CHAPITRE XVII
La basilique de Saint-Denis.
La question arménienne.
La basilique de St-Denis. — Etat de la question: les socialistes veulent la désaffecter. — Mo3'en proposé pour empêcher cette mesure: l'érection de la basilique en église paroissiale. — Négociations avec le chapitre. — Conditions demandées par les chanoines. — Opposition du cardinal Richard à certaines de ces conditions. — Le Saint-Siège permet au cardinal d'ériger la basilique en église paroissiale moyennant certaines conditions. — Le parlement vote l'érection de la nouvelle paroisse. — Le projet définitif du cardinal Richard est accepté par le Saint-Siège et par les chanoines. — La question arménienne. — Massacres des Arméniens en Anatolie. — Impression produite en Europe. — Le gouvernement ottoman demande l'appui du Saint- Siège. — Litentions des gouvernements européens. — Conversation avec M. Nisard. — But du Saint-Siège en accueillant la demande du Sultan. — Conversation avec M. Hanotaux. — Mesures suggéi'ées par le Saint-Siège. — La nouvelle des horreurs commises provoque l'indignation de l'Europe et du Saint-Siège. — Quelles mesures prendre dans l'avenir? — L'intervention du Saint-Siège fut-elle entièrement stérile?
Nous avons dit dans le chapitre précédent que le gouvernement, dans la séance du 18 février 1895, avait demandé à la Chambre un crédit de 1500 francs à titre de traitement du futur curé de la basilique de Saint-Denis, et que ce crédit avait été adopté, malgré l'opposition du député socialiste Walter. Nous croyons opportun de dire un mot de cette question en remontant aux précédents qui s'y rapportent.
Le gouvernement de la République avait supprimé, plusieurs années auparavant, le chapitre de l'insigne basilique de Saint-Denis, à la fondation de laquelle avaient généreusement contribué les anciennes monarchies de la France.
Il avait conservé la jouissance de leur prébende aux chanoines alors existants, mais n'en avait plus nommé d'autres pour les remplacer.
C'était là non seulement un acte sectaire, mais encore un manque de prévoyance ; car ce chapitre, divisé en deux ordres, l'un épiscopal, et l'autre presbytéral, assurait une situation honnête à des prélats âgés ou incapables de gouverner leurs diocèses, et aux prêtres qui avaient servi pendant de longues années comme aumôniers de l'armée de terre et de mer. En outre, cette église, majesteux monument artistique, contenait la tombe de nombreux rois, reines et membres de la famille royale, et avait par suite une importance considérable, soit par les pieux souvenirs historiques qu'elle rappelait, soit par la beauté de quelques-uns de ses mausolées. C'était une nécropole vraiment roj^ale.
C'est là sans doute un des principaux motifs pour lesquels les républicains, dans des temps où les passions politiques étaient plus ardentes, supprimèrent le chapitre de cette basilique avec l'intention de l'enlever elle-même ensuite au culte et de la transformer en musée historique. Tous les républicains heureusement ne partageaient pas cette manière de voir uniquement inspirée par l'antipathie contre la religion et contre la monarchie.
Dès 1892, le' cardinal Richard avait fait connaître au Saint-Siège la crainte sérieuse et fondée de voir avant peu se réaliser le dessein des sectaires par l'extinction du chapitre, réduit à 4 chanoines avancés en âge ou infirmes, et l'insigne basilique servir à un usage profane et devenir probablement un musée historique.
Afin d'empêcher l'exécution de ce déplorable projet, le cardinal indiquait, comme le moj^en le plus approprié, l'érec-
tion de cette basilique en église paroissiale, ce qui, ajoutait-il, était vraiment à souhaiter d'après les conditions spéciales de la population de la ville de Saint-Denis. Si par aventure l'on pouvait rencontrer des difficultés dans la constitution canonique de ce chapitre, qui ne dépendait point de l'autorité archiépiscopale, mais relevait immédiatement du Saint- Siège, il ne semblait pas qu'on eût à craindre l'opposition du gouvernement français; d'après des investigations prudentes qu'il avait faites, il avait de sérieuses raisons de croire que le ministre des cultes était favorable à ce projet.
Le Saint-Siège accueillit naturellement avec faveur cette communication et me chargea de traiter la chose avec le cardinal Richard, puis à indiquer « le résultat des délibérations ainsi que les mesures que je jugerais plus opportunes » (dépêche du U octobre 1892, n. 8813).
Il y avait deux points principaux : 1" les négociations avec le gouvernement pour ériger la basilique en église paroissiale : 2° la protection des droits et des intérêts du chapitre ; car, bien que réduit à peu de membres, il existait toujours canoniquement.
Quand il s'agit de l'érection d'une paroisse, c'est à l'évêque qu'il appartient spécialement de négocier l'affaire avec le gouvernement; dans notre cas, la ville de Saint-Denis se trouvant sous la juridiction de l'archevêque de Paris, c'était à ce dernier qu'il appartenait de commencer et de mener à bonne fin ces négociations ; le Saint-Siège et la nonciature n'avaient à intervenir que pour exercer, en cas de besoin, leur influence sur le gouvernement. Quant aux dispositions à adopter pour protéger les droits présents et futurs du chapitre et ceux des chanoines, en les harmonisant avec les exigences paroissiales, elles devaient faire l'objet d'une entente entre le cardinal de Paris et moi.
Mais cette entente en supposait une autre avec les membres survivants du chapitre qui jusqu'à ce moment avait été en possession légitime de la basilique, et y accomplissait les cérémonies du culte. A leur tête se trouvait Mgr. Soulé, vicaire du chapitre, avec le titre de primicier^ ancien évêque du diocèse de Saint-Denis, dans la colonie française de la Réunion. Les chanoines comprenaient parfaitement que l'érection en paroisse aurait pour effet de soustraire la basilique à leur autorité, ou tout au moins à diminuer sensiblement leurs attributions et leur importance ; d'autre part, craignant des dispositions peu favorables de Mgr, Richard à leur égard, ils avaient pensé d'abord s'opposer de toutes leurs forces à cette érection. Et s'ils ne pouvaient réussir à l'empêcher, ils auraient pu du moins créer des difficultés et des embarras et retarder une solution qu'il importait au contraire d'accélérer.
