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Opportunité des nouvelles directions pontificales données à la France. — Le Pape explique son dessein devant le Collège des Cardinaux et dans une lettre adressée à Mgr. Mathieu. — Premières indications de la nouvelle politique pendant les nonciatures de Mgr. Czacki, de Mgr. Di Rende, de Mgr. Rotelli. — Tentative d'union des catholiques faite par M. de Mun. — Le Saint-Père me demande un rapport sur la situation politico-religieuse en France. — Il consulte Mgr .^ Richard, Mgr. Foulon, Mgr. Place.

Je dois maintenant aborder la question qui formera la principale matière de ces Mémoires, qui fut l'œuvre principale du pontificat de Léon XIII, et à laquelle j'eus l'honneur de collaborer pour ma faible part. Je veux parler des nouvelles directions politiques données à la noble et généreuse nation, appelée à juste titre la fille ainée de l'Eglise, qui a tant d'influence sur le mouvement catholique dans le monde.

Cette nouvelle politique, qui paraîtra à certains comme un retour à l'ingérence que les Papes avaient exercée au moyen-âge sur les conditions politiques des gouvernements et des peuples, suscita de la part des monarchistes français les oppositions le plus acerbes et les plus violentes, et étonna tout d'abord même les catholiques impartiaux. Maintenant encore, après de longues années, l'on rencontre des personnes de bonne foi qui n'arrivent point à en comprendre l'utilité

pratique et la sagesse. Elle valut de nombreux chagrins à l'illustre Pontife. Je dois dire que, pour moi aussi, elle fut la cause de bien des amertumes et de très graves embarras pendant les six années que je passai comme nonce apostolique à Paris.

Cette politique ne sera jugée avec calme que par l'histoire ; maintenant les passions sont encore trop vives, pour qu'on puisse l'apprécier avec justice et sérénité. Mais quel que puisse être le verdict définitif des hommes impartiaux, je crois que personne, même parmi les contradicteurs, ne pourra mettre en doute le zèle désintéressé et l'amour de l'Eglise et de la France qui en furent les inspirateurs. A l'égard de Léon XIII, ce serait une injure gratuite et injustifiable que d'en douter ; en ce qui me concerne personnellement, je puis dire que les monarchistes eux-mêmes, qui épièrent ma conduite, furent d'accord pour rendre justice à la rectitude de mes intentions. Mais sur le fond de la question, l'opposition entre le Saint- Siège et les monarchistes était complète : le Saint-Siège était profondément convaincu que cette politique était exigée par les intérêts supérieurs de l'Eglise et de la France ; par suite il ne la jugeait pas seulement comme bonne, mais comme la seule possible dans les circonstances ; eux, au contraire, la regardaient comme injustifiée et condamnable ; aussi la combattirent-ils de toutes leurs forces, outrepassant souvent les limites du respect dû à l'autorité du souverain Pontife.

L'histoire donnera, unicuique siium.

Je pourrais décliner toute responsabilité et me mettre à couvert, en faisant remarquer tout simplement qu'en ma qualité de nonce je ne fus que l'exécuteur des volontés du Pape. Mais cette attitude ne serait ni franche, ni conforme à la vérité; car, avant de partir pour la France, je me permis de conseiller moi-même cette politique, et après mon arrivée,

je fus toujours d'avis que le Saint-Siège ne devait ni ne pouvait plus s'en écarter, malgré la tempête soulevée par les monarchistes. J'accepte donc la part de respojjsabilité qui m'incombe ; à la condition cependant que l'œuvre entreprise ne soit pas travestie par des exagérations ou des atténuations imméritées, mais considérée dans sa pure vérité. Nous ne nous proposions ni de blesser les monarchistes, parmi lesquels se trouvaient des personnes distinguées et d'excellents catholiques, ni davantage de flatter les républicains, parmi lesquels, à côté d'hommes probes et honnêtes, on rencontrait de nombreux ennemis de l'Eglise. Nous supposer de telles intentions serait abaisser la politique du Saint-Siège à des questions de personnes.

La question est plus élevée, plus noble et, comme on dit, tout objective. Nous avions uniquement pour but de défendre plus efficacement l'ordre social et la religion, en donnant à ses défenseurs, divisés par des opinions politiques légitimes sans doute, mais relativement secondaires, cette unité de principes et d'action qui seule peut assurer la victoire, en fixant à tous un but supérieur commun, en réunissant sous un même drapeau tous les hommes honnêtes de la nation, en augmentant dans ce dessein les forces conservatrices destinées à résister aux attaques des forces révolutionnaires. Cette politique de restauration pacifique était d'autant plus opportune et plausible, au point de vue national et pratique, que les solutions d'ordre purement dynastique, même sans tenir compte de la rivalité des prétendants, ne présentaient que de bien faibles pi'obabilités de succès; tandis que, d'autre part, la république, fondée en France avec le concours des catholiques, rafîermie par une durée de vingt ans, et plusieurs fois confirmée par la nation, malgré des efforts répétés et inutiles pour la renverser, reconnue enfin par toutes les puis-

sauces, pouvait et devait être considérée comme un pouvoir non plus transitoire, mais constitué et solidement établi, quelle que fût sa légitimité à l'origine.

Les catholiques, en continuant, comme parti, la lutte contre ce régime, auraient non seulement fait une œuvre inutile et contraire aux principes, mais compromis les intérêts sacrés de la religion sans servir en aucune manière leurs propres intérêts. La république y aurait trouvé un juste prétexte pour persécuter l'Eglise de France, la signalant comme son ennemie, et l'édifice religieux, déjà très ébranlé, les partis monarchiques s'affaiblissant de jour en jour, aurait été bientôt exposé à une irréparable ruine, au grave détriment de la nation elle-même.

De là cette politique qu'imposait au pape sa conscience de chef de l'Eglise et de tuteur des intérêts religieux; politique dont la sagesse fut clairemerit démontrée par certains faits non équivoques que nous signalerons dans la suite, et le sera plus clairement encore dans l'avenir.

J"ai la ferme confiance que les monarchistes eux-mêmes, du moins les vrais catholiques, lui rendront un jour pleinement justice; ils comprendront que ceux qui en furent les" principaux fauteurs ne se laissèrent guider par aucun sentiment ni intérêt humain, ni par aucune hostilité contre les anciens régimes, mais uniquement par leur affection envers la religion et le bien moral et politique de la France.

Le premier mars 1897, répondant aux souhaits que lui présentait le sacré Collège pour l'heureux anniversaire de son couronnement, le Saint-Père résumait en ces termes ses nobles intentions et la portée de sa politique en France :

« A propos d'œuvres de concorde, vous rappelez, Monsieur le Cardinal, ce qu'un zèle prudent nous conseillait de

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faire, il y a quelques années, relativement à nos fils de France. Dans les mesures prises à leur égard, notre but, qui était d'assurer les grands intérêts spirituels, planait au dessus de la politique et de ses débats. Ce que nous avions et ce que nous avons uniquement à cœur, c'est de bannir des esprits la discorde, qui est non seulement stérile, mais nuisible à la cause de la religion et de l'Eglise. A cet effet, un conseil purement théorique aurait été insuffisant et inefficace; il fallait le fortifier opportunément par des directions pratiques. C'est pour cela que nous indiquâmes le terrain constitutionnel et légal où chacun devait coopérer au bien commun, religieux et moral. Chez beaucoup, le bon sens et la bonne volonté secondèrent ces indications ; mais si la concorde était pleine et entière, si l'action était uniforme, quels fruits abondants en recueilleraient la France et l'Eglise ! » .

Quelques jours après, le 26 du même mois, le Saint-Père exprimait plus clairement encore son dessein dans une lettre adressée à Mgr. Mathieu archevêque de Toulouse et écrite en français : « Vous l'avez compris et vous le faites bien entendre dans votre lettre, nous n'avons jamais voulu rien ajouter ni aux appréciations des grands docteurs sur la valeur des diverses formes de gouvernement, ni à la doctrine catholique et aux traditions de ce siège apostolique sur le degré d'obéissance dû aux pouvoirs constitués. En appropriant aux circonstances présentes ces maximes traditionnelles, loin de nous ingérer dans les questions d'ordre temporel débattues parmi vous, notre ambition était, est et sera de contribuer au bien moral et au bonheur de la France, toujours fille aînée de l'Eglise, en conviant les hommes de toute nuance, qu'ils aient pour eux la puissance du nombre, ou la gloire du nom, ou le prestige des dons de l'esprit, ou l'influence pratique de la fortune, à se grouper utilement, à cette fin.

sur le terrain des institutions en vigueur. Et en vérité, s'associer à l'action mystérieuse de la Providence qui, pour tous les siècles, toutes les sociétés, toutes les phases de la vie d'un peuple, a des ressources inouïes, lui donner son concours en sacrifiant sans réserve le respect humain, l'intérêt propre, l'attachement aux idées personnelles ; arriver ainsi à diminuer le mal, à réaliser dans une certaine mesure le bien dès aujourd'hui, et à le préparer plus étendu pour demain, c'est infiniment plus avisé, plus noble, plus louable que de s'agiter dans le vide, ou de s'endormir dans le bien-être, au grand préjudice des intérêts de la religion et de l'Eglise.

» En vous appliquant à faire comprendre dans ce sens nos intentions et nos exhortations, en sorte qu'on ne puisse y trouver ni prétexte aux insinuations malveillantes, ni recommandation abusive pour des théories propres à compromettre la concorde, non à la consolider, vous faites une œuvre agréable à notre cœur » .

J'aborde maintenant le récit des événements. Je voudrais pouvoir omettre la première période de cette politique, qui commence à Rome par l'examen approfondi qu'en fit Léon Xin, et se termine au toast fameux du cardinal Lavigerie; mais je crois qu'un court aperçu des choses dont je fus le témoin ou le collaborateur ne sera pas inutile pour l'histoire. En qualité de secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires, je fus en mesure de connaître l'a pensée du Pontife depuis sa première manifestation et d'en suivre ensuite graduellement le développement.

Presque dans toutes les audiences, il me parlait de la France, sachant que je connaissais et que j'aimais cette nation. Un jour, ayant reçu une désolante nouvelle, il me dit mélancoliquement: «Voyez ce que me fait yofre France !» .

Je lui répondis: « Plût à Dieu que la France fût mienne, car vous seriez assuré, très Saint-Père, qu'elle ne vous aurait donné dans l'avenir aucun motif de peine » .

On a dit et répété que Léon XIII aurait d'abord songé à se rapprocher de l'Allemagne, mais qu'il avait été ramené vers la France par l'action et l'influence de Mgr. Lavigerie. Mgr. Baunard, dans la Vie de l'illustre cardinal, reproduit cette assertion des journalistes, mais sans se prononcer: «Je ne sais, dit-il, ce qu'il en fut » .

Rien de plus erroné que cette affirmation, ou plutôt cette conjecture, qui affaiblirait grandement l'initiative du Pontife. Les instructions pontificales à la nation française, remarque justement Mgr. Boeglin dans la Quinzaine du l^"" août 1896, comme ses négociations avec M. de Bismarck et tous les autres gouvernements, se relient harmonieusement dans un plan général inspiré constamment par la préoccupation de la paix religieuse dans tous les pays, et par le désir de faire bénéficier tous les peuples de la coopération féconde de la papauté. Léon XIII a eu constamment cet idéal: se rapprocher de toutes les puissances, traiter avec tous les Etats, faire cesser partout la peirsécution religieuse. Tous ses actes tendent à réconcilier la foi avec la raison, l'Eglise avec la société, le Saint-Siège avec les gouvernements; et grâce à cette harmonie, assurer aux hommes la vérité et avec elle l'ordre, la justice et la prospérité nationale.

Pour ce qui regarde la France, je puis affirmer de science propre que dès l'époque de la nonciature de Mgr. Czacki, Léon XIII regardait comme inopportun et périlleux que les catholiques français attaquassent le régime républicain. Dans la première partie de ces Mémoires, j'ai donné un court résumé des instructions adressées à Mgr. Czacki; le lecteur aura pu y découvrir les premiers germes des directions qui

suivirent. Je dis : les premiers germes, car il aurait été alors prématuré de conseiller explicitement aux catholiques l'adhésion franche et 1 03' aie à la république, comme le Saint-Père le fit dans la suite, après un intervalle de dix ans. Au temps de Mgr. Czacki, les esprits catholiques étaient trop aigris et surexcités par la lutte religieuse, et les monarchistes croyaient à une chute certaine ou au moins probable et prochaine de la république. De là vient que j\Igr. Czacki ne recueillit que de l'amertume et des injures du plus grand nombre, et qu'il ne fut compris que de quelques hommes prévoyants et impartiaux. Ceux-là voyaient bien que telle était la seule politique sage et praticable à suivre. Le Saint-Siège, comprenant que les temps n'étaient pas encore mûrs, adopta pour le moment une politique d'observation et d'attente. Tout en revendiquant avec grand soin les droits et les intérêts de la religion, il entretint des relations normales avec le gouvernement de la république, calmant l'ardeur intempestive de certains catholiques, s'efforçant par dessus tout d'éviter dans la mesure du possible une rupture qui aurait eu de funestes conséquences pour l'Eglise et pour la France.

Tel fut l'objectif poursuivi pendant les nonciatures de Mgr. Di Rende et de Mgr. Rcftelli. Pendant cette période qui va de 1882 à 1891 se produisirent en France d'importants événements. L'épisode du boulangisme parut fournir un double enseignement : d'une part, l'impuissance des monarchistes à renverser le régime républicain : de l'autre, une tendance, quoique vague encore, du pays vers les idées de pacification et de justice.

