‹ MémoiresChapitre 12 sur 26 · CK. III. — LE PROCÈS DE MS-" GOUTHE-SOULARD · texte numérisé non relu

CK. III. — LE PROCÈS DE MS-" GOUTHE-SOULARD

Depuis que la politique du Saint-iSiège a fait quelques progrès en France, un certain nombre de députés républicains ont trouvé que cet anticléricalisme était désormais une vieille guitare qui .rendait un son par trop monotone; mais à l'époque dont nous parlons, non seulement les radicaux, mais un grand nombre des opportunistes, trouvaient ces notas délicieuses.

L'issue des interpellations dépendait beaucoup de l'habileté et de la prudence du gouvernement, et je crus de mon devoir de faire une visite aux membres les plus influents du Cabinet, è M. de Freycinet, président du Conseid, à M. Constans, ministre de l'Intérieur, et à M. Fallières, ministre des cultes. Avec M. Ribot, j'avais l'occasion de conférer tous les mercredis à l'audience accoutumée du corps diplomatique.

M. de Freycinet, que je vis le 4 décembre, fut réservé mais courtois. Parlant de la situation, il se plaignit que les évêques écrivissent continuellement des lettres publiques qui ne faisaient qu'exaspérer les (radicaux et les 'Catholiques, et mettaient le gouvernement dans une situation très délicate. Il serait utile et nécessaire, ajouta-t-il, que lorsqu'ils reçoivent des communications du gouvernement, ils présentent leurs observations personnellement ou par lettres confidentielles; ce serait aussi plus conforme à leur dignité qui ne ■serait plus exposée aux attaques de la presse. Le gouvernement, dit-il encore, peut se tromper parfois, et ne refuse pas de prendre en considération les réflexions que pourraient lui faire les évêques par la voie administrative; mais les choses se compliquent 'beaucoup quand ces observations sont émises en public, et vu les passions des deux partis, la bonne entente devient difficile. Pour confirmer sa manière de voiT, il me fit remarquer que les radicaux, qui hésitaient quelques jours auparavant à engager de nouvelles discussions, s'étaient décidés à interpeller, après la récente lettre publique de Mgr Trégaro. M. de Freycinet déclara néanmoins formellement que le gouvernement désirait la pacification religieuse, et 'rendit homimage à la sagesse et à l'esprit»

élevé du Saint-Père; mais il me fit observer de nouveau que les évêques, pour iseconder cette politique, devaient agir avec grande prudence et modération, et se rendre compte des difficultés que rencontrait le gouvernement.

Il y avait certainement du vrai dans ces observations de M. de Freycinet. Le système adopté par certains évèques, et spécialement par celui de Séez, d'écrire trop souvent des lettres publiques et parfois pour des choses de peu d'importance, n'était pas sans inconvénient, sans compter que leur multiplicité enlevait à ces lettres toute ou presque toute efficacité. Plusieurs évêques et les hommes les plus importants de la droite parlementaire m'avaient exprimé la même opinion.

Je répondis néanmoins à M. de Freycinet que son observation pouvait être juste, au moins en principe, à la condition cependant que le gouvernement s'abstînt de tout acte de nature & blesser publiquement la dignité de l'épiscopat et les droits de l'Eglise. En fait, je lui fis remarquer que l'origine de l'effervescence avait été la circulaire gouvernementale sur les pèlerinages, dont les journaux officieux avaient été les premiers à faire connaître l'existence et le sens. Dans la suite, le ministre des CuMes avait intenté un éclatant procès là l'archevêque d'Aix, et avait ainsi mis les évêques dans la nécessité de donner à leur collègue persécuté un témoignage public de leur estime et de leur sympathie. Il était donc évident que le gouvernement s'était lui-même montré très imprudent en cette affaire ; c'est pourquoi il devait faire vous ses efforts pour fermer cette parenthèse qui ne pouvait que raviver les luttes (intestines et accréditer à l'étranger cette idée que les Français soait continuellement dans l'agitation et Je trouble. Les autres gouvernements, ajoutais-je, comme le gouvernement allemand et celui de l'Autriche, font en ce moment tout ce qu'ils peuvent pour arranger les questions religieuses : le premier a consenti récemment à la nomination d'un Polonais pour le siège de Posen, et le «second a nommé au siège de Gran un Hongrois, le candidat désiré par le Saint-Siège. En parlant du gouvernement autrichien, j'appelai l'attention de M. de Freycinet

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sur le dernier 'discours prononcé par de comte Kalnocki ,au Parlement de Vienne. Dans ce discours, en effet, le ministre, au risque 'de froisser certaines susceptibilités, avait affirmé nettement, en parlant du grave problème de la question romaine, la nécessité de l'indépendance pontificale et l'utilité de résoudre cette question d'une manière conforme aux désirs du Souverain Pontife. Je conclus par le mot : fas est et ab ho s te doceri.

Et comme la conversation était tombée sur la question romaine, je lui parlai ensuite de la lettre de Mgr l'Archevêque de Bordeaux, sur Laquelle devait principalement se dérouler d'interpellation des radicaux de la Chambre. Je lui fis observer que les évêques du monde entier s'exprimaient sur cette question comme Mgr Lecot sans que les gouvernements se crussent compromis vis-à-vis du gouvernement italien. Il n'y a pas longtemps, tout l'épiscopat autrichien avait fait un acte collectif dans le même sens. J'ajoutai que quelques heures auparavant j'avais reçu une lettre pastorale de l'évêque de Madrid sur la même question, piluis accentuée encore que celle de Mgr Lecot. Ce dernier, en effet, dans un écrit calme et digne, ne donnait d'autres conclusions pratiques que des prières à réciter par les fidèles pour la liberté et l'indépendance du Saint-Siège; ce qui ne pouvait épouvanter beaucoup, disais-je en 'souriant, le gouvernement français ni le gouvernement italien.

M. de Fireycinet, qui parut m'écouter avec beaucoup d'intérêt, me répondit qu'il ferait part de mes réflexions au ministre des Affaires étrangères et à celui des Cultes, et s'entendrait avec eux sur la réponse à donner anx interpellateurs. Quant à lui, conclut-il, il ne désirait point rouvrir la lutte religieuse.

Je ne rapporte point mes entretiens avec M. Constans et M. Fallières, car je devrais répéter plus ou moins les mêmes choses. Je dirai «seulement que de leurs réflexions il •me parut résulter qu'ils ne désiraient point davantage raviver la lutte. C'était aussi la déduction que l'on pouvait tirer du langage des journaux officieux comme les Débats et le Temps, et même de YEstafette, organe de M. Jules Ferry,

lesquels conseillaient et prêchaient la modération et la prudence .pour ne pas compromettre la paix.

Avant de dire un mot de l'issue de l'interpellation, je crois nécessaire de faire remarquer que M. Ribot, dans sa lettre du 7 décembre 1891 au comte de Béhaine, qu'il lut à la tribune, affirma inexactement que le Saint-Siège et la nonciature avaient désapprouvé l'attitude des évêques. il écrivait à l'ambassadeur :

« Les déclarations que le cardinal Rampolla a faites spontanément à M. de Monbel ne nous ont laissé aucun doute sur les sentiments qu'a inspirés au Souverain Pontife la conduite de quelques-uns de nos évêques. Ces sentiments m'ont d'ailleurs été confirmés au cours des entretiens que j'ai eus avec le nonce apostolique. Je n'ignoire pas que Mgr Ferrata a usé de toute l'influence dont il dispose pour faire comprendre aux évêques que le Saint-Siège n'approuvait pas le.ur attitude. Il n'a pas dépendu de lui d'empêcher les regrettables incidents qui ont précédé et suivi la condamnation de Mgr l'Archevêque d'Aix ».

Cette manière d'exposer les sentiments du Saint-Siège et les miens n'était pas entièrement conforme à la vérité. J'en fis la remarque formelle à M. Ribot qui se borna à répondre qu'il regrettait beaucoup de m'avoir fait ce déplaisir et ne croyait pas m'avoir compromis auprès de l'épiscopat. En réalité, pour ce qui me regarde, je puis affirmer que jamais je n'ai dit au ministre une parole qui pût lui faire entendre que le Saint-Siège désapprouvait l'attitude de certains évêques. Mon point de vue, dès le commencement, fut toujours celui-ci : la circulaire du gouvernement a été un acte imprudent, précipité, illogique ; la lettre de Mgr l'Archevêque d'Aix était un peu vive et même, si l'on veut, mordante, mais justifiée par les circonstances et par la circulaire du gouvernement, qui paraissait faire retomber sur les évêques la responsabilité des faits de Rome. Le procès intenté à l'>archevêque était une véritable énormité en luimême, puisque les paroles de l'archevêque ne contenaient aucun outrage, et une faute impardonnable du gouvernement; les adhésions des évêques en étaient une conséquence

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nécessaire, parce qu'ils ne pouvaient 'pas ne pas témoigner leur solidarité et leur sympathie pour un archevêque desplus respectables cité devant les tribunaux ; les évêques n'avaient pas outrepassé les limites de la légalité, car l'affaire étant portée devant les tribunaux, tout citoyen, surtout avant la sentence, était libre d'exprimer son opinion dan? l'un ou ll'autre sens.

M. Ribot connut certainement le texte de ma lettre aux métropolitains; mais cette lettre ne contenait pas un mot de désapprobation; elle faisait seulement connaître que le Saint- Siège trouvant sage et opportun l'avis de quelques évêques de ne point envoyer de lettres d'adhésion après le procès,, invitait les autres à le suivre. Du reste M. Ribot me rapporta lui-même que M. FallièTes retardait précisément I» nomination des évêques pour montrer son mécontentement envers l'épiscopat, et aussi envers le Saint-Siège, qui n'avait pas empêché les adhésions des évêques. Or ce mécontentement de M. Fallières eût été un contresens si le Saint-Siège avait au contraire fait savoir au gouvernement' qu'il désapprouvait la conduite de l'épiscopat.

Mais passons aux interpellations.

Le pasteur protestant Dide, sectaire haineux, étala sa mauvaise humeur à la tribune du Sénat le 9 décembre, qualifiant l'attitude du clergé de factieuse, et demanda brutalement l'assujettissement de l'Eglise à l'Etat. M. Goblet proposa comme remède la séparation de l'Eglise et de l'Etat et, en attendant, une loi sur les associations. Le gouvernement, de son côté, voulut connaître les dispositions de la majorité avant de répondre, et M. Fallières parla à trois reprises de la pacification religieuse. La première et la seconde fois il provoqua de violents murmures ; à la troisième il fut presque sifflé. M. de Freycinet, s'étant bien rendu compte de quel esprit était animée la majorité du Sénat, monta à la tribune et prononça un discours de nature à la satisfaire. Lui, qui n'était pas violent par nature, le devint par calcul politique et exprima nettement les principes d'une politique, basée sur l'anticléricalisme.

« Mais lorsqu'il en vint aux conséquences pratiques (pour

citer encore l'auteur de l'ouvrage : « Du îoast à Vencyclique, p. 114), il trouva moyen de satisfaire tour à tour les diverses fractions de La gauche. Pour le moment, déclara-t-il, nous n'avons besoin d'aucune loi nouvelle contre l'Eglise ; ce langage était tenu pour certains opportunistes. Mais il continua : si l'agitation ne cesse pas, si des lois plus sévères à l'égard du clergé nous paraissent indispensables, nous vous les demanderons ; cela était dit pour beaucoup d'opportunistes et pour quelques radicaux. Et M. de Freycinet continua encore : Si même après ces rigueurs, l'Eglise refuse sa subordination, eh bien, nous préparerons la séparation. C'est à la gauche démocratique que ces derniers mots s'adressaient. Plus de deux cents suffrages approuvèrent le gouvernement ».

Au fond, le gouvernement n'avait fait aucune promesse précise et restait libre de donner à l'ordre du jour la suite qu'il voudrait. Le clergé avait été menacé, mais les sectes n'avaient pas obtenu tout ce qu'elles avaient désiré. Elles se proposèrent d'obtenir davantage à la Chambre. Leurs orateurs furent MM. Hubard, Turrel et Jamais, qui ee disputèrent l'honneur de déclarer au catholicisme, du haut de la tribune, une guerre acharnée et sans trêve. Deux séances entières, les 11 et 12 décembre, furent consacrées à cette triste besogne. L'on parfla des papes, des conciles, de la Monarchie de Juillet, du 16 Mai, de l'Empire, de la Troisième République, du Concordat, des articles organiques, du Syllabus et des Semaines religieuses. Toute l'éloquence anticléricale se donna libre, carrière.

Là encore, comme au Sénat, le gouvernement se déclara muni d'armes suffisantes contre le clergé : procès devant les tribunaux, appels comme abus, suppressions de traitement, etc. Les radicaux, par l'organe de M. Goblet, Hubard, Jamais, Turrel et Pelletan, lui répondirent que ces armes étaient dérisoires désormais et qu'il fallait en trouver d'autres. « Nous en trouverons d'-autres », répondit en substance M. Fallières. « Et lesquelles? », lui demanda-t-on. Fallières et Freycinet ne donnèrent point de réponse.

Les radicaux demandèrent alors comme unique remède

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efficace la séparation de. l'Eglise et de l'Etat ; mais M. Fallières leur répondit par cette argumentation brutale mais significative : « Si vous donnez la liberté à l'Eglise, nous pouvons nous demander ce que deviendront les destinées, non pas du pays, mais de la République. Si vous ne voulez pas lui donner la liberté, et quant à moi je ne la lui donnerai jamais, que fere»z-vous ? Vous ferez une loi de police des cultes...; une répréhension aussi excessive n'est plus d'accord avec nos mœurs et nos idées ». Mais après deux jours de discussions enragées, il fallait en finir ; le gouvernement réussit à faire voter le même ordre du jour qu'au Sénat, et prit l'engagement de présenter aux Chambres, après les vacances parlementaires, en février 1892, un projet de loi sur la liberté des associations, c'est-à-dire en réalité contre les congrégations religieuses.

Au fond, les radicaux pouvaient se déclarer satisfaits ; sans doute ils n'avaient pas obtenu tout ce qu'ils voulaient, mais ils avaient réussi à exciter les passions antireligieuses, et à préparer le terrain pour d'autres mesures vexatoires, comme il advint en réaljité. Les monarchistes témoignèrent également leur contentement, car la politique) du Saint-Siège en était rendue beaucoup plus difficile. M. de la Rochefoucauld-Doudeauville, étant venu me rendre visite à la nonciature, me déclara franchement qu'il n'approuvait pas la conduite de l'archevêque d'Aix et celle des autres évêques qui l'avaient applaudi, mais qu'il se réjouissait de cet incident, parce qu'il était favorable aux intérêts du parti monarchique.

Le gouvernement, lui, n'y avait rien gagné ; il était sorti affaibli de ces discussions et n'avai/t réussi à $&■ sauver que par 20 voix de majorité. Il en était de même de l'épiscopat, devenu le point de mire de toutes les attaques et représenté par les radicaux comme factieux et ennemi irréconciliable des institutions.

Tel était l'avis de tous les hommes modérés et sagas, y compris Mgr Freppel ; tous déploraient ces discussions irritantes, et désiraient, de la part de Mgr l'archevêque d'Aix et d'autres évêques. plus de circonspection et de prudence afin de ne pas aggraver une situation déjà délicate. Ils par-

laient ainsi parce'qu'on savait que Mgr Gouthe-Soulard était disposé à continuer lïncident, en faisant publier, comme il le fit en réalité, chez le fameux Dentu, éditeur d'ouvrages scandaleux, un second volume des lettres, adresses et adhésions qu'il avait reçues.

On avait pu remarquer dans la discussion qu'une seule chose bonne : le Pape avait été traité avec respect tant à la Chambre qu'au Sénat. Le pasteur Dide lui-même fit l'éloge de Léon XIII et le député boulangiste Lucien Millevoye s'exprima à son sujet d'une manière très correcte. On parla aussi de la personne du nonce avec égard. Le sénateur de Marcère, républicain modéré, A-oulant prouver que ''es incidents auraient pu se régler pacifiquement et par l'intervention des autorités compétentes, avait dit : « Est-ce que nous n'avons pas à Paris un nonce apostolique, homme fort •éclairé et disposé par son caractère, par la distinction de son esprit, à remplir la mission de pacification et de rapprochement marquée par tous les actes du pontificat ? ».

