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CHAPITRE VI

L'Encyclique pontificale 11 Au milieu des sollicitudes "

(16 Février 1892)

La déclaration des cardinaux n'ayant pas atteint son but, le nonce propose au Saint-Père d'élever lui-même la voix. — 11 facilite 1 interview du Petit Journal. — L'Encyclique aux Français du 1G février 1S92. — Premières appréciations. — M de Cassagnac et l'Autorité. — Pourquoi la politique du Saint-Siège ne pouvait produire immédiatement tous ses fruits. — Rôle que la droite aurait pu jouer à la Chambre. — Instructions du cardinal Ramipolla au lendemain de l'encyclique. — Quelques appréciations et commentaires des évêques. — La lettre pastorale des évoques de la province d'Avignon. — Entrevue avec M. Ricard et M. Loubet. — Le Saint-Siège me demande un rapport détaillé sur l'attitude de l'épiscopat par rapport aux directions pontificales.

La déclaration des cardinaux, dont nous avons parlé précédemment, n'eut qu'une influence assez médiocre et presque nulle au point de vue politique. Presque tous les journaux en avaient mutilé le sens, et beaucoup de Français en ignoraient la véritable portée. Les cardinaux avaient voulu faire cesser l'équivoque, et les journaux la perpétuaient en abusant de leurs propres paroles. L'Autorité allait plus loin, st mettait dans la bouche d'un abonné cette phrase outrageante: « Les cardinaux se mettent dans le même cas que les constitutionnels de 1792, qui ne faisaient pas autre chose qu'eux, puisque ils adhéraient simplement à la République. » {Autorité, 25 janvier 1892).

Quant au gouvernement, nous 'avons vu déjà que ia déclaration des cardinaux ne lui avait été rien moins qu'agréable, malgré l'adhésion franche et loyale à la république

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qu'elle contenait. Il était donc opportun que le Saint-Père fît entendre lui-même sa voix, pour éclairer l'opinion publique, .attirer la faveur de tous les honnêtes gens, mettre un frein à la presse monarchique, supprimer tout malentendu, épargner à l'Eglise de nouvelles attaques, et enfin déterminer un courant général et puissant vers la pacification.

Me trouvant sur place, et par suite en mesure de connaître la situation, je me permis, dans une lettre confidentielle au 'cardinal Rampolla, de lui faire cette insinuation. A mon avis, l'acte du Pape aurait pu consister en deux parties principales : dans la première, l'auguste Pontife, dans un langage élevé et paternel, aurait fait connaître aux Français que, poussé par :son amour pour la France, il avait conseillé aux catholiques l'adhésion au gouvernement existant, >afin d'écarter les divisions et de réunir tous les citoyens sous un seul drapeau, celui du bien moral et de la prospérité du pays. Il aurait ajouté que l'épiscopat français avait accueilli son conseil avec le respect qui lui était dû, comme le prouvait la déclaration des cinq cardinaux et l'adhésion des autres prélats, et qu'en outre les laïcs catholiques s'étaient en grand nombre placés sur le teirrain indiqué.

Dans la seconde partie, le Saint-Père se serait adressé aux pouvoirs publies et leur aurait indiqué ce qu'il attendait en matière religieuse de leur équité et de leur justice ; il aurait ensuite fait appel à tous les hommes honnêtes et impartiaux, leur démontrant les immenses avantages que toutes les nations, et spécialement la, France, peuvent retirer de la religion dans l'ordre moral, politique et social, et par suite combien il est nécessaire et salutaire de respecter les enseignements de la religion et d'éliminer les obstacles qui s'opposent à son pacifique développement. Un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de la France et sur son influence actuelle à l'étranger, puissamment aidée par la religion, aurait 'confirmé cette assertion. Le Pape aurait déclaré à la fin qu'il n'était mû, en faisant cet appel, par aucune considération humaine, mais uniquement par le bien des âmes et par son amour spécial pour la France, dont il connaissait les nobles et généreuses initiatives, et la place éminente

qu'elle a toujours occupée dans le progrès de la civilisation chrétienne. Il avait la ferme confiance que la nation française, répondant généreusement à ses soins paternels, donnerait à sa vieillesse, déjà avancée, la consolation de la voir reprendre ses nobles traditions et, renonçant aux luttes stériles et nuisibles, rétablirait l'harmonie entre tous les citoyens, raccord de toutes les forces pour le bien commun et la paix reiligieuse.

Quelques semaines après l'envoi de cette lettre, M. Lorin, que je connaissais de longue date, me demanda si j'accepterais de recevoir M. Judet, rédacteur politique du Petit Journal, qui aurait voulu me communiquer un projet et me demander mon appui. Je consentis bien volontiers.

M. Judet m'exposa qu'il désirait vivement se rendre à Rome, obtenir une audience du Saint-Père, et apprendre de sa propre bouche la véritable portée de la nouvelle direction politique du Saint-Siège par rapport à la France. Il aurait recueilli fidèlement les paroles du Pape et les aurait reproduites dans le Petit Journal, qui tire à un million deux cent mille exemplaires, les répandant ainsi à travers toute la France. Il me demandait d'écrire au cardinal Rampolla pour qu'on lui accordât cette audience, avec la permission d'en publier le compte rendu dans son journal. De son côté, il s'obligeait à ne rien imprimer qui n'eût été revu et au besoin corrigé par le cardinal Rampolla.

Avant de donner une réponse définitive, je réfléchis sérieusement. Il était évident, d'une part, que ce que demandait au Saint-Père M. Judet, rédacteur d'un journal qui ne passe pas précisément pour catholique, était ce qu'on appelle, en terme de journaliste, une interview, chose tout à fait extraordinaire et bien peu conforme à la suprême dignité pontificale. Mais, d'autre part, la grande et exceptionnelle publicité de ce périodique, qui pour la première fois allait se faire l'organe de la pensée du Sair.t-Père, était un avan tage considérable pour notre cause. D'aildeurs, la parfaite honorabilité de M. Judet était une garantie suffisante que

• l'on ne publierait rien qui ne fût revu, et par suite complètement exact.

Je pris la décision d'appuyer cette nouveauté apparemment hardie, dans une lettre au cardinal Rampolla, dans laquelle je fis valoir tous les motifs qui, à mon avis, pouvaient déterminer le Saint-Père à accorder l'audience désirée.

M. Judet partit pour Rome, accompagné de M. Lorin, et se conduisit en tout comme il l'avait promis. Le Saint-Père accorda l'audience et le rédacteur du Petit Journal se présenta à lui comme représentant du « journal le plus lu du monde entier, véritable expression de l'immense majorité du peuple français », libre de toute attache confessionnelle, « mais organe de tous les citoyens indépendants et raisonnables. « Après ces préambules, M. Judet exposa en ces termes l'objet de sa mission : « Il serait heureux de savoir si l'action continue et suivie du Saint-Siège pour calmer nos querel/les constitutionnelles a quelque rapport avec ses vues sur le rôle extérieur de notre pays, si elle doit concourir au but qui est celui de tous les patriotes, le relèvement de nos forces dans la paix. »

Le Saint-Père donna aine réponse inspirée par la plus profonde prudence et par la plus grande sagesse, réponse dont le journaliste put garantir l'authenticité absolue, pour ,1a forme 'et pour la substance, car, avant d'être publiée, e>lle fut mise sous les yeux du cardinal Secrétaire d'Etat.

Elle parut dans le Petit Journal du 17 février 1892 et produisit une grande impression sur le public français. Le .fait même qu'un grand journal de si grande influence se chargeait de répandre les idées du Saint-Siège fut considéré dans le monde républicain comme des plus importants. Les radicaux en furent très mécontents ; mais les républicains modérés en prirent courage, comprenant bien que, si les idées pontificales n'avaient pas été en harmonie avec les aspirations du pays, un périodique comme le Petit Journal ,ne se serait point préoccupé de s'en faire le propagateur. Le jour même où parut l'interview, M. Judet, déjà de retour à Paris, fut appelé par MM. de Freycinet, Ribot et Constans,

les trois ministres les plus influents, qui voulurent s'informer du but de l'article et de toutes les particularités qui s'y rapportaient.

Chez un petit nombre de catholiques rigides, la nouveauté du fait produisit une légère surprise; mais la grande majorité trouva que le Souverain Pontife avait agi habilement et sagement et en témoigna sa satisfaction.

M. Louis Joubert (M. de Lacombe), dans le Correspondant du 25 février 1892, signala en ces termes la portée de cette audience pontificale : « Au temps des Apôtres, comme au jour des Croisades, l'Eglise parlait aux foules. Léon XIII a voulu s'adresser aux masses. Il a voulu que par les moyens appropriés aux conditions nouvelles des sociétés, sa pensée, dégagée des calomnies et des préjugés qui la défigurent, pénétrât jusqu'au moindre de nos villages, et c'est ainsi que ie plus répandu des journaux de France, le Petit Journal, a été admis à l'honneur de porter partout la parole du Pape, franchissant le seuil de ceux-là mêmes qui peut-être n'ont jamais mis le pied chez Jeur curé. »

L'Univers du 18 février attestait de son côté « la tenue que le Petit Journab sait garder ordinairement quand il s'agit de la papauté *;t des grands intérêts du pays ».

Mais le comte Melchior de Vogué rendit plus explicitement encore hommage à l'initiative pontificale :

« Ceux qui se voilent la face devant l'interview du Pape devraient d'abord se demander comment agiraient aujourd'hui un Hildebrand, un Innocent III, un Sixte-Quint. Comme ce successeur qui devient leur égal, ils prendraient les armes du temps, ils descendraient sur la place publique pour plaider leur cause, gagner des âmes, servir l'humanité. En laissant publier sa conversation, Léon XIII croyait sincèrement qu'il travaillait à la pacification de notre pays. »

Toutefois cette audience, toute importante qu'elle était, ne pouvait avoir une valeur décisive. Elle préparait le terrain, éveillait l'attention et l'intérêt du public français, mais la situation réclamait un acte du Pape direct et définitif.

Cet acte était prêt.

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Le soir du 18 février, M. Ernest Denormandie, de retour de Rome, me remettait un paquet que lui avait confié le cardinal Rampolla et contenant plusieurs exemplaires imprimés de l'Encyclique « Au milieu des sollicitudes », Inter innumeras sollicitudines (en date du 16 février), adressée en français à tous les évêques catholiques de France, avec une version en latin pour l'Eglise universelle .

Je parcourus rapidement et anxieusement ce document qui devait constituer l'un des événements importants de ce siècle. Je le trouvai admirable de clarté et de précision, et dans ses deux principaux points net et précis. La censure de la législation hostile à l'Eglise était vigoureuse et sévère, mais l'appel fait aux cathodiques d'accepter la forme républicaine était pressant et ■■catégorique. Ces deux points étaient intimement connexes. Le mal religieux et moral causé par le gouvernement républicain étant l'un des motifs principaux qui amenaient le Pape à parler, il convenait de le dépeindre dans toute sa réalité pour déterminer les catholiques à accepter la forme républicaine.

Aux monarchistes qui avaient trouvé d'habiles subterfuges pour éluder les paroles du toast d'Alger, de la Lettre du cardinal Rampolla et de la déclaration des cinq cardinaux, il convenait de tenir un langage net, précis, impérieux.

L'Encyclique du Saint-Père parut en France à un moment très important. Le. jour même (18 février) où ellle m'était remise par M. Denormandie, avait lieu à la Chambre une discussion orageuse sur la question religieuse, et le ministère Freycinet était renversé ; M. de Freycinet, dans la question relative au projet de loi sur les associations, n'ayant pas pris une attitude nette, n'arriva pas à satisfaire les appétits des radicaux et s'aliéna la droite et une partie du centre.

Pour plaire aux catholiques, il exposa (comme le fit remarquer le comte de Mun) « toute une théorie de modération envers l'Eglise, de conciliation dans ses rapports avec elle; il protesta de son respect pour ses droits et ses libertés, il parla en très bons termes du Souverain Pontife et de son

désir de s'entendre avec lui pour arriver à cette conciliation nécessaire ». Mais pour s'attirer les sympathies des radicaux, il fit bien comprendre d'autre part que la loi sur les associations était dirigée contre les congrégations religieuses, il s'engagea à maintenir les lois hostiles à l'Eglise faites par la République depuis douze ans, et accepta que l'on votât d'urgence le projet de loi sur les associations, sans toutefois lui donner la signification de projet préparatoire à la -épuration de l'Eglise et de l'Etat.

Divers orateurs avaient pris la parole en cette séance. M. de Cassagnac s'efforça d'exaspérer les passions antireligieuses et de pousser à la lutte à outrance; le jeune radical Pichon attaqua la déclaration des cardinaux et démontra l'incompatibilité absolue entre les principes de l'Eglise et ceux de la République. M. de Freycinet développa la thèse contraire, mais avec des réticences, des subtilités et de la confusion dans les idées; M. de Mun releva les contradictions de M. de Freycinet: finalement, M. Clemenceau, chef de la gauche, décrivit en termes élevés la puissance, la grandeur et la supériorité de l'Eglise catholique, non pas pour lui rendre hommage, mais pour prouver que la République, si elle ne voulait pas être écrasée par cette grande institution, n'avait d'autre moyen que de se séparer d'elle au plus vite.