La situation politique de l'Europe après la formation de la Triple Alliance, ne pouvait non plus échapper à l'attention du Saint-Siège. Ce groupement tendait à rapprocher encore plus la France du Saint-Siège, et paraissait, suivant la

remarque d'un écrivain, comme providentiel, car la nation française ainsi unie au Saint-Siège se trouvait comme malgré elle rappelée à ses anciennes et glorieuses traditions.

Mais à ce rapprochement entre le Saint-Siège et la France il y avait deux obstacles : la forme républicaine de ce gouvernement à laquelle étaient opposés presque tous les catholiques, et Fesprit antireligieux d'une grande partie des hommes qui détenaient le pouvoir. Comment faire pour atteindre le but et assurer à l'Eglise la pacification religieuse? Le problème paraissait hérissé de difficultés et le Saint-Père se demandait sans cesse comment il arriverait à la résoudre.

Faire un nouvel appel à la nation française, comme celui, si chaud et si paternel, que contenait l'Encyclique Nobilissima GcdJorum gens, ne semblait point un remède efficace; continuer cette attitude expectante, c'était compromettre les intérêts de la religion déjà très menacés, sans atteindre le but cherché; reprendre le système de rapprochement implicite et indirect suivi à l'époque de la nonciature de Mgr. Czacki était une mesure complètement insuffisante aujourd'hui, car les temps avaient marché et il fallait désormais une base plus solide et plus concrète pour grouper les catholiques, pour gagner l'opinion publique, pour enlever aux adversaires tout prétexte raisonnable de vexations et de persécutions contre la religion et le clergé.

Une autre tentative avait été faite par le comte Albert de Mun, mais n'avait point réussi. Il convient d'en dire un mot. A l'occasion des élections législatives de 1885, dans une lettre à l'amiral Gicquel des Touches, cet excellent catholique avait tracé le programme et le devoir des catholiques. Son dessein était de les réunir tous dans un parti qui revendi-

querait la liberté de la religion et de l'éducation chrétienne et réclamerait les réformes sociales utiles et nécessaires au peuple. Le comte proclamait en outre : « que l'Eglise n'a pas été fondée pour une époque, pour un peuple, pour une forme de gouvernement » : mais il ne reniait pas « ses convictions et ses espérances au sujet de la forme de gouvernement » .

L' Univers du 3 octobre 1886 résuma en ces termes l'impression de la presse concernant ce projet d'organisation des forces catholiques : « Les journaux franchement religieux l'ont saluée avec joie ; les journaux hostiles ont répondu par de violentes attaques. Certaines feuilles ont organisé la conspiration du silence».

Parmi l'épiscopat les avis ne furent pas plus unanimes. Les Semaines religieuses de Cambrai, Mende, Angoulême, Châlons, Agen, Beauvais, Rodez et Coutances approuvèrent hautement ce programme ; mais le plus grand nombre des évoques se turent. Le journal V Anjou, organe de Mgr. Freppel, se déclara contre ; mais surtout l'évêque de Soissons, Mgr. Thibaudier, dans une lettre adressée le 3 novembre à la Semaine religieuse de son diocèse, protesta en termes sévères contre le nouveau parti catholique. Parmi ces divisions, VOsseî^atore Romano, dans une note du 8 novembre, disait clairement que la formation d'un parti catholique distinct pouvait rompre l'union des forces conservatrices qui avaient obtenu d'importants résultats aux dernières élections et n'était pas conforme aux vues du Saint-Siège. Le 9 du même mois, avant même d'avoir eu connaissance de cet article de V Ossercatore Romano, le comte de Mun adressait à la presse la déclaration suivante: « Afin de ne pas soulever une division entre les catholiques, je renonce à donner suite au projet d'organisation que j'avais annoncé par une lettre au vicomte de Bélizal » .

Tous comprirent que cet excellent catholique avait déposé les armes sur un conseil de l'autorité supérieure du Saint-Siège.

En effet, ce fut le Saint-Siège qui, vu les circonstances, ne crut pas opportun de laisser se former un parti catholique distinct. Quel fut le motif qui décida le Saint-Siège à donner ce conseil qui paraît en désaccord avec la politique inaugurée dans la suite? Nous ne pourrions le dire d'une manière précise. Peut-être le Saint-Siège estima-t-il qu'un parti qui s'intitulerait catholique n'était pas une création très heureuse ; peut-être aussi remarqua-t-il que le comte de Mun continuait de se dire monarchiste plus ou moins militant, et offrait son parti catholique comme un allié aux partis conservateurs et dynastiques. Telle était la raison de la critique de Mgr. Thibaudier, qui lui reprochait de vouloir solidariser « la religion catholique avec un parti catholique » et de « river la cause de l'Eglise à celle d'une monarchie terrestre » . Il fallait que le Saint-Siège trouvât une autre solution plus pratique, plus efficace, correspondant mieux au cours des événements. La forte opposition que le plan de M. de Mun avait rencontrée dans les rangs des conservateurs avait d'ailleurs clairement démontré que l'œuvre entreprise par ce courageux catholique était au dessus des forces d'un particulier et qu'il fallait une autorité supérieure pour la conduire à bonne fin. C'est la réflexion de Mgr. T' Serclaes dans son ouvrage : Le Pape Léon XIII (II, 326). Le souverain Pontife pouvait en outre pressentir dès ce moment les très graves obstacles qu'il aurait à surmonter lorsqu'il interviendrait lui-même pour réaliser cette union des catholiques. Il était prudent de laisser l'action du temps diminuer ces obstacles, au moins en partie. Comme Fabius Cunctator, Léon XIII observait avec une attention soutenue la tournure que prenaient les choses

Ferrata, Mémoires - Tom. II. ' 2

religieuses dont il avait la charge et la responsabilité, comme aussi le mouvement des différents partis politiques en France.

En 1890, le Saint-Père crut le moment venu de prendre une résolution énergique, au risque même de susciter des récriminations et des mécontentements, afin d'éviter des ruines irréparables.

C'était l'heure où le médecin consciencieux se décide, bien qu'avec douleur, à faire une incision profonde pour sauver le malade : ce serait risquer la mort que différer davantage. En effet, le gouvernement, poussé par les sectes antichrétiennes, descendait de plus en plus chaque jour la pente de la persécution. Une série de lois tendant à dépouiller l'Eglise de ses forces vives et à la réduire à l'impuissance étaient sorties successivement des officines de la Chambre et du Sénat ; encore une courte étape et l'on arriverait à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, but suprême du parti radical et sectaire. Le Saint-Siège s'était efforcé d'amortir les coups lancés contre la religion, protestant sans violence mais avec fermeté ; mais sa position vis à vis du gouvernement était des plus difficiles, car il ne pouvait trouver aucun appui sérieux dans la nation elle-même, n'ayant pas sous la main un parti conservateur, organisé et compact, avec lequel le gouvernement aurait eu à compter. De plus une action combinée entre le Saint-Siège et les partis conservateurs était difficile, sinon impossible, du moment que ceux-ci, combattant en faveur de la religion, combattaient en même temps contre le gouvernement que le Saint-Siège reconnaissait comme pouvoir de fait et avec lequel il devait traiter. De plus, ils constituaient une coalition hybride de partisans de deux monarchies diverses d'origine et incompatibles ; si un jour leur union venait à triompher, on verrait aussitôt se

produire les dissensions les plus acharnées. Leur situation politique était donc essentiellement fausse, et fausse aussi la situation qui en résultait pour la religion. Il n'était donc pas étonnant que le pays, bien que fatigué de la politique radicale des républicains, se montrât inquiet de la politique incertaine des conservateurs, lesquels n'avaient d'autre but que la destruction du régime actuel, destruction qui aurait été suivie inévitablement de nouveaux troubles pour le remplacer. Le pays, qui aime la stabilité gouvernementale, s'éloignait donc chaque jour davantage des conservateurs ; et ceux-ci, réduits à dissimuler devant les électeurs leurs convictions monarchiques, se bornaient à relever les fautes de la république et à revendiquer les droits de la religion. Celle-ci ne pouvait que perdre du terrain devant l'impopularité de ses défenseurs, tandis que, dépouillée de toute solidarité avec eux, elle aurait pu acquérir par sa seule force attractive de plus nombreux défenseurs et une protection suffisante. La religion apparaissait aux yeux des masses comme un instrument de revendications politiques, comme le monopole exclusif de l'aristocratie, comme un fief des tenants des anciens régimes et cessait par suite d'exercer son action large et bienfaisante sur tous. En voulant ressusciter des partis, respectables sans doute, mais morts dans l'opinion du peuple, elle courait le risque de descendre avec eux dans la tombe, ou tout au moins de perdre ses principales prérogatives de jeunesse et de vie.

De plus le gouvernement avait ainsi un prétexte des plus spécieux pour persécuter la religion et un moyen des plus efficaces pour maintenir sa majorité. Le mot de Gambetta : « le cléricalisme, voilà l'ennemi » . était son programme, en même temps que le moyen de cohésion entre ses éléments disparates : et l'attitude inconstitutionnelle des conservateurs

était une arme dont il jouait à merveille pour gagner les masses.

Il fallait donc adopter un remède extraordinaire et efficace. Mais quel serait ce remède ? C'était ce que le Saint-Père se demandait avec grande anxiété et grande sollicitude.

Un jour, le Saint-Père, ayant reçu des nouvelles importantes de France, me dit : « Je désire que vous me fassiez un rapport soigné sur la situation politico-religieuse de ce pays. Vous indiquerez les moyens pratiques pour organiser les forces catholiques, qui sont très nombreuses, pour obtenir une plus grande unité de pensée et d'action dans l'épiscopat et le clergé, et pour sortir, autant qu'il est possible, d'un état de choses qui devient chaque jour plus grave et me préoccupe sérieusement. Quand vous aurez terminé ce rapport, nous traiterons à fond cette question. Il me semble que le temps est venu d'adopter des mesures efficaces » .

La charge que me confiait le Saint-Père était très difficile et très délicate, et je priai le Seigneur de m'assister de sa grâce, afin de pouvoir donner à son Vicaire quelques modestes indications qui pussent être utiles à notre sainte religion et à cette chère et généreuse nation. Bien que je me sentisse au dessous d'une pareille tâche, je ne pouvais cependant la décliner, puisque c'était un ordre de mon auguste maître. D'autre part, ayant l'esprit complètement dégagé de tout sentiment humain, je me disais que si mon travail ne répondait pas au sujet élevé et difficile que j'avais à traiter, j'aurais du moins la conscience de l'avoir exécuté en toute sérénité et impartialité de jugement, n'ayant en vue que les intérêts supérieurs de l'Eglise et de la France.

Pendant deux semaines je réfléchis assidûment au sujet qui m'était proposé. Pendant les trois années que j'avais pas-

sées en France, j'avais pu étudier de près la situation; dans la suite, par mes rapports continuels avec des évêques, des prêtres et des laïcs français, j'avais suivi le cours des événements qui s'étaient déroulés dans ce pays. Je possédais donc un bagage suffisant d'informations et de connaissances puisées à différentes sources et exactement contrôlées. De plus, en qualité de secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires depuis un an et demi, j'avais dû m'occuper, par obligation de ma charge, des affaires de France, lire par conséquent les rapports de la nonciature, les lettres des évêques et d'un certain nombre de personnages politiques, conférer journellement avec le cardinal Secrétaire d'Etat et souvent avec le Saint-Père sur ce même sujet, traiter de ces questions avec plusieurs français très respectables en résidence à Rome.

Mon rapport, dont j'ai conservé les principaux éléments, était divisé en trois parties. Dans la première, j'examinais rapidement la situation religieuse en France, et les causes de la faiblesse du parti conservateur; dans la deuxième, je traitais de la nécessité et de l'utilité d'une plus grande unité de vue et d'action dans l'épiscopat; dans la troisième, je parlais de l'organisation des catholiques, du programme à adopter, des conditions indispensables au succès.

Je donnais à ces différents points un certain développement, cependant assez sommaire ; car le Saint-Père connaissait parfaitement l'état des choses et n'avait pas besoin de longues explications, mais de simples indications.

Dans la première partie j'exposais brièvement le plan des sectes ennemies de la religion pour déchristianiser la France, plan habilement conçu et graduellement exécuté, comme le démontraient les diverses lois déjà votées, loi militaire, etc., et les autres qui étaient en préparation.

Je me demandais ensuite : Y a-t-il en France des éléments suffisants pour entreprendre une défense sérieuse et efficace des droits de la religion ? Et je répondais : Quand on réfléchit aux heureux résultats obtenus par les catholiques allemands et belges, l'on ne peut raisonnablement douter que les efforts des catholiques français ne puissent être couronnés de succès égaux, sinon supérieurs. Comment donc se fait-il que se commettent, depuis plusieurs années, les plus graves attentats contre la religion, sans que les catholiques réussissent à les empêcher?

J'indiquais ici les principaux motifs de cette impuissance : le défaut d'une entente parfaite dans l'épiscopat, les divisions politiques des catholiques, l'absence d'une organisation stable, permanente et sérieuse, leur opposition systématique au gouvernement existant.