La politique du Saint-Siège au milieu de ces incidents. — La déclaration des cinq cardinaux. — Le Saint-Siège et la nonciature n'y coopérèrent en aucune manière. — Appréciations diverses. — Entretien avec M. Ribot. — Le gouvernement se décide à déférer la déclaration au Conseil d'Etat. — Sur mes observations le gouvernemei.t retire sa plainte. •-- Attitude de M. Ribot et de M. Bourgeois.

L'incident d'Aix, la condamnation de l'éminent archevêque, l'action des loges, les interpellations rageuses du ■pasteur Dide et de M. Hubaird -contre le clergé, la proposition .de la séparation de l'Eglise et de l'Etat présentée par M. Go'blet, le vote du Sénat « contre la violation flagrante des droits de l'Etat par les manifestations récentes d'une partie du clergé », l'attitude de faiblesse et en même temps d'acrimonie prise par le gouvernement, tout cela avait "augmenté encore chez les catholiques l'irritation contire la République et chez les sectaires l'ardeur à continuer leur odieuse campagne.

Ce fut aussi une période angoissante .pour le Saint-Siège et la nonciature. Les faits paraissaient avoir démontré qu'entre l'Eglise et la République tout rapprochement étaitimpossible, et que les idées de Ro^e, toutes généreuses qu'elles fussent, ne correspondaient . point à la réalité des choses. Les monarchistes sentaient bien davantage que les événements leur donnaient, et s'en vantaient aussi bien en particulier qu'en public. Plusieurs d'entre eux se rendirent à la nonciature à cette époque et me demandèrent, comme

en se frottant les mains, si le Saint-Siège et moi-même nous persistions encore dans nos idées.

Ma réponse était toujours la même ; les faits auxquels ils faisaient allusion me prouvaient chaque jour davantage que la politique que nous avions adoptée était la bonne. Les îadicaux, faisais-je remarquer, ne montreraient point tant de fureur si notre politique était mauvaise. L'on ne pouvait juger toute une direction politique par un simple incident; il fallait pour cela attendre le -moment où l'opinion publique en comprendrait l'élévation et l'utilité pour la France; l'on ne pouvait imputer à la politique du Saint-Siège une agitation à laquelle avaient beaucoup contribué les mêmes monarchistes qui en tiraient aujourd'hui argument contre elle; d'ailleurs, ei le gouvernement et les radicaux répondent à notre politique par une aggravation de la persécution, nous nous trouverons plus forts pour résister, nous étant placés sur le terrain légal; enfin, l'opinion publique de France el d'Europe finira par se prononcer en notre faveur, ce qui obligera nos adversaires à s'arrêter.

Ce langage n'était pas pour moi une simple défense oratoire contre les observations malicieuses des monarchistes, mais le fruit d'une conviction intime et profonde. A Rome on pensait de même. Aussi notre programme en ces pénibles circonstances était tout tracé : continuer fermement la même politique, signaler aux catholiques de bonne foi les traquenards dans lesquels les radicaux et les (monarchistes voulaient les faire tomber, modéirer leurs gestes, pas toujours prudents, prouver au gouvernement la loyauté et la censtance «de notre politique et raffermir sur cette nouvelle route les catholiques, malgré les obstacles qui surgissaient à chaque pas. Cette attitude eût été nécessaire dans tous les pays, mais en France elle était absolument indispensable. Hésiter un instant, c'eût été détruire en un moment tout notre plan. Il fallait certes faire de sérieux efforts sur soi-même pour rester extérieurement calme et comme impassible devant cette fermentation de si grandes passions opposées ;*mais montrer de la préoccupation ou de l'hésitation aurait eu pour effet de diminuer le courage de ces catholiques, alors peu

nombreux, qui avaient adhéré à la politique pontificale, et accroître les espérances de ceux qui comptaient sur un changement de la part du Saint-Siège.

C'est en ces circonstances que les cinq cardinaux français archevêques de Toulouse, de Reims, de Rennes, de Paris et de 'Lyon, s'étant concertés entre eux, crurent le moment venu de faire connaître, dans un acte clair et décisif, au gouvernement les sentiments de l'épiscopat. et aux fidèles la véritable ligne de conduite à suivre. Cet acte, daté du 16 janvier <1892, ne fut publié que le 20 du même mois.

Les cardinaux, faisant d'abord allusion au discours prononcé au Sénat par M. de Freyeinet, en contestaient l'exactitude par rapport à la conduite du gouvernement dans «les affaires religieuses. «... On a dit du haut de la tribune française, au nom du gouvernement : la République est pleine d'égard pour la religion. Aucun gouvernement républicain n'a eu la pensée de froisser, en quoi que ce soit, la religion ou de restreindre l'exercice du culte. Or, 'depuis douze ans, le gouvernement de la République a été la personnification d'une doctrine et d'un programme en opposition absolue avec la foi catholique, et il a appliqué cette doctrine, réalisé ce programme de telle sorte qu'il n'est rien aujourd'hui, ni personnes, mi institutions, ni intérêts, qui n'ait été méthodiquement frappé, amoindri et autant que possible détruit ». Pour prouver cette assertion, les cardinaux faisaient une longue énumération des lois et des dispositions hostiles à l'Eglise ; cette énumération était un véritable réquisitoire contre ceux qui avaient gouverné la France en ces dernières années .: « Abrogation des lois sur les prières publiques et le repos dominical ; proscription du crucifix de l'école ; interdiction à la troupe de prendre part aux cérémonies religieuses ; restriction de la liberté des évêques dans leurs relations nécessaires avec Rome, et dans les nominations ecclésiastiques; jurisprudence nouvelle autorisant le mariage du prêtre ; suppression du traitement des chanoines et du plus grand nombre des vicaires; réduction progressive du budget des cultes ; pénalités arbitraires frappant le clergé

dans la pauvre rétribution qui lui appartient; .administration civile ruineuse des menses épiscopales, durant la vacance des sièges ; expulsion des religieux ; lois fiscales tendant à l'extinction des communautés, lesquelles, outre l'impôt de mainmorte qui les met dans le droit commun, sont frappées de deux charges d'exception, un impôt sur un revenu qui n'existe pas, et, à la mort de leurs membres, un droit d'accroissement pour tune mutation qui n'existe pas davantage et qui fait 'double emploi avec le droit de 'mainmorte, destiné à cacheter la mutation absente; radiation de la religion dans les programmes universitaires ; laïcisation des écoles primaires, où le prêtre 'n'est plus admis, ni le catéchisme enseigné; mesures de toute sorte contre la liberté de l'enseignement libre, secondaire et supérieur; suppression des bourses d'études ecclésiastiques ; enrôlement des séminaristes ; abrogation de la loi sur l'aumônerie militaire ; rétablissement du divorce ; laïcisation des hôpitaux ; assujettissement des conseils de fabrique aux conseils municipaux ; retrait de la personnification civile des diocèses : difficultés croissantes élevées contre les libéralités au profit d'œuvres pieuses ».

Après cette énumération des griefs, les cardinaux, pour bien faire comprendre qu'ils n'avaient en vue que les intérêts de la religion, donnaient des conseils pratiques, diamétralement opposés aux visées des monarchistes. Voici ce programme politico-religieux :

« Faire trêve aux dissentiments politiques et, en se plaçant résolument sur le terrain constitutionnel, se proposer avant tout la défense de leur foi menacée ». En conséquence r « respect des lois du pays, hors du «cas où elles se heurtent aux exigences de la conscience; respect des représentants du pouvoir; acceptation franche et loyale des institutions politiques; mais, en même temps, résistance ferme aux empiétements de la puissance séculière sur le domaine spirituel ; dévouement actif et généreux aux œuvres qui ont pour objet de fournir à la société chrétienne les éléments de sa vie propre, notamment aux œuvres d'enseignement, d'apostolat et de charité ; enfin fidélité au devoir électoral, dont i'ac-

complissement par tous les gens de bien assurerait une représentation 'nationale capable d'opérer dans la législation les réformes nécessaires à la paix publique ».

On a dit en ce temps-là que cette déclaration avait été émise d'accord avec le Saint-Siège. Ce n'est pas exact. Le Saint-Siège et la nonciature désiraient que l'épiscopat émît un acte qui servît à éclairer les fidèles et pût assurer en même temps l'unité de vue et daction parmi itous les évêques ; mais ni le Saint-Siège, ni la nonciature ne prirent aucune part à la déclaration des cinq cardinaux. Ce qui le prouve, pour la •nonciature, c'est la lettre que m'adressa le 20 janvier 1892 le cardinal-archevêque de Paris, par laquelle il m'avertissait que le soir même (la lettre m'avait été remise dans les premières heures de l'après-tmidi) les journaux publieraient 'une déclaration des cinq cardinaux; il ne m'en avait pas donné connaissance, ajoutait-il, par un sentiment de délicatesse, et 'afin que la responsabilité de cet acte ne pût retomber en aucune manière sut le représentant du Saint-Siège, raison qui ne .me parut pas du tout convaincante. Le cardinal Richard déclarait en outre :

« Nos vénérables collègues dans l'épiscopat nous ont pressé de parler, et nous sentons que si nous ne prenons pas La direction morale des catholiques, nous sommes exposés à voir les hommes violents jeter le trouble parmi nous et en particullier dans le clergé ». A l'égard du Saint-Siège, on so servit du même procédé. L'agent d"1. diocèse de Paris présenta au cardinal Rarnpolla le texte de la déclaration accompagné d'une lettre du cardinal Richard dans la soirée du 20 janvier, à l'heure où les journaux la publiaient en France. Il n'était donc nullement conforme à la vérité de soutenir, coimme l'ont fait certains, que la déclaration avait été revue et même corrigée à Rome sur quelques points de détail. Le cardinal Rampoilla se plaignit d'ailleurs de ce qu'on 'attribuait au Saint-Siège un document auquel il n'avait coopéré en aucune manière; ce procédé <ne llui paraissait ni très loyal ni correct.

Sur la déclaration elle-même, on pouvait faire et On fit en effet différentes observations. Elle était précieuse et im-

portante pour divers motifs. Le langage était calme et digne; l'énumération des griefs dont souffrait l'Eglise était opportune et même nécessaire pour éviter les critiques faites autrefois au toast d'Alger, où certains avaient voulu voir une adhésion à la République sans aucune réserve. Mais 6on principal mérite était d'avoir proclamé et inculqué « l'acceptation franche et loyale «des institutions politiques », conseil qui, avant l'Encyclique du Saint-Père, était très courageux et lui préparait les voies. D'autre part, on fit observer, non sans raison, que prendre directement à partie le président du conseil, M. de Freycinet, en donnant un démenti aux paroles qu'il avait prononcées au Sénat, c'était rapetisser l'acte en lui donnant presque un caractère personnel. En second lieu, l'énumération des griefs fut jugée trop prolixe et trop iminutieuse, et par 'Suite manquant de cette force et de cette concision qui frappent et produisent une profonde impression : cinq ou six parmi les principaux, dont on aurait fait ressortir la gravité et 'l'importance sur les destinées morales et religieuses d'un peuple, en se contentant de mentionner les autres en bloc, auraient produit plus grand effet. On fit remarquer encore que l'ensemble était froid et ressemblait plutôt à un réquisitoire qu'à un document de pacification.

Si les cardinaux, faisait-on remarquer, s'étaient élevés, avant ou après l'exposé des griefs, à des considérations d'ordre supérieur, montrant l'importance suprême et vitale de la religion pour une nation et spécialement pour la France, dans l'ordre politique, morrfl et social, ils auraient mieux atteint leur but; ils auraient pu spécialement se concilier les faveurs de ceux qui, incrédules ou peu croyants, par bon sens, par sentiment d'impartialité, par esprit de conservation sociale, ou imême par raison politique, désirent voir respecter les libertés religieuses. Les évêques du Brésil, après la chute de l'Empire et la fondation de la République, rendirent ainsi par un acte élevé, noble, à idées larges et patriotiques, un immense service à la religion et à leur pays. L'acte des cardinaux français avait un autre inconvénient.

L'énumération froide, longue, sévère de tous les torts de la République semblait constituer une espèce de contradiction avec .l'acceptation franche et loyale de cette forme de -gouvernement, coupable de tant de fautes. L'on aurait 'Souhaité ^entre les deux parties un lien qui n'était pas difficile à trouver : il suffisait de mettre en relief les grands avantages de la pacification et de l'union de tous les citoyens, et des intérêts supérieurs de la France et de la religion. Il ne faut donc pas s'étonner si cet important document fut interprété de manières si différentes. D'aucuns y virent une déclaration de paix, d'autres une déclaration de guerire.

Dans l'épiscopat, il fut accueilli respectueusement. Dans l'espace d'un mois, soixante-cinq évêques y adhérèrent; et le cardinal Lavigerie lui-même s'unit presque aussitôt à ses collègues, en sorte que la déclaration des cinq cardinaux devint l'a déclaration des six.

Les journaux exclusivement catholiques se montrèrent satisfaits, car ils y voyaient les deux points essentiels : d'acceptation de la forme républicaine et l'opposition nette et, vigoureuse aux lois antireligieuses.

Mais les journaux monarchistes, parmi lesquels Y Autorité, prirent occasion de la première partie du document, la belliqueuse, comme on l'appela, pour la tourner contre le gouvernement de la République, puis passèrent sous silence, ou atténuèrent, ou -réduisirent à rien la seconde partie, la pacifique. M. de Lamarzelle, dans une réunion monarchique à Nîmes, applaudit à « cette énergique déclaration des cardinaux français qui nous commande de lutter sans trêve ni relâche tant qu'on n'aura pas fait droit aux revendications des consciences catholiques.. Nous avons entendu enfin sortir ce cri d'indépendance chrétienne qui n'ti cessé de retentir à toutes les époques de notre histoire ». Mais pour éluder la seconde partie, il fit remarquer avec une incompréhensible subtilité que les cardinaux avaient conseillé d'adhérer à la République et non pas de l'accepter ; il partait de ce prétendu conseil pour affermir ses auditeurs dans leur attachement à la Monarchie, seule capable, selon lui, de sauver la religion.

Les journaux républicains modérés, comme >les Débats, le Ter/ups, la Paix et autres, rirent des observations sur la foi'me et La substance de cette déclaration et ne s'en montrèrent pas trop satisfaits, .manifestant la crainte qu'au lieu de promouvoir la pacification, elle ne contribuât à la troubler et à la rendre plus difficile. Ils ne manquèrent pas toutefois de constater que les cardinaux s'étaient placés nettement et officiellement sur le terrain constitutionnel, et à ce point de vue, ris té'moignèrent plutôt de la joie. Ils réclamèrent avec insistance la ^publication de la lettre pontificale que certains journaux, télégrammes e/t correspondances de Rome disaient avoir été adressée au cardinal-archevêque de Paris (ce qui était inexact), et qu'ils espéraient animée de sentiments plus modérés, plus pacifiques, plus conciliants.

Quant aux journaux radicaux, ils jetèrent feu et flammes, prétendant que l'acte des cardinaux était une provocation, une déclaration de guerre, et que le gouvernement devait prendre des mesures énergiques contre les prétendus rebeMes, bien plus, accélérer la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ces criailleries des radicaux ne me parurent point de bon augure, et je soupçonnai i immédiatement que l'impression produite sur le gouvernement n'avait pas été favorable, ou, si elle l'avait été, qu'il n'oserait la -manifester, par crainte des radicaux.

Une invitation que m'envoya M. Ribot à un entretien extraordinaire pour le 22 janvier, me confirma dans ce soupçon, qui devint une certitude dès les premiers mots de la conversation. Le ministre se montra très eurpris de 'l'acte des cardinaux, auquel il ne s'attendait nullement, surtout depuis que le comte Lefebvre de Béhaine lui avait assuré que le Saint-Siège, par des instructions opportunes, avait empêché de nouvelles manifestations de l'épiscopat, soit collectives, soit isolées. Il ajouta que l'acte des cardinaux revêtait le caractère d'une réplique au président du conseil, pris personnellement à partie, et mettait M. de Freycinet dans une position délicate vis-à-vis des Chambres. Il releva ensuite la longue et excessive énumération des griefs, qui aurait peur effet, selon lui, d'irriter môme les républicains modérés

et d'accréditer i'opinion qu'il n'y .avait pas possibilité d'accord entre l'Eglise et l'Etat. Il me demanda ensuite si le Saint-Père avait eu connaissance .préalable de l'acte des cardinaux et l'avait approuvé. Je lui répondis que je n'étais en mesure de lui donner aucune réponse, n'ayant reçu aucune communication du Saint-Siège à ce sujet.