Je dois rendre justice au bon esprit sacerdotal que montrèrent en cette circonstance les deux chanoines Testory et Cadoret, les seuls qui habitassent régulièrement Saint-Denis et s'occupaient du service de la basilique. J'eus avec eux de fréquents entretiens. Ils n'étaient pas très convaincus qu'il y eût danger de voir livrer l'église à un usage profane ; mais après mes observations, ils déclarèrent solennellement dans un acte capitulaire que, devant ce danger probable ou même seulement possible, ils donnaient de bon gré leur plein et entier consentement à l'érection de la paroisse.
C'était un point acquis et d'une certaine importance; car, bien que le Saint-Siège eût pu, de sa suprême autorité, se passer de leur consentement, la délicatesse exigeait que l'on procédât par les voies normales à l'égard de prêtres avancés en âge, possesseurs légitimes du temple, et derniers survivants d'un chapitre pontifical, jadis très illustre et floris-
sant. Les chanoines mettaient toutefois à leur consentement la condition d'être traités avec les égards qui leur étaient dus, s'en remettant pour cela à l'espril d'équité et de justice du Saint-Siège.
Cette condition étant plutôt vague, je priai les chanoines de préciser leurs désirs. Ceux-ci me parurent quelque peu excessifs, et certains même incompatibles avec le libre fonctionnement de la paroisse. Ils voulaient, en somme, garder la direction totale de l'église, comme par le passé, si bien que le curé eût été un hôte, sans aucune ou presque aucune liberté, et rien de plus. Plus d'une fois j'eus à faire remarquer aussi bien aux deux chanoines qu'à Mgr. Soulé que l'érection de la basilique en église paroissiale était imposée par les circonstances et devait donc être considérée comme l'objet principal auquel tout le reste devait être subordonné, tandis que le chapitre, déjà supprimé par le gouvernement et réduit à quelques membres avancés en âgo, dont deux infirmes, ne pouvait ni ne devait élever des prétentions exagérées, mais se contenter d'un minimum.
Je dus aussi leur tenir ce langage pour rapprocher le plus possible les idées du chapitre de celles du cardinal Richard.
Ce dernier avait principalement en vue le bien de la future paroisse. Il était disposé à inscrire dans la bulle canonique d'érection une clause pour conserver dans le présent et dans l'avenir l'existence juridique du chapitre avec ses droits et privilèges, afin de permettre dans des temps meilleurs le rétablissement d'une institution si illustre et si ancienne; mais quant aux droits et aux intérêts des chanoines vivants, le cardinal entendait les réduire à des privilèges purement honorifiques, tels qu'une place d'honneur au chœur
et dans les fonctions solennelles, mais sans aucune ingérence dans le fonctionnement de la paroisse ni dans l'administration des biens temporels de la basilique.
Les chanoines se montrèrent assez mécontents de ces propositions, qu'ils jugeaient vaines et insuffisantes. Ce fut aussi l'avis de leur primicier Mgr. Soulé. Dans une lettre qu'il m'adressa le 3 décembre 1892, après avoir chaudement plaidé la cause du chapitre, en disant combien il serait inconvenant et injuste que ses membres fussent éliminés de la basilique qu'ils avaient desservie pendant tant d'années d'une manière aussi louable, il ajoutait, que l'unique moyeu d'arranger l'affaire serait de nommer comme premier curé de la nouvelle paroisse l'un des chanoines, M. Testory par exemple. Ainsi les chanoines, honorés par la nomination d'un de leurs collègues, se sentiraient encore chez eux dans la basilique. Mgr. Soulé s'occuperait d'obtenir du gouvernement pour M. Cadoret, l'autre chanoine encore valide, le titre de conservateur des monuments de la basilique, avec un traitement correspondant.
Cette proposition ne paraissait pas déraisonnable en ellemême. La nomination du chanoine Testory aurait été un moyen de transition assez provisoire, car ce prêtre, bien que très robuste, avait environ 70 ans. A sa mort, l'autorité diocésaine aurait été libre de choisir le nouveau curé ; dès maintenant, l'église de Saint-Denis, immédiatement sujette au Saint-Siège et M, Testory lui-même, membre d'un chapitre indépendant, seraient rentrés sous la juridiction de l'archevêque de Paris.
Avant de communiquer au Saint-Siège un projet quelconque, je crus opportun d'inviter le chapitre à exprimer officiellement son avis sur la question, ce que je fis par une lettre du 7 décembre 1892 à Mgr. Soulé.
Les chanoines furent très sensibles à cet acte d'égards et de délicatesse ; réunis capitulairement, ils renouvelèrent leur consentement à l'érection de la paroisse, pourvu que les droits du chapitre fussent sauvegardés, et formulèrent la même demande que Mgr. Soulé, c'est à dire la nomination de M. Testory comme premier curé.
Mais le cardinal Richard se montra entièrement opposé à ce projet. Il jugeait que les chanoines de Saint-Denis, n'ayant pas fait leur carrière dans les paroisses, mais dans l'armée comme aumôniers, n'avaient point les aptitudes nécessaires pour la cure des âmes. Somme toute, il n'avait certainement pas tort. Je lui fis toutefois remarquer, comme dans mon long rapport du 30 janvier 1893 au Saint-Siège, que dans le cas présent M. Testory avait été chargé depuis plusieurs années et était encore chargé actuellement, par commission de l'archevêque lui-même, du soin spirituel du grand hôpital de Saint-Denis; qu'on lui avait confié également le service religieux des 4 ou 5 mille détenus de la prison de Nanterre et qu'il remplissait avec zèle et désintéressement ce laborieux ministère; que d'ailleurs les grandes qualités morales de M. Testory étaient amplement attestées par Mgr. Soulé son supérieur.
Il me semblait que, puisqu'il s'agissait d'une courte période de transition, l'on pouvait admettre ce prêtre comme curé, d'autant plus que l'autorité diocésaine pouvait lui adjoindre de bons et valides vicaires. Je fis en outre observer combien il convenait de traiter avec égards un corps moral qui allait disparaître et qui dépendait directement du Saint- Siège. Comme le faisait remarquer Mgr. Soulé, un refus opposé à la demande de ces vieux et respectables chanoines produirait sur le public une assez mauvaise impression.
