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CHAPITRE XII

Ministère Dupuy

Mort de M. Carnot, président de la République

Election de M. Casimir Périer.

Chute du ministère Casimir Périer (22 mai 1894). — M. Dupuy constitue le nouveau ministère '30 mai). — Dispositions favorables du ministère : conversation avec M. Dupuy et M. Hanotaux : indices de pacification. — Assassinat de M. Carnot à Lyon 24 juin 1894). — Election de M. Casimir Périer à la présidence de la République (27 juin). — Funérailles solennelles de M. Carnot 1er juillet). — Réception solennelle du corps diplomatique. — Visite de condoléance .à 'Mme Carnot. — M. Casimir Périer à la nonciature. — Le nonce détourne le Saint- Père de son projet d'écrire une lettre au président de la République. — Vacances en Italie. — Le Saint-Père me confie la mission de voir M. Casimir Périer. — Bannes dispositions de M. Casimir Périer. — Important entretien avec M. Hanotaux. — La question du remplacement des Lazaristes français par des capucins italiens, dans l'Erythrée. — M. Brisson est élu président de la Chambre. — Réception à l'Elysée du Ie"- janvier 1895. — Entretien avec M. Dupuy, président du conseil. — Chute du ministère.

La chute du ministère Casimir Périer fut si rapide et si inopinée que tous se demandèrent quels en furent les véritables motifs. L'une des raisons principales fut certainement le désir de M. Casimir Périer d'abandonner le pouvoir. D'un© nature un peu nerveuse, supportant difficilement l'opposition continuelle que lui suscitaient des adversaires déloyaux et tenaces, il était certainement fatigué d'être à la présidence du Conseil. Mais je crois qu'une autre raison contribua à le déterminer à se retirer. Le ministère Casimir Périer, à

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raison des convictions personnelles de son chef et des déclarations de M. Spuller, avait été étiqueté par les radicaux comme conservateur et quasi clérical. C'était sa note distinctive et caractéristique dans le public, note substantielle et indélébile.

M. Casimir Périer avait tout fait pour la modifier, ou tout au moins pour l'atténuer, s' abandonnant à des actes vexatoires contre le clergé, tels que les ministères anticléricaux ont coutume d'en accomplir; mais il n'y avait point réussi, et il répugnait à son caractère noble et honnête de continuer dans cette voie. D'autre part, s'orienter vers une politique de pacification religieuse, conforme à l'esprit nouveau, c'était accréditer davantage, et d'une manière définitive, l'accusation de cléricalisme, ce qui était contraire à ses goûts personnels, et probablement à ses vues et à ses aspirations politiques.

Il préféra donc profiter de la première occasion quelconque pour se retirer. Je dis une occasion quelconque, car celle qu'il choisit, dans la séance parlementaire du 22 mai, parut à tous bien petite et tout à fait disproportionnée. Il s'agissait d'une question relative à un congrès d'employés des chemins de fer. Les employés des grandes compagnies seraient-ils, ou non, autorisés à s'y rendre et les conditions qu'on leur ferait seraient-eUles également accordées aux employés des chemins de fer de l'Etat ? C'était toute la question. Le ministre des Travaux publics ne fut pas très habille et tomba dans le piège que lui tendaient ses adversaires ; il fit une distinction difficile à justifier entre les emiployés des grandes compagnies et ceux de l'Etat, distinction que la Chambre ne voulut pas admettre. Mais l'incident ne parut à personne assez grave pour produire une crise ministérielle.

Les membres du cabinet donnèrent leur démission, qui fut acceptée.

La Croix, en commentant cette chute, l'appela une punition de Dieu, parce que M. Casimir Périer avait voulu manger du Pape. Ce jugement me paraît trop sévère.

Beaucoup plus juste et plus impartiale me parut llappré-

dation du Correspondant du 25 mai, dans sa chronique ■politique, M. de Laconibe, écrivain remarquable et judicieux, s'exprimait ainsi (p. 842) : « La chute du cabinet est un triomphe pour les socialistes; elle rend l'espérance aux partisans de la concentration ; elle achève la défaite de l'esprit nouveau (ceci est peut-être un peu exagéré). Quelques reproches que, dans sa courte carrière, ait mérité le cabinet, nous doutons que les conservateurs aient beaucoup à se réjouir de son renversement.

» Mais oubliez-vous, nous dira-t-on, les démentis que ces ministres donnaient dans leur langage et dans leurs actes à cette formule de l'esprit nouveau ? Nous ne les oublions point et nous n'avons pas manqué, ici même, au devoir de les relever. Seulement quand un grand parti veut renverser un ministère, il doit, à notre avis, se demander deux cho>ses : qui remplacera ce ministère ? et quelle signification sa chute aura-t-elle devant le pays ?

» Encore bien qu'il lui fût trop souvent infidèle, Je dernier ministère représentait fatalement l'esprit nouveau. Ses victoires profitaient à la politique modérée, quoique n'étant pas gagnées pour elle, et les cris de colère qu'elles arrachaient aux sectaires montraient bien tout ce qu'à leurs yeux la durée du cabinet faisait perdre à l'esprit nouveau... Le cabinet croyait devoir frapper de suspension de traitement un archevêque et parler des catholiques sur un ton que n'eût supporté aucune autre opinion; mais en même temps la force des choses l'obligeait à lutter à outrance contre les anarchistes, et les anarchistes tenaient de trop près aux socialistes, les socialistes aux radicaux, les radicaux à bon nombre d'opportunistes pour que ces nuances diverses ne se sentissent pas atteintes par les coups portés contre l'une d'elles. Toute mesure prise contre les anarchistes, toute résistance essayée contre les socialistes, était un pas vers l'ordre, et comme il n'y a pour représenter dans leur ensemble les conditions nécessaires de l'ordre que les idées religieuses et conservatrices, on ne pouvait tenter de rétablir Tordre sur un point sans favoriser le développement de ces idées.

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» L'orientation contre les factions révolutionnaires menait, qu'on le voullût ou non, au triomphe de l'esprit nouveau. Les radicaux avaient conscience de ces conséquences, et c'est pourquoi, en dépit des déclarations de M. Casimir Périer, en dépit de la lettre du 7 mars à M. de Béhaine, ils dénonçaient dans le vote du 17 mai, qui avait sauvé le cabinet, « le gouvernement du nonce » et bientôt « le gouvernement des curés ». Aujourd'hui, après le vote qui a renversé le ministère, V Intransigeant écrit en grosses lettres : « Revanche du socialisme », et les socialistes de la Chambre, voyant passer les ministres démissionnaires, crient triomphants : « Vive la commune ! »

La chute du ministère Casimir Périer fut une surprise même pour ceux qui l'avaient provoquée. La Chambre n'avait été guidée par aucune idée fixe, par aucun projet bien défini ; c'est pourquoi, lorsqu'il s'agit de trouver de nouveaux ministres, aucun des chefs du parti victorieux, bien que l'ambition ne leur manquât point, ne voulut accepter la responsabilité du pouvoir. MM. Brisson, Bourgeois et Peytral, invités à plusieurs reprises par M. Carnot à former un nouveau cabinet, déclinèrent le mandat. Et cependant les journaux radicaux n'avaient point cessé pendant plusieurs jours de proclamer que la grande majorité de la Chambre partageait leur programme. M. Dupuy, après le refus des radicaux, accepta de former le nouveau ministère. 'Ce fut certes pour lui un sacrifice de quitter la présidence de la Chambre, poste beaucoup plus tranquille; mais il ne s'y refusa pas, et le 30 mai le nouveau cabinet était constitué. M. Casimir Périer était en même temps élevé à la présidence de la Chambre, de cette même assemblée qui l'avait forcé, quelques jours auparavant, à abandonner le pouvoir. De plus, les nouveaux ministres sortaient des rangs de la minorité, puisqu'ils avaient presque tous voté l'ordre du jour pur et simple, qu'avait voulu le cabinet précédent et qui avait été repoussé par la Chambre. Contradictions ordinaires du régime parlementaire !

