CHAPITRE IV
Les groupements catholiques.
Une réunion d'évêques.
M. Piou et la droite constitutionnelle. — L'union de la France chrétienne. — Tendances monarchistes de son comité. — Conversation avec le cardinal Richard, son fondateur. — Comment organiser l'union de l'épiscopat. — Le cardinal Rampolla approuve pleinement mes vues à ce sujet. — Mon projet de réunion des métropolitains. — Réunion des évêques protecteurs de l'Institut catholique de Paris (18 et 19 nov. 1891). — Une indiscrétion fâcheuse. — Entretien avec M. Ribot. — Nécessité de l'union des catholiques : mon rapport au Saint-Siège à ce sujet. — Premiers symptômes de dispositions meilleures chez les ministres : les fêtes de Carpentras. — Entrevue de Mgr. Bourret et de M. Constans.
Pendant que je m'attachais à connaître les intentions du gouvernement, je ne perdais pas de vue un autre point capital de ma mission en France, l'union des catholiques sur le terrain indiqué par le Saint-Père. En effet, un moyen efficace, comme il est facile de le comprendre, de peser sur le gouvernement et de préparer un meilleur avenir pour l'Eglise catholique, était l'organisation et l'union de toutes les forces catholiques, très nombreuses en France, mais peu puissantes, parce qu'elles manquaient de cohésion. Les catholiques sentaient l'impérieux besoin de cette union; mais à cause de leurs divisions politiques, ils se trouvaient dans l'impossibilité de la réaliser, au moins complètement.
M. Bonjean avait fondé un petit groupe de catholiques qui, adhérant explicitement au régime républicain, revendi-
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quaient les droits et la liberté de la religion; Mgr. Fava, evêque de Grenoble, en avait fondé un autre; mais ces deux groupes ne purent se développer. Il en fut question pendant quelques jours dans divers journaux, puis on n'en entendit
plus parler.
Un groupe plus important fut celui que fonda l'éminent M. Jacques Piou, à qui je me plais à rendre un hommage mérité. Personne en France ne comprit mieux que lui la politique élevée du Saint-Siège : personne ne fut plus prompt et plus docile à la suivre. Durant les six années de ma nonciature, j'ai vu souvent dans l'intimité cet excellent et sympathique catholique et je l'ai toujours trouvé égal à lui-même, toujours respectueux des décisions du Saint-Siège. J'ai rarement rencontré un caractère plus élevé, un esprit plus fin, une nature plus affable et plus séduisante. M. Piou et ses amis formèrent à la Chambre un groupe de députés qui prit le nom de « droite constitutionnelle » ; quelqu'un leur donna le nom de «ralliés», et on désigna ensuite sous ce nom tous ceux qui adoptèrent la politique du Saint-Siège. Ce groupe expliquait ainsi son programme par l'organe de son journal La Concorde'. « Dans la république loyalement reconnue, faire une politique nettement conservatrice et religieuse, d'où une majorité de gouvernement fût appelée à émaner dans l'avenir » . C'était là le vrai programme du Saint- Siège et du bon sens, et il aurait récolté de précieux avantages si les catholiques l'avaient adopté avec plus de spontanéité et d'unanimité. Mais il fut aprement combattu par les monarchistes et spécialement par le comte d'Haussonville dans son discours de Nîmes. M. Piou répondit par cette sage et nette déclaration: «La formation d'un parti conservateur, qui en dehors de toute préoccupation dynastique se placerait sur le terrain constitutionnel pour défendre les
grands intérêts du pays, me paraît, à l'heure qu'il est, la meilleure sauvegarde des principes que nous défendons l'un et l'autre. Nous sommes venus à un moment où il ne peut s'agir ni de nos préférences, ni de nos sentiments, mais de nos devoirs seuls. Pour moi, j'ai la conviction qu'un parti qui entrera en lutte aujourd'hui avec la forme actuelle de gouvernement se condamnera à l'impuissance ».
On ne pouvait mieux dire. La lutte soutenue pendant quinze années par le parti catholique, pour la défense des libertés religieuses, avait été presque entièrement stérile, parce qu'elle était dirigée en même temps contre la forme de gouvernement.
Le groupe de M. Piou, parce qu'il s'appuyait sur les indications et les directions du Saint-Siège, se maintint malgré les attaques, et exerça une grande influence taait à la Chambre, que sur le terrain électoral, comme nous le dirons dans la suite.
S'il ne progressa pas plus rapidement, il ne faut pas l'attribuer à M. Piou et à ses adhérents, mais à l'opposition acharnée qu'il rencontra dans le camp radical et dans le camp monarchiste. Les calomnies les plus acerbes, les sarcasmes, les injures plurent sur ce groupe: ses membres furent appelés des hypocrites, des traîtres, des infidèles, des lâches, des sépulcres blanchis, capables de trahir la république comme ils avaient trahi la monarchie. Certains partisans de la monarchie, se donnant l'air d'un grand zèle pour la religion, ne cessèrent de crier que l'adhésion de M. Piou et de ses amis à la république était une vraie capitulation sur les principes religieux, une acceptation non seulement de la forme républicaine, mais encore de la législation hostile à l'Eglise. Paul de Cassagnac, dans V Autorité, fit pendant plusieurs années ce métier de dénigrement à
jet continu, prétendant donner des leçons à tous, au Pape, au Secrétaire d'Etat, au nonce et aux évêques, s'arrogeant modestement le rôle de vrai et héroïque défenseur de la religion catholique, à condition, bien entendu, que celle-ci servît ses intérêts politiques.
