CHAPITRE XI
La loi des fabriques.
Divers incidents auxquels elle donna lieu.
Le cardinalat de Mgr Perraud. — M. Casimir Périer se rend à Lyon à la cérémonie d'ouverture de l'Exposition (28 avril 1894): — Une correspondance romaine du Monde (1er mai 1894) soulève un légitime émoi. — Solution proposée au Saint-Siège par Mgr Bcurret. — Le nonce en propose une autre qui est acceptée par le Saint-Siège. — Entre temps il s'efforce d'éviter à d'autres prélats la .condamnation Infligée à Mgr Coullié. — Le nonce envoie pair ordre du Saint-Siège une circulaire confidentielle à tous les évêques. — Divulgation de cette circulaire. — Commentaires des journaux. — ■ Grave incident soulevé à la Chambre à «ce sujet. — Déclaration concertée entre M. Casimir Périer et le nonce pour, clore l'incident. — Circulaire de M. Poincaré (août 1895).
Le premier incident concerne le cardinalat de Mgr Perraud, évêque d'Autun, l'illustre membre de l'Académie française.
Le Saint-Père désirait ardemment promouvoir aux honneurs de la pourpre ■de prélat, l'honneur de l'épiscopat, aussi distingué par ses vertus que par ses mérites doctrinaux et littéraires. Les catholiques de France auraient salué cette promotion avec joie, les savants et tous les hommes impartiaux y auraient certainement applaudi. Toutefois les hommes politiques, spécialement dans le «monde républicain avancé, ne la voyaient pas aussi volontiers. A leurs yeux, Mgr Perraud était un prélat orléaniste et hostile à la République. Les radicaux le haïssaient cordialement, soit pour ce motif, soit parce que le savant évêque, dans un opuscule
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publié à l'occasion des funérailles de Renan, avait pris à partie, avec des paroles justes mais sévères, la personne de M. Bourgeois. 'Celui-ci, en effet, en sa qualité de ministre, avait tenu à prendre part avec ostentation aux honneurs rendus à cet homme qui avait nié la divinité de notre adorable Rédempteur.
Durant leur ministère, MM. de Freycinet et Ribot, se mettant au-dessus de ces mesquines rancunes, avaient eu l'idée de demander au Saint-Siège la promotion de ce prélat; et plus d'une fois je les avais engagés à donner suite à leur pensée, leur montrant tout l'honneur que cette promotion apporterait à l'Académie française, à l'épiscopat, au groupe des cardinaux français, et l'accroissement d'autorité et d'influence que ce dernier acquerrait dans les conseils du Saint-Siège. 'Ils parurent un moment bien décidés à demander la promotion, mais lorsqu'eut paru l'opuscule dont nous venons de parler, M. Ribot me dit dans une des audiences accoutumées : « Comment voulez-vous que le gouvernement propose au Saint-Siège d'élever aux honneurs de la pourpre un prélat qui a si vivement attaqué un membre du ministère ? » Il fallut pour le moment renoncer à ce projet et attendre que l'incident Bourgeois fût oublié. Quand le ministère Casimir Périer fut constitué, le Saint-Père, persévérant dans son idée, et comptant sur les dispositions favorables deis ministres Casimir Périer et Spuller, que l'ambassadeur M. Lefebvre de Béhaine lui avait manifestées, fit annoncer, le 7 avril, par voie confidentielle, au gouvernement français son intention d'élever Mgr Perraud au cardinalat dans le prochain consistoire.
Le gouvernement ne répondit rien pour le moment, voulant d'abord connaître l'attitude de ce prélat dans la question des fabriques; puis, ayant appris par le préfet de Saône-et- Loire qu'il n'y avait rien à relever à ce sujet, il confirma par l'organe de l'ambassade ses dispositions favorables, se réservant toutefois d'envoyer la demande formelle aocoutumée que le Président de la République adresse au Saint- Père quand il s'agit d'obtenir du Saint-Siège un chapeau cardinalice.
Sur oes entrefaites, M. Spuller envoya la circulaire demandant aux évêques une copie des instructions qu'ils avaient données aux fabriques.