Peur le fond même de la question, je répliquai à M. Ribot que ses observations m'étonnaient beaucoup, car je supposais au contraire qu'il aurait été satisfait d'un document dans lequel on .exprimait nettement une pleine adhésion aux institutions républicaines. Je mis ensuite de nouveau en relief les avantages que le gouvernement pouvait recueillir à l'intérieur et à l'étranger de 'l'adhésion des catholiques au régime existant, avantages qui n'échappaient pas aux ennemis de la France, puisqu'ils en faisaient de continuels et amers reproches au Saint-Siège. C'était là le point de vue supérieur que le gouvernement devait envisager en premier lieu. Je notai ensuite que les cardinaux, en prenant la direction du mouvement catholique, empêchaient les violents, 'les imprudents et les ennemis de la forme républicaine de prendre le dessus, évitant ainsi dans l'avenir les excès et les imprudences dont s'était tant plaint le gouvernement. Quant au document «lui-même, je fis observer au ministre que la forme en était calme et correcte. L'énumération des griefs était nécessaire et opportune; car s'ils n'avaient d'abord rien établi que l'adhésion à la République n'impliquait pas l'acceptation des lois hostiles à 1 Eglise (sur lesquelles la conscience ne pouvait transiger), les cardinaux n'auraient pu amener les catholiques à adhérer à la République. L'une des principales critiques faites au toast d'Alger et dont on voulait détruire l'effet, était .précisément de n'avoir pas indiqué clairement les réserves nécessaires par rapport aux dites lois. L'énumé/ration des griefs était longue, mais malheureuseiment trop vraie; on ne pouvait donc en attribuer la responsabilité aux cardinaux; d'ailleurs elle avait été faite bien d'autres fois, notamment par le cardinal Guibert, peu de temps avant sa mort, dams une lettre adressée au Président de la République, M. Grévy.

Elevant ensuite la discussion, je déclarai au ministre que pour les évêques c'était un droit et un devoir de signaler les maux dont souffrait l'Eglise, et qu'ils n'avaient jamais agi autrement à toutes les époques et dans toutes les nations. Je lui prouvai en outre que Œ-a défense de la «religion était une œuvre de salut social, de patriotisme véritable et bien compris et de grandeur morale pour les nations. Le ministre répliqua qu'il n'entendait pas contester la valeur de ces observations, mais qu'elles étaient un peu trop philosophiques pour être appréciées par le gouvernement constitutionnel; que celui-ci doit tenir compte de la réalité des choses, c'est-à-dire des dispositions des députés et des sénateurs qui constituent la majorité gouvernementale. Même à ce point de vue, lui répondis-je, la déclaration des cardinaux ne me paraissait pas désavantageuse pour le gouvernement ; car sous l'impulsion qu'elle produirait, un certain nombre de députés et de sénateurs catholiques renonceraient à leur opposition systématique à la forme du gouvernement et formeraient un groupe conservateur constitutionnel sur 'lequel le gouvernement pourrait s'appuyer à l'occasion. Il sera ainsi plus libre vis-à-vis des radicaux, et s'ill veut suivre une politique sage et modérée, il trouvera ailleurs l'appui qu'il prétend être forcé de chercher près de la fraction radicale.

Le ministre ne répondit pas directement à ces réflexions; il me fit seulement remarquer que dans le document cité les évêques paraissaient s'accommoder facilement à l'idée de l'abrogation du concordat, dans le vain espoir que l'Eglise jouirait dans la suite d'une liberté complète; il craignait que cette question ne fût prise par les catholiques et les radicaux comme programme dans les élections de 1893. Je répliquai que les cardinaux paraissaient se résigner à cette éventualité dans le cas où le concordat se réduirait à n'être dans les mains du gouvernement qu'un instrument d'oppression, mais non dans icelui où il serait appliqué avec sincérité et selon l'idée pacifique qui l'avait inspiré.

Ainsi finit cet entretien avec M. Ribot.

J'en fis connaître aussitôt la teneur au Saint-Siège par

un télégramme du imême jour, 22 janvier, et par mon rapport détaifrlé du 25 (n° 97). Dans ce rapport j'ajoutai, relativement au concordat, que plusieurs personnes, et même des évêques, n'avaient pas été satisfaits du passage 'de la déclaration des cardinaux relatif ,à cette question; il semblait qu'on eût voulu y donner une indication et un enseignement non seulement *au gouvernement, (mais aussi au Saint-iSiège. C'était là un des 'dangers de la situation ; car d'assez nombreux catholiques, eit spécialement les monarchistes, s'étaient mis dans l'idée que 'le concordat était un obstacle -à la liberté de l'Eglise, et qu'il serait préférable de le voir disparaître. Je rapportais en outre l'opinion de Mgr" Thomas, archevêque de Rouen; ce prélat m'avait dit en effet, le jour précédent, qu'il croyait utile que le Saint-Père, pour couper court à ces dangereuses tendances, prononçât au moment opportun quelques paroles nettes et décisives sur cette mat:ère. Mais la déclaration des cardinaux, maJlgré les réponses que j'avais données à M. Ribot, devait susciter un nouvel incident.

Le parti radical poursuivait sa campagne haineuse, et dépeignait ce document sous les couleurs les plus noires, le représentant comme un acte provocateur, tet excitant le gouvernement à ne pas le laisser impuni. La presse républicaine modérée, comme je l'ai dit plus haut, n'en goûtait pas trop la forme; quant au fond, cille se bornait à en défendre mollement ia seconde partie, l'adhésion à la forme du gouvernement; tandis que les journaux monarchistes, en la passant sous silence, continuaient une âpre polémique contre <a République. En outre, le 25 janvier, le Figaro publiait un long article intitulé : « Un ultramontain », dans lequel on insinuait ouvertement que la déclaration des cardinaux avait été faite à l'insu du Saint-Siège et du nonce. Cet article produisit une grande impression, doutant plus qu'au même moment le Courrier de Bruxelles publliaift une correspondance de Rome dans laquelle on donnait un résumé d'une prétendue lettre pontificale, qui paraissait accréditer en partie les nouvelles données par le Figaro. L'opinion se répandait de plus en plus, parmi les républicains modérés, que les cardinaux avaient voulu publier leur déclaration

avant la lettre pontificale en question, pour empêcher qu'en ce 'moment se fît entendre une parole trop 'modérée et conciliante du Saint-Siège. Constatant le peu de faveur qu'avait recueilli le document cardinalice, poussé d'autre part par le parti radical auquel il résistait bien rarement, le gouvernement résolut d'agir contre les cardinaux auteurs de la déclaration.

Le soir du 26 janvier, M. Crozier, chef de cabinet de M. Ribot, vint à la nonciature m'annoncer de la part du ministre que le gouvernement avait pris la décision de déférer au Conseil d'Etat, comme d'abus, la dédia-ration des cardinaux à cause de sa forme collective, défendue par tous !es gouvernements passés en raison des articles organiques, et pour ne point laisser s'établir un précédent dont l'épis copat aurait pu se prévaloir dans d'avenir. Il ajouta qu'en ce même moment un fonctionnaire du gouvernement se rendait auprès du cardinal Richard pour le prévenir de cette décision gouvernementale.

Bien que M. Crozier, homme de grande éducation et de grande courtoisie, m'eût annoncé cette nouveKe le plus délicatement possible, elle produisit sur moi la plus vive et la plus pénible impression.

Je ne m'effrayai pas, naturellement, de la mesure en elle-même, dont chacun en France sait comprendre le peu d'importance, mais je me représentai immédiatement l'affront qu'elle ferait aux cinq cardinaux, l'agitation créée autour de cet incident, alors que celle qu'avait causé le pic ces d'Aix était loin d'être calmée; la peine qu'en ressentirait le Saint-Père, les cardinaux faisant partie de son Sénat; le triste effet que cet acte, produirait en Europe; la difficulté de continuer une politique de pacification vis-à-vis d'un gouvernement qui en témoignait si peu de reconnaissance ; le grand profit qu'allaient en retirer les radicaux et les monarchistes pour exaspérer les catholiques et rendre vaine la politique du Saint-Siège. Je répondis donc à M. Crozier, en termes vifs et animés, que le gouvernement, en mettant à •exécution cette nouvelle 'mesure, précipiterait de lui-même

les choses et rendrait impossible la continuation des bons rapports avec le Saint-Siège qui 'avait donné tant de preuves, trop peut-être, de longanimité et de bienveillance. L'opinion publique et l'histoire jugeraient impartialement :sur qui retomberaient les graves responsabilités de ce conflit. N'était-ce pas une chose énorme et en même temps ridicule, qu'un acte destiné à conseiller aux catholiques l'adhésion franche et loyale à la République fût déclaré par celle-ci comme abusif ? On en tirerait la conclusion qu'il faut prêcher l'opposition contre elle pour être traité avec égard. Les grands services rendus par le Saint-Siège au gouvernement républicain tant à l'intérieur qu'à l'étranger recevraient assurément une belle récompense ! Quel prétexte mesquin que celui que l'on tirait de la forme collective de l'acte ! D'ailleurs les articles organiques eux-mêmes, contre lesquels le Saint-Siège a toujours protesté, défendent uniquement aux évêques de tenir un concile ou une assemblée délibéranto sans la permission du gouvernement, mais n'interdisent pas un acte collectif de quatre, cinq personnes ou plus : la jurisprudence /contraire introduite par le Conseil d'Etat est totalement arbitraire et illogique. Dans toutes les nations du monde, même concordataires, les évêques sont libres de parler, •■séparément ou collectivement. N'est-ce pas un contresens, une ironie, qu'il leur .soit défendu de parler dans le seul pays qui se vante d'avoir affranchi le monde en inaugurant les grands principes de liberté ? La mission de paix que m'a confiée le Saint-Siège et à laquelle j'ai consacré toutes mes forces et tout mon temps sera compromise; il ne me restera plus qu'à prendre une attitude passive, à regarder les événements et à me confier à la Providence; mais j'entends décliner toute responsabilité de ce qui pourra arriver. M. Crozier fut profondément ému de ces considérations et du ton avec lequel je les avais formulées; il tenta quelques observations pour en atténuer la valeur; mais s'apercevant que c'était peine inutile, il me dit qu'il retournerait immédiatement au quai d'Orsay pour rapporter notre conversation à M. Ribot. Une heure après, il revint à la nonciature me dire que le ministre, malgré 'la détermination déjà prise par le

gouvernement, se proposait d'entretenir de nouveau ses collègues de cette affaire, et qu'il me priait en attendant d'avertir au plus tôt le cardinal Richard de vouloir bien tenir secrète la communication qu'il avait reçue.

Ce message de M. Ribot me fit concevoir quelque espérance, et le même soir, bien que l'heure fût déjà avancée, j'envoyai mon auditeur près du cardinal. Celui-ci avait déjà reçu la communication gouvernementale et s'était borné à répondre sèchement à la personne qui en avait été chargée ■ « Tant pis pour vous ! »

Le lendemain, 27 janvier, je vis moi-même personnellement M. Ribot à qui je développai plus largement encore les considérations énoncées plus haut. Il se 'montra convaincu; mais il me dit qu'il .ne pourrait toutefois faire prévaloir son opinion au Conseil des ministres que s'il était certain que les évêques ne continueraient point à faire des actes semblables et à se mettre à la tête d'un parti politique. Il croyait, en effet, que tel avait été le but réel de l'acte des cardinaux. Les laïques, ajouta-t-il, avaient le droit de faire pacifiquement et légalement ce qu'ils croyaient le plus utile et le plus opportun pour la défense des droits de l'Eglise ; mais les évêques ne pouvaient descendre dans l'arène électorale et politique sans s'attirer de graves représailles et compromettre leur propre cause.

Le conseil des ministres eut lieu le lendemain, et le soir, à un dîner de l'Elysée où j'étais invité avec le corps diplomatique, je rencontrai M. Ribot qui me dit, tout joyeux, qu'il avait réussi à faire ajourner indéfiniment Va. décision prise. M. Constans me communiqua la même nouvelle.

Après le dîner, j'eus l'occasion de parler à M. Carnot, Président de la République, et de lui recommander vivement de promouvoir de toute son influence l'œuvre de la pacification religieuse dont je lui démontrai l'utilité et l'urgence. Je lui fis remarquer aussi que, pour arriver à ce but, il était nécessaire de mettre fin à d'injustes et mesquines vexations, de renoncer à de nouvelles lois hostiles à l'EgCise et de réformer graduellement celles qui existaient. M. Carnot écouta mes paroles avec intérêt et me répondit très gracieu-

sèment qu'il désirait sincèrement la pacification et qu'il reconnaissait lui aussi que certaines lois n'étaient réellement point parfaites.

Cependant, le 'motif pour .lequel le gouvernement renonça à sa détermination de déférer l'acte des cardinaux au Conseil d'Etat, je ne le connus avec certitude que cinq ans après. Le 4 juillet 1896, jour où je me rendis à l'Elysée pour recevoir des mains de M. Félix Faure, alors Président de la République, la barrette cardinalice, je me trouvai seul a seul avec M. Crozier, qui était à cette époque introducteur des ambassadeurs. M. Crozier, dont je me rappelle toujours le souvenir avec plaisir à cause de sa modération et de sa courtoisie, me parla de ma nonciature qui touchait à son terme, et des péripéties qu'elle avait traversées. Il me rappela alors l'épisode de la déclaration des cinq cardinaux, la commission pénible, dont M. Ribot l'avait chargé, de m'annoncer la décision du gouvernement au sujet de l'appel comme d'abus, dont le dossier avait été déjà communiqué au Conseil d'Etat, et l'impression profonde que ma conversation .avait produite 6ur 'lui et sur M. Ribot. Ceci n'était point pour moi une révélation; mais il ajouta deux circonstances importantes que j'estime utiles de rapporter. La première est tout à l'honneur de M. Ribot, l'autre à celui de M. Bourgeois. M. Ribot déclara à M. Crozier que, puisque le nonce voyait dans cette détermination du gouvernement le principe d'un conflit avec le Saint-Siège, il aurait fait tout ce qu'il pouvait pour faire reculer ses collègues, et n'aurait pas hésité, s'il avait échoué, à donner sa démission, ne voulant point partager la responsabilité d'une ruptureavec le Vatican. Voici l'autre circonstance : le ministre qui fit pencher la balance fut M. Bourgeois qui, au conseil des ministres, fit en substance cette déclaration : « Je représente dans le Cabinet l'opinion avancée, mais je n'hésite pas à dire que, si le conseil, est persuadé, après les paroles du nonce,- que l'appel comme d'abus contre les cinq cardinaux peut amener une rupture avec le Saint-Siège, il doit s'abstenir de prendre cette résolution. »

Mon attitude, grâce h Dieu, produisit donc un heureux

résultat, épargnant un affront aux cardinaux et une nouvelle agitation .au détriment de la paix religieuse. Le Saint-Siège s'en réjouit grandement, comme le montre la dépêche n" 5547 du 6 février 1892, dans laquelle le cardinal Rampolia me dit : « L'attitude que vous avez tenue après la communication de M. Crozier est pleinement conforme aux vues du Saint-Père et aux miennes. Je vous présente donc leslouanges qui vous sont dues; et considérant que l'on ne peut désirer un plus grand zèle et une plus grande intelligence que celle dont vous faites preuve dans toutes les circonstances qui s'offrent pour la défense des intérêts religieux, je ne puis qu'exprimer la ferme confiance que vous persévérerez constamment dans cette œuvre, afin d'améliorer toujours la situation et d'assurer de plus en plus le triomphe de la politique du Saint-Siège qui, comme vous le savez bien, a pour but la pacification de l'Eglise et de l'Etat. Je vous accuse ici réception de\fos rapports n05 95. 97. (ils ont été lus avec très vif intérêt; ils témoignent une fois de plus de votre perspicacité et de votre habileté à démontrer, même lorsque vous êtes pris au dépourvu, le bien fondé de vos observations, comme vous m'annoncez l'avoir fait à M. Ribot dans les dits rapports. »

(Novembre 1891)

Un monarchiste met le îeu aux .poudres en dénonçant au Sénat les suppléments catéchistiques. — M. Ribot lait connaître au nonce les préoccupations du gouvernement. — Le nonce refusant d'intervenir, le gouvernement demande l'intervention du Saint- Siège. — Ce dernier me demande mon avis. — Entretien avec le cardinal Richard : exposé complet de la question et avis du cardinal. — Le Saint-Père charge le cardinal Richard de conseiller aux évêques de suspendre l'enseignement des suppléments catéchistiques. — Discussion avec M. Ribot : vagues promesses du gouvernement. — Hésitations du cardinal Richard. Le vote de la loi des fabriques et un- nouveau projet de loi hostile aggravent les difficultés d'intervention. — Le cardinal Richard accepte la mission, mais ne se résout pas à l'accomplir. — Le Saint-Siège finit par s'occuper lui-même directement de cette question. — Note du cardinal Richard a M. Ribot. — Deux faits retardent la solution de la question. — L'évèque de Grenoble retire son supplément sur les instances du Saint- Siège. — Chute du ministère Freycinet : M. Loubet choisit pour ministre des Cultes M. Ricard. — Attitude hostile du ministère dans l'affaire de Tévêque de Mende. — Article de VOsservatore Romano. — Le gouvernement défère cinq évêques au 'Conseil d'Etat. — Les prélats retirent leurs suppléments.