Une autre association parut à la même époque, mais sur une base différente : je veux parler de V Union de la Finance chrétienne. Cette association avait pour président M. Chesnelong, et pour vice-présidents M. Keller, le baron de Mackau, le comte Albert de Mun et M. d'Herbelot. La déclaration du 19 juin 1891 exprimait ainsi leur dessein: «Répondant à l'appel de S. E. le cardinal archevêque de Paris et nous associant à la grande pensée d'union qui a inspiré sa lettre aux catholiques sur le devoir social, nous demandons le concours des chrétiens, de tous les honnêtes gens, quelles que soient leurs opinions politiques, pour défendre et réclamer d'un commun accord les libertés civiles, sociales et religieuses dont on les dépouille » . C'était l'idée déjà annoncée le 28 avril au XX' Congrès des catholiques de France par M. Chesnelong, c'est à dire : « Union de tous les catholiques entre eux sans acception de partis politiques, sur le terrain de la revendication et de la défense des lois et des libertés de la France chrétienne ; alliance avec tous les hommes loyaux et sincères, qui, sans partager absolument toutes nos croyances, s'associeraient nettement et explicitement, par amour de la justice, à nos revendications; pas d'exclusion contre les candidats, quelles que soient leurs aspirations politiques » .
Au fond, ces messieurs se proposaient, certes de bonne foi, de suivre de quelque façon les directions pontificales, sans mécontenter les vieux partis monarchistes. C'était un
retour à l'ancien programme du comte de Mun, et plus en arrière encore, à celui du Comité catholique, fondé en 1871 par un groupe de catholiques dont les pères Augustins de l'Assomption étaient l'âme. Les monarchistes d'alors n'avaient pas fait bon accueil à un programme purement catholique, car à cette époque cette étiquette «purement catholique» signifiait la séparation d'avec les monarchistes; mais après ces vingt années, ils n'avaient plus le droit de se montrer trop difficiles, et ils consentaient à prendre ce titre de « purement catholiques », d'autant plus que celui-ci signifiait pratiquement pour eux, vu les circonstances, se séparer de la politique du cardinal Lavigerie et du Saint-Siège.
De toutes manières, la déclaration de l'Union fit bonne impression sur un certain nombre de catholiques qui, s'ils n'y retrouvaient pas les principes formulés par le Saint-Siège, y découvraient au moins l'intention de suivre une politique différente de celle qui avait été suivie pendant ces vingt dernières années, et comme un désaveu de la politique des conservateurs fait par des conservateurs mêmes. Mais la composition du comité fit moins bonne impression et provoqua' quelque surprise. Presque tous ses membres avaient rendu, ou du moins avaient voulu rendre de bons services à la cause catholique, mais presque tous aussi appartenaient notoirement aux anciens partis monarchistes.
Le pays s'attendait à voir du nouveau, et en voyant réapparaître comme défenseurs de la religion les mêmes hommes déjà connus de vieille date, bien que d'ailleurs parfaitement respectables, il éprouva une véritable désilhision. « Pas d'hommes des anciens partis ! pas d'X ... ! pas d'Y ... ! pas de Z ... ! pas de Dugué de la Fauconnerie! », avait écrit Dugué de la Fauconnerie lui-même à M. Bourlon de Rouvre. Et il ajou-
tait : « Et vous verrez comme le pays sera heureux de ne plus entendre parler de nous, comme il s'empressera de nous oublier, nous qui personnifions le passé, pour se grouper autour de vous qui êtes l'avenir » .
Mais ce qui augmenta la défiance envers V Union de la France chrétienne, ce fut l'approbation complète et sans restriction que lui donna le comte d'Haussonville dans son discours de Toulouse (19 juillet 1891):
« Un comité s'est formé à Paris, où sont entrés sans hésitation quelques-uns des serviteurs les plus fidèles de la monarchie. Je ne veux citer aucun nom, parce que désigner les uns semblerait exclure les autres et que je n'en vois pas qu'il faille exclure . . . Dans le manifeste qu'a publié récemment ce comité on ne trouverait pas une ligne qui ne soit respectueuse de nos espérances et de nos droits. Il est infiniment probable qu'aux élections prochaines les candidats des comités monarchiques seront les mêmes que ceux des comités de l'Union de la France chrétienne et que les candidats des comités de l'Union de la France chrétienne seront les mêmes que ceux des comités monarchiques » . Les membres du comité de l'Union de la France chrétienne acceptèrent sans aucune remarque ces explications !
Le Saint-Siège avait donc raison d'observer attentivement la marche de ce comité, qui, au lieu de favoriser sa politique, paraissait plutôt destiné à la compromettre en confisquant au profit de la monarchie le mouvement qu'elle avait voulu créer au sein de la nation. Plusieurs lettres arrivées à Rome, avant mon départ pour la France, avaient augmenté les légitimes défiances du Saint-Siège. Il convenait donc d'agir avec prudence et modération, autant pour ne pas augmenter la confusion des idées et l'exaspération des monarchistes,
que par égard pour le cardinal Richard qui au fond avait organisé et dirigeait ce comité et méritait d'être traité avec les égards dus à sa dignité et à ses bonnes intentions. Mais, d'un autre côté, il était nécessaire de lui faire connaître les appréhensions du Saint-Siège et de le mettre en garde contre les visées de ce comité, qui paraissaient, autant qu'il semblait, masquer un but politique sous un programme en ap- ' parence exclusivement catholique.
Dans une longue conversation que j'eus avec lui dans les premiers jours d'août, je lui fis remarquer tous les inconvénients que présentait, après les nouvelles directions politiques du Saint-Siège, une association composée d'hommes notoirement connus comme partisans des anciens régimes, et la nécessité d'y appeler des hommes nouveaux et disposés à se rapprocher du gouvernement, afin de dissiper l'équivoque et de montrer par des faits que la politique du Saint- Siège était loyale et sincère.