Peu de jours après l'envoi de mon rapport, l'archevêque de Paris se rendit à Rome et s'entretint de cette affaire avec le cardinal Secrétaire d'Etat; mais aucune solution ne fut prise encore.
La chose en resta là pendant six mois. Le cardinal Richard, voyant alors qu'il était temps d'agir, et voulant procéder en toute régularité, demanda au Saint-Siège la faculté d'ouvrir les négociations avec le gouvernement pour ériger en église paroissiale la basilique de Saint-Denis et la soumettre à la juridiction de l'Ordinaire. Le Saint-Siège, en accordant la permission, y mit deux conditions, comme il résulte de la dépêche que m'adressa le 3 août (n. 13583) le cardinal Secrétaire d'Etat : la première « que ce fut ad nutum S. Sedis » (au gré du Saint-Siège), en sorte que si les circonstances changeaient ou si on le jugeait expédient, la dite église pût revenir à l'ancien état de sujétion immédiate au Saint-Siège; la seconde, relative à la personne du curé, était ainsi exprimée : « Que Votre Seigneurie veuille bien insister près de l'archevêque pour qu'il procède, pour cette première fois, à cette nomination d'accord avec les membres survivants du chapitre. S'il n'était pas possible d'obtenir cet accord, il conviendrait alors que Votre Seigneurie exposât au Saint-Siège les raisons de part et d'autre afin de le mettre en mesure de prendre une résolution définitive ».
Cet accord ne put se faire, malgré toutes mes insistances, car les chanoines demandèrent comme condition essentielle la nomination de M. Testory, et le cardinal continua de s'}'' opposer formellement.
J'envoyai donc à Rome d'autres informations de part et d'autre ; mais le temps passait et le danger s'accentuait pour la basilique. Je priai alors le cardinal Richard d'accélérer
les négociations avec le gouvernement, car le point principal était d'ériger la basilique en église paroissiale ; l'autre point, la nomination du curé, n'était que secondaire et dépendait entièrement du premier.
L'affaire traîna encore un peu ; finalement, comme nous l'avons dit plus haut, dans la séance parlementaire du 18 février 1895, le gouvernement demanda et obtint le crédit de 150G fr. comme traitement du curé de la nouvelle paroisse. Le socialiste Walter déplora que l'on voulût ainsi ériger en église paroissiale la basilique de Saint-Denis que le conseil municipal avait demandé d'utiliser pour une justice de paix ; mais M. Dumay, directeur des cultes, répondit que les habitants de Saint-Denis, qui étaient au nombre de 48.0(X), avaient demandé l'érection d'une seconde paroisse, et que cette demande semblait justifiée ; il ajouta toutefois que la justice de paix serait installée dans une chapelle qui servait présentement de succursale à la paroisse, et qui serait désaffectée, c'est à dire enlevée au culte, n'étant plus nécessaire après cette nouvelle érection. C'était là évidemment une concession illégitime faite au conseil municipal socialiste ; mais le courage du gouvernement n'allait pas plus loin.
Pendant les négociations, le cardinal Richard eut l'occasion de sonder les intentions du gouvernement relativement à la personne du nouveau curé. L'on sait qu'en France, d'après l'article 10 du concordat, le gouvernement a le droit d'agrément par rapport à la nomination des curés. L'archevêque apprit ainsi que la nomination de M. Tectory ne serait pas agréée.
Cette nouvelle me surprit un peu, car ce prêtre, décoré de la Légion d'Honneur pour services rendus à l'armée en
Fkkrata, Mf'iiioireH • Tom. III. "
qualité d'aumônier pendant les campagnes d'Italie, en Crimée, du Mexique et de Chine, avait des relations d'amitié avec dejiauts personnages du gouvernement, et spécialement avec le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, qui me l'avait plusieurs fois recommandé pour une promotion épiscopale.
Cette opposition du gouvernement était-elle fondée? Etait-il possible de la surmonter? Il ne m'appartenait pas d'entrer sur ce terrain. Il n'était pas d'ailleurs improbable que M. Dumay, d irecteur des cultes, fût opposé à la nomination de M. Testory, parce qu'il faisait part d'un chapitre supprimé par le gouvernement, ou pour d'autres motifs réels ou personnels. D'un autre côté, du moment que la nomination de M. Testory rencontrait des obstacles de la part du gouvernement, auquel, comme nous l'avons dit, appartenait le droit d'agrément, le Saint-Siège et la nonciature qui, par délicatesse et par égard pour le chapitre, n'avaient pas négligé de la favoriser, étaient dégagés de toute responsabilité et n'avaient plus qu'à se tenir à l'écart sous ce rapport.
L'on arriva ainsi au mois de juillet. Le 3 de ce mois, le cardinal Richard annonça au Saint-Siège que le président de la République avait signé, en date du 30 avril, le décret d'érection de la nouvelle paroisse de Saint-Denis, et qu'en exécution de ce décret il devait proposer la nomination du curé à l'agrément du gouvernement, conformément aux dispositions du concordat. Le cardinal signalait au Saint-Siège les difficultés qu'il rencontrait pour choisir le nouveau curéparmi les membres du chapitre. Des quatre membres survivants, le premier était incapable, par raison de vieillesse; l'avitre, l'abbé Bazin, résidait habituellement dans le midi de la France, ne pouvant supporter le froid de la capitale ; deux seulement habitaient Saint-Denis, M. Testoiy et M. Cadoret.
