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CHAPITRE XXV

Ma promotion au cardinalat

Le ministère Méline. — Le cardinal RampoUa m'annonce le 23 mai 1896 ma promotion au cardinalat. — M. Hanotaux témoigne au Saint-Siège le désir que je reste encore quelques mois en France. — Le cardinal Rampolla me consulte sur le choix de mon successeur. — Je suis créé cardinal au consistoire secret du 21 juin 1896. — Le marquis Antici Mattei est désigné pour m'appoi-ter la calotte : allocution que je pi'ononce en cette circonstance. — Ma lettre de remerciements au Saint-Père. — Remise solennelle de la barette cardinalice à l'Elysée: échange de discours. — Je visite Amiens. — Pèlerinage à Lourdes.

La déclaration ministérielle de M. Méline, très avisée et très judicieuse, produisit bonne impression; mais ce qui inspira surtout confiance au pays, ce fut son honnêteté et sa sagesse bien connue qui ne se démentit jamais pendant la période de deux ans environ qu'il resta au pouvoir. Les difficultés les plus graves ne lui manquèrent pas cependant ; mais sa dextérité, son habileté et son élévation d'esprit parurent croître en proportion.

On a dit qu'en ce qui concerne les matières religieuses, le ministère Méline ne différa pas des précédents. Ce jugement me paraît trop sévère : si le ministère n'adopta aucune mesure réparatrice, s'il n'empêcha pas l'exécution des lois hostiles à l'Eglise, il faut reconnaître qu'il s'abstint de toute nouvelle disposition contraire, et mit dans l'exécution des lois toute la modération qui lui fut possible. Il laissa sommeiller la loi d'abonnement contre les congrégations religieuses, qui pouvait être une arme puissante et funeste entre

les mains d'un ministère antireligieux ; à peine y eut-il, de temps en temps, quelque mesquine saisie pour ne pas rendre trop dangereux les aboiements des radicaux.

Mais son principal mérite fut d'avoir gouverné avec le seul appui du parti républicain "modéré et de la droite, c'est à dire sans cette « concentration républicaine » qui fut toujours funeste aux intérêts de la religion et de la France.

Ce fut durant le ministère Méline que prit fin ma mission à Paris. Le cabinet Méline avait été constitué le l*"" mai 1896; le 23 du même mois m'arrivait une lettre confidentielle du cardinal Rampolla qui me faisait part de ma prochaine élévation à la dignité cardinalice. C'était un samedi, veille de la Pentecôte.

J'élevai mon esprit vers la Vierge bénie et vers le divin Paraclet, et les remerciai tous deux avec effusion de cet honneur immérité, les priant de m'en rendre moins indigne par leur secours et leur constante protection.

La gracieuse lettre du cardinal Rampolla était ainsi conçue : « Le Saint-Père se propose de tenir vers la fin du prochain mois de juin un consistoire dans lequel Votre Excellence sera promue, comme elle le mérite, à la dignité cardinalice. Je ne crois pas nécessaire, en vous faisant part de ce dessein, d'ajouter beaucoup de paroles pour vous exprimer combien je suis heureux et combien je me réjouis de voir ainsi rémunérés les longs services que vous avez rendus au Saint- Siège avec autant d'intelligence que de zèle, et aussi de vous voir bientôt à Rome et de pouvoir profiter de vos lumières. Je sais combien vous avez souôert dans la pénible gestion de cette nonciature, et l'un de mes plus vifs désirs est désormais de vous la voir terminer honorablement.

» Veuillez accepter, très cher Monseigneur, ces sentiments dictés par ma vieille affection, et en attendant le jour oîi il

me sera donné de vous accueillir parmi mes vénérés collègues du Sacré Collège, avec une toute particulière estime, je suis heureux de me dire, très vénéré Monseigneur, votre très affectueux serviteur.

» M. cardinal E-ampolla.

» Rome, 21 mai 1896».

Je répondis dans les termes suivants à S. E. le cardinal Secrétaire d'Etat :

« Eminence Révérendissime,

» Je viens de recevoir la lettre confidentielle du 21 courant dans laquelle Votre Eminence Révérendissime veut bien m'annoncer que le Saint-Père se propose de tenir un consistoire vers la fin du prochain mois de juin et de me promouvoir à la dignité cardinalice.

» Cette nouvelle a fait naître dans mon cœur un double sentiment: celui de mon infériorité devant une dignité si élevée, et celui de ma vive gratitude envers l'auguste Pontife qui, malgré mes faibles mérites, daigne m'admettre parmi ceux qui ont l'insigne honneur de le servir de plus près et l'incomparable consolation d'être considérés comme les premiers parmi ses fils. Il me sera impossible de correspondre jamais comme je le voudrais à cette marque de Sa Souveraine complaisance ; mais si j'eus toujours le désir de consacrer toutes mes forces au service du Saint-Siège et d'attester par mes actes ma vénération et ma reconnaissance envers le Saint-Père, le nouveau et signalé bienfait qu'il Lui plaît de m'accorder augmentera encore mon dévouement et mon attachement filial à Son Auguste Personne.

» Je vous prie de déposer aux pieds de Sa Sainteté l'hommage de mes sentiments et d'implorer en même temps une bénédiction apostolique spéciale qui m'aide à remplir à l'a-

vantage de la Sainte Eglise Romaine les charges inhérentes à l'office si élevé du cardinalat.

» Permettez-moi, Eminence, de vous manifester à Vous aussi ma gratitude la plus profonde pour la part si gracieuse que vous avez prise en cette circonstance, ainsi que pour les paroles alFectueuses et trop aimables par lesquelles vous avez bien voulu me communiquer les bienveillantes intentions du Saint-Père.

» Cette nouvelle preuve de votre particulière bonté à mon égard m'est souverainement précieuse et j'en conserverai toujours le plus agréable souvenir.

» Profondément incliné, etc.

» Rome, 24 mai 189G » .

Quelques jours après, le 30 mai, le cardinal Rampolla m'écrivit une nouvelle lettre confidentielle dans laquelle il me disait qu'en raison des fatigues et des peines que j'avais eu à subir depuis quelque temps à Paris, il aurait voulu me donner un remplaçant sans attendre un second consistoire qui pouvait tarder; mais que, d'autre part, il était assez embarrassé pour choisir mon successeur.