Les difficultés et les embarras >ne faisaient que se multiplier en ce moment d'effervescence et de passions politiques. Le procès contre Mgr l'Archevêque d'Aix se trouvait dans sa période la plus aiguë quand, le 17 novembre 1891, se •déroula au Sénat une interpellation sur une matière du caractère le plus délicat. Oette fois, ce n'étaient plus les radicaux qui s'efforçaient d'empêcher la pacification religieuse en suscitant des questions dangereuses, c'étaient les catholiques monarchistes qui s'efforçaient d'apporter de

nouveaux combustibles pour alimenter le feu des passions antireligieuses.

Le marquis de l'Angle-Beaumanoir, sénateur de la Bretagne, qui dans un trait d'esprit d'un goût par trop douteux avait -déjà dit à la tribune que le cardinal Lavigerie était venu « offrir à la République l'hommage de son dévouement ambulant », crut opportun de soulever une interpellation sur renseignement religieux donné dans quelques écoles gouvernementales en Bretagne. Voici le cas.

Quelques instituteurs et institutrices du gouvernement, pour se conformer à l'esprit profondément religieux des populations bretonnes et pour 'attirer un plus grand nombre d'élèves dans leurs écoles presque désertes, avaient adopté le système de joindre à leurs autres .leçons l'enseignement du catéchisme. Le dit sénateur vit en cela un danger pour les écoles catholiques et un piège du gouvernement ; dans une interpellation au Sénat, il demanda que l'on supprimât cet enseignement religieux dans les écoles de l'Etat, au nom de la neutralité scolaire. Jusque-Tià cette interpellation, bien qu'assez étrange, pouvait à la rigueur s'expliquer; mais où le marquis dépassa les limites et montra que son but principal était d'exciter les passions des républicains, ce fut lorsqu'il ajouta un dernier argument qui semblait n'avoir d'autre but que d'exaspérer les esprits et de soulever un nouveau conflit entre le gouvernement et l'épiscopat.

En effet, prenant un ton ironique, et citant le catéchisme de Rennes, il appela l'attention sur certains suppléments qu'on y avait Introduits récemment, concernant les devoirs électoraux des catholiques et la fréquentation des écoles de l'État ; il défia le gouvernement de faire enseigner ces suppléments dans ses établissements scolaires. Il disait à peu près ceci : dans ces suppléments, l'on prescrit aux catholiques, comme un devoir de conscience, de voter pour; des hommes probes, honnêtes, disposés à protéger les intérêts de la religion; donc l'on prescrit en substance de voter contre vous, qui ne possédez point ces titres. L'on prescrit en outre de fréquenter les éccCes qui présentent des garantie,:! certaines de moralité et de religion : donc l'on prescrit

d'éviter vos écoles. Nous verrons bien si vous oserez enseigner de pareilles maximes dans vos écoles. — M. de l'Angle- Beaumanoir atteignit complètement son but.

Les sénateurs de gauche, qui jusqu'alors ne connaissaient pas ces suppléments, éprouvèrent un mouvement de surprise et d'indignation, persuadés que ces .adjonctions avaient un caractère politique et constituaient un -danger pour les candidats républicains et pour les écoles gouvernementales. Dès lors, ils se mirent a exercer la plus vive pression sur le gouvernement pour faire éliminer ces adjonctions des catéchismes diocésains. D'où une nouvelle difficulté, d'autant pllus délicate qu'elle se rattachait à renseignement du catéchisme. Cette question prit de longs développements dont le public ne connut qu'une partie ; je crois opportun d'en parler ici brièvement.

Le 18 novembre, le lendemain même de l'interpellation de M. de l'Angle-Beaumanoir, M, Ribot, à la demande aussi du ministre de l'Instruction publique, me parla de cette interpellation; et après avoir signalé au vol combien il était étrange de voir un catholique vouloir supprimer l'enseignement religieux dans les écoles gouvernementales, il m'entretint de ces .suppléments récemment ajoutés aux catéchismes de quelques diocèses et cités à .la tribune du Sénat par Fauteur de l'interpellation. Le ministre prétendit que, se servir du catéchisme pour tracer les devoirs des citoyens en matière électorale, c'était confondre la religion avec la politique et faire servir l'une à l'autre; de même qu'insérer dans le catéchisme la prohibition de fréquenter les écoles neutres, •c'est-à-dire gouvernementales, c'était De mettre en opposition directe avec une loi de l'Etat ; ce que les évêques s'étaient abstenus de faire jusqu'à présent.

A ce sujet, M. Ribot trouvait naturel et légitime que les catholiques préférassent aux écoles du gouvernement leurs propres écoles, dans lesquelles ils avaient 4es garanties voulues pour l'instruction religieuse de leurs enfants ; mais il estimait que les évêques outrepassaient les justes limites et: se départaient de la prudence nécessaire quand ils- se servaient du catéchisme pour faire déserter les écoles officielles.:

îl ajouta que ce nouveau procédé, dès qu'il aurait été dénoncé à la Chambre des députés, soulèverait un débat passionné et violent dont on .ne pouvait prévoir l'issue; d'autant plus que même au Sénat des hommes plutôt conciliants* s'étaient montrés très irrités, et s'étaient exprimés avec grande énergie contre ces innovations catéchistiques. Il me pria enfin d'examiner attentivement la question et de voir s'il n'y aurait pas un moyen d'éliminer cette nouvelle cause de dissension, qui venait troubler la pacification religieuse.

Je répondis à M. Ribot que je n'avais pas l'intention de prouver la justesse des principes énoncés dans les suppléments catéchistiques, c'était chose par trop évidente et que lui-même paraissait reconnaître; mais je ne pouvais admettre en aucune façon que les additions concernant les devoirs électoraux pussent être considérées comme chose politique; car on ne disait pas aux catholiques de voter pour les candidats d'un parti plutôt que d'un autre, mais uniquement pour ceux qui promettaient de défendre les intérêts de la religion et de la société; de ce nombre. n'étaient exclus que les hommes irréligieux et les fauteurs de désordres sociaux. La matière était donc purement morale, religieuse, sociale et nullement politique. Par rapport à l'adjonction concernant les écoles, je fis remarquer que le catéchisme du diocèse de Rennes, celui qui fut précisément cité au Sénat par le marquis de l'Angle-Beaumanoir, mentionne spécialement les écoles dans lesquelles les enfants seraient en danger de perdre ia foi st les 'mœurs ; que s'il y avait quelques écoles gouvernementales dans ce cas, les évêques avaient non seulement le droit, mais le devoir de défendre aux catholiques de les fréquenter, parce qu'ils 'sont responsables des âmes confiées à Heurs soins.

Donnant ensuite une plus grande ampleur à ma défense, je fis observer à M. Ribot que depuis plusieurs années déjà on restreignait et on comprimait en France par des efforts combinés et constants la liberté et l'influence de l'Eglise , il ne fallait donc pas s'étonner ;si 'les évêques, usant des moyens qui sont à leur disposition, (recommandaient vivement aux fidèles de choisir comme députés des hommes

sages et disposés à respecter les intérêts de lia religion auxquels sont intimement liés ceux de la société. Concernant les écoles, j'ajoutai que, de fait, de nombreux maîtres étaient irréligieux ; que, de plus, les autorités locales exerçaient toute sorbe de pressions pour forcer les familles à envoyer leurs enfants aux écoles de l'Etat; il était donc naturel que, de leur côté, les évêques, soucieux du salut des âmes, prémunissent .les parents contre les dangers 'auxquels étaient exposés leurs enfants. Si le gouvernement faisait cesser cet abus chez ses instituteurs, les évêques n'auraient plus besoin de donner aux catholiques de pareils avertissements. Quant à ila paix religieuse, le Saint-Siège la désirait ardemment et le montrait bien par les faits, en suivant une politique que d'aucuns jugeaient même trop bienveillante et partiale; mais il fallait, pour la continuer, que le gouvernement commençât de son côté à donner quelque juste satisfaction aux catholiques, en empêchant de nouveaux attentats, ou tout au moins en modifiant quelques-unes des -lois les plus nuisibles aux intérêts religieux; sans cela de nouveaux conflits étaient inévitables, non toutefois par la faute du Saint-Siège et des catholiques, qui jamais ne pourront se résigner à assister impassibles à la ruine de la religion.

Enfin, sur la question immédiate, c'est-à-dire sur les moyens d'empêcher les suppléments aux catéchismes, je lis comprendre que je n'en voyais aucun; que toute cette matière étant trop délicate et au-dessus de mes attributions, je devais me tenir à l'écart, me bornant purement et simplement ik informer le Saint-Siège.

M. Ribot constata sans peine ma froideur et l'accueil très réservé que je faisais à ses ouvertures; il n'insista pas davantage. Dans la suite, cependant, il revint plusieurs fois à la charge, mais je lui donnai toujours des réponses évasives.

Je ne manquai point d'informer exactement le Saint- Siège; ce fut l'objet de mon rapport du 21 novembre, .n° 73.

Cependant, la presse commençait à s'emparer de la question, et naturellement 'cette polémique pouvait devenir irri-

tante. On avait appelé ces suppléments des « catéchismes c'ectoraux »: et ce thème fournissait aux journaux radicaux une ample matière à des récriminations et à des attaques contre les évêques et le clergé.

Le gouvernement, craignant d'avoir un jour ou l'autre, à la Chambre, une interpellation passionnée et périlleuse, résolut de réclamer l'intervention du Saint-Siège, par le moyen de son ambassadeur. On ne saurait le blâmer de cette rmination, puisqu'il s'adressait à la seule autorité compétente en la matière. Il aurait dû, il est vrai, prendre une attitude plus énergique vis-à-vis du parti républicain, lui faire comprendre que les suppléments catéchistiques n'avaient rien de politique et de censurable, et que, par suite, il ne pouvait ni n'entendait prendre aucune initiative pour les faire supprimer. Mais étant donné sa faiblesse, ou son manque de courage, il faut reconnaître qu'il avait choisi, pour atteindre son but, un moyen parfaitement régulier. Il me parut y apporter les plus vives instances, car le 18 décembre, par dépêche, chiffrée, le cardinal Rampolla m'avertissait que le comte Lefebvre de Béhaine lui avait montré un télégramme pressant de M. Ribot, dans lequel on annonçait un conflit imminent sur la question des catéchismes et qu'à cette fin, vu l'urgence, on sollicitait l'intervention du Saint-Siège. Le cardinal, qui avait été mis au courant de la question par 'mon rapport indiqué plus haut, avait répondu que la doctrine des suppléments était irréprochable : l'on ne pouvait discuter que leur opportunité; or, c'était là une question de prudence et qui ne pouvait se résoudre par l'intervention officielle du gouvernement.

Le cardinal m'invitait ensuite dans le même télégramme

« à manifester mon avis motivé concernant la situation et

cette instance du gouvernement ». Il ne m'était pas difficile

d'exprimer un avis sur la situation politico-religieuse en

France, puisque me trouvant s-ur les lieux et en rapports

-éonti>nu£'ls avec les ministres, avec les évêques et les catho-

• Iiques de toutes les opinions, j'étais en mesure d'informer le

Saint-Siège avec queilque compétence; mais il était beaucoup

•plus difficile de -manifester un avis sur l'instance du gou-

vernement, c'est-à-dire d'indiquer au Saint-Siège si et dans quelle mesure il convenait d'intervenir dans cette question. Pour bien saisir l'importance et la gravité de l'affaire, il faut dire d'abord que ies diocèses dans lesquels on avait introduit des suppléments étaient, d'après ce qu'on m'avait affirmé, au nombre de treize, à savoir : Saint-Jean-de-Maurienne, Aix, Grenoble, Orléans, Vannes, Annecy, Luçon, t Rennes W, Châlons, Quimper, Saint-Claude, Cooitances. Saint-Biïeuc. Il y avait en outre six diocèses dans lesquels o,n faisait une nouvelle édition du catéchisme, .avec des suppléments : Troyes, Montpellier, Séez, Auch, Nevers, Perpignan.

Il y avait donc une vingtaine de diocèses dans lesquels ces additions figuraient déjà dans le catéchisme ou étaient sous presse. Pour cette dernière catégorie il était facile d'y remédier ; il aurait suffi de conseiller aux évêques de les omettre ; leur dignité et leur amour-propre n'auraient pas été compromis. Mais la chose était beaucoup plus délicate pour la première catégorie, car ces adjonctions étaient déjà connues dans 'les diocèses cités; et il pouvait être réellement pénibCe et même humiliant pour ces évêques de les retirer ou d'en suspendre simplement renseignement. Il faut noter qu'à cette époque le Saint-Siège était déjà intervenu en France pour indiquer la ligne politique à suivre; plus récemment encore, après la condamnation de Mgr l'Archevêque d'Aix, pour conseiller aux évêques de s'abstenir d'envoyer d'autres adhésions à ce prélat ; il semblait plus opportun

■ (i) Voici un extrait des, (Jeux leçons de Rennes, rédigées par le cardinal Place ; elles suffiront à donner une idée des autres :

« D. — Qu'entend-on par écoles mauvaises ?

« R. — On entend, par écoles mauvaises celles où les enfants seraient en danger de perdre la foi ou les mœurs.

« D. — Comment obtiendrons-nous d'être gouvernés chrétiennement ?

k R. — Kous obtiendrons d'être gouvernés chrétiennement, en votant aux élections pour des hommes résolus à défendre les intérêts de la religion et de la société.

« D. — Est-ce un devoir de voter aux élections ?

« R- — Oui. c'est un devoir de voter aux élections.

« D. — Est-ce un péché de mal voter aux élections ?

« R. — Oui, c'est un 'péché de mal voter aux élections.

« D. — Qu'est-ce que ma! voter aux élections ? ,

" R- — Mal voter aux élections c'est voter pour des hommes qui ne seraient pas résolus à défendre les intérêts de la religion et de la société ».

de se tenir sur la réserve et de «ne point trop multiplier de pareilles interventions, auxquelles on ne doit recourir que très rarement.

Il fallait en outre examiner deux autres aspects de la question :

Les suppléments ajoutés par les évêques à leur catéchisme étaient-ils irréprochables au point de vue de la doctrine ?

Et, s'ils l'étaient, était-il opportun, sage et prudent de faire figurer cet enseignement dans le catéchisme diocésain ?

Sur le premier point, il ne pouvait y avoir, en théorie, aucun doute. Que les catholiques soient obligés de donner leurs votes à des citoyens honnêtes et disposés à défendre Les intérêts de la religion ; qu'ils soient tenus également d'éviter les écoles dans lesquelles leurs enfants peuvent perdre la foi et les mœurs, ce sont deux vérités mora'les qui n'ont besoin d'aucune démonstration. Mais, sur le second point, en ne pourrait donner une réponse identique. Il faut remarquer avant tout que les adjonctions du diocèse de Rennes avaient été rédigées par le cardinal Place, homme très avisé et prudent, tandis que dans d'autres diocèses les expressions n'avaient pas été toujours également mesurées. Il est en outre nécessaire de se rappeler que le catéchisme doit contenir les vérités fondamentales de notre sainte religion, vérités éternelles, immuables, s'étendant à tous et ne pouvant recevoir des interprétations variables selon les lieux, les 'temps, 'les personnes et les circonstances. Or, un chapitre sur les devoirs électoraux 'paraît, de sa nature, chose moins conforme au catéchisme 'lui-même. Le droit de voter peut comporter en fait des applications diverses ; car les catholiques, en présence de deux candidats laissant à désirer, peuvent croire utile, et non à tort, de voter pour le moins mauvais. De plus, une théorie, bien que correcte, sur la matière électorale, si elle doit être enseignée dans les écoles et dans les églises en même temps que le catéchisme, peut susciter, au moment de l'effervescence des luttes électorales, millle commentaires, récriminations et polémiques.