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Puis le cardinal proposait ce qui suit à l'appobation du Saint-Siège :
1* il ne croyait pas pouvoir nommer M. Testory curé de la nouvelle paroisse, parce que le gouvernement ne l'agréerait pas; parce qu'il avait 73 ans, et malgré toute sa bonne volohté, il ne pourrait assumer la cure des âmes dans une paroisse de 20.000 habitants, où tout était à organiser. M. Cadoret ne pouvait être nommé conservateur des monuments historiques, car le décret d'érection attribuait cette charge au conseil de fabrique ;
2° M. l'abbé Bazin, venu à Paris, a offert à l'archevêque d'accepter provisoirement le titre de curé de la nouvelle paroisse, dans l'espoir que, grâce à ses bonnes relations avec le ministère des beaux arts, il pourrait obtenir les fonds nécessaires pour adapter la basilique au service paroissial. L'abbé Bazin, ajoutait le cardinal, est instruit et de vie régulière ; mais il a 70 ans, ne connaît pas le ministère paroissial et a une mauvaise santé. Pour toutes ces raisons ni M. Bazin, ni M. Cadoret ne peuvent être nommés curés, d'autant plus que, représentant un parti hostile dans le chapitre, ils pourraient être une cause de divisions pénibles ;
3° ne pouvant choisir le nouveau curé parmi les chanoines, le cardinal leur donnerait, comme légitime compensation, un témoignage honorifique de bienveillance en les nommant chanoines honoraires du chapitre de Notre-Dame de Paris.
En outre, l'on déclarerait dans le décret d'érection de la nouvelle paroisse que, si les circonstances le permettaient, la basilique pourrait retourner sous l'autorité directe du Saint- Siège, et les chanoines rentrer en possession de leurs privilèges. Le cardinal ordonnerait qu'en attendant, les chanoines se placeraient à l'église dans les stalles les plus élevées du
côté de l'évangile, et le clergé paroissial du côté de l'épître. Le jour de la fête de Saint-Denis, l'office solennel serait fait par les chanoines, qui auraient le droit d'assister l'évêque qui présiderait cet office. Les chanoines conserveraient leurs prébendes jusqu'à leur mort, mais les revenus de la basilique serviraient à pa^'er les dépenses du service de l'église.
Tel était le projet de l'archevêque que le cardinal Rampolla me communiqua par sa dépêche du 13 juillet 1895, n. 25271. Le Saint-Père daigna l'approuver, mais m'ordonna cependant de ne point communiquer cette approbation au cardinal Richard, si j'avais des motifs pour y surseoir, m'invitant dans ce cas à les soumettre au Saint-Siège.
Je ne crus pas opportun, étant données les circonstances, de faire aucune objection au projet de l'archevêque de Paris. Il était temps de terminer cette affaire. Je m'efforçai donc de persuader aux chanoines Cadoret et Testory d'accueillir de bon gré cette solution, leur en montrant tous les côtés favorables. Ils ne furent pas très satisfaits, mais n'opDOsèrent aucune résistance. Il leur parut inexplicable que le gouvernement s'opposât à la nomination de M. Testory comme curé, mais cette opposition, qu'ils durent probablement constater, abattit beaucoup leurs prétentions.
Le 5 août 1895, je notifiai officiellement à Mgr. l'archevêque de Paris et à Mgr. Soulé, en qualité de primicier du chapitre, l'approbation donnée par le Saint-Siège au projet du cardinal Richard ainsi qu'aux dispositions et conditions qu'il contenait.
Ainsi se termina cette affaire.
C'est avec une certaine hésitation que je me décide à écrire quelques mots sur une question qui semble étrangère aux affaires de ma nonciature, et qui n'eut point dans l'ordre
des faits son complet développemeut. Toutefois, comme l'intervention du Sai^t-Siège dans la question arménienne sera un jour connue du public, de peur que quelque personne malintentionnée ne vienne à l'interpréter défavorablement et à dénaturer les véritables intentions du Pape, il m'a semblé opportun d'en donner un court aperçu entièrement conforme à la vérité et suffisant pour montrer le dessein généreux que poursuivit l'auguste Pontife.
Des rumeurs, d'abord vagues, puis plus précises, se répandirent en Europe relativement à des massacres accomplis en Anatolie par les Turcs, les Circassiens et les Kurdes contre les Arméniens. L'on disait qu'à Samsoun, à Trébizonde, à Erzeroum et dans d'autres localités, des millions d'Arméniens, schismatiques ou catholiques, avaient été barbarement massacrés et que les troupes ottomanes elles-mêmes y avaient coopéré.
L'Europe commença à s'émouvoir, mais lentement, avec une certaine défiance sur la vérité de ces nouvelles.
L'on croyait certainement le fanatisme musulman capable de pareilles atrocités, car elles s'étaient répétées dans les siècles passés et même dans notre siècle ; mais l'on soupçonnait qu'un certain nombre d'Arméniens, à l'instigation de leurs comités d'action répandus dans l'empire turc et surtout en Angleterre, eussent pu donner quelque motif ou quelque prétexte à ce réveil de fanatisme brutal et sanguinaire. En général, tant en France que dans l'Europe entière, on craignait de voir surgir la formidable question d'Orient, source de vastes complications et de guerres, et l'on désirait que ces massacres, vrais ou faux, ne fissent point trop de bruit et n'amenassent point de plus sérieuses conséquences.
D'un autre côté le gouvernement ottoman, qui savait bien que les massacres avaient été accomplis réellement et sur
une vaste échelle, était inquiet sur son propre sort, comprenant bien que sous peu des nouvelles exactes, recueillies par les consuls des diverses puissances, arriveraient en Europe, et que l'indignation publique pousserait les gouvernements à demander réparation.
Au congrès de 1878, la Sublime Porte s'était formellement engagée « à réaliser sans plus de retard les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle donnera périodiquement connaissance des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l'application». Qu'avait fait la Turquie pour remplir cette obligation? Rien. Qu'avaient fait les puissances pour en assurer l'exécution ? Rien, Mais les massacres d'Arménie venaient réveiller la torpeur de la Turquie et la négligence des puissances ; et l'appel fait par les Arméniens opprimés à la pitié des peuples civilisés pouvait pousser ces derniers à des résolutions graves et compromettre la paix de l'Europe.
Sous le poids de ces préoccupations, le gouvernement ottoman, après avoir fait représenter au Saint-Siège les graves difficultés suscitées à la Sublime Porte en raison des récents excès attribués aux troupes ottomanes dans l'Anatolie, invoqua les bons offices du Saint-Père pour conjurer la tempête dont il se voyait menacé par les gouvernements de l'Europe.
Je crois savoir que le Saint-Père hésita beaucoup avant de faire une promesse quelconque, désirant dans sa prudence connaître d'abord la manière de voir des principaux gouvernements d'Europe et spécialement leur appréciation des faits accomplis en Anatolie au détriment des Arméniens.