Il ajoutait toutefois qu'il avait en vue plusieurs candidats, parmi lesquels Mgr. Nava, nonce à Bruxelles, puis il disait: « Pour vous donner une nouvelle preuve de confiance, , comme vous connaissez mieux que personne les graves difficultés de la nonciature de Paris ainsi que les qualités personnelles de Mgr. Nava, je désire que vous ~ me donniez en conscience votre avis à ce sujet, et après avoir tout considéré devant Dieu, que vous me fassiez connaître si, selon vous, ce prélat est bien celui qu'il conviendrait le mieux de choisi)' pour nonce à Paris dans les circonstances actuelles de la France. Je vous confie, à titre de renseignement qui

peut vous être utile, que parmi les candidats possibles il y a aussi Mgr. Clari, évêque de Viterbe, à qui l'on attribue des qualités spéciales d'intelligence et de tact, et Mgr. Taliani qui est désigné par un cardinal».

L'idée de retourner bientôt en Italie et de ne pas attendre à Paris un autre consistoire, qui pouvait peut être tarder longtemps, me souriait beaucoup; d'autre part, le gouvernement français désirait me voir restei* à mon poste. M. Hanotaux, informé par le chargé d'affaires à Eome, M. de Navenne, de mon prochain rappel, s'en montra très affligé; à la réception du 3 juin, il me pria de ne point m'opposer à la demande qu'il allait faire au Saint-Siège de me conserver en France quelque temps encore.

Je le lui promis, et le fis bien volontiers, car le ministre me parla en cette circonstance avec une telle déférence et une si affectueuse délicatesse que j'en fus vivement touché. Je le priai toutefois de ne pas demander au Saint-Siège un séjour trop prolongé, parce que ma santé quelque peu ébranlée demandait un changement de climat, et que je me sentais désormais, après cinq années de nonciature, au milieu de difficultés continuelles, moralement « usé » en France.

Il protesta vivement contre cette seconde raison, ajoutant, non pas, disait-il, pour me flatter, qu'il s'entretenait avec tout le monde et qu'il pouvait m'afifirmer que non seulement mon prestige n'avait pas diminué, mais qu'il allait toujours grandissant et qu'on avait pour moi la plus grande estime et le plus grand respect. Et, pour confirmer son assertion, il ajouta que pendant ma nonciature l'état des choses s'était profondément amélioré, car la politique du Saint-Siège que je représentais avait jeté de profondes racines, avait gagné dans le camp républicain plus qu'elle n'avait perdu dans le

camp monarchique, rendant impossible pour l'avenir la persécution contre l'Eglise,

Je me montrai quelque peu sceptique devant ces précisions, mais il ajouta : la politique du Saint-Siège a désarmé et conquis l'opinion publique: les radicaux eux-mêmes le sentent; il y aura certainement encore des divergences et des accrocs, mais ils seront de peu d'importance ; l'essentiel est obtenu ; vous avez semé au milieu des difficultés et votre successeur recueillera le fruit de vos fatigues. Tant mieux, lui répondis-je ; mais l'impôt sur les congrégations religieuses ne produira-t-il pas quelques complications ; et la controverse sur le monopole des pompes funèbres ne sera-t-elle pas résolue contre les intérêts de l'Eglise?

Il répliqua que, pour recouvrer la taxe, on procéderait bien à quelque saisie çà et là, mais que l'on n'arriverait pas à des mesures graves, car les radicaux eux-mêmes ne désiraient pas pousser les choses trop loin. Quant à l'autre question, le nouveau cabinet avait décidé de l'éliminer ou de combattre nettement le projet des radicaux.

Vu la promesse que j'avais faite à M. Hanotaux de ne pas m'opposer à sa demande de me conserver quelque temps en France, je répondis au cardinal Rampolla de manière à lui laisser pleine liberté de me laisser encore quelques mois à Paris, s'il le jugeait opportun.

Quant au choix de mon successeur, il était très délicat pour moi de répondre. Heureusement que, ne connaissant nullement Mgr. Clari et assez peu Mgr. Taliani, je n'eus à me prononcer ni sur l'un ni sur l'autre. Mais je ne pouvais me dispenser de donner mon avis sur Mgr. Nava, d'autant plus que, deux années auparavant, le Saint-Père avait eu la bonté de me demander quel était le prélat que je croyais le plus désigné j)oinr la nonciature de Paris et que je lui avais in-

diqué parmi les autres Mgr. Nava, nonce à Bruxelles depuis déjà cinq ans. Cependant deux circonstances avaient par la suite modifié mon opinion: Mgr. Nava m'avait fait prier instamment de ne pas le proposer pour la nonciature de Paris, qu'il estimait trop épineuse et trop difficile ; et d'ailleurs plusieurs français et belges qui le connaissaient à fond ne lui attribuaient pas les qualités spéciales que, d'après eux, il fallait pour Paris.

Je répondis donc avec une certaine réserve au cardinal B-ampoUa, mais en lui faisant connaître mon opinion en toute loyauté. Mgr. Nava ne laissait rien à désirer, ni pour la dignité de sa vie, ni pour le soin et le zèle qu'il apportait à défendre les intérêts de l'Eglise. Jusqu'à ces derniers temps je l'avais considéré comme celui de nos prélats qui convenait le mieux pour la nonciature de Paris, à raison de son expérience dans le maniement des affaires, de son habitude de traiter avec les hommes, de sa connaissance des formes diplomatiques et de la langue française ; de plus, il était sans doute parfaitement au courant des questions qui s'agitaient en France et du caractère de ses habitants.

J'ajoutai cependant que, depuis que certains journaux avaient annoncé que Mgr. Nava pouvait me succéder à Paris, plusieurs français et belges, même parmi les amis de ce prélat, m'avaient assuré, tout en rendant hommage à ses belles qualités, qu'il n'était pas indiqué pour la nonciature de France, tout en l'étant parfaitement pour une autre.

Je terminai en disant que je rapportais uniquement ces appréciations pour déférer à l'invitation de Son Eminence, car j'avais pour cet éminent prélat une très grande estime, et cette estime n'était nullement diminuée par l'appréciation formulée par ces personnes, qui était uniquement basée sur

des considérations secondaires et relatives aux exigences spéciales de la nonciature de Paris.

Ma lettre produisit son effet. Mgr. Nava fut envoyé comme nonce apostolique en Espagne, et on choisit pour mon successeur Mgr. Clari, évêque de Viterbe, que le Saint-Père avait connu personnellement plusieurs années auparavant, quand il était évêque de Pérouse.

Le 21 juin 1890 eut lieu à Rome le consistoire secret dans lequel le Saint-Père daigna me créer cardinal de la Sainte Eglise Romaine, ainsi que Mgr. Jacobini, nonce à Lisbonne, Mgr. Agliardi, nonce à Vienne, et Mgr. Cretoni, nonce à Madrid.