Mgr Perraud répondit en toute loyauté et simplicité que ses instructions avaient été exactement celles que l'archevêque de Lyon avait adressées aux fabriques de son dio instructions qui avaient valu à ce prélat, comme on se le rappelle, la suspension de traitement. M. Casimir Périer fut consterné de cette réponse. Dans l'audience du 22, il me dit que le gouvernement, qui avait supprimé le traitement de Mgr Coullié, pourrait peut-être s'abstenir de prendre la même mesure contre Mgr Perraud, en faisant remarquer que ce prélat, étant suffragant de l'archevêque de Lyon, avait été moralement forcé de suivre l'exemple de son chef hiérarchique, mais qu'il lui était impossible désormais de demander pour lui le cardinalat; il se mettrait en complète contradiction avec lui-même et s'exposerait aux plus véhémentes attaques des radicaux. Je m'efforçai de combattre ces raisons, mais je sentis bien que le ministre n'avait pas changé d'avis.
Un nouvel incident vint compliquer le premier. Le. cardinal Secrétaire d'Etat, qui attendait une réponse du gouvernement, ne la voyant pas arriver, crut nécessaire, vu la proximité du consistoire, tout en prévenant l'ambassadeur, et par suite le gouvernement, d'envoyer au candidat l'avis confidentiel accoutumé, c'est-à-dire le billet qui informe le prélat de la détermination prise par le Souverain Pontife de l'élever au cardinalat. Ce billet est envoyé ordinairement un mois avant le consistoire, afin que celui qni doit être promu ait le temps de faire les préparatifs nécessaires. Mgr Perraud, qui ignorait ce qui se passait dans les sphères du gouvernement, et n'était pas davantage au courant des usages qui s'observent lors d'une promotion cardinalice, aussitôt la réception du billet, fit annoncer dans la Semaine religieuse d'Autun que la nouvelle de sa promotion au cardinalat était exacte. Il crut même opportun de communiquer cette bonne nouvelle à ses collègues de l'Académie française.
D'autre part, le gouvernement, qui n'avait pas encore expédié la demande officielle du Président de la République, apprenant que le Saint-Siège avait déjà envoyé le billet à Mgr Perraud et que celui-ci annonçait publiquement sa promotion, en fut surpris et choqué; il soupçonna que l'on voulut déroger aux anciennes coutumes et violer ses prérogatives, puisque le Saint-Siège et le candidat regardaient cette communication comme déjà faite dès avant l'envoi de la lettre présidentielle. Ce motif confirma davantage encore M. "Casimir Périer dans son dessein de renoncer à ses premières dispositions au sujet du cardinalat de Mgr Perraud. En effet, dans un entretien que j'eus avec ilui le 25 avril, après m'avoir fait remarquer la conduite anormale tenue par le Saint-Siège et par l'évêque d'Autun en cette circonstance, il m'annonça que le 23, c'est-à-dire deux jours auparavant, il avait télégraphié à l'ambassadeur à Rame pour retirer l'assentiment officieux donné à cette promotion.
Je fis ressortir à M. Casimir Périer toute l'énormité de cette mesure, surtout après que le Secrétaire d'Etat avait déjà expédié le billet d'usage à Mgr Perraud, et que ce prélat avait en toute bonne foi annoncé sa promotion dans sa Semaine Religieuse. C'était là, ajoutai-je, un acte très indélicat envers le Saint-Père lui-même, un acte fenfin qui tournerait au détriment de la France, puisqu'elle n'aurait aucun nouveau cardinal au prochain consistoire, à la satisfaction des autres gouvernements qui probablement en obtiendraient un de plus. Je lui fis remarquer encore que la lettre du Président de la République n'était qu'une simple formalité, du moment que le gouvernement avait déjà manifesté au Saint-Siège par voie officieuse ses dispositions favorables pour le candidat. Changer maintenant ses dispositions pour des motifs de pareille nature, et surtout quand il s'agissait d'une chose beaucoup plus utile à la France qu'au Saint-Siège, n'était ni opportun, ni sage, ni juste.