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C'est ce que je déduis d'un télégramme que m'adressa le cardinal Secrétaire d'Etat le 12 décembre 1894, m'invitant précisément à lui faire connaître avec soin les vues du gouvernement français sur cette question, l'appréciation des faits et l'accueil fait à l'action diplomatique qu'on attribuait à l'Angleterre contre la Turquie.
Pour répondre à ce télégramme, il m'était nécessaire de conférer avec M. Hanotaux; mais ce dernier étant indisposé en ce moment, je m'adressai à M. Nisard, directeur politique, qui me donna quelques nouvelles que je transmis par un télégramme du 13 du même mois, puis dans mon rapport du lendemain n. 510. Voici les nouvelles que je pus apprendre de M. Nisard. L'action diplomatique anglaise s'était bornée jusque-là à de simples conversations destinées à mettre en évidence les massacres accomplis par les soldats turcs, et les raisons d'humanité et de justice qui militaient en faveur des Arméniens. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris, pour sonder le terrain, avait touché plusieurs fois cette question dans ses conversations avec M. Hanotaux, et à Londres, le ministre des affaires étrangères d'Angleterre en avait fait autant auprès de l'ambassadeur de France.
De son côté, le gouvernement français s'était tenu jusqu'à maintenant sur la réserve, pour plusieurs raisons. D'abord il ne désirait pas se prononcer sur des ouvertures aussi vagues et générales, attendant que l'Angleterre fit une demande nette et précise. Ensuite l'on n'avait pas encore reçu d'informations concordantes et complètes concernant les massacres; l'on n'avait pu se former un concept adéquat de la situation ; il valait donc mieux attendre un peu pour ne pas se compromettre par un ju^'^*nent prématuré. Le gouvernement français n'ayant pas, comme l'Angleterre et la Russie, d'intérêts politiques particuliers et directs en Arménie, dési-
rait que cette affaire pût s'arranger sans complications graves, d'autant plus que, se trouvant maintenant engagé dans une expédition militaire à Madagascar, il ne désirait pas aller au devant de nouvelles difficultés.
Si l'Angleterre faisait des propositions bien déterminées, la France, en tant que signataire du traité de Berlin, était obligée de les examiner attentivement, et si elles étaient plausibles, de joindre son action à celle des autres puissances pour arriver à la solution pacifique de cette controverse.
M. Nisard me confia ensuite que l'Angleterre demandait, en ce moment, à être admise à contrôler l'enquête que le gouvernement ottoman s'était décidé, bien qu'un peu tardivement, à faire en Arménie dans le but de vérifier les faits et de mettre en lumière les responsabilités. Une commission avait été déjà désignée à cet effet par la Sublime Porte, et, à ce qu'assurait M. Cambon ambassadeur de France à Constantinople, elle était composée d'hommes sérieux et impartiaux. Si le gouvernement turc, ajoutait M. Nisard, se trouvait dans la nécessité d'associer à cette commission quelques délégués anglais, et s'il exprimait le désir d'y adjoindre un représentant français, le gouvernement de la République accepterait l'invitation sans difficulté.
Comme on le voit par cette conversation, l'attitude du gouvernement français était pleine de réserve, parce qu'on ne connaissait pas encore la gravité des massacres.
La France tenait par dessus tout à assurer la paix et désirait que la Turquie pût sortir de sa situation difficile sans trop voir menacer son indépendance ; elle n'entendait pas toutefois par là donner des gages au gouvernement turc, mais se proposait de l'engager en même temps soit à punir ceux qu'une enquête sérieuse et impartiale aurait démontrés coupables des massacres, soit à prendre d'énergiques mesures
pour protéger la sécurité des habitants et empêcher le renouvellement de ces forfaits sanguinaires qui déshonoraient l'humanité.
Je rapportai très exactement au cardinal Rampolla cette conversation avec M. Nisard,
Le Secrétaire d'Etat, par dépêche du 20 décembre 1894, m'informa que le Saint-Père avait accueilli l'appel du Sultan qui le mettait à même' « d'exercer une influence conforme au caractère éminemment pacifique de son ministère et aux maximes professées par le Saint-Siège d'appliquer toujours et partout la force morale dont il disposait pour protéger les autorités constituées, maintenir l'ordre et assurer aux peuples et aux Etats les bienfaits inestimables de la paix», et qu'il avait « assuré S. M, le Sultan qu'il allait user de son influence près des gouvernements chrétiens dans l'intention d'éliminer les difiScultés et les dangers auxquels le gouvernement ottoman se trouvait exposé, et pour que la crise présente eût par suite une solution pacifique».
Il est bon de noter dès maintenant, afin que l'on ne puisse travestir le but de cette intervention pontificale en faveur d'un gouvernement si peu digne d'être appuyé et contre lequel en d'autres temps les Pontifes romains avaient lancé l'Europe entière, il est bon. dis-je, de noter que le Pape n'avait pas seulement en vue cet objectif de la paix, mais aussi de déterminer le gouvernement turc à adopter de sérieuses et utiles mesures pour assurer efficacement la vie, le bien-être et la liberté de ses sujets.
Le cardinal Secrétaire d'Etat le disait explicitement dans cette même dépêche : « Le Saint-Père veut que V. E., en conformité de ce que feront aussi d'autres représentants du Saint-Siège, s'entretienne avec M. le ministre des affaires
étrangères sur la question arménienne et lui recommande, au nom auguste de Sa Sainteté, de faciliter, pour autant qu'il dépend de ce gouvernement, une solution pacifique de cette question. Je n'ai pas l'intention de développer les arguments qui militent en faveur de cette solution: je crois cependant opportun de vous faire savoir que le gouvernement ottoman lui-même ne semble pas opposé à prendre l'initiative des mesures propres à améliorer l'administration des provinces orientales actuellement sujettes à la Sublime Porte.
» Le Saint-Père n'a pas omis dès le commencement de faire déclarer à S. M. le Sultan que, tout en intervenant en sa faveur dans les circonstances actuelles, il ne pouvait se désintéresser du sort des chrétiens arméniens, dont beaucoup étaient catholiques. Il continuera à agir près de ce gouvernement pour le déterminer à adopter des mesures capables d'inspirer confiance à ses sujets et de mériter l'appui des puissances de l'Europe ».