Le marquis Antici Mattei, garde noble de Sa Sainteté, fut désigné pour me porter l'annonce officielle de ma promotion et la calotte cardinalice. Il arriva à Paris dans la matinée du 24, et quelques heures après, eut lieu à la nonciature la petite cérémonie intime de la remise de la calotte.

Y assistèrent: le nouvel évêque de Cahors, Mgr. Euard, Mgr. Potron, évêque titulaire de Jéricho, le duc de Loubat, le comte de Mérode, Mgr. Gasparri, le supérieur général des Frères de la Doctrine Chrétienne, frère Joseph, et l'excellent frère Justinus, secrétaire général de cet institut, et quelques amis intimes de la nonciature. Le garde-noble fut introduit par mon secrétaire Mgr. Peri-Morosini, dans le grand salon où je l'attendais, prononça quelques paroles relatives à sa mission et me remit le document de ma promotion cardinalice, dont Mgr. Peri-Morosini donna lecture, ainsi que la calotte rouge que, selon la coutume, je pla(;rii nnssitrif. sur ma tête.

En recevant l'annonce officielle de ce premier insigne de leur dignité, les cardinaux avaient coutume, en France, de

36 i LIVRE IV. - NONCIATURE DE FRANCE

prononcer une petite allocution ; je crus bon de me conformer à cet usage.

Voici donc mes paroles:

« Monsierur le marquis,

» En recevant de vos mains le premier insigne distinctif de la dignité cardinalice, je dois d'abord faire remonter vers Dieu, auteur suprême de tous dons, les plus ferventes actions de grâces pour l'honneur insigne qui, malgré l'insuffisance de mes mérites, vient de m'être concédé.

» Mais, après avoir remercié le Seigneur, ma pensée s'envole au delà des Alpes jusqu'au pied de ce trôn^e où siège l'auguste et vénérée personne de notre Souverain, dont vous êtes, monsieur le marquis, en cette circonstance, le gracieux messager. C'est à lui que j'envoje du fond du cœur l'expression de la plus vive et de la plus filiale reconnaissance pour l'acte de paternelle bonté par lequel il daigne m'introduire dans le Sénat de la Sainte Eglise Romaine ; c'est vers lui que convergent mes affections, mes vœux et les sentiments de mon dévouement sans limites.

» Ici, en cette salle, que l'on peut dire la continuation du Vatican, nous pouvons ouvrir nos cœurs comme en famille, sans crainte de dépasser les limites de la discrétion et de la délicatesse qui conviennent à des fils quand ils parlent de leur Père. Nous nous sentons heureux et honorés de servir le Vicaire de Jésus-Christ sur cette terre ; mais quand ce poste si élevé est occupé par un Pontife comme Léon XIII, à tous les autres sentiments viennent se joindre ceux de la satisfaction la plus vive et de l'admiration la plus sincère et la plus profonde. Le Seigneur semble avoir voulu réunir en lui la plénitude des mérites et des qualités, afin qu'il en dérive une lumière pure et sereine sur cette dernière période si agitée de notre siècle.

» Homme de doctrine et d'action, à l'esprit élevé et au cœur noble, théologien et philosophe, penseur et politique profond, il a entouré le Pontificat Romain, malgré les difficultés si graves et exceptionnelles qui accompagnent sa divine mission, d'une autorité et d'un prestige devant lequel même les hommes et les peuples qui ne partagent pas nos croyances s'inclinent respectueusement. Dans notre Italie spécialement, 'sa figure douce et majesteuse illumine et éclaire tout l'horizon. Elle est toute récente encore, sa paternelle et généreuse intervention en faveur de nos malheureux concitoyens, prisonniers en Afrique, intervention inspirée par une haute pensée chrétienne et patriotique et que l'Italie apprit et salua avec émotion et reconnaissance.

» Je remercie donc la divine Providence de ce que mon entrée dans le Sacré Collège ait lieu sous le Pontificat d'un pasteur aussi sage et aussi avisé, et je prie ardemment le Seigneur de le conserver, pendant de longues années encore, à notre amour, pour la gloire de l'Eglise catholique. Veuillez, monsieur le marquis, à votre retour à Eome, vous faire l'interprète de nos sentiments et de nos vœux.

» Recevez vous-même, monsieur le marquis, mes remerciements sincères pour la mission que vous accomplis.sez en ce moment avec tant de distinction. Le Saint-Père, en désignant, pour m'apporter l'annonce et le premier insigne de la dignité cardinalice, un jeune Romain appartenant à une illustre famille patricienne où la noblesse s'unit à de longues traditions d'honneur, de vertu et de fidélité aux principes chrétiens, ne pouvait choisir une personne qui me fût plus agréable. Soyez donc le bienvenu au milieu de nous; vous trouverez ici l'estime que l'on doit à votre rang et l'affectueuse sympathie que nous inspirent vos aimables qualités personnelles » .

Cette petite allocution plut aux assistants ; les journaux la reproduisirent et le public l'accueillit aussi favorablement.

C'est aussi la coutume que les nouveaux cardinaux adressent une lettre de remerciements au Saint-Père. Voici celle que je lui adressai le 25 juin :

« Très Saint-Père,

» Votre Sainteté s'est plue, au consistoire du 21 du mois courant, de m'élever par un trait de sa souveraine clémence, et malgré mon indignité, à l'honneur de la pourpre.

» Vivement touché et ému d'une si grande bonté, je viens déposer aux pieds de Votre Sainteté mes remerciements les plus vifs et les plus filiaux, et les sentiments de mon dévouement le plus profond. Votre Sainteté n'a pu trouver que dans la bénignité de son cœur paternel des raisons de me conférer cette haute dignité. Je sens donc davantage le devoir de correspondre à un acte de si grande complaisance par ma gratitude la plus absolue et par la résolution de dépenser toutes mes forces au service de Votre Sainteté et de la Sainte Eglise Romaine.

» Tandis que je demande à Dieu de m'assister toujours de sa grâce dans l'accomplissement de ce nouvel office, j'implore de Votre Sainteté une bénédiction apostolique pai-ticulière, qui me soit dans le même but d'un secours efficace.

» Humblement prosterné à vos pieds», etc.