Le cardinal reconnut la justesse de ces observations. Mais il me fit remarquer qu'il n'avait pu appeler, au moins au commencement, pour la réorganisation des forces catholiques, des hommes nouveaux, parce que ceux-ci auraient manqué d'autorité et de prestige, et qu'en outre il n'avait pu laisser de côté les hommes bien méritants qui se trouvaient déjà dans le comité de la défense des droits de la religion ; il avait donc résolu de les appeler tous indistinctement, parce que s'il en avait exclu quelques-uns, les autres se seraient retirés. Il fit remarquer aussi que parmi les républicains il y avait bien peu d'hommes disposés à défendre les droits de l'Eglise ; ils avaient d'ailleurs, comme M. Lamy entre autres, refusé de faire partie de l'Union.
Le cardinal était trop intelligent pour ne pas comprendre que les républicains avaient précisément refusé de faire partie
de l'Union parce qu'elle avait toute l'apparence, et même la réalité, d'une association monarchique plus ou moins semblable aux précédentes. Il reconnut donc lui aussi qu'il était nécessaire de choisir d'autres hommes pour donner à l'association un caractère conforme aux nouvelles directions politiques ; toutefois il prétendit que cette opération ne pouvait se faire pour le moment, parce que le comité, composé légalement de vingt membres, était déjà au complet, qu'elle ne serait possible que lorsque les membres actuels, âgés pour la plupart et fatigués, se seraient retirés. C'était un ajournement sine die. >
Je demandai alors au cardinal que les membres du comité insérassent dans leur programme la formule qu'il avait emploj'^ée lui-même ; c'est à dire : la stabilité gouvernementale, formule qui avait été soigneusement éliminée du programme de l'Union.
Le cardinal me répondit qu'il leur avait conseillé de franchir ce pas, mais inutilement ; il espérait cependant, il était même convaincu qu'ils y arriveraient peu à peu, poussés par la force des choses. Entrant alors dans l'appréciation du programme, il me dit qu'à son avis ce programme était le seul qui correspondît dans l'ensemble au sentiment de la grande majorité des catholiques. En voulant les pousser à une adhésion explicite à la république, on se heurterait à de vives oppositions et probablement à l'insuccès, parce que les catholiques étaient pour la plupart liés aux partis monarchiques et que, de plus, ils considéraient le gouvernement républicain comme dominé par les sectes et hostile à la religion. D'un autre côté, ajoutait-il, s'ils se présentaient devant le peuple sous le drapeau de la monarchie, et avec l'intention de renverser le gouvernement, ils seraient abandonnés par la majorité des électeurs, excepté en cinq ou
six départements. Il fallait donc un programme moyen qui les séparât de tous les partis politiques et eût en vue la défense des intérêts religieux.
Ce programme allait détacher les catholiques des anciens partis et les conduirait peu à peu plus avant, si les circonstances le demandaient. On lui avait donné le nom d'Union de la France chrétienne et non de France catholique, pour en élargir les bases et l'étendre à tous ceux qui, sans être catholiques, avaient cependant, comme Jules Simon, des principes de conservation sociale et de respect pour la religion.
Je répondis au cardinal qu'il y avait beaucoup de choses justes dans ces observations, mais que, pour correspondre exactement aux vues du Saint-Siège, il était nécessaire de donner le plus tôt possible au parti catholique une base concrète et légale et par suite inattaquable. Je me permis aussi de lui faire remarquer qu'il était dangereux de restreindre le programme des conservateurs à la seule défense des intérêts religieux, mais que ce programme devait embrasser aussi les intérêts sociaux, politiques, administratifs et économiques de la nation, en un mot tout ce qui se rapporte à sa prospérité matérielle et morale, à son influence dans le monde. On répondrait mieux ainsi aux besoins et aux aspirations du peuple, et on supprimerait, au moins en partie, l'inconvénient . de concentrer toutes les attaques des adversaires contre l'Eglise et la religion. Le cardinal parut frappé de ces réflexions et promit d'en tenir compte au moment opportun.
L'on passa ensuite à une autre matière non moins importante, c'est à dire l'union de l'épiscopat, absolument nécessaire dans un pays aussi divisé, et de laquelle dépend en
grande partie celle des fidèles. Le cardinal manifesta ses doutes sur la possibilité d'obtenir cette union, vu le nombre considérable des prélats, la divergence de leurs opinions, spécialement en matière politico-religieuse, la crainte d'un certain nombre de se compromettre vis-à-vis du gouvernement, enfin la grande difficulté en France de tenir une réunion d'évêques en raison des obstacles gouvernementaux. A l'appui de ces doutes, il me rappela la réunion des cardinaux français qui avait eu lieu l'année précédente dans son palais archiépiscopal et qui s'était terminée sans aucun résultat concret, par suite du manque d'accord.
Mgr. Thomas, archevêque de Rouen, avec lequel j'avais conféré sur ce sujet quelques jours auparavant, partageait cette même opinion.
A tous deux je fis remarquer que si l'union des évêques était chose difficile pour toutes les raisons qu'ils apportaient, elle n'était cependant pas impossible, et avait été obtenue dans d'autres pa^^s. Il était nécessaire et urgent de se mettre à l'œuvre avec bonne volonté, afin d'empêcher les divisions qui affaiblissaient l'action catholique. En outre, si la réunion de tous les . évêques était chose difficile et même dangereuse par rapport au gouvernement, celle des dix-huit métropolitains ou tout au moins de la plupart d'entre eux, ne paraissait pas impossible; ceux-ci auraient pu provoquer ensuite les réunions de leurs suffragants.
En attendant, l'on pouvait faire un premier essai d'union au mois de novembre prochain, quand devaient se trouver présents à Paris les vingt-cinq prélats, évêques et archevêques, qui composent le comité de direction de l'Institut catholique.
Le cardinal Eichard accueillit cette idée avec faveur et résolut d'interroger ces prélats sur les questions les plus
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importantes concernant les intérêts religieux en France et de provoquer ensuite, d'après leur réponse, une réunion privée des métropolitains. Nous verrons dans la suite comment cette tentative échoua.
Je crus opportun de communiquer au cardinal Secrétaire d'Etat ma conversation avec le cardinal Richard, car il était important pour le Saint-Siège de connaître la manière de voir de ce prélat qui, par ses vertus et sa haute position, exerçait une grande influence sur un bon nombre d'évêques et de catholiques.