M. Casimir Périer comprit évidemiment la portée- de ces réflexions, mais s'obstina dans sa résolution. Il proposa quelques jours après au Saint-Siège d'élever à la pourpre cardinalice, au prochain consistoire, Mgr Royer, archevêque de Bourges, sur lequel on était d'accord, et de remettre à
plus tard la promotion de Mgr Perraud. Le Saint-Siège, par un sentiment trop légitime de sa dignité, ne crut pas opportun d'accueillir ce projet, et le consistoire eut lieu sans la promotion d'aucun évêque français. Les deux prélats ne furent promus qu'au consistoire du 29 novembre 1895; toutefois le oardinaJl Perraud avait été créé cardinal in pectore dans le consistoire du 16 janvier 1893.
M. Casimir Périer, ayant ainsi satisfait aux exigences radicales en suspendant le traitement de l'archevêque de Lyon et en ajournant le cardinalat de Mgr Perraud, parut comprendre qu'il n'était pas nécessaire d'aller plus loin dans cette voie, car plusieurs républicains modérés avaient ouvertement censuré sa conduite. Peut-être aussi sentait-il que, modéré par nature, il n'était plus d'accord avec lui-même. Il avait en outre en perspective une circonstance qui paraissait lui conseiller un peu plus de modération. Le 28 avril allait s'ouvrir l'exposition de Lyon, et il devait se rendre en cette ville pour la cérémonie d'ouverture. Les diocésains de Mgr Coullié aimaient beaucoup leur archevêque et avaient en grande majorité désapprouvé l'injuste punition que lui avait infligée le gouvernement. Gomment M. Casimir Périer allait-il être accueilli à Lyon? Il me sembla que le ministre se préoccupait de cette question.
Dans l'audience du 25 avril, notre entretien avait d'abord été quelque peu vif, car j'avais prouvé par les faits à M. Casimir Périer que sa politique ne différait pas de celle des républicains avancés. Ceci l'avait quelque peu irrité et il s'était écrié que, si sa politique modérée ne devait lui attirer aucune reconnaissance de la part du Saint-Siège, alors qu'elle lui créait d'autre part de si grands embarras, ce n'était pas la peine de la continuer. Toutefois, vers la fin de l'entretien, il devint pllus courtois et plus affable, et après m'avoir annoncé qu'il se rendrait à Lyon le 28 de ce mois, il me dit qu'on lui avait rapporté que Mgr l'Archevêque prendrait part aux fêtes officielles s'il était assuré d'y trouver un accueil correct et bienveillant; le ministre lui avait donc immédiatement fait donner à ce sujet l'assurance la pflus explicite.
Il me fit en outre 'Comprendre qu'il verrait avec plaisir l'archevêque .assister à ces fêtes, ce qui, me dit-il, pouvait beaucoup atténuer les choses; et il me parut désirer que j'écrivisse à Mgr .Goullié dans ce sens. Je 'nue tins naturellement sur une .grande réserve à ce sujet, et me bornai à lui faire remarquer que ce prélat était meilleur juge que moi de ce qui était compatible avec les convenances et sa dignité.
Toutefois, de retour chez moi, j'estimai opportun de faire connaître confidentiellement à Mgr Coullié ce désir du ministre, en laissant complètement à sa prudence et à sa sagesse la détermination qui lui paraîtrait la plus utile et la plus convenable. Ma lettre n'arriva entre les mains de l'archevêque que lorsque tout était terminé. Il faisait une tournée de confirmation, qu'il ne crut pas nécessaire de suspendre pour revenir à Lyon. Et il eut parfaitement raison. Mais pour que son absence ne fût pas mal interprétée par la population de Lyon, il avait écrit le 26 avril au maire de la ville, lui disant que, ne pouvant en raison de la tournée pastorale assister à l'inauguration de l'exposition, il y serait présent d'esprit, et bénissait de tout cœur cette grande entreprise.