L'ordre du jour accepté par le gouvernement fut repoussé par 92 voix de majorité.

La crise ministérielle suspendait les séances de la Chambre et je ne fus pas mécontent que l'Encyclique arrivât en ce moment. Je la distribuai, le matin du 19 février, aux journaux catholiques pour qu'ils la publiassent, et le soir, grâce à eux, elle était connue de la France entière.

L'impression produite par le document pontificat fut immense. Chacun comprit que le Pape entrait à fond dans la question, qu'il y entrait avec toute l'autorité de la doctrine catholique, et que par suite le pas était irrévocable. Mais quel fruit allait produire, sur le terrain pratique, cette inteFvention pontificale ? C'est ce que l'on devrait constater moins par les premières impressions sur le public français que

par le chemin que ferait peu à peu la parole du Pape dans les diverses classes et dans tous (les partis de la nation.

Mais, avant d'examiner cette question, je crois utile de signaler les points principaux de l'Encyclique.

Le Pape commence par rappeler son grand amour pour la France, déclarant que cet amour l'a précisément tenu « sans cesse attentif à suivre du regard, puis à repasser en esprit l'ensemble des faits tantôt tristes, tantôt consolants, qui, depuis plusieurs années, se sont déroulés en ce pays ». Iï constate ensuite qu'il s'est formé un complot pour la destruction du christianisme en France, et que ce complot s'exécute sans aucun égard pour le sentiment de la majorité de la nation, pour la justice, pour les droits de l'Eglise et même pour les intérêts politiques bien compris. Il indique d'autre part les consolations et les marques de déférence qu'il a reçues des Français, et annonce qu'il élève aujourd'hui la voix pour inviter non seulement les catholiques, imais tcois les Français honnêtes et sensés, à 'mettre de côté leurs divisions, pour arriver, par le concours de tous, à la pacification religieuse. Mais la première base de la paix et de la stabilité sociale, c'est la religion, et le Pape démontre lumineusement cette thèse par la raison et par l'histoire de la France.

Il s'occupe ensuite des divergences politiques des Français, et de la conduite à tenir vis-à-vis de la République actuelle. Il établit en principe que toutes les formes de gouvernement sont bonnes, pourvu qu'elles tendent au bien commun, et qu'une forme peut mieux convenir qu'une autre « au caractère et aux mœurs de telle on telle nation ; dans cet ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tous les citoyens, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à une autre, précisément parce qu'aucune de ces' formes sociales ne s'oppose par elle-même» aux données de la saine raison, ni aux .maximes de la doctrine chrétienne. »

Puis, descendant sur le terrain des faits, après avoir exposé lumineusement que la société ne peut exister sans gouvernement, il conclut que « lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont consti-

tués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient ».

Il réfute ensuite l'objection, tant de fois répétée par les monarchistes, tirée du caractère antichrétien de ia Répaiblique actuelle, en faisant remarquer la distinction qui existe entre « les pouvoirs constitués et la législation. On eût évité, dit-i'l, de regrettables divergences si l'on avait su tenir soigneusement compte de la distinction considérable qu'il y a entre pouvoirs constitués et législation. La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme que sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable ; tandis qu'à l'opposé, sous le régime dont la forme est la plus imparfaite, peut se rencontrer une excellente législation. Prouver, l'histoire à la main, cette vérité, serait chose facile; mais à quoi bon? Tous en sont convaincus ». Cette distinction si simple, mais si lumineuse, éclairait toute la matière. Les catholiques devaient accepter la constitution républicatine, mais, quant à la législation, ils devaient s'appliquer à ia modifier en envoyant au Parlement des hommes plus modérés et plus sages.

Ensuite le Saint-Père réservait explicitement la question dt la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et celle du concordat, faisant comprendre qu'il était du domaine unique et exclusif du Saint-Siège de s'occuper de ces sujets.

En terminant, le Saint-Père exprimait l'espoir que cette démarche « dissiperait les préjugés de plusieurs hommes de bonne foi, faciliterait la pacification des esprits, et par elle l'union de tous les catholiques, 'peur soutenir la grande cause du Christ qui aime tes Francs ».

Cette encyclique pontificale fut pour quelques-uns comme un coup de foudre, et pour d'autres un rayon de lumière qui illumine tout l'horizon. Dès le 21 février je crus utile de donner par télégramme au Secrétaire d'Etat un rapide aperçu de ces différentes impressions :

« L'acte pontifical, disais-je, bien que survenu en pleine crise ministérielle, attire l'attention de tous. Les journaux catholiques l'accueillent avec satisfaction, les républicains

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modérés en relèvent la sagesse politique, les monarchistes et spécialement Y Autorité la tirent dans leur sens et en fontune arme d'opposition et de lutte, les radicaux en déduisent une incompatibilité absolue entre l'Eglise et la République qui, 'selon eux, ne peut être que radicale ».

Deux jours après, je revenais sur ce sujet en donnant au Saint-Siège de nouvelles informations (rapport du 23 février, n° 110) : « L'encyclique est apparue comme un document d'importance capitale au milieu de la situation, causant dans tous les partis une vive impression. Ce qui a le plus frappé, c'est la fermeté avec laquelle ont été énoncés les principes de l'Eglise -sur l'origine et la. légitimité des pouvoirs constitués et la netteté des conclusions déduites logiquement de ces mêmes principes. L'épiscopat français, autant que je puis le relever par les premières informations, a. accueilli la parole du Pape non seulement avec le respect qui Lui est dû, mais avec reconnaissance. »

Quant à la presse, je faisais en substance la récapitulation que voici. Les journaux catholiques admirent et louent l'encyclique; les républicains modérés, et surtout le Temps et les Débats, eu parlent avec respect et même avec éloge. Quelques journaux radicaux même ont laissé échapper au premier moment une parole d'éloge sur un point ou un autre de l'encyclique. Les journaux monarchistes sont, en général, plutôt réservés et calmes; mais il faut excepter Y Autorité de M. de Cassagnae. Bien qu'il ait feint au commencement de recevoir avec respect la parole du Pape, disant qu'il cm était « ravi, satisfait », et que l'encyclique lui plaisaiit « en tout et pour tout », il a déjà commencé une campagne pour en paralyser les effets salutaires. Hier et ce matin, en deux articles sur ce sujet, il n'a pas fait de difficulté pour affirmer « que le Saint-Père n'eût pas écrit sa lettre encyclique s'il eût été exactement renseigné ». (Cette campagne de M. de Gassagnac, que je signalais alors, au lieu de cesser, devint plus active et plus accentuée avec le temps.

11 commença d'abord par scinder l'encyclique, n'acceptant que ce qui convenait à son point de vue particulier. Pour lui le document pontifical consistait en ces paroles

du Pape : « Les gens de bien doivent s'unir comme un seul homme pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes, ces abus progressifs de la législation. » Il omettait tout le reste et jusqu'aux premières paroles de cette même phrase : « tout dissentiment politique mis à part ».

•De plu.?, selon M. de Cassagnac, l'encyclique laissait les catholique complètement libres par rapport au gouvernement existant : « Seulement le gouvernement de la République ne s'attendait pas à ce que la lettre encyclique nous laissât non seulement notre liberté complète au point de vue de nos préférences politiques, mais nous demandât de combattre résolument et la législation actuelle qui est hostile à Dieu, et les législateurs qui doivent être déclarés responsables de la législation » {Autorité, 6 mars 1892). Le Pape avait établi « la distinction considérable qu'il y a entre pouvoirs constitués (ît législation », mais M. de Cassagnac déclarait que cette distinction était impossible. « Les deux (la constitution et les lois et institutions athées) sont liées de telle façon que la casuistique la mieux affilée ne saurait passer la lame entre elles .de façon à les diviser. Et qu'on le veuille ou non, se rallier à la forme c'est se rallier au fond; accepter le pouvoir légaC, c'est accepter ses lois. Vouloir être républicain sans accepter ces iniquités, c'est impossible. C'est pourquoi nous avons la prétention d'être logiques, nous qui ne voulons pas du fond, c'est-à-dire de ces iois odieuses et scélérates, en repoussant la forme. C'est pourquoi, également, nous refusons notre «adhésion à la forme prétendue légale, et nous rejetons à la boite aux ordures et le fond et la forme, et le mot et la chose, l'un valant aussi peu que l'autre. Les naïfs, les benêts, ou les traîtres, car il n'y a entre eux qu'une différence, ce&le de l'intelligence, tout à l'avantage des traîtres, ne sauraient accepter la forme républicaine, le mot, qu'en acceptant la chose ».

Tel était l'accueil fait à la parole du Pape par M. de Cassagnac.

M •'.heureusement, beaucoup d'autres monarchistes suivirent son pernicieux exemple. Au fond, l'encycflique ren-

contrait les mêmes adversaires qu'avait reuiconitré le toast du cardinal Lavigerie : la fureur radicale et l'exaspération monarchique se coalisèrent de nouveau contre les directions pontificales. Mais cette fois ce n'était plus l'archevêque d'Alger qu'il fallait prendre comme point de mire, mais l'auguste Chef de l'Eglise lui-même. Cette tâche était relativement facile pour les radicaux, mais très ardue et même dangereuse pour les monarchistes, habitués à se présenter devant le public comme des catholiques fervents et dévoués au Saint-Siège.

Le cardinal Lavigerie, qui avait été «rassasié d'opprobres et d'insultes," eut la consolation, avant de descendre dans la tombe, de voir dans l'encyclique la confirmation de son •cé'lèbre ftoast. De là vient que, malgré l'état d'infirmité et d'impuissance auquel il était réduit (Baunard, p. 595), il voulut communiquer l'encyclique à ses diocésains, pour le carême de 1892. Sa lettre pastorale rappelait les diverses phases de cette très importante affaire, la part qu'il y avait prise et les grandes souffrances qu'elCe lui avait coûtées. « Il n'y a point d'injustices, écrivait-i] ni presque de calomnies que je n'aie eu à subir depuis ce moment. Mes très chers frères, vous avez vu quelle a été mon attitude. A l'exemple de saint Cyprien, j'ai cru devoir paraître tout ignorer, j'ai tout pardonné, me, sou venant simplement de mon caractère d'évêque, laissant au Souverain Pontife le soin d'attendre et de choisir île moment où il lui conviendrait de parler. Vous venez de le voir : le moment lui a semblé enfin venu. Les pensées, les paroles que je vous avais dites en son nom, il a daigné les rappeler dans cette encyclique, qui fera désormais, par la fidélité que nous mettrons à la suivre, l'objet de nos espérances, non seulement pour la patrie du temps, mais encore pour l'Eglise qui est celle de l'éternité ! »

L'archevêque d'Alger, en ces dernières paroles, avait indiqué le véritable objectif de l'encyclique, le bien de la France et le bien de l'Eglise, et le moyen de l'atteindre, la

fidélité à suivre les enseignements pontificaux. Malheureusement, cette fidélité Haissa beaucoup à désirer, et durant tout mcn séjour en France, ce fut une lutte continuelle entre le Saint-Siège et la nonciature d'un côte, et les radicaux, les monarchistes et le gouvernement de l'autre. Ce fut un vrai labeur de Sisyphe, et si notre politique ne succomba pas sous les attaques et les obstacles sans cesse renaissants, on le doit à ila grâce de Dieu, à un effort incessant de patience, et à la largeur d'idées avec laquelle le Saint-Siège examina toujours lia situation en France. Rome ne se laissa pas impressionner, bien moins encore arrêter par des incidents secondaires, bien que regrettables, ni par les relations de certains catholiques, qui, incapables d'embrasser l'horizon en entier ou trop préoccupés de quelques questions de détail, employaient tous leurs soins à démontrer la prétendue stérilité de notre politique.

Quelques-uns se laissèrent aller à un découragement prématuré, parce qu'ils avaient cru ou espéré que l'intervention généreuse et bienveillante du Saint-Siège en faveur de la forme républicaine allait désarmer immédiatement les anciens adversaires et amener le gouvernement, mut au moins par un sentiment de gratitude, à assurer sérieusement la pacification religieuse.

Ceux-là ne songeaient pas assez que l'encyclique rencontrait des préjugés invétérés, accumulés par les siècles, contre le cilergé et soigneusement maintenus par la presse radicale; ils oubliaient qu'une grande partie des républicains étaient nés et avaient vécu dans les idées de combat et de lutte contre l'épiscopat et le clergé, qu'ils considéraient comme solidaires des partis monarchiques; ils oubliaient que les populations françaises sont en grande partie indifférentes en matière religieuse; ils ne réfléchissaient pas enfin que le gouvernement regardait avec défiance et suspicion la politique du Saint-Siège, soit parce qu'il n'en voyait pas clairement les conséquences pratiques, soit même parce qu'il craignait qu'elle n'eût en vue en même temps que le changement de la législation le changement des législateurs, comme l'insinuaient les monarchistes et aussi les catholi-

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ques, soit enfin parce que la moindre faveur qu'il témoignait pour la politique du Saint-Siège l'exposait aux coups des radicaux toujours prêts à lui reprocher une prétendue coalition avec le cléricalisme ou une prétendue servitude vis-à-vis du Saint-Siège.