En somme, le Saint-Père se proposait le même but que les puissances européennes: ^intervenir pour être davantage en mesure de pousser le Sultan à des mesures efficaces et pour empêcher une guerre qui aurait eu les conséquences les plus désastreuses non seulement pour les nations de l'Europe, mais aussi pour les Arméniens eux-mêmes exposés par conséquent à de plus grands dangers de la part du fanatisme ottoman surexcité par ane guerre.
Cette dépêche du Secrétaire d'Etat me fournit l'occasion de conférer de nouveau sur cette question avec le gouvernement français pour lui faire connaître les désirs du Saint - Père. M. Hanotaux, qui n'avait pu recevoir le corps diplomatique depuis trois semaines, en raison de son mauvais état de santé, était sur le point de partir pour Cannes, afin de
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se rétablir; mais il eut l'amabilité de m'accorder le 27 décembre 1894 un entretien dans lequel je pus lui communiquer la teneur de la dépêche.
Le ministre accueillit avec respect et déférence la recommandation que je lui fis au mon du Saint-Père de faciliter autant qu'il dépendait de lui une solution pacifique de la question arménienne ; il comprit parfaitement le mobile noble et élevé dont s'inspirait le souverain Pontife, le désir de la paix et son intérêt paternel pour le sort des chrétiens arméniens.
M. Hanotaux me dit sans aucune hésitation que le gouvernement français, en prenant part à cette affaire, se proposait également le même objectif et qu'il était heureux de se trouver en parfaite harmonie avec les vues et les aspira tions du Saint-Siège. Il ajouta, en expliquant davantage sa pensée, que la France avait travaillé et travaillerait encore activement à ce que l'affaire ne prît point de trop vastes proportions, mais que d'autre part l'on pût connaître la vérité sur les massacres et faire prendre dans la suite les mesures nécessaire pour protéger les chrétiens arméniens.
Le gouvernement français remplissait et continuerait de remplir le rôle de médiateur juste et équitable, modérant au besoin les exigences de l'Angleterre et conseillant en même temps à la Sublime Porte les concessions qui paraîtraient raisonnables et nécessitées par l'état des choses. Dans ce double but, le gouvernement avait favorisé le projet d'adjoindre à la commission chargée de faire une enquête en Arménie les consuls anglais, russe et français en résidence à Erzeroum : mais, pour que les droits souverains de la Porte ne fussent pas lésés, il avait proposé et obtenu que les délégués de ces trois puissances ne fissent pas partie intégrante de la commission, mais se bornassent à l'accompagner, à l'assister et
à lui fournir toutes les indications utiles et opportunes. En somme, la politique du gouvernement français tendait à rendre de bons offices au gouvernement ottoman, et en même temps à obtenir des mesures capables de garantir la vie, la sécurité et le bien-être des chrétiens arméniens.
M. Hanotaux me dit aussi un mot de la tentative que faisaient les Etats Unis d'Amérique pour intervenir dans la question, ainsi que de l'activité qu'ils déployaient depuis quelque temps pour implanter des écoles et des missions protestantes dans ces contrées de l'Orient, me priant de signaler ce point au Saint-Siège, ainsi que le dommage qui pourrait en résulter pour la religion catholique. Enfin il me confia qu'il avait appris que l'Italie faisait des avances pour être associée aux autres puissances dans l'action et les négociations relatives à cette même question.
Le Saint-Siège fut très heureux de ces intentions de M. Hanotaux, que je lui avais fait connaître par mon rapport du 28 décembre, n. 517 et dans lesquelles il voyait une preuve de déférence du gouvernement français et surtout une parfaite analogie de tendances et de vues. Le cardinal Secrétaire d'Etat m'exhorta donc dans sa dépêche du 3 janvier 1895 à continuer de maintenir le gouvernement dans ces mêmes dispositions tendant « à modérer les exigences excessives envers la Turquie et à faire parvenir d'autre part au gouvernement ottoman les conseils opportuns pour le déterminer à améliorer la condition des chrétiens sujets de la Sublime Porte».
Mais quelles étaient les mesures pratiques à conseiller au Sultan? Le Saint-Siège croyait qu'il y en avait pour le moment une très importante, qui pourrait tourner au grand avantage des Arméniens et servirait aussi à concilier au gou-
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vernement turc la faveur des puissances européennes ; c'était la nomination de quelques gouverneurs et sous-gouverneurs chrétiens dans les provinces de l'Arménie. Les Arméniens auraient dans cette autorité locale une solide garantie d'impartialité et de justice, et les Musulmans, Kurdos et Circassiens ne pourraient plus se livrer à leurs brutalités et à leurs sévices contre les chrétiens.
M. Hanotaux, à qui je communiquai cette idée du Saint- Siège, n'y trouva rien à objecter; il ajouta même que la nomination de gouverneurs et sous-gouverneurs chrétiens pourrait sans tarder devenir opportune, d'autant plus qu'il y avait deux précédents tout sembables au Liban et à Samos. Il ajouta que le gouvernement français avait déjà quelque intention de faire lui-même, au moment qui lui paraîtrait favorable, cette même proposition, mais, sachant combien elle déplairait aux Musulmans, il priait le Saint-Père de l'appuyer de son influence.
Le Saint-Siège avait déjà prévenu ce désir de M. Hanotaux, car il avait exercé toute son influence sur les divers gouvernements d'Europe afin qu'ils proposassent au gouvernement turc, d'un commun accord, d'utiles réformes parmi lesquelles la nomination d'un gouverneur chrétien. « Le gouvernement impérial d'Allemagne (m'écrivait le 29 janvier 1895 le cardinal RampoUa, dépêche n,- 22486), m'a fait déclarer par le ministre de Prusse accrédité près le Saint-Siège, que non seulement il partage entièrement les vues du Saint- Siège concernant la question arménienne, mais qu'il a déjà donné l'ordre à l'ambassadeur allemand à Constantinople de suggérer à la Sublime Porte les réformes opportunes pour améliorer la condition des chrétiens dans l'Anatolie. Les autres gouvernements de l'Europe, sous l'action des représentants du souverain Pontife, montrent également de bonnes
dispositions pour seconder les vues du Saint-Père concernant la question arménienne » .
