et la chancellerie allemande glissait à l'oreille du nonce en Bavière des paroles habilement comminatoires. Un tel émoi se comprenait aisément. L'attitude du Pape dérangeait les savants calculs dont, depuis dix ans, le but unique était d'isoler la France. Celle-ci, grâce à l'intervention du Pape, se trouvait tout à coup placée, devant l'Europe conservatrice et chrétienne, sous un patronage qui valait à lui seul une alliance et qui, en tous cas, la rendait possible.
» Nulle part la parole du Pape n'excita plus d'émotion qu'en Russie ; personne n'en ressentit une impression plus profonde que le puissant souverain qui est, en Europe, l'arbitre de la paix ou de la guerre. Ses intérêts et ses sympathies plaidaient depuis longtemps auprès de lui la cause de la France; mais d'invincibles préventions ou plutôt d'invincibles scrupules imposaient silence aux intérêts comme aux sympathies. Alexandre III, quelles que fussent les con-
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venances de sa politique, n'entendait leur sacrifier aucune des obligations que lui créait son double rôle de représentant du principe monarchique et de chef d'une nation chrétienne.
» Qu'on juge l'effet que fit sur cette âme religieuse et droite l'attitude du Saint-Père. Cet effet fut d'autant plus vif qu'Alexandre avait pour la personne de Léon XIII une plus haute vénération' et pour ses talents une plus haute estime . . . La France républicaine cessait donc d'être la grande suspecte . . . Puisque Léon XIII se rapprochait d'elle, puisqu'il consentait à lui faire crédit de sa confiance, c'est qu'il ne désespérait ni de ses sentiments, ni de sa haute mission dans le monde . . . L'exemple partait de trop haut pour n'être pas décisif. Il était, pour Alexandre III, sa caution devant sa conscience, devant son peuple, devant l'Europe.
» Comment hésiter à faire pour la grandeur de la nation russe ce que le Pape lui-même faisait pour la défense de la religion? La grande scène de Cronstadt, aujourd'hui historique, est bien, quoiqu'on affecte de l'oublier, la conséquence et la victoire* de la politique pontificale . . . Léon XIII a eu le bonheur inespéré d'attirer à la France, par la seule force de son exemple, une amitié qui est pour elle une sauvegarde. Grâce à lui, la fille aînée de l'Eglise n'est plus seule dans le monde en face de ses adversaires coalisés.
» Le baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie à Paris et catholique fervent, me dit plus d'une fois et l'a répété à beaucoup d'autres, que le gouvernement russe ne se serait pas décidé à nouer une alliance politique avec la République française si le Pape n'avait été le premier à l'appu^-er de son autorité morale. Ce gouvernement était en effet convaincu (pi'une république qui ne pouvait compter sur l'appui des conservateurs et du clergé, dégénérerait vite en démagogie et
en anarchie, et qu'il n'était par conséquent ni utile, ni prudent de contracter alliance avec elle.
» Mais quand à Saint-Pétersbourg on vit que le Pape avait exhorté le clergé séculier et régulier et tous les catholiques à adhérer à la république, il estima que celle-ci, améliorée dans ses éléments, acquerrait une plus grande solidité et constituerait un gouvernement conservateur et honnête. De là sa résolution de lier une amitié plus étroite avec la France » .
Aussitôt revenu de mon voyage à Lourdes, je me rendis chez- l'ambassadeur de Russie pour le prier de faire connaître à Sa Majesté le Czar, avant son arrivée en France, le désir qu'avait le corps diplomatique accrédité près la République française, de lui présenter ses hommages. Le baron de Mohrenheim me répondit qu'il avait prévu cette demande et avait déjà interrogé l'empereur à ce sujet, jDar l'intermédiaire de M. de Giers, conseiller d'ambassade, qui s'était rendu personnellement à Copenhague. Le Czar recevrait bien volontiers le corps diplomatique, mais il se limiterait aux seuls ambassadeurs et aux deux ministres de Danemark et de Grèce, parce qu'ils représentaient des cours apparentées à la famille souveraine de Russie,
Cette décision, qui excluait de la réception de l'empereur un grand nombre de diplomates, allait naturellement produire un certain mécontentement au sein du corps diplomatique. Je priai donc M. de Mohrenheim et plus tard M. Hanotaux, d'amener le Czar à admettre en son auguste présence non seulement les ambassadeurs (ils étaient 9, y compris le nonce), mais tous les représentants des gouvernements étrangers. La décision de l'empereur fut immuable, et jusqu'à un certain point elle était raisonnable, car son séjour à Paris
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devait être très court et entièrement absorbé par ses autres devoirs otïîciels.
La réception des ambassadeurs fut fixée par le Czar au 6 octobre, le jour même de son arrivée à Paris, à 4 heures après midi, au palais de l'ambassade russe, où il était descendu. Je n'ai pas l'intention de décrire les fêtes grandioses de Cherbourg et de Paris. « D'un bout à l'autre de la France, disait V Univers du 7 octobre 1896, deux millions de spectateurs sont arrivés (à Paris), déversés sur la ville comme des torrents. La ville est pleine d'une foule ardente . . . Une seule idée anime ces cerveaux, un seul sentiment ces cœurs : voir le Czar et l'acclamer». Mais, ce qui fait le grand honneur de la nation française, cette immense multitude conserva, au milieu de sa joie expansive, un calme et une dignité parfaite.
Je me bornerai à noter les circonstances qui eurent quelque rapport avec ma mission, et qui démontrèrent la nature religieuse de l'empereur et ses égards tout à fait spéciaux pour les autorités de l'Eglise catholique. Il sembla que Sa Majesté agît de propos délibéré pour apprendre aux représentants du gouvernement français le respect que l'on doit à la religion et à ses ministres.
Le baron de Mohrenheim m'avait déjà dit confidentiellement, avant l'arrivée du Czar, que Sa Majesté avait exprimé le désir de recevoir dès son arrivée à Paris le cardinal Richard, archevêque de Paris, et de le revoir le lendemain à l'occasion de la visite qu'il se proposait de faire à Notre-Dame. 11 me raconta à ce propos que, dans le programme proposé au Czar, le gouvernement français avait placé la visite du Panthéon, église enlevée au culte catholique, avant celle de Notre-Dame, et que l'empereur, de sa propre main, avait in-
terverti cet ordre, mettant d'abord la visite à la cathédrale et à la Sainte-Chapelle, puis celle du Panthéon.
Le Czar avait ajouté qu'il n'aurait même pas mis le pied dans cette dernière église profanée, si elle n'avait renfermé la tombe de ce pauvre M. Carnot, mort si tragiquement. Le gouvernement français parut comprendre la bonne leçon que lui donnait le Czar et il adhéra en tout à ses volontés. Il profita même de la leçon, car on invita le cardinal à se trouver à la gare à l'arrivée de Leurs Majestés, et on l'invita au dîner de gala qui fut donné à l'Elysée en leur honneur.
Qu'il me soit permis maintenant de dire un mot de la déférence délicate dont usa Sa Majesté envers le représentant du Saint-Siège. Le matin du 6 octobre, le cardinal Rampolla me chargeait par télégramme de présenter à l'empereur les compliments de Sa Sainteté, à l'occasion de la visite que j'aurais l'honneur de lui faire. Il me priait aussi de confirmer à Sa Majesté, si l'occasion se présentait, le désir du Saint-Siège de consolider toujours davantage les bons rapports qui existaient actuellement et de l'assurer des favorables dispositions du Saint-Père et de sa confiance qu'il trouverait une entière correspondance de la part de Sa Majesté. L'auguste Pontife désirait enfin que je fisse comprendre délicatement à l'empereur que le Saint-Siège et la Russie avaient un intérêt commun à ce qu'il y eût en France un gouvernement sérieux, conservateur et respectueux des droits de la religion.