Telle est l'arme puissante que manièrent les radicaux, tant à la Chambre qu'au Sénat, pour pousser le gouvernement à des actes inconsidérés, ou à des déclarations peu mesurées. Ceci explique comment des hommes calmes et sensés, tels que MM. Loubet, Dupuy, 'Casimir Périer, et même Ribot, qui, en particulier, rendaient hommage à la politique du Saint-Siège, et se proposaient sincèrement, je le crois, de la favoriser tout au .moins pour le bien de la France, se montrèrent timorés devant les Chambres, et firent plus d'une fois des actes et des déclarations favorables aux radicaux.

Ceci n'empêcha pas toutefois que la politique du Saint- Siège n'obtint les plus grands résultats, comme on le verra mieux par la suite. Qu'il nous suffise de dire, pour le moment, qu'elle arracha de vive force les catholiques des sentiers étroits sur lesquels ils se confinaient depuis de longues années, pour les placer sur une voie large et plus féconde; qu'elle donna un coup mortel à la concentration réipublicaine, en séparant les républicains modérés des sectaires; qu'elle diminua dans les esprits les rancunes et los préjugés, en modifiant l'opinion publique et, en faisant de l'anticléricalisme, autrefois si puissant, une arme vieillote et de moins en moins efficace.

Mais combien plus remarquables eussent été les fruits de la politique du Saint-Siège, si les catholiques et les monarchistes, au lieu de l'attaquer avec tant d'âpreté, comme le firent un trop grand nombre d'entre eux, l'avaient aussitôt suivie et favorisée loyalement comme ils auraient dû le faire ! Comment peuvent-ils parler de l'insuccès de la politique pontificale, alors que leur principal souci a toujours été d'en paralyser les effets? Il me semble que le silence de leur part serait plus convenable.

Je ne veux 'pas justifier le gouvernement qui fut faible, et souvent mal disposé et injuste; mais je suis persuadé que si la droite parlementaire tout entière s'était placée franchement et sincèrement sur le terrain constitutionnel et, renonçant à tout dissentiment politique, avait présenté un noyau de députés compact, bien discipliné et bien dirigé, les ministères républicains modérés auraient accepté son appui et se seraient détachés peu à peu du parti radical et socialiste. Dès lors, la persécution religieuse eût été impossible, car le gouvernement, obligé de compter avec la droite, aurait dû subir ses conditions. Mais celle-ci, au contraire, resta à moitié monarchiste, flottante, sans chef, sans unité et sans programme bien défini, incapable par suite de donner un appui sérieux au gouvernement, et celui-ci ne put davantage le lui demander, et encore moins lui en savoir gré.

Ce que je dis ici n'est pas une simple supposition. Plus d'une fois, l'un ou l'autre président du Conseil m'avoua que si la droite avait adhéré loyalement à la République, selon les instructions du Saint-Siège, et avait eu un chef avec qui traiter, le gouvernement n'aurait eu aucune difficulté à s'entendre avec elle.

Que Ton ne dise pas qu'autrefois déjà le gouvernement s'était abouché avec la droite, mais n'avait pas tenu ses promesses; car la situation n'était plus la même, pour deux motifs : le premier, c'est qu'autrefois la droite étant monarchiste, aucun gouvernement républicain ne pouvait conclure avec elle un véritable pacte sans se compromettre sérieusement vis-à-vis de son propre parti ; le second, c'est que la concentration républicaine étant faite, le gouvernement n'avait pas un véritable besoin de la droite ; tandis que maintenant, étant donnée la scission du parti républicain en deux fractions presque égales, un gouvernement modéré aurait été obligé de s'appuyer sur la droite. En réalité, c'est elle qui sauva plusieurs fois le cabinet Méline.

Mais revenons à l'encyclique pontificale.

Nous raconterons rapidement les efforts du Saint-Siège

et de la nonciature pour en obtenir de bons résultats, ainsi que les adhésions et les oppositions qu'elle rencontra dans le monde politique et religieux de France. Ce fut une époque importante dans l'histoire religieuse de ce pays; qu'on me permette donc d'en donner un rapide aperçu.

Quelques jours après la publication de l'acte pontifical, le cardinal Rampoilla, par dépêche du 11 mars 1892, n° 5976, me faisait connaître quelles étaient les vues -et les espérances du Saint-Père concernant les fruits à retirer de l'encyclique. Ces instructions faisaient comprendre que la situation de la France était bien connue à Rome, contrairement à ce qu'affirmaient les monarchistes, disant que le Saint-Père était inexactement et incomplètement informé. Elles étaient inspirées par le bon sens pratique et conformes aux règles de prudence et de sagesse si nécessaires pour atteindre le but noble et élevé que s'était proposé le Saint-Siège. C'est, pour cela sans doute qu'elles furent si peu exactement suivies 'par 'certains, bien qu'inculquées à maintes reprises par le Saint-Siège et par la nonciature, tandis qu'elles furent ouvertement violées par d'autres.

C'est pour nous un devoir de loyauté de rendre à chacun ce qui lui appartient.

Plusieurs prélats firent, comme nous l'avons dit plus haut l'accueil le plus chaleureux à l'encyclique pontificale, insistant sur la nécessité d'accepter franchement et loyalement la République. D'autres, passant rapidement sur ce point, insistèrent davantage sur la nécessité de combattre la législation sectaire. Tous acceptèrent et commentèrent respectueusement l'acte pontificat ; mais un œil expert pouvait reconnaître nettement le degré d'enthousiasme que chacun y apportait.

Le bon évêque d'Amiens, quoique malade, me faisait écrire par son vicaire général en ces termes :

« Sa Grandeur l'a lue (l'encyclique) avec une grande admiration et veut adresser à cette occasion une lettre au Saint-Père pour lui exprimer sa joie et sa reconnaissance. «

Le savant évêque d'Autun m'écrivait, à la date du 20 mars :

« Le nouvel enseignement du Souverain Pontife, si net, si calme, si élevé au-dessus de toutes les querelles et confusions, sera, je n'en doute pas, accueilli par la France catholique avec un souverain respect et une profonde reconnaissance. »

L'archevêque de Lyoo, le cardinal Foulon, m'écrivait qu'il avait cru de son devoir d'exprimer sa profonde gratitude au Saint-Père clans une lettre transmise en même temps.

L'évêque de Châlons, Mgr Sourieu, 'après avoir parlé d'une autre affaire, ajoutait : « Je ne terminerai pas cette lettre sans exprimer à Votre Excellence l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration que m'inspire la dernière lettre encyclique adressée par le Saint-Père aux évêques de France. »

Le cardinal Foulon fit ressortir combien les actes pontificaux étaient honorables pour la France et pour son clergé : « Dérogeant à l'usage constant, dit-il, le Pape a voulu rédiger en français ce grave document et nous envoyer de Rome sa 'parole écrite en notre langage... C'est la première fois, nous le croyons, que le Pape fait cette exception, du moins pour une Eglise d'Occident... Un autre honneur dont nous sommes particulièrement touché, c'est l'approbation que Sa Sainteté daigne donner à la récente déclaration des cardinaux, déclaration à laquelle l'épiscopat français s'est •associé 'tout entier. »

Mgr Turinaz adressait le 3 juin à M. Oarnot, président de la" République, alors en voyage à Nancy, des paroi :s respectueuses pour .l'autorité présidentielle et ajoutait : « Quelles que soient les institutions et les formes politiques, l'évêque de Nancy et son clergé accomplissent à l'égard du gouvernement le devoir de la soumission tel que l'enseigne, avec la doctrine catholique, la raison elle-même. Ils na veulent toucher en rien aux droits de l'autorité civile, mais iils veulent réaliser dans toute son étendue leur mission religieuse : apôtres et pasteurs de tous, ils appartiennent au parti de la France et de Dieu. » Cet excellent prélat, comme on Le lit entre les lignes et comme il me l'expliqua de vive voix lui-même, n'arrivait pas à l'acceptation de la forme républicaine; il estimait suffisant, de la part de l'évêque,

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du clergé et des catholiques, la soumission aux pouvoirs constitués, car .ceux-ci n'avaient pas le droit d'en demander davantage.

Mais à Bar-l-9-Duc Mgr Pagis, évêque de Verdun, tenait au même Président de la République un langage beaucoup plus explicite : « Nous acceptons franchement, loyalement, sans arrière-pensée, disait-il, la forme gouvernementale dont vous avez la garde et que le pays s'est librement donnée ». Mais, conformément aux directions pontificales, il déplorait en même temps les malentendus, les défiances, les conflits qui ont 'provoqué des rigueurs 'regrettables; il exprimait le vœu que l'union de tous les citoyens se fît dans la paix et il offrait au gouvernement le concours des forces catholiques en retour des libertés nécessaires.

L'évêque de Perpignan exhortait les catholiques à s'unir à l'ombre de la croix. « A l'ombre de la croix, il faut s'incliner, selon la parole du divin Maître, devant l'autorité établie, quels que soient son nom et sa forme, et sacrifier généreusement, dans la pratique, toutes ses préférences politiques; mais il n'est pas moins nécessaire de travailler sans relâche à obtenir une législation qui ne soit pas en opposition avec la loi divine et le salut des âmes. »

L'évêque d'Autun s'employa de toutes manières à répandre, expliquer et justifier les directions politiques du Saint-Siège. Le 10 juin, dans une lettre à son clergé, il mit en évidence l'idée-mère de l'encyclique, le salut de la religion, méconnue et outragée par les sectaires. « Voilà bien et uniquement pourquoi le Pape adjure tous les Français attachés à la religion de leurs ancêtres, soucieux de la prospérité nationale, de faire généreusement abnégation de leurs préférences politiques, afin de pouvoir résister avec ensemble et, succès à la violence de ceux qui voudraient déchristianiser la France. »

Après un voyage fait à Rome, l'excellent prélat s'exprima ainsi dans une assemblée de prêtres et de laïcs venus pour le féliciter : « Jusqu'à une époque très récente, la tactique habilement hypocrite des ennemis et oppresseurs de la religion, parmi nous, a consisté d'abord à se donner comme

seuls capables de faire subsister les institutions politiques préférées par une nation éprise de démocratie; puis à représenter le clergé et les catholiques comme les adversaires nés, les incorrigibles et irréconciliables -.ennemis de ces institutions et de ces aspirations. Il fallait qu'une main vigoureuse enlevât à ces menteurs le masque dont ils se couvraient. Il était temps qu'une parole autorisée, souveraine, indépendante, mît fin à une équivoque déjà trop exploitée contre les droits les plus sacrés et les intérêts les plus évidents des catholiques français. C'est ce que Léon XIII vient de faire avec na>ne simplicité, une énergie, une loyauté dont il nous demande de nous inspirer nous-mêmes, dans nos relations avec le gouvernement de notre pays et dans l'accomplissement de nos devoirs civiques. »

Il est juste aussi que je mentionne une lettre collective adressée le 30 juin 1892 au Saint-Père par 17 archevêques et évêques réunis à Rouen, sur l'invitation de Mgr Thomas, pour l'inauguration du monument de Jeanne-d'Arc. Les prélats attestaient au Pape leur « soumission aux enseignements et aux directions pratiques de ses deux lettres récentes si pleines d'amour pour la France ».

Il serait trop long de rapporter tout ce qui à cette époque fut écrit ou dit par les évêques français pour expliquer et commenter 'l'encyclique. Mais je ne puis passer sous silence la lettre pastorale des cinq évêques de la province d'Avignon, qui souleva les colères furieuses des radicaux.

Elle fut déférée comme d'abus au Conseil d'Etat par la coupable faiblesse habituelle du gouvernement, et les cinq prélats eurent leur traitement suspendu.

En des temps pvus tranquilles, cette lettre aurait peut-être passé à peu près inaperçue; mais en cette période d'excitation des passions, et à si peu de distance de la circulaire de I'évêque de Mende qui avait procuré un triomphe d'anticléricalisme à M. Ricard, la lettre des cinq évêques ne pouvait avoir d'autre effet que de jeter de l'huile sur le feu. L'évêque de Mende dans sa lettre à ses curés avait dit : « Vous devez demander à chacun des candidats (pour les élections muni-

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oipales) l'engagement de soutenir en tout, dans le conseil, les intérêts de la religion; si le candidat ne .s'y 'engage pas nettement, vous êtes tenus en conscience à lui refuser votre vote. »

Les évoques de la province d'Avignon donnèrent identiquement la même note quelques jours avant les élections municipales, au moment où les passions enlèvent à beaucoup le calme et la sérénité du jugement.