Je le fis dans mon rapport du 9 août 1891 (classé sous le n. 9) et le cardinal Eampolla y répondit par sa dépêche du 14 septembre, n. 3449, ainsi conçue :
« J'ai lu avec grande satisfaction votre estimable rapport du 9 août, n. 9, et je vous remercie du soin que vous avez mis à m'informer d'une manière aussi détaillée et aussi précise de votre conversation avec l'Em. archevêque de Paris; cette conversation m'a donné une nouvelle preuve de votre zèle et de votre activité. J'approuve pleinement les idées que vous avez manifestées à l'Em. cardinal, et je trouve spécialement très à propos de lui avoir suggéré d'introduire dans le comité de l'Union de la France chrétienne des hommes portés à se rapprocher du gouvernement existant ou qui y ont adhéré déjà avec une intention droite.
» Quant au mode pratique de réaliser ce dessein, je vois bien que, vu les circonstances actuelles, le moyen indiqué par l'Em. cardinal Richard est le seul qui puisse être adopté. J'ai appris avec plaisir que lui aussi est pénétré de la nécessité où se trouvent les candidats catholiques de ne point se présenter devant les électeurs avec l'intention plus ou moins dissimulée de renverser le gouvernement actuel : et je
suis persuadé que dans vos conversations avec les personnages influents vous ne cesserez 'd'inculquer cette nécessité ; vous insisterez de même pour que le programme des conservateurs s'étende aussi aux intérêts sociaux et économiques et autres. Les réflexions que vous faites sur ce point sont des plus sérieuses et j'espère qu'elles seront appréciées.
» J'espère également que la réunion que tiendront en novembre les évêques composant le comité directeur de •l'Institut catholique de Paris produira quelque utile résultat pour arriver à cette conformité de vues et d'action tant désirée par le Saint -Père. Je suis persuadé que vous y veillerez et que vous travaillerez non seulement pour qu'on ne perde point de vue ce résultat, mais aussi pour que les évêques avec lesquels vous aurez l'occasion de vous entretenir se montrent disposés à favoriser cet accord si désiré » .
Mon action était donc bien conforme aux désirs et aux vues du Saint-Siège, que je connaissais d'ailleurs parfaitement, puisque je venais de quitter Rome tout récemment. Elle dérivait aussi de la nature même des choses. En tout temps, et spécialement dans les circonstances actuelles, l'union de l'épiscopat, la concorde et l'organisation des catholiques, ainsi que l'amélioration des dispositions du gouvernement, avaient une extrême importance pour le développement progressif de la politique du Saint-Siège. C'est pour cela que, malgré les vacances d'automne, je restai à Paris, travaillant sans relâche à atteindre ce triple but.
Concernant l'union des évêques, je puis dire que ces prélats — et ceux que je pus voir en ces premiers temps furent très nombreux — se montrèrent non seulement bien disposés, mais très désireux de s'entendre, de s'unir et de donner aux fidèles une direction nette et uniforme.
Ferrata, Mémoires - Tom. II. 6
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La principale difficulté consistait à trouver un moyen qui permît aux évêques de s'entendre et d'agir collectivement, car l'intervention du Saint-Siège n'est pas toujours utile, ni opportune.
En France, les fameux articles organiques défendent les assemblées délibérantes d'évêques ; bien plus, le conseil d'Etat a admis que tout acte collectif des évêques doit être considéré comme un acte d'assemblée délibérante, quand bien même ils ne se seraient pas réellement réunis. C'est de cette façon qu'en France, pays de liberté, on entend la liberté de l'épiscopat, tandis que dans les autres nations, même concordataires, les évêques peuvent tenir des réunions et des congrès comme ils l'entendent et prendre les décisions qu'ils jugent utiles pour le bien de l'Eglise. Il n'était toutefois pas opportun de mettre l'épiscopat en contradiction ouverte avec ces articles et de provoquer un conflit ; la meilleure méthode en ces circonstances était d'atteindre le but en évitant les inconvénients.
La seule autorité morale, après celle du Saint-Siège, capable de donner une direction uniforme à tous les catholiques, est celle de l'épiscopat ; toutefois les évêques ne doivent pas absorber l'action des catholiques, ni s'occuper des questions électorales et politiques, mais se borner à l'enseignement sage et prudent des devoirs qui incombent à chacun.
Mais comment obtenir que les évêques s'entendent sur une pareille attitude et sur d'autres points importants'? Le moyen le plus adapté me semblait être une réunion des métropolitains. En effet, les évêques ne peuvent se réunir tous sans de graves inconvénients, et une réunion des cardinaux français ne serait guère pratique, comme l'a démontré l'expérience faite l'année précédente, ni suffisante pour atteindre le résultat désiré, ni conforme à la hiérarchie. Les
métropolitains sont, il est vrai, au nombre de dix-huit, mais tous ne pourraient y assister ; en décomptant les malades et ceux qui seraient empêchés pour d'autres motifs, il n'y en aurait probablement qu'une dizaine. On combinerait dans cette réunion un acte de l'épiscopat qui ne serait publié que par un seul évêque, pour éviter la défense des articles organiques, mais tous les autres y adhéreraient immédiatement, aussitôt qu'ils en auraient eu connaissance. Cet acte devrait s'imposer à toute la nation par la dignité du langage, par la largeur des vues, la noblesse et la modération des sentiments, et indiquer avec précision, tout en laissant une certaine latitude, le programme que devraient adopter les catholiques. Cet acte devrait revêtir un caractère patriotique qui plaît tant en France, n'offenser personne et particulièrement le gouvernement, et avoir pour but de faire comprendre combien les évêques ont à cœur les grands intérêts de la religion auxquels sont intimement liées la prospérité, la grandeur morale et l'influence politique de la France.