Au point de vue religieux et conservateur, le ministère Dupuy était le plus modéré que l'on pût attendre après la

chute de M. Casimir Périer. Son programme ne pouvait que ressembler beaucoup à celui de son prédécesseur.

Toutefois ces deux hommes différaient beaucoup entre eux. M. de Lacombe le faisait remarquer en ces termes dans le Correspondant du 10 juin 1894 (chronique politique, p. 1061) : « Quelque opinion qu'on ait sur la ligne politique de M. Casimir Périer, on ne saurait nier qu'il avait relevé l'allure du gouvernement. Il avait de la gravité dans l'accent et une sorte de cohésion au moins apparente, qui imprimait à son attitude efc à son langage une réelle autorité. Ce qui le gênait d-ans l'intérieur du Parlement, c'était ce qui faisait sa force au dehors : son nom, sa fortune, sa situation sociale, les souvenirs ou les tendances que rappelait un passé de famille, dont il n'avait qu'à s'honorer.

» C'était là, pour lui, autant de titres aux soupçons des républicains; il semblait toujours hanté par le désir de les rassurer. M. Dupuy ne peut éprouver ces appréhensions. Fils de ses œuvres, il a toujours été républicain, au moins depuis que son nom est connu du public, et la modestie de ses antécédents le protège contre les ombrages de son parti. Il pourrait aller plus loin dans le sens conservateur que M. Casimir Périer en éveillant moins de .soupçons. Mais M. Dupuy est affligé d'un défaut que nous avions eu plus d'une fois à relever dans son précédent -ministère rt dont la persistance vient de se révéler dès ses premières explications : c'est une extraordinaire incohérence, Dans quelque voie qu'il s'engage, on ne sait jamais s'il y restera. Fait-il un acte conservateur, on ne peut s'y fier; donne-t-il un gage aux radicaux, on n'est pas sûr que le lendemain il ne se retournera pas contre eux. »

Il faut faire remarquer, pour être juste, que M. Casimir Périer ne fut pas exempt de ce défaut; tous deux pouvaient trouver quelque excuse dans le caractère variable, ondoyant, incertain de la majorité parlementaire, qu'un ministre, à moins de posséder des qualités supérieures et un ascendant exceptionnel, ne parvient pas à dominer.

L'élément jeune était largement représenté dans le nouveau cabinet et en constituait même la majorité. Les

deux personnages les plus saillants étaient M. Hanotaux et M. Poinearé. Ce dernier, quoique plus jeune que M. Hanotaux, avait déjà été ministre. J'eus à traiter avec lui plus d'une fois, mais non d'une manière intime; je ne puis porter sur lui un jugement adéquat; mais tous lui reconnaissent beaucoup de finesse oratoire, un esprit subtil, une grande lucidité dans les idées, une circonspection et une prudence supérieures à son âge.

M. Hanotaux (né en 1853) avait fait partie de la Chambre comme député de l'Aisne de 1886 à 1889. Il venait du camp radical; je craignais par suite, dans les premiers temps, de trouver en lui un hom,me à idées antireligieuses et sectaires, conformément à la réputation qui l'avait précédé auprès des catholiques. Mais je dois dire que, dès les premières conversations, je m'aperçus qu'on avait exagéré son radicalisme, ou que du moins celui-ci n'avait rien de cette crudité sectaire qui . fait désespérer de tout changement. Je remarquai au contraire dans ce jeune ministre une nature riche et très fine, 'un esprit ouvert aux considérations larges et élevées, une connaissance peu commune de l'histoire du passé et de la situation présente du monde; il me parut en outre sympathique, gracieux et séduisant. En fait de religion, toutefois, je le trouvai complètement dépourvu des notions même les plus élémentaires, mais porté cependant, par son éducation et sa culture, à la respecter, comme une chose respectable.

Parmi tous les hommes politiques que je connus en France, c'est avec lui que j'eus les rapporte les plus intimes, et j'en ai toujours gardé le plus agréable souvenir. Une certaine confiance, une sympathie réciproque nous rapprocha dès le commencement, et ceci nous aida beaucoup à résoudre et, plus d'une fois, à notre commune satisfaction, des controverses épineuses. Nos conversations ordinaires et extraordinaires furent toujours cordiales, souvent assez prolongées, et si je ne me fais illusion, elles contribuèrent' à lui donner une conception plus juste du Saint-Siège et de la religion, comme aussi de 'l'utilité et de la nécessité pour les nations et les gouvernements de bien profiter de l'influence bienfaisante et de la force politique et sociale que procurent l'un et

l'autre. Lui aussi m'honora de son estime et de son amitié, et continua de m'en donner des preuves après mon départ de France.

Un fait spécial attira mon attention dans la formation du nouveau ministère; le ministère des Cultes fut détaché de l'Instruction publique, et réuni à celui de l'Intérieur. De cette manière M. Dupuy, outre la présidence du Conseil, eut le ministère de l'Intérieur ainsi que celui des Cultes. Je vis un bon augure dans ce changement, pensant que M. Dupuy avait voulu se réserver le ministère des Cultes pour éliminer le plus possible les questions religieuses toujours dangereuses pour le gouvernement devant la Chambre. Le mécontentement que témoignèrent les radicaux de ce changement me confirma dans cette persuasion. De plus, M. Dupuy ne fit. dans sa déclaration ministérielle, aucune allusion au moins directe aux controverses religieuses. Ce silence me parut très habile et en même temps très prudent de la part du chef de cabinet, qui voulut probablement éviter les difficultés et les attaques passionnées qu'avaient values au précédent ministère les déclarations de M. Spuller sur 1' « esprit nouveau ».

Il eut du reste l'occasion d'exprimer sa pensée à ce sujet dans la séance du 4 juin, en répondant à une interpellation de M. Goblet : toutefois, il ne me sembla ni très clair, ni très cohérent avec lui-même. Il déclara en effet que le gouvernement, dans sa politique religieuse. « s'inspirerait de la tradition nationale de l'esprit français lui-même qui, à toutes les époques... a maintenu deux principes : le premier, que les affaires de la conscience seraient en dehors de la politique, et le second, qu'il n'y eût aucune ingérence du clergé dans la politique ». Il résuma ensuite sa pea uns cette

formule : « Respect aux lois de l'Etat, respect des consciences. »

Après cette déclaration, que l'on pouvait qualifier d'assez vague mais peut-être prudente. M. Dupuy accepta un ordre du jour proposé par M. Isambert et ainsi conçu : « La Chambre, confiante dans le gouvernement pour faire aboutir,

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par l'union des républicains, une politique de réformes démocratiques et de défense des droits de la société laïque, passe à l'ordre du jour. »

Cet ordre du jour paraissait indiquer dans la politique du gouvernement une tendance marquée à ressusciter la gauche radicale; M. Dupuy vit, par conséquent, se retourner contre lui toute la droite, ,1a quasi totalité des constitutionnels, et, chose plus grave pour lui, les républicains modérés.