Après avoir établi que les catholiques, tout en respectant loyalement la Constitution, ont le droit et le devoir de réprouver les actes hostiles à la religion, et par conséquent, de parler, d'écrire, d'agir contre de pareils actes, ils ajoutaient : « Mais les paroles et les écrits servent de peu, si l'on n'arrive à obtenir le pouvoir lui-même et à en user, pour enlever aux lois le caractère d'hostilité religieuse que la passion sectaire leur a fait prendre. Or, la possession du pouvoir s'acquiert aujourd'hui par les élections. Amener, par conséquent, dans tous les corps élus, des hommes qui partagent et soutiennent les croyances cathodiques, ou qui du moins sachent les respecter et les ménager, voilà le devoir rigoureux et universel, si important et si sacré, que c'est à lui seul et à l'obligation d'en rendre possible l'accomplissement, que les partis politiques sont pressés et conjurés de subordonner actuellement leur action et leurs efforts ».

Venant ensuite à l'application pratique, pour mieux guider les catholiques dans le choix des candidats, ils disaient : « Partout où il y a des comités créés pour la défense des intérêts religieux et politiques du pays, c'est à ces comités qu'il faut demander conseil et direction. Là où les comités n'existent point, nous ' invitons les catholiques à en créer, dans un esprit de sage et large tolérance, sollicitant et acceptant avec loyauté le concours de tous ceux qui veulent travailler au maintien de la foi chrétienne et de toutes les libertés religieuses, à la défense de la religion et de la patrie. »

Concernant les directions politiques du Saint-Siège, les évêques de la province d'Avignon s'exprimaient ainsi : " Nous ne craindrons pas de dire aux catholiques qu'ils ne

sont pas mis en demeure, par le chef de l'Eglise, de rompre, dans le secret de leurs pensées et de leur cœur, avec rattachement intime par lequel beaucoup d'entre eux tiennent aux souvenirs du passé. Il ne s'agit que du domaine et des devoirs de la vie publique et des actes qui s'y rapportent. » Cette interprétation de l'encyclique pontificale fut regardée par quelques-uns comme peu exacte; car le Saint- Père avait dit que « dans l'ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l'autre »; mais in concreto « lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas ssule.-T.ent permis, mais réclamé, voire imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient ».

Il est certain qu'il y a une nuance entre le véritable sens de l'encyclique et celui de la lettre pastorale des prélats, lesquels, comime le dit Mgr Vigne à un rédacteur du Gaulois, s'étaient décidés principalement à parler « pour aller au devant du découragement qui menaçait, après l'interprétation fallacieuse de l'encyclique, de se généraliser parmi les catholiques les plus fervents •■>. En d'autres termes, ils s'étaient préoccupés avant tout de tranquilliser les monarchistes, s'inspirant un peu trop des tendances politiques du prélat distingué qui fut le principal inspirateur de l'acte, Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier et suffragant de la province d'Avignon.

En réalité, cette lettre pastorale, bien que calme et digne, ne paraissait correspondre exactement ni aux vues du Saint- Siège, que nous avons indiquées plus haut, ni à la situation délicate du moment. La circulaire de l'évêque de Mende concernant les élections avait provoqué la concentration de toutes les fractions de la gauche, une espèce d'apothéose du provocant discours du ministre des Cultes, la décision gouvernementale de déférer ce document au Conseil d'Etat, la suppression du traitement de l'évêque, et, ce qui était autrement important, la défaite éclatante du parti conservateur dans les élections municipales du diocèse de Mende, défaite

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à. laquelle cette intervention de l'évêque en matière électorale ne fut certainement pas étrangère.

Dans de pareilles conditions, et devant 'les graves dangers auxquels l'Eglise pouvait être exposée en ces moments d'excitation, en présence aussi des efforts généreux et constants faits par le Saint-Siège pour calmer les esprits et promouvoir la paix religieuse, beaucoup de catholiques et même beaucoup d'évêques pensèrent que les prélats de la province •d'Avignon auraient agi plus prudemment en s'abstenant de cet acte ou en le remettant à une époque plus opportune. La nécessité de rappeler aux fidèles leurs devoirs éllectoraux ne 'semblait pas un motif -suffisant de rompre le silence; car la parole des évêques sur cette matière, consignée dans un document à lire du haut de la chaire, peu de jours avant les élections et dans des moments d'effervescence, ne pouvait produire de résultats favorables.

Ces prélats n'avaient pu davantage estimer nécessaire et urgent de revenir sur les lois hostiles à l'Eglise, puisque la récente déclaration des cinq cardinaux, à laquelle eux-mêmes avaient adhéré, avait rappelé un à un tous les griefs dont avait à se plaindre l'Eglise catholique en France.

Beaucoup de catholiques ne saisissant pas bien le motif pour lequel ces excellents prélats avaient voulu faire un acte particulier pour leur province, ont cru qu'ils avaient eu l'intention de faire de l'encyclique une explication atténuée à d'usage des monarchistes.

De fait les monarchistes en furent très satisfaits et, par leurs interprétations intempérées ils finirent par donner à cet acte une signification plus politique que religieuse, qui certainement n'était nullement dans l'intention de ses auteurs. M. de Cassagnac en particulier ne laissa pas échapper cette bonne Occasion d'exaspérer les choses et s'efforça de représenter cette lettre pastorale comme aine aggravation de la circulaire de l'évêque de Mende et une déclaration de guerre contre le gouvernement. Son intention visible était de pousser celui-ci à sévir durement contre ces prélats. Et sur ce point M. de Cassagnac se trouvait, comme à l'ordinaire,

d'accord avec la Lanterne, qui ne demandait rien moins que leur bannissement.

M. Ricard, le ministre des Cultes, vit sans déplaisir se présenter une nouvelle circonstance qui lui permettrait de faire montre de son anticléricalisme; les lauriers qu'il avait cueillis dans le débatt à la Chambre sur la circulaire de Mgr Baptifolier étaient encore frais. Il m'informa donc que la lettre pastorale des cinq évêques de la province d'Avignon serait déférée, le 5 mai, au Conseil d'Etat, et qu'à la suite de la déclaration d'abus, Leur traitement serait suspendu. J'eus avec lui une conversation qui dura environ deux heures; mais il resta insensible aux considérations et aux réflexions que je lui soumis, estimant que ses arguments étaient inébranlables. Il fut toujours courtois dans les formes; mais con sourire quelque peu sardonique laissait apercevoir que son parti était, bien pris, et qu'au fond, il était satisfait de pouvoir donner une leçon aux évêques.

Dans cette longue conversation, il prétendit prouver :

1° Qu'un acte collectif des évêques était défendu par les fameux articles organiques; 2° que la lettre pastorale de ces prélats contenait une âpre censure de quelques lois de l'Etat, ce qui était défendu par les dispositions du Code criminel, 3° que cette lettre constituait en outre un acte politique, accompli par les évêques en tant qu'évêques, à lire du haut de la chaire dans toutes les églises, et dirigé évidemment contre le .gouvernement . Pour prouver ce troisième point, le ministre cita le passage de la lettre pastorale dans lequel les évêques exhortaient les catholiques à conquérir le pouvoir en chassant ceux qui l'occupaient actuellement, et celui dans lequel on conseillait aux fidèles de s'adresser, pour toutes les questions électorales et politiques, aux comités catholiques locaux.

Je réfutai ces assertions en faisant remarquer, comme je l'avais fait en d'autres circonstances :

1° Que les articles organiques n'ont jamais été reconnus par l'Egalise, qui protesta toujours contre eux ; 2° que les évêques ont le droit et même le devoir d'élever la voix contre les lois de l'Etat quand elles sont en opposition avec les

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droits de la religion et de "la conscience ; que l'Eglise a toujours usé de ce droit, et qu'en France particulièrement ce n'est pas la première fois que l'épiscopat réclame justement contre certaines lois de l'Etat ; 3° que cette lettre ne peut être regardée comme un acte politique, niais comme un simple enseignement doctrinal, car les cinq évêques s'étaient bornés à recommander aux fidèles de voler pour des honrmes probes et disposés à favoriser les intérêts de la (religion, sans faire aucune distinction de partis, et que des républicains qui Be trouvaient dans cette catégorie pouvaient bénéficier comme les autres de la parole des évêques; 4° que faire de cela un chef d'accusation contre les évêques, c'était adopter une politique injuste et arbitraire ; et si on y ajoutait la suspension de traitement, ce serait une double injustice et une violation directe du concordat.

Le .ministre persista dans ses idées.

Je fis alors valoir les intérêts généraux de la France si intimement liés à la pacification religieuse, les périls même pour la République d'une lutte religieuse, les dommages qu'en ressentirait le pays. Je perdis mon temps et ma peine. M. Ricard ne contesta pas la gravité des conséquences, mais prétendit toujours que les choses iraient autrement si les évêques agissaient avec plus de prudence et ne s'occupaient pas de politique. Il ajouta que non seulement tous les républicains, .même les modérés, mais encore un certain nombre de catholiques blâmaient cette manière d'agir de certains évêques.

M. Loubet, président du Conseil, avait la réputation d'être un homme modéré. Dans la récente déclaration ministérielle se trouvait une phrase qui semblait indiquer son caractère : il avait en effet promis de gouverner le pays avec un « large esprit de sagesse et de tolérance et de donner chaque jour .davantage le sentiment que la République est pour tous une garantie de sécurité et de liberté ».

Je résdlus de lui faire une visite pour l'amener à empêcher cette injuste mesure qui allait de nouveau troubler la pacification religieuse. M. Loubet m'accueillit avec grande courtoisie, et, étant donné la loyauté et la sincérité de son

•langage, la conversation prit dès le commencement une tournure d'intimité et de confiance réciproque. Je lui exposai ma conversation avec M. Ricard et lui demandai si lui, homme sage et modéré, n'entendait pas renoncer à ces mesquines vexations qui étaient plus nuisibles à l'Etat qu'à l'Eglise ; je lui fis remarquer aussi combien elles étaient injustifiées dans le cas actuel, et combien elles répondaient mal à .la noble et généreuse politique du Saint-Siège ; comment enfin, dans une œuvre de pacification, il était néceseaire que le gouvernement suivit une ligne de conduite élevée et ne descendît point à des tracasseries qui ne pouvaient avoir aucune utilité, si ce n'est d'être agréables aux partis extrêmes.

M. Loubet se montra affligé de l'état des choses et déplora d'être aussi ccniraini. de prendre des mesures contre les prélats, et spécialement contre Mgr Vigne, archevêque d'Avignon, qui avait été autrefois son maître et qu'il estimait et vénérait. Il ajouta que la lettre de ces prélats aurait passé sans difficulté en d'autres temps; mais qu'en ces moments d'effervescence, avec une Chambre comme celle-ci, avec deux partis de droite et de gauche qui profitaient de tous les incidents et dont les passions étaient constamment surexcitées, le gouvernement ne pouvait laisser passer ce document sans être brisé comme verre par la Chambre. La séance récente relative à l'évêque de Mende en était la preuve évidente. « Pour moi personnellement, reprit-il, je ne désire pas le pouvoir et le quitterais sans aucun déplaisir; mais n'importe qui, en y arrivant, ne se trouvera-t-il pas dans des conditions identiques? »

Je lui fis observer que, si le gouvernement, au lieu de procéder toujours timidement et en hésitant, tenait une bonne fois devant le Parlement un langage énergique et décidé, et proclamait des principes de vraie liberté et de respect pour la religion, il obtiendrait la faveur des Chambres et du pays. « Dans la période agitée où nous nous trouvons et dans un débat provoqué par les actes des évoques, tous les efforts du gouvernement seraient stériles et impuissants », répondit M. Loubet. Tl ajouta cependant que

lorsqu'on serait parvenu à rétablir un peu de calme autour de la question religieuse, on pourrait tenter l'épreuve que j'indiquais. Pour me faire comprendre ses sentiments personnels, il me déclara qu'il désirait sincèrement la paix religieuse, et qu'il souhaitait ardemment que la religion catholique fût respectée.

Il m'avoua aussi que les radicaux faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour accentuer le conflit, dans l'intention spécialement d'arriver au pouvoir et de préparer eux-mêmes les futures élections; tandis que, d'un autre côté, les monarchistes et surtout Cassagnac, pour d'autres fins, alimentaient le feu. Il déplora l'incident de l'archevêque d'Aix et des autres qui avaient troublé l'œuvre de pacification si bien commencée, disait-il, et qui continuée, aurait produit d'excellents résultats pour l'Eglise et pour l'Etat. Mais à cause de ces incidents, l'idée de la séparation entre l'Eglise et l'Etat avait fait un grand pas. Plutôt que d'y contribuer, il aurait donné sa démission; mais il était indispensable, si on ne voulait pas voir les événements se précipiter, que le clergé fût avisé et prudent. A la fin, s'apercevant que ses prévisions étaient sombres, il concllut en disant que malgré tout il espérait dans le bon sens des Français : quand ils se sent trop avancés sur un chemin périlleux, ils savent revenir en arrière avec une égale rapidité.

Je voulus ramener la conversation sur la lettre pastorale des évoques, et lui montrai de nouveau combien la mesure projetée serait injuste et impolitique, mais il me répondit que le gouvernement ne pouvait revenir sur la détermination prise; il me fit seulement comprendre que, si les circonstances le permettaient, il examinerait de nouveau la question de la suspension de traitement pour voir s'il n'était pas possible d'éviter cette mesure.