Ces pensées du Saint-Père correspondaient parfaitement à la situation, mais comment faire pour les manifester au Czar dans une audience collective qu'il accordait aux ambassadeurs? Il n'y avait aucune difficulté pour la première partie du télégramme, qui consistait à adresser au Czar les
compliments de Sa Sainteté ; mais quant aux deux points contenus dans la seconde partie, l'on ne pouvait évidemment y toucher que dans une audience privée. Je pensai que le cardinal Richard, qui allait être reçu dans la journée par l'empereur, pourrait exprimer plus facilement à Sa Majesté les désirs de Léon XIII. Je me rendis donc à l'archevêché et le bon cardinal accepta bien volontiers cette mission.
Mais je n'avais pas prévu un trait spécial de déférence de l'empereur à mon égard. A l'heure convenue pour les réceptions, à cinq heures et demie, je me trouvais avec les ambassadeurs d'Allemagne, d'Angleterre, d'Autriche, de Turquie, d'Espagne, d'Italie et des Etats Unis, et les ministres de Danemark et de Grèce dans le salon de l'ambassade de Russie, attendant que l'empereur nous admît en son auguste présence.
Le prince Dolgorouki, grand chambellan de Sa Majesté,, vint me prévenir que le Czar désirait me recevoir dans ses appartements particuliers avant les autres ambassadeurs et demandait que je lui présentasse ensuite, comme doyen du corps diplomatique, les représentants des puissances étrangères.
Je fus donc introduit près de l'empereur qui me reçut avec la courtoisie la plus distinguée. Il fit quelques pas vers moi, me serra la main et me répéta gracieusement ce que m'avait dit son chambellan. Je le remerciai de mon côté de cette délicate attention envers le doyen du corps diplomatique de Paris, et lui dis que le Saint-Père m'avait chargé expressément de lui présenter ses meilleurs compliments et ses j)]us sincères souhaits de prospérité à l'occasion de sa venue en France. Le Czar s'en montra très heureux et me pria d'en remercier le Saint-Père.
Il me demanda ensuite des nouvelles de' la santé du souverain Pontife et, quand je lui eus répondu que, grâce au ciel, il surprenait tout le monde par sa verdeur physique et par l'acuité de ses facultés intellectuelles, il en manifesta une satisfaction spéciale. Puis, continuant à lui parler du Pape, j'ajoutai que Sa Sainteté suivait avec attention et sollicitude les événements de tous les pays, et spécialement ceux qui avaient quelque rapport avec le bien de la religion et de la société. A ce double point de vue, Sa Sainteté nourrissait le vif désir de voir se fortifier chaque jour davantage les bonnes relations qui existaient entre le Saint- Siège et l'empire russe, assuré qu'il était de trouver une correspondance analogue de la part de Sa Majesté. L'empereur répondit que c'était aussi son désir, qu'il avait exprimé en mars dernier à Mgr. Agliardi, qui s'était rendu à Saint-Pétersbourg pour les fêtes (iu couronnement, et qu'il était heureux de le confirmer en cette circonstance.
Je crus bon ensuite de rendre hommage en quelques paroles gracieuses et délicates à la déférence qu'il avait témoignée au cardinal de Paris et, en général, au respect qu'il avait manifesté pour les principes religieux; j'ajoutai que ce noble exemple avait déjà produit et produirait en France une bonne et salutaire impression. L'empereur fut visiblement content de ce compliment, d'ailleurs bien mérité, et répondit avec beaucoup de simplicité que le respect du principe religieux lui était habituel, ainsi qu'au peuple russe.
Abordant ensuite une question d'ordre plus général et plus élevé, je dis au Czar que c'était une chose très heureuse et très avantageuse que la politique du Saint-Siège et celle de Sa Majesté se trouvassent parfaitement à l'unisson, par rapport à la France. Tandis que le Saint-Père avait mis généreusement au service de cette noble nation la force mo-
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raie dont il disposait, Sa Majesté avait apporté l'appui de sa puissance militaire et politique. Votre Majesté, ajoutai-je, ne pouvait la placer plus noblement et plus utilement ; la France, à cause de la générosité et de l'ardeur de ses enfants, est le pays qui a le plus d'influence sur les idées qui agitent le monde ; elle y a sa place marquée, et spécialement en tout ce qui concerne la civilisation chrétienne ; elle a en outre le génie de la propagande; lorsqu'elle prend une bonne direction, elle peut rendre les plus grands services à l'humanité, comme aussi, si elle en prend une mauvaise, ajoutai-je en souriant, elle peut porter l'incendie partout, comme cela est déjà arrivé. L'empereur répondit vivement et en souriant lui aussi: «C'est vrai, c'est vrai».
Le Saint-Siège, continuai-je, a voulu épargner à cette illustre nation une lutte religieuse qui aurait été des plus funestes ; et pour atteindre ce but, il a fait des prodiges de longanimité et de patience ; il a voulu renforcer l'autorité constituée pour qu'elle ne dégénérât pas en démagogie, en lui amenant les éléments conservateurs qui sont très nombreux quoique un peu divisés, et en leur donnant le conseil d'adhérer à la république, qui représentait en ce moment la seule autorité constituée dans le paj's. Ce qui importait désormais, c'est qu'il y eût en France un gouvernement sage, honnête et respectueux de la religion, afin d'être solide à l'intérieur et respecté à l'étranger. Tel était le principal désir du Saint-Siège.
L'empereur m'écouta avec beaucoup d'attention et donna souvent 'des marques d'assentiment à ce que je disais. Il repondit très gracieusement que le Saint-Père avait par ses directions politiques rendu un grand service à cette nation; qu'il était heureux lui aussi que les intérêts et les vues du Saint-Siôfre et de la Russie relativement à la Fram^t^ fus-
sent, bien que distincts, en s.i complète harmonie, et enfin qu'il nourrissait le même désir que le Saint-Siège concernant les principes et les tendances que devait avoir le gouvernement français.
J'aurais pu continuer l'entretien, car l'empereur paraissait y prendre un certain intérêt ; mais je songeai qu'il durait déjà depuis vingt minutes et que pendant ce temps les ambassadeurs mes collègues étaient en grand uniforme dans le salon contigu; il n'était pas délicat de les faire attendre trop longtemps, d'autant plus que je ne savais pas encore si la déférence exceptionnelle que le Czar m'avait témoignée ne les avait pas quelque peu contrariés.
Je sus plus tard qu'ils avaient été au contraire très heureux que leur doyen eût été ainsi l'objet d'une attention particulière.
En tout cas, après avoir remercié l'empereur de l'honneur qu'il m'avait fait, je lui dis que, puisque ses moments étaient précieux et désirés par tant d'autres, je n'osais pas trop en prendre pour moi seul ; et il reprit très gracieusement : « Ah, oui, neus avons le corps diplomatique qui nous attend : allons ».
Nous entrâmes ensemble dans la salle des ambassadeurs et nous en fîmes le tour ensemble, moi lui déclinant le nom de chaque diplomate, et lui, adressant à chacun quelques paroles aimables, en allemand, ou en anglais, ou en français, selon la nationalité à laquelle il appartenait. L'affabilité toujours digne de l'empereur et la parfaite distinction de ses manières produisirent bonne impression sur tous.
Il avait endossé le costume de colonel de la garde impériale, costume très simple ; de sorte que lorsque je le vis dans ses appartements privés, j'eus un moment d'hésitation,
me demandant si c'était bien en réalité l'empereur. Au point de vue physique, il n'a rien d'extraordinaire ; il est de taille médiocre et de constitution grêle et délicate ; mais à son maintien calme et réservé, à l'expression de son visage et spécialement à ses paroles concises et sensées, on reconnaît facilement un homme instruit, intelligent et d'un jugement éclairé. Ce qui me frappa le plus, ce fut sa grande simplicité ; il n'y avait en lui rien de cette pose hère et dominatrice que l'on remarque chez certains personnages puissants ; et si l'on songe qu'à un âge si jeune il se trouvait à la tête de la nation la plus puissante de l'Europe, avec des pouvoirs illimités et despotiques, l'on ne peut s'empêcher de conclure que son attitude modeste et sans prétentions était l'indice d'une âme noble et élevée. Et en réalité sa conduite comme souverain a montré dans la suite que cette conjecture était pleinement fondée.