L'épiscopat brésilien, après la chute de l'empire et la proclamation de la république, fit un acte de cette nature qui produisit d'excellents résultats.
Cette réunion des métropolitains jetterait les bases d'une union permanente et stable de l'épiscopat français qui se poursuivrait par ce même moyen hiérarchique des métropolitains. Ceux-ci se réuniraient tous les ans, et même plus souvent s'il était nécessaire.
Les réunions devraient avant tout conserver un caractère complètement privé ; et si le gouvernement venait à les connaître, il n'aurait aucune raison de suspecter, après le mouvement de rapprochement vers la république inspiré par le Saint-Siège, que ces réunions eussent un but politique contraire à la constitution républicaine du pays.
C'était à la prudence et à la sagesse des évêques de montrer par les faits qu'ils n'ont en vue que le bien de la religion et qu'ils ne sont animés d'aucun sentiment hostile contre les hommes du gouvernement; ceux-ci pourront au contraire, s'ils se montrent respectueux des droits de la religion, compter sur la sympathie et l'appui de Tépiscopat.
Mais avant de combiner une réunion des métropolitains, il fallait profiter d'une occasion favorable qui se présentait spontanément. Le 18 novembre devaient se réunir à Paris, comme tous les ans, les évêques fondateurs et protecteurs de l'Institut catholique, parmi lesquels on comptait plusieurs métropolitains et cardinaux. Ils étaient plus de trente, plus du tiers de l'épiscopat de France. Si dans cette réunion on pouvait discuter avec maturité les principales questions du jour et adopter une ligne de conduite, ce serait un grand pas vers l'accord complet de l'épiscopat.
Je me mis donc à l'œuvre, et dans plusieurs conversations avec les évêques qui commençaient à arriver à Paris dès le 16, je leur expliquai la nouvelle politique du Saint-Siège et ses vues sur plusieurs autres questions. Un certain nombre eurent la bonté de me dire que maintenant ils comprenaieilt exactement les directions pontificales et qu'ils étaient en mesure d'en apprécier toute la sagesse ; d'autres, en plus petit nombre, se montrèrent plus réservés ; mais tous témoignèrent de leur docilité et de leur soumission au Saint-Siège, reconnaissant, comme principe général, que le Pape est le chef de l'Eglise, et que lorsqu'il prend une décision relative aux intérêts vitaux de cette même Eglise, il est assisté d'une manière spéciale par la grâce de Dieu.
Je pus aussi leur développer assez longuement. l'extrême importance, au milieu de si grandes divisions, d'un accord parfait entre les évêques, et d'un acte extérieur qui aurait
pour but de le manifester. Les circonstances étaient très graves; car d'un côté les catholiques tendaient de plus en plus à se diviser, et les monarchistes essayaient de lever le drapeau de la révolte contre les instructions du Saint-Siège, cherchant à entraîner avec eux une bonne partie des catholiques de bonne foi, sans doute, mais peu au courant de la question ; d'un autre côté, les radicaux, voyant que leur anticléricalisme pouvait recevoir un grand coup du fait des nouvelles directions du Saint-Siège, s'efforçaient de précipiter les choses, poussant le gouvernement très faible, sinon complice, à de nouvelles mesures contre l'Eglise et la religion. Il était donc nécessaire et urgent que les évêques, prévenant les événements, prissent position par un acte destiné à éclairer les fidèles, à réconcilier avec l'Eglise et le Saint- Siège l'opinion publique; il fallait en outre que, les idées étant éclairées, ils donnassent tous leurs soins à organiser, chacun dans son diocèse, les forces conservatrices, en utilisant pour cela des laïcs probes et intelligents, tout en restant eux-mêmes le plus possible à l'écart. Ces forces une fois organisées et placées sur le terrain légal indiqué par le Saint- Siège, non seulement seraient une garantie pour les intérêts religieux, mais pourraient devenir un appui pour un gouvernement républicain qui voudrait agir selon l'équité et la justice et se soustraire au despotisme des radicaux sectaires. Elles ne devraient donc rien avoir d'agressif envers le gouvernement, mais devraient au contraire le fortifier à l'avenir, à la condition toutefois que lui-même respectât la liberté de l'Eglise et des consciences.
Je fis remarquer aux évêques que, si l'épiscopat d'autres nations, dans des circonstances graves et critiques, avait sauvé la situation par l'union et l'élévation de ses vues, le Saint-Siège et l'Eglise étaient en droit d'attendre le même
service de l'épiscopat français, qui avait un passé si illustre et si glorieux.
Je confiai à un évêque des plus remarquables par son intelligence et son dévouement au Saint-Siège la charge de proposer à la réunion des prélats les deux questions indiquées, c'est à dire un acte collectif de l'épiscopat et l'organisation pratique du parti catholique, conjointement avec d'autres questions concernant les nouvelles mesures hostiles que le radicalisme et la franc-maçonnerie se proposaient de présenter aux Chambres.
Le cardinal archevêque de Paris m'avait également promis qu'il inviterait les évêques réunis à examiner les questions proposées. Les prélats se réunirent le 18 et le 19, et après avoir réglé les affaires de l'Listitut, se mirent à examiner les points indiqués ci-dessus. L'union de l'épiscopat fut reconnue par tous comme la chose la plus importante et la plus urgente.
Pour donner aux fidèles une direction uniforme, ils reconnurent la nécessité de faire au moment opportun un acte collectif et en confièrent la rédaction aux archevêques de Paris, de Reims et de L^^on. Ils se rendirent bien compte qu'un acte collectif de l'épiscopat français, quelle que fût la formé adoptée, avait une gravité et une importance exceptionnelles, mais ils se dirent qu'il était imposé par des circonstances elles-mêmes extraordinairement graves. Ils discutèrent encore d'autres questions pratiques et purent constater qu'au fond il n'3'" avait guère de notables différences dans leurs manières de voir.