Avant d'indiquer des remèdes, je faisais remarquer que lorsqu'il s'agit d'un épiscopat de plus de 80 membres, et d'une nation qui compte près de 40 millions d'habitants, les remèdes qui paraissent clairs et quasi évidents en théorie, sont beaucoup plus difficiles dans l'application; qu'il ne fallait pas, au surplus, oublier la nature ardente des habitants, les rancunes et les luttes entre les divers partis politiques, un certain esprit d'indépendance et d'indiscipline même dans les rangs des catholiques, grâce aux faux principes émanés de la révolution, la tendance qui a envahi les masses de s'occuper avant tout des développements et des progrès matériels, commerciaux, industriels, et très peu, ou du moins trop peu, des grandes questions religieuses. J'ajoutais cependant que ces difficultés ne me paraissaient pas insurmontables. Il faudrait beaucoup de temps pour les vaincre ; mais la constance et le courage finiraient par en triompher. On pouvait compter sur l'aide certaine de la Providence, soit parce que

Dieu a fait les nations guérissables, soit parce que la France a reçu la mission providentielle, comme le montre l'histoire, de propager et de défendre la religion catholique ; et rien ne prouve jusqu'à présent que cette mission lui ait été retirée. Je notais enfin que pour une nation à physionomie aussi changeante que la France, l'on ne pouvait proposer des mesures fixes et rigoureusement immuables ; il fallait prévoir la nécessité de modifier ou tempérer, quant à leur application pratique, selon les circonstances et le cours des événements, celles qu'on adopterait présentement.

Cela posé, j'indiquais ensuite certains moyens pour obtenir une plus grande identité de vues et d'action dans le corps épiscopal. Mais comme cette matière est trop délicate et entièrement réservée au Saint-Père, le lecteur me dispensera d'en parler. Je me borne à dire qu'en développant ce sujet je m'abstins de toute critique envers ce remarquable épiscopat français, pour lequel je nourrissais la plus grande estime et le plus profond respect. Je relevais même explicitement que « les évêques français, grâce au ciel, sont tous unis dans la doctrine, dans l'amour de l'Eglise, dans la soumission et l'obéissance au Saint-Siège » . Les divergences, provenant du caractère, du tempérament, de la diversité des diocèses, des obstacles apportés par le gouvernement aux réunions épiscopales, portaient uniquement sur le mode pratique d'agir, de combattre, d'apprécier l'opportunité du moment, de peser habilement sur l'opinion publique par l'uniformité et la simultanéité des actes. Ces divergences mettaient souvent les évêques dans la situation de soldats valeureux, mais isolés et épars, qui tirent bien sur l'ennemi, mais presque sans résultats.

Après avoir parlé de l'union des évêques et des moyens pratiques pour l'obtenir, je passais à l'union et à l'organisation des laïcs catholiques.

2i LIVRE IV. - NONCIATURE DE FRANCE

Je faisais remarquer d'abord que s'il y avait, parmi les catholiques de France, beaucoup d'hommes cultivés, généreux, éloquents, très peu possédaient un prestige supérieur et étaient capables de guider habilement les autres vers un but bien déterminé. Il était par suite nécessaire d'y suppléer par l'organisation disciplinée de toutes les forces et par le concours de la bonne volonté et de l'action de tous.

La méthode suivie jusqu'ici avait été inefficace et impuissante : les faits le prouvaient suffisamment. Les catholiques avaient produit les effi)rts les plus louables et les plus magnanimes, mais sans résultats notables, puisque les ennemis de la religion n'avaient fait que progresser. Quelle était la cause de cet insuccès? «La principale, disais-je, était d'avoir quelque peu perdu de vue que l'objectif vrai et suprême que devaient viser tous les catholiques, c'était la liberté religieuse et le bien de la nation. Il était donc temps d'adopter un programme plus élevé, de laisser de côté les intérêts privés et secondaires, les intérêts politiques, quelque respectables qu'ils fussent, de renoncer à une opposition systématique contre le gouvernement existant et par dessus tout de cesser d'identifier cette opposition avec la cause catholique. Il fallait en somme placer généreusement au dessus des intérêts humains et contingents ce qui leur est réellement supérieur, c'est à dire l'intérêt de la religion dont dépend l'intérêt de la nation elle-même » . J'ajoutais un peu plus bas : « Si les catholiques veulent gagner l'affection et l'appui du peuple, ainsi que l'estime de leurs ennemis eux-mêmes, ils doivent montrer par les faits qu'ils ne sont point guidés par des passions politiques, ni par de mesquins intérêts personnels, mais que leur but suprême est de voir respecter les droits et la liberté de l'Eglise et des consciences catholiques » . Je faisais valoir une autre considération: l'influence plus

grande que les députés conservateurs acquerraient au parlement, s'ils se plaçaient sur le terrain légal, pour défendre les intérêts de la religion. Le gouvernement, dans ce cas, serait amenéTpeu à peu à tenir compte de leur appui, surtout quand il se trouverait poussé par les radicaux à des mesures révolutionnaires: l'axe parlementaire serait ainsi déplacé, et l'on verrait disparaître cette concentration républicaine qui avait produit l'impuissance du parti conservateur et entraîné toutes les mesures hostiles à l'Eglise.

Je parlais ensuite de la nécessité d'une organisation véritable et sérieuse, chose longue et extrêmement laborieuse. Le nom même à donner à ce parti présentait une certaine difficulté. En tout cas, il ne semblait pas opportun de l'appeler « parti catholique » : beaucoup de personnes en effet, malgré leurs bonnes dispositions et à cause des préjugés courants, éprouvent une certaine répugnance pour une étiquette purement catholique ; d'autre part, les adversaires, pour abattre un parti qui s'intitulerait catholique, attaqueraient plus directement et plus vivement encore la religion, persuadés que la ruine de l'une entraînerait la ruine de l'autre. Quant à l'organisation même du parti, je faisais remarquer qu'il me paraissait peu pratique d'établir en un point central un comité qui dicterait des mesures à toute la France. Il y a trop de différences entre un département et un autre, trop d'obstacles qui s'opposent à une unité aussi mathématique et à une discipline aussi arrêtée. Il était donc nécessaire d'adopter avant tout une méthode analytique, la méthode suivie par les catholiques belges, pour arriver ensuite à un résultat synthétique, à l'union de toutes les forces conservatrices de la nation. Il était plus expédient de fonder des associations dans toutes les villes, et autant que possible dans tous les villages, afin de réunir dans les groupes locaux tous les

éléments conservateurs et catholiques, et de leur donner une impulsion mieux adaptée aux lieux, aux personnes, aux circonstances, mais uniforme quant au but principal à poursuivre.

Ces différentes sociétés locales une fois constituées, il serait facile de les réunir au moyen d'une fédération représentée par leurs chefs respectifs, ce qui leur donnerait à toutes une direction générale, sans les absorber, mais en leur laissant leur autonomie et leur physionomie locale. L'organisme de cette fédération était connu de par ailleurs, et spécialement en Belgique ; il n'était donc pas impossible de la reproduire en France, en y ajoutant naturellement les modifications que pouvaient conseiller la différence des pays et du caractère des habitants.

A chaque attentat contre la religion, les associations, tout en restant toujours dans la sphère de la légalité et de l'ordre, auraient fait entendre hautement leurs protestations dans tout le pays et auraient combiné d'un commun accord les moyens pour l'empêcher.

Mais leur action serait spécialement précieuse au point de vue électoral. Et cette action est précisément pour un parti la plus essentielle, car dans les régimes constitutionnels, tout se réduit au fond à la question électorale. Le parti qui aura le plus grand nombre de représentants dans les municipalités, les conseils généraux et les deux chambres du parlement sera nécessairement le plus fort.

Les catholiques de France ont une certaine organisation électorale, mais encore bien imparfaite. Le candidat est réduit à compter sur ses propres forces plutôt que sur celles de son parti. Pour avoir de sérieuses chances de succès, il ne sufiSt pas de se mettre en mouvement quinze jours avant les élections, de faire quelques réunions et de prononcer quelques beaux discours ; mais il est absolument nécessaire

que des hommes actifs et dévoués, membres de ces comités permanents, travaillent toute l'année pour préparer les listes, pour gagner de nouveaux prosélytes, pour empêcher ou paralyser l'action de leurs adversaires, pour recueillir les fonds nécessaires, etc.

Pour la vitalité d'un parti, il y a d'autres moyens, et principalement la presse, que les catholiques devraient soutenir, propager, secourir de toutes les manières. Il ne faut pas davantage négliger les congrès régionaux et nationaux, où la parole éloquente des orateurs raffermit les courages et maintient la constance. On a constaté par l'expérience, surtout en Allemagne, que la ville où avait eu lieu un grand congrès donnait la majorité au parti qui l'avait organisé et qui avait déployé ses forces militantes et actives.

J'ajoutais ensuite un mot sur le programme que pourrait adopter en France le parti conservateur, et je rappelais ici ce que j'avais dit au commencement, qu'il fallait en éliminer toutes vues secondaires et politiques. Il fallait y faire figurer la revendication de la liberté religieuse, de tous les droits légitimes et des intérêts matériels et moraux des populations et spécialement des classes inférieures. Chaque programme devrait naturellement, outre ces données générales, s'inspirer des besoins et des justes aspirations des différentes localités ou régions.

Tel est, résumé dans ses grandes lignes, le rapport que j'établis, et que je remis au Saint-Père, sur la situation religieuse en France. En le recevant, le souverain Pontife me dit qu'il le lirait avec attention. Et en effet, deux jours après, m'étant rendu, vers neuf heures du matin, pour l'audience accoutumée, au casino de Pie IV, dans les jardins du Vatican, où le Saint-Père passait à cette époque quelques heures de la journée, je le trouvai assis à sa petite table, sur laquelle

il n'y avait qu'un crucifix, un encrier et un fascicule que je reconnus aussitôt être mon rapport. Je fis semblant de ne pas le remarquer, mais le Pape me dit très gracieusement : « Voyez, je n'ai apporté ni livres, ni documents ; je veux prendre un peu de repos, car j'en sens le besoin; mais j'ai apporté votre rapport, dont j'ai déjà commencé la lecture. Je le trouve important, et je me hâterai de le lire en entier, car il est temps, je crois, d'adopter les mesures nécessaires pour le bien de ce pays. Nous nous en occuperons tout spécialement dans la prochaine audience » .

En effet, huit jours après, le Saint-Père daigna examiner à fond cette question: j'eus l'occasion de mieux lui expliquer de vive voix certains points de mon rapport, et d'ajouter d'autres considérations qui me vinrent à l'esprit pendant la discussion. Mais quand on en vint au choix d'un moyen pratique à adopter, vu la responsabilité, et pour n'omettre aucune des précautions nécessaires dans une affaire de pareille importance, je crus opportun de dire respectueusement au Saint- Père qu'il me semblait indispensable, avant d'adopter un plan définitif, de consulter quelques hommes capables et avisés de France. Et en effet, la situation de ce pays étant infiniment délicate, complexe et changeante, il n'est possible de la connaître à fond que si on en étudie avec attention et pénétration tous les aspects.

Le Saint-Père, si prudent par nature et par système, approuva cette proposition, et eut la bonté de me demander si je connaissais quelques personnes qui fussent en mesure de lui fournir les indications nécessaires. Les journaux avaient annoncé l'arrivée prochaine à Rome de quelques prélats fraoçais et spécialement de Mgr. Richard et de Mgr.. Foulon, archevêques de Paris et de Lyon. L'on convint qu'il serait utile de les attendre et de les consulter.

CH. I. - GENÈSE DE LA POLITIQUE DE LÉON XIll 29

Dès leur arrivée à Rome, le Saint-Père les interrogea longuement sur les choses de France et sur les remèdes les plus opportuns à adopter; mais s'il obtint des indications très utiles, il ne put toutefois en dégager un projet bien défini et concret.

Plusieurs mois se passèrent ainsi, mais non inutilement ; car pendant ce temps le souverain Pontife avait conféré sur cette question avec plusieurs français, prêtres et laïcs ; il avait reçu de France de nombreuses informations, il avait mieux examiné dans ses silencieuses méditations les divers aspects de la situation, ainsi que son extrême gravité au point de vue de la religion et du salut des âmes. Non content de cela. Sa Sainteté désira consulter le cardinal Place, archevêque de Rennes, à qui, en matière de politique ecclésiastique, le Saint-Père accordait une grande confiance. L'éminent prélat, sur l'invitation expresse du pape, se rendit à Rome au mois d'avril 1890 et exposa avec exactitude et clairvoyance l'état des choses en France. Il fit connaître que le régime républicain avait jeté de profondes racines dans le pays, malgré les erreurs commises ; que les populations avaient fait un accueil joyeux et empressé à M. Carnot lors de son récent voyage dans le Midi ; que d'autre part la confiance dans les monarchistes diminuait de jour en jour, ceux-ci ayant perdu toutes les occasions favorables pour rétablir la monarchie.

La dernière tentative boulangiste avait beaucoup compromis devant le pays la cause de la monarchie et ses tenants. Ce serait donc faire œuvre prudente que d'éloigner le clergé et les catholiques d'une opposition systématique au régime républicain, car celui-ci possédait actuellement le caractère d'un pouvoir constitué; le combattre en tant que forme de gouvernement n'était point conforme aux véritables principes et devait en outre provoquer des représailles nui-

sibles à la religion. Ces réflexions du cardinal firent impression sur l'esprit du Saint-Père, qui le chargea de préparer une lettre pastorale dans laquelle il indiquerait avec les précautions nécessaires et dans les modes voulus la nouvelle ligne de conduite que devaient suivre les catholiques, vu la nécessité de protéger les intérêts supérieurs de l'Eglise et de la France. Dans cette même lettre, il devait rappeler la doctrine de l'Eglise par rapport aux formes de gouvernement. Mgr. Place, déférant aux désirs de Sa Sainteté, prépara à Rome même, à Saint-Louis des Français, le document demandé. Il voulut bien m'en donner lecture, et y introduisit volontiers quelques légères modifications que je me permis de lui suggérer.