Cette gracieuse attention du Czar envers le nonce fut très remarquée tant en France qu'en Italie ; ce fut, suivant un mot bien trouvé, comme le couronnement de ma mission qui désormais touchait à sa fin.
Le lendemain de cet entretien avec l'empereur de Russie, j'appris j)ar M. Hanotaux que les compliments du Saint-Père avaient beaucoup plu à Sa Majesté, et que les quelques idées que j'avais exposées avaient été accueillies avec satisfaction.
Je ne crois pas inutile de rapporter quelques entretiens que j'eus avec des personnages importants de la République à la fin de mon séjour à Paris; car ils s'exprimèrent sur certains points avec plus de netteté et presque avec abandon, en raison peut-être de mon départ prochain.
M. Hanotaux se montra dans les dernières conversations non seulement courtois et affable, comme de coutume, mais
véritablement affectueux. 11 me demanda gracieusement si je n'avais pas quelque personne à lui proposer pour une décoration ; je lui indiquai alors le comte 0' Connell, un descendant du célèbre 0' Connell, et M. Edmondo Puccinelli, grand intendant des palais apostoliques, pour le grade d'officier de la Légion d'Honneur. Et il obtint cette distinction pour tous les deux.
Ayant appris aussi que mon frère Nazzareno, avocat, se trouvait à Paris, il me demanda avec une exquise gentillesse s'il ne me serait pas agréable de le voir décorer de la croix de chevalier; j'exprimai naturellement ma satisfaction et ma gratitude pour cette délicate attention ; quelques jours après, je reçus le diplôme et les insignes de chevalier pour mon frère, le tout accompagné d'une lettre des plus aimables.
M. Hanotaux me répéta plusieurs fois, alors que je le remerciais, qu'il désirait vivement que j'emportasse avec moi un bon souvenir de la France, ajoutant qu'il avait la ferme espérance qu'à Rome je resterais toujours l'ami de son pays et son ami personnel.
Je crois pouvoir me rendre ce témoignage, et les Français me le rendront également, que je n'ai pas cessé à Rome, comme cardinal, de prouver mon attachement à la France, en défendant toujours ses intérêts et en rendant toujours aux nombreux Français, qui m'honorèrent de leur visite, tous les services en mon pouvoir. Quant à mes rapports personnels avec M. Hanotaux, ils restèrent toujours des plus amicaux, et alimentés par un échange de lettres, quand l'occasion s'en présentait.
Un entretien que j'eus avec ce ministre le 4 novembre 1896 fut très caractéristique, parce qu'il me mit en mesure de connaître ses tendances ou tout au moins ses prévisions relativement à l'avenir de la religion en France.
CH. XXVI. - LA VISITE DU CZAR 3yr»
J'avais remarqué que la fameuse question des pompes funèbres revenait à l'ordre du jour de la Chambre sous le n. 18 ; je le priai donc de surveiller l'affaire, d'empêcher qu'elle vînt en discussion ; et s'il n'3' réussissait pas, de faire repousser la proposition des radicaux qui voulaient absolument supprimer ce monopole.
M, Hanotaux répondit que je pouvais être tranquille, car cette question ne serait sûrement pas posée sous le cabinet Méline ; du reste, on allait bientôt commencer à la Chambre la discussion du budget; et l'autre serait, par conséquent, ajournée.
Puis, venant à des considérations plus générales, il me dit que, si les catholiques savaient bien manœuvrer, se plaçant nettement sur le terrain indiqué par le Pape, et s'unissant au parti gouvernemental, ils obtiendraient comme résultat logique de voir éliminer à l'avenir toutes les questions religieuses, qui, pour beaucoup de républicains, ne sont qu'un moyen de représailles et d'opposition politique. Je fis alors allusion aux lois existantes qui empêchaient la pacification religieuse, comme les lois scolaire et militaire, et celles plus récentes sur les fabriques et sur la taxe d'abonnement contre les congrégations; M. Hanotaux me répondit, en déclarant toutefois qu'il n'exprimait qu'un avis purement personne], que la loi scolaire, la plus importante de toutes, parce qu'elle regardait la formation des générations futures, pourrait être modifiée par l'introduction de l'enseignement religieux dans les écoles primaires, comme il existait déjà dans les écoles secondaires.
A ce propos, il constata qu'il y avait réellement quelque chose à refaire sur ce point, car il reconnaissait (ju'il était contraire aux véritables intérêts de la nation comme à ceux de l'Eglise de former des générations irréligieuses et athées qui engendreront ensuite le socialisme et l'anarchie.
Pour le service militaire du clergé, il reconnut que certaines modifications étaient possibles et opportunes, et donneraient à la loi un caractère plus logique et plus utile. La loi française veut en effet que, en temps de guerre, les ecclésiastiques soient destinés à l'assistance des malades et des blessés; mais alors, pourquoi, en temps de paix, au lieu de les préparer à cet emploi, la loi les contraint-elle à passer une année dans les casernes avec les autres soldats et à apprendre le maniement d'armes dont ils n'auront pas à se servir en temps de guerre ? Enfin, relativement aux deux questions sur les fabriques et la taxe d'abonnement, M. Hanotaux pensait qu'elles pourraient s'arranger peu à peu et sans secousse, parce qu'au bout d'un certain temps, l'opinion publique ne s'en occuperait plus.
Nous parlâmes ensuite de la nécessité et de l'utilité pour la France et le Saint-Siège de demeurer toujours unis, autant pour assurer à l'intérieur de la nation l'union de tous les citoyens et la paix religieuse que pour défendre en plein accord, à l'étranger, leurs intérêts communs. Le ministre me déclara que plusieurs personnages importants du parti radical lui-même le reconnaissaient, grâce à leur clairvoyance 'et à la sagesse de la politique du Saint-Siège.
Puis, prenant un ton plus familier encore, il exprima de nouveau son vif regret de mon départ, constatant en même temps que, grâce à notre bonne volonté mutuelle, l'œuvre de la pacification religieuse avait faic un notable progrès, car nous nous étions efforcés toujours l'un et l'autre d'aplanir les difficultés avec délicatesse et dans un esprit conciliant. Il ajouta, sans la moindre forfanterie, qu'il avait été l'un des premiers à comprendre le besoin de mettre un terme aux conflits religieux, soit pour répondre aux vues bienveillantes du Saint Siège, soit parce que le cours des événements mon-
trait la nécessité d'unir toutes les forces pour résoudre les questions les plus importantes et les plus urgentes qui intéressaient la tranquillité et la sécurité du pays.
Après avoir touché différentes autres questions d'ordre courant, nous nous séparâmes avec des déclarations réciproques d'estime et d'amitié, et nous nous donnâmes rendezvous pour une dernière conversation d'adieu la veille de mon départ.
Le 9 du même mois de novembre, je me rendis à l'Elysée à cinq heures de l'après midi, heure convenue, pour saluer le président de la République et prendre congé de lui. Les nonces de première classe n'ont pas à remettre de lettre de rappel, car leur promotion au cardinalat met par elle-même fin à leur mission ; ils ne restent que provisoirement en qualité de pro-nonces jusqu'au jour de leur départ.
M. Félix Faure fut courtois et affable comme de coutume; il me dit des paroles très flatteuses sur l'attitude que j'avais eue en France, énumérant même les bons résultats obtenus. Il désirait ardemment la paix religieuse, et il n'avait pas besoin de me le prouver, ajoutat-il, car je connaissais bien ses sentiments; il ne les cachait d'ailleurs à personne, et déclarait même franchement qu'il était catholique. Mais pour assurer cette œuvre de la paix, il était nécessaire que l'épiscopat et le clergé agissent avec beaucoup de prudence et de modération et que la volonté du Saint-Siège de continuer la même politique de paix fût toujours exprimée avec clarté et continuité, afin que personne ne pût s'y refuser sous de futiles prétextes, ou répandre l'équivoque sur les véritables intentions du Saint-Siège.