Cette séance fut donc très profitable et parut promettre de bons résultats pour l'avenir. Mais un fait malheureux vint troubler immédiatement les espérances conçues.
Un des préla^ts présents à la réunion, dont je tais le nom par charité chrétienne et parce qu'il est mort maintenant.
cil. IV. - LES GROUPEMENTS CATHOLIQUES 87
en quittant la salle, se rendit à la direction des cultes et raconta avec tous les détails à M. Dumay ce qui avait été discuté et résolu par les évoques. Ce fut là une faute très grave et qui me mit moi-même dans un très grand embarras.
Quelques jours après, le 28 novembre, M. Eibot m'invita à aller le voir. Je le trouvai plus froid encore que de coutume ; après quelques préambules, il me dit, en me regardant d'un air malicieux et scrutateur, qu'il avait appris de source certaine que les évêques protecteurs de l'Institut catholique avaient résolu de faire un acte collectif sur la situation politico-religieuse en France, et en avaient confié la rédaction au cardinal Langénieux. Le Cabinet était vivement préoccupé et alarmé de cette nouvelle et en avait fait l'objet de sa discussion pendant presque toute sa dernière séance. C'était, disait-il, une chose nouvelle, contraire à la loi du pays, et souverainement dangereuse dans les circonstances actuelles où les esprits étaient surexcités -par l'incident de l'archevêque d'Aix, de voir l'épiscopat sortir de la sphère religieuse, s'unir par un acte commun, prendre position visà-vis du gouvernement, et s'occuper de la formation d'un parti politique comme en Belgique, etc.
Le ministre fit en outre quelque allusion, bien que d'un ton courtois, au risque que l'on courait de voir empirer la lutte religieuse et d'aboutir peut-être à la dénonciation du concordat.
Je répondis avec beaucoup de calme que je n'avais pas assisté à la susdite réunion et que je ne connaissais pas avec précision les déterminations qu'on y avait prises ; mais que, d'après ce qui m'avait été rapporté, le dess^ein et le but de l'acte en projet étaient totalement différents de ce que supposait le ministre, car les évêques se proposaient d'y affirmer leur respect unanime pour les pouvoirs constitués, conformément aux instructions du Saint-Siège, qu'ils s'abstiendraient
de toute allusion électorale et politique, et feraient connaître avec la plus grande modération au gouvernement leurs désirs pour ce qui concernait l'état de la religion en France.
Je fis en outre remarquer au ministre que le gouvernement devrait, dans son propre intérêt, préférer un acte collectif des évêques, qui, étant le produit de la prudence et de la sagesse communes, ne pouvait être que mesuré et calme ; ce qui pourrait ne pas se vérifier toujours dans les actes isolés. Aucune loi d'ailleurs ne pouvait raisonnablement empêcher les évêques de faire un acte collectif, car c'était un droit inhérent à leur ministère, et dont se servaient souvent les épiscopats des autres nations, sans que leurs gouvernements respectifs, même concordataires, fissent la moindre opposition; la république ne pouvait être moins libérale. Enfin les évêques de France, de par leur nature et de par les conseils du Saint-Siège, loin d'exciter les fidèles contre les ministres actuels, cherchaient au contraire à rapprocher les éléments conservateurs du gouvernement, dans l'espoir que celui-ci, devenu plus fort et plus indépendant du parti radical, fût en mesure de faire aux catholiques les justes concessions qu'ils réclamaient depuis si longtemps.
Ces réflexions et surtout l'assurance qu'il ne s'agissait pas d'un acte imminent, parurent tranquilliser quelque peu M. Ribot. En réalité, les évêques avaient décidé de n'élever la voix que lorsqu'on aurait quelque peu oublié l'incident de l'archevêque d'Aix qui avait énormément surexcité les esprits tant des catholiques que de leurs adversaires. Ils s'étaient dit que si en ce moment leur acte avait été doux et bienveillant pour le gouvernement, il n'eût pas été souscrit par un bon nombre d'évêques ; et que s'il avait été trop énergique, il eût entraîné une lutte plus ouverte et plus ardente, que l'épiscopat, en majorité, voulait éviter.
Cette indiscrétion d'un membre de l'épiscopat n'empêcha point complètement l'acte collectif qui avait été projeté, car les cinq cardinaux firent plus tard une déclaration publique et solennelle ; mais elle fut un obstacle à l'union stable et permanente des évêques; car, le secret n'étant pas respecté, la liberté réelle de la discussion n'existait plus et chaque réunion devenait ainsi inefficace et même périlleuse.
Je fis moi-même plus tard une dure expérience de ce manque de discrétion, car une de mes circulaires, secrète et c onfidentielle, adressée à l'épiscopat par ordre du Saint-Siège, fut publiée dans les journaux, comme je le dirai en son temps, et me plaça vis-à-vis du gouvernement et du parlement dans une position très critique.
Je suggérai dans la suite aux évêques de ne point abandonner l'idée de délibération en commun, mais je remarquai que leur confiance était ébranlée et que quelques-uns subissaient la crainte de se compromettre vis-à-vis du gouvernement. Il était donc nécessaire d'attendre.
Une chose toutefois que l'on ne pouvait différer trop longtemps, c'était l'union et l'organisation des catholiques sur le terrain indiqué par le Saint-Siège.
Diff'érents groupes, avons-nous dit, s'étaient déjà formés ; mais tandis que les uns, ceux de M. Bonjean, de Mgr. Fava et de M. Piou, acceptaient la république comme gouvernement de droit et de fait, l'autre, qui pouvait prendre une extension plus considérable, celui de la France chrétienne, semblait s'éloigner chaque jour davantage de la ligne tracée par le Saint-Siège.