Ce document devait être publié au moment opportun, mais pour plusieurs motifs qui se présentèrent à l'esprit du Saint- Père, après plus ample réflexion, il resta en suspens. L'on pensa aussi qu'il était peu opportun "de faire partir de la Bretagne (le cardinal, nous l'avons dit, était archevêque de Rennes) la première annonce, bien que discrète, de la nouvelle politique du Saint-Siège.

CHAPITEE n.

Le toast d'Alger.

La lettre du cardinal Rampolla.

Le cardinal Lavigerie à Rome. — Comment il accepte la mission du Pape. — Comment il l'exécute: le toast du 12 nov. 1890. — Appréciation du toast à Rome, en France. — L'évêque de Saint-Flour demande des explications au Saint-Siège. — Réponse du cardinal Rampolla. — Premières adhésions des évêques. — Lettre du cardinal Richard. — Incident provoqué au Sénat par le marquis de l'Angle- Beaumanoir. — Comment la politique du Saint-Père est accueillie par les républicains. — Tactique que les francs-maçons employèrent pour la combattre. — Attitude des monai-chistes.

Le Saint-Père attendit encore quelques mois, complétant par d'utiles informations et considérations les éléments nécessaires pour un de ces jugements synthétiques, nets et clairs, qui éclaircissent une question dans toutes ses particularités et la résolvent d'une manière définitive et irrévocable. Il n'avait rien omis pour se faire un concept exact de la situation et des mesures à prendre : il avait consulté les hommes prudents et bien informés, il avait beaucoup prié pour obtenir les lumières du ciel.

L'heure était venue où un homme devait jconsacrer sa grande autorité et son prestige à l'actualisation de la pensée du Pape.

Au mois d'octobre 1890, l'illustre et regretté cardinal Lavigerie arrivait à Rome pour rendre compte au souverain Pontife de la belle croisade qu'il avait menée à travers l'Europe contre l'esclavage africain. Le Saint-Père, qui aimait

et estimait beaucoup ce grand et généreux serviteur de l'Eglise, l'accueillit avec la bienveillance la plus marquée et le félicita de cette oeuvre entreprise avec tant d'amour et au prix de tant de fatigue. Mais à cela ne se borna pas la conversation. Le cardinal Lavigerie venait de France et était très inquiet de la fâcheuse tournure qu'y prenaient les choses sous le rapport religieux. Les mêmes préoccupations absorbaient le Pape ; tous deux étaient d'avis que la situation était très grave. Tous deux furent d'accord sur la nature du remède à apporter, car le cardinal pensait lui aussi que le seul moyen pratique de s'opposer à tant de maux, était l'union compacte des catholiques français SUT le terrain constitutionnel : l'on ne pouvait sans cela rien faire d'utile ni d'efficace pour la défense de la religion.

Mais il ne convenait pas, pour différentes raisons de délicatesse et de réserve, que le Pape fît lui même ce premier appel aux catholiques français. Il fallait qu'une autre parole accréditée fît connaître ses intentions, et le Saint-Père comprit que personne n'était mieux indiqué que le cardinal Lavigerie.

Il était actif, généreux, incomparable dans l'art de pousspr à l'action et d'inspirer un mouvement salutaire sur l'opinion publique ; il avait la gloire, l'autorité, le prestige des services rendus ; sa voix venait tout récemment d'émouvoir l'Europe entière. C'est à lui que Léon XIII confia la charge d'élever la voix le premier et de préparer le chemin, charge délicate et difficile, et que le cardinal accepta avec une généreuse soumission.

Cet épisode a été raconté dans tous ses détails par Mgr. Baunard dans le second volume de la Vie du cardinal Lavigerie (p. 556). Le récit de Mgr. Baunard est certainement exact dans sa substance, car nous savons pertinem-

ment qu'avant de le publier ce savant prélat se rendit à Rome, sur invitation, et apprit les détails de la bouche même du Saint-Père.

Je me trouvais à Rome à cette époque, à la secrétairerie des affaires ecclésiastiques extraordinaires, et j'eus l'occasion de conférer plusieurs fois avec le cardinal Lavigerie. Je dois dire qu'il comprenait toute l'importance du mandat qu'il avait reçu, mais qu'il ne s'en montrait point trop préoccupé, et encore moins effrayé. La crainte ne trouvait point de place dans ce cœur magnanime ; au contraire les entreprises difficiles semblaient l'attirer. Le dépeindre donc comme une victime de la volonté et de la pression pontificale, ainsi que certains l'ont fait, comme pour l'excuser de son toast, serait faire injure à la noblesse et à l'élévation de son caractère, et de plus commettre une fausseté historique. Sur les directions à donner aux catholiques de France, il avait les mêmes idées que le Saint-Père. Evidemment il ne se serait pas offert à les publier le premier ; mais en a^^ant reçu l'invitation du .Pape, il accepta sans résistance comme sans forfanterie, comme un vaillant soldat accepte les ordres de son capitaine. Il est possible que l'illustre cardinal ne prévît pas à ce moment les oppositions acharnées, les injures, les outrages que lui valut dans la suite son initiative; peut-être encore ne prévoyait-il pas les pertes financières que par une vengeance mesquine les monarchistes français infligeraient à ses œuvres africaines. Je serais porté à le croire d'après les conversations que j'eus avec lui à Rome; mais qu'importe? Quand bien même il aurait prévu tous ces futurs déboires, son courage n'en eût pas été moindre, ni moins empressée sa déférence aux désirs du Pape. Il savait qu'il accomplissait une œuvre utile à la religion et à la France, une œuvre désirée par le Saint-Père, et cela lui suffisait pour agir

Ferrata, Mémoires - Tom. II. 3

avec une détermination pleine et entière, malgré tous les sacrifices.

Rentré en Afrique, il attendit le moment et l'occasion propice poUr faire sa déclaration. Au commencement de novembre 1890, l'escadre française vint mouiller dans la rade d'Alger. En l'absence du gouverneur général, le premier personnage officiel de la colonie était le cardinal. En cette qualité, il résolut d'offrir, le 12 de ce mois, dans sa résidence de Saint-Eugène, un banquet à l'état-major de l'escadre et> à toutes les autorités militaires et civiles de la province.

C'est en présence de cette imposante représentation de l'armée et de la France, composée d'une soixantaine de personnes, qu'il fit sa déclaration.

Voici les passages les plus caractéristiques de ce discours qui appartient désormais à l'Histoire et où fut faite la première manifestation de la politique du Saint-Siège.

« L'union en présence de ce passé qui saigne encore, de l'avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême ; l'union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l'Eglise et de ses pasteurs, à tou\' les degrés de la hiérarchie. Sans doute, elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais, lorsque la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l'épreuve faite ; et, pour mettre un terme à nos divi-

CH. II. - LE TOAST d'aLGER 35

sions, de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie.

» C'est ce que j'enseigne autour de moi ; c'est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé ; et en parlant ainsi, je suis certain de n'être désavoué par aucune voix autorisée.

» En dehors de cette résignation, de cette acceptation patriotique, rien n'est possible, en effet, ni pour conserver l'ordre et la paix, ni pour sauver le monde du péril social, ni pour sauver le culte même dont nous sommes les ministres. - » Ce serait folie d'espérer soutenir les colonnes d'un édifice, sans entrer dans l'édifice lui-même, ne serait-ce que pour empêcher ceux qui voudraient tout détruire, d'accomplir leur œuvre de folie, surtout de l'assiéger du dehors, comme le font encore quelques-uns, malgré des hontes récentes, donnant aux ennemis qui nous observent le spectacle de nos ambitions ou de nos haines, et jetant dans le cœur de la France le découragement, précurseur des dernières catastrophes » .

Ces paroles furent accueillies par un profond silence : chacun en resta impressionné et peut-être étonné. Mais chez les conservateurs et les catholiques de Fraace, non habitués à un pareil langage, elles produisirent l'effet d'une explosion d'obus, ou d'un coup de tonnerre.

La Marseillaise, exécutée sur l'ordre du cardinal par la fanfare des Pères Blancs, ajouta à ces paroles une signification plus vive encore et plus expressive, qui excita l'imagination si impressionnable des Français. Plusieurs fois déjà on avait joué la Marseillaise à Saint-Eugène, et personne en Algérie ne s'en était scandalisé ni étonné. Mais en cette cir-

constance, le chant républicain accentuait plus fortement les paroles du cardinal et leur donnait plus d'éclat.

Les députés monarchistes en furent d'abord véritablement abattus, et, chose étonnante, ce fut à la nonciature qu'ils reprirent un peu courage, comme le fait remarquer l'abbé Klein dans son livre : Le Cardinal Lavigei^ie et ses œuvres d'Afrique. Mgr. Rotelli, mon prédécesseur, n'avait reçu aucun avertissement ni de Mgr. Lavigerie ni du Saint-Siège.

Il télégraphia aussitôt à Rome pour savoir si le toast d'Alger reflétait les idées du Saint-Siège, mais la réponse qu'il reçut ne fut pas parfaitement claire. Alors, à ce que dit l'abbé Klein, Mgr. Rotelli, « accablé de questions et préoccupé de calmer les colères, essaya de rassurer tout le monde en disant que l'archevêque d'Alger était seul responsable de ses paroles et qu'après tout son adhésion n'engageait que lui» (p. 371, 372).

Il serait inutile de rechercher si le toast d'Alger correspondait exactement à l'idée du Saint-Père. Le fond y était certainement conforme; l'expression se ressentait de la nature, du tempérament, un peu chaud et exubérant, du cardinal. Ce dernier, dans ses apostoliques entreprises, qui furent si fécondes pour la cause de la civilisation et de la religion et pour l'influence de la France, n'avait pas l'habitude d'employer les moyens que conseille ordinairement une stratégie prudente ou craintive, mais il procédait avec toute l'ardeur de sa foi, avec la bravoure et la générosité d'un capitaine qui s'élance à l'assaut. Il faut observer cependant que si pour son toast il choisit une circonstance exceptionnelle et employa un langage énergique et fort, il agit de propos délibéré, voulant que sa parole émût profondément les catholiques de France qui s'éloignaient toujours davantage du vrai

CH. II. - LE TOAST d'aLGER 37

terrain, sur lequel ils auraient dû combattre pour remporter la victoire.

Il me le dit lui-même quand je le revis à Paris. « Et à quoi auraient servi, me faisait-il remarquer, quelques conseils, quelques citations d'une lettre pontificale, dans une circulaire adressée à mon clergé, ou dans une lettre pastorale de carême ? Plusieurs fois déjà, j'avais développé la doctrine de l'Eglise par rapport aux formes du gouvernement, et personne n'avait prêté attention à mes paroles. Cette fois-ci, l'opinion publique s'en est émue, et c'était là mon but principal».

Il n'en est pas moins vrai que la forme inusitée de son discours parut surprendre un moment la cour pontificale qui n'y reconnaissait ni ses traditions diplomatiques, ni ses habitudes.

Mais le Saint-Père, que je vis deux jours après le toast, tout en ayant remarqué la forme vive du discours, n'en témoigna aucune surprise, connaissant de longue date la nature riche et ardente du cardinal Lavigerie, Il loua le cardinal d'avoir choisi une circonstance aussi propice pour faire sa déclaration, obligeant ainsi le public à prêter attention à ses paroles.

Mais les choses n'allèrent pas de même en France.

Les journaux monarchistes, le premier mouvement de stupeur passé, élevèrent une immense clameur sur tous les points du pays: une véritable tempête se déchaîna contre l'archevêque d'Alger. Ils comprirent parfaitement que le cardinal avait exprimé, en substance, la pensée du Saint- Siège ; mais ne voulant pas attaquer directement le Saint-Père, ils annoncèrent que Rome ne tarderait pas à désavouer l'archevêque d'Alger, car le Saint-Siège ne pouvait accepter les théories fausses et scandaleuses. Leur grand argument, au fond, était toujours le même : république et franc-maçonnerie

ne sont qu'une seule et même chose; accepter l'une équivaut à accepter l'autre. Le journal V Anjou excellait par dessus tout à développer cet argument : « L'illusion de Mgr. Lavigerie, écrivait-il, qu'il nous permette de le lui dire respectueusement, c'est de croire que la république en France est une simple forme de gouvernement, comme ailleurs, en Suisse et aux Etats Unis par exemple, et non pas une doctrine foncièrement et radicalement contraire à la doctrine chrétienne » .

L'on disait alors que les articles de V Anjou étaient inspirés par Mgr. Freppel, et ce prélat ne désavoua pas cette paternité. Il n'en est pas moins vrai cependant qu'une année après, le 12 décembre 1891, il s'exprima différemment à la tribune française en disant : « Il est parfaitement permis de ne pas identifier en principe V idée ou la forme républicscine avec l'athéisme ou l' antichristianisme, ou même la francmaçonnerie » .