Pour donner un sens concret à ses parc^les, le président di4 que beaucoup de prêtres lisaient ostensiblement et ouver-
Fkrkata, Mriiiiiireii - Toin III. -'•
tement les journaux ennemis du gouvernement, et que cela indisposait beaucoup les républicains; un périodique, qui attaquait, à Paris et en province, avec beaucoup d'acrimonie^ différentes personnalités du gouvernement, s'était vanté récemment d'avoir reçu une bénédiction du souverain Pontife à l'occasion du dernier congrès de la bonne presse. Le président me chargea ensuite d'offrir au Saint Père, dont il fit le plus grand éloge, ses sentiments de respect et d'attachement filial, et de l'assurer de ses bonnes dispositions en tout ce qui concernait les intérêts religieux. Il fit observer cependant que, comme président de la République, il devait être comme l'élément médiateur entre les divers partis, qu'il était tenu d'observer vis à vis d'eux les règles de la constitution. Si le parti radical obtenait la majorité à la Chambre, il ne pourrait donc pas s'opposer à ce qu'il prit le pouvoir ; mais il ne manquerait pas de faire tout ce qui dépendrait de lui pour modérer ses projets.
Ce n'était pas le moment, dans une conversation d'adieu, d'engager une longue discussion ; je me bornai donc à faire observer au président que le Saint-Père maintenait immuablement ses directions politiques, et qu'une bénédiction accordée à une œuvre aussi louable en elle-même que celle de Ja bonne presse n'était nullement un indice de changement. Si, dans le langage du clergé et des catholiques, il y avait parfois quelques paroles vives, il fallait les excuser en se rappelant que le gouvernement, de son côté, s'était trop abandonné aux vexations et aux mesures déplaisantes. J'ajoutai qu'il était nécessaire que l'on adoptât envers les catholiques un système de justice et d'équité, de manière à rétablir le calme et la tranquillité des consciences ; je l'exhortai enfin à vouloir bien continuer de protéger de son action et de son influence les intérêts de la religion,
auxquels étaient si intimement unis ceux de la France et de la société.
Le président me remit ensuite de ses mains le grand cordon de la Légion d'Honneur et il accompagna cet acte de délicatesse des paroles les plus gracieuses.
Je demandai alors à présenter mes hommages à madame Faure ; et le président, se montrant très sensible à ce désir, la fit prévenir. Elle revenait d'une course en ville et m'accueillit cependant aussitôt avec la plus grande affabilité. Sur mon désir de saluer mademoiselle Lucie, celle-ci se présenta immédiatement. L'on parla de Rome, du Saint-Père, de ma nonciature. Toutes deux manifestèrent dans la conversation d'excellents sentiments de foi et de piété chrétienne.
J'avais apporté avec moi deux médailles d'argent, de celles que le Saint-Siège fait frapper chaque année pour la fête de Saint-Pierre : l'une représentait les restaurations de Saint- Jean de Latran, et l'autre Saint-Thomas donnant la main à la foi et à la science. Je donnai la j)remière à madame Faure et la seconde à mademoiselle Lucie, qui m'avait dit une autre fois avoir lu et étudié la Somme de saint Thomas. Ce petit souvenir plut beaucoup à ces deux excellentes dames.
Mon très prochain départ étant désormais connu du public, les journaux se mirent à examiner en toute liberté les résultats de ma mission.
Un article, publié par M, Goj^au dans le Figaro, avait mis en évidence un résultat très important de ma nonciature, celui d'avoir changé, comme on dit, l'ambiance qui auparavant était remplie de colères et d'hostilité contre la religion. Cet article, par ses considérations calmes et impartiales, avait été très remarqué. Mais naturellement il n'avait pas eu le don de plaire aux réfractaires, qui attribuaient à
la politique du Saint-Siège, que je représentais, le funeste effet d'avoir rompu l'harmonie existante entre les catholiques, en troublant leurs convictions monarchiques.
Lt^ Aîitorité au. 17 octobre disait ouvertement que personne n'avait contribué plus que moi à désorganiser la défense religieuse, comme si dans les temps précédents la défense que l'on préconisait n'avait pas toujours conduit à de lamentables défaites. Du reste, V Autorité de M. de Cassagnac avait dit mille fois la même chose du cardinal Rampolla ; déjà, dans le même article, elle déclarait que Mgr. Clari, qui n'était pas encore arrivé, serait incapable, ne connaissant pas bien la langue française, de remplir sa mission en France. « Aussi regrettons-nous vivement que son nouveau représentant (de Rome) ne se trouve pas dans les conditions matérielles voulues pour remplir, comme il conviendrait, une mission importante entre toutes pour la France et le catholicisme » .
Un autre journal monarchique, inspiré, à ce qu'on disait, par MM. Chesnelong et Keller, bien que dans des formes très courtoises, déplorait les effets nuisibles de la politique que j'avais suivie.
Comme il est facile de le comprendre, les journaux soumis aux directions du Saint-Siège, et à leur tête l' Univers, n'étaient pas de cet avis, eux qui n'avaient jamais cessé de proclamer la sagesse de cette politique et les bienfaisants résultats déjà obtenus, résultats qui eussent été beaucoup plus considérables si cette même politique n'avait pas rencontré des oppositions acharnées là où elle aurait dû trouver des soutiens empressés et dévoués.
La divergence de ces opinions ne pouvait surprendre personne ; elle dérivait logiquement et nécessairement de la divergence des partis.
Il était plus important, ou du moins plus curieux, de connaître les appréciations des journaux républicains.
Pour donner une idée juste et impartiale de ma nonciature, VEcIair du 22 octobre disait avoir consulté les catholiques et les radicaux. Il avait constaté que, parmi les premiers, les opinions ne concordaient pas. D'un côté « on critique sa politique pacificatrice en conformité de vues si étroite avec le Vatican ; mais, d'autre part, on s'accorde à reconnaître que la nonciature du cardinal Ferrata a été l'une des plus ardues » .
Il énumérait ici les diverses difficultés qui s'étaient présentées : l'incident de l'archevêque d'Aix, la loi sur les fabriques, l'impôt sur les congrégations, etc. etc. ; puis il ajoutait : « Le caractère du cardinal Ferrata a encore contribué à lui rendre plus ardus ces labeurs si ardus déjà: il n'est ni raide, ni militant : c'est une nature souple, fine, fortifiée de cette tradition de la curie romaine dont il s'est imprégné, et qui fait valoir en ses ambassadeurs une expérience de quatre à cinq siècles et même plus. Mais il est sensible, doux, conciliant, plus insouciant que dominateur».
Je ne nie pas qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans cette dernière observation ; mais je fais observer que la politique du Saint-Siège, politique de pacification, exigeait précisément cette attitude. Je crois de plus que les ministres du gouvernement ont eu aussi des preuves fréquentes de ma fermeté dans des circonstances que le public a toujours ignorées et devait ignorer.
Du reste, l'opinion des républicains, avec lesquels je dus traiter les affaires, n'était guère conforme à celle des catholiques que je viens d'indiquer plus haut. Le même journal le constatait ainsi: « Nous nous sommes entretenu ensuite avec Tun des plus fervents défenseurs de la politique radicale à Toc-
casion du départ du nonce. Il nous a dit: j'accepte de croire à la bonne volonté de ce prélat dont l'ambassade aura été si laborieuse. Il a été le traducteur prudent et avisé de la politique de son chef suprême. Il a reconnu la république et n'a du moins jamais rien dit ou fait contre elle. Son attitude a été correcte, courtoise, et on l'a sentie empreinte d'une cordialité qui était l'évidente reconnaissance du régime.