La cérémonie solennelle de la remise de la barette cardinalice eut lieu à l'Elysée le 4 juillet ; l'ablégat pontifical fut l'auditeur de la nonciature, Mgr. Celli. A dix heures du matin, un escadron de cuirassiers s'arrêta devant la porte de la nonciature et peu après arrivèrent deux voitures de gala

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de la présidence amenant M. Crozier, introducteur des ambassadeurs, et le baron de Roujoux, chef adjoint du protocole. Accompagné de ces messieurs, de l'ablégat pontifical, du garde noble et du secrétaire de la nonciature, et escorté par les cuirassiers, j'arrivai à l'Elysée, où une compagnie de soldats me rendit les honneurs, selon les règles prescrites.

Sur le perron m'attendaient pour me recevoir les deux officiers de la garde et le chef de la maison civile de l'Elysée. L'ablégat remplit sa mission près du président de la République, et on célébra dans la chapelle du palais une messe à laquelle assistèrent M. Félix Faure, M. Méline, président du conseil, M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, M. Rambaud, ministre des cultes, et les attachés de la maison du président. A la fin de la messe, M. Félix Faure m'imposa la barette cardinalice.

De la chapelle l'on passa au grand salon d'honneur où se rendit le président avec tout son noble cortège. Je crois utile de reproduire ici les discours qui furent prononcés en cette occasion.

Traduction du dùcotcrs latin de Mgr. l'ablégat. « Monsieur le président,

» Chargé, pour la seconde fois, de porter les insignes de la dignité cardinalice au représentant du Saint-Siège près la République française, j'ai de la peine à cacher l'émotion de mon âme, car la cérémonie elle-même, le temps et le lieu, me rappellent les deux personnages si regrettés, auprès desquels je m'acquittais, il y a cinq ans, de cette noble mission, et qui ont été enlevés d'une manière si lamentable et si prématurée !

» Et néanmoins, que pouvait-il m'arriver de plus agréable et de plus honorable, que de pouvoir (par l'autorité du souverain Pontife, si paternelle envers moi, grâce aussi à la

bienveillance dont j'ai trouvé la continuation auprès du nouveau prince de l'Eglise romaine) remplir, encore une fois, le même office, en votre illustre présence, à l'égard d'un prélat si méritant et dont mes fonctioiis m'ont permis d'apprécier toute la bonté?

» Personne, en effet, n'ignore, et il me suffit de rappeler en peu de mots, l'habileté et l'intégrité, l'intelligence et la piété, l'aménité et le zèle avec lesquels l'illustrissime archevêque de Thessalonique, Mgr. Domenico Ferrata, s'est toujours montré, dans les multiples et importantes charges que le souverain Pontife Léon XIII lui a confiées, le vaillant champion non moins que le fidèle interprète de ses augustes volontés.

» Il venait d'atteindre sa trentième année au commencement glorieux du présent Pontificat et il était déjà avocat des plus distingués de la curie romaine, professeur de droit canonique au Collège Urbain de la Propagande et à Saint- Apollinaire (où j'étais élève), officier de la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, lorsque l'excellentissime et très regretté archevêque de Salamine, Mgr. Wladimir Czacki, l'amena comme auditeur à la nonciature en France. Au milieu des difficultés qui s'augmentaient du mauvais état de la santé du prélat, pendant trois ans il partagea ses travaux, rivalisant avec lui d'affection pour votre pays ; aussi il était bien juste qu'il reçût le prix suprême de ses mérites là même où avait commencé le cours de sa mission apostolique.

» Qu'il me soit permis de mentionner brièvement la maturité de sagesse, dont il fit preuve ensuite, lorsque, s'attirant à la fois la gratitude de tous les gens de bien et l'assentiment complet des pouvoirs civils, il rétablit en Suisse, dans une triple mission, les intérêts catholiques si gravement

et si longtemps compromis ; la piété et l'autorité avec lesquelles, agrégé au chapitre de Sainte-Marie Majeure, il présida l'Académie des nobles ecclésiastiques ; l'heureux succès qu'il obtint, dans cet excellent pays de Belgique, en rétablissant et raffermissant la légation pontificale, pendant quatre années, à la satisfaction des citoyens de tout ordre et surtout de S. M. le roi Léopold II ; la fidélité et le talent avec lesquels, appelé par une marque de particulière estime au poste élevé de secrétaire de la sacréejCongrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, il rendit, pendant deux ans, d'éminents services au Siège Romain, sous les yeux mêmes du Saint Père.

» Revenu enfin à Paris en qualité de nonce apostolique, la haute sagesse du Pontife le chargeait d'y soutenir les deux causes qu'il a tant à cœur: promouvoir à la fois l'honneur de la religion et le bien du pays, toutes les rivalités de parti étant écartées. Et cette mission, il l'a acceptée et l'a remplie avec d'autant plus de zèle que son affection pour la très noble nation française est plus grande et plus intime, comme aussi sa conviction de l'obligation qu'il y a pour tous les hommes d'intelligence et de cœur de travailler, en unissant tous leurs efforts, à la vraie prospérité et à la gloire de votre Patrie.

» Pour ces motifs, je vous demande, monsieur le président, de vouloir bien faire l'honneur à l'Eminentissime Seigneur Domenico Ferrata de lui imposer la barette cardinalice.

» Daignez aussi, avec votre bienveillance accoutumée, agréer mes paroles et mes sentiments de très profond respect, et en même temps les vœux que j'adresse à Dieu très bon et très grand, pour votre bonheur personnel et pour la prospérité constante du pays aux destinées du()uel vous présidez ».

Kkbhata, 3tf'i)ioirrg - Tom. III.

Bej)onse du jirésident de la République à l'ahlégaL « Monsieur l'ablégat,

» Personne n'était mieux placé que vous pour louer les vertus sacerdotales du nouveau prince de l'Eglise et pour rappeler ses titres à la dignité cardinalice. Au cours d'une mission dont une marque aussi haute de la confiance du Saint- Père pouvait seule abréger la durée, nous avons pu apprécier les rares qualités qui ont concilié au représentant du Saint- Siège toutes nos sj^mpathies et lui ont assuré le concours du gouvernement de la République. Il m'est particulièrement agréable de pouvoir rendre hommage aux mérites du cardinal Ferrata, en recevant de vos mains le bref par lequel le souverain Pontife a bien voulu vous accréditer, pour la seconde fois, en mission spéciale auprès du gouvernement de la République française. Vous vous êtes plu à évoquer le souvenir de votre premier séjour parmi nous ; il doit vous être garant de l'accueil qui vous attend aujourd'hui encore ».

Discours de S. E. Mgr. Ferrata.