En même temps un communiqué de l'archevêché annonçait au public que Mgr l'archevêque désirait voir tous les habitants de Lyon unis dans la même pensée et dans le même élan pour célébrer les fêtes de l'exposition, et qu'il lui serait très désagréable que, dans le dessein de continuer à lui témoigner leur sympathie, ils fissent des manifestations capables de troubler l'union. Mgr Goullié me dit quelques jours plus tard, lors de son voyage à Paris, le 12 mai, qu'il n'avait pas cru devoir se trouver présent, par un sentiment de délicatesse envers le ministre, qui, par suite du mécontentement de la population, se serait trouvé dans une position peu avantageuse vis-à-vis de l'archevêque.
En effet, l'accueil que firent les Lyonnais à M. Casimir Périer et à .ses collègues fut plutôt froid. L'on jeta dans les rues quantité de bandes de papier portant l'inscription : « Vive l'Archevêque ! » Gà .et là divers groupes /sifflèrent les ministres, criant : « Vive l'Archevêque ! A bas les juifs ' à bas la franc-maçonnerie ! ». L'on opéra une trentaine d'arrestations qui ne furent pas maintenues.
Le cleTgé catholique ne se présenta point pour saluer les représentants du gouvernement; il n'y eut que les ministres protestants et juifs. Cette abstention du clergé fut naturellement très commentée.
M. Casimir Périer parut comprendre la leçon, et s'efforça de reconquérir les sympathies du public catholique en prononçant un discours politique dans lequel il parla de l'union de tous les citoyens. On applaudit beaucoup cette dernière partie.
Presque à la même date, le 1er mai 1894, parut dans le Monde une correspondance de Rome signée F. B. V. (Vuillaume), qui me causa une vive appréhension.
On y disait : 1° « Le Saint-Siège déplore et condamne l'acte inique dont l'archevêque de Lyon a été victime, autant qu'il approuve la ferme attitude de Mgr Coullié et de tous les catholiques français qui ont pris sa défense » ; 2° ces sentiments sont motivés : « par l'esprit et les tendances hostiles de la loi sur les fabriques et par la façon dont on a voulu l'appliquer sans tenir compte des justes réclamations de l'épiscopat, sans même se soucier de mettre cette application d'accord avec les déclarations officielles sur « l'esprit nouveau »; 3° loin de blâmer en quoi que ce soit les énergiques protestations des catholiques et de leurs organes contre lia conduite absolument condamnable et contradictoire du gouvernement de la République dans toute cette question, le Saint-Siège estime que les catholiques français doivent de plus en plus désormais se tenir en garde contre de vaines paroles de conciliation et d'apaisement, et réclamer des actes, attendu que l'on a à faire avec un gouvernement qui semble se laisser dominer et mener par les sectaires; 4° la ferme attitude des catholiques, loin de contredire aux instructions pontificales, concernant l'adhésion à la forme de gouvernement, est en complète harmonie avec elle : le Pape ayant toujours distingué la forme du gouvernement et la législation, disant de respecter la première et de faire tous les efforts pour changer la seconde. « Et si des actes iniques de la part du gouvernement, ajoutait la correspondance, deve-
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naient pour quelques-uns l'occasion de rouvrir l'ancien débat sur la question constitutionnelle, le gouvernement ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même »; 5° finalement l'on mettait les catholiques en garde contre les paroles optimistes que l'on faisait circuler relativement aux dispositions soit du gouvernement, soit de l'autorité ecclésiastique, cherchant à trouver ce que l'on appelle une voie d'accommodement, alors qu'il s'agit purement et simplement d'une réparation.
Le ton tranchant et militant de cette correspondance lit croire à une partie du public que le Saint-Siège était décidé à brusquer les choses et à ouvrir 'un conflit avec 1© gouvernement, d'autant plus que le correspondant déclarait explicitement que, relativement à ces nouvelles, il n'avait pas à « craindre de démenti ». Toutefois, pour les hommes sensés, il était évident que le correspondant du Monde avait tout au moins beaucoup exagéré les nuances.