Les autres journaux monarchistes attaquèrent tous, chacun à sa manière et avec ses armes spéciales, le toast du cardinal. Nous reproduisons ici le passage de Mgr. Baunard {op. cit., tom. II, p. 565), qui résume parfaitement l'attitude des journaux de tous les partis :

« La Gazette de France prit la chose au tragique, le Gaulois au comique. La Défense protesta d'une voix mourante au nom du centre droit et de la monarchie libérale ; le Français, le Moniteur, la Patrie au nom de l'Orléanisme ou de l'Empire. Mais encore ces organes conservateurs bien élevés revêtaient-ils d'honnêteté leurs blâmes ou leurs regrets. JJ Autorité (àQ P. de Cassagnac) brisa tout:

« L'acte du cardinal était injustifiable. La pitoyable politique qui l'avait commis avait perdu en Afrique la notion exacte de la France. C'était la capitulation sans conditions de la -religion chrétienne devant la franc-maçonnerie.

» Le cardinal invite à baiser les pieds des bourreaux. Jadis la foi punique était célébrée à Carthage : il serait regrettable que cette vertu théologale de contrebande inspirât exclusivement le cardinal Lavigerie. Heureusement le prélat ne représente que lui-même, que ses intérêts plus ou moins avoués, que ses rancunes et ses mécomptes ; enfin sa déclaration n'est qu'un propos de table et un discours après boire/^ On eut ainsi presque chaque jour, pendant plusieurs mois, l'insulte à jet continu.

» Parmi les journaux d'Eglise, le blonde, roj^aliste encore, mettait une sourdine discrète au blâme comme à l'éloge, protestant toutefois contre le débordement d'injures que la haine politique déversait sur celui qu'on saluait hier encore du titre de grand Français ! La Croix, d'abord étourdie de la soudaineté du coup, se reprit bientôt elle-même en se souvenant qu'elle était avant tout au service de l'Eglise. Quant à l' Univers, informé du lieu élevé d'où partait le mot d'ordre, il n'hésita plus à conformer sa ligne de conduite à cette direction, dessinant lentement son mouvement tournant, y affermissant ses pas chancelants d'abord et s'employant désormais à donner cette orientation à son public de catholiques, prêtres et laïques, attentifs et surpris.

» Parmi les journaux républicains, centre-gauche ou opportunistes modérés, la plupart virent dans cette évolution le profit futur de la République conservatrice, sans y pouvoir encore entrevoir le profit de l'Eglise. C'est ainsi que doit parler un évêque, répétèrent avec des nuances les Débats, la République française, V Evénement, la Paix, le Temps, le Figaro, la Liberté, le Petit Moniteur. Quant aux feuilles radicales, la Lanterne, la Justice, le Rappel, le Paris, le Mot d'ordre, elles n'eurent pas assez de sarcasme contro le toast qui traitait leurs entreprises « d'œuvres de folie » et qui

pressait les catholiques d'entrer dans l'édifice pour s^j mettre à leur place !

» La presse de province reflétait toutes ces couleurs, tout le feu des mêmes passions ; et il faut bien le dire, le mécontentement et la colère y avaient une très grande part.

» Cette colère arrivait au cardinal Lavigerie exprimée dans tous les langages, y compris celui de la plus immonde grossièreté » .

Mgr. Baunard décrit longuement l'agitation profonde que produisit le toast, comme aussi les injures que lancèrent les monarchistes contre son auteur.

Un autre excellent ouvrage : Du toast à V Encyclique, écrit par le très distingué M. Goyau, raconte avec précision le mouvement de l'opinion publique favorable ou contraire à la déclaration de l'archevêque d'Alger.

Je n'ai pas le dessein de m'y arrêter plus longuement. J'ai voulu seulement indiquer l'état des esprits en France à la première annonce de la politique du Saint Siège, afin que l'on puisse mieux apprécier les événements qui suivirent et les difficultés très graves et sans cesse renaissantes contre lesquelles j'eus à lutter durant six années en France.

Mais, avant d'arriver à ma nonciature, je crois utile de rapporter, au moins d'une manière rapide, les faits les plus saillants qui la précédèrent.

Je dois dire avant tout que l'on comprit parfaitement à Rome qu'il ne fallait pas laisser le cardinal Lavigerie isolé, en butte aux attaques de la presse monarchique. Ce n'eût été ni généreux, ni juste ; car bien que la forme se ressentît un peu du tempérament ardent de l'auteur, il n'en est pas moins vrai que le fond était conforme aux vues du Saint- Siège. De plus, si en cette circonstance Rome avait donné des signes de timidité ou d'hésitation, le plan conçu par le

Saint-Père eût été compromis pour longtemps. Le cardinal Lavigerie, avec lequel j'avais des rapports intimes, me fit part de ses vives appréhensions. Il avait appris que ses adversaires politiques agissaient activement à Rome contre lui, et faisaient tous leurs efforts pour jeter le doute dans l'entourage du Pape et obtenir que Sa Sainteté désavouât ses paroles. Cette pensée le tourmentait, mais plusieurs fois, par l'intermédiaire du procureur des Pères Blancs à Rome, le P. Burtin, je pus le tranquilliser. Le Saint-Père était ferme dans son dessein, et je ne manquai pas de le faire comprendre de diverses manières. Les journaux officieux de Rome, VOsservatore Romano et le Moniteur, reçurent l'ordre de se prononcer dans le sens de la déclaration du cardinal. Le P. Ballerini, de la Compagnie de Jésus, directeur de la Civiltà Catfolica, écrivit, par ordre supérieur, un opuscule que j'eus la mission de lire avant qu'il ne parût. Dans cette brochure qui avait pour titre : Union catholique et conservatrice en France, le savant religieux confirmait par de solides raisons la thèse de l'archevêque d'Alger. De plus, aux évêques français qui se rendaient à Rome, le Saint-Père faisait connaître ses vues entièrement conformes à celles qu'avait manifestées le cardinal Lavigerie.

Mais cela ne suffisait pas. Les monarchistes français continuaient de confondre les idées, proclamant obstinément que le cardinal avait parlé pour!] son propre compte et que le Saint-Siège le désavouait par son silence. M. Paul de Cassagnac répétait, le 26 et le 28 novembre, ce que Etiennne Vacherot avait dit d'une manière plus piquante dans un de ses ouvrages : « C'est par des déductions fantaisistes et toutes personnelles que le cardinal Lavigerie s'autorise du Pape. Il faut être Vaquerie ou Pelletan pour voir le Pape derrière les fantaisies carthaginoises du cardinal Lavigerie».

Ces assertions de la presse monarchiste, et un certain étonnement causé par la déclaration elle-même, qui s'éloignait des idées communes semées de temps immémorial dans le clergé français en matière de politique religieuse, provoquèrent une certaine hésitation dans l'épiscopat français.

L'évêque de Saint-Flour voulut sortir de ces incertitudes et s'adressa le 19 novembre au cardinal Secrétaire d'Etat pour demander des éclaircissements.

Sa lettre me fut remise en ma qualité de secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires, avec mission d'y répondre. Le Saint-Père me fit appeler pour me dire qu'il convenait d'abord de rappeler la doctrine de l'Eglise par rapport aux formes de gouvernement, puis d'en tirer les conséquences pratiques pour la conduite des catholiques de France. Il ajouta qu'il désirait me voir envoyer ce document le plus tôt possible, après qu'il en aurait pris lecture.

Le lendemain, je portai ma réponse au cardinal Rampolla qui m'en témoigna sa complète satisfaction. Je montai donc ensuite à l'appartement du Pape. Après en avoir entendu la lecture avec grande attention, le Saint-Père demeura quelques instants silencieux, réfléchissant. Je lui demandai respectueusement si je n'avais pas traduit inexactement sa pensée et si son silence n'indiquait pas que le travail était à corriger. Il me répondit aimablement qu'il trouvait au contraire la réponse si juste et répondant si bien à ses idées qu'il se demandait s'il ne valait pas mieux qu'il la signât lui-même plutôt que le Secrétaire d'Etat. Je me permis de lui faire observer qu'à mon humble avis, il était plus opportun que ce premier acte du Saint-Siège, destiné à dissiper la confusion des idées et à tracer aux catholiques leur ligne de conduite politique, fût signé par le cardinal Rampolla ; Sa Sainteté pourrait intervenir plus tard s'il était nécessaire

CH. II. - LE TOAST d' ALGER 43

de faire sentir davantage son autorité ; il était plus prudent que le premier déchaînement des passions contre le Saint- Siège, qui ne manquerait pas de se produire, ne fût pas dirigé directement contre le souverain Pontife lui-même. Sa Sainteté approuva mes réflexions.

Un journal français annonça, au commencement de décembre, la lettre du cardinal Rampolla à l'évêque de Saint- Flour. Les monarchistes commencèrent par en nier l'existence : puis, quand le texte en fut publié, ils trouvèrent un autre subterfuge. La réponse, disaient-ils, est générique et doctrinale : le toast du cardinal Lavigerie reste un fait isolé et les catholiques de France sont libres de persévérer dans leur attitude. Mais les hommes impartiaux comprirent parfaitement la véritable signification du document, bien que rédigé dans une forme différente du toast d'Alger. Il ne pouvait en être autrement. L'on insistait avant tout sur la scission intervenue entre les catholiques et qu'il importait de voir cesser, la parfaite union de toutes leurs volontés étant plus que jamais nécessaire.

Je cite la version française, mais le texte était en latin. « J'ai reçu, écrivait le cardinal Rampolla, votre lettre du 19 novembre, où vous me parlez de la scission d'opinions qui s'est récemment produite en France sur un sujet des plus sérieux; il faudrait d'autant plus que cette scission'disparût qu'il est très nécessaire aux catholiques d'unir toutes leurs volontés ». Il rappelait ensuite, en se basant sur les principes et les enseignements répétés du Saint-Siège, que l'Eglise, dont la mission divine s'étend à tous les temps et à tous les lieux, n'est opposée à aucune forme de gouvernement, ne se préoccupant que de la justice des actes qui émanent des pouvoirs civils; que s'élevant au dessus des

querelles de parti, elle a principalement en vue le progrès de la religion; que dans ce but elle reconnaît les pouvoirs civils et entretient des rapports avec eux sans rien. préjuger « quant aux droits qui peuvent appartenir à des tiers, ainsi que l'a sagement déclaré Grégoire XVI dans la lettre apostolique Sollicitudo du 7 août 1831 ». Puis, abordant le point précis de la question, le cardinal proposait cette attitude de l'Eglise comme un modèle à suivre par les catholiques : « C'est pourquoi le même souci du bien de la religion qui guide le Saint-Siège dans les relations qu'il entretient avec les chefs d'Etat, doit être aussi la règle des fidèles dans les actes de leur vie publique. En conséquence, lorsque les intérêts de la religion l'exigent, il convient que les fidèles prennent paifc aux afîaires publiques, afin que, par leur zèle et leur autorité, les institutions et les lois se modèlent sur les règles de la justice . . . Pour ce qui regarde la France, il importe souverainement que les catholiques s'accordent entre eux, qu'ils prennent le rôle dans lequel ils pourront le mieux exercer leur activité et leur zèle, et qu'ils n'épuisent pas leurs forces, sans aucun résultat, dans des querelles suscitées par les rivalités de parti ». Puis il allait plus loin encore, disant aux catholiques : « Ils feront chose opportune et salutaire si, tenant compte de la condition où se trouve depuis longtemps leur patrie, ils se décident à entrer dans la voie qui les conduira le plus rapidement et le plus efficacement à la noble fin que j'ai indiquée » .

La lettre mettait ensuite les catholiques en garde contre les dangers auxquels ils s'exposeraient en mêlant les intérêts de l'Eglise aux luttes des partis. « Ceux qui voudraient entraîner l'Eglise et les forces catholiques sur un champ de bataille trop étroit et s'en servir pour les controverses nées de l'esprit de parti, ceux-là détourneraient leur esprit de la

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considération des biens suprêmes, vers lesquels ces forces doivent être dirigées, et causeraient un grave dommage à l'illustre nation française». A la fin le cardinal disait: «J'ai le ferme espoir que les catholiques de France comprendront parfaitement quels devoirs leur sont imposés par la nécessité des temps présents et, obéissant à leurs pasteurs, se mettront à l'œuvre avec une entière union des âmes, et une parfaite concentration des forces » .

De ces textes il ressortait clairement que le Saint-Siège approuvait, quant à la substance, la déclaration de l'archevêque d'Alger. On n'y proclamait pas explicitement, il est vrai, l'adhésion à la forme républicaine, mais si l'on n'y prononçait point le mot, on y insinuait ouvertement la chose. L'on comptait en outre sur l'action progressive du temps et de la réflexion pour pouvoir adopter, sans trop d'inconvénients, un langage plus catégorique. Ce que demandait le Saint-Père aux catholiques français était cependant bien manifeste: mettre de côté les intérêts dynastiques, fussent-ils les plus respectables, ne plus s'occuper que de défendre d'un commun accord les intérêts de la religion, et se placer sur le terrain légal, eam inire viam, qui leur permettrait d'atteindre plus facilement et plus rapidement ce but.

Peu de temps après, le Saint-Père lui-même, dans une lettre du 9 février 1891, adressait ses éloges et ses encouragements à l'archevêque d'Alger: « Tout ce qu'a fait Votre Eminence répond parfaitement aux besoins du temps, à notre attente, et aux autres marques de parfait dévouement que nous avions reçues de vous ^ » .