Quant aux écoles, il devient difficile de déterminer en pratique celles qu'il faut éviter absolument et celles que l'on

peut tolérer. Par le fait même que l'école fut rendue neutre, c'est-à-dire Bans enseignement du catéchisme, elle fut considérée par l'épiscopat belge comme absolument mauvaise, et il fut prescrit à tous les maîtres, même bons et chrétiens, de les abandonner ; il fut défendu aux enfants de les fréquenter sous peine de refus de la première communion ; et aux parents d'y envoyer leurs enfants sous peine de refus d'absolution. L'épiscopat français fut moins rigoureux et se contenta d'ouvrir des écoles catholiques.

Dans certains pays, comme en Irlande, le Saint-Siège toléra un moment, conseilla même aux catholiques la fréquentation des écoles neutres, parce qu'ils ee trouvaient en face du gouvernement anglais qui voulait obliger les catholiques à fréquenter les écoles d'Etat où l'on enseignait le catéchisme protestant. Entre le protestantisme et la neutralité, la neutralité était naturellement préférable. De tout ceci, l'on peut déduire que, si les principes exposés dans les suppléments étaient irréprochables en théorie, en pratique ils n'étaient pas tellement fixes, telement certains, tellement, immuables, qu'on pût les faire figurer dans le catéchisme. C'est pourquoi la grande majorité de l'épiscopat, n'estimant pas opportunes de pareilles additions, s'était abstenue de tes faire.

La question avait été à peine posée au Sénat (17 nov.) que j'avais interpellé h ce sujet plusieurs des prélats venus à Paris pour la réunion annuelle de l'Institut catholique, et tous, y compris le cardinal Richard, m'avaient répondu qu'à leur avis le catéchisme diocésain ne devait s'occuper ni des cilections, ni des écoles. Mgr Bourret, évêque de Rodez, fut l'un des plus explicites à ce sujet. Il me dit qu'en pratique il ne croyait pas possible de faire enseigner dans les églises. où il y a parfois des curés plus zélés que prudents, la doctrine relative aux devoirs électoraux et aux écoles neutres •sans s'exposer à des mécontentements et à des protestations et compromettre l'enseignement même du catéchisme. Les libéraux, les incrédules, et en général tous ceux qui se sentaient atteints par les principes ainsi exposés, ne permet-

traient plus à leurs enfants de fréquenter les réunions catéchistiques.

Un autre avis qui .me fit grande impression fut celui du très digne supérieur de 'Saint-Suipice, M. Icard. Il me dit qu'il considérait les adjonctions faites comme tout à faitinopportunes. Comme il serait très fâcheux de voir ces catéchismes déférés au Conseil d'Etat, il croyait utile d'inviter les évêques à ne pas faire de suppléments, et de conseiller à ceux qui en avaient déjà rédigé de prévenir leurs curés que la partie concernant les élections et les écoles n'était pas destinée à être enseignée aux enfants. Au sujet des écrites, il ne pouvait d'ailleurs plus y avoir de doute, car le Saint-Siège, avant que cette question ne fût soulevée, avait déjà fait connaître sa pensée.

En effet, en avril 1891, peu de temps avant mon arrivée en France, Mgr Rosset, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, s'était adressé à mon prédécesseur, Mgr Roteili, et celui-ci au Saint-Siège, pour savoir s'il était opportun d'insérer dans les catéchismes un chapitre sur les écoles neutres. Le cardinal Rampolla, par dépêche du 24 du même mois, n° 1528, avait répondu « que, quelle que fût la justesse des principes, le Saint-Siège ne croyait pas opportun que ce point fût traité dans le catéchisme; l'évêque demeurant libre de l'enseigner aux fidèles d'une autre manière ». Cette réponse était relative aux écoles neutres, mais pouvait s'étendre, peut-être à plus forte raison, aux devoirs électoraux, .matière plus délicate encore et plus susceptible d'exciter les passions.

Mon regretté prédécesseur dut, sans aucun doute, communiquer cette réponse à Mgr Rosset: mais il ne me paraît pas qu'il Tait fait connaître aux autres évêques ; car il est à présumer qu'ils en auraient tenu compte et n'auraient pas fait les dites additions. Pour procéder avec toute la prudence voulue, .avant de répondre au télégramme du 28 décembre, par lequel le cardinal Rampoll-a m'invitait a donner mon avis concernant lïnstance faite par le gouvernement, je crus opportun de consulter le cardinal Richard, pour lequel j'eus toujours la plus haute estime et la vénération la plus profonde en raison do sa grande piété, de la sûreté de sa doc-

trine et de son ardent amour pour l'Eglise. L'archevêque, à qui j'6 communiquai le télégramme du cardinal Rampolla, après m'avoir déclaré que la doctrine contenue dans les suppléments lui paraissait irréprochable, me fit remarquer qu'une bonne partie du public avait jugé peu opportune son insertion dans le catéchisme, et qu'il s'était abstenu, pour ce 'motif, de l'insérer dans celui du diocèse de Paris. ' . Ayant appris ensuite que le gouvernement, si l'affaire ne s' arrangeai! pas par unie intervention du Saint-Siège, se proposait de déférer les dits catéchismes au Conseil d'Etat, le cardinal ne se dissimulait pas les inconvénients qui en résulteraient, surtout celui d'exciter à nouveau les passions, très éveilliées encore par le procès d'Aix. Il était par suite d'avis que le Saint-Siège pouvait user de quelque condescendance envers le gouvernement, en exigeant des compensations adéquates. Cette condescendance pouvait consister en ceci : 1° aux évêques qui -n'avaient pas fait de suppléments (et c'était la très grande majorité), conseiller de s'en abstenir en raison des difficultés qui en résulteraient inévitablement; 2° aux prélats qui les avaient faites, recommander de tenir compte des inconvénients possibles et de considérer dans leur prudence et sagesse s'il n'était pas plus opportun d'en suspendre renseignement et d'omettre ces additions dans les éditions futures.

L'on pourrait en revanche demander comme échange au gouvernement, et .peut-être par une note diplomatique : 1° de s'opposer efficacement au projet, déjà voté par la Chambre et qui devait être sous -peu discuté au Sénat, tendant à soumettre les fabriques à la comptabilité des établissements publics; 2° de modifier en substance la loi fiscale dite d'accroissement, contre des congrégations religieuses ; 3° de ne pas toucher à la loi de 1850 et de renoncer au projet annonce par le ministre de l'Instruction publique, tendant à augmenter le contrôle- du gouvernement sur les institutions d'enseignement secondaire libre et à exiger des professeurs de ces institutions de plus sérieuses garanties de capacité ; 4° de ne proposer aucun projet de loi sur la liberté d'association, ou tout, au moins d'empêcher efficacement qu'on

»ne «lésât en aucune façon les droits des congrégations religieuses.

Telles furent en substance les idées que nïexposa le cardinal au cours de cette longue conversation ; elles étaient aussi îles miennes bien auparavant. Mais l'intervention du Saint-Siège auprès de l'épiscopat était chose très délicate , elle pouvait irriter la susceptibilité des évêques et risquait d'être taxée par les fidèles de condescendance excessive envers le gouvernement, surtout en ces 'moments où les esprits, excités par les radicaux et les monarchistes, étaient plus disposés à -la lutte qu'à de prudentes transactions. Il convenait donc de demander en échange des garanties expresses de •paix et des concessions adéquates. Mgr Bourret, qui se trouvait alors à Paris, et que je consultai également, exprima, sans la connaître cependant, la même opinion que le cardinal Richard.

Par un télégramme du 30 décembre, et par un long rapport du 31, je fis connaître en détail tout ce qui précède au cardinal Rampolla.

Mon télégramme suffit à motiver la décision du Saint- Père. Le cardinal Rampolla m'informa en effet, par une dépêche du 1er janvier 1892 (n° 4965), que Sa Sainteté lui avait ordonné d'écrire au cardinal Richard, pour le charger de donner aux évêques le conseil de suspendre l'enseignement des suppléments catéchistiques. Le cardinal me donnait en même temps les instructions suivantes : « Avant que vous remettiez la lettre adressée à l'archevêque de Paris, il sera nécessaire que vous en montriez la copie à M. Ribot, ministre des Affaires étrangères, et que vous lui fassiez connaître que cette démarche du Saint-Père met le gouvernement dans la nécessité (s'il veut obtenir le but bienfaisant qu'il se propose) de renoncer aux lois et aux projets hostiles à. l'Eglise et préjudiciables à ses intérêts. Il vous sera facile de les indiquer, mais insistez spécialement sur la loi sur les associations et les suppressions des traitements. Si le ministre fait quelques difficultés, par crainte d'une interpel-

Hation possible, vous pouvez suggérer que le gouvernement a un moyen facile de se garder en disant qu'il traite en ce moment la question des catéchismes avec le Saint-Siège. »

Quant à la lettre du cardinal Rampolla du 1er janvier 1892, n° 4965, adressée au cardinal Richard, en voici la partie .la plus importante : « Pour .atteindre ce noble but de' pacification et éviter toute conséquence funeste, le Saint-Père est disposé, par 'Condescendance, à conseiller aux évêques français de s'abstenir de faire les adjonctions que Votre Eminence connaît,. et de recommander aux prélats qui les ont déjà faites de tenir compte des inconvénients possibles et d'examiner dans leur sagesse s'il n'est pas opportun d'en suspendre l'enseignement. Si Votre Eminence, qui connaît, la situation par sa présence sur .les lieux, trouve à .propos l'exécution de ce projet, le Saint-Père l'invite par mon intermédiaire à écrire en ce sens, en son auguste nom, aux autres archevêques de France en les priant de faire connaître ces idées de Sa Sainteté aux évêques leurs sùffragants.

» Dans la certitude que Votre Eminence, ainsi que les autres respectables membres de l'épiscopat français, apprécieront justement les intentions bienveillantes du Saint-Père, je me réjouis de leur corîfirmer les sentiments avec Cesquels », etc.

Aussitôt que j'eus reçu cette communication du cardinal Secrétaire d'Etat, j'allai voir M. Ribot. Je lui fis connaître l'esprit conciliant du Saint-Père ; mais je lui dis en toutefranchise que la .situation exigeait la cessation de toutes mesures hostiles; sinon le Saint-Siège, en intervenant dans l'affaire des catéchismes, compromettrait sa dignité, et la politique de pacification deviendrait un contresens. J'insistai en outre sur les cinq points indiqués plus haut, et lui demandai des déclarations explicites, ajoutant -qu'il importait désormais de savoir si le gouvernement entendait suivre réellement une politique de .pacification, ou non. Le Saint- Siège et la nonciature, lui dis-je, ;se trouveraient, vis-à-vis des catholiques, dans une position impossible; leurs conseils de paix et de prudence seraient inefficaces et presque ridicules, si le gouvernement continuait à faire la guerre à

l'Eglise. J'attendais donc de lui une réponse claire et précise.

M. Ptibot eut des paroles de satisfaction pour le bon accueil fait par le Saint-Père à sa demande et rendit hommage à l'esprit conciliant et bienveillant de Sa Sainteté', quant aux points sur lesquels je lui demandais une réponse formelle, il me dit qu'il ne pouvait se prononcer sans en avoir d'abord conféré avec ses collègues. Ceci était très juste. Nous nous donnâmes donc rendez-vous à quelques jours de là.

Dans l'intervalle, je crus opportun de remettre la lettre du cardinal Secrétaire d'Etat à Mgr Richard, mais en le priant d'examiner les choses et de ne rien faire avant mon second entretien avec M. Piibot. Le cardinal me dit bientôt qu'il avait examiné avec soin le contenu de la lettre, mais qu'il ne pouvait me dissimuler dès à présent. que la charge qui lui était confiée de transmettre à l'épiscopat français ces instructions du Saint-Siège le mettait vis-à-vis de ses collègues dans une situation difficile et très délicate.

Dans le second entretien, M. Piibot 'me fit d'expresses déclarations sur le vif désir qu'avait le gouvernement de contribuer à la pacification religieuse et d'empêcher de nouvelles mesures hostiles à l'Eglise ; mais, pour les points indiqués, bien que le gouvernement fût disposé à tenir compte, dans la mesure du possible, des demandes du Saint- Siège, il ne pouvait prendre aucun engagement formel sans se mettre dans une position impossible devant les Chambres.

Au cours de la conversation, 'le ministre me déclara en outre que la loi fiscale sur les congrégations religieuses allait être modifiée dans un sens plus équitable, et que la loi sur les associations ne s'occuperait pas d'une manière spéciale des congrégations religieuses et n'envisagerait que les associations en général. Toutefois il se borna à des généralités, si bien que naturellement je lui demandai des déclarations plus explicites sur chaque point, trouvant ses paroles beau-

Cil. Y; — LES SUPPLÉMENTS DE CATÉCHISME 179

coup trop vagues; mais i-1 insista toujours sur l'impossibilité do prendre un engagement formel. Il ajouta ensuite, en manière de considération générale, qu'un accommodement sur l'affaire des catéchismes devait être regardé comme non moins utile à l'Eglise qu'à l'Etat, et peut-être plus encore à la première qu'au second; que, par suite, le gouvernement français, en traitant de cette question avec le Saint-Siège, croyait rendre un service égal à celui qu'il recevait, 'd'autant plus qu'un grand nombre de républicains le blâmeraient du seul fait de s'être adressé au Saint-Siège.

Je répondis que cette manière de considérer la question ne me semblait pas du tout exacte ; car le gouvernement ne rendait aucun service au Saint-Siège, tandis que, par son intervention, le Saint-Siège en rendait un très précieux au gouvernement qu'il débarrassait à bon compte d'une question très dé/licate qui échappait entièrement à la compétence de 'l'Etat. Mais, laissant de côté cette considération, je fis remarquer au (ministre que la question des catéchismes, dans l'état présent des choses, en impliquait une autre très importante, à savoir si le Saint-Père pouvait intervenir dans cette affaire salva dignitate, sans être assuré d'une manière positive que le gouvernement entendait mettre fin à toutes les mesures hostiles. C'était la le véritable nœud de la question. Or, tout homme impartial devait convenir que, sans cette assurance, le Saint-Siège pouvait voir son autorité morale compromise, et être taxé de faire une politique d'une ingénuité par trop excessive et de concessions sans aucune contre-partie.

Le ministre ne contesta point la valeur de ces réflexions, mais se borna à confirmer ses déclarations précédentes.

Ce que promettait M. Ribot était bien peu. Et ce peu, l'on pouvait même craindre que le Cabinet, lié aux radicaux, ne pût le tenir. Mais, d'autre part, il ne fallait pas perdre de vue que les suppléments catéchistiques n'étaient guère soutenables pour ce qui. regardait leur opportunité, et que l'opinion publique n'aurait point favorisé une résistance tenace à leur sujet ; c'était en outre toujours un bien que

d'éviter une condamnation comme d'abus par l'autorité civile, et une nouvelle excitation des passions.

Le même jour je rapportai très exactement au cardinal Richard ma conversation avec M. Ribot. Le cardinal me manifesta de nouveau ses appréhensions concernant l'accomplissement de la charge qui venait de lui être confiée, et son peu de confiance dans les promesses du ministre. Il était devenu plus perplexe et plus hésitant après une entrevue avec M. Faliières, ministre des Cultes, qui ne l'avait point du tout satisfait. Il conclut donc que, plus il réfléchissait, plus il trouvait délicat pour lui de communiquer aux évêques les intentions du Saint-Siège. Il ne voyait pas de difficulté à recommander aux évêques qui n'avaient pas encore fait les adjonctions susdites de s'en abstenir ; 'mais quant à donner aux prélats qui les avaient déjà insérées dans leurs catéchismes, le conseil, même sous la forme la plus discrète, d'en suspendre l'enseignement, cela lui paraissait peu conforme aux égards délicats dont il devait user avec ses collègues. De toute manière, ajouta-t-il, je réfléchirai encore un peu, puis je ferai connaître ma résolution au cardinal Secrétaire d'Etat.