En revendiquant trop ouvertement la pleine liberté de leurs opinions politiques et en évitant d'adhérer à la formule du cardinal Richard, la stabilité gouvernementale, les
membres de ce comité ne pouvaient manquer de s'aliéner la confiance d'une bonne partie du public, qui doutait de leur sincérité et les suspectait de vouloir couvrir du manteau de la neutralité leurs visées politiques. Ce soupçon s'accrut lorsque quelques membres du comité, comme MM. de Mun, Eugène Veuillot et le baron de Mackau, se retirèrent de l'association.
Le cardinal Richard était toujours persuadé que ce comité serait poussé toujours plus avant par la force même des choses ; mais il perdit peu à peu cette conviction ; car quelques mois après, ayant constaté par lui-même que non seulement ces hommes ne progressaient pas dans leurs idées, mais qu'ils reculaient plutôt chaque jour, il me dit avec beaucoup de découragement : « Ils ont les ténèbres dans leur esprit » . Il répugnait cependant à son âme délicate et paternelle de les mettre hors du comité, et il attendait que quelques-uns d'entre eux, avancés en âge, se démissent spontanément et cédassent la place à d'autres plus jeunes et sans passé politique compromettant.
Beaucoup toutefois étaient d'avis que l'on ne pouvait sans grave dommage attendre cette lointaine éventualité ; car la confusion des esprits se serait accrue d'autant, et l'on aurait perdu le bénéfice du mouvement dessiné dans ces derniers temps. Il était en outre urgent de fournir au parti conservateur une nouvelle organisation en vue des futures élections. Et il était indispensable de donner, dans cette vue, en temps voulu, un peu d'unité et de cohésion à tous les groupes et aux associations qui en dépendaient.
Mais il ne me semblait pas probable que la majorité des catholiques adhérât en ce moment à la république d'une manière explicite, comme cela était nécessaire pour réaliser le plan du Saint-Siège et pour former un parti sur une base
vraiment solide. D'aucuns sont liés aux anciennes familles régnantes par des traditions, des souvenirs et des intérêts ; beaucoup ont horreur de la république parce qu'ils confondent les actes avec la forme de gouvernement ; d'autres croient de bonne foi que le rétablissement de la monarchie chrétienne est le seul remède aux maux de la religion ; d'autres ont l'idée fixe que la république actuelle, devant fatalement dégénérer en socialisme et en anarchie, est destinée à disparaître bien vite devant le bon sens et l'indignation publique.
Ces différentes catégories de j)ersonnes, si elles consentaient à mettre de côté les revendications dynastiques et à prêter leur concours pour la défense des intérêts religieux, n'accepteraient certainement pas de faire des déclarations dans le sens républicain, ni de se rapprocher du gouvernement existant. D'un autre côté, sans leur concours, l'action du parti conservateur serait très restreinte et par suite impuissante. Il était donc nécessaire de trouver et d'adopter une formule qui pût être acceptée par les diverses fractions du parti conservateur, qui laissât une certaine latitude au point de vue politique, mais qui fût cependant de nature à constituer un progrès réel dans la voie du rapprochement vers le régime républicain, afin de mettre ce dernier dans l'impossibilité de signaler les catholiques comme ennemis de la république.
Le cardinal Richard avait choisi la formule : « stabilité gouvernementale » ; mais le comité qu'il présidait n'avait pas été aussi loin et semblait avoir pour divise: en dehors et au dessus de tous les partis. D'autres, comme le groupe Piou, avaient préféré adhérer « à la constitution actuelle » ; d'autres s'étaient déclarés nettement pour la forme républicaine; d'autres enfin avaient proposé d'admettre le gouvernement existant au moins comme «gouvernement de fait».
Il était opportun d'éviter les formules extrêmes et d'en trouver une à laquelle pussent adhérer indistinctement tous les conservateurs, excepté ceux qui avaient la ferme volonté de rester à tout prix un parti d'opposition au régime existant. Mais je m'apercevais parfaitement que la divergence entre les différents groupes s'accentuait chaque jour davantage, tandis* que diminuait dans la même mesure l'espérance de les réconcilier par des transactions réciproques. A ce déplorable résultat contribuait, par dessus tout, l'âpreté de certains journaux monarchistes, qui par leur langage rendaient toute entente impossible. L'union des conservateurs sur un terrain politiquement inattaquable aurait été féconde en heureux résultats pour la religion et la France. En effet. Ton pouvait déjà entrevoir une certaine amélioration dans les dispositions des hommes du gouvernement.
Ils comprenaient bien que la politique de Rome était bienveillante et avantageuse pour la France ; elle les forçait, peut-être malgré eux, à une attitude moins hostile envers la religion, plus déférente et plus respectueuse envers le Saint-Siège.
Un fait qui se produisit à cette époque mit en relief ce commencement d'amélioration.
Les journaux avaient annoncé que du 12 au 20 septembre auraient lieu à Carpentras (Vaucluse) des fêtes spéciales pour célébrer le premier centenaire de l'annexion à la France de la ville d'Avignon et du Comtat Vehaissin. Il me sembla que ces fêtes revêtaient un caractère délicat et quasi offensant pour le Saint-Siège. Je me rendis aussitôt au ministère des affaires étrangères, et en l'absence de M. Ribot, je fis remarquer à M. Jusserand, sous-directeur des affaires politiques, l'inopportunité de pareilles manifestations, leur caractère déplaisant pour le Saint-Siège, le danger de les voir se
retourner contre lui. J'ajoutai que la célébration de ce centenaire était complètement en désaccord avec la politique si bienveillante suivie par le Saint-Siège à l'égard de la France,
M. Jusserand répondit avec courtoisie qu'il reconnaissait lui-même l'inopportunité de ces fêtes, et la nécessité pour le gouvernement d'agir avec prudence et délicatesse. Il me fit remarquer que l'initiative en avait été prise par les autorités locales, et que le gouvernement n'avait pu l'empêcher; mais qu'il avait eu" soin de faire donner à ces fêtes un caractère limité et moins solennel; en efïet M. Carnot avait décliné l'invitation que lui avaient faite les autorités locales d'honorer ces manifestations de sa présence et de sa parole. Je pouvais en outre être assuré que ses promoteurs n'avaient nullement l'intention de leur donner un caractère anti-papal, mais uniquement national: ce qui était d'ailleurs conforme au sentiment de ce peuple qui, après le départ des Papes d'Avignon, croyait que cette ville et le Comtat Venaissin ne constituaient plus pour le Saint-Siège qu'un simple souvenir historique. Il n'y avait donc, concluait-il, dans les manifestations de ces habitants, aucune signification hostile à la Papauté.