Je quittai le salon de M. Loubet persuadé que le président, bien qu'honnête et modéré par nature, n'oserait pas s'opposer à la suspension des traitements, sous la pression des radicaux, en sorte que la paix religieuse allait être troublée par ce nouvel incident.

D'un autre 'côté, je fus convaincu de plus en plus de la

nécessité qui s'imposait au cierge de tenir compte des difficultés de la situation, de conserver toujours une attitude calme et digne, de s'abstenir, à moins d'y être obligé par quelque grave devoir, de tous actes publics sur les matières délicates, qui avaient pour effet d'exciter les passions au bénéfice exclusif des radicaux et au détriment des intérêts de l'Eglise.

C'est pourquoi le Saint-Siège et la nonciature ne cessaient point de conseiller aux évêques et au clergé d'éviter de nouveaux incidents et de ne point fournir de prétextes ou d'oicasions de conflits, susceptibles de provoquer des débats aux Chambres. Mais tous les prélats ne comprirent point cette bonne stratégie. Presque aussitôt après mon entretien avec M. Loubet, les journaux conservateurs publiaient une lettre pastorale de l'archevêque d'Aix dans laquelle il prescrivait aux curés de lire dans toutes les églises et chapelles la partie du catéchisme diocésain qui concernait les devoirs électoraux. Le même jour paraissait un appel adressé par Mer Turinaz. évêque de Nancy, aux catholiques de France. On pouvait y lire que le clergé et les fidèles tenaient bien peu à lia conservation du concordat, opinion qui malheureusement gagnait du terrain parmi les catholiques, sous l'impulsion de quelques monarchistes et aussi d'un membre d'une congrégation religieuse trop fougueux et trop militant.

Ces deux actes, joints à d'autres du même genre, servirent à attiser le feu; et !le gouvernement, par la peur habituelle d'une interpellation, exécuta les deux mesures projetées contre les prélats. Le cerbère radical fut satisfait mais non rassasié.

Ces douloureux incidents et d'autres encore apportaient de grands obstacles à la politique du Saint-Siège, mais n'empêchaient pas qu'elle ne suivît son cours à l'intérieur de la nation. Beaucoup de catholiques et même un certain nombre de républicains commençaient à en reconnaître la sagesse, mais surtout l'épiscopat. en grande majorité, y adhérait peu à peu avec pleine conviction.

Toutefois, l'on exprima à cette époque quelques doutes

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sur l'obéissance de certains prélais aux instructions de Rome; de nombreuses requêtes furent même adressées au Saint-Père sur l'attitude de plusieurs évêques, en sorte que le cardinal Secrétaire d'Etat me demanda, au nom de Sa Sainteté, de lui faire connaître la conduite de l'épisoopat en face des directions politiques du Saint-Siège, et de lui indiquer les évêques qui lui étaient ouvertement favorables, ceux qui l'accueillaient avec froideur et ceux qui lui étaient opposés.

Je répondis sur ce sujet délicat dans mon rapport du 23 juin 1892, qu'il me plaît de faire connaître afin que l'on sache l'opinion que j'avais de l'épiscopat. J'annonçais d'abord que, pour avoir des informations dé taillées et précises sur la question, je m'étais adressé à un distingué et sage personnage (Mgr Boairret, évêque de Rodez), qui connaissait à fond l'épiscopat français et dont la parfaite impartialité pouvait m'assurer un jugement exact. Il me répondit par les paroles suivantes :

« Les derniers écrits du Saint-Siège et la direction donnée par le Saint-Père ont trouvé dans l'épiscopat et le clergé français une complète adhésion. Il peut bien y avoir quelques regrets parmi certains prêtres et certains évêques un peu plus attachés par leur éducation, ou leur tradition de famille, aux anciens régimes; ;mais, outre que ces personnes sont peu nombreuses, soyez persuadé que l'esprit de soumission et d'obéissance, qui est complet chez nous, mettra facilement au second rang ces regrets de ces vieux attachements. Il y aurait plutôt à craindre quelque mécontentement intérieur parmi les membres du clergé et des congrégations religieuses, plus ardents par caractère, en face de la condescendance du Pape' vis-à-vis d'un gouvernement qui ne se montre guère reconnaissant de ces avances. La vivacité du tempérament, un zèle moins mesuré, un caractère militant, la conviction qu'une résistance aurait amené de meilleurs effets, et surtout l'irresponsabilité des résolutions à prendre et de la bataille à conduire, peuvent bien parfois produire chez Certaines natures ' quelques divergences d'opinion et quelques appréciations plus ou moins raisonnées sur la poli-

tique suivie par le Saint-Siège; mais là encore il n'y a aucun danger. L'obéissance sera complète et l'adhésion du cœur et de l'esprit aussi ».

Quant à la politique de longanimité du Saint-Siège, cet éminent personnage ajoutait qu'elle était la seule bonne en ce moment : « Mon opinion la plus formelle est que, malgré tout», il faut patienter, se défendre pied à pied avec une fermeté douce, et éviter, coûte que coûte, une rupture ».

Après avoir communiqué au cardinal Secrétaire d'Etat les appréciations et les renseignements de ce personnage, j'ajoutais de mon côté que -les évêques français, en adhérant à la déclaration des cinq cardinaux dans laquelle était exprimée « l'adhésion franche et loyale aux institutions du pays », avaient donné une preuve manifeste de leur soumission aux directions pontificales. En outre, appartenant en grande majorité et presque en totalité à la bourgeoisie ou a la démocratie du pays, ils ne pouvaient avoir en principe aucune préférence spéciale pour la forme monarchique et par suite aucune répugnance pour la forme républicaine. Si quelques-uns ont eu, ou ont encore, des préférences pour la monarchie, il faut l'attribuer au fait que le clergé a vécu pendant des siècles sous ce régime, et que la République n'a point donné jusqu'à présent des preuves suffisantes de sagesse et de respect envers la religion.

Faut-il dire cependant que tous les évêques soient également partisans de la politique du Saint-Siège et également persuadés qu'elle est benne et utile pour les intérêts de la religion en France ?

A cette question je répondais que non.

Il y a des évêques qui vivent dans des régions (comme la Bretagne et la Vendée) où les tendances monarchistes sont répandues et tenaces, et les- évêques placés dans ces milieux ne sont personnellement point attirés vers la République, et ne pourraient point même le paraître devant le public. Il y en a d'autres, bien que peu nomibreux (et ici j'en citais deux ou trois), qui, par éducation et par tradition de famille, sont liés aux anciens régimes.

Je puis dire aussi avec quelque fondement que, par

CH. VI. — L'ENCYCLIQUE pontificale 233

rapport à la plus ou moins grande propension à suivre les directions du Saint-Siège, les évêques peuvent se partager en deux groupes principaux : ceux des diocèses du Nord et ceux des diocèses du Midi. Les évêques du Nord, se trouvant au milieu de populations moins attachées aux anciens régimes, se sont 'prononcés avec plus grande franchise pour l'acceptation de la forme républicaine; ceux du Midi, au contraire, où les passions politiques sont plus ardentes et les partis plus nettement tranchés, ont usé de plus de précautions et de réserve. Les uns aussi bien que les autres, mais spécialement les seconds, ont soin, dans cette période de transition, de •ne point trop s'aliéner les monarchistes, qui fournissent une bonne partie des ressources nécessaires aux œuvres pies et qui forment, en grande pariie, la classe élevée de leurs diocèses respectifs.

A mesure que le mouvement s'étendra et que le temps ramènera le calme et la réflexion, ou tout au moins la résignation chez les monarchistes, aujourd'hui réfractaires, les évêques deviendront plus explicites. Etant donné les clameurs de la presse et des salons monarchistes, il serait difficile d'obtenir des évêques une action plus énergique ou plus ouverte en faveur de la politique du Saint-Siège.

TeWe fut la teneur de mon rapport.

J'aurais pu fournir des indications plus précises sur l'un ou l'autre prélat : j'aurais pu signaler surtout l'attitude de certains prêtres, et spécialement d'un membre d'une congrégation religieuse qui non seulement n'adhérait pas, mais faisait obstacle secrètement et parfois ouvertement aux directions pontificales; mais je crus chose trop délicate et inutile pour le Saint-Siège d'entrer dans les détails personnels. J'ai toujours eu pour système de n'accueillir qu'après un contrôle sévère et précis les renseignements qui m'étaient fournis sur la conduite d'une personne ou d'une autre, sachant bien que dans ces temps d'excitations des passions, les relations sont rarement impartiales.

(3 Mai 1892

Résumé de la lettre pontificale du 3 mai 1892. — Accueil fait par les radicaux et les monarchistes. — L'Union de la France chrétienne. — Lettre du cardinal Rampolla à iMgr Richard, président de l'Union. — Dissolution de l'Union. — L'opposition des monarchistes ; la déclaration de la droite monarchique. — Les objections de M. Emile OUivier. — Lettre de Léon XIII à l'évêqûe de Grenoble. — Impression qu'elle produit sur les monarchistes, les juifs, les radicaux, les républicains modérés. — Entretien avec M. de Rothschild, M Buisson, M. Carnot, président de la République.

Mais si l'épiscopat adhéra en général, avec plus ou moins de spontanéité, aux directions pontificales, il n'en fut pas de même des catholiques laïcs, inféodés aux anciens partis monarchiques.

L'encyclique du 26 février était claire et lumineuse ; mais l'esprit de parti et les illusions de ceux qui cherchaient à concilier la parole du Pape avec leurs préférences politiques, avaient accumulé autour de ce document des obscurités, des doutes et des distinctions sans fin. D'autres, plus audacieux et imbus d'esprit gallican, comme nous l'avons indiqué plus haut, s'étaient appliqués à contester au Saint- Père le droit de s'ingérer dans ces questions, qu'ils déclaraient être purement politiques et de leur compétence exclusive.

Devant ces confusions et ces attaques, le Saint-Père résolut d'élever de nouveau la voix. Une adresse de l'épiscopat avait apporté à Sa Sainteté l'adhésion de l'Eglise de France aux doctrines de l'encyclique. Léon XIII en prit

occasion pour compléter ses enseignements, en adressant, le 3 mai 1892, aux six cardinaux français, la lettre : « Notre consolation a été grande ». Ce nouveau document, comme l'encyclique, était, contrairement aux usages de Rome, écrit en français; le Saint-Père voulait que sa voix fût entendue de tous et ne fût altérée par aucune traduction.

L'auguste Pontife affirme que son encyclique « a fait déjà beaucoup de bien et en fera, il l'espère, davantage encore ». mais il n'ignore pas les attaques dont elle a été l'objet : « les attaques, nous les avions prévues. Partout où l'agitation des partis politiques remue profondément les esprits, comme il arrive maintenant en France, il est difficile que tous rendent de suite à la vérité cette pleine justice qui est pourtant son droit. Mais fallait-il pour cela nous taire ? Quoi! La France souffre et nous n'aurions pas ressenti jusqu'au fond de l'âme les douleurs de cette fille aînée de l'Eglise ! » Il avait vu que les divisions politiques paralysaient les efforts des nommes de bien, et c'est pour cela qu'il avait dit : « Plus de partis entre vous ; au contraire, union complète pour soutenir de concert ce qui prime tout avantage terrestre : la religion, la cause de Jésus-Christ.

» En ce point comme en tout, cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Cette idée-mère, qui domine tonte notre encyclique, n'a pas échappé aux ennemis de la religion catholique. Nous pourrions dire qu'ils ont été les plus clairvoyants à en saisir le sens, à en mesurer la portée pratique. »

Et comme preuve de cette clairvoyance, le Pape cite l'acharnement redoublé de ces hommes hostiles à l'Eglise. Il relève qu'en cet état de choses son silence aurait été coupable en face de Dieu et en face des hommes, laissant supposer qu'il contemplait d'un œil impassible les souffrances de ses fils, qu'il jugeait dignes d'approbation ou pour le moins de tolérance les ruines religieuses, morales et civiles accumulées par les sectes antichrétiennes, qu'il laissait les fidèles et spécialement le clergé sans direction ni appui. De plus, le Pape doit affirmer son droit divin d'enseigner « en face de ceux qui, sous prétexte de distinction entre la reli-

gion et la politique, .prétendraient en circonscrire f universalité ».