» Un jour j'ai entendu le nonce exprimer cette idée: que l'Eglise avait plus donné à la république qu'elle n'en avait reçu. Il énumérait les lois inévitables que dans sa marche la démocratie avait établies et qui passaient pour hostiles au clergé : telle que celle sur les séminaristes-soldats, et celle sur les fabriques et le droit d'accroissement ... Il n'envisageait pas la situation comme elle devait l'être. Ce qui importe, c'est moins ce qui a été fait contre le clergé que ce qui n'a pas été fait; c'est dans ce qui n'a pas été fait que le cardinal Ferrata peut trouver des titres à la gratitude du monde religieux.
» La république est née avec un programme très anticlérical. Elle a conduit au pouvoir les hommes qui auraient pu en tenter l'application. Ils en ont reculé l'échéance. C'est qu'en face d'eux, par une orientation nouvelle de la politique papale, ils n'ont plus trouvé d'adversaires résolus à combattre la république, mais qui, au contraire, la reconnaissaient, et ne lui demandaient, en échange de cette reconnaissance, que la paix la plus concordataire. La tactique n'était-elle pas habile ? Supposez un pape agressif, un nonce s'immisçant dans la politique intérieure et condamnant le régime ; c'était la guerre ouverte, déclarée, le vieux programme de résistance au clergé appliqué dans toute sa rigueur et la défaite très probable de ceux qui auraient entamé la lutte.
» La cordialité de la nouvelle politique religieuse a ralenti la marche des républicains avancés vers ces éventualités qui, pour être plus éloignées que jamais, n'en sont peutêtre d'ailleurs pas moins inévitables. Le nonce serait bien ingrat envers ceux que sa bonne grâce et sa rectitude enchaînèrent, s'il ne rentrait pas à Rome convaincu qu'il a fait quelque chose : ne serait-ce qu'en considérant que, grâce au Pape et à lui, nous n'avions à peu près rien fait de ce que nous nous étions si solennellement promis de faire».
Telle était l'opinion du parti radical.
En réalité, si l'on réfléchit que la suppression du concordat, du budget des cultes et de l'ambassade près le Saint- Siège étaient le grand objectif du parti républicain, et que maintenant il se trouvait dans ce même parti, abstraction faite de la droite, une forte majorité pour maintenir ces trois bases de l'édifice politico-religieux, il faut convenir qu'un résultat considérable et précieux avait été obtenu. La période la plus aiguë de la lutte religieuse fut traversée sans trop de dommages, et l'anticléricalisme, un moment si violent, était actuellement passé de mode et n'avait plus la force de soulever les passions.
Il n'est pas inutile de reproduire aussi l'opinion du parti républicain moins avancé, qui était à même de mesurer l'état des choses avec une plus grande sérénité.
Le Temps- du 2*2 octobre 1896 s'exprimait ainsi dans un article intitulé : « La fin d'une nonciature » :
« La nonciature du cardinal Ferrata ayant pris virtuellement fin, et son successeur étant déjà désigné, il est naturel qu'aux adieux que lui font les journaux et les hommes politiques se mêlent les appréciations critiques, «ur le rôle qu'elle a revêtu et les fruits qu'elle a portés. Ces appré-
ciations varient inévitablement avec le milieu d'où elles émanent.
» Les partis monarchiques, et la fraction de l'Eglise qui peut leur rester plus ou moins attachée par de secrètes préférences, voient partir sans trop de regrets un représentant du Saint-Siège qui, traduisant trop fidèlement la pensée politique de Léon XIII, a grandement contribué à affaiblir le trône en le séparant de l'autel. Pour beaucoup de consciences qui confondent toujours la politique et la religion, c'est là une sorte de scandale.
» On a beau leur faire observer que le cardinal Ferrata en est, en tout cas, innocent, qu'il a été non pas l'inventeur mais l'organe de cette évolution politique de la curie romaine, que l'auteur responsable est ici le Pape lui-même, c'est à dire celui dont il ne leur est permis, étant donnée la foi qu'ils professent, de contester ni l'infaillibilité ni la juridiction souveraine sur l'Eglise tout entière; les hommes de parti, dont nous parlons, sont trop intéressés à se faire illusion. Ils trouvent plus commode de faire peser leurs griefs et leurs plaintes sur une autre personnalité que celle de Léon XIII et ne peuvent s'empêcher de manifester leur mauvaise humeur à un nonce qui garde le tort à leurs yeux d'être trop bien entré dans les intentions de son maître et de s'être employé avec trop de zèle à les faire triompher parmi nous.
» On ne peut nier, en fait, et sans doute le nouveau cardinal prendra pour un éloge la critique adressée à l'aacien nonce, on ne peut nier qu'il n'ait contribué beaucoup, pour sa part, au succès de ce que l'on a appelé improprement la politique républicaine de Léon XIII. Depuis le toast fameux du cardinal Lavigeri«, jusqu'aux derniers et délicats incidents de la loi dite d'accroissement concernant les impôts des congrégations, il s'est appliqué avec un succès croissant à déve-
lopper les causes d'entente et les relations pacifiques entre l'Eglise et l'Etat, et à écarter ou atténuer les occasions de conflits et de malentendus. Nature fine, souple, point militante, préférant les voies détournées et la patience aux inspirations de la passion et aux déductions raides d'une logique trop simple, ce ncnce arrive au terme de sa mission, en laissant entre la cause qu'il représente et l'Etat français des rapports pacifiés et améliorés, non empires ou aigris.
» Il y a quelque mauvaise foi à lui reprocher de n'avoir pas remporté certaines victoires, lorsqu'il est constant qu'il a su éviter des défaites autrement graves. Il y a des situations où, pour un diplomate, c'est assez avoir réussi que de n'avoir rien laissé compromettre irrémédiablement ; et le cardinal peut rentrer à Rome avec la conscience d'avoir activement collaboré à l'œuvre du Pape et épargné à l'Eglise, de concert avec lui, dans la période très critique que nous venons de traverser, d'irrémédiables désastres.
» Aussi bien certains organes du radicalisme, en constatant ces mêmes résultats, font entendre des réflexions toutes contraires.
» Ils se plaignent précisément d'une politique si pacifique et si avisée tout ensemble qu'elle a positivement empêché les ministères radicaux de réaliser le programme radical par excellence, c''est à dire la séparation de l'Eglise et de l'Etat et la suppression du budget des cultes. Ces radicaux conspirent avec les partis clérico-monarchiques pour souhaiter l'arrivée d'un nouveau nonce, plus intransigeant et plus belliqueux, et la reprise d'hostilités ouvertes entre la république et la Papauté, qui leur permettraient de réaliser à bref délai leurs vieilles théories.
» Grâce au Pape et à son représentant trop habile et d'une si parfaite correction d'attitude, aurait dit l'un de cew
radicaux, à en croire VEclair, nous n'avons à peu près rien fait de ce que nous nous étions proposé de faire. On le voit : à l'extrême droite, on en veut au nonce de la politique de Léon XIII, parce qu'elle a fortifié la république, et à l'extrême gauche, on lui en veut encore pour cette même politique de ce qu'elle a entravé ou paralysé tous les projets violents de séparation et consolidé l'Eglise dans la position concordataire que les lois et les traités lui ont faite depuis un siècle.
» D'où il résulte deux choses: la première, que les partis extrêmes qui se plaignent en sens inverse n'ont qu'à se confesser leurs doléances contraires pour se consoler mutuellement; la seconde, que la politique inaugurée par Léon XIII, il y a quelques années, n'a été ni déraisonnable, ni si fallacieuse que l'on a dit, puisqu'elle a porté des fruits dont ceux-là seuls se lamentent aujourd'hui qui escomptaient, en vue de leurs desseins politiques, une grande et prochaine révolution dans laquelle, sous l'inspiration d'un fanatisme similaire, les uns voyaient la fin de la république et les autres la ruine du catholicisme » .
L'appréciation des Débats du 13 octobre n'était guère différente.
« Le nonce du Pape est sur le point de nous quitter, après avoir passé parmi nous plusieurs années qui ont été bien employées.