^ Voici le texte latin : « Studia et officia tua . . . optime congruebaut rationi temporis, expectationi nostrae et aliis, quae jam edideras de egregia tua erga nos voluntate».

Les monarchistes comprirent très bien le vrai sens de ces documents, mais ils continuèrent à semer le trouble et la confusion, tirant parti d'un article un peu obscur de VOsservatore Eomano du 12 décembre, et de l'attitude embarrassée et hésitante du nonce apostolique à Paris.

Les évêques gardaient encore le silence, n'osant suivre le cardinal d'Afrique, au milieu de toutes ces clameurs. Quelques-uns cependant n'éprouvèrent aucune difficulté à se joindre à lui ; le premier fut Mgr. Isoard, évêque d'Annecy, dans une lettre du 29 novembre adressée à l'archevêque d'Alger. Mgr. Fuzet, évêque de la Réunion, suivit bientôt après et exprima son adhésion en quelques paroles trop vives et certainement inutiles à l'adresse des partis monarchiques, de sorte qu'elles produisirent une grande irritation. Jj^ Univers du 3 janvier annonçait que les archevêques et évêques de Tours, de Rouen, de Cambrai, de Bayeux, de Langres, de Digne, de Bayonne, se groupaient autour du cardinal Lavigerie.

Le mouvement allait donc s'accentuant; il parut prendre une plus grande extension quand le 1" mars 1891 le car-' dinal Richard, archevêque de Paris, qui jusque-là avait gardé le silence, publia une importante lettre sous ce titre: Réponse à ceux qui m'ont consulté sur Je devoir social. Il disait entre autre choses: «Le pays a besoin de stabilité gouvernementale et de la liberté religieuse^ Ces deux mots résument, croyons-nous, la disposition générale des esprits. Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons (les catholiques en ont le droit) que les sectes antichrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le gouvernement républicain, et de faire d'un ensemble de lois antireligieuses la constitution essentielle de la république».

CH. II. - LE TOAST d'aLGER 47

Cette lettre réservée et prudente ne proclamait pas explicitement l'acceptation de la forme républicaine, mais marquait un pas en avant, en affirmant la stabilité du gouvernement.

Un grand nombre d'évêques adhérèrent à cette lettre, y compris le cardinal Lavigerie qui eut soin d'en expliquer et d'en accentuer la signification en disant à son éminentissime collègue : « Comme lui (le cardinal Rampolla), Eminentissime Seigneur, vous rappelez avec l'Evangile le respect dû au pouvoir établi, lequel est en France celui de la république, et vous ajoutez que la stabilité d'un gouvernement est l'objet des vœux de tous les citoyens honnêtes. Qu'en conclure, sinon que ces vœux sont en faveur de la stabilité de la république ? » .

Mais Mgr. Fava, évêque de Grenoble, ne fit aucun mystère de ses sentiments, et publia le 24 juin dans la Semaine religieuse de son diocèse la déclaration suivante : « Nous acceptons la forme de gouvernement qui est celle de la France aujourd'hui, c'est à dire la République».

Pour résumer le sens des réponses des évêques, je puis dire que quelques-uns acceptaient ouvertement la forme républicaine, d'autres laissaient cette question en suspens, un petit nombre paraissait rejeter l'acceptation de la république comme base d'opération. Mais la grande majorité de l'épiscopat se dégageait des attaches qu'elle pouvait avoir avec les partis politiques. C'était là un grand point, un immense bienfait pour la religion ; car enserrée dans les partis monarchiques et mise en opposition avec les courants démocratiques de la nation, elle se trouvait en péril de se voir étouffer avec ces partis ou tout au moins de subir avec eux leur décadence. L'Eglise se dégageait de cette tutelle et de ce danger. Le premier résultat déplaisait fortement aux monarchistes, le

second aux radicaux. De là les outrages et l'âpre opposition des deux partis à la thèse du cardinal Lavigerie.

Un incident à peine croyable, suscité au Sénat le 20 décembre 1890 par un membre de la droite, le marquis de l'Angle-Beaumanoir, dont nous aurons encore à parler dans la suite, fit suffisamment connaître à quel niveau étaient montées l'effervescence et la colère des monarchistes. Il dénonça à la tribune en termes amers le cas de cet archevêque qui « revêtu de la pourpre romaine, possesseur de biens et de revenus considérables, était venu offrir à la république persécutrice de l'Eglise l'hommage de son dévouement ambulant » . Quel esprit dans ces paroles ! Mais cela ne lui suffit pas : il demanda ironiquement aa ministre des cultes « s'il n'allait pas retrancher le traitement du prélat néo-républicain qui faisait de la politique dans ces conditions extra-apostoliques, comme le gouvernement n'eût pas manqué de retrancher celui de nos pauvres vicaires bretons à 400 francs, si l'un d'eux se fût avisé de dire publiquement que le Cabinet Freycinet n'était pas l'idéal d'un gouvernement chrétien».

Les monarchistes catholiques accueillirent par des « très bien » et par des applaudissements ces sarcasmes de leur collègue. Le ministre des cultes dut leur rappeler que « les paroles prononcées à Alger étaient celles d'un bon citoyen; que la réputtlique ne pouvait que se féliciter de voir des hommes placés à la tête des grands, services publics faire acte d'adhésion sage aux institutions du pays » .

D'autres monarchistes plus avisés crurent opportun, après avoir excité les passions en France, d'essayer tout au moins d'amener le Saint-Père à changer ses idées politiques au sujet desquelles ils ne pouvaient plus désormais se faire illusion.

Ils déléguèrent, pour plaider leur cause, l'illustre et éloquent évêque d'Angers, Mgr. Freppel. Ce prélat, admis à l'audience du Saint-Père le 13 et le 16 février 1891, et accueilli avec tous les égards qui lui étaient dus, exposa ses idées et remit, selon quelques-uns, à Sa Sainteté une liste de soixante députés de droite hostiles à toute adhésion à la république. Mais il ne produisit aucune impression sur l'esprit de Léon XIII qui avait examiné la question à fond et prévu l'opposition indomptable de ceux qui étaient plus monarchistes que catholiques.

C'est à cette époque, au début de l'année 1891, qu'arriva à Rome M. Piou, député de St-Gaudens. Cet intelligent et excellent catholique, qui avait combattu dans les rangs des monarchistes et qui n'avait rien à espérer de la république, ne pouvait être suspect de partialité. Il n'avait en vue que le bien de la religion et de son pays, et voyait que l'une et l'autre auraient grandement à souffrir, si les catholiques, pour résister au flot antireligieux et sectaire, ne se plaçaient pas sur le terrain légal, seul inattaquable.

M. Piou, après avoir exposé la situation de la France, fit observer au Saint-Père que la défense des intérêts religieux deviendrait chaque jour plus difficile et plus stérile si on ne la séparait nettement de la politique ; que l'action des députés conservateurs, aussi longtemps qu'ils s'abriteraient sous le drapeau de la monarchie, serait non seulement inefficace mais en maintes circonstances plutôt nuisible, car elle avait pour résultat de maintenir la concentration de toutes les forces républicaines, qu'un ministère même relativement modéré, à cause de leurs tendances politiques opposées à la république, aurait toujours été dans l'obligation de s'appuyer sur la gauche pour former sa majorité; que

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dans un pareil état de choses, la lutte religieuse, loin de cesser, allait s'accentuer de plus en plus, et qu'il était grandement à craindre qu'elle n'atteignît sa dernière phase, c'est à dire la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et la dénonciation du Concordat.

Ces observations confirmaient celles qu'avaient faites au Saint-Père le cardinal Place, le cardinal Lavigerie et bien d'autres personnages.

De nombreux catholiques de bonne foi pensaient comme M. Piou, et peu à peu se formait le parti qui devait croître avec le temps, décidé à défendre les intérêts de la religion et de la société, non plus sous le drapeau de la monarchie, mais en se plaçant sur le terrain constitutionnel et légal. Comme les catholiques de 1830, pour ne pas affaiblir leurs forces et ne point s'opposer aux courants qui dominaient dans le pays, ils acceptaient le gouvernement établi et proclamaient les droits de la religion ; cette noble cause, autrefois suspecte parce qu'elle paraissait s'identifier avec celle de la monarchie, devait rencontrer ainsi une plus grande faveur dans les Chambres et dans le pays.

Du reste les radicaux comprirent bien la sagesse de ce nouveau système de défense, et leur fureur montre combien les idées du Saint-Père étaient justes. Ils avaient jeté feu et flamme à la première nouvelle de la déclaration du cardinal Lavigerie : « Le clergé est plus dangereux que jamais, l'Eglise se rapproche de la victoire ! » Tel fut leur cri d'alarme durant tout le mois de novembre 1890. La Lanteime du 24 novembre traduisait son dépit de cette manière : « Voyons : oui ou non, l'Eglise a-t-elle abjuré le Syllahus ? Si oui, nous pourrons croire à la réconciliation avec la république; si non, non » .

Et la Justice, le 16 du même mois, faisait cette réflexion : « Le boulangisme est écrasé ; la réaction est malade ; et voilà l'Eglise qui caresse la République ! Elle n'a jamais fait autrement aux heures où elle n'avait pas de chances de la renverser ! »

Les craintes des radicaux se montraient encore dans leurs conversations. Un jour, M. Clemenceau, à qui on ne peut refuser un grand talent, qu'il avait, malheureusement, mis au service de la pire des causes, ayant rencontré M. Piou dans les couloirs de la Chambre, lui dit avec une rude franchise : « Vous auriez dû adopter cette politique il y a vingt ans ; il est trop tard maintenant, nous avons pris une trop grande avance; mais s'il vous reste une espérance, elle se trouve dans le programme indiqué par le cardinal Lavigerie et par le Vatican » .

D'autres hommes d'Etat comprirent de la même manière la politique du Saint-Siège; et pour empêcher les catholiques de la suivre, ils les prévinrent qu'ils ne devaient attendre aucune concession de la république.

A Vic-de-Bigorre, le 20 avril 1891, Jules Ferry déclarait que « l'évolution actuelle du clergé, bien conduite, peut être une machine de guerre des plus dangereuses pour la République». Et à Epinal, il affirmait que «la loi scolaire est la charte du parti républicain » .

Dès le 15 janvier 1891, Floquet accusait les catholiques de « vouloir expulser de la République les lois, les doctrines, les espérances républicaines » , lisez antireligieuses.

Mais d'autre part, dans les groupes républicains moins hostiles, la politique du Saint-Siège était acceptée avec faveur. Beaucoup d'hommes impartiaux ou simplement doués de bon sens politique, se montraient inclinés à profiter de cette occasion pour eh finir avec une politique odieuse et sectaire.

et pour se soustraire à la domination des radicaux. Leurs organes faisaient donc bon visage aux néo-républicains. « La République, disait le Temps, est le seul régime qui offre au pays le moyen de faire prévaloir pacifiquement une politique conservatrice, opportuniste ou radicale, suivant qu'il le juge à propos. M. Piou peut espérer, autant que M. Clemenceau, faire ou voir entrer dans les Chambres une majorité à son image. C'est son droit d'y travailler. C'est le droit de M. Clemenceau de se mettre en travers, et c'est ce droit commun qui est justement le fond de la République ».

M. de Marcère, sénateur du centre gauche, dans un article significatif publié dans la Nouvelle Revue, déclarait que l'adhésion des catholiques à la République pourrait acheminer celle-ci vers la liberté scolaire, et qu'elle rencontrerait sur ce point « l'appui sans marchandage du parti libéral » {Nouvelle Bévue, 15 mars 1891).

M. Flourens, ancien ministre des affaires étrangères, dans le Radical, désirait « l'arrivée d'une république large et vraiment populaire » . Le sénateur Léon Say, en plusieurs discours remarqués, reconnut aux catholiques le droit de se rapprocher de la république et d'y faire prévaloir leurs idées.

Les Débats, la Liberté, le Figaro et autres journaux soutenaient la même thèse.

Ce bon mouvement n'échappa point à la franc-maçonnerie, qui résolut de l'arrêter à tout prix, en précipitant les mesures de guerre contre la religion et en rendant vains tous les efforts, toutes les bonnes tendances vers la pacification religieuse.

Cette tactique ne pouvait être ni plus habile, ni plus sectaire ; par de nouvelles mesures contre la religion, ils irritaient les catholiques, et les éloignaient de la voie tracée

par le Saint-Siège; ils donnaient appui et force aux partis monarchiques qui pouvaient de cette manière signaler au public Jes prétendus insuccès de la politique de Eome; enfin ils rallumaient les passions antireligieuses dans le sein du parti républicain et entraînaient dans la lutte jusqu'aux plus modérés d'entre eux.

Au couvent maçonnique de 1891, M. Thulié, président du conseil de l'ordre au Grand Orient de France, donna le signal des futures campagnes antireligieuses par ces paroles haineuses : « Nous ne nous laisserons pas prendre à ces baisers Lamourette. Il est certain que le cléricalisme cherche à planter son fanion dans notre camp pour mieux et plus facilement étrangler la république ; mais, comme en 1877 et comme en 1889, la maçonnerie se lèvera tout entière et elle dira: nous sommes là, vous n'irez pas plus loin!».

La loge avait donc compris, comme le Saint-Siège, que la cessation de l'hostilité des catholiques contre la forme républicaine favoriserait les intérêts religieux et abattrait la puissance du radicalisme et de la franc-maçonnerie : elle avait compris que les catholiques, placés sur ce terrain inattaquable, auraient pu soustraire le pays à la tyrannie des sectes, en donnant leur appui au gouvernement qui aurait voulu échapper à leur tutelle. Inde irae.