Connaissant les précédents de M. Dupuy, je ne pus me persuader qu'il avait voulu incliner décidément vers la gauche; je crus qu'il n'avait accepté que par tactique parlementaire l'ordre du jour de M. Isambert, plutôt que celui de M. Berger, député de la Seine, qui exprimait purement ^t simplement la confiance de la Chambre dans les déclarations du ministère. D'autres aussi furent de cet avis. M. de Lacombe disait dans la chronique politique du Correspondant : « Est-ce à dire que M. Dupuy ait, comme on l'annonce, orienté décidément sa politique à gauche et qu'on doive s'attendre à le voir s'enfoncer plus avant dans le radicalisme ? Nous sommes loin de le penser. La poussée socialiste, que ses premières faiblesses auront encouragée, lui révélera le péril vers lequel il court, et nous ne serions pas surpris qu'il ne se jetât tout à coup, avec une mobilité emportée, du côté de .la lésistance. »

Mais de toute façon, il était pour moi nécessaire de connaître les véritables intentions de M. Dupuy; et le soir même de eette séance du 4 juin, l'ayant rencontré à l'ambassade d'Espagne, je lui demandai la véritable signification de ses déclarations à la Chambre et pourquoi il avait préféré l'ordre du jour de M. Isambert. Il me fit comprendre clairement que la formule qu'il avait adoptée, « respect aux lois de l'Etat et respect des consciences », signifiait une politique de modération et, par suite, la résolution d'éliminer dans la mesure du possible les questions religieuses. Il ajouta qu'il avait précisément pour ce motif pris pour lui-même le ministère des Cultes. Quant à -l'ordre du jour, il avait préféré celui de M. Isambert par suite de certaines nécessités parlementaires auxquelles il n'avait pu se soustraire. Puis il

conclut en disant que dans une dizaine de jours il viendrait à .la nonciature, désirant m'entretenir de la situation religieuse et de plusieurs autres questions qui s'y rattachaient.

Trois jours après, M. Hanotaux me fit des déclarations identiques. « Le gouvernement, me dit-il, se propose de suivre une politique modérée, laissant de côté, autant que possible, les questions religieuses, évitant de prononcer des parc-îes susceptibles de provoquer des polémiques (allusion à 1' « esprit nouveau ») et cherchant à résoudre d'une manière équitable les controverses qui pourront surgir. »

M. Hanotaux me donna aussi un aperçu de ces dispositions personnelles. A ce propos, il me raconta que durant son séjour à Constantinople, en qualité de conseiller de l'ambassade française et chargé d'affaires, il avait contribué efficacement à faire résoudre en faveur des catholiques une question relative au lieu appelé : « Viri Galilaei »; il avait pour cela tiré parti de la bienveillance que lui avait témoignée le Sultan à raison de quelques services spéciaux rendus au gouvernement turc. 11 ajouta que dans l'ouvrage qu"il avait publié sur le cardinal de Richelieu, il avait pris soin de mettre en relief l'utilité et l'opportunité pour la France de s'appuyer sur l'influence catholique à l'exclusion de l'influence protestante, thèse qui lui avait attiré des observations et des remarques de la part de certains pasteurs protestants.

Je répondis que j'étais heureux d'entendre ces paroles, d'autant plus que l'ordre du jour adopté par le gouvernement m'avait donné quelque appréhension; et que le Saint- Siège, qui avait éprouvé dans ces derniers temps des motifs de déplaisir, verrait avec joie réaliser dans les faits les bonnes intentions du gouvernement. La conversation ayant pris une plus large tournure, j'expliquai à M. Hanotaux les avantages que la France recevait à l'intérieur et à l'extérieur de la politique du Saint-Siège, et ceux qu'elle pourrait en recevoir encore, si elle voulait comprendre cette politique dans son véritable sens, la seconder aussi en assurant à l'Eglise et cà la religion la liberté et l'usage pacifique de leurs droits.

Il arrive au contraire souvent, ajoutai-je, que nous

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sommes contraints de nous demander si notre politique n'est pas entièrement stérile et s'il vaut la peine de la continuer, du moment qu'elle ne nous procure d'un côté que des haines, des rancœurs et des embarras sans fin, et que d'autre part elle ne produit pas les bons résultats que nous en attendions.

Le ministre me répondit que, malgré les incidents de caractère secondaire auxquels je faisais allusion, l'on ne pouvait dire que la politique du Saint-Siège fût restée sans effet, car il était incontestable que les idées de pacification avaient sensiblement progressé dans le camp républicain, surtout si l'on réfléchit à quel degré d'acuité étaient arrivées les passions en ces derniers temps. Il y avait donc un motif fondé d'espérer que peu à peu, .moyennant une action calme et persévérante, l'on pourrait arriver à une situation plus satisfaisante. Il emploierait du reste toute sa bonne volonté peur cbtenir ce résultat.

Je n'attachai naturellement qu'une importance relative à ces déclarations du ministre ; car elles pouvaient provenir de la courtoisie habituelle des diplomates, spécialement dans une première rencontre et lorsque aucune question concret: n'a encore été soulevée. Je résolus donc d'en prendre note et d'attendre les faits ; mais je compris dès lors que M. Hanctaux, quelles que fussent ses convictions religieuses personnelles, possédait le tempérament d'un homme d'Etat, sage, avisé, au-dessus des préjugés communs, qui ne néglige aucun élément de force et d'influence pour le bien politique et social de son pays.

Les bonnes dispositions du miinistère me furent confirmées par quelques faits d'une certaine importance. M. Dupuy, qui, dans la séance du 4 juin, semblait s'orienter vers la gauche, changeait de direction le lendemain. Appelé à exprimer au Sénat son opinion concernant la proposition du sénateur Fabre, qui voulait établir une fête nationale en l'honneur de Jeanne d'Arc, il se prononça, dans un discours plein d'élévation et de patriotisme, en faveur de cette fête.

La proposition fut votée, malgré l'opposition d'une cen-

taine de sénateurs, en grande partie francs-maçons, qui se coalisèrent pour empêcher cet hommage à l'illustre héroïne. J'avais en outre demandé que l'on ajournât indéfiniment la décision du Conseil d'Etat relativement à la lettre de l'archevêque de Lyon sur les fabriques. M. Hanotaux m'annonça le 13 juin que le gouvernement, déférant à mes désirs, avait pris la résolution d'enterrer cette affaire, ajoutant que c'était là une petite preuve de la bonne volonté du gouvernement. La Lanterne demandait précisément le lendemain oe qu'il était advenu de cette lettre et pourquoi le Conseil d'Etat n'avait pas encore émis son avis; mais le gouvernement ne se laissa pas émouvoir et la chose en resta là. La Lanterne demandait aussi quelles réponses les évêques avaient données à la circulaire de M. Spuller sur les fabriques; et le gouvernement eut la sagesse de faire la sourde oreille devant ces exigences de la feuille radicale.

Le député Lebon déposa à la même époque à la Chambre un projet de loi en vertu duquel les fabriques qui ne se seraient pas conformées aux nouveaux règlements avant le 31 décembre 1894, perdraient le droit de recourir aux communes pour obtenir les subsides dans les cas prévus par la loi.

M. Hanotaux, à qui je manifestai mes appréhensions à ce sujet, me dit que ce projet ne pouvait venir en discussion qu'après les vacances de la Chambré, et il me laissa entendre que le gouvernement ferait tout son possible pour l'écarter.

Le baron de Mackau me fit savoir que M. Dupuy n'avait pas fait insérer à l'ordre du jour de la Chambre la question concernant le monopole des pompes funèbres, dont nous avons parlé plus haut, dans le but d'ajourner la discussion. Le gouvernement, par cette conduite, manifestait sa bonne intention de ne pas soulever de questions religieuses; étant donné les circonstances et l'esprit anticlérical de la Chambre, ce n'était pas sans quelque mérite. De toute façon, il différait déjà beaucoup de ces gouvernements sectaires qui non seulement ne faisaient rien pour empêcher les lois mauvaises, mais s'en rendaient eux-mêmes les principaux promoteurs.