» Mgr. Ferrata laissera en France le souvenir d'un diplomate habile, délié, conciliant, qui a su attendre et obtenir beaucoup du temps et de la patience, sans jamais s'écarter de la politique dont les encycliques du Saint-Père ont publiquement indiqué la sage et ferme direction. La meilleure, la seule manière de juger un diplomate, au moment où sa
mission prend fin, est de se demander s'il laisse améliorés ou aggravés les rapports qui existaient au début entre son gouvernement et celui auprès duquel il était accrédité.
» A cet égard, aucun doute n'est possible. Les rapports du Saint-Siège et de la République française sont assurément moins tendus ajourd'liui qu'ils ne l'étaient il y a quelques années et, s'il faut en faire honneur avant tout au large et politique esprit de Léon XIII, il n'est que juste de faire la part qui lui revient à son représentant. Cela est d'autant plus juste que, par compensation, les partis anticonstitutionnels soit de droite soit de gauche, les réactionnaires et les radicaux, ne ménagent pas au nonce qui nous quitte leurs critiques les plus amères.
» Ils lui reprochent précisément ce dont nous le louons. Pour des motifs divers et même opposés, mais qui se rattachent chez eux à des passions également ardentes, ils sont adversaires de l'apaisement. Les uns ont besoin que la religion soit attaquée et persécutée, les autres se plaisent à être les instruments de cette lutte qui entretient parmi nous les pires divis-ions. Mgr. Ferrata, qu'on nous passe le mot, n'était pas leur homme, puisqu'il était celui de Léon XIII.
» Ils applaudissent à son départ ; en quoi ils se ménagent des déceptions, car le successeur du nonce continuera certainement de représenter la même politique. Mais c'est un devoir pour nous de reconnaître avec quelle fidélité Mgr, Ferrata l'a servie et de lui en exprimer toutes nos sympathies » .
Du reste, le lecteur, qui aura eu la complaisance de lire ces mémoires, saura se former une juste idée des graves et multiples difficultés que je rencontrai et des résultats obtenus. J'ajoute seulement que beaucoup, parmi les catholiques, lorsque l'effervescence des passions se fut calmée, reconnurent
plus tard la sagesse et l'utilité de la politique du Saint-Siège, basée sur la doctrine et les traditions de l'Eglise, qui jamais n'a refusé le respect dû aux pouvoirs constitués, quelle qu'en fût la forme politique, conseillée en outre par l'état de la religion en France.
C'est ce même sentiment qui inspirait le duc d'Orléans dans la lettre qu'il adressait quelques jours après, le 27 décembre, à M. Cornély. Il déclarait ne pas vouloir s'ingérer dans la prochaine élection de Brest, afin de laisser le clergé libre de choisir un député ecclésiastique, et aussi pour ne pas créer d'embarras au gouvernement républicain. « Je sais, disait-il, le gouvernement de la République engagé en ce moment dans un travail diplomatique délicat. Bien loin de lui susciter des incidents intérieurs susceptibles peut-être de distraire l'application de ses hommes d'Etat, je veux au contraire mettre tout mon zèle et mes relations de famille au service des intérêts de la France à l'étranger».
Il y avait dans cette lettre une exj^ression qui fut justement critiquée : « si la tradition monarchique est de s'opposer nettement aux tendances des Eglises vers le pouvoir politique » ; mais les paroles que nous avons citées montraient clairement que le duc d'Orléans avait surtout en vue les intérêts de la France et qu'il leur subordonnait l'opposition qu'il pouvait faire au gouvernement républicain. Et c'étaient précisément les intérêts de la France qui avaient déterminé la politique du Saint-Siège.
Le 12 novembre, après avoir salué une dernière fois le ministre des affaires étrangères et le cardinal Richard, je partis de Paris pour Rome où j'arrivai le 14. Je descendis chez mon frère Nazzareno qui était venu à Paris pour m'accompagner dans ce voyage.
Ainsi se termina ma nonciature. En quittant la France, les vers de Dante me revinrent à la mémoire :
« Come colui che con lena aifannata Uscito fuor dal pelago alla riva Si volge all'acqua perigliosa e guata » .
Mais en même temps je ne pus quitter sans une profonde mélancolie ce sympathique et chevaleresque pays que j'ai toujours aimé du fond de l'âme, et surtout cette illustre et antique Eglise, dont la gloire ne fut jamais obscurcie dans aucune persécution et qui m'a toujours tant édifié pm la prodigieuse fécondité de ses bienfaisantes initiatives, par ses missions répandues dans le monde entier, par ses œuvres * admirables de charité chrétienne.
Les Français pourront me rendre ce témoignage, que, dans le reste de ma vie à Rome, je ne cessai pas un instant de prouver par mes actes que mon attachement à leur patrie et à leur Eglise était sincère, invariable et profond.
Le 3 décembre eut lieu le consistoire dans lequel je reçus le chapeau cardinalice. Le titre qui me fut assigné fut celui de Sainte-Prisque au mont Aventin, que j'avais désiré moimême, parce que cette petite église, si vénérable par ses antiques et précieux souvenirs, appartenait à l'ordre de Saint- Augustin dont faisaient partie mon frère le P. Angelo, mon oncle maternel, le P. Filippo Antonuzzi, et mes deux neveux, le P. Alipio et le P. Alfonso Donati.
La prise de possession, qui eut lieu le 17 janvier 1897, fut honorée de la présence de l'ambassadeur de France et d'un groupe très distingué de prélats et de personnalités. Le P. Mattioli, assistant des Augustiniens, m'adressa une gracieuse allocution à laquelle je répondis par un petit discours de circonstances qui fut favorablement accueilli par toute l'assistance.
SI
Le cardinal Ferrata a délibérément arrêté la rédaction de ses mémoires à la fin de sa nonciature en France. Il est vraisemblable que les affaires, dont il eut à s'occuper pendant les dix-huit ans passés à Rome depuis son retour de France jusqu'à sa mort, ne lui ont pas paru se prêter à la continuation de ces souvenirs destinés à la publicité. Quel que soit le motif de sa détermination, qu'il n'ait pas jugé opportun de donner une suite à ces mémoires, ou que le temps lui ait manqué, il ne m'a pas laissé d'autres pages à publier.
Sans songer le moins du monde à y suppléer, je crois faire chose agréable au lecteur en donnant ici un aperçu très sommaire de ce que fut la vie de mon frère pendant ses dix-huit dernières années écoulées à Rome, sous les pontificats de Léon XIII, de Pie X et de Benoît XV. Ces trois papes l'honorèrent d'une estime et d'une confiance tout [lar-
ticulières, le consultant dans les circonstances les plus graves et lui confiant les travaux les plus importants. Le cardinal Rampolla qui, en lui annonçant sa prochaine élévation au cardinalat, lui disait si aimablement sa joie de T avoir bientôt pour collaborateur, trouva en effet en lui l'auxiliaire le plus actif et le plus dévoué. Dans les diverses Congrégations auxquelles il appartenait, son avis était toujours hautement apprécié, et souvent il emportait la décision.
L'usage veut que les nouveaux cardinaux soient aussitôt faits membres de trois Congrégations. Ce furent, pour le cardinal Ferrata, celles des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, du Concile et des Rites. Par la suite, il appartint encore à plusieurs autres. Il fut bientôt chargé de diriger successivement certaines d'entre elles comme préfet : d'abord celle des Indulgences et saintes Reliques, puis celle des Rites, d'où il passa à celle des Evêques et Réguliers. Lorsque, en 1908. Pie X procéda à la réorganisation de la curie romaine, il confia au cardinal la préfecture de la Congrégation, nouvellement fondée, de la Discipline des Sacrements. Enfin, au début de 1914, le Pape lui imposa la succession du cardinal Rampolla comme Secrétaire du Saint-Office. Le cardinal Ferrata s'efforça de décliner ce fardeau, qui venait s'ajouter à la préfecture de la Congrégation des Sacrements; mais il
EI'I1,0(UK 417
dut céder devant les instances répétées et affectueuses de Pie X, qui finit par lui dire: «Faitesmoi ce plaisir ». Il n'était pas facile de succéder au cardinal Rampolla, homme d'une haute intelligence, tiavailleur infatigable, qui s'était presque exclusivement consacré, pendant ses dernières années, à ses fonctions de Secrétaire du Saint-Ofïîce. Néanmoins, le cardinal Ferra ta réussit à mener de front tant de travaux, et je crois pouvoir dire, sans violer aucun secret, qu'il remplit cette charge à l'entière satisfaction de ses éminentissimes collègues.