Je ne voulus faire aucune pression sur le cardina.l, reconnaissant que ses raisons étaient sérieusement fondées. Je le priai seulement de bien vouloir prendre au plus tôt une décision définitive; il me semblait que trop temporiser nous aurait fait perdre tous les avantages, car le gouvernement, qui désirait une prompte solution par crainte d'une interpellation, n'aurait plus fait de concessions dans la suite et ne nous aurait témoigné aucune gratitude.

C'est pourquoi le 14 janvier, dans mon rapport détaillé m" 89, je rapportai le tout au cardinal Rampolla et me permis d'ajouter : « Au cas où le cardinal Richard dé cil ineiait la charge et que le Saint-Siège persisterait dans l'intention d'intervenir, Votre Eminence verra s'il n'est pas plus opportun que le Saint-Siège, par une lettre privée et confidentielle, fasse lui-même aux évêques directement la cem-

CH. y. — LES SUPPLÉMENTS DE CATÉCHISME 181

munication indiquée. Venant du Saint-Siège, elle serait accueillie avec plu-3 grande déférence, le secret serait plus facilement gardé, et l'on éviterait d' autres inconvénients, ■spécialement ceux que l'on rencontrerait certainement si la communication venait de la nonciature. »

J'ajoutais qu'il était utile et nécessaire que -la communication éventuelle du Saint-Siège coïncidât avec le dépôt, de la part du gouvernement, d'un projet destiné à modifier substantiellement l'injuste loi fiscale contre les congrégations religieuses, et aussi avec la présentation de bons candidats pour les diocèses vacants, auxquels venait de s'adjoindre récemment le siège très important de Cambrai. Il me semblait juste que .l'épiscopat, devant recevoir un conseil sur les catéchismes, pût constater par les faits, que 'le Saint- Siège avait obtenu du gouvernement quelques avantages. Le Saint-Siège parut entrer immédiatement dans cet ordre d'idées, puisque le eardinall Rampolla, le 22 janvier (dépêche n° 5284), me répondit en ces termes •: « Je me réjouis donc de constater pour votre encouragement que Sa Sainteté a été très satisfaite de l'activité extraordinaire que vous avez déployée ces jours-ci, soit pour remplir auprès du cardinal Richard la mission qu'elle vous avait confiée, soit en cherchant à persuader aux ministres qui s'occupent des questions religieuses la nécessité de mettre enfin un terme aux mesures vexatoires contre l'Eglise, et de mettre le Saint- Siège en mesure d'intervenir, salva dignitate, et avec un utile résultat, entre l'épiscopat et le gouvernement. »

Le gouvernement commença par témoigner quelque bon mouvement pour faciliter la tâche du Saint-Siège. La nomination des candidats aux diocèses vacants fut combinée entre moi et le ministre des Cultes à. la satisfaction du Saint- Siège. En outre, les congrégations religieuses obtinrent un réel succès près de la Chambre des requêtes, à la Cour de Cassation ; celle-ci, en effet, relativement à ,1a loi fiscale d'accroissement, rejeta les prétentions du fisc, qui voulait aggraver la taxe par la déclaration dite « multiplie » dont on

parlera en son lieu. M. Riboi m'envoya immédiatement son chef de cabinet, M. Crozier, pour me communiquer la nouvelle.

Mais d'autre part; presque en même temps, était votée au Sénat, avec le plein assentiment du ministre des Cultes, l'injuste loi qui soumettait les fabriques paroissiales à la comptabilité des établissements publics, et paraissait dans les journaux un projet de loi gouvernemental sur la liberté des associations, projet antilibéral et évidemment dirigé contre les congrégations religieuses. Il est vrai de dire que ce projet était présenté par le cabinet actuel, comme par les cabinets précédents, plutôt pour faire une démonstration extérieure qu'avec l'intention de la faire voter, et M. Ribot me le fit comprendre clairement, ajoutant qu'il ne croyait pas que le projet fût discuté durant cette législature ; il n'en est' pas imoins vrai qu'il contribuait à alarmer les catholiques et à les irriter à juste titre contre le gouvernement, rendant plus que jamais difficile l'intervention du Saint- Siège dans la question des catéchismes. Je ne manquai pas de le faire remarquer à M. Ribot, et je me plaignis vivement près de lui de l'attitude du gouvernement, faisant les protestations les plus énergiques contre ses actes récents. M. Ribot comprit et laissa passer plusieurs jours avant de revenir me parler de la question, se rendant bien compte qu'il T\e pouvait plus me demander une faveur en présence de ces nouveaux griefs. Le gouvernement avait déjà violé ses promesses.

Malheureusement, un nouveau fait vint aigrir la question. Mgr Trégaro, évêque de Séez, qui connaissait cependant, puisqu'elle était répandue dans le public, la controverse pendante, publia une nouvelle édition de son catéchisme, avec des additions plus accentuées que celles du diocèse de Rennes. On était au commencement de février, et la session des Chambres devait s'ouvrir le 1G du même -mois. M. Ribot, devenu plus préoccupé et plus nerveux, revint me parler de la question ; mais je me montrai très réservé et très froid, d'autant plus que le cardinal de Paris, après un mois, n'avait pris encore aucune résolution, tantôt disposé à agir,

puis revenant en arrière, selon les circonstances si variables dans ce pays.

Après la .déclaration des cardinaux qui avaient énuméré tous leurs griefs contre le gouvernement, il me dit qu'il se sentait plus, disposé à exécuter les instructions du Saint- Siège. Il déclara même sa résolution directement à M. Ribot et à M. Fallières, avec lesquels il eut un échange d'idées sur ce point et sur plusieurs autres, et une promit à moimême qu'il s'occuperait sans retard de l'affaire des catéchismes. Il procéda toutefois avec grande lenteur et beaucoup d'hésitation, comme. un homme qui se résout enfin à marcher, mais à contre-cœur. Il me dit un jour qu'il était sur le point d'écrire à l'archevêque de Rennes pour lui communiquer ,1a pensée du Saint-Siège, mais avec cette addition que, si le prélat ne croyait pas opportun de suspendre l'enseignement de ces suppléments, il lui remît une note affirmant que ni lui, ni ses suffragants, n'avaient eu d'ar- .rière-pensée électorale et politique.

Je me permis de faire observer; au cardinal que même si l'archevêque de Rennes envoyait un document de ce genre la question ne serait point résolue pour cela, car le gouvernement, selon toute probabilité, ne s'en serait point contenté, et que d'ailleurs cette manière de faire ne correspondait point exactement aux instructions du Saint-Siège.

A peu près à la même époque, cependant, le cardinal Richard fit connaître ces instructions à Mgr Baptifolier, évêque de Mende, de passage à Paris. C'était un des prélats qui avaient édité un supplément. Le cardinal se décida ensuite à écrire à Mgr Fallières, évêque de Saint-Brieuc, suffragaint de Rennes, pour l'inviter à un entretien à Paris , mais ce prélat, voyant par la lettre même du cardinal qu'il s'agissait des additions ■catéchistiques, déclina l'invitation, alléguant des raisons de santé.

Dans sa réponse, Mgr Fallières faisait remarquer que les suppléments, qui n'avaient aucun but politique, se trouvaient depuis plus d'un am entre les mains de tous, et qu'en sus-

pendre renseignement serai L faire un pas en arrière, au grave dommage de l'autorité morale de l'évêque. Peut-être, ajoutait-il, il y aurait une solution, qui serait d'adopter pour toute -la catholicité, ou -du moins pour la France, un catéchisme unique, comme on avait projeté de le faire au Concile du Vatican ; toutefois ce catéchisme ne pouvait être prêt avant plusieurs années. C'était là un excellent remède.

Cette réponse de Mgr Fallières non seulement augmenta les hésitations du cardinal Richard, mais le convainquit presque complètement que cette affaire ne pouvait s'arranger pour le moment. Il ne méconnaissait pas les avantages d'un accommodement pacifique par l'autorité légitime, mais il croyait que les inconvénients que l'on rencontrerait seraient plus grands encore. La crainte de voir déférer les catéchismes au Conseil d'Etat ne l'effrayait plus beaucoup : le gouvernement, selon lui, en retirerait plus de dommage que d'utilité.

Cette opinion était très respectable, et je ne fis rien pour la combattre. EKe n'avait qu'un seul tort : celui d'être formulée par le cardinal après six semaines d'hésitations et après la promesse faite par lui au gouvernement qu'il se serait occupé de la question sans retard, en communiquant aux évêques les instructions de Rome. Je le priai donc vivement de sortir de cet état d'incertitude qui impatientait le gouvernement et paralysait le Saint-Siège, et de donner à l'un et à l'autre une réponse catégorique.

Le gouvernement, en effet, se plaignait continuellement de ce retard auprès de la nonciature et du Saint-Siège, et paraissait considérer la .lenteur du cardinal comme un jeu combiné pour faire perdre du temps. Cela m'était très désagréable, car dans toutes les situations j'avais pour habitude d'agir loyalement et franchement, et il me pesait beaucoup d'être soupçonné du contraire.

Je crus donc de mon devoir de faire connaître au Saint- Siège en toute exactitude et impartialité (rapport du 8 février 1892, n° 102) les sentiments certainement dignes de considération du cardinal de Paris, mais je conclus avec

une égale franchise en disant au cardinal Secrétaire d'Etat : « Il me serrubje difficile que le Saint-Siège puisse compter sur 'les bons offices du cardinal pour arranger cette affaire, quand il le jugera opportun. Ce retard pouvait être utile pendant quelques semaines, mais maintenant les Chambres vont s'ouvrir et le gouvernement demandera sans aucun doute une réponse définitive et précise. »

Quant à la nature de la réponse à donner, 'je ne crus pas opportun de peser le moins du monde sur le Saint-Siège, c'est pourquoi j'ajoutais : « Il est certain d'une part que le Saint-Siège, en se montrant disposé à un accommodement par l'intermédiaire du ^cardinal Richard, a donné une preuve de sa bonne volonté. Peut-il aller plus loin, et par une communication adressée aux dix ou douze évêques auteurs des suppléments, ou par une déclaration d'une congrégation romaine, faire connaître la réponse donnée cette année même à l'évêque de Saint-Jean-de-Maurienne (dépêche n° 1528), qu'il n'est pas opportun d'insérer ces suppléments dans le catéchisme ? La chose serait très délicate et pourrait produire chez les évêques et les catholiques militants un très grand déplaisir et un vif mécontenteiment. D'autre part, si «le gouvernement n'obtient pas du Saint-Siège le tempérament qu'il demande, il déférera les catéchismes au Conseil d'Etat 'comme d'abus,. <ce qui a aussi ses inconvénients. »

Ayant fait ces réflexions, je laissais, sans me prononcer, à la sagesse du Saint-Siège de prendre la détermination qu'il croirait la plus opportune.

Mais avant même que ce rapport n'arrivât à Rome, le Saint-Siège avait pris une décision, pressé par l'ambassadeur M. Lefebvre de Béhaine, qui se plaignait amèrement de la .lenteur du cardinal Richard et me blâmait aussi de ne pas assez presser l'archevêque d'exécuter les instructions du Saint-Siège.

Le cardinal Rampolla me faisait .savoir (dépêche n° 5548) que la réouverture des Chambres approchant, et dans Ja crainte que le gouvernement, provoqué par les radicaux, ne fût amené à faire des déclarations capables de ranimer la lutte religieuse et de blesser les susceptibilités de l'épiscopat

et du olergé, .le Saint-Père désirait que le gouvernement, aux interpellations qui pourraient surgir concernant la question des suppléments catéchistiques, se contentât d'opposer cette simple déclaration, à savoir : le gouvernement, considérant combien cette question était délicate, et pleinement confiant dans l'esprit de paix et dans la sagesse du Saint- Père, avait jugé expédient de s'adresser directement au Saint-Siège, et de traiter cette affaire à Rome, et qu'il avait des motifs de penser que la question serait résolue à son entière satisfaction.

Ces paroles du Saint-Siège contenaient implicitement la promesse d'une solution satisfaisante, et je erus opportun de ne point les communiquer au gouvernement avant que ne fût parvenu à Rome mon dernier rapport, qui contenait de récentes informations utiles à connaître. Je prévins le cardinal Rampolla par un télégramme du 9 février.

Le lendemain je reçus télégraphiquement la réponse suivante : « Reçu télégramme du 9 courant. Insistez près du gouvernement pour qu'il déclare aux Chambres, sans autres explications, qu'il traitera directement avec le Saint-Siège la question des catéchismes avec la confiance d'une solution satisfaisante. Dites que le Saint-Siège assume de régler l'affaire avec les évêques. » -Ces expressions indiquaient clairement que le Saint-Siège, lassé du long retard du cardinal de Paris, révoquait implicitement le mandat qu'il] lui avait confié et rappelait l'affaire à Rome.

Je fis donc le lendemain à M. Ribot la communication du cardinal Rampolla et m'attachai à lui faire bien comprendre que, du moment que le Saint-Siège assumait de régler une affaire aussi délicate, même au risque de susciter un vif mécontentement, il était nécessaire que le gouvernement empêchât sérieusement toute autre mesure nuisible aux intérêts religieux ; il fallait également qu'il s'abstînt, dans les prochaines discussions a la Chambre, de toute parole déplaisante pour le clergé, et surtout qu'il ne fît aucune allusion -à l'attitude de l'archevêque de Paris, attitude que le gouvernement jugeait très sévèrement.

Presque au même moment, le cardinal Richard se rendait

près de M. Ribot et lui remettait personnellement une note relative à 'la question des catéchismes.

Dans cette <note, l'archevêque établissait que les évêques, en éditant les suppléments catéchistiques, n'avaient eu aucun but politique, mais uniquement l'intention d'éclairer les fidèles sur les devoirs qui leur incombent en matière électorale et scolaire. Les évêques ne sont donc pas sortis de la sphère de leurs attributions et de leurs obligations. « On ne saurait condamner d'une manière générale les additions faites aux catéchismes sains empiéter sur le domaine spirituel », ajoutait le cardinal. Il se déclarait . toutefois prêt à examiner la question au point de vue pratique, et ajoutait : <e Ce que l'on peut admettre, c'est que, si <les questions supplémentaires ajoutées aux catéchismes ont, dans quelques diocèses, soulevé des conflits politiques, il y a lieu d'examiner ce que la prudence peut conseiller aux évêques pour faire cesser les difficultés, soit en suspendant l'enseignement de ces additions, soit eu les modifiant. C'est une question d'opportunité et de prudence. »

Puis il terminait en ces termes : « Telle est la conclusion pratique qui me paraît s'imposer, si l'on veut maintenir ia bonne harmonie entre -l'autorité civile et l'autorité religieuse. Une suppression directe par l'autorité civile des additions eatéchistiques serait une immixtion dans le domaine religieux. Le gouvernement l'a compris en s'adressant au Saint- Siège pour résoudre la question. L'examen de chaque cas en particulier permettra seul d'écarter ce qui pourrait servir d'occasion ou ide prétexte à des conflits, en respectant le droit des évêques pour l'enseignement religieux. »

Mais cette note venait trop tard, puisque le Saint-Siège avait désormais évoqué à lui l'examein de la question. En outre, telle ajournait encore la solution, puisque le cardinal admettait seulement « que, si les questions supplémentaires ajoutées aux catéchismes ont, dans quelques diocèses, soulevé des conflits politiques, il y a lieu d'examiner ce que la prudence peut conseiller aux évêques pour faire cesser les difficultés, soit en suspendant l'enseignement de ces additions, soit en les modifiant ». . .< .

M. Ribot, du reste, accueillit cette noie comme un simple document académique, sachant désormais que la solution de la question ne se trouvait plus à l'archevêché de Paris, mais à Rome, et qu'à Rome on pouvait espérer une réponse satisfaisante. Et cette réponse de Rome il la désirait très rapide, car il prévoyait que d'un moment à "l'autre les. radicaux auraient provoqué à la Chambre un débat sur la question religieuse, et que le gouvernement aurait été exposé à de graves dangers. Il aurait voulu dans cette circonstance pouvoir annoncer une solution définitive, et ne pas seulement se borner à déclarer qu'après avoir eu recours à Rome on espérait une solution satisfaisante. Aussi en deux entretiens, dont je rendis compte au cardinal Secrétaire d'Etat dans mon rapport n° 118, du 18 mars, M. Ribot me pria vivement de faire de fortes instances près du Saint-Siège pour obtenir une solution rapide.