Après cela il fait appel, comme il l'a fait déjà dans son encyclique, non seulement aux catholiques, mais « à tous les hommes de sens et de droiture, afin que tous se hâtent d'arrêter la France sur la pente qui mène aux abîmes ». Il continue en confirmant ses directions politiques d'une façon claire et catégorique. « Nous l'avons également expliqué et nous tenons à le redire, pour que personne ne se méprenne sur notre enseignement : un des moyens d'amener l'union nécessaire au salut de -la religion et de la France est d'accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existe. Ainsi fut accepté en France le premier Empire, au lendemain d'une effroyable et sanglante anarchie ; ainsi furent acceptés les autres pouvoirs, soit monarchiques, soit républicains, qui se succédèrent jusqu'à nos jours. »

Et répétant ce qu'il avait dit dans l'encyclique sur le motif principal de cette acceptation, il poursuit : « Lors donc que, dans une société, il existe un pouvoir constitué et mis à d'oeuvre, l'intérêt commun s s trouve lié à ce pouvoir, et l'on doit pour cette raison l'accepter tel qu'il est. C'est pour ces motifs et dans ce sens que nous avons dit aux catholiques français : Acceptez la République, c'est-à-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous, respectez-le, soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu. »

Et pour qu'il ne restât aucune obscurité dans l'esprit des catholiques, il explique comme une suite des vicissitudes humaines la chute des pouvoirs et leur remplacement par d'autres régimes. « Les changements sont loin d'être toujours légitimes à l'origine ; il est «même difficile qu'ils le soient. Pourtant, le critérium suprême du bien commun et de la tranquillité publiaue impose l'acceptation de ces nouveaux gouvernements établis en fait à la place des gouvernements antérieurs qui, en fait, ne sont plus. Ainsi se trouvent suspendues les règles ordinaires de la transmission des pouvoirs, et il peut se faire même qu'avec le temps elles se trouvent abolies ».

La lettre insiste ensuite sur la distinction entre les pouvoirs constitués et la législation, et déclare que personne ne peut .trouver déraisonnable que les catholiques usent de leur activité et de leur influence « pour amener les gouvernements à changer en bien des lois iniques ou dépourvues de sagesse... Sur le terrain religieux ainsi compris, les- divers partis politiques conservateurs peuvent et doivent se trouver d'accord. Mais les hommes qui subordonneraient tout au triomphe préalable de leur parti respectif, fût-ce sous le prétexte qu'il leur paraît le plus ajpte à la défense religieuse, seraient dès lors convaincus de faire passer, en fait, par lun funeste renversement des idées, la politique qui divise avant La religion >qui unit. Et ce .Siérait leur faute si nos ennemis, exploitant leurs divisions comme ils ne l'ont que trop fait, parvenaient finalement à les écraser tous ».

Cette lettre excluait désormais toute équivoque : il fallait L'accepter ou se déclarer rebelle à la parole du Pape. L'impression générale fut que le Saint-Père avait voulu précisément par cet 'acte, suivant à peu de distance l'encyclique du 16 février, établir La doctrine catholique avec une telle netteté et une telle fermeté que personne désormais ne pût ■de bonne foi s'abstenir de la suivre, en prétextant des doutes, des équivoques, des malentendus, ou en espérant que le Saint-Père reculerait devant les difficultés et les résistances.

Aussi cette lettre produisit-elle un effet plus profond et plus définitif que l'encyclique elle-même. Mis dans l'impossibilité d'équivcquer, les partis prirent par rapport à elle une attitude plus tranchée. Les radicaux se montrèrent plus violents, plus grossiers que de coutume, et spécialement la Lanterne et la Justice.

Les journaux monarchistes, les uns d'une manière plus acerbe, les autres d'une façon plus délicate, se placèrent tous en opposition ouverte contre les enseignements du Saint-Père.

Le Saint-Père ne s'effraya pas de ces accès de radica-

lisme et de gallicanisme réunis. Son plan avait été arrêté avec irop de maturité et dérivait d'un point de vue trop élevé pour qu'il se laissât arrêter par ces résistances. Laissant de côté les radicaux sur iesquels il ne pouvait avoir aucune influence directe, et dont les fureurs ne pouvaient que le confirmer dans ses décisions, il mit tous ses soins à agir sur les catholiques.

Nous avons déjà parlé de Y Union de la France chrétienne qui, composée presque exclusivement de monarchistes, sous la présidence du cardinal Richard, servait à couvrir une organisation monarchique. A l'apparition de l'encyclique du 16 février, une circulaire de cette association avait dit : « Nous retrouvons dans l'encyclique du Souverain Pontife le programme même de notre œuvre. L'Union de la France chrétienne, par ses déclarations aussi bien que par ses actes, a déjà montré qu'elle marchait dans cette voie. »

Mais ces paroles renfermaient une équivoque ; elles n'avaient en vue que l'union des catholiques et passaient 60us silence que cette union, selon les instructions du Pape, devait se faire sur le terrain constitutionnel. Cette équivoque n'échappa point à quelques membres distingués de l'Union qui, plus dociles à la voix du Pape, se retirèrent de l'association, après cette circulaire. MM. Albert de Mun, Thellier de Poncheville, de Roquefeuille et Raoul Ancel donnèrent leur démission pour suivre plus fidèlement les instructions du Pape. M. Eugène Veuillot se retira pour le même motif et donna à YUniverz une direction conforme aux vues du Saint-Siège. A l'apparition de la première lettre de Léon XIII il avait dit justement :

« L'encyclique ne se borne pas à commander aux catholiques de s'unir ; elle leur commande aussi d'agir et dit dans quelles conditions politiques l'action doit se faire. Ce n'est pas là un détail négligeable. Nous sommes convaincus qu'il faut suivre toutes les prescriptions de ce grand acte, c'est-à-dire accepter loyalement, en vue de la lutte religieuse, la forme gouvernementale que la France s'est donnée. »

Mais les autres membres de l'Union s'obstinèrent dans

leur ancien .programme. Plusieurs fois j'avais demandé à l'archevêque si, à la suite des actes pontificaux, ces Messieurs avaient modifié leurs idées ; mais le cardinal avait dû me répondre qu'ils n'avaient point changé.

Cette situation ne pouvait plus durer sans de graves inconvénients; elle causait en effet une déplorable confusion d'idées parmi les catholiques qui voyaient le cardinal Richard patronner une association qui, après les actes du Souverain Pontife, était restée monarchique comme auparavant, et reconnue comme telle par les monarchistes euxmêmes.

Deux jours après la lettre du Saint-Père aux cardinaux français, le cardinal RampoLla me donnait communication d'une lettre qu'il avait adressée au cardinal Richard sur ce sujet. En voici la teneur :

« Dans son récent voyage à Rome, Votre Eminence a pu constater quelles sont les intentions précise? du Saint-Père concernant la conduite à suivre par les catholiques, dans la situation actuelJe en France, dans le but d'unir les forces conservatrices et de défendre avec efficacité les intérêts religieux qui sont intimement liés aux intérêts de la nation ellemême.

« Cette attitude, chaudement recommandée aux Français dans l'encyclique du 16 février de cette année, inspirée par une conviction profonde et par le vif désir du bien, vient d'être confirmée et plus accentuée encore par le Saint-Père dans sa lettre en réponse à l'adresse d'adhésion que Votre Eminence lui a fait parvenir en même temps que les autres cardinaux ses collègues dans l'épiscopat, lettre qui doit déjà vous être parvenue. Comme conséquence de ce nouvel acte pontifical, il convient que j'appelle l'attention de Votre Eminence sur une circonstance qui a une relation spéciale avec votre respectable personne.

» Le Saint-Père connaît et apprécie la droiture d'intentions et le zèle que Votre Eminence' a employés à fonder l'Union de la France chrétienne, et, bien qu'il eût désiré dès le début qule cette association, composée à vrai dire d'hommes remarquables et distingués, eût une base plus large, capable

d'empêcher par le fait toute supposition défavorable, il n'a pas cru devoir vous adresser d'observations à ce sujet.

» Mais après les événements qui se sont succédé, et les derniers actes si explicites du Saint-Siège, il en est résulté que Y Union de la France chrétienne, tout un ayant pour but la défense de la religion, donne lieu à des malentendus ôt à des équivoques, contient le germe de la division des forces catholiques, et ne se trouve pas non plus sur le terrain voulu par le Saint-Siège, qui est le terrain légal et constitutionnel. Ce n'est plus le moment de maintenir des situations ambiguës; les catholiques doivent se placer nettement sur la route tracée par le Saint-Siège, afin que tous comprennent que ceux qui réclament le respect de la religion et la liberté de l'Eglise ne sont point des ennemis occultes des institutions de la patrie et des pouvoirs constitués. Le Saint-Père est donc d'avis que Votre Eminence fasse connaître à ces très dignes Messieurs, de la 'manière paternelle qui lui est propre, les motifs exposés ci-dessus ; il convient en outre qu'elle-même s'abstienne de prendre part aux travaux de cette association et de témoigner quelque -autre solidarité avec elle.

» Dans la confiance que Votre Eminence secondera pleinement les vues du Saint-Père... ».

En d'autres termes, cette lettre avait pour but d'enlever à l'Union l'autorité morale qui lui venait de la présidence du cardinal Richard, afin que l'Eglise ne fût compromise en aucune manière, et pour cela on invitait l'archevêque à s'abstenir de prendre part aux travaux de cette association et de lui témoigner aucune solidarité.

Je ne sais si le cardinal Richard donna communication de cette lettre aux membres de l'Union ; mais, quoi qu'il en soit, elle reçut presque aussitôt après un autre coup, direct cette fois, qui détermina sa dissolution. A cette époque eut lieu L'assemblée des catholiques de Paris sous la direction de YUnion de la France chrétienne ; selon la coutume, le comité envoya au Saint-Père une adresse dans laquelle il gardait le silence le plus absolu sur les directions politiques du Saint-Siège, qui cependant formaient la grande question» du moment.

Le cardinal Rampo'la répondit par le télégramme suivant du .12 mai : « Le Saint-Père a accueilli avec satisfaction les protestations d'absolu dévouement des catholiques français, étroitement unis pour .la défense de la liberté religieuse et dans la fenme confiance qu'ils suivront à cet effet la conduite tracée dans ses dernières lettres pontificales, en se plaçant sur le terrain constitutionnel, il leur envoie avec une paternelle affection la bénédiction apostolique ».

Ce télégramme arriva le 13 au -matin entre les mains du sénateur Chesnelong, président de l'Union. Dans l'après-midi je fis. une visite à cet excellent catholique pour lui remettre un exemplaire de la seconde lettre pontificale, que le Saint- Père désirait voir distribuer à quelques personnages importants et à diverses notabilités du parti monarchique. Je le trouvai affligé et abattu par ce télégramme. Il en avait bien saisi la signification; et en homme loyal qu'il était, il comprenait parfaitement qu'il fallait prendre une décision nette et franche : ou dissoudre l'Union, ou accepter avec franchise les directions pontificales du âaint-Siège.

Je fis tout ce que je pus pour qu'il adoptât ce second parti, faisant appel aux sentiments d'obéissance filiale envers le Saint-Siège qu'il avait témoignés en toute occasion. Mais l'excellent sénateur, tout en me déclarant formellement qu'il restait toujours catholique dévoué et respectueux envers l& Pape, qu'il continuerait à défendre, comme par le passé, les intérêts de l'Eglise, s'attacha à me démontrer qu'il ne pouvait adhérer à la République sans mentir à toute sa vie politique; que, même s'il le faisait, cette adhésion ne serait, crue sincère par personne et 'nuirait aux directions politiques du Saint-Siège beaucoup plus qu'elle ne les aiderait.

Je n'insistai pas davantage, reconnaissant qu'il y avait une grande part de vérité dans les considérations de M. Chesnelong. Le 17 mai paraissait dans les journaux une note du comité démissionnaire de VUnion de la France chrétienne,. ainsi conçue : « L'Union s'était fondée sur un terrain de neutralité politique, pour grouper autour de la défense religieuse tous les honnêtes gens, quelles que fussent leurs opinions. Ce terrain ne paraissant 'pas Tépondre aux désirs exprimés-

par le Saint-Père, le comité de l'Union, dont ïa défense religieuse était l'unique objet, croit remplir un devoir en se séparant. »

Cette note produisit dans le public une certaine impression, et, comme il arrive en de pareilles circonstances, les commentaires furent favorables ou contraires, selon les partis d'où ils provenaient.

J'appris que la séance où cette décision rut prise avait été calme, et l'attitude des membres respectueuse envers le Pape. Malheureusement l'Union ne se sépara pas complètement et continua à publier un journal hebdomadaire, imprimé rue de Grenelle, et destiné k circuler dans le monde monarchiste. Ce périodique combattait indirectement plus ou moins, comme la Vérité, la politique du Saint-Siège et, plus d'une fois, le cardinal Richard eut à lui faire, comme il me le déclara lui-même, d'opportunes remarques. Moi aussi j'eus à supporter quelques légères attaques de ce journal.

Mais si les membres de l'Union tinrent une attitude respectueuse à l'égard des directions du Saint-Siège, mettant en fin de compte leur foi religieuse au-dessus de leurs convictions politiques, il se produisit d'autre part un mouvement ouvertement royaliste et gallican, parmi un groupe de conservateurs -monarchistes. Mgr T'Serclaes, dans son ouvrage Le Pape Léon X11I (chap. 38, p. 461 et suiv.), a résumé avec exactitude cette résistance sous toutes ses formes, y compris la déclaration de la droite monarchique, que l'on peut appeler l'expression la plus raffinée de toutes les erreurs gallicanes sur cette matière.