Entre temps, il avait été nommé par Pie X, en 1913. archiprêtre de la basilique patriarcale du Latran ; il fut très sensible à cet honneur. Il a laissé à sa basilique le magnifique calice en or massif ciselé, orné d'émaux et de pierres précieuses, que lui avait offert le chapitre de la cathédrale de Malte, lorsqu'il ('tait allé, en cette même année 1913, présider, en (pialité de légat apostolique, les splendides solennités du congrès eucharistique.
Pendant les* premières années de sa carrière cardinalice, avant d'être entièrement absorlx' par ses multiples travaux pi-otessionnels. le cardinal eut roccasion de [)rononcer un certain nomlM'e de discoins, tant sur divers sujets religieux <pu' sur les problèmes de la (|uesti()n soeiale. Une vingtaine seulement de ces allocutions ont t'tf' rt-iniics eu \'o-
Kkiiuaia, Miiiiiiirc.t - Tenu. Ul, -•
lume. Elles témoignent de la profonde science non moins que de la piété sacerdotale de leur auteur ; on remarquera en plusieurs de ces conférences une haute compréhension des problèmes les plus graves qui se posent devant nos sociétés modernes, et dont on ne saurait espérer la solution que des principes de l'Evangile.
Le cardinal Ferrata donna une grande part de son activité aux causes de béatification et de canonisation; on recourait à lui de toute part, et à la fin il n'avait pas moins de cent vingt ponences. C'est lui qui mena à bonne fin, comme ponent, la cause de béatification de Jeanne d'Arc. Nommons encore, parmi les Vénérables et Bienheureux dont les causes lui furent confiées : le curé d'Ars, les petits martyrs de l'Ouganda. Gabriel de l'Addolorata, Bernadette Soubirous, Marc d'Aviano, Ludovic de Casoria ; et il serait aisé d'allonger cette liste.
Enfin le cardinal prit une part très active à la compilation du nouveau Code du droit canonique; il faisait partie des deux commissions cardinalices instituées à cet effet par Pie X, ainsi qu'il appert de la Bulle placée en tête du Code. Le cardinal Gasparri, qui tut l'âme de cette grande œuvre, était lié d'une étroite amitié avec mon frère, depuis le temps où ils se trouvaient ensemble à Paris, l'un comme nonce, fautre comme professeur de droit
Kl'lLOCU'E 41!»
canon à rinstitut catholique; il lui demandait avis sur les questions les plus délicates de la codification : plusieurs fois même, il remit la séance de la commission cardinalice, parce que le cardinal Ferrata, empêché par d'autres occupations, ne pouvait y prendre part au jour fixé.
L'ancien nonce conserva toujours les meilleures relations avec les personnages diplomatiques qu'il avait connus au cours de sa longue carrière à l'étranger, comme aussi avec les cardinaux et évêques français, dont aucun ne quittait Rome sans lui avoir fait visite à son appartement de la rue Aracœli. Il continuait d'ailleurs à s'intéresser spécialement aux affaires religieuses de la France et de la Belgique, ce qui lui valait de nombreuses consultations de l'épiscopat de ces deux pays. Le roi des Belges Ijéopold Tl ne manqua jamais de lui écrire chaque année de sa propre main pour hi Noël ou le nouvel an.
Le cardinal fut le protecteur dé très nombreux instituts religieux. aux(piels il prodigua ses soins et dont il sut, à l'occasion-, défendre énergiquement les droits. Entre tous, il témoignait une affection spéciale aux instituts destinés aux missions: non content de leur faire d'al)ondantos largesses, il fonda deux maisons sous le vocable* de saint I)(^iniiu'i|n(': Tune au T'ongo, l'autre dans l'Inde, au |)ied du iMoiit Saint-Tlioiuas. pour reeevoii- des malades ct
des jeunes filles; il en établit une troisième à Kharbine en Mandchourie, pour l'œuvre du baptême des petits enfants. Ces trois maisons sont dirigées par les excellentes Missionnaires franciscaines de Marie, dont il fut le dévoué protecteur. Parfois, quand il ne pouvait se rendre à Gradoli, pendant l'automne, il allait prendre quelque repos dans leur maison de Grottaferrata.
Je ne me permettrais pas de parler des vertus de mon frère ; je dirai seulement, pour relever un seul trait de sa physionomie morale, qu'il me serait facile de citer quantité de faits qui prouveraient sa très grande bonté et son inépuisable charité.
Lorsque le souverain Pontife Benoît XV fut élevé sur le siège de saint Pierre, son premier acte fut de nommer le cardinal Fei'rata son Secrétaire d'Etat. Quoique sa santé laissât déjà à désirer, le cardinal accepta cette haute charge. Mais il ne devait guère l'occuper qu'un mois, et le 10 octobre 1914 il était emporté par une rapide maladie. Sa mort provoqua des regrets unanimes, car il jouissait de l'estime générale, bien méritée par les services rendus au cours de sa longue carrière diplomatique à l'étranger et ses travaux dans la curie romaine. Selon sa volonté formelle, sa dépouille mortelle repose au cimetière de Gradoli, notre pays natal, dans la chapelle funéraire que j'y ai fait élever.
Sur deux plaques de niaibre, de eliat|ue côté de son sarcophage, est gravée une inscription relatant son curricidum vîtae, due à l'illustre latiniste ]\Igr. Tarozzi. Je crois bien faire delà reproduire ici, comme un dernier honnnage à mon frère bien aimé.
Rome, 15 décembre 1920.
Nazzareno Ferrata.
Khgp l'}(n<'J)fe dt( ('i(vd. l)o)iiini<pte Ferrata.
DOMINICVS • PRAKCLARVM • GENTIS • SVAE • ET • OPPIDI NOSTRI • DECVS ■ ORTVS • EST • IV ■ NON • MART ■ A ■ MDCCCXLVII gVI • IN • EPHEBEIS • VRBIVENTANO ■ ET • FAl.ISCODVNENSI VACAVIT • LITTEKIS • ET • PHILOSOPHIAE • PRIMAS • VTROIilOVE LAVDES • INDEPTVS
ROMAE • CVRRICVLVM • THEOLOGIAE • AVCTVS • INTERIM SACERDOTIO • DEIN • IVRIS • PONTIFICII • ET ■ CIVILIS • CONEECIT LAVREAS ■ AD • HONOREM • DE • IIS • AEQVE • AC • DE ■ PHILOSOPHIA PRAEMIAOVE • SINGVLARIA • PROMERITVS • EASDEM • DISCIPLINAS PARTIM • IN ■ SEMINARK) • ROM • PARTIM • IN ■ COLLEGIO VKBANIANO • EGREGIE • TRADIDIT
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INEVNTE • ANNO • MDCCCCXIV • PRI.MARIAE • El • PARTES ACCESSERE • IN • SVPREMO • CARDINALIVM ■ COETV • DE • INTEGRITATE FIDEI • AC • MORVM • TVTANDA • IN ■ QVIBVS • ET • ADSIMILIBVS CVRIS • AD • COMMVNE • BONVM • ALACER • PERSTITIT • VSQVE ■ DVM BENEDICTVS • XV • IN • SEDEM ■ PETRI ■ EVECTVS • VIRVM • COPIA CONSILII ■ EXIMIVM • STATIM • LATERI • SVO • ADESSE • VOLVIT ■ A NEGOTIIS • PVBLICIS
AT • NON • AMPLIVS • MENSE • ADFVIT • QVIPPE --DIVTINO VITAE ■ ACTVOSAE • CVRSV • DEFESSVS • ET • INOPINA • MCRBI INTERCEPTVS • VI • PLACIDO • EXITV ■ MIGRAVIT • AD • DEVM • IV ID ■ OCT • ANNO • AET • LXVII • MAGNVM • SVI • DESIDERIVM ■ BONIS OMNIBVS • JIAXIMVM • SVMAIO • PATRI • RELINQVENS • SOLLEMNIBVS EXSEQVIIS ■ IN • BASILICA • IPSA • LATERANENSI • HONESTATVS
VIR • FVIT • ACER • INGENIO • LATE • PERSPICAX • DOCTRINIS EXCVLTVS ■ ELOC^VIO • DISERTVS • IMPIGER • AD • LABORES • TENAX PROPOSITI • GRAVITATE ■ MORVM • PIETATE • IN • DEVM ■ BENEFICENTIA IN • EGENOS • COMITATE ■ IN • OMNES • SPECTABILIS
HEIC • APVD • SVOS • MANDATV • EIVS • CONDITVS • EST • CVI BENE • MERENTI • NAZARENVS • EQ • ADV • FRATER • CONCORDISSIMVS MONVMENTVM • STATVIT • DICAVIT
TABLE DES MATIERES
Livré IV.