Le Saint-Siège, comme nous l'avons vu, procédait aves plus de circonspection et de prudence, ne voulant pas, pour une question de personnes, si délicate et si grave qu'elle fût,, précipiter les choses. Peut-être avait-on cherché, si je ne me trompe, à détruire l'impression produite par un article du Figaro du 27 avril, dans lequel M. Ernest Daudet, parlant de la question des fabriques, mettait dans la bouche du Pape, avec une impardonnable légèreté, un langage des plus inconvenants. Le Saint-Père, d'après M. Daudet, avait dit que ce n'était là qu'une question « de bedeau et de sacristie », et avait conseillé aux évêques de se soumettre, ne voulant pas compromettre pour une « chose si secondaire » les résultats obtenus par sa politique.
Dans le même article, M. Daudet me prenait également à partie, affirmant que j'étais entièrement inféodé à l'archevêque de Paris, et que le Pape en apprenant cette nouvelle attitude avait dit : « Je ne reconnais plus Ferrata. Ce n'est plus mon nonce ». Quelle singulière fable ! Je crois que l'un des inspirateurs de ce dernier article fut un certain Dems Guibert qui, après m'avoir un moment témoigné de l'estime et de la bienveillance, s'était ensuite retourné contre moi pour de futiles et imaginaires motifs, me reprochant surtout
d'avoir de bons rapports avec le cardinal Richard, envers lequel il nourrissait, je ne. sais pourquoi, d'anciennes et irréductibles rancunes. Mon soupçon est fondé sur différents indices, mais spécialement sur ce fait, que Y Observateur français, dont Denis Guibert était le directeur, reproduisit la partie de l'article du Figaro qui concernait l'archevêque de Paris et moi, et fit observer malicieusement que M. Ernest Daudet, étant légitimiste, devait être bien au courant des choses.
La correspondance romaine du Monde n'avait pas échappé au gouvernement. 'En effet, le lendemain paraissait dans le Matin un petit article qui avait tout -l'air d'un communiqué; il disait que l'on ne pouvait guère ajouter foi aux nouvelles insérées dans cette correspondance; il ajoutait cependant, sur un ton de menace, que le moindre encouragement donné par Rome aux évêques français aurait amené de graves conséquences, comme le rappel de -l'ambassadeur, ou le renvoi du nonce, ou même la suppression du. budget des Cultes. Excusez du peu !
Naturellement, les journaux de toutes les couleurs se mirent aussitôt à discuter au sujet de cette correspondance du Monde et de la note comminatoire du Matin. Les journaux monarchistes réfractaires, voyant qu'il y avait dans l'air un danger de conflit et peut-être de rupture entre le gouvernement français et le Saint-Siège, ne dissimulèrent point leur satisfaction. Mais cela ne dura pas longtemps, car presque aussitôt les journaux catholiques de Rome désavouèrent les nouvelles données par la correspondance, bien que l'auteur s'obstinât à les maintenir; et ainsi fut clos ce petit incident.
La délicate question des fabriques continuait à préoccuper l'épiscopat qui, divisé de sentiments, ne savait quelle ligne de conduite pratique adopter. Et il n'était pas facile de lui en indiquer une, étant donné spécialement l'exaspération des catholiques, la faiblesse du gouvernement et la tactique des radicaux et des monarchistes qui entretenaient l'agitation. Une action énergique du Saint-Siège, outre qu'elle
eût été dangereuse, n'eût pas été conforme à la manière de voir «de nombreux prélats qui, comme nous l'avons dit, non seulement ne considéraient pas, en pratique, le règlement comme très nuisible, mais le croyaient au contraire utile sous certains rapports, .ayant constaté dans l'administration des fabriques quelques négligences et quelques abus.
Il fallait défendre avec netteté et énergie le principe , mais pour ne pas aller au devant de funestes conséquences, il semblait d'autre part opportun, au dieu de faire des sacrifices pour éviter une opposition directe à la loi, de conseiller l'emploi de tous les moyens, directs et indirects, mais d'une manière habile, pour amener le gouvernement à modifier la loi, d'accord avec 'l'autorité ecclésiastique. L'un des évêques les plus intelligents et les plus zélés de France, le cardinal Bourret, s'occupait d'une manière spéciale de la solution de cette controverse et désirait par dessus tout la voir trancher par le Saint-Siège, afin que l'épiscopat adoptât uniformément la même ligne de conduite.