Deux faits empêchèrent à cette époque le Saint-Siège d'agir avec toute la rapidité désirée.

D'abord M. Ribot donna à la Chambre communication d'une lettre de l'ambassadeur de France près du Saint-Siège, dans laquelle on .laissait entendre que >Ie Saint-Père et la nonciature n'avaient pas approuvé l'attitude de certains évêques dans l'incident de Mgr l'Archevêque d'Aix. Les paroles de M. Ribot, que nous avons déjà rapportées dans un autre chapitre, produisirent une émotion pénible chez une certaine partie des catholiques et mirent le Saint-Siège dans la nécessité d'agir avec une plus grande prudence. M. Ribot avait usé d'un procédé peu délicat en mettant ainsi lO Saint-Siège et la nonciature en opposition avec l'épiscopat français: do plus, il avait émis une proposition inexacte et incomplète, car si le Saint-Siège et la nonciature avaient pu reconnaître que certaines paroles de Mgr l'Archevêque d'Aix et certaines adhésions épiscopales avaient été trop vives dans La forme, ils s'étaient cependant exprimés très sévèrement sur l'attitude du gouvernement en ces circonstances.

Outre cela, à la fin de mars, le ministre de -l'Instruction publique avait envoyé aux proviseurs des lycées et aux principaux des collèges de l'Etat une circulaire leur enjoi-

gnant de faire disparaître des catéchismes les chapitres relatifs aux devoirs électoraux ou d"y substituer des exemplaires ides anciennes éditions qui ne contenaient pas ces .additions. Devant cette mesure, Mgr Couillé, évêque d'Orléans, demanda au Saint-Siège s'il ne devait pas retirer les aumôniers des lycées du gouvernement, mais le Saint-Siège lui conseilla, pour le bien des âmes, de s'abstenir do cet acte de rigueur. Ce n'en était pas moins, de la part du gouvernement, un acte arbitraire et unilatéral qui, ajouté à la déclaration de M. Ribot, mettait un grave empêchement à l'action directe du Saint-Siège.

Je ne manquai pas de faire à M. Ribot Les observations nécessaires; en même temps je prévins le cardinal Rampolla de ce nouvel acte du gouvernement, qui laissait bien comprendre sa volonté d'agir seul, -si le Saint-Siège n'intervenait rapidement pour résoudre la question. Le cardinal Secrétaire d'Etat comprit que les difficultés augmentaient et. par télégramme du 23 mars, il «me fit savoir que le Saint- Père se préoccupait beaucoup 'de la question et se disposait déjà à intervenir directement, mais qu'après la communication indiscrète de M. Ribot à la Chambre, la solution était devenue plus difficile et plus embarrassante. Il ajoutait cependant : « C'est pourquoi, dans l'état actuel des choses, le Saint-Siège se borne maintenant, par la voie de conseils opportuns, à faire en sorte que les additions dénoncées ne se reproduisent point dans les catéchismes des autres diocèses. Si cette mesure est adoptée, M. Ribot devrait s'en tenir pour satisfait. » Et dans un autre télégramme du 6 avril, après avoir constaté que la dernière circulaire du ministre de l'Instruction publique accroissait pour le Saint- Père la difficulté d'intervenir, le cardinal Rampolla ajoutait :

« Le Saint-Père ne retire pas l'intervention promise, mais il réclame la liberté complète qui hii est nécessaire pour agir avec dignité ; il désire en outre que le gouvernement ne fasse plus aux Chambres de nouvelles ■communications

semblables aux précédentes (il faisait allusion à la lettre lue par M. Ribot). Par 1-e moyen' du cardinal Foulom, il a, suggéré à l'évêque de Grenoble de retirer les additions, et il s'occupe de faire La 'même chose pour l'évêque d'Annecy, et successivement pour d'autres encore. »

Comme on le voit, .le Saint-Siège, malgré les embarras créés par le gouvernement, avait fait un pas considérable en avant; il avait même pleinement décidé la question en conseillant à l'évêque de Grenoble de retirer les suppléments catéchistiques. Il ne restait plus qu'à faire parvenir aux autres évêques Je 'même conseil, et la tâche du Saint-Siège aurait été .accomplie.

Mais cette bonne volonté ne devait être aucunement récompensée par le gouvernement français. Celui-ci, depuis quelques jours, était de plus en plus attiré vers 'les radicaux. Le cabinet Freycinet avait été renversé dans la séance du 18 février, à la <suite d'une des coalitions ordinaires de la droite et de la gauche, provoquée en partie par le langage ondoyant du ministère, que les catholiques avaient trouvé peu correct et les radicaux trop faible.

A M. de Freycinet avait succédé M. Loubet, homme d'un caractère modéré, mais faible vis-à-vis des ïadicaux. Il avait em effet choisi pour ministre des Cultes M. Ricard, au sujet duquel les journaux donnaient des renseignements qui n'avaient rien de rassurant et dont l'anticléricalisme était, d'ailleurs, bien connu. Dans la séance du 18 février 1892, il avait voté l'ordre du jour du radical Pichon, repoussé par la majorité de la Chambre et ainsi conçu : « La Chambre, convaincue de la nécessité de poursuivre la lutte du pouvoir civil contre le parti clérical, prononce l'urgence sur le projet du gouvernement relatif aux associations. »

Avec un pareil ministre des cultes ma mission de nonce devenait très épineuse. Je dirai dans la suite quelles difficultés je rencontrai, spécialement pour la nomination des évêques. Tous le comprirent, et de nombreux évêques, ainsi que des cathodiques, compatirent sincèrement à mon sort. Le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse, m'écrivait le 2 mars : « Depuis le concordat, jamais Rome ne s'est trouvée

dans une pareille situation. Je prie et fais prier beaucoup. ».

La déclaration ministérielle lue aux Chambres le 3 mars fit bien comprendre que le gouvernement dirigeait ses voiles surtout vers la gauche.

La question des catéchismes entra donc dans une phase nouvelle. Le nouveau cabinet, et spécialement le ministre des Cultes, préférèrent cueillir sur oe terrain des lauriers d'anticléricalisme ; et, comme leurs actes le prouvent, ils donnèrent tous leurs soins à retirer la question de sa sphère légale en la soustrayant à l'autorité du Saint-Siège, à laquelle le ministère précédent l'avait déférée. Nous avons parlé p'Ius haut de la circulaire du ministre de l'Instruction publique. Le 1er avril, M. Ribot, qui était resté ministre des Affaires étrangères, me fit une autre communication que je transmis par télégramme au cardinal Rampolla. Il me dit que le gouvernement avait chargé le ministre des Cultes d'écrire aux évêques dont iles additions catéchistiques avaient été les plus incriminées, pour les. inviter à les retirer. Je fis remarquer à M. Ribot combien ce procédé du gouvernement était incorrect, spécialement après que Ha question avait été portée par lui devant le Saint-Siège. Il ne pouvait moins faire que de reconnaître la justesse de mes observations, et me promit de faire tout «son possible pour que l'envoi des lettres aux évêques fût différé de quelques jours.

Mais si M. Ribot conservait encore une certaine propension à une solution modérée et pacifique, il n'en était pas de même de son collègue des Cultes qui, pressé d'obtenir la faveur des radicaux par le moyen de l'anticléricalisme, rompit toutes les digues dans la séance du 9 avril.

Au député Jourdant, qui avait interpellé le gouvernement sur une circulaire récente de l'évêque de Mende relative aux devoirs électoraux, M. Ricard répondit par un discours violemment anticlérical. Employant Iles arguments ordinaires tirés des menées politiques du clergé et de son esprit de domination, il promit que l'Etat jaloux de ses droits (personne n'a jamais eu l'intention de les attaquer) saurait agir avec énergie et les faire pleinement respecter. T.l annonça ensuite que non seulement la circulaire de

Mgr Baptifolier serait déférée comme d'abus au Conseil d'Etat, 'mais que .l'auteur, coupable d'un pareil délit, aurait son traitement suspendu.

Par ces mesures, non seulement il apaisa les grandes colères des radicaux, mais il obtint un vote de la Chambre ordonnant que son discours fût affiché dans toutes les communes de France, honneur qui coûta au Trésor cinquante •mille francs environ, mais qui eut le grand avantage de faire savoir au pays que le gouvernement républicain était toujours là, ferme et vigil'ant, pour le protéger contre les terribles conspirations du clergé.

N'empêche pourtant que l'évêque de Mende, en rédigeant sa circulaire sur les devoirs électoraux, matière si inflammable, et en en ordonnant la lecture dans toutes les chaires paroissiales, n'avait pas observé toutes les règles que conseillait la prudence en ces circonstances critiques; d'autant plus qu'il savait que la question des catéchismes électoraux était pendante auprès du Saint-Siège, et que celui-ci était aux prises avec de graves et délicates difficultés pour la résoudre. Je sais que ce bon prélat a affirmé que sa circulaire avait été approuvée par le Saint-Père, à qui il l'avait communiquée lors de son dernier voyage à Rome ; mais supposé même que le Pape en eût fait ou pu faire un examen suffisant .au cours d'une audience, l'évêque aurait dû songer que, à ce moment, la question des catéchismes électoraux ou ne s'était pas encore posée ou n'était pas arrivée au degré d'acuité qu'elle atteignit par la suite. Ce qui pouvait être inoffensif alors, pouvait ne pllus l'être en ce moment, au milieu de l'effervescence des passions.

Il ne me restait donc plus qu'à faire à M. Ribot les remontrances méritées par l'attitude du gouvernement, tâche ingrate, le plus souvent stérile et inefficace, mais nécessaire pour la défense de nos droits. Je fis donc observer à M. Ribot que le discours de M. Ricard et l'attitude du gouvernement étaient injustifiables, spécialement en regard de l'attitude si •conciliante du Saint-Siège. Tout d'abord, le gouvernement avait témoigné de l'irritation, parce que les principes sur les devoirs électoraux étaient exposés dans le catéchisme; main-

tenant, au contraire, obéissant .aux injonctions des radicaux, il frappait aussi les évêques qui enseignaient ces mêmes principes hors du catéchisme ! La circulaire de l'évêque de Mende ne faisait aucune distinction entre les personnes et les partis; elle recommandait seulement de voter pour les citoyens qui prenaient l'engagement de défendre les intérêts de la religion; cet appel était d'ailleurs adressé aux catho- / liques, que l'évêque a le droit et le devoir d'éclairer sur ces v matières. N'était-ce pas chose souverainement arbitraire et injuste qu'un évêque fût condamné sans être entendu et jugé, qu'il se vît supprimer son traitement avant même que le Conseil d'Etat ait émis son avis concernant la circulaire ? Au surplus, le traitement des évêques faisait partie des stipulations du Concordat, et le supprimer, sans une entente préalable avec l'autre partie contractante, était une violation flagrante du Concordat lui-même. La mesure prise contre . l'évêque de Mende était rendue plus odieuse encore par le discours anticlérical de M. Ricard et par l'affichage de ce discours dans toutes les communes de France. Ainsi le ministre des Cultes n'était plus le défenseur des évêques, l'intermédiaire juste et équitable entre .eux et le gouvernement; il devenait leur censeur, leur accusateur, leur persécuteur ! Son devoir n'était plus de callmer les passions, mais de les exciter ! Il n'avait plus à promouvoir la paix et la concorde religieuse, mais à exciter et exaspérer la lutte !

M. RibO't répondit d'une manière générale, s'efforçant de démontrer que c'était une chose imprudente et inhabile pour un évêque de descendre dans l'arène électorale et de faire pression sur les consciences en abusant de l'autorité morale dont il était investi. Le ministre sentait parfaitement que la thèse qu'il défendait n'était pas juste, et il me fut facile de lui faire remarquer combien ses observations étaient exagérées et sans proportion avec le fait en question.

Il n'en est pas moins vrai que ces matières électorales sont très délicates, spécialement en France, et que les évêques doivent user de grande prudence et de grande circonspection, s'ils ne veullent pas aboutir à un résultat tout différent de celui qu'ils se proposent. En fait, dans ie plus

grand nombre des départements, l'intervention directe et publique des évêques en matière d'élections, non seulement n'est pas utile à la cause conservatrice, mais lui est plutôt nuisible. Tous les catholiques sensés sont de cet avis, et l'expérience le confirme.

Dans mon rapport au cardinal Secrétaire d'Etat du 12 avril (n° 138), après avoir reproduit ma conversation! avec M. Ribot, je n'omis pas cette considération. Un peu plus tard j'aurais pu ajouter que, dans le diocèse de Mende, malgré la dite circulaire épiscopale, peut-être même à cause d'elle, les élections législatives furent mauvaises pour les catholiques W.

Outre l'incident de l'évêque de Mende, un nouveau fait vint compliquer la question des catéchismes, pousser le gouvernement à agir de .son côté, et rendre plus difficile l'action du Saint-Siège.

Les journaux annoncèrent la publication de nouvelles additions eatéchistiques, dans les diocèses de Périgueux et d'Orléans, les donnant comme récentes, alors qu'en réalité elles dataient de plusieurs mois, ce que l'on n'apprit que plus tard.

Le gouvernement profita immédiatement de cet incident pour se libérer des négociations avec Rome. Le 14 avril, M. Ribot me dit que, par loyauté, il avait fait déclarer au Saint-Siège, par M. de Monbel, chargé d'affaires, que le gouvernement, pouvant se trouver dans la nécessité de résoudre sans retard la question des catéchismes, entendait reprendre sa liberté d'action. Aux observations que je lui fis à ce sujet, il me répondit qu'il se rendait compte des difficultés rencontrées par le Saint-Siège; mais qu'il devait

(1) La circulaire de Mgr Baptifolier fut déférée au conseil d'Etat, qui la déclara abusive, de même qu'il déclara abusif « l'Imprimatur » donné par Mgr Baptifolier à deux opuscules, dans lesquels on traitait des écoles neutres.

Le jugement du conseil d'Etat fut rendu le 36 avril 1890, le jour infime où une criminelle explosion de dynamite au restaurant Véry produisait une vive émotion dans tou;e la ville de Paris. Les citoyens furent épouvantés du danger crue courait Qa société devant cette hardiesse des anarchistes Pendant ce temips, le gouvernement employai; son temps à condamner une «J renia ire d'un évoque :

constater que la question était pendante à Rome depuis déjà quatre mois sans avoir fait un seul pas, ce qui lui créait, à lui personnellement qui avait pris l'initiative de recourir au Saint-Siège, une position difficile et embarrassante à l'égard de ses collègues du cabinet et de la Chambre, .d'autant plus que le parti radicail lui faisait un grief d'avoir sollicité l'intervention du Saint-Siège. Il me laissa comprendre que le gouvernement avait l'intention de déférer au Conseil d'Etat quelques additions catéchistiques et de provoquer ainsi une déclaration de principe qui serait appliquée ensuite à tous les cas similaires.

Dans mon rapport dv. 15 avril, n° 1A1, j'informai de tout cela le cardinal Secrétaire d'Etat. Celui-ci me répondit (dépêche du 20 avril, n° 6459) que 4es déclarations du ministre des Affaires étrangères avaient causé un vif déplaisir au Saint-Père; et qu'il m'engageait par suite à m'employei; de mon mieux pour faire revenir le gouvernement sur les mauvaises dispositions qu'il avait manifestées.

Le jour même, je revis donc M. Ribot pour le persuader de différer la mesure projetée, et j'obtins que le gouvernement ne s'occuperait plus de cette question jusqu'à la fin de mai. M. Ribot paraissait même disposé, à la suite de mes réflexions, à .ajourner la chose jusqu'à la fin de la session parlementaire, qui se terminait vers le milieu de juillet, -afin de gagner l'époque des vacances et ensuite la session de novembre; mais, à ce que j'appris dans la suite, quelques-uns de ses collègues, et spécialement M. Ricard, s'opposèrent à ce retard, et leur avis prévallut dans le Conseil.

Le 25 mai, quelques journaux officieux, comme le Temps, annoncèrent que le gouvernement avait décidé de déférer les suppléments au Conseil d'Etat. Je transmis immédiatement la nouvelle au cardinal Secrétaire d'Etat (rapport n° 152 du 26 mai) ; mais je crus opportun d'y ajouter les paroles suivantes : « Il est certain qu'au point où en sont les choses, il serait très difficile au Saint-Siège d'intervenir en cette délicate controverse sans exciter du 'mécontentement, ou tout au moins de la surprise dans l'épiscopat et chez les

fidèles ». Il me semblait, en effet, que, du moment que la décision arbitraire du gouvernement avait été notifiée au public, le Saint-Siège ne pouvait plus intervenir sans compromettre sa dignité. Il aurait eu l'air d'être poussé par la crainte de la mesure gouvernementale, et aurait pu être taxé, par quelque malveillant, de connivence avec le gouvernement pour condamner les suppléments.