« Monsieur le président,

» En me remettant de vos mains les insignes de la dignité cardinalice, à laquelle le Saint-Père, mon auguste souverain, dans sa haute et paternelle bonté, a daigné m'élever, vous m'accordez une marque de précieuse bienveillance, qui ajoute encore à l'honneur, déjà si grand, qui m'est fait aujourd'hui. Permettez-moi, monsieur le président, de vous offrir l'expression de ma plus vive et respectueuse reconnaissance. Je le fais avec d'autant plus d'émotion que, dans la personne du premier magistrat de la République, je vois la nation elle-même, cette illustre et chère nation à laquelle je suisdésormais lié par d'ineffaçables souvenirs.

» II y a dix-sept ans que, dans les fonctions d'auditeur à la nonciature, j'apprenais à connaître et à aimer la France. Depuis, comme représentant du Saint-Siège, j'ai mieux compris encore son merveilleux génie, les charmes incomparables de son esprit et sa puissante action sur la marche de la civilisation humaine. Mon attachement pour elle a grandi avec mon admiration. Ces sentiments m'ont soutenu dans l'accomplissement de la mission que je tenais de la confiance du Saint-Père.

» Vous savez, monsieur le président, de quelle particulière et constante affection Sa Sainteté entoure la noble nation qui vous a placé à sa tête. Etablir la paix religieuse dans l'unité de la vérité et de la justice et dans le respect des institutions politiques du pays, grouper les catholiques dans une patriotique union, dissiper les malentendus, désarmer les défiances, prodiguer à tous, grands et petits, les témoignages d'une sollicitude que rien ne décourage : telles sont les hautes et profondes vues du Pontife que j'ai eu l'honneur de représenter auprès du gouvernement de la République.

» En concourant de mon mieux à cette œuvre de bonne harmonie, j'ai la conscience d'avoir servi les vrais intérêts de la France. I^'est-ce pas, en effet, sa fidélité à la foi chrétienne qui a le plus contribué, dans le cours de sa longue histoire, à faire sa grandeur ? Et d'ailleurs, pour élever l'âme d'un peuple, pour y entretenir le sentiment du devoir et y susciter les dévouements le plus souvent obscurs et sans récompense ici-bas, dont l'ensemble constitue hi force d'une nation, on n'a jamais trouvé un idéal plus sûrement et phis universellement efficace que celui que la religion nous propose et qu'elle sait mettre à la portée des génies les plus liaiils comme des esprits les plus simples.

» Un de vos plus grands poètes de ce siècle le disait un jour à la tribune du parlement : « Ce qui allège le labeur, ce qui sanctifie le travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant et juste, à la fois humble et grand, digne de la liberté, c'est d'avoir devant soi la perpétuelle vision d'un monde meilleur rayonnant à travers les ténèbres de la vie ».

» Ce qui, dans un si beau langage, a été dit de l'individu, ne peut-on pas, à plus forte raison, le dire d'un peuple? J'étais donc certain de remplir fidèlement et utilement la haute charge dont j'étais revêtu, en m'efforçant sans relâche d'assurer à ce grand pays les bienfaits d'une paix religieuse solide et durable, et je dois dire que, dans la poursuite de ce dessein, je n'ai cessé de trouver le plus bienveillant et le plus éclairé concours dans l'épiscopat français, toujours si riche en talent et en vertus.

» Au moment où ma mission arrive à son terme, j'adresse à Dieu tout-puissant la plus fervente prière, pour que l'œuvre si chère à la fois aux amis de l'Eglise et aux amis de la France, triomphe de tous les obstacles.

» C'est avec amour que j'en suivrai de loin le progrès, heureux de pouvoir, en continuant de m'associer à toutes vos joies et à toutes vos gloires, acquitter la dette que laisse à mon cœur l'accueil si sympathique dont j'ai toujours été favorisé par vous, monsieur le président, et aussi par votre aimable et généreuse nation. A vous et à elle, j'offre en ce jour l'hommage de mon inaltérable gratitude».

Réponse de M. Félix Faure.

« En vous adressant mes félicitations pour la dignité qui vient de vous être conférée, je tiens à vous remercier des sentiments que vous avez bien voulu exprimer pour la France

et pour le président de la République. La façon dont vous vous êtes plu à rappeler le caractère de votre mission, l'objet que lui avait assigné une haute volonté, les encouragements qui vous en ont ici facilité l'accomplissement, ne pourrait qu'ajouter encore aux regrets que nous cause votre départ, s'il ne nous était permis de voir, dans la décision par laquelle le Saint-Père vous a appelé près de lui, une marque nouvelle de son ferme attachement à la politique de concorde, de prévoyante sagesse, qui, suivie avec tant d'autorité par le souverain Pontife, a trouvé en vous un si digne représentant.

» En vous choisissant pour siéger dans le Sacré Collège, le Saint-Père n'a pas seulement voulu s'assurer le concours immédiat de votre grande expérience des affaires internationales. Il a tenu plus particulièrement, j'en ai la confiance, à reconnaître et à honorer en vous cet esprit de mesure et d'équité, ce clair discernement des véritables intérêts de l'Eglise en même temps que des droits de l'Etat, qui vous ont permis de répondre si complètement à sa pensée et à son attente. Votre long séjour dans notre pays vous a appris si la France oublie ceux qui l'aiment et la comprennent.

» Nos sympathies vous suivront dans les hautes fonctions oîi vous êtes appelé à rendre encore plus d'un service aux grands intérêts qui s'imposent à la sollicitude du gouvernement de la République et du Saint-Siège » .

Après tous ces discours, nous montâmes à l'étage supérieur rendre visite à M™® Félix Faure et à sa fille M"" Lucie qui furent d'une amabilité parfaite. L'on servit ensuite un élégant déjeuner, durant lequel régna une franche gaité et une aimable courtoisie ; puis l'on prit le café dans une autre salle, où la conversation se prolongea agréablement pendant une heure environ.

M. le président eut l'amabilité de me dire qu'il aurait fait plus amplement mon éloge dans son allocution, s'il n'avait dû s'en tenir aux exigences officielles.

M. Hanotaux fut d'une amabilité vraiment exquise et me parla en excellents termes de la politique du Saint-Siège que j'avais suivie en France. Il m'exprima ensuite son vif désir d'obtenir du Saint-Père un cardinal français résidant en curie. Durant son ministère, ajouta t-il malicieusement, ses deux principaux désirs avaient été d'obtenir une voie ferrée en Chine et un cardinal français à Rome. Il avait obtenu la première concession, et il espérait bien obtenir la seconde, car ce serait malheureux, ajouta-t-il en riant, que la Chine se montrât plus condescendante que le Saint-Siège.

Quant au choix du cardinal, il s'en remettait complètement au jugement du Saint-Père.