Quelqu'un me dit que M. Dupuy usait de quelque égard

envers les intérêts catholiques parce qu'il aspirait à la présidence de la République et qu'il désirait obtenir dans ce but les votes de la droite. Il m'importait peu de rechercher quel était le véritable mobile de son attitude ; l'essentiel était de le voir épargner de nouvelles offenses aux droits de l'Eglise. D'ailleurs, après tout ce que je pus connaître de M. Dupuy, je reste persuadé que son attitude dans les matières religieuses correspondait aux instincts de sa nature modérée et opposée aux vexations mesquines, comme aussi à son intelligence politique perfectionnée par l'expérience.

Mais un événement des plus tragiques et des plus lugubres vint bien vite occuper entièrement l'opinion publique et la distraire des questions parlementaires, de quelque genre qu'elles fussent.

La nation en fut émue profondément, presque stupéfiée.

Le 24 juin 1894, à 9 heures et demie du soir, M. Garnot, Président de la République, était poignardé à Lyon par un certain Caserio et expirait peu après, à minuit cinquante. Le ministre des Affaires étrangères communiqua pendant la nuit cette funeste nouvelle au corps diplomatique : « J'ai la profonde douleur de porter à votre connaissance que M. le Président de la République vient de mourir à Lyon des suites d'un attentat commis contre lui. L'assassin a été immédiatement arrêté. Je n'ai pas manqué de prescrire par le télégraphe aux représentants de la France à l'étranger de porter cette funeste nouvelle à la connaissance des gouvernements auprès desquels ils sont accrédités. »

Je fus profondément ému à cette triste nouvelle, d'autant plus que j'appris presque aussitôt que cet exécrable forfait avait été accompli par un italien. Certes, de pareils scélérats n'ont pas de patrie et, s'ils en ont une, on ne peut en tout cas la rendre responsable de leurs crimes; mais il n'en est pas moins souverainement douloureux de savoir que le pays où l'on est né a donné le jour à un pareil criminel.

A 8 heures du matin, je répondis dans les termes suivants au ministre des Affaires étrangères : « J'apprends avec la plus vive émotion la triste nouvelle que Votre Excellence me notifie concernant l'abominable attentat dont l'illustre

Président de la République, M. Carnot, vient d'être malheureusement victime à Lyon. J'ai hâte d'exprimer à Votre Excellence mes plus profondes et sympathiques condoléances, ainsi que les vœux très ardents que j'adresse à la divine Providence pour qu'elle daigne protéger la noble nation française dans une épreuve si douloureuse pour ellemême et si pénible pour le monde civilisé tout entier. »

L'attentat de Lyon eut un écho dans tous les cœurs. Partout se produisirent les mêmes témoignages d'horreur pour l'assassin, de regrets pour la victime, de sympathie pour une famille désolée et une veuve digne de tout respect, qu'un exécrable forfait avait plongées dans le deuil.

Le public français, toujours chevaleresque, omit toute appréciation sur la politique suivie par M. Carnot. Laissant à l'histoire de porter un jugement calme et impartial, il fut unanime à rendre hommage, sans distinction de parti, à la dignité avec laquelle le président défunt avait exercé ses hautes fonctions, à son intégrité, à son désintéressement, à ses vertus domestiques, vertus dont tous les chefs d'Etat, quel que soit le nom qu'ils portent, doivent, spécialement de nos jours, donner l'exemple aux peuples. Mgr l'archevêque de Lyon, dès qu'il fut averti de cet exécrable attenta», se rendit aussitôt près de M. Carnot à qui il put donner les derniers secours de la religion que permettait l'état du mourant. Mgr Coullié me dit dans la suite à Paris que le président le reconnut et l'accueillit avec des marques de respect et de satisfaction: qu'il comprit parfaitement, lui serrant la main à plusieurs reprises, les paroles de réconciliation avec Dieu et de pardon pour l'assassin que le prélat prononçait ; qu'en résumé, il expira avec des actes et des sentiments chrétiens.

Que le Seigneur l'appelle à son héritage, je le désire ardemment en raison aussi de l'accueil toujours courtois et bienveillant que je trouvai près de lui. Les Français connaissent mieux que moi la vie publique et privée de M. Carnot: mais ce que je puis ajouter de science personnelle, c'est que dans les entretiens que j'eus avec lui, je pus constater le respect qu'il avait pour la religion, son admiration pour le

Pape Léon XIII, son vif désir de voir aboutir en France la pacification religieuse. Je pus savoir aussi que plus d'une fois il avait usé de son influence, bien que d'une manière discrète, pour détourner les ministres de telle ou telle injuste vexation contre le clergé.

A Lyon, comme dans le reste de la France, le forfa.it de Caserio provoqua un certain ressentiment, du reste très naturel, contre les Italiens; mais la presse française, avec une sagesse et un calme louables, s'attacha à dissiper ces rancœurs, et l'on n'eut à déplorer aucun incident regrettable. Je me souviens avec plaisir qu'un industriel de Paris, M. Claude Delin, qui occupait dans son commerce de statues religieuses 'une centaine d'ouvriens italiens, tint à honneur de calmer le ressentiment de ses ouvriers français en leur imposant le calme et en leur défendant toute parole offensante.

L'assassinat de M. Carnot produisit à l'étranger la même stupeur qu'en France. Le Saint-Père, les autres souverains, les ministres, les parlements, les populations adressèrent à la France et à la famille du Président de la République l'expression de leurs vives condoléances et de leur profonde sympathie. La manifestation la plus délicate et la plus courtoise dans sa forme fut celle de l'empereur d'Allemagne qui, outre qu'il adressait un touchant télégramme à Madame Garnot, choisit le jour des funérailles solennelles de M. Carnot pour faire grâce à des officiers français condamnés par le tribunal de Leipzig pour espionnage militaire, et détenus prisonniers à Glotz. Cette généreuse décision de l'empereur d'Allemagne fut notifiée aux ministres du gouvernement français pendant qu'ils se trouvaient réunis, avec le corps diplomatique, au Palais de l'Elysée, pour accompagner le cortège funèbre de M. Carnot. Tous les Français en furent impressionnés ; l'un d'eux me dit en souriant : « Encore quelques actes de ce genre et la réconciliation entre nous et les Allemands est faite. »

Madame Carnot, personne de distinction remarquable, m'avait donné en toute occasion des preuves de déférence et d'estime, me manifestant, mais sans aucune ostentation,.

ses sentiments religieux. Ceci me faisait éprouver doublement peine et compassion pour l'immense malheur qui l'avait frappée. Le jour même où Ton apprit l'attentat, je me rendis à l'Elysée pour lui exprimer mes condoléances, mais Madame Carnot était déjà partie pour Lyon. A son retour, je lui adressai le billet suivant : « Madame, hier, pendant votre absence, j'ai été porter à l'Elysée l'expression de mes plus sincères et respectueuses condoléances pour l'exécrable attentat dont votre bien-aimé et illustre époux a été la victime. A votre retour, je tiens à vous redire, Madame, toute la part que je prends au terrible malheur qui vous frappe, ainsi que votre famille, dans vos affections les plus chères. Dieu seul peut vous soutenir et vous consoler dans une épreuve si cruelle; c'est la prière que je lui adresse de tout mon cœur, en vous offrant, Madame, ainsi qu'à votre respectable famille, l'assurance de mes plus sympathiques regrets et de mon plus profond dévouement. »

Madame Carnot me répondit de sa propre main le 3 juillet. C'était la première lettre, comme elle me le dit dans la suite, qu'elle écrivait après son terrible malheur. Elle me priait de me faire l'interprète de sa vive reconnaissance auprès du Saint-Père et du cardinal Secrétaire d'Etat, pour la sympathie qu'ils lui avaient manifestée en cette circonstance. Puis elle ajoutait : « Enfin, laissez-moi vous dire. Monseigneur, combien votre lettre m'a été au cœur. J'ai bien besoin que vous demandiez pour moi la résignation, car l'épreuve est dure à supporter. Recevez, je vous prie, avec les respectueux remerciements de mes enfants, l'expression de mes sentiments reconnaissants. »

^\ L'odieux forfait accompli par Caserio révéla à la nation française le très grave péril auquel le socialisme et l'anarchie exposaient la société. Il y eut comme un réveil soudain du sentiment de la conservation et d'une résistance énergique contre les partis subversifs.