Et parlant de cette nomination de gouverneurs et sousgouverneurs chrétiens pour les provinces de l'Anatolie, le cardinal disait: «Des démarches ont été commencées près des principaux ministres du gouvernement ottoman et l'on a des motifs fondés de croire que, si cette mesure était également conseillée par quelques gouvernements, elle serait adoptée par la Sublime Porte » .
Le Saint-Siège avait aussi en vue une autre mesure qu'on lui avait sans doute suggérée comme sage et politique ; la formation d'une gendarmerie mixte, c'est à dire composée de chrétiens et de turcs. Le cardinal Hampolla pensait que « les membres d'un corps composé d'éléments divers se contrôleraient les uns les autres, rivaliseraient d'ardeur dans le bien, et que le gouvernement ottoman fermerait ainsi la porte à toute ingérence des puissances étrangères » .
Mais M. Hanotaux fit, à ce sujet, une observation qui me parut fondée : « Ce serait, me dit-il, une innovation, et en Orient toute innovation est difficile et dangereuse. En outre, les chrétiens ne font partie d'aucun corps militaire turc et ne désirent pas y entrer, ne voulant point prendre du service dans l'armée ottomane ; celle-ci d'ailleurs ne serait point disposée à les recevoir à cause de la divergence profonde qui existe entre les deux éléments sous le rapport des mœurs, de la religion et des tendances».
Dans ce même entretien du 7 février 1895, M. Hanotaux me communiqua deux nouvelles importantes que je transmis au cardinal Rampolla par lettre confidentielle du 8 du même mois et qui produisirent, je crois, une certaine impression sur l'esprit du Saint-Père. Il me dit avoir appris de source certaine que les troupes ottomanes régulières et irrégulières
avaient commis des excès véritablement odieux dans un district de l'Asie. La Turquie les avait niés jusqu'alors et continuait à les nier, mais le doute n'était plus possible. M. Hanotaux ajouta que le gouvernement français, d'accord avec le gouvernement russe, continuait à remplir le rôle de médiateur équitable entre l'Angleterre et la Porte, mais qu'il était désormais nécessaire de redoubler de prudence et de circonspection, pour ne pas s'exposer à de graves inconvénients en pi'enant parti dans cette affaire.
A ce propos il me déclara, en y mettant grande délicatesse, qu'à son avis, il était opportun que le Saint-Siège se tint en ce moment dans une attitude réservée et circonspecte sur cette question. Etant donnée la grande instabilité et versatilité du gouvernement turc, l'on ne pouvait faire aucun fond sur ses promesses, et l'on ne devait formuler de projets qu'avec la plus extrême prudence, si l'on ne voulait pas s'exposer à des embarras, et même à de fâcheuses déceptions.
Il me parut à moi-même, et je crois que le Saint-Père, à qui je fis connaître cette amicale confidence de M. Hanotaux, fut du même avis, que l'intervention du Saint-Siège, protecteur naturel des chrétiens, devenait réellement très délicate et très périlleuse en de pareilles conditions, bien qu'inspirée par les plus louables intentions.
En effet, l'on ne tarda pas à recevoir en Europe des nouvelles exactes sur les nombreux et épouvantables massacres accomplis en Orient avec la connivence et souvent même avec le concours actif des autorités locales. De Trébizonde, de Gumuchkhané, d'Erzeroum, d'Erzindgian, de Baïbourt et de beaucoup d'autres villes d'Arménie arrivèrent des lettres de particuliers et de missionnaires, des rapports de consuls, avec l'indication précise des personnes, des dates, des lieux et la
description détaillée des massacres, toutes choses difficiles à nier parce qu'il était facile de les contrôler.
De ces documents, il résultait clairement qu'il fallait compter le nombre des victimes par dizaines et vingtaines de milliers. Là où les consuls, conscients de leur devoir, avaient montré une attitude énergique, menaçant les autorités turques d'une répression. immédiate des puissances, les massacres avaient cessé aussitôt; là où les gouverneurs turcs avaient annoncé leur intention bien résolue de ne pas tolérer de semblables forfaits, il ne s'était produit aucun désordre; mais là, au contraire, où s'étaient commises des atrocités à peine concevables dans les temps de la plus noire barbarie, la responsabilité, la connivence, l'action active des autorités turques étaient hors de doute.
Partout les massacres avaient été accomplis avec la même méthode et dans des conditions identiques. Les Arméniens avaient été invités à déposer leurs armes et menacés de mort s'ils n'obéissaient pas; le vali garantissait leur entièi^e sécurité. Mais à peine les Arméniens avaient-ils été mis dans l'impossibilité de se défendre que les Kurdes, les Circassiens, les Turcs, conduits par les rédifs, par les hamidié, par les officiers même de l'armée régulière, s'élançaient sur les maisons, saccageaient et incendiaient les boutiques, égorgeaient tous ceux qui appartenaient à la race détestée, sans distinction de sexe ni d'âge, outrageaient les femmes ou les enlevaient comme esclaves, recouraient à de cruels supplices pour forcer les hommes à abjurer leur religion, profanaient et souillaient les églises, brûlaient les prêtres. Quand enfin il n'y" eut plus d'hommes à massacrer ni de jeunes filles à outrager, l'on vit parfois des Turcs ouvrir le ventre à des femmes enceintes et écraser leurs enfants sur le pavé.
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Après avoir accompli ces horreurs qui déshonorent l'humanité, on força à coups de bâton les Arméniens survivants à signer des adresses au Sultan, dans lesquelles ils s'avouaient eux-mêmes comme les auteurs des désordres, déclarant que ceux qui avaient été tués l'avaient été justement, remerciant le Sultan de sa clémence et affirmant qu'ils n'avaient rien à craindre pour leurs biens, leur vie, pour la sécurité de leurs concitoyens.