Beaucoup de monarchistes catholiques le comprirent aussi, mais la passion politique les poussa à adopter une ligne de conduite qui différait évidemment quant à l'objectif de celle de la franc-maçonnerie, mais qui aboutissait pratiquement au même résultat. Cette conduite, on pouvait la formuler ainsi: empêcher à tout prix les catholiques d'adhérer à la politique du Saint-Siège ; et pour arriver à ce but, soulever ou favoriser un conflit aigu entre la République et l'Eglise.

De cette manière, tout rapprochement avec la forme républicaine devenait impossible; la politique du Saint-Siège était réduite à néant : le clergé et les catholiques auraient été obligés de combattre sous le drapeau de la monarchie.

Telle fut la tactique adoptée à différents degrés par les journaux monarchistes, et spécialemeut par V Autorité de Cassagnac.

Malheureusement les sectes maçonniques jouissaient d'une influence efficace sur le gouvernement et sur les Chambres, dans lesquels elles comptaient de puissants et nombreux adhérents ; et l'action des monarchistes était aussi très influente sur les catholiques et même sur le clergé, habitués à combattre en leur compagnie et parfois même sous leur direction.

Mais n'anticipons pas sur le cours des événements.

Guillet 1891).

Rappel de Mgr. Rotelli. — Le Saint-Pèi-e m'envoie comme nonce

à Paris. — Premier entretien avec M. Ribot, ministre des affaires

étrangères. — Remise des lettres de créance. — Première réception

officielle. — Visites aux ministres pendant les vacances parlementaires.

On voit quelle était la situation en France après le toast du cardinal Lavigerie et après la lettre du cardinal Rampolla à l'évêque de Saint-Flour.

Du côté des monarchistes et des radicaux, une opposition acharnée à la politique du Saint-Siège ; du côté du gouvernement, une défiance voisine de l'hostilité ; du côté des catholiques obéissants et sans passion, de l'incertitude et presque de la peur, comme il arrive en présence d'un nouvel ordre de choses dont on ne peut connaître les résultats.

Le Saint-Père se décida à mettre fin à la mission de Mgr. Rotelli en l'élevant aux honneurs de la pourpre. C'était une nonciature d'expectative et d'observation ; mais le sort en était jeté désormais, et il convenait de prendre résolument et nettement une position conforme à la nouvelle direction, pour ne point voir augmenter la confusion et perdre les avantages de la politique qui venait d'être inaugurée.

Le Saint-Père me dit dans une des audiences accoutumées : « Il faut que vous vous prépariez à partir en France ;

car vous connaissez toute ma pensée, ainsi que l'état des choses en ce pays. Ces deux années que vous venez de passer à Eome n'auront pas été inutiles pour vous, et il faut que vous repreniez maintenant le chemin de l'étranger ».

Je compris que sa détermination était irrévocable. Mais connaissant les difficultés de la situation en France, je me permis de lui dire brièvement que puisque la nonciature de Lisbonne était également vacante, j'aurais de beaucoup préféré celle-là ; car, plus calme et plus tranquille, elle convenait mieux à ma santé un peu maladive en ce temps-là. Le Saint-Père me répondit en souriant : « Je le sais bien ; mais vous ne pouvez pas me- demander raisonnablement la nonciature de Lisbonne: là je puis envoyer facilement un autre prélat : mais pour Paris, c'est tout différent : vous y êtes déjà allé, vous connaissez et aimez ce pays : je ne puis faire un autre choix » . ,

Je fis encore quelques observations qui ne furent pas mieux accueillies. Le Pape conclut en disant: «Prenez courage, et comptez en toutes choses sur le secours de Dieu, sur ma constante bienveillance et ma confiance. En toute occasion, à chaque difficulté, ouvrez-vous clairement et franchement,' et je vous donnerai des instructions à l'appui » .

Le Saint-Père eut aussi la bonté de me dire spontanément que si les honoraires que l'on donnait habituellement au nonce de Paris (qui sont les mêmes que ceux de Vienne, Madrid et Lisbonne) n'étaient pas suffisants, comme certains en avaient jugé avec raison, je pouvais m'en rapporter à lui librement et qu'il me viendrait en aide. Je fus très touché de cette offre gracieuse du Saint-Père, et l'en remerciai chaudement; mais je n'en profitai point dans la suite.

Je lui demandai comme grâce spéciale qu'il me permît de revenir chaque année passer quelques jours à Eome,

pendant la période des vacances parlementaires, afin de lui exposer de vive voix la situation et obtenir des lumières efc des instructions.

Il répondit qu'en réalité les nonces n'avaient point l'habitude de revenir souvent, mais qu'il ne voyait aucune difficulté à consentir à ma demande ; il fit même remarquer que les représentants des gouvernements civils ont l'habitude de prendre de nombreux congés temporaires pour aller trouver leurs chefs respectifs, et que cet exemple avait beaucoup de bon.

Je fus heureux et même un peu surpris de cette autorisation, car il est bien connu que Léon XIII s'est toujours montré difficile pour accorder des congés soit aux cardinaux, soit aux nonces, soit aux autres prélats. Je n'en abusai point cependant, car je ne retournai en Italie que deux fois pendant les cinq ans et demi que dura ma nonciature en France ; et je dois dire que le Saint-Père, qui avait sans doute oublié sa promesse, fit chaque fois une certaine difficulté, bien que j'eusse démontré au cardinal Eampolla l'utilité 'pratique, pour le bien de la cause, de pouvoir m'entretenir p arfois de vive voix avec le Saint-Père et avec le Secrétaire d'Etat.

Ma destination pour la nonciature de France étant définitivement réglée, le Saint-Père fit part de son choix au gouvernement français et lui demanda son agrément. Le gouvernement répondit immédiatement par télégraphe, et je commençai à faire mes préparatifs de départ.

Je pris cependant quelques jours de congé pour aller saluer les miens dans mon pays natal.

De retour à Rome, j'eus quelques entretiens avec le Saint-Père et le cardinal Rampolla sur les choses de France, et aussi avec le cardinal Rotelli, récemment arrivé de Paris.

Ce dernier cependant, à cause peut-être de la nouvelle direction à laquelle il était resté complètement étranger, se tint toujours sur une prudente réserve touchant les questions politiques. Il ne me fut cependant pas difficile de lire sur son visage une certaine mélancolie et un certain découragement, de sorte que je fus très sobre de questions à ce sujet. Il fut d'ailleurs toujours très gracieux et très courtois à mon égard ; et par quelques confidences qu'il me fit je compris qu'il avait beaucoup souffert moralement et qu'il souffrait encore. Trois mois après, j'appris à Paris sa rapide maladie et sa mort; et j'en éprouvai une vive atfliction. Il avait été pendant plusieurs années évêque de Montefiascone, mon diocèse d'origine ; il avait été pendant quatre ans mon prédécesseur immédiat à Paris ; il avait éprouvé durant le cours de sa mission des chagrins et des peines d'autant plus graves qu'il avait une nature extrêmement sensible; c'étaient là autant de titres qui me faisaient plus regretter sa perte subite et prématurée. Paix à son âme bénie !

Je partis de Rome le 14 juillet 1891, salué à la gare par un bon nombre de mes amis. Tous faisaient des vœux pour l'heureux succès de ma mission, mais tous m'exprimaient aussi leurs craintes en même temps que leur compassion pour moi en cette difficile destination. Lorsque seul dans mon compartiment je vis disparaître rapidement les murs de Rome, j'éprouvai un serrement de cœur et il me sembla que j'étais jeté dans l'inconnu. Le poids des responsabilités, et la perspective des attaques et des rancunes dont j'allais être l'objet, me remplirent l'âme de préoccupation et de tristesse. Le silence et l'obscurité de la nuit assombrirent davantage encore mes pensées ; je ne me décourageai point cependant, ayant conscience d'obéir à la volonté expresse du Saint-Père; il n'en est pas moins vrai que les continuels

et douloureux incidents de mon séjour de six années en France me prouvèrent que mes pressentiments d'alors étaient bien fondés. J'espère que le lecteur, en parcourant ces pages, voudra bien m'excuser si quelque expression un peu vive ou parfois un peu acerbe tombe de ma plume ; qu'il l'attribue uniquement à la peine que j'éprouvai à certains moments de voir attaquer de tant de manières la politique pacificatrice du Saint-Siège.

Je fis le trajet sans aucun arrêt, et j'arrivai à Paris le jeudi 16 juillet vers les 7 heures du matin. Je me rendis à rhôtel de la nonciature, 58, rue de Varenne, et peu après je fis part de mon arrivée à M. Ribot, ministre des affaires étrangères.

Avant d'aller plus loin, je ne crois pas inutile de faire connaître l'accueil bienveillant que me réserva la presse italienne et la presse française. Ma nomination, qui était attendue depuis quelque temps, ne surprit personne : elle fut saluée tant en France qu'en Italie avec une satisfaction générale.

Dans l'après midi, le comte d'Ormesson, introducteur des ambassadeurs, homme aimable et distingué, vint me rendre visite, m'apporter la bienvenue de la part de M. Ribot, et m'exprimer le regret qu'éprouvait celui-ci de ne pouvoir me recevoir que le 18, à cause d'une interpellation de M. Laur qui devait se discuter à la Chambre le 17. M. Ribot me faisait exprimer son vif désir d'entrer au plus vite en rapports personnels avec moi.

En effet, le 18, je me présentai à l'heure indiquée au quai d'Orsai, où M. Ribot me fit un accueil des plus gracieux. Il me demanda avec intérêt des nouvelles du Saint-Père, mais s'abstint de parler de religion ou de politique, et ne fit que toucher au vol à quelques questions relatives au pro-

tectorat français en Orient. Dans cette première conversation, je me bornai moi aussi à des généralités; j'indiquai en quelques paroles la bienveillance spéciale du Saint-Père envers la France et son vif désir d'obtenir la pacification religieuse ; comme aussi mon attachement personnel déjà ancien pour ce pays où je venais en mission pour la seconde fois.

Le 21 juillet fut le jour choisi pour la remise des lettres de créance ; la solennité eut lieu avec le cérémonial accoutumé. Voici les deux petites allocutions que M. Carnot et moi nous échangeâmes en cette circonstance :

« Monsieur le Président,

» J'ai l'honneur de remettre à Votre Excellence les lettres par lesquelles le souverain Pontife daigne m'accréditer, en qualité de nonce apostolique, auprès du gouvernement de la République française.

» En me confiant ce noble mandat avec toutes ses délicates responsabilités, mon auguste maître m'a chargé de vous renouveler ses sentiments, si souvent exprimés, de haute et particulière bienveillance pour cette nation, dont les gloires et l'action civilisatrice dans le monde ont été, en tout temps, si étroitement liées à celles de la religion catholique.

» Il m'a chargé, en outre. Monsieur le Président, de vous offrir les vœux les plus sincères qu'il forme pour le bonheur de Votre Excellence.

» Quant à moi, je suis très heureux de saluer de nouveau cette terre de France, à laquelle me rattachent déjà tant et de si chers souvenirs. C'est vous dire, Monsieur le Président, que je ferai tous mes efforts, avec l'aide de Dieu et le bienveillant concours de votre gouvernement, pour assurer les heureux résultats de la mission pacifique de l'Eglise et pour

CH. ni. - LES DÉBUTS DE MA NONCIATURE À PARIS 61

resserrer de plus en plus les relations amicales qui existent entre le Saint-Siège et la. France » .

Le Président de la République répondit :

«Monsieur le Nonce,

» Je vous remercie des paroles si sympathiques pour la France, par lesquelles vous avez tenu à inaugurer la mission diplomatique dont le souverain Pontife vient de vous investir et qui vous ramène aujourd'hui parmi nous.

» Vous connaissez déjà la nation française, vous savez quel est son attachement éprouvé à ses institutions républicaines, dont vous avez pu suivre de près, jadis, le jeu régulier.

» Cette expérience des hommes et des choses vous aidera, j'en suis persuadé, à remplir à la satisfaction de tous un mandat dont vous rappeliez tout à l'heure les délicates responsabilités. Les qualités que nous avons déjà pu apprécier alors que vous étiez le dévoué collaborateur d'un sage diplomate, qui fut depuis un membre éminent du sacré Collège, sont un gage de succès pour votre pacifique mission qui trouvera un concours bienveillant auprès du gouvernement de la République.

» Vous pouvez en donner l'assurance au Saint-Père, en le remerciant des vœux qu'il forme par votre bouche pour le bonheur de la France et en lui répétant ceux que nous renouvelons, à notre tour, pour sa personne».

Ces paroles produisirent généralement bonne impression.

Le National du 24 juillet disait :

« Ces paroles ne sont pas restées enfermées dans les limites d'une courtoisie banale, et les déclarations qui, de part et d'autre, ont été prononcées auront certes du reten-

tissement par delà nos frontières. Quant à nous, nous- nous réjouissons de la netteté et de la fermeté avec lesquelles des deux côtés a été affirmé le désir d'une entente de plus en plus intime et cordiale » .

Un télégramme envoyé de Paris le 23 juillet au Moniteur de Borne exprimait le même sentiment:

« Les discours de Mgr. Ferrata et de M. Carnot ont produit l'impression la plus heureuse. A gauche il se produit même un mouvement très sympathique pour le nonce et pour la politique d'union avec la France. Les journaux se mon-, trent toujours respectueux ou sympathiques».