L'élection du nouveau Président de la République s'inspira de ce sentiment. Le 21 juin, la Ghamibre et le Sénat se réunirent à Versailles, et M. Casimir Périer fut élu au

premier scrutin par 451 voix, avec 51 voix de majorité. La pensée unanime de la majorité fut de mettre à la tête de la nation un homme de caractère énergique, capable d'assurer l'ordre social contre quiconque aurait osé le troubler. L'extrême-gauche salua cette élection par des hurlements de rage ; mais, tandis que les jours précédents elle avait proféré des paroles de menace, faisant même entrevoir le spectre de la guerre civile dans le cas où on aurait élu M. Casimir Périer ou M. Dupuy, après l'élection, elle n'estima pas opportun de s'agiter et se contenta d'exhaler sa colère dans les journaux, où elle appela le nouveau président « un président de combat, l'élu des cléricaux, des ralliés et des capitalistes coalisés, le représentant de l'aristocratie cléricale et de la ploutocratie financière, le roi de la monarchie ralliée. »

Les journaux radicaux et socialistes savaient parfaitement que tout cela était faux, puisqu'il était connu de tous que M. Casimir Périer, de convictions républicaines, n'avait personnellement servi que la République et lui était toujours resté fidèle. Mais leur but était évident : ils voulaient le rendre suspect aux républicains en sapant dès le commencement son prestige et son autorité. Ils savaient très bien que M. 'Casimir Périer était si peu l'honnirne de la droite monarchique du Sénat et de la Chambre, que celle-ci, aussi peu habile qu'à l'ordinaire, n'avait en aucune manière contribué à son élection. En effet, d'après une décision prise dans une réunion préparatoire, la droite monarchique voulut faire une démonstration platonique en votant au premier scrutin pour le général Février, grand chancelier de la Légion d'honneur, laissant à ses membres toute liberté de voter dans les scrutins suivants pour celui des candidats qui présenterait les meilleures garanties au point de vue des principes représentés par la droite. L'on n'avait pas réfléchi que M. Casimir Périer pouvait être élu au premier tour, comme le prévoyaient les plus compétents. De cette manière ils n'eurent aucun mérite dans l'élection. Déjà, lors de l'élection de M. Carnot, ils avaient tenu la même attitude en votant pour le général Saussier, qui n'avait aucune pro-

habilité d'être élu. Heureusement La droite constitutionnelle vota pour M. Casimir Périer et cet appui assura son élection au premier scrutin.

Ce n'est plus le lieu d'énumérer les qualités et les défauts de M. Casimir Péirier. J'en ai déjà parlé précédemment en toute sincérité; je me bornerai donc à reproduire l'appréciation que je donnai à cette occasion au cardinal Secrétaire d'Etat dans mon rapport n. 438 du 29 juin : « M. Casimir Périer n'est pas franc -maçon; il aocQmpiL.it même régulièrement ses devoirs religieux. Sa femme, qui est une personne des plus distinguées, s'occupe sérieusement de l'éducation chrétienne de ses enfants. Il n'est pas l'homme de la concentration républicaine, comme le défunt M. Carnot ; muais il personnifie en quelque manière aux yeux du public la politique qui a été résumée et proclamée, peut-être un peu trop prématurément, par M. SpulLer dans les deux mots fameux : l'esprit nouveau.

» Au point de vue social et politique, il est nettement ■conservateur. Ce serait toutefois une illusion de croire que l'Eglise et le Saint-Siège peuvent attendre de lui quelque juste réparation. Imbu des erreurs régaliennes, il considère l'Etat comme une puissance souveraine en tout : et du moment qu'une loi existe, fût-elle de toute évidence contraire aux intérêts religieux, il prétend que le clergé et les catholiques doivent l'observer.

» Tout considéré, le jugement émis par YUnivers dans son numéro du 29 courant me semble loin d'être inexact ■ « De tous les candidats possibles, M. Casimir Périer était » le plus acceptable... ». M. Casimir Périer, c'est le triomphe du parlementarisme bourgeois, n'ayant guère pour préoccupation que l'ordre matériel et la bonne tenue extérieure. »

Après l'élection du nouveau président, qui se fit rapidement et tranquillement, la France rentra dans son état normal. Elle s'occupa alors d'honorer solennellement le président défunt qui avait été assassiné dans l'exercice de ses fonctions présidentielles. Les funérailles, fixées au 1er juillet, furent imposantes, grandioses, et l'immense

population parisienne massée le long du parcours garda une attitude calme et respectueuse.

M. Casimir Périer inaugura ses fonctions de président par un a-cfce de courage et de convenance qui lui fait honneur. Rompant avec les règles de l'étiquette officielle, il voulut suivre à pied le convoi de son prédécesseur.

Il me sembla que cet exemple devait être suivi par le corps diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères avait pris la décision de le convoquer à l'église de Notre- Dame, après l'observation faite par quelques ambassadeurs, •comme ceux d'Allemagne, de Russie et d'Espagne, qui avaient déclaré ne pouvoir faire, en raison de leur âge et de leur état de santé, le long trajet depuis l'Elysée, d'où partait le cortège, jusqu'à cette église. Je pensai toutefois qu"l serait agréable au gouvernement et à la population parisienne que le corps diplomatique en grand uniforme se joignît aux corps de l'Etat et accompagnât à pied le cortège depuis l'Elysée jusqu'à l'église ; quant aux moins valides, ils pouvaient se rendre à Noire-Dame en voiture. Ce serait là un public et éclatant témoignage de sympathie que les représentants des puissances étrangères donneraient au défunt et à la France. Cette idée plut beaucoup au ministre des Affaires étrangères qui l'adopta avec plaisir.

Le nonce n'a point coutume à Paris de suivre les cortèges funèbres à travers les rues de la ville; il se Tend directement à l'église et prend, comme doyen, la première place parmi les membres du corps diplomatique. Cette fois, je crus opportun de faire une exception et de parcourir à pied tout le trajet, à la tête du corps diplomatique, malgré la chaleur vraiment excessive de cette journée, et la nécessité de faire plusieurs kilomètres exposé aux rayons d'un soleil brûlant. Plusieurs personnes, parmi lesquelles des soldats, furent frappées d'insolation et transportées dans les pharmacies voisines. M. d'Antas, ministre du Portugal à Bruxelles, venu expressément pour assister aux funérailles, était sur le point de subir le imême sort, quand je lui donnai le conseil de placer à l'intérieur de son chapeau un ou deux mouchoirs blancs pour diminuer l'action du soleil sur la tête; grâce à

cette précaution il put continuer son chemin. Plus tard, ayant été nommé ambassadeur près le Saint-Siège, il me parla plusieurs fois avec gratitude de cet incident.