L'éminent cardinal, dans une lettre qu'il m'adressa le 25 mars 1894, proposa le « biais suivant » pour résoudre la controverse : « Votre Excellence, disait-il, n'ignore pas que beaucoup d'entre nous ont consulté le Saint-Pèire sur ce qu'il y aurait à faire; la présente lettre est même une de ces consultations. Le Saint-Siège ne pourrait-il pas répondre à l'un de nous une lettre destinée à la publicité, qui aurait deux parties : une première partie exposerait et sauvegarderait doctrinalement et avec quelques développements les droits de l'Eglise sur la matière; la seconde prendrait acte des bonnes paroles et des bonnes dispositions du gouvernement français touchant la révision de cette nouvelle législation et se baserait là-dessus pour tolérer l'essai de son application pratique. »
Mais, comme plusieurs jours auparavant M. Spuller, ministre des Cultes, avait déclaré à la tribune de la Chambre que la loi sur les fabriques devait être .appliquée « dans Sa lettre et dans son esprit », sans parler d'aucune révision, et avait en outre revendiqué pour le pouvoir civil le droit exclusif de légiférer en cette matière, il me parut que le biais
proposé par l'évêque de Rodez manquait de base; je m'abstins donc de transmettre sa lettre à Rome et me bornai à lui répondre qu'en raison des derniers incidents parlementaires le moyen terme qu'il proposait pouvait donner lieu à des inconvénients que, dans les circonstances actuelles, il importait d'éviter. J'ajoutai que puisque Son Eminenoe devait se rendre très prochainement à Rome pour recevoir le chapeau cardinalice (on disait alors que le consistoire aurait lieu le mois suivant), elle pourrait conférer de vive voix sur cette matière avec le Saint-Père et le cardinal Secrétaire d'Etat.
Un mois environ se passa avant que Mgr Bourret ne revînt sur cette question ; mais l'affaire s'étant compliquée par la suspension de traitement de l'archevêque de Lyon et par d'autres incidents, le prélat m'invita par lettre du 22 avril à transmettre à Rome sa lettre du 25 mars. Je le fis dans mon rapport du 27 du même mois n. 418; mais après avoir rapporté la première réponse que j'avais faite à MgT Bourret le mois précédent, j'ajoutais quelques réflexions concernant l'expédient proposé. A ce qu'il me semblait, il y avait bien des raisons d'hésiter. Mgr Bourret lui-même en indiquait une : le Saint-Siège, en déclarant explicitement et publiquement que la loi pouvait être tolérée provisoirement, aurait l'air de céder devant les mesures de rigueur adoptées tout récemment par le gouvernement.
Il était en outre à craindre que le gouvernement et le public ne donnassent à cet acte une interprétation beaucoup trop large. En effet, bien que le Saint-Siège pût entourer le tolemri posse provisoire de toutes les restrictions et réserves nécessaires, et de l'affirmation nette du principe, il y avait grand danger que cet acte ne fût interprété comme un acquiescement déguisé et définitif aux prescriptions de la loi; de là de nouvelles attaques contre le Saint-Siège, des accusations de faiblesse, d'abandon des intérêts de l'Eglise, etc.
Ces deux observations faites, je proposais au cardinal Secrétaire d'Etat un autre projet : au lieu de faire un acte public quelconque, je conseillais de donner pour le moment
aux évêques « de vive voix » une direction sur les bases suivantes : « Leur recommander :
» 1° De continuer à défendre les droits et les intérêts de l'Eglise sur les fabriques, <en évitant toutefois de se mettre en opposition directe contre la loi ;
» 2° De faire tout ce qui dépendait d'eux pour obtenir la modification des règlements, d'accord .avec l'autorité ecclésiastique, en signalant au gouvernement toutes les difficultés générales et locales que soulevait leur .application ;
» 3° Assurer enfin les évêques que le Saint-Siège ne cessera d'agir, comme par le passé, de toute son énergie, pour obtenir ce même résultat ».