Le cardinal Rampolla me répondit par un télégramme chiffré du 1er juin ainsi conçu : « Reçu dépêche n° 152. L'attitude du gouvernement par rapport aux suppléments catéchistiques paralyse l'efficacité de l'action modératrice du Saint-Siège, donnera lieu à des conséquences déplorables et ne produira pratiquement aucun résultat utile. Essayez d'amener M. le ministre Ribot à surseoir à ces mesures dont on nous menace, s'il ne veut pas faire retomber sur le gouvernement toute la responsabilité vis-à-vis de l'opinion publique. »

De ce télégramme il ressortait clairement que le Saint- Siège aurait voulu empêcher que le gouvernement ne s'ingérât dans cette question; mais on ne voyait pas s'il persistait, ou non, dans son dessein d'intervenir lui-même auprès des évêques pour leur conseiller de retirer les suppléments. Sa pensée m'apparut plus clairement quelques jours après ; il n'estimait pas opportun d'intervenir directement, tout en faisant comprendre suffisamment aux évêques quelle était sa munière de voir. En effet, le 5 juin 1892, YOsservatore Ro~ mano publiait un long article dans lequel on résumait la question et on indiquait les principes 'Suivis par le Saint- Siège. Cet article était une réponse à Y Autorité de M. P. de Cassagnac, mais c'était en même temps une indication et un conseil aux évêques. L' Autorité avait publié une prétendue correspondance de Périgueux dams laquelle on attaquait le Saint-Siège et la nonciature au sujet do l'intervention pontificale dans la question des catéchismes.

Nous croyons opportun de donner ici l'article de YOsservatore Romano, qui fut reproduit par les journaux français, car il peut servir à éclairer cette controverse :

« Les lecteurs de Y Autorité ne peuvent ignorer les phases

qu'a subies en France cette question des catéchismes électoraux. En raison de la persécution croissante contre i'Eglisa quelques prélats français ont cru opportun (dans les meilleures intentions assurément) d'insérer, dans le catéchisme de leurs diocèses respectifs, des suppléments, afin de mieux instruire les fidèles des devoirs qui leur incombent dans Je choix des députés à l'Assemblée nationale. Ces suppléments' sont absolument inattaquables, si on les considère in abstracto, comme l'affirmation doctrinale d'un principe moral, à savoir que les catholiques sont obligés en conscience do choisir, pour la confection de bonnes lois, des hommes honnêtes qui ne soient pas ennemis de la religion ; aussi le Saint-Siège non seulement n'a jamais censuré ni ne pouvait censurer une pareille doctrine, mais il l'avait enseignée déjà et d'une façon plus solennelle par des encycliques pontificales.

» Toutefois, ces suppléments peuvent aussi être considérés in concreto, soit par rapport aux circonstances locales et à la disposition des esprits, soit comme moyen d'instruire les fidèles. Il est évident que l'insertion du chapitre sur les devoirs électoraux dans le catéchisme, qui n'est qu'un résumé des dogmes fondamentaux et des préceptes généraux de la religion catholique, est. en fait, une chose accessoire dont on pourrait même contester l'opportunité. Il semble, en fait, que la grande majorité de l'épiscopat français en ait jugé ainsi, puisque, à l'exception d'une douzaine de prélats, les évêques .n'ont pas cru opportun de recourir aux catéchismes pour avertir les fidèles de leurs devoirs électoraux, estimant qu'il ne manquait pas d'autres moyens qui échappaient à ces inconvénients. Néanmoins, le Saint-Siège n'a fait aucune observation aux quelques évêques qui ont cru devoir se servir à cette fin de renseignement catéchistique.

» Tout d'abord, ces innovations passèrent à peu près inaperçues; mais lorsque la presse eut appelé sur ce sujet l'attention des ennemis de l'Eglise, une véritable tempête fut soulevée contre ces catéchismes électoraux et fit craindre à bon droit des représailles contre l'Eglise. Le Saint-Père qui, en traitant des .affaires de l'a religion, ne peut subordonner

à des fins secondaires les très hauts intérêts de Dieu, et qui a le devoir de les protéger de la manière la plus efficace, voyant ces intérêts compromis par l'excitation des passions politiques, s'efforça de retirer des mains de ces adversaires cette nouvelle arme de persécution et à rétablir dans les esprits le calme troublé par une question absolument secondaire.

» Or, pendant que la bienfaisante influence du Souverain Pontife s'exerçait par des conseils opportuns de manière à apaiser la tempête, ce qui était suffisamment connu, voici que furent publiés les suppléments catéchistiques électoraux de Mgr l'Evêque de Périgueux, propres à raviver les passions et à paralyser l'action modératrice du Souverain Pontife W.

» C'est alors que >!e Saint-Père, par l'intermédiaire de son Secrétaire d'Etat, fit part à cet excellent évêque, dans les termes les plus bienveillants et les plus paternels, de la préoccupation que lui causait la question des catéchismes en France ; sans méconnaître le droit qu'ont les évêques d'enseigner aux fidèles qui leur sont confiés toutes les parties du dogme et de La morale chrétienne ; et dans l'unique but de ne pas fournir l'occasion à une recrudescence de persécution contre la religion, il lui indiquait la nécessité de ne pas toucher dans les catéchismes diocésains à certains points qui, malheureusement, risquaient d'exaspérer les esprits des ennemis de l'Egtise, sous le prétexte que l'on mêlait la politique à la religion. Ensuite il exprimait au même prélat son désir de lui voir apporter à la situation le remède opportun.

» Telle est la vérité au sujet de l'intervention du Saint-

(1) Mgr Ressès, vicaire général de Périgueux, par lettre du 12 juin à « l'Osservatore Romano » protesta que le susdit supplément avait été ajouté au catéchisme à la fin de décembre 1891.

Il est certain qu'à cette da;e la question des catéchismes, à cause de l'interpellation au Sénat du marquis de l'AngCe-Beaumanoir, du 17 novembre 1801, était déjà «ouîevée ; il est certain aussi que le supplément de Périgueux ne fut signalé au public qu'à la fin d'avril 1896 M > a ce sont là des dctails secondaires, et qui n'enlèvent rien à la portée de l'article de . «- l'Osservatore ». i

Siège dans 'la querelle des catéchismes, vérité qui ne craint aucune espèce de démenti.

» Cela dit, comment ne pas stigmatiser la déloyauté et la malignité de Y Autorité dans l'exposé du fait de Périgueux, qu'elle travestit en l'exagérant, et à propos duquel elle se répand en injures contre le Chef de l'Eglise, et les fidèles exécuteurs de ses volontés, dans l'inqualifiable dessein d'exciter clés fils à .la rébellion contre leur Père et leur Pasteur suprême? Ainsi, l'on affirme dans ce journall que Mgr l'Evêque de Périgueux a reçu du Saint-Siège un blâme amer pour avoir enseigné que les catholiques ont le droit de ne jamais voter pour les ennemis de la religion.

» C'est là un mensonge impudent, et les absurdes conséquences qu'on en tire sont d'indignes calomnies... Finalement l'écrivain, dans l'intention manifeste de frapper plus haut, met la diplomatie pontificale en opposition avec le Pape, pour accuser celle-ci de trahison et représenter le Souverain Pontife comime une facile victime de cette duperie. Ce qui est le eoimble de l'indignité et du cynisme. »

Cet article de YOsservatore Romano fit comprendre clairement au public français le véritable état de la question et la pensée du Saint-Siège.

Ce n'était pas une solution accréditée; mais l'article, ayant toutes les allures d'un communiqué du Vatican, tranchait virtuellement la question. Les évêques purent toutefois hésiter encore sur la résolution à prendre : un article de YOsservatore Romano, bien qu'évidemment inspiré, et la menace d'un appel comme d'abus de la part du gouvernement, ne leur parurent pas des motifs suffisants pour les autoriser devant les fidèles à retirer les dits 'suppléments.

Je m'employai à retenir le gouvernement pendant quelques semaines encore, et ainsi passa tout le mois de juin. Mais M. Ribot me déclara plusieurs fois que le gouvernement ne pouvait attendre plus longtemps la solution d'une controverse qui durait maintenant depuis environ six mois. Il ajouta que le gouvernement pourrait surseoir encore quelques semaines s'ill était assuré, d'une manière positive, que le Saint-Siège interviendrait lui-même à bref délai ; sinon,

il ne pouvait faire autrement que d'adopter l'unique moyen qu'il avait à sa disposition.

M. Ricard, à qui je démontrai que l'Etat n'avait nullement le droit d'intervenir dans cette matière et à qui je prouvai la justesse des principes exposés dans les suppléments catéchistiques, me tint le même langage que M. Ribot. Pour le ministre des Cultes, toute raison était secondaire devant les nécessités parlementaires. D'un autre côté, le Saint-Siège, pour les motifs que j'avais .moi-même indiqués au cardinal Rampolia, ne voulait pas en ces circonstances intervenir directement auprès -des évêques et leur donner un ordre, ou même un conseil formel et catégorique.

C'était par un sentiment de délicatesse et aussi pour ne point susciter des froissements et des polémiques irritantes dans les journaux.

Au commencement de juillet 1892, le gouvernement déféra au Conseil d'Etat les suppléments catéchistiques de cinq prélats : l'archevêque de Rennes et les évêques de Luçon, Séez, Saint-Jean-de-Maurienne et Grenoble.

L'évêque de Grenoble retira son supplément par lettre adressée au ministre des Cultes, et l'évêque de Saint-Jeande-Maurienne en fit autant. Ce dernier m'avait écrit le 3 juillet pour me dire qu'il se résoudrait, bien qu'avec peine, à supprimer les additions, si je jugeais qu'il pouvait le faire sans manquer à son devoir et à sa dignité épiscopale. Il ajoutait que, si on lui supprimait son traitement, il serait contraint de se démettre, son diocèse étant très pauvre et lui-même sans fortune. Pour ne pas exposer la nonciature à des attaques passionnées, je donnai à ce bon prélat une réponse courtoise, mais évasive; je crois qu'il s'adressa alors directement au Saint-Siège, que je prévins immédiatement.

Il n'était pas douteux que le Conseil d'Etat n'émît une déclaration d'abus, mais quelle attitude prendraient les prélats à la suite de cette déclaration ? Persister à faire enseigner les suppléments dans les écdles catholiques pouvait être chose dangereuse, car le gouvernement, comme l'annonçaient

les journaux, aurait pu ordonner la fermeture de ces écodes. En outre, après tout ce que le public connaissait maintenant sur l'affaire, les trois prélats, s'ils voulaient faire une résistance trop énergique, ne pourraient guère compter sur la faveur générale, pas 'même des catholiques. D'un autre côté, accepter une déclaration de l'autorité civile en matière d'enseignement catéchistique me paraissait constituer une grave lésion de nos principes. Je soumis cette question au Saint- Siège (rapport n° 167 du 4 juillet) et je me permis d'ajouter : « Peut-être les prélats pourraient-ils choisir un moyen terme, c'est-à-dire affirmer la justesse des principes contenus dans les suppléments, protester avec vigueur contre l'ingérence illégitime du Conseil d'Etat, et déclarer qu'ils ne cèdent qu'à la force et à la menace d'un plus grand mal. »

Le cardinal! Secrétaire d'Etat, par dépêche du 8 juillet, n° 7490, répondit qu'il avait trouvé mon rapport spécialement important et était frappé des considérations qu'il contenait. Quant à la solution projetée, il .ajoutait : « Il convient donc d'empêcher ces douloureuses éventualités. A cette fin manifestez avec réserve aux quatre prélats (déférés au Conseil d'Etat, l'évêque de Saint-Jean-de-Maurienne n'avait pas encore retiré son supplément) que le désir du Saint-Père est que, sauvegardant les principes et leur dignité, ils retirent leurs additions catéchistiques. Ils atteindront ce but soit en se conformant à la conduite suivie par l'évêque de Grenoble, soit en émettant en termes convenables la protestation dont il est question dans le dernier paragraphe de votre rapport. Je veux espérer que de cette manière l'on évitera à Sa Sainteté les chagrins de nouvelles condamnations et de nouveaux malheurs pour la religion en oe pays. » Cette réponse n'indiquait pas clairement si les évêques devaient retirer les suppléments avant la condamnation par le Conseil d'Etat, ou attendre que cette condamnation fût prononcée.

Il 'semblait toutefois que le Saint-Siège penchait plutôt pour le premier parti, car à l'évêque de Grenoble, qui notifia au ^ministre des Cultes, sans attendre la décision du Conseil d'Etat, qu'il retirait son supplément, le cardinal RampoMa écrivit que le Saint-Père avait appris avec satisfaction « la

sage démarché » faite par le prélat. Mai? les trois évêques mentionnés plus haut me firent savoir qu'ils préféraient attendre la déclaration du Conseil d'Etat, afin de mieux justifier leur conduite devant leurs populations catholiques. Ils estimaient plus convenable à leur dignité d'attendre la condamnation et d'émettre ensuite la protestation que j'avais indiquée. Ils étaient également d'avis qu'il fallait retirer les suppléments pour n'exposer à aucun danger leurs écoles catholiques si nombreuses et si florissantes.

Je crus opportun de faire connaître au Saint-Siège leur manière de voir, et j'en reçus par télégramme la réponse suivante :

« Le but de la dépêche n. 7490 est d'éviter les funestes conséquences qui pourraient résulter- de la résistance des évêques. Quant à l'opportunité de retirer les additions caiéchistiques avant ou après la condamnation, on s'en remet au sage jugement de Votre Excellence et des évêques en question. »

Ceux-ci adoptèrent la seconde mariière. Le Conseil d'Etat prononça la condamnation ordinaire d'abus, et les évêques retirèrent les suppléments après avoir adressé au ministre des cultes la protestation indiquée.

Ainsi se termina cette délicate et importante question.

Le gouvernemei^t outrepassa certainement les limites en s'ingérant illégitimement dans cette question; tous comprirent que les évêques, en retirant les additions, n'avaient pas obéi au gouvernement, mais à l'autorité légitime du Pape.

Les partis monarchistes s'attachèrent à critiquer cette fois encore l'attitude du Saint-Siège, et nous avons vu plus haut, dans l'article, -de- YOs&ervatore Romano, avec quelle loyauté et quelle .bonne foi fanais devant l'attitude des évêques qui acceptèrent de bonriV grâce les indications <;t les conseils du Saint-Siège, leurs critiques ne trouvèrent point d'écho (Mtitë le pays^ et ifs' se turent. En particulier, la lettre que Mgr' 'Pava, .évêcfue de Grenoble, adressa au Grenoblois pouf expliquer les motifs de sa conduite, enleva aux réfractaires toute envie de continuer la polémique.

Le vaillant prélat ne pouvait être taxé par personne» de tiédeur ; son courage apostolique vis-à-vis de la francmaçonnerie et du gouvernement était suffisamment connu. Voici ce qu'il écrivait à ce journal :

« J'ignorais les attaques dont je suis l'objet à propos du retrait de mon catéchisme électoral; votre journal me les apprend et votre lettre 'm 'arrive. La question est bien simple. » Le Saint-Père a vu que la franc-maçonnerie, qui opprime le pouvoir en France, veut absolument et radicalement y détruire le christianisme et que la secte prend occasion de tout pour forcer la main à nos ministres et les contraindre à frapper sur le clergé. Les catéchismes électoraux ont paru au Saint-Père devoir être une de ces occasions pour les projets de la secte, et il m'a fait 'savoir indirectement et verbalement son désir de me voir retirer ledit catéchisme. J'ai obéi.

» Comme il n'est pas nécessaire que je mette cette leçon dans mon catéchisme et que je puis, en temps opportun, la placer dans la Semaine religieuse, ou ailleurs, au point de vue du bien, il n'y a pas de sacrifice, et cela pacifie.

» D'ailleurs, la majorité de ,1'épiscopat français s'est abstenue de nous suivre et a montré par là sa manière de voir ; elle est celle du Pape. »

Ce noble et sage .langage imposa silence à tous.

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