Ma présence le long des rues de Paris fut très remarquée et produisit une excellente impression. C'était peut-être la première fois que cette population voyait en public un nonce revêtu de ses ornements de prélat, au milieu des représentants des grandes puissances ; et c'était peut-être aussi l'unique occasion où il pouvait se montrer sans aucun inconvénient.

M. Hanotaux me remercia au nom du gouvernement d'avoir accompagné le cercueil et déclara avoir beaucoup apprécié cet acte de délicatesse et de déférence exceptionnelles; le cardinal de Paris et de nombreux catholiques m'en exprimèrent également leur satisfaction. La presse de la ville, interprète du sentiment général, parla de ma démarche avec sympathie, et fit la description de mon costume et de mes décorations. Un journaliste dit même avoir remarqué dans la houppe de mon chapeau des perles fines et des pierres précieuses !

La vaste église métropolitaine ne put pas même contenir les représentants officiels de la nation, tellement fut considérable l'apparat de ces funérailles. Le cardinal Richard, qui y assistait pontificalement, lut un bref discours inspiré par les plus nobles sentiments chrétiens. On remarqua également la présence de Mgr Langénieux, de l'archevêque de Sens, des évêques de Blois et de Beauvais.

Après la messe de requiem et l'absoute, le cortège se dirigea vers le Panthéon où devait être inhumé M. Carnet. Je ne suivis pas le cortège, car cette église ayant été enlevée au culte sans le consentement de l'autorité ecclésiastique, quelques années auparavant, il ne convenait pas que j'y misse les pieds. Cette réserve fut trouvée toute naturelle par le ministre des Affaires étrangères lui-même, à qui j'avais fait part précédemment, en toute franchise, de cette résolution.

Le gouvernement donna en ces mêmes jours une légère

preuve de justice à l'égard de l'archevêque de Lyon qui avait eu une conduite digne et édifiante dans les circonstances qui accompagnèrent la mort de M. Carnot. Poussé par l'opinion publique, il révoqua l'odieuse décision par laquelle on lui avait enlevé son traitement; et cette mesure fut accueillie avec une vive satisfaction par tous les hommes impartiaux et honnêtes.

Le message du nouveau président, lu à la Chamibre et au Sénat le 3 juillet, produisit également bonne impression. Les catholiques remarquèrent justement que M. Casimir Périer n'avait pas prononcé le nom de Dieu et de la Providence, 'Comme aurait dû le faire le chef d'une nation catholique, et comme le réclamaient les pensées et les manifestations provoquées par le tragique événement ; ils notèrent toutefois qu'il avait fait allusion à la tolérance et au progrès moral. M. Casimir Périer .annonçait qu'il ne serait pas l'homme d'un parti, qu'il entendait être le chef de la nation, et qu'il ne laisserait pas « méconnaître ni prescrire les droits que la constitution lui confère », voulant assurer au pays « les deux forces sociales sans lesquelles les peuples périssent : la liberté et un gouvernement ». C'était là précisément ce que lui demandait la nation en ces circonstances, et tous les conservateurs et les amis de l'ordre applaudirent à ses paroles.

Le 'même jour, à 4 heures -ei demie, M. Casimir Périer reçut solennellement le corps diplomatique au ministère des Affaires étrangères qui était en ce moment la résidence officielle du Président de la République. Les ambassadeurs eil les ministres accrédités près du gouvernement de la "République française, avec -tout leur personnel respectif, furent introduits dams le grand salon par le comte de Rourquenay, directeur du protocole, assisté de M. Mollard, sousdirecteur. Les membres du corps diplomatique étaient tous en grand uniforme. Quand le cercle fut formé, le comte de Rourqueney annonça le Président de la République au ■miO'ment où celui-ci faisait son entrée, et le président vint se placer au centre. Il portait la plaque et le grand cordon de la Légion d'honneur. A ses côtés prirent place M. Hano-

taux, ministre des Affaires étrangères, et les officiers de sa maison civile et militaire.

Comme doyen du corps diplomatique, je prononçai cette petite allocution, à laquelle le président répondit très courtoisement :

Monsieur le Président,

Le corps diplomatique n'est resté étranger à aucune des émotions de la crise douloureuse que la France vient de traverser.

La profonde horreur excitée dans toute la nation par le crime abominable qui atteignait d'une façon si tragique son premier magistiat, entouré de l'estime et du respect de tous, s'est accrue, pour chacun de nous, des sentiments de douleur dont nos gouvernements n'ont cessé, pendant ces derniers jours, de nous envoyer, à plusieurs reprises, l'expression émue.

Mais, malgré la stupeur du premier moment et au milieu même de son deuil trop légitime, la France a su garder le calme qui convient à une grande nation et, par le jeu régulier des institutions qu'elle s'est données, elle vient de faire passer en de dignes mains l'autorité qui survit quand même aux plus odieux attentats.

Au nom de nos souverains et cheis d'Etat et en inotre nom personnel, nous venons donc offrir nos sincères et respectueuses félicitations à l'homme éminent que ses hautes qualités, déjà si appréciées de chacun de nous, viennent de désigner au choix de ses concitoyens. A ces félicitations, nous joignons de tout cœur, au début de cette grande magistrature dont vous venez d'être investi, les vœux que nous formons pour vous, M. le Président, et qui s'unissent, dans notre pensée, à ceux que nous formons pour la France. Puisse ce noble pays voir se développer, de plus en plus, sous votre sage direction, non seulement cette prospérité d'ordre matériel que le monde admire, mais aussi ces biens d'ordre supérieur,, qui sont la plus solide garantie de salut pour les sociétés humaines !

■Daais ce but, permettez à celui qui a l'honneur et qui se félicite d'avoir à vous adresser en ce jour la parole, d'appeler les bénédictions divines sur vous, M. le Président, et sur cette généreuse nation française dont les destinées intéressent au plus haut point la cause de la civilisation et de l'humainité.

Le Président de la République répondit :

Je suis profondément touché des paroles que Votre Excellence vient de m'adresser. Les sympathies dont elle s'est fait l'éloquent interprète trouveront leur écho dans le pays tout entier.

En présence de l'unanime et douloureuse émotion qui a accueilli

l'attentat commis sur son chef vénéré et des hommages universellement rendus à une mémoire qui lui restera chère entre toutes, la France a éprouvé la force des sentiments qui l'unissent aux autres nations; la part que le monde 'civilisé a prise à son deuil est un adoucissement à sa douleur.

En portant leur choix sur l'un de ceux qui ont eu à diriger la politique extérieure de la France, les représentants du pays ont marqué avec éclat le prix que le gouvernement de la République attache au maintien des relations amicales, des amitiés précieuses, qui sont le plus sûr gage de la paix et du pirogrès.

Aussi ne puis-je qu'être particulièrement sensible aux vœux du corps diplomatique. Ils m'affermissent dans l'espoir que les rapports de mutuelle confiance, inaugurés avec chacun de vous, Messieurs, contribueront à me faciliter l'accomplissement de la grande et lourde tâche que vient de m'assigner le suffrage des élus de la nation.

Mes paroles furent accueillies avec satisfaction, et le ministre des Affaires étrangères me présenta ses félicitations au nom du président et de tous les membres du corps diplomatique, qui avaient déjà donné, pendant la lecture, des signes de complète approbation. Les évêques et les catholiques trouvèrent mon discours très opportun, et spécialement La phrase où je souhaitai à la France, sous la direction du nouveau président, non seulement l'accroissement de la prospérité matérielle, mais aussi de « ces biens d'ordre supérieur, qui sont la plus solide garantie de salut pour les sociétés humaines ». L'on agréa également l'invocation des bénédictions divines sur le président « et sur cette généreuse nation française dont les destinées intéressent au plus haut point la cause de la civilisation et de l'humanité ». Les catholiques comprirent que le nonce avait voulu combler la lacune que 'l'on avait remarquée dans le message doi président.