Dans les commencements cette résistance revêtit une forme discrète, et le .mot d'ordre fut d'affirmer, afin de confondre les idées, que l'encyclique du Pape ne contrariait en rien la politique monarchique. La Gazette de France se distingua en cette gymnastique difficile, déclarant avec un enthousisme simulé que tout, dans les instructions de Léon XIII, convergeait vers le triomphe de la Monarchie ; ce dont elle remerciait avec effusion le Saint-Père. La Correspondance Xalionale, organe du comte de Paris, s'inclinait devant l'en-

cyclique, mais déclarait nettement que « tout en continuant comme par le passé à prendre la défense des intérêts catholiques au nom de la liberté, les monarchistes restent un parti politique et demeurent unis autour du prince qui est leur chef et du principe qu'il représente ».

Le marquis de Lur-S astuces avait dit le 13 février, donc après la déclaration des cardinaux, devant le comité monarchique de la Gironde : « Gomme cathodiques tious nous inclinerons constamment devant la doctrine infaillible du Souverain Pontife, mais comme citoyens français, nous appartenons à un parti politique qui a ses traditions, dans lesquelles la défense des droits de l'Eglise a toujours été au premier rang. » Il refusait donc « d'entrer dans aucune combinaison électorale dont la base serait l'adhésion à la République ». Et deux jours auparavant, au banquet monarchique de Bordeaux, il avait versé ouvertement dans le gallicanisme en disant : « Il est bien entendu que la politique française reste exclusivement française et en dehors de toute influence étrangère, quelque respectable qu'elle puisse être. »

Cette formule trouva son application définitive dans la fameuse déclaration des députés de la droite monarchique, dont l'auteur principal fut, à ce que l'on dit alors, M. de Gazenove de Pradines. Ces députés, dont on ne peut savoir avec précision ni le nom, ni le nombre, établirent une distinction entre le catholique et le citoyen. « Comme catholiques, ils s'inclinent avec respect devant l'autorité infaillible du Saint-Père en matière de foi », mais, « comme citoyens, ils revendiquent le droit qu'ont tous les peuples de se prononcer en liberté sur toutes les questions qui intéressent l'avenir et la grandeur du pays ».

La Conclusion de cette déclaration était identique aux précédentes et tendait à revendiquer « cette indépendance des citoyens que la France exige de tous ses enfants ».

Cet acte, publié dans VUnivers du 10 juin, produisit une douloureuse impression parmi les populations catholiques habituées à considérer les hommes de la droite monarchique comme dévoués et soumis à la suprême autorité du Saint- Siège. Elle eut pour effet de rendre plus obstinée l'oppo-

sition d'une partie de l'aristocratie française*, et en effet, dans les salons du faubourg Saint-Germain, on approuva et on loua cette déclaration, en blâmant de plus en plus âprement la politique du Souverain Pontife. D'autre part, les hommes calmes et modérés furent immédiatement d'avis que ce document n'avait pas grande importance au point de vue politique, d'autant plus que la droite du Sénat, bien que sollicités, refusa d'imiter l'exemple du groupe monarchique de la Chambre.

De plus, un député de droite me dit avoir appris de source certaine qu'à la réunion des députés monarchistes les assistants étaient en très petit nombre, que plusieurs s'étaient abstenus ou avaient voté contre la .déclaration, de sorte que le nombre de ceux qui l'avaient approuvée s'éievait tout au plus à une douzaine. Tel est le principal motif pour lequel cette déclaration parut sans signature, et sous forme d'un simple avis verbal. L'un des «députés présents appela cet acte le testament de la droite monarchique; un autre, un acte mortuaire. En réalité, par cet acte irréfléchi et excessif, le parti monarchique se fit tort à lui-même plus qu'à la politique du Saint-Siège; car certains députés qui faisaient partie de ce groupe se retirèrent, et ceux qui continuèrent d'en faire partie perdirent force et prestige devant le clergé et les vrais catholiques de la nation.

Cette manifestation donna à la politique de Rome un caractère de plus grande sincérité et réduisit au silence les radicaux qui proclamaient ne voir en elle qu'une simple tactique et une ruse de guerre.

La réfutation la plus serrée fut faite (qui le croirait?) dans la Libre Parole par Drumont, qui eut en cette circonstance un trait de lumière et de bon sens. Nous aimons à reproduire ses paroles qui. sans être en tous points d'une parfaite exactitude, contiennent beaucoup de vérité : « Il fallait voir à la Chambre, dans les couloirs, lorsqu'on a remis aux informateurs parlementaires le papier suspect endossé par M. le duc de Doudeauville, la tête épanouie des francs-maçons. Tout ce qui a dans les os de la moelle maçonmique, tout de qui se réclame de l'acacia pour reconstruire

le temple.de Salomon, exultait d'une joie secrète à peine contenue, comme .aux jours trop nombreux où la droite, par son insondable sottise, a tant de fois remis aux mains chancelantes de 'la gauche les atouts prêts à s'en échapper...

» Sur les quarante signataires (nous avons vu plus haut qu'ils ne furent qu'une douzaine) en trouverait-on seulement cinq ayant franchement déclaré à leurs électeurs qu'ils voulaient la monarchie? Tous, ou presque tous, au contraire, à chaque élection, ont fait, avec force périphrases, l'acte d'adhésion que le Pape leur conseille et contre lequel ris protestent. Que les députés de la droite apportent donc leur profession de foi; qu'ils mettent, en regard des 'mercuriales adressées au chef de la catholicité, les misérables circonlocutions républicaines à l'aide desquelles ils ont maintes fois essayé de faire « gober » leurs candidatures aux électeurs ouvriers !

» Que l'étranger n'intervienne pas dans nos affaires intérieures, cela va de soi; mais qu'il soit interdit au chef religieux d'indiquer aux fidèles une direction d'esprit conforme à l'intérêt même de la religion, voilà qui passe un peu la mesure.

» Que M. le duc de Doudeauville n'accepte pas les conseils du Pape, c'est affaire à lui; mais c'est affaire également aux électeurs catholiques de savoir s'ils doivent désormais voter pour M. le duc de Doudeauvilie. Ce sont de ces choses qui se sentent plus qu'elles ne se raisonnent. Les électeurs catholiques en sont arrivés à ce point de lumière qu'ils comprennent maintenant la tactique maçonnique. Pour les francs-maçons, et par conséquent pour les juifs, et par- conséquent pour les opportunistes, le danger n'est pas le roi ni les royalistes. Ils s'en moquent comme d'une guigne et sont prêts à 'les subventionner à vie, tant cela les sert. Le danger pour eux, c'est un pape socialiste et une Eglise républicaine (sic), parce que cela les désarme, les démolit et les expulse de l'esprit des masses. Léon XIII gêne humblement, par l'adhésion même de l'Eglise à la République, tous les petits jouisseurs bourgeois, tous les petits « enrichissez-vous » qui se sont faufilés et installés

dans la forme républicaine pour y exploiter le pauvre monde, lui briser ses quatre illusions et lui manger ses quatre sous. »

La politique du Pape eut à cette époque un autre contradicteur acharné, M. Emile Ollivier, ancien ministre de Napoléon III.

Se plaçant sur le terrain doctrinal, il prétendit, dans un article publié par le Figaro, établir une contradiction de principe entre Pie IX et Léon XIII. Après avoir dit que Pie IX avait condamné la maxime suivante, « que dans l'ordre politique les faits accomplis, par cela même qu'ils sont accomplis, ont valeur de droit {Syllabus, art. 59 et 61), il pose ainsi la question : '« D'après Pie IX, le fait accompli n'a aucune valeur, s'il n'est conforme au droit ; d'après Léon XIII, dès qu'il est constitué et qu'il fonctionne, il s'identifie au droit et on lui doit en conscience et en honneur le même respect. La forée créait déjà le droit dans les relations internationales, désormais elle le créera aussi dans l'origine de la constitution des Etats... En attendant que l'avenir prononce entre Pie IX et Léon XIII, le choix est libre entre les deux opinions, car l'on peut dire comme nos anciens : non de ftde, ce n'est pas de foi. »

Avant tout M. Emile Ollivier aurait dû démontrer que l'empire dont il fut le ministre fut plus légitime que la République. Le premier s'éleva sur les ruines de la Monarchie, et la seconde sur celles de l'Empire, tombé sous le poids de ses erreurs et de ses fautes.

M. Ollivier aurait dû rappeler en outre que l'Empire avait proclamé comme base de la légitimité le plébiscite (autre maxime condamnée par le Syllabus) et que ila République eut également en sa faveur le plébiscite de la nation. Il n'était donc pas en droit de contester la légitimité de la République. Mais s'il avait été ministre de celile-ci, peut-être aurait-il été moins rigoureux dans l'application de pareils principes de droit public.

Une réponse doctrinale et complète lui fut donnée dans

un article de YOsservatore Romano. Le journal commençait par faire observer que la phrase attribuée à Léon XIII ne se trouvait pas textuellement dans I encyclique, mais avait été composée en groupant différentes incises tirées «le phrases disparates, moyen facile de se préparer une riposte victorieuse. Puis le journal romain ajoutait que le fait accompli, œuvre de l'injustice, de la fraude et de .la violence, est éternellement injuste, inique et ne pourra jamais être le droit.

La réprobation formulée par Pie IX le fut également par Léon XIII, qui dit expressément : « Ces changements sont loin d'être toujours légitimes à l'origine; M est même difficile qu'ils le soient. » Mais le fait accompli doit aussi être considéré par rapport à l'état social auquel l'homme est destiné par Dieu lui-même et qui exige nécessairement, une autorité sociale comme principe de conservation et de vie. Si donc celui qui est investi de 'cette autorité se trouve, en fait, dans l'impossibilité de l'exercer, il faudra ou que 1? société périsse ou qu'il y ait un autre représentant de l'autorité sociale. L'on aura alors an gouvernement de fait auquel est due, tous les jurisconsultes le reconnaissent, de l'aveu de M. Ollivier lui-même, 'l'obéissance imposée par le bien commun et par la conservation sociale. Le principe dont dérive ce droit est aussi différent du fait accompli que la faute de l'homme est différente de la disposition de Dieu. Dieu dispose et ordonne qu'il y ait une autorité sociale, et en ce sens, toute autorité est de droit divin ; mais le fait qui détermine la personne qui est revêtue de cette autorité sociale est un fait humain, lequel peut être légitime dans son origine, ou illégitime. Dans le premier cas, ce fait est sous la protection des lois de la morale et de la justice ; dans le second, étant subordonné à la conservation sociale, s'il entre en collision avec elle, c'est cette dernière qui doit prévaloir.

h'Osservatore distingue ensuite trois périodes qui se succèdent dans la révoilutio'n politique. La première est celle de la perturbation sociale, durant laquelle la résistance est licite et obligatoire, résistance cependant qui doit en général cesser quand elle est devenue inutile et ne servirait qu'à accumuler

des ruines. La seconde période est celle de la conservation sociaile, pendant laquelle le gouvernement, malgré le vice de son origine, correspond à la fin à laquelle est ordonné le pouvoir social. Les citoyens peuvent et doivent alors aider ce gouvernement à atteindre cette fin, quand bien ;même en agissant ainsi ils devraient le consolider et rendre difficile ou même impossible un retour au passé; parce que le bien social est un bien supérieur.

Enfin, la troisième période est celle de la transformation sociale, pendant laquelle le pouvoir nouveau, ayant atteint une perfection ordinaire, répond aux exigences de ce bonheur temporel qui est la fin immédiate et prochaine de toute société humaine. Détruire cet état de choses, pour rétablir le pouvoir ancien, ce serait mettre un intérêt privé au-dessus de l'intérêt public. LïOsservatore Jioma.no fait remarquer que Léon XIII réclame dans son encyclique les devoirs qui incombent aux citoyens dans la période de conservation sociale. D'où il résulte que le Pape ne déclare pas si, de fait, la République française est un pouvoir légitime en soi, bien qu'il n'empêche pas 'les catholiques de .soutenir cette opinion.

L'exposition de cette doctrine, de tout point inattaquable, détruisait complètement les sophismes de l'ancien ministre de Napoléon III; mais il ne se tint pas pour vaincu et entreprit avec le Moniteur de Rome une polémique, dont nous ferons grâce à nos lecteurs.

Le groupe monarchiste goûta beaucoup les articles de M. Ollivier, qui, lus avidement dans les salons du Faubourg et dans les châteaux de province, fournirent à ce public d'agréables arguments de récrimination et de polémique.

Mais le Saint-Siège, bien que voyant avec déplaisir cette opposition qui outrepassait les limites permises et déterrait les vieilles erreurs gallicanes, ne se laissa 'pas ébranler par cette irritation, du reste très superficielle et restreinte à un groupe respectable quoique peu nombreux par rapport aux masses de la nation. Il crut opportun de parler de nouveau,

de réfuter les objections des monarchistes, d'accentuer et d'élargir, avec grande sagesse, son appel non seuilement aux catholiques, mais à tous les Français de bonne volonté, y compris ceux qui n'ont pas la foi.