Devant ce terrifiant martyrologe d'un peuple ainsi torturé, s'éleva en Europe un immense cri de pitié, d'indignation, de protestation énergique, qui résonna dans les parlements, dans les journaux, dans les cercles, dans les réunions publiques. Le P. Charmetant, directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient, publia un opuscule dans lequel les témoignages des consuls étaient corroborés par les lettres des missionnaires; il y raconta les scènes sanglantes dont la malheureuse Anatolie avait été, pendant plusieurs mois, le désolant théâtre. Il fit un chaleureux et éloquent appel à la charité publique en faveur de ces malheureux réduits à la plus terrible misère, personnifiant pour ainsi dire la compassion et la protestation de l'Eglise catholique. Un volume intitulé Les massacres d'Arménie, Témoignages des victimes, avec une préface de M. G. Clemenceau, fut publié à Paris et reproduit à plusieurs éditions. Le comte Albert de Mun et M. Denis Cochin firent entendre dans le parlement français leurs généreuses et éloquentes protestations.
Le Saint-Père parla à son tour. Dans l'allocution adressée aux cardinaux au consistoire du 29 novembre 1895, il déplora avec les expressions les plus vives les désordres sanguinaires et les massacres de l'Anatolie, et montra avec quel grand intérêt il s'occupait depuis longtemps du sort des Arméniens. En outre, comme des nouvelles toutes récentes étaient par-
Fkiirata, M(',moirfH - Tom. Tir. 4
venues de l'Orient sur les méfaits commis et sur les périls auxquels se trouvaient encore exposés ces chrétiens, le cardinal Rampolla, par dépêche du 3 janvier 1896, n, 28236, me fit part des préoccupations du Saint-Père et m'invita à appeler la sérieuse attention du gouvernement français sur la gravité de ces dernières nouvelles, en le priant de prendre à cœur la cause des chrétiens d'Orient.
Le ministre des affaires étrangères était en ce moment M. Berthelot, membre du cabinet radical présidé par M. Bourgeois. Il écouta avec attention la teneur de cette dépêche, et après avoir constaté qu'en effet la tranquillité n'était pas encore rétablie, il m'assura que le gouvernement français faisait et continuerait à faire tout son possible pour assurer la sécurité des chrétiens ; mais que cela n'était guère facile, malgré l'active coopération d'autres puissances, à cause du fanatisme des populations et de l'organisation défectueuse du gouvernement ottoman.
Ces deux raisons n'étaient pas sans fondement; il n'est pas moins vrai que lorsque, sous l'impulsion de l'opinion publique, les gouvernements, bien que portés par des considérations politiques à ménager le sultan, se décidèrent à agir énergiquement à Constantinople et menacèreit la Sublime Porte d'une intervention combinée de la France, de l'Angleterre et de la Russie, le gouvernement turc commença à réfléchir sérieusement et dès lors les désordres cessèrent en Auatolie.
Peut-on dire que tout désordre soit conjuré pour l'avenir?
Ce serait folie de le croire. Les mêmes causes existent toujours, les mêmes effets se produiront inévitablement. Il faut que les puissances, d'un- commun accord, imposent à la Turquie les réformes nécessaires, sinon l'action isolée de
quelque puissance pourra déterminer un jour un conflit général.
Le problème est certainement compliqué en Orient ; mais il n'est certainement pas au dessus de l'intelligence et du bon sens des hommes d'Etat de l'Occident. La Turquie ellemême, malgré quelques blessures d'amour propre, trouvera dans les réformes imposées par les puissances le grand avantage de l'ordre et de la prospérité qui lui font actuellement défaut. Les réformes devront s'étendre aussi aux Turcs qui ne souffrent pas moins que les chrétiens sous un régime d'injustes vexations et de despotisme fanatique.
Ce n'est pas à tort que M. G. Clemenceau faisait cette réflexion dans la préface du volume Les massacres d'Arménie: « L'absurdité de la politique suivie jusqu'à ce jour, c'est de prétendre faire bénéficier les sujets arméniens du Sultan d'un régime de faveur, sans s'inquiéter des populations musulmanes. Comment veut-on que le calife de l'Islam se soumette à de pareilles exigences? Il promet, il promettra tout ce qu'on voudra ... à la condition de ne point tenir. Le seul moyen de faire cesser l'antagonisme des races et des religions dans l'empire ottoman, c'est d'assurer à tous, musulmans et chrétiens, le bienfait d'un bon gouvernement. J'appelle de ce nom tout régime qui fera régner la paix de justice et de droit dans les états du Sultan » .
Pour en revenir au thème principal de ce chapitre, c'est à dire à l'intervention pontificale dans la question arménienne, nous pouvons conclure qu'elle fut inspirée par une conception généreuse et aurait peut-être produit de bons résultats, si le Saint-Père n'avait pas été moralement forcé de se désister de son action devant la narration exacte des atrocités révoltantes et la complicité incontestable des autorités ottomanes. Sa dignité, son sentiment élevé
de la justice, ne lui permettaient plus de remplir le rôle de médiateur.
L'on ne peut dire toutefois que son intervention, bien que momentanée, soit restée complètement stérile. L'idée de gouverneurs et sous-gouverneurs chrétiens, mise en avant par le Saint-Siège, fut accueillie par le gouvernement turc, qui vers la fin de 1895, en nomma quelques-uns dans les provinces où étaient survenus les désordres. Munir hej^ ambassadeur de Turquie à Paris, en me donnant cette nouvelle, me dit que son gouvernement avait choisi de préférence des catholiques à cet office, parce qu'il savait pouvoir compter sur leur probité, leur impartialité et leur attachement à l'empire. Il ajouta que son gouvernement considérait les catholiques comme les sujets les plus pacifiques et les plus fidèles du Sultan et qu'il faisait et ferait tout son possible pour les aider, les favoriser, et assurer leur développement progressif.
Mais le Saint-Père obtint plus tard un autre résultat. Pendant la guerre entre la Turquie et la Grèce, qui se termina par la défaite de cette dernière, le gouvernement ottoman avait publié l'ordre d'expulser tous les grecs résidant à Constantinople et dans les autres villes turques. C'était un désastre effroyable pour ces familles ainsi forcées de quitter tout d'un coup leurs maisons, leurs propriétés et leurs affaires. Mgr. Bonetti, délégué apostolique, intervint au nom du Saint- Siège et obtint du Sultan, qui n'avait pas oublié les bons offices du Saint-Père, que trente mille grecs, catholiques et schismatiques, pussent demeurer sur le territoire turc sans être inquiétés.