Le lendemain, mon discours et la réponse du président ayant été publiés au Journal officiel, la presse parisienne se mit à commenter l'un et l'autre.

Les Débats en jBrent ressortir l'importance, mais les feuilles radicales témoignèrent de la surprise et de l'irritation ; elles affectèrent en particulier de voir dans mon discours une sorte d'enseignement religieux, sinon même une leçon donnée au président, au gouvernement et au pays. Au fond, ils ne se trompaient pas tout à fait, car mon but principal avait été de faire une apologie solennelle et publique de la sage politique du Saint-Siège, comme aussi de faire ressortir devant une nation, où les pouvoirs publics ont complètement divorcé avec la religion, les grands bienfaits sociaux qui dérivent de la foi catholique. C'était comme le testament que je laissais à la France. Les catholiques le comprirent, spécialement les évêques, et beaucoup d'entre eux me firent parvenir leurs félicitations.

CH. XXV. - MA mOMOTION AU CAUUIXALAT 375

Je dois dire aussi que le président de la République efc sou gouvernement, en prenant préalablement connaissance de mon discours, s'étaient très bien aperçus du but que je voulais atteindre, et non seulement n'en avaient témoigné aucun mécontentement, mais s'étaient déclarés pleinement satisfaits. La raison en est claire : ils n'étaient personnellement opposés ni à la politique du Saint-Siège ni à la religion.

Le garde noble, marquis Antici Mattei, repartit pour Rome le 11 juillet, très satisfait de l'accueil qu'il avait reçu.

Les mois de juillet et d'août se passèrent très tranquillement. A la fin de ce mois, le cardinal Secrétaire d'Etat me fit savoir que le Saint-Père ne verrait aucun inconvénient à mon retour à Rome, mais qu'il venait de surgir un obstacle imprévu, la visite du Czar Nicolas en France. Il convenait, disait il, que le doyen du corps diplomatique fût présent à Paris en cette occasion et, comme d'autre part le nouveau nonce ne pouvait encore être rendu à Paris à cette date, le Saint-Père voulait que je restasse à mon poste, tout en me permettant de me rendre où je voudrais en France pour prendre quelque repos.

Je répondis que j'observerais la volonté du Saint-Père et que j'userais de sa gracieuse permission si les circonstances le permettaient.

Au mois de septembre, en effet, les Chambres s'étant séparées et une bonne partie de la haute société ayant quitté Paris, je pouvais faire quelque rapide excursion sans nuire à l'expédition des affaires. Durant toute ma nonciature, je n'avais visité aucune ville de France, soit parce que la situation presque toujours troublée réclamait constamment ma présence, soit parce que ma visite dans une ville ou une autre aurait donné lieu à des commentaires que, vu les circonstances, il valait mieux éviter. Mais l'état des choses avait

beaucoup changé désormais, et ma mission étant sur le point de prendre fin, les mêmes raisons n'existaient plus.

Je ne fis du reste que deux absences, et très courtes ; je me rendis d'abord à Amiens, puis à Lourdes.

A Amiens, je descendis chez les PP. Franciscains, où je restai deux jours, dormant dans l'une de leurs cellules et suivant en tout leur genre de vie qui est assez sévère. J'avais pris pour compagnon de voj^age Gustave Lallemand, frère convers franciscain attaché au couvent de la Custodie de Terre Sainte à Paris, excellent religieux, jovial et intelligent.

Mgr. Renou, ancien évêque d'Amiens et encore administrateur apostolique du diocèse (ayant été promu à l'archevêché de Tours au consistoire du 21 juin), m'accueillit avec une exquise et affectueuse courtoisie. Je visitai minutieusement la magnifique cathédrale, l'une des plus belles de France par l'harmonie des proportions et par la pureté et l'élégance de son style gothique : je montai même sur la flèche, à une hauteur vertigineuse, d'où l'on a un superbe coup d'œil sur la ville et sur la vaste pleine qui l'entoure.

Je me fis inscrire au tiers ordre de Saint-François et le P. Mathias, gardien du couvent, accomplit la petite cérémonie assisté de quelques novices.

Pendant les deux jours que je passai à Amiens, je conservai le plus strict incognito ; Mgr. Renou et son ancien vicaire général, Mgr. Mollien, le nouvel évêque de Chartres, avec les bons religieux franciscains, furent seuls à connaître ma qualité.

Mais après mon départ, le secret cessa aussitôt, comme il va de soi, ce qui donna lieu à un gracieux incident. Divers religieux et religieuses allèrent trouver les PP. Franciscains, que tous savaient très pauvres, pour leur demander si j'avais réellement habité leur couvent, dormi dans une cel-

Iule et mangé à la même table qu'eux. Ils se plaignirent aux pères de n'avoir pas été prévenus, parce qu'ils auraient voulu ap porter un bon lit et de meilleurs comestibles ; ils ne pouvaient croire qu'un nonce, un cardinal, avait voulu vivre de la vie si pauvre des Franciscains.

Ils en furent surpris et édifiés ; et ceci ne doit pas trop étonner, car on a en général l'idée qu'un nonce est un prélat mondain et habitué aux douceurs et aux délicatesses de la vie.

Durant mon séjour en France, j'avais toujours désiré visiter le célèbre sanctuaire de Lourdes, où la Vierge Immaculée répand sur le peuple chrétien tant de prodiges, tant de trésors de grâce et de consolation; mais les difficultés toujours renaissantes m'en avaient empêché. Je décidai de faire ce voyage, maintenant que j'en avais le loisir; et le 11 septembre, en compagnie du Fr. Gustave, je partis pour Lourdes, où j'arrivai le lendemain incognito.

L'un des pères Missionnaires de Lourdes, voyant arriver un prêtre et un religieux à la porte du couvent, dit à un autre d'un air sarcastique : « Qu'est-ce que ceux-là-?». Comme s'il voulait dire: «Qu'est-ce qu'ils nous veulent, ceux-là?». Nous demandâmes alors le supérieur, auquel nous nous fimes connaître. Celui-ci fut très aimable, nous conduisit immédiatement à la plus belle chambre, celle de l'évêque du diocèse et nous fit préparer une petite réfection. Je fus heureux de rencontrer dans la maison Mgr. Latty, évêque de Châlons, et Mgr. Baron, le nouvel évêque d'Angers, deux prélats très distingués et pour moi deux amis.

Dans la journée je visitai la grotte, la basilique, l'église du Rosaire, le bureau des constatations, etc. Je fis aussi l'ascension de la belle colline où se trouve le Calvaire et d'où

l'on a une vue superbe sur la gracieuse ville de Lourdes et sur les pittoresques montagnes des Pyrénées.