Quant au moyen de faire parvenir ces instructions aux évêques, je proposai au Secrétaire d'Etat de se servir du cardinal Bourret. Ce dernier les recevrait du Saint-Siège à son voyage à Rome et serait chargé de les communiquer aux autres prélats « en voie confidentielle ».
Ne voulant pas toutefois exclure complètement et pour toujours, l'expédient proposé par Mgr Bourret, j'ajoutais qu'il pourrait être examiné au cas où la situation s'aggraverait. En vue de cette hypothèse, j'analysais brièvement les deux parties de l'acte qu'il conseillait. La première, disais-je, la partie doctrinale, ne présente point de difficulté et peut avoir l'avantage d'éclairer les fidèles; mais il n'en est pas de même de la seconde. L'évêque de Rodez propose en effet de « trouver des preuves concluantes des bonnes dispositions du gouvernement, afin de ne point encourir le reproche de crédulité excessive ». Or, ce n'est certes pas dans le langage tenu par les ministres à la Chambre que l'on peut le constater. Je ne crois pas davantage que l'on puisse les extraire avec quellque certitude des déclarations faites par un ministre ou par un autre dans des conversations privées.
Il y a toutefois deux documents publics, ajoutais- je, qui pourraient constituer une preuve un peu plus solide : l'un est la lettre de M. Poinoaré, ministre des 'Cultes, adressée à l'archevêque, de Paris en date du 28 octobre 1893, dans laquelle .il se déclare « tout disposé à examiner les observations que l'application du décret pourrait suggérer et, au
besoin, à proposer les modifications qui pourraient être reconnues nécessaires ». L'autre est la récente circulaire d? M. Spuller, par laquelle les évêques sont invités à présenter leurs observations sur l'application des règlements, indicev que l'on a l'intention d'en tenir compte. S'appuyant sur ces documents et sur le bon droit de l'Eglise, le Saint-Siège pourrait à la fin de l'acte exprimer la confiance que le gouvernement, d'accord avec 'l'autorité ecclésiastique, se décidera à modifier les dispositions sur les fabriques dont quelquesunes sont impraticables, conformément à ce qui fut fait dans une autre circonstance, en 1880, sous le même régime républicain.
Ce long rapport du 27 avril fixa le Saint-Siège sur la détermination à prendre. Il écarta le moyen proposé par le cardinal Bourrei et adopta mon projet.' Seulement, au lieu d'attendre l'arrivée à Rome de ce prélat ou de se servir d'un autre, intermédiaire, pour communiquer ses instructions aux évêques de vive voix, comme je l'avais proposé, le Saint- - Siège estima opportun, voyant peut-être la situation s'aggraver, d'agir rapidement et de transmettre ces instructions aux évêques par le moyen de la nonciature; ce qui produisit le grave incident que je vais avoir à raconter.
Tandis que de Saint-Siège hâtait ainsi les instructions à donner aux évêques, j'avais de mon côté une autre tâche à remplir : détourner le gouvernement d'appliquer aux prélats qui avaient adopté l'attitude de l'archevêque de Lyon la même mesure de rigueur, la suppression du traitement, ce qui aurait beaucoup compliqué la situation.
M. Casimiir Périer était revenu de Lyon, peut-être avec des idées plus modérées. Le 2 mai, j'eus avec lui une longue conversation. Je lui présentai les observations et les plaintes contenues dans le télégramme du Secrétaire d'Etat du 25 avril, et je les appuyai d'autres réflexions suggérées par les circonstances présentes, et spécialement par le mécontentement qu'avait produit parmi les catholiques la mesure prise contre le digne archevêque de Lyon, mécontentement dont il avait pu constater lui-imême les signes non équivoques.