Le Correspondant écrivait le 10 juillet (p. 195) à ce propos : « Nous en trouverions la portée plus haute si, dans ce document où il est parlé du 'mieux moral, que la République doit assurer au pays, nous ne regrettions de ne point voir le nom dont la mention eût été le premier symbole de ce « mieux moral », le nom de Dieu, que le nonce apostolique, interprète de tous ses collègues du corps diplomatique,

c'est-à-dire du monde entier, invoquait devant le nouveau président ». Après l'échange de ces deux allocutions, M. Casimir Périer fit le 'tour du salon, trouvant à l'adresse de chaque membre du corps diplomatique des paroles courtoises et aimables qui firent la meilleure impression.

Le lendemain, AI. Hanotaux me fit comprendre que Madame Carnot recevrait volontiers ma visite. Je répondis que je m'empresserais de répondre à son désir, et que je ne m'en étais abstenu jusque-là que pour ne point la troubler en des moments si pénibles. J'ajoutai que j'avais songé à prendre quelques jours de repos au monastère de Grandbourg, près des religieux de N.-D. de Sion; mais que sitôt mon retour, le mercredi 11 juillet au plus tard, je ferais demander à Madame Carnot le jour et l'heure où elle pourrait me recevoir. Mais elle prévint mes intentions et m'écrivit qu'elle me recevrait ce même mercredi 11 juillet, à 5 heures et demie du soir.

Madame Carnot m'accueillit avec la grâce la plus exquise, me disant à deux reprises que la visite qui lui était la plus agréable était certainement la mienne, qu'elle l'espérait et la désirait.

Nous eûmes un long entretien intime, et je fus vraiment édifié de la résignation chrétienne et de la noblesse de sentiments de cette pauvre dame, qui, pendant toute cette conversation, n'eut pas une parole de récrimination contre personne, pas même contre le vil meurtrier de son mari. Elle me dit seulement qu'à Lyon ceux qui étaient chargés de ce soin avaient omis quelques-unes des précautions nécessaires pour protéger la vie du chef de l'Etat. Jamais, ajouta-t-elle, elle n'avait songé à un attentat de ce genre ; elle avait craint parfois que le Président de la République ne fût victime d'une bombe ou d'un coup de revolver, mais jarmais elle n'avait pensé qu'il pût être frappé d'un coup de poignard. Levant vers le ciel des yeux pleins de larmes, elle dit qu'elle offrait ce sacrifice à Dieu, ajoutant qu'en cette circonstance elle comprenait mieux encore le malheur de ceux qui n'ont point de religion, l'unique source de

réconfort et de consolation dans de pareilles catastrophes. Je la félicitai de ces sentiments et m'efforçai de l'encourager par d'autres considérations analogues. Je lui fis remarquer que, dans sa douleur, elle avait deux motifs spéciaux de réconfort : l'un très surnaturel, dans ce fait que son mari, bien que mortellement atteint, n'était pas mort sur le coup et avait eu le temps <de se réconcilier avec Dieu par les sacrements de l'Eglise; l'autre, plus humain, dans les manifestations unanimes et extraordinaires de sympathie qui lui avaient été adressées non seulement de la France entière, mais de tout le .monde civilisé. Elle me dit à ce sujet 'combien elle avait agréé la part que le Saint-Père, le cardinal Rampolla et moi avions prise à sa douleur en cette pénible circonstance ; aussi, avant d'écrire à d'autres, elle avait tenu à m'exprimer sa vive reconnaissance par sa lettre du 3 juillet.

Le lendemain M. Casimir Périer qui, les jours précédents, durant mon absence,' avait envoyé à la nonciature un officier de sa maison pour m'annoncer sa visite, ayant appris mon retour à Paris, me fit prévenir de nouveau qu'il se rendrait à la nonciature vers les 5 heures et demie du soir. Le nouveau président voulut donner à tous les ambassadeurs une marque de courtoisie et de déférence, en les honorant d'une visite personnelle, ce qui fut extrêmement agréé de tous.

Notre conversation fut cordiale, je dirai même quasi amicale, comme lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères. On parla longuement de la situation sociale et religieuse, et je ne lui cachai pas que la France et l'Europe, qui avaient 'salué avec grande faveur son arrivée au pouvoir, plaçaient en lui de grandes espérances. Je lui recommandai d'une manière toute spéciale les intérêts religieux auxquels étaient étroitement unis ceux de la société et la sécurité publique elle-même.

Il se montra convaincu de cette vérité et me promit de contribuer à la pacification religieuse pour autant que cela dépendait de lui, ajoutant qu'il comptait également sur mon

appui. Il déclara toutefois qu'il était difficile de revenir en arrière et de .modifier certaines lois dont se plaignaient principalement les catholiques. A cela je répondis qu'il fallait du moins préparer dès maintenant l'opinion publique à un régime plus équitable et plus juste pour les catholiques, qu'il était urgent d'appliquer avec plus -de modération les lois existantes, et d'empêcher de nouvelles mesures vexatoires, devant lesquelles la politique de pacification suivie par le Saint-Siège devenait stérile et impuissante. Et à ce sujet je lui parlai du projet relatif au monopole des pompes funèbres qui se trouvait depuis peu à l'ordre du jour de la Chambre.

Il m'assura que l'on n'aurait pas le temps de discuter cette question avant les vacances parlementaires; et que du reste le gouvernement, après le vote des quatre contributions directes et de la loi sur la sécurité publique, avait la faculté de renvoyer la Chambre quand il le voudrait. En somme, il se montra bien disposé. Il me remercia enfin dss paroles gracieuses que je lui avais adressées dans ma petite allocution, et comme je lui répondais que j'en aurais dit de plus gracieuses encore si je n'avais craint de le compromettre vis-à-vis des radicaux, il ajouta que la note de mon discours était prudente, discrète et telle absolument qu'il le désirait.

La conversation dura une heure environ, et il la termina par des paroles de grande courtoisie.

Les prévisions de M. Casimir Périer par rapport à la discussion sur le monopole des pompes funèbres se 'réalisèrent exactement. Les Chambres se séparèrent à la fin de juillet sans s'occuper de cette question.

L'élection de M. Casimir Périer avait fait naître dans l'esprit du Saint-Père l'espoir d'urne amélioration dans la situation religieuse en France. Il ' pensa qu'une lettre au nouveau Président de la République raffermirait .les bonnes dispositions qu'il croyait apercevoir en lui. Mais, avant de mettre son projet à exécution, il se plut à demander mon avis par l'intermédiaire de son secrétaire particulier Mgr Ri-

naldo Angeii. Ce dernier m'écrivit confidentiellement le 23 juillet 1894 Ta lettre suivante : « Depuis plusieurs jours il passe par l'esprit du Saint-Père l'idée d'écrire une lettre au nouveau Président de la République française, M. Casimir Périer. I'I prendrait naturellement motif de sa récente élévation à .la suprême dignité de l'Etat pour lui manifester les espérances qu'il fonde sur ses sentiments conciliants dans l'intérêt commun de la France et. de l'Eglise. Toutefois, avant de mettre cette idée à exécution, le Saint-Père désirerait connaître à ce sujet, très confidentiellement, l'avis de Votre Excellence. Croit-elle un ipareil acte opportun ? Dans la négative, rien ne sera fait. En cas affirmatif, l'on désire que Votre Excellence m'indique les points que, à sou avis, il serait bon de toucher.