(SUITEj
fie M. Félix Faure. — Formation du ministère Ribot. pag. 7
Démission de M. Casimir Perier (16 janvier 1895). — Un mot d'appréciation. — Election de M. Félix Faure à la présidence de la République. — Formation du ministère Ribot. — Débuts du ministère. — Amendement Lemire : les ti-aitements supprimés sont rendus au clergé. — Réception solennelle du corps diplomatique à l'Elysée. — Discussion du maintien de l'ambassade près du Vatican. — Visites des ministres à la uonciatui-e. — Discus.sion du budget des cultes.
Ch.\i'itkk XVII. — La basilique «le Saint-Denis. — La question
arménienne 25
La basilique de St-Denis. — Etat de la question : les socialistes veulent la désaffecter. — Moyen proposé pour empêcher cette mesure: l'érection de la basilique en église paroissiale. — Négociations avec le chapitre. — Conditions demandées par les chanoines. — Op])osition du cardinal Richard à certaines de ces conditions. — Le Saint-Siège permet au cardinal d'ériger la basilique en église paroissiale mo^'ennant certaines conditions. — Le parlement vote l'érection de la nouvelle paroisse. — Le projet définitif du cardinal Richard est accepté par le Saint-Siège t>t par les chanoines. - l^a question arniéniLMun.'. Massacres dus Arméniens en .\na-
424 TABLE DES MATIÈRES
tolie. — Impression produits en Europe. — Le gouvernement ottoman demande l'appui du Saint-Siège. — Intentions des gouvei-nements européens. - - Conversation avec M. Nisard. — But du Saint-Siège en accueillant la demande du Sultan. — Conversation avec M. Hanotaux. — Mesures suggérées par le Saint-Siège. — La nouvelle des horreurs commises provoque l'indignation de l'Europe et du Saint- Siège. — Quelles mesures prendre dans l'avenir? — L'intervention du Saint-Siège fut-elle entièrement stérile?
(le la question. - Vote de la loi pag. 5B
Origine de la question. — Loi de 1880, dite d'accrois- " sèment. — Loi de 1884 étendant la taxe à toutes les congrégations. — Prétentions du fisc et leui's conséquences. — Attitude divergente suivie par les congrégations. — Nouvelle discussion à la Chambre en décembre 1890. — M. Clausel de Coussergues propose une nouvelle forme, l'abonnement. — Etat de la question à mon arrivée en France (juillet 1891). — Entrevue avec M. Burdeau, ministre des finances (février 1894); avec M. Carnot, président de la République. — Négociations sous le ministère Dupuy. — Moyens employés pour éclairer l'opinion à l'approche de la discussion de la loi sous le ministère Dupuy ; sous le ministère Ribot. — Mes démarches personnelles auprès de M. Ribot, de M. Félix Faure, président de la République et de nombi-eux députés et sénateurs. — La discussion s'ouvre le 16 mars. — Vote de la taxe de 30 centimes pour les congrégations autorisées, et de 50 centimes pour les congrégations non autorisées sur les biens « possédés » ; les biens destinés aux œuvres de cliarité et de mission sont exempts de toute taxe. — Discussion au Sénat. — La Chambre fixe définitivement à 30 centimes la taxe des congrégations autorisées et à 40 celle des congrégations non autorisées.
Examen de la nouvelle loi. — Les deux partis : la résistance passive et la soumission. — Note des cardinaux de Paris et de Reims inclinant vers la résistance. — Lettres de l'évêque de Beau vais patronnant la soumission. — Réplique du cardinal Langénieux. — Le Saint-Siège me charge d'exprimer au gouvernement les regrets du Saint-Père. —
TAlîLK DKS MATIÈRES 425
Le cardinal RampoUa inc dt*inaiule mon avis .sur l'altitude à conseiller. — Lettre du cardinal Ranipolla. — Kntretien avec le P. Bailly, de la Croix. — Le comité des jurisconsultes de Paris est opposé <à la résistance. — Procédés employés pour pousser à la résistance. — Attitude des cinq congrégations d'hommes autorisées. — Mémoire de M. Louchet. — Comment les fauteurs de la résistance accueillirent cette attitude et eu dénaturèrent le sens. — Attitude du Saint- Siège: le Saint-Siège laisse pleine liberté aux congrégations de se décider au mieux de leurs intérêts spéciaux. — IjC parti qu'il fallait adojiter.
CnAPiTUK XX. — Nominations épiscopales pag. 156
Causes générales qui rendaient ces nominations ditiiciles. - Négociations sous les ministères Fallières et Ricard.
— Raisons du retard apporté aux nominations. — Deux évèques refusent leur promotion à des sièges archiépiscopaux (Cambrai et Bourges). — Nominations sous les ministères Dupuy. — M. Poincaré ministre: Lyon, Chambéry, Rennes.
— Complication: Mgr. Fonteneau demande à quitter Albi.
— L'évèque du Mans refuse sa promotion à Rennes. — Consistoire du 15 juin 1893. — Négociations pour le consistoire du 21 mai lîS'J4. — M. Spuller ministre. — Difficultés spéciales pour Orléans, Poitiers et le Mans. — Le cardinal iiourret refuse l'archevêché de Besançon. — Longues négociations pour Orléans. — Consistoire des 22 et 25 juin ISIK!. — M. Poincaré. — Elévation de Mgr. Perratui et de Mgr. Boyer au cardinalat; M. Combes: prétendu conflit entre le niinistère et la nonciature. - Les nominations ne peuvent toutefois aboutir : le gouvernement veut Mgr. Fonteneau à Toulouse. — M. Bourgeois accepte toutes les nominations; on excepte Toulouse. Mais il tombe avant de pouvoir les pul)iier. — La publication en est faite par j\l. Ranib.uid. — Mgr. Mathieu est désigné d'un commun accord pour Toulouse. — Moyens que j'employai pour obtenir de bonnes UMUiinations épiscuj)iiU's.
CiiAi'iTUK XXI. — Le procès Plessis-J^ellière 25ti
Enoncé de l'ailaire. 'rrstamfiil de la nianiuise de IMi-ssis-BeUière en faveur de l^éon Xlli. — .1 ugcuiciit favorable du tril>uual de Montdidior. — Appel df.vaiit la cour d'Amiens. — Pourvoi en cassation. — Vn essai de transac-
TABLE DES MATIERES
tion avec les héritiers n'aboutit pas. — Discours sectaire du procureur général, M. Manau. — La Chambre des requêtes admet le recours du Saint-Siège. — Une transaction termine heureusement l'afiaire.