M. Casimir Périer regretta que des incidents de ce genre
vinssent troubler la paix religieuse, mais soutint, comme à l'ordinaire, que n'importe quel gouvernement, fût-ce le plus modéré, ne pouvait permettre que les évêques se missent en opposition directe contre la loi. Il ajouta que si l'on n'avait pris aucune mesure contre Mgr Coullié, il y aurait eu certainement une interpellation à la Chambre et les conséquences en auraient été beaucoup plus graves. Il admit de nouveau que les règlements sur les fabriques n'étaient pas exempts d'imperfections et que l'on pourrait les modifier dans la suite, après que l'expérience pratique en aurait démontré la nécessité; mais il déclara que l'attitude prise par certains évêques rendait la. chose plus difficile et compliquait sérieusement 'la situation.
Pour les évêques de Grenoble et d'Autun, suffragants de Lyon, me dit-il ensuite, le gouvernement s'abstiendrait démesures de rigueur, se basant sur cette considération qu'on pouvait les excuser d'avoir suivi l'exemple de leur supérieur hiérarchique. Il croyait par là donner une preuve de modération, au moins relative. Quant à l'évêque de Montpellier, qui avait tenu la même conduite que l'archevêque de Lyon, et l'évêque de Viviers qui s'était refusé de donner communication des règlements aux fabriques, il jugeait qu'il serait difficile pour le gouvernement de ne prendre aucune mesu.re contre eux.
Il est inutile de reproduire les observations que je fis pour lui prouver le contraire : chacun les devinera facilement.
M. Casimlir Périer se plaignit ensuite', en thèse générale, de ce que son programme de modération fût mal compris par certains prélats qui, ne se rendant pas compte des difficultés et opposanti Une résistance directe à la loi, avaient cru pouvoir compter sur une tolérance qu'aucun gouvernement ne pouvait 'accorder en France. Il prévoyait, au cas où les évêques n'agiraient pas avec prudence et réserve, une recrudescence de la lutte religieuse. Dans ce cas, ajouta-t-il, je suis décidé à me retirer du pouvoir, ne voulant pas être taxé de clérical par les uns et, par les autres, d'ennemi de la religion. L'on aura alors un ministère de concentra-
tion républicaine qui renouvellera les anciennes vexations contre le clergé et. préparera la voie à la séparation de .l'Eglise et de l'Etat, l'un des principaux articles du programme radical.
A ces considérations de M. Casimir Périer j'opposai différentes réflexions, lui faisant surtout remarquer que le gouvernement lui-même rendait incompréhensible son programme de pacification et de modération, puisque certains de ses actes ne se trouvaient point en harmonie avec ses déclarations. Il y eut naturellement sur ce point diverses répliques de part et d'autre. A la fin de l'entretien, M. Casimir Périer fit une rapide allusion à la correspondance du Mande et en rejeta toute la responsabilité sur l'auteur de l'article. Et au sujet des journaux qui ne parlaient pas toujours à propos, il cita un article du Nouveau Moniteur de Rome, écrit certainement avec bonne intention, et dans lequel on insinuait que si le ministère français prenait en public une attitude anticléricale, il tenait toutefois en privé une conduite plus conciliante. Il ajouta en souriant qu'un pareil langage le compromettait bien plus encore que cette correspondance du Monde.
De retour à la nonciature, je reçus quelques heures plus tard, à 9 heures du soir, un télégramme chiffré du cardinal Rampolla concernant la question des fabriques. Il était ainsi conçu : « Le Saint-Père, désirant que l'épiscopat tienne dans l'affaire des fabriques une conduite uniforme, dans le but d'éviter des conflits nuisibles et pour faciliter aussi l'action du gouvernement, veut que Votre Eminence adresse immédiatement une circulaire confidentielle à tous les Ordinaires sur les bases suivantes ».
Le cardinal Rampolla indiquait ensuite ces bases qui étaient, en substance, celles que j'avais indiquées.
Le lendemain 3 mai, fête de l'Ascension, je rédigeai la circulaire confidentielle ordonnée par le Saint-Siège, en reproduisant, avec quelques légère? modifications qui me parurent opportunes, les paroles du télégramme.
Voici le texte de cette circulaire :
NONCIATURE APOSTOLIQUE Paris, le 3 mai 1894,
EN (Circulaire confidentielle).