Nous assistâmes le soir à la procession aux flambeaux. Le long défilé des pèlerins français du diocèse de Belley et des allemands d'Aix-la-Chapelle, qui se déroulait lentement dans la plaine et remontait ensuite la colline pour rentrer dans le temple, était d'un effet surprenant, solennel et touchant. Tous avaient en main un cierge allumé : tous chantaient de très jolis refrains en l'honneur de la Vierge. L'un de ces cantiques, dans lequel la masse des pèlerins répétait avec un crescendo : « Au Ciel, au Ciel, au Ciel » , me parut quelque chose de vraiment céleste.

Parmi les pèlerins il y avait des prêtres et des laïques, des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards de toutes classes et de toutes les conditions ; leur tenue et leur ferveur indiquaient leur piété.

L'écho de ces chants résonnait dans la vallée, doux et suave, dans le silence du soir; il se mêlait au murmure du Gave dont les eaux cristallines descendent des moniagnes, et s'élancent écumeuses contre les pierres du torrent. Pendant ce temps la lune s'élevait majesteusement sur l'horizon et les ombres tombaient silencieuses des hautes cimes des Pyrénées. C'était un spectacle grandiose, émouvant, inoubliable ; c'était l'hj^mne de la création et des hommes à la Vierge Immaculée.

Le 13 au matin, à six heures, je célébrai la sainte messe à l'autel de la grotte, en présence des pèlerins du diocèse de Bellej^ qui firent presque tous la sainte communion avec une ferveur édifiante. L'aspect des malades était triste et consolant en même temps, car il reflétait la douleur et l'espérance; tous étaient amenés sur des petites voitures com-

eu. XXV. - MA PROMOTION AU CARDINALAT 379

modes et élégantes, conduites à la main par des brancardiers, prêtres et laïques, modèles de charité et de prévenance.

Au haut de la grotte se trouve, dans un angle, la statue de la Vierge, habillée de blanc, avec une ceinture bleue, telle qu'elle apparut à Bernadette. Des cierges innombrables, quelques-uns énormes, brûlent sans cesse et les prières montent ardentes, comme ces flammes, vers le Ciel. Tendres et pieuses sont les invocations à Marie ; un directeur de pèlerinage prononce les formules et les centaines de voix les répètent avec ferveur. Oh ! comme l'on souhaite vivement que la sainte Vierge les accueille avec pitié et fasse descendre sur ces misères physiques et morales la grâce implorée, ou tout au moins le baume de la consolation !

Après la messe, je visitai le couvent des Clarisses, qui furent très heureuses de cette attention ; j'aurais voulu voir aussi les autres maisons religieuses de Lourdes, très belles et très importantes; mais j'en fus empêché à cause du peu de temps dont je disposais, ayant décidé de partir le soir même.

Le supérieur des PP. Missionnaires avait prévenu de mon arrivée l'évêque de Tarbes, Mgr. Billière, que j'estimais et aimais depuis de longues années. Il se mit en route immédiatement et arriva à Lourdes un peu avant midi. Nous nous revîmes avec beaucoup de plaisir.

Au dîner, outre les religieux, prirent part les évêques que j'ai mentionnés et un bon nombre de messieurs distingués ; au dessert, Mgr. l'évêque de Tarbes m'adressa un gracieux petit discours auquel je répondis quelques paroles qui me vinrent spontanément aux lèvres et qui furent goûtées par les invités.

Le Journal de Lourdes reproduisit ces deux toasts. « Eminence,

» Quelque surpris que je sois, la circonstance est tellement heureuse, tellement solennelle pour nous, que je n'hésite pas à vous adresser nos remerciments les plus vifs et nos félicitations les plus chaleureuses.

» Oui, nos remerciments pour la visite dont vous nous honorez en ce jour. Nous l'attendions depuis si longtemps ! Nous l'appelions si ardemment de tous nos vœux! Nous vous l'avions si instamment demandée, vous le savez bien, Eminence! Mais vos occupations vous ont tellement saisi, tellement absorbé, qu'enfin nous commencions à désespérer. Votre apparition soudaine ne nous en est que plus précieuse et n'excite en nous qu'une plus vive reconnaissance.

» Oui, nos félicitations pour la pourpre romaine dont il a plu à notre bien aimé Léon XIII de vous revêtir. Cette pourpre dont nous ne voyons qu'un lambeau, votre modestie nous cachant le reste, nous réjouit, nous enivre, nous transporte. Cependant, ainsi sont les choses humaines, elle nous perce aussi le cœur ; car elle nous prédit votre départ prochain du milieu de nous.

» Mais ce qui restera impérissable ici, c'est le souvenir du bien que vous avez fait, en particulier au vieil évêque de Tarbes ; c'est le souvenir des batailles que vous avez soutenues, et des victoires que vous avez remportées, au nom. et en l'honneur de notre foi catholique ; c'est le souvenir, après tant de difficultés surmontées, du discours public que vous prononciez dernièrement et dans lequel vous avez trouvé le moyen de faire un magnifique éloge de notre patrie, tout en lui donnant les hautes leçons qu'elle méritait.

» Allez donc, Eminence, défendre l'Eglise sur un théâtre plus digne de vous, digne des services que vous lui avez

rendus et de ceux que vous pouvez lui rendre encore. Allez prendre votre rang autour du souverain Pontife, auprès duquel vous attend une nouvelle moisson de gloire.

» Dites-lui les spectacles dont nous sommes chaque jour les témoins : les aveugles qui voient, les sourds qui entendent, les muets qui parlent, les paralytiques qui marchent, et surtout les pauvres qui sont évangélisés. Dites-lui qu'ici la prière est aussi incessante que fervente ; aussi incessante que fervente pour l'Eglise, aussi incessante que fervente pour sa personne vénérée. Dites-lui qu'il y a parmi nous deux courants merveilleux que rien n'interrompt, un courant de supplications qui monte et un courant de grâces qui descend. Dites-lui que devant ce double et ravissant tableau, nous ne pouvons qu'espérer avec Lui que la France, non seulement sera sauvée, mais reprendra la place d'honneur qu'elle a si longtemps méritée dans le monde,

» Nous le pouvons d'autant plus, Eminence, que nous célébrions cette année le XIV^ centenaire du baptême de notre patrie dans la personne de son premier roi, et qu'à l'occasion d'un tel événement, Sa Sainteté, dont la générosité est inépuisable à notre égard, nous a accordé un jubilé national. Admirable s'affirme en effet, de toutes partes, le mouvement religieux et patriotique provoqué par ces deux fêtes qui n'en font qu'une.