» Telle est la charge très délicate que -m'a confiée le Sain t- Père, et dans l'attente... »

Avant de répondre, je pesai bien les raisons de part et d'autre. Une lettre du Souverain Pontife à M. Casimir Périer était-elle opportune en ce 'moment ? Produirait-elle sur l'esprit du président 'une impression salutaire et efficace? Provoquerait-elle une réponse concrète et correspondant aux désirs du Pape ? J'inclinai pour la négative, ou mieux pour un délai, en suggérant toutefois au Saint-Père un autre projet qui me semblait ne pas présenter les inconvénients que pouvait avoir en ce moment une lettre pontificale spéciale. Je répondis donc à Mgr Angeii en le priant d'abord d'offrir au Saint-Père mes remerciements ipour cette nouvelle marque de confiance dont il m'honorait; puis je lui exposai en toute simplicité .mon avis sur cette délicate question. « C'est, lui dis-je, sous la présidence ministérielle de M. Casimir Périer que fut prononcée par M. SpuTler la célèbre phrase sur « l'esprit nouveau », et M. Casimir Périer a toujours été représenté et combattu par les radicaux, comme clérical, rétrograde et inféodé au Saint-Siège. Or, il s'est efforcé en toute occasion de donner un démenti à cette accusation, en émettant des principes gallicans et régaliens et en affirmant l'inviolabilité des mauvaises lois votées sous la République. .» Cette attitude ne provient pas seulement du désir de se

garder clés attaques des radicaux, mais peut-être aussi de ses convictions personnelles, plutôt erronées, en ce qui concerne les droits de l'Eglise. Ceci étant, je crois qu'il ferait à la lettre pontificale une réponse courtoise, mais très réservée, générale, et quasi évasive, par crainte, dans le cas où elle viendrait à être publiée, de se compromettre devant les radicaux.

» Le Saint-Père, ajoutais-je, peut se rappeler la dépêche envoyée par M. Casimir Périer à 'l'ambassadeur de France près le Saint-Siège, M. Lefebvre de Béhaine, au moment où furent soulevées les polémiques sur l1 « esprit nouveau ». Il est très probable que cette dépêche, que tous trouvèrent dure et hautaine envers le clergé, fut écrite spécialement dans le but de produire à un moment donné sur le public une impression capable de détruire la tâche de ce prétendu cléricalisme. Et les faits ont paru confirmer cette supposition, car dans la célèbre séance parlementaire dans laquelle on discuta lenvoi de la circulaire de la nonciature sur les fabriques, M. Casimir Périer se prévalait de cette dépêche pour montrer son énergie à défendre les droits de l'Etat.

» Les attaques des radicaux contre son cléricalisme supposé étant toutes récentes et se reproduisant même encore maintenant, il est à craindre qu'il ne prenne la précaution, pour l'éventualité où sa réponse au Pape tomberait dans le domaine public, de la rédiger en termes certainement corrects, mais rigoureusement constitutionnels et réservés.

» Le Saint-Père n'atteindrait pas dans ce cas le but qu'il se propose. De plus, dans une lettre spéciale, Sa Sainteté, voulant toucher quelque point déterminé, ne pourrait faire moins, à mon avis, que de dire un mot des lois existantes, scolaire et militaire, comme aussi de certaines questions déjà anciennes, mais qui reviennent de nouveau sur le tapis, comme le monopole des pompes funèbres, l'impôt sur les congrégations religieuses et la loi sur les fabriques. Or, sur les lois existantes, M. Casimir Périer s'est prononcé bien des fois dans le sens de leur conservation intégrale; sur les autres, qui furent l'objet d'une note du Secrétaire d'Etat, il

ne pourrait donner d'autre réponse que celle qu'il a donnée déjà quand il était ministre des Affaires étrangères.

» Par ces réflexions je veux dire seulement que hic et mmc, se trouvant dans une situation très délicate, il prendrait toutes ses mesures pour donner au document pontifical une réponse anodine et sans aucune conclusion pratique. Plus tard, quand il sera plus solidement assis au pouvoir, ou mieux, quand les événements et l'expérience l'auront rendu moins enclin à donner une importance excessive à 'certaines attaques intéressées, une lettre du Souverain Pontife pourra, peut-être, produire un meilleur effet. Ces considérations, que je soumets naturellement à la haute sagesse du Saint-Père, se rapportent au projet d'une lettre pontificale spéciale. Mais il y a, selon moi, un autre procédé que l'on pourrait adopter dès maintenant sans inconvénient.

» M. Casimir Périer a déjà écrit, ou 'écrira sous peu, au Souverain Pontife, la lettre d'usage par laquelle il annoncera son élection à la Présidence de la République. Sa Sainteté, Conformément à la coutume, répondra par l'intermédiaire de la Seerétairerie des Brefs aux princes.. C'est dans cette réponse que l'on pourrait recoiminander à M. Casimir Périer les intérêts religieux en France. L'occasion est toute naturelle, et personne ne pourrait s'étonner que le Saint-Père en ait profité pour montrer sa sollicitude apostolique pour Je bien de* l'Eglise.

» J'ai sous les yeux la lettre adressée par Sa Sainteté le 30 décembre 1887 à M. Carnot. Dans cette lettre, la note religieuse n'est touchée qu'au vol ; mais dans celle à M. Casimir Périer, le Saint-Père pourrait l'accentuer un peu plus avec cette habileté délicate dont il a le secret.

» L'on pourrait, par exemple, féliciter le nouveau président de son élection; résumer les circonstances pénibles et difficiles dans lesquelles il a été appelé au pouvoir, circonstances qui ne sont pas cependant au-dessus de ses qualités et de ses talents; rappeler la nécessité de la religion pour la défense de l'ordre, de la tranquillité et du bien-être des peuples, en montrant commuent, dans la conscience éclairée

par la religion, se trouvent le respect de l'autorité, de la prospérité et de la vie même des citoyens. L'on pourrait ensuite exprimer l'espoir que M. le Président, placé à la tête d'une nation généreuse et catholique, contribuera efficacement à faire respecter les intérêts de la religion, bien suprême d'un peuple; que le Saint-Père est préoccupé de certaines questions pendantes, très importantes pour l'Eglise, mais qu'il a la ferme confiance qu'elles seront résolues dans un esprit d'équité et de .modération (M. Casimir Périer comprendra immédiatement à quelles questions le Pape faitallusion).

» Enfin l'on pourrait ajouter un .mot sur le désir qu'a le Saint-Père de la pacification religieuse, sur l'affection particulière qu'il éprouve pour la nation française et sur les preuves constantes qu'il en a données, sur les vœux sincères qu'il forme pour la prospérité toujours plus grande de la France...

» Je crois qu'une lettre de ce genre serait suffisante pour maintenant. M. Casimir Périer comprendrait ce langage et en tirerait profit, et le Souverain Pontife, tout en atteignant son but. éviterait les inconvénients que j'ai indiqués plus haut ; d'autant plus que la lettre pontificale, étant dans l'hypothèse une réponse, M. Casimir Périer n'aurait pas besoin de répliquer, et n'aurait qu'à tenir compte des recommandations faites.

» Tel est, disais-je en terminant, mon avis, que je n'ai osé exprimer que pour obéir aux ordres vénérés du Saint- Père. »

Conformément à ce que m'écrivit Mgr Angeli le i"r août, le Souverain Pontife trouva ces réflexions justes et sages. « Le Saint-Père, disait-il. a lu, examiné soigneusement et apprécié les justes et sages réflexions de Votre Excellence. Se tenant à ce que vous avez suggéré, le Saint-Père attendra l'occasion indiquée pour toucher délicatement