Ces explications de M. Jusserand ne me convainquirent guère et, aussitôt que M. Ribot fut de retour à Paris, j'appelai son attention d'une manière particulière sur les fêtes que l'on préparait. M. Ribot reconnut loyalement que, par égard pour le Saint-Siège, il fallait faire toutes choses avec tact et délicatesse : il ajouta qu'il écrirait à cet effet un mot à M. Constans, son collègue du ministère, qui devait présider le 14 le banquet de Carpentras. Même sans cette précaution, me dit M. Ribot, M. Constans se serait exprimé dans son discours avec la plus grande prudence, comme il l'avait fait, deux ou trois mois auparavant, à Avignon, lorsqu'on
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proposa les fêtes en question. M. Constans s'était exprimé en cette circonstance dans un sens exclusivement patriotique et s'était abstenu de toute allusion qui aurait pu blesser le Saint-Siège.
Quelques jours après cette entrevue, le 9 septembre, pour me tranquilliser davantage, M. Ribot prit soin de m'informer que le maire de Carpentras, interpellé par le gouvernement, avait répondu que la commission des fêtes comprenait également de bons catholiques, que ceux-ci n'auraient certainement toléré aucune oifense envers le Saint-Siège, et que les autres membres n'avaient nullement l'intention de causer de déplaisir aux catholiques.
Cette nouvelle avait son importance. J'observai en outre, en parcourant les journaux conservateurs du pays, que les catholiques parlaient bien peu de ces fêtes et qu'au fond ils ne trouvaient rien à redire à ce qae ce territoire fût uni actuellement à la France ; ils se contentaient de blâmer la manière révolutionnaire par laquelle il avait été enlevé au Saint-Siège. Quant à M. Constans, il prononça le 14 septembre deux discours, mais ne fit aucune allusion qui pût déplaire au Saint-Siège, se tenant uniquement à des argu- ' ments de caractère patriotique et social. Même la note dominante des deux discours fut une invitation à tous les citoyens d'adhérer au gouvernement républicain pour la grandeur et la prospérité de la nation. Cet appel, en ce moment, était un hommage à la politique du Saint-Siège, qui avait donné aux catholiques le même conseil.
Mais la manière d'agir du parti républicain modéré méritait une plus grande attention. Les paroles pour la pacification religieuse et l'union de tous les français avaient été répétées en différents discours par les principaux person-
nages de ce parti, et avaient produit une impression favorable dans la plus grande partie du pays. M. Constans et d'autres qui l'avaient senti dirigeaient, bien que timidement, leurs voiles dans ce sens.
Au commencement de septembre, Mgr. Bourret, évêque de Eodez, eut avec ce personnage une longue entrevue dont il me donna connaissance par lettre. Cette conversation confirmait pleinement ce que M. Constans m'avait dit à moimême dans une autre circonstance.
Dans le discours qu'il prononça à l'occasion de l'anniversaire de la mort de M. Grévy, M. de Freycinet fit aussi une légère allusion à la pacification religieuse.
Mais la réponse de M. Carnot, Président de la Eépublique, à l'allocution de Mgr. Sourrieu, évêque de Châlons, sembla plus importante encore. L'éminent prélat, en présentant son clergé, lui avait demandé de joindre à ses autres titres celui de pacificateur des consciences. M. Carnot lui répondit : « Vous pouvez être certain que mon plus vif désir et ma plus ferme pensée est de faire l'union entre tous les français » .
Les journaux républicains modérés, comme le Temps et les Déhats, exprimaient le même désir. Le même courant existait dans le pays. Tous les hommes impartiaux reconnaissaient clairement à cette époque que la paix et la concorde entre les citoyens étaient un grand bienfait, et que les manifestations pontificales à l'égard de la République Française avaient eu une heureuse influence sur l'alliance franco-russe. Les deux journées de Cronstadt et de Portsmouth étaient considérées par les français comme deux victoires nées de la paix et promettant la paix. Le Moniteur de Rome le faisait remarquer à bon droit: « Le toast du cardinal Lavigerie, suivi de près de la mémorable lettre du
cardinal Rampolla, parus à la veille de Portsmouth et de Cronstadt, présageant sinon préparant l'éclatante rentrée de la France sur le terrain de la politique internationale, ont une marque historique qui défie tout dénigrement».
A la même époque M. de Kerohant, un observateur perspicace, exprimait la même idée en disant : « La République Française a gagné à sa cause, avant l'empereur de Russie, le Pape, chef spirituel de deux cent millions d'âmes » .
Que dirai-je de plus? Les monarchistes eux-mêmes, entraînés par le courant, se rapprochaient de la république. Au conseil général de la Sarthe, les conservateurs, parmi lesquels le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville lui-même, signèrent une adresse au Président de la République dans laquelle ils le louaient des services qu'il avait rendus à la nation et des succès obtenus dans la politique étrangère.
Telle était la situation en septembre 1891 ; mais ce calme ne devait pas durer longtemps. La gauche et la droite attendaient une occasion favorable pour susciter une querelle violente entre les catholiques et le gouvernement républicain ; l'une, poussée par ses instincts mauvais et par la franc-maçonnerie, qui, au dernier convent, avait opposé le cri de guerre aux paroles de paix d'Alger et de Rome ; l'autre, par le désir d'empêcher à tout prix une réconciliation entre l'Eglise et la forme républicaine.
L'occasion ne tarda pas à surgir, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.