» Mais il prendra un caractère plus chaleureux encore autour de la grotte de Lourdes, que nous avons le droit de considérer comme le baptistère moral de la France. Aussi quand la foule des chrétiens, renouvelés et retrempés dans toutes les ardeurs de la foi, passera devant la roche miraculeuse, nous pourrons dire, en imitant la parole d'Ozanam: Voilà quatorze nouveaux siècles d'ordre, de liberté, de progrès et de paix, dans l'union pour jamais raffermie de la

France et de l'Eglise. Elles marcheront derechef, la main de l'une dans la main de l'autre, se couvrant mutuellement de gloire, et toutes deux en couvrant à l'envi tous les peuples de l'univers.

» Eminence, puisse Notre Dame de Lourdes, dont les bienfaits merveilleux semés à profusion autour de nous font jaillir de notre âme de telles aspirations pour nos deux patries, obtenir de son bien aimé Fils qu'elles se réalisent, et que deux noms, après les leurs, en soient bénis entre tous, celui de Léon XIII et le vôtre».

» Son Eminence a répondu en termes heureux et délicats : » Monseigneur,

» Je vous remercie des nobles paroles que vous avez bien voulu m'adresser. Elles me sont allées droit au cœur, je vous l'assure, et elles m'ont vivement ému : j'en garderai un fidèle et doux souvenir. Oui, Monseigneur, je rapporterai au Saint-Père tout ce que vous m'avez dit de votre beau diocèse et de ce généreux pays de France que je ne quitterai pas sans regret. Vous savez combien Léon XIII aime la France et tout ce qu'il a fait pour lui marquer ses hautes et invariables sympathies : elle est toujours, pour lui, le pays par excellence de la charité et de l'apostolat. Que la France demeure fidèle aux enseignements du Saint-Siège, et ses destinées, si glorieuses dans le passé, grandiront longtemps encore au double profit du christianisme et de la civilisation.

» Ai-je besoin de dire ici mes propres sentiments à l'égard de l'illustre nation française ? Je viens de passer cinq ans comme nonce dans son incomparable capitale ; déjà il m'avait été donné d'y vivre en qualité d'auditeur ; c'est donc de près et longtemps que je l'ai vue et que j'ai pu suivre les mouvements divers de sa vie complexe et infatigable :

eh bien ! l'occasion est bonne pour moi de le déclarer tout haut, je n'ai pas cessé d'admirer ce grand pays, avec son génie, son activité, les élans et les œuvres de sa belle générosité, et l'amour qu'il m'a inspiré n'a fait que grandir avec mon admiration. C'est avec bonheur que j'ai servi ses intérêts toutes les fois que je l'ai pu ; il me serait impossible d'être jamais indifférent à ce qui touche à sa prospérité et à sa gloire.

» Je le répète, l'occasion est bonne de tenir ce langage, ici, près de la grotte miraculeuse de Lourdes où la France vient affirmer, tous les ans, sa foi et son ardeur religieuse. Il y a longtemps que je voulais y faire mon pèlerinage ; je ne l'avais pu encore. J'y viens au terme de ma mission, pour l'offrir, si je puis ainsi parler, en hommage à la Vierge Immaculée et y mettre par elle son meilleur couronnement. Grande a été ma joie de voir tant de pieux pèlerins s'agenouiller aux pieds de notre divine Mère, la prier avec fer veur, la chanter avec enthousiasme: vraiment c'est là un beau et touchant spectacle de religion ; et ce que la nature ellemême y ajoute de riant et de pittoresque n'est pas fait pour diminuer la salutaire impression dont l'âme se sent pénétrée aux révélations extraordinaires de Dieu. Tout, .du reste, s'j' passe avec ordre, calme, édification : c'est de grand cœur que je rends ce témoignage aux zélés missionnaires de Lourdes et à leur distingué et aimable supérieur.

» Soyez heureux. Monseigneur, d'avoir un aussi beau joyau à votre couronne d'évêque. J'aurais voulu venir vous le dire plus tôt, et vous témoigner ainsi la sincère amitié que vous m'avez inspirée depuis de longues années. En le faisant aujourd'hui, je joins mes adieux à mes félicitations, et je vous donne l'assurance (^ue, parmi les souvenirs que j'emporte' (!<-• l:i douce terre de France, la grotte de Loui*-

des et son vénérable évêque auront toujours une place de choix » .

Je partis le soir à six heures pour le sanctuaire de Bétharam, peu distant de Lourdes. Les religieux et les élèves du collège m'attendaient à la porfce de la maison. Le lendemain, 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte Croix et fête solennelle pour le village, je célébrai la messe et distribuai la communion à un grand nombre de fidèles descendus de la montagne et véritablement édifiants par leur simplicité et leur esprit de foi. Je conservai de cette belle église, de ces savants et pieux religieux, de ces braves habitants de ces fraîches et poétiques montagnes le plus suave souvenir.

Une heure après je partis pour Pau, ville souriante et gracieuse, d'où l'on a une vue enchanteresse sur les Pyrénées: le plus beau panorama après celui de Naples, dit Lamartine. Nous descendîmes chez les Franciscains qui nous offrirent la plus cordiale hospitalité. En quelques heures nous visitâmes ce que la ville avait de plus remarquable et spécialement le beau château d'Henri IV qui renferme de magnifiques tapisseries et possède un parc délicieux.

Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour Bordeaux, où nous demandâmes comme à l'ordinaire l'hospitalité des bons PP. Franciscains. Je fis d'abord visite au cardinal Lecot, à qui m'unissaient d'anciens et affectueux rapports. Il eût voulu me retenir, mais je le priai de me laisser chez les pères, d'autant plus qu'il était très occupé par la retraite ecclésiastique. Bordeaux est une ville magnifique et très prospère. La Gironde, qui a sur divers points une largeur de 10 ou 15 kilomètres, la relie à la mer et facilite son riche commerce. Le rapide coup d'œil que je donnai aux églises, aux principales rues, aux grands boulevards

extérieurs et spécialement au port, me suffit pour avoir une idée de la richesse et de l'importance de cette belle ville.

Le 16 je me remis en route pour Paris ; je m'arrêtai quelques heures à Tours pour visiter le tombeau du glorieux saint Martin, et le soir, à onze heures environ, j'étais de retour à la nonciature, après un voyage très agréable et, grâce au ciel, très heureux.

Fkkkata, Mt/iiutiruM - Tom. III.

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