Le 22 juin 1892, le Saint-Père, répondant à Mgr Fava, évêque de Grenoble, qui lui avait rendu compte des résolutions prises au Congrès catholique de da Jeunesse française tenu dans cette ville, louait en ces termes la soumission des membres du Congrès aux enseignements du Saint-Siège : « Ces hommes ont donné par là un publie et salutaire exemple qui venait à son heure. Il en est d'autres, nous regrettons de le constater, qui, tout en protestant de leur catholicisme, se croient en droit de se montrer réfraotaires à la direction imprimée par le chef de l'Eglise, sous prétexte qu'il s'agit d'une direction poL tique. Eh bien! devant ces prétentions erronées, nous maintenons, dans toute leur intégrité, chacun des actes précédemment émanés de nous, et nous disons encore : « Non, sans doute, nous ne cherchons pas à faire de 'la politique, mais quand la politique se trouve étroitement liée aux intérêts religieux, comme il arrive actuellement en France, si quelqu'un a mission pour déterminer la conduite qui peut efficacement sauvegarder les intérêts religieux dans lesouels consiste la fin suprême des choses, c'est le Pontife Romain ».

La seconde partie de cette lettre a une largeur particulière fi mérite d'être rapportée en entier. Le Pape, pour l'œuvre de la régénération de la France, demande le concours de ceux aussi qui ne partagent pas nos saintes 'croyances et il on 'indique la raison : « Le progrès de la vie religieuse dans les peuples, dit-il, est une œuvre éminemment sociale, vu l'étroite connexion entre les vérités qui sont l'âme de la vie religieuse et celles qui régissent la vie civile; ill résulte de là une règle pratique qu'il ne faut pas perdre de vue, et qui donne aux catholiques une -largeur d'esprit toute caractérisv'ique. Nous voulons dire que, tout en se tenant ferme dans l'affirmation des dogmes, et pur de tout compromis avec Verreur, il est de la prudence chrétienne de ne pas repousser, disons mieux, de savoir se concilier dans la poursuite du

bien, soit individuel, soit surtout social, le concours de tous les hommes honnêtes.

» La grande majorité des Français est catholique. Mais parmi ceux-là mêmes qui n'ont pas ce bonheur, beaucoup conservent malgré tout un fond de bon sens, une certaine rectitude que l'on peut appeler le sentiment d'une âme naturellement chrétienne; or, ce sentiment élevé leur donne, avec l'attrait du bien, l'aptitude à le réaliser, et plus d'une fois ces dispositions intimes, ce concours généreux leur servent de préparation pour apprécier et professer la vérité chrétienne. Aussi n'avons-nous pas négligé dans nos derniers actes de demander à ces hommes leur coopération pour triompher de la persécution sectaire, désormais démasquée et sans frein, qui a conjuré la ruine religieuse et morale de la France. Quand tous, s'élevant au-dessus des partis, concerteront dans ce but leurs efforts, les honnêtes gens avec leur sens juste et leur cœur droit, les croyants avec leur sagesse, les jeunes gens avec leur esprit d'initiative, les familles de haute condition avec leurs saints exemples : alors le peuple finira par comprendre de quel côté sont ses vrais amis et sur quelles bases durables doit reposer le bonheur dont il a soif; alors il s'ébranlera vers le bien et, dès qu'il mettra dans la balance des choses sa volonté puissante, on verra la société transformée tenir à honneur de s'incliner elle-même devant Dieu pour contribuer à un si beau et si patriotique résultat. »

Ces dernières paroles indiquent clairement le but suprême auquel tendait la politique du Saint-Siège : le bien de la "religion et de la France; mais ce qui parut le plus nouveau et le plus sage dans cet acte, ce fut l'extension donnée aux forces conservatrices. Dans les siècles passés, l'Eglise et le clergé parurent un peu trop liés à la monarchie et à l'aristocratie, forces considérables, mais non uniques de la nation. Dans cette lettre, au contraire, le Pape fait appel à tous les éléments sains du pays, même s'ils n'appartiennent pas à la religion ratholicme. et les invite à un double effort : opposeT une barrière solide aux conspirations sectaires, et conduire par leurs actes, par leur parole, par leurs exemples, les

CH. VIï. — LETTRE PONTIFICALE 251

multitudes vers le bien, afin que la société ainsi transformée s'incline devant Dieu et respecte ses saintes et salutaires lois.

Cet appel du Pape fut considéré par quelques-uns comme le produit d'une généreuse illusion : les anciens Chefs du mouvement catholique étaient habitués à croire qu'en dehors d'eux et du noyau respectable des catholiques militants, il n'y avait pas en France d'autres éléments sur lesquels on pût foncièrement compter pour la défense et le triomphe de la cause catholique. Pour eux, dans le parti républicain, sauf de rares exceptions, ill n'y avait que des ennemis à combattre. Cette persuasion, qui inspirait pratiquement toute leur conduite, avait pour effet de restreindre toujours plus l'armée conservatrice et de creuser un fossé toujours plu? profond entre eux et le reste du pays. La conséquence inévitable était leur isolement progressif et leurs défaites de plus en pllus nombreuses.

Le Saint-Père rompit d'un seul coup ces limites étroites, appelant sous la bannière de la religion, de la liberté et de l'ordre tous les hommes honnêtes, toutes les forces vives du pays, à quelque parti, à quelque religion qu'ils appartinssent, 'conformément à la grande et traditionnelle mission de ll'Eglise.

Divers républicains modérés furent vivement frappés de cette paternelle et large invitation du Pontife, et comprirent mieux encore que l'on pouvait être à <la fois catholique et républicain; les protestants non sectaires reconnurent que le Pape, loin de rappeler les anciennes luttes, leur offrait la paix et n'avait en vue que l'émulation du bien commun; les juifs enfin, je parle toujours des non sectaires, apprirent avec plaisir que le Saint-Père ne les excluait pas de la catégorie des honnêtes gens et leur adressait aussi son appel.

Par rapport aux juifs, la lettre pontificale parut survenir à un moment particulièrement opportun. Le fameux duel entre le capitaine Meyer, Israélite, «yt le marquas de Mores, catholique, qui avait eu lieu ce jour-là et s'était terminé par ia mort du premier, avait rav'ivé les ressentiments et les heurts entre les juifs et les chrétiens. La parole du Pape fut saluée comme une parole de paix et de conciliation.

Le baron Alphonse de Rothschild, chef de la famille, vint personnellement à la nonciature exprimer sa vive satisfaction pour l'acte pontifical, dont 21 avait apprécié la haute et noble portée, et me prier de vouloir bien transmettre au Saint-Père ses vifs et respectueux remerciements et ceux de sa famille.

Je profitai de cette conversation avec M. de Rothschild pour lui faire comprendre que si le Saint-Père, par sa noble et généreuse initiative, avait invité tous les hommes honnêtes, y compris les juifs, à former une seule armée du bien pour combattre les attentats contre la religion et contre la société, il attendait en retour que les fils d'Israël, qui ne sont pas très nombreux en France mais qui sont très puissants, cessassent d'appuyer la franc-maçonnerie et les sectaires conjurés contre l'Eglise catholique. Je lui fis bien remarquer que je n'entendais pas incriminer tous les juifs, mais que j'étais forcé de constater qu'il y en avait toujours un fort noyau aux premiers rangs, quand il s'agissait de promouvoir ou d'encourager des attaques et des vexations contre le clergé, contre les congrégations et contre les intérêts religieux. Cette attitude ne pouvait que susciter parmi les catholiques des ressentiments qu'il était ensuite difficile de calmer, sinon au profit unique des incrédules et des socialistes, lesquels en dernière analyse finiraient par se retourner Contre les croyances et beaucoup plus encore contre les richesses des juifs.

Le baron ne contesta pas qu'un certain nombre de juifs méritaient les remarques que j'avais faites; mais il m'affirma à plusieurs reprises que ceux-là ne représentaient pas les sentiments de la majorité des israélites français. Ceux-là. ajcuta-t-il, sont rebelles à toute direction ou discipline deleurs chefs, comme certains catholiques qui se révoltent contre l'autorité et les croyances de l'Eglise. Comme je faisais remarquer que la maison Rothschild avait de nombreux moyens d'ïnfluence pour agir sur tous les israélites, il m'assura avec des paroles très courtoises qu'il ne manquîrait pas de s'employer dans le sens des instructions du Saint-

Père, dont il reconnaissait l'opportunité et la profonde sagesse.

Avant de terminer ce 'Chapitre, je dois noter que devant cette lettre pontificale à l'évêque de Grenoble les monarchistes montrèrent une attitude un peu plus correcte, non qu'ils fussent plus convaincus de la justesse des idées qu'elle contenait, mais après leur emportement, auquel le parti catholique avait fait un accueil assez froid, ils comprirent qu'il convenait de modérer leur attitude et leur langage.

Dans le camp .radical et même opportuniste, la lettre du Saint-Père ne fit qu'augmenter les appréhensions et les Craintes. Ils comprenaient que le Pape choisissait un terrain large et solide; qu'il ne se limitait plus aux seuls catholiques, mais tendait à attirer à lui toute la partie saine et modérée du pays, cherchant à isoler uniquement les intolérants, les révolutionnaires et les sectaires. Ils prévoyaient de là la formation de deux partis nettement distincts et opposés, d'où la scission de l'armée républicaine en deux fractions, et enfin le grave danger pour les radicaux de devenir une minorité et de ne plus avoir la force nécessaire pour pousser le pays et spécialement la Chambre et le Sénat dans la lutte religieuse.

M. Brisson était l'un des hommes les plus marquants parmi les radicaux. Je l'avais déjà rencontré lors de la nonciature de Mgr Czacki; je le revis à un dîner chez le ministre de l'Instruction publique le 2 juillet 1892. Il ne s'exprima pas très nettement sur cette lettre du Pape; mais il tire fit comprendre en général que l'importance et le but des actes pontificaux ne lui avaient point échappé. Je lui fis observer que le Pape n'avait d'autre dessein que la paix religieuse et le bien de la France, et que par suite les França'is devaient lui en être reconnaissants. M. Brisson me répondit d'une manière très polie, mais non sans une certaine pointe d'ironie, qu'en France tous ne comprenaient pas cette bienveillance spéciale de Léon XIII, et que quelquesuns continuaient d'en douter, après que Sa Sainteté avait

conseillé aux catholiques d'Allemagne d'approuver le fameux septennat 'militaire demandé par Bismarck, et dirigé en réalité contre la Francs. Je lui expliquai naturellement que Bismarck avait formulé un dilemme : ou l'approbation du septennat, ou la guerre immédiate contre la France, afin que ceille-ci n'eût pas le temps d'augmenter ses forces; que par suite le Pape, en conseillant l'approbation du septennat, avait pour but d'empêcher la guerre. Mais M. Brisson ne parut pas très convaincu de ma réponse.

D'autres hommes politiques de ce même parti, avec lesquels j'eus l'occasion de me rencontrer à cette époque, avaient remarqué, non sans une certaine appréhension, les nouvelles directions du Saint-Siège. Je m'efforçai de démonfrer à tous que le Pape, en France, pas plus qu'ailleurs, ne faisait pas de questions de personne; qu'il ne se préoccupait point des partis, mais uniquement de mettre fin à la lutte religieuse ; que chacun pouvait prendre pour son propre compte l'appel pontifical, du moment qu'il voulait y apporter bonne intention; enfin que le désir du Pape n'avait rien que de légitime et de raisonnable.

Mais si les radicaux s'inquiétaient de la politique du Saint-Siège, les républicains modérés en étaient au fond satisfaits. Se plaçant au-dessus des anciens préjugés, ils voyaient dans cette direction du Saint-Siège la consolidation de la République, l'union des citoyens, et la fin des vexations religieuses, soulevées par les radicaux et dont ils étaient plutôt fatigués.

■Le 21 et le 28 mai, dans deux soirées, l'une à l'ambassade d'Autriche, et l'autre à l'ambassade de Russie, j'eus l'occasion de rencontrer M. Garnot, Président de la République, et de lui parler de la nécessité de travailler à la pacification religieuse et de ne point la compromettre par des mesures inutiles et injustifiées. Le président me répondit dans les termes les plus courtois, exprimant son Vif désir de la paix religieuse, ainsi que sa grande estime et son respect pour le Saint-Père. Il me parla aussi de la suspension de traitement de quelques évêques, mesure qu'i en ces jours:là

avait grandement exaspéré les catholiques. Le gouvernement, m'affirma-Hl, se contenterait volontiers de la déclaration comme d'abus du Conseil d'Etat, quand il y avait quelque chose d'excessif dans les actes épiscopaux ; mais les catholiques attachaient si peu d'importance à pareille déclaration, que le gouvernement se trouvait contraint devant l'opinion publique d'ajouter quelquefois la suppression de traitement. Il exprima enfin l'espoir, quand ces petites difficultés auraient disparu, qu'on arriverait à une situation normale et tranquille, ce qu'il désirait sincèrement dans l'intérêt de 'l'Eglise et dé l'Etat.

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