Quelques journaux libéraux italiens eurent seuls une note discordante, et manifestèrent quelque mécontentement pour ces paroles de bonne harmonie entre la France et le Saint- Siège. Le Moniteur de Rome du 24 juillet, protestant contre cette attitude mesquine de ces journaux, faisait ces très justes réflexions : « En se voyant (le nonce et M. Carnot) auraient-ils dû se jeter des pavés à la tête? Tout cela est ridicule et bouffon».

La conversation que j'eus avec M. Carnot à cette occasion n'eut aucune importance spéciale. Il me demanda avec courtoisie des nouvelles du Saint-Père ; et dans ma réponse j'indiquai à grands traits les vues paternelles de l'auguste Pontife sur la société en général et sur la France en particulier. Le Président écouta mes paroles avec intérêt; et conservant une attitude digne et en même temps bienveillante il dit quelques paroles d'éloge pour la grande sagesse de Sa Sainteté. Il n'aborda cependant aucune question particulière.

Madame Carnot, à qui je demandai à être présenté, me fit un accueil aimable et gracieux, exprima sur le Pape et sur la religion des sentiments parfaitement chrétiens; et sa physionomie ouverte et loyale attestait sa pleine et entière

CH. m, - LES DÉBUTS DE MA NONCIATURE À PARIS 63

sincérité. Certains ont dit qu'elle exerçait sur son mari un véritable ascendant moral ou tout au moins une influence sérieuse ; et je crois que cette opinion était bien fondée. Cependant soit à cause de la situation très effacée qu'occupent sous le régime républicain les femmes des Présidents, soit pour ne point créer d'embarras à son mari, elle cacha toujours avec soin son influence sur M. Carnot, disant qu'elle n'entendait rien aux questions politiques, et que d'ailleurs il ne lui était point permis de s'en occuper. Du reste le Président de la République lui-même, à moins qu'il ne soit doué d'un prestige et d'une intelligence supérieurs, n'a pas de véritable influence sur le cours des événements en France. Le ministère et surtout les Chambres imposent leur volonté, et le Président est obligé de la subir. Cette résignation souvent forcée, on l'appelle, pour la colorer, l'observation respectueuse de la constitution du pays.

Après la remise des lettres de créance entre les mains de M. Carnot, j'avais fixé, d'accord avec le ministre des affaires étrangères, le jour de ma première réception officielle qui eut lieu le 28 de ce même mois de juillet. Tous les ministres présents à Paris, ainsi que tous les grands fonctionnaires de l'Etat se rendirent à la nonciature et se montrèrent affables et courtois. Une circonstance est à noter. Dans l'invitation adressée au corps diplomatique, l'on avait indiqué la permission de se présenter en frac et cravate blanche ; et cependant les ambassadeurs, ministres, chargés d'affaires, ainsi que leur personnel respectif, par un sentiment d'égard et de respect pour le représentant du Saint-Siège, se présentèrent tous en grand uniforme; ce qui ne manqua pas de produire une certaine impression sur les hommes du gouvernement républicain.

Dès les premiers jours de mon arrivée en France, je crus opportun de me mettre en rapport avec tous les ministres, et je leur fis à chacun une visite personnelle, ce qui est du reste conforme aux usages diplomatiques. Il était très important de connaître l'impression qu'avaient produite sur leurs esprits les nouvelles directions du Saint-Siège, et à quel point l'on pouvait espérer de leur part un concours vrai et sérieux pour la pacification religieuse, le principal but visé par le Saint-Siège,

Les Chambres étant en ce moment en vacances, plusieurs ministres étaient absents de la capitale en ces jours d'été ; les plus influents d'entre eux étaient cependant restés : MM. de Freycinet, Constans, Ribot, Bourgeois et Fallières, ce dernier alors ministre des cultes. J'en avais connu quelques-uns lors de mon premier séjour en France : il me fut par suite facile d'avoir avec ceux-là, dès ma première conversation, un échange d'idées d'une certaine importance, d'autant plus que l'accueil qu'ils me firent fut non seulement courtois, mais cordial.

La politique du Saint-Siège n'avait pas encore été en ce moment aussi clairement tracée qu'elle le fut dans la suite par l'Encyclique du Saint-Père. Cependant elle avait été indiquée par le toast du cardinal Lavigerie, qui reflétait, quant à la substance, la pensée du Saint-Siège, et par la lettre du cardinal Rampolla à l'évêque de Saint-Flour. Les ministres, s'ils n'avaient pas saisi toute la portée de la nouvelle direction, avaient parfaitement compris que Rome traçait aux catholiques une route différente de celle qu'ils avaient suivie jusqu'alors, en leur conseillant de se désister d'une opposition systématique contre le régime républicain et de se placer sur le terrain légal.

Tous me firent comprendre qu'ils voyaient avec satisfaction cette initiative du Saint-Siège, et qu'ils louaient le

Saint-Père de ces dispositions bienveillantes et conciliantes envers la république. Je notai cependant qu'ils n'étaient point parfaitement rassurés sur le résultat pratique que pouvait amener le rapprochement des catholiques de la république. Ils ne doutaient point, ils s'abstinrent au moins de le dire, de la sincérité du Saint-Siège; mais ils conservaient une certaine défiance, une certaine appréhension, que leur inspirait le langage peu mesuré et peu prudent de certains journaux catholiques ; ceux-ci, en effet, déclaraient ouvertement que l'adhésion à la république avait pour but d'éliminer les hommes actuellement au pouvoir, parce que sectaires et ennemis de la religion. Ce sentiment était conforme à la nature htimaine et on ne pouvait leur en faire un reproche. Moi-même, je me rendis facilement compte, à la lecture de ces journaux, que les républicains, par instinct de conservation, devaient accueillir avec défiance une politique qu'on leur représentait comme tendant à les supplanter.

Je m'employai donc à obtenir que ces journaux cessassent de traiter un point aussi délicat, Pour amener plus facilement le parti monarchiste à accepter la politique du Saint-Siège, ils répétaient constamment que leur intention était d'entrer dans l'édifice républicain pour en chasser tous les éléments mauvais.

C'était là une fanfaronnade inutile, qui n'avait d'autre effet que de stimuler les républicains à monter la garde devant la porte de la république et à en empêcher l'entrée par tous les moyens. C'était aussi rapetisser la politique du Saint-Siège en la rabaissant à des intérêts personnels, et en faisant ainsi d'une œuvre de conciliation et de paix un élément nouveau de conflit.

Je crus opportun de signaler dès ce moment cette erreur de tactique à certains catholiques ; car elle fut la cause d'une

Ferrata, Mémoires - Tom. II. 5

longue défiance de la part des républicains, même modérés, qui à certains moments non seulement ne se montrèrent point disposés à favoriser la politique du Saint-Siège, mais firent cause commune avec les radicaux pour la combattre. Certains catholiques parurent vraiment par trop naïfs, lorsque, voyant le gouvernement ne point correspondre à l'initiative du Saint-Siège, ils s'en étonnaient hautement, l'accusaient de noire ingratitude et en prenaient motif pour affirmer l'insuccès de la politique pontificale : alors qu'ils auraient dû réfléchir que la tactique imprudente qu'ils suivaient était pour quelque chose dans cette ingratitude et cet insuccès. Comment en effet peut-on espérer être bien reçu dans la maison d'un individu que l'on menace ouvertement de mettre à la porte dès que l'on sera entré?

Dans toutes mes conversations avec les hommes du gouvernement, j'eus soin, afin de dissiper ces craintes, de bien déclarer que l'unique but du Saint-Siège était d'arriver à la pacification religieuse, et qu'il attendait ce résultat de leur bonne volonté et de leur sagesse, qu'il n'en faisait point une question de personnes, mais de principes et d'intérêts supérieurs.

Avec MM. Constans, Ribot et Fallières, je pus conférer plus longuement et j'entrai davantage dans les détails ; je leur indiquai certaines lois qui, faites à une époque de combat, auraient dû être supprimées ou sensiblement modifiées pour obtenir la paix religieuses. MM. Ribot et Fallières se montrèrent sur ce point réservés et circonspects, disant qu'il n'était pas en leur pouvoir de modifier ces lois si l'opinion de leur parti ne changeait point, et se bornant à promettre qu'ils procéderaient dans leur application avec équité et modération. Mais M. Constans m'assura que le gouvernement présenterait bientôt un projet acceptable relativement à l'im-

pôt sur les congrégations dit « droit d'accroissement », et me fit entrevoir comme chose probable que le gouvernement adoucirait un jour le service militaire du clergé.

Sur cette question il me fit les considérations suivantes : D'après la loi française, les séminaristes sont obligés pendant un an de vivre à la caserne avec les autres soldats, pour s'exercer au maniement des armes, dont ils ne se serviront jamais en temps de guerre, puisqu'ils sont destinés, d'après la loi elle-même, à servir dans les hôpitaux et les ambulances. Ne serait-il donc pas plus logique et plus utile que les séminaristes, en temps de paix, apprissent à soigner les malades et les blessés, recevant un enseignement correspondant dans les séminaires et pendant quelques jours dans les hôpitaux, plutôt que d'être distraits pendant un an de leurs études ecclésiastiques et d'être obligés de vivre dans les casernes, dans un milieu si peu convenable pour leur vocation et pour la délicatesse de leur futur ministère ? Les séminaristes et l'armée y gagneraient: et la loi actuellement contradictoire en deviendrait un peu plus raisonnable.

Quant à la suppression arbitraire et anticoncordataire des traitements du clergé, à laquelle le gouvernement avait si souvent recours, les ministres me dirent qu'ils s'étaient abstenus d'exercer de nouvelles rigueurs, et que le nombre des prêtres ainsi frappés ne s'élevait pas à une centaine, nombre qu'ils étaient disposés à réduire de beaucoup si les ecclésiastiques se montraient plus circonspects et plus prudents.

On parla aussi de la politique extérieure et des intérêts communs de la France et du Saint-Siège. Et je ne manquai pas de faire remarquer à mes interlocuteurs combien il était important pour la nation française d'avoir l'appui moral du Saint-Siège.

Je compris parfaitement, d'après leur réponse, qu'ils se rendaient bien compte de l'utilité de cet appui, mais qu'à l'intérieur de la France il n'osaient faire une politique franche et conforme à ces intérêts, par peur du parti radical. Ceci me donna l'occasion de constater que la nouvelle direction du Saint-Siège, si bienveillant envers la nation française, avait fait impression sur leur esprit et diminué l'âpreté de leurs préjugés envers la Papauté et l'Eglise catholique. L'on pouvait donc espérer qu'ils ne continueraient pas la lutte religieuse avec le même acharnement que par le passé, et qu'en outre, lorsque le Saint-Siège aurait réussi à modifier l'opinion publique en France, ces hommes n'auraient plus été opposés à la pacification, ou tout au moins à un arrêt de la lutte religieuse. Il apparaissait donc clairement que notre effort principal ne devait pas tant viser à changer les idées du gouvernement que celles de l'opinion publique : le second résultat devait nécessairement amener le premier, comme il arrive du reste ordinairement dans tous les pays soumis au suffrage universel. Et plusieurs fois à Rome je m'étais permis d'exprimer cet avis au Saint-Père et au cardinal Secrétaire d'Etat. La France, disais-je, est un pays généreux et sensible, et lorsqu'elle aura acquis la conviction que le Saint-Siège, loin de s'inféoder à des partis politiques qui représentent un passé glorieux mais qui lui sont suspects, suit une politique élevée, supérieure et amie, il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas à cette politique avec déférence et gratitude et qu'elle n'oblige pas le gouvernement à cesser ces vexations contre la religion et contre le clergé.

On pourrait objecter qu'une pareille politique, qui s'appuie sur le sentiment d'un pays, n'a pas de base solide et se trouve exposée aux continuelles oscillations que subit l'opinion publique elle-même. Mais cette objection est plus forte

en apparence qu'en réalité. Toute nation a un fond stable de bon sens, de générosité et de bonté, qui finit par émerger et par s'imposer, malgré les menées et les tromperies d'une poignée de sectaires. Et si cela est vrai pour toutes les nations, cela est surtout vrai pour la France. En effet, bien que souvent agitée par de fortes tempêtes à cause du tempérament fougueux et ardent de ses habitants, elle conserve, comme la mer, un fond calme et tranquille qui résiste aux agitations de surface et les rend moins intenses et moins durables.

De toute manière, il valait la peine d'en faire l'expérience.

Le Saint-Siège apprit avec intérêt ces premières conversations (dont je lui donnai connaissance par le rapport n. 5 du 31 juillet 1891). Le cardinal Rampolla, dans sa dépêche du 8 août, n. 30(J7, répondit que Sa Sainteté avait manifesté « une vive satisfaction de la manière dont je m'étais comporté avec les divers ministres que j'avais eu l'occasion de voir les jours précédents. Ces débuts de la mission que le Saint-Père vous a confiée font concevoir de joyeuses espérances pour l'avenir. Dans la certitude où se trouve Votre Excellence d'apporter en cela de grandes consolations à l'auguste Pontife, qu'elle s'attache à se rendre favorables les hommes du gouvernement, de manière à les amener à respecter les droits et les intérêts de l'Eglise, en faisant disparaître graduellement de la législation et des faits les mesures hostiles à la religion dont vous avez entretenu vos interlocuteurs, et celles que vous aurez à l'avenir occasion de faire connaître et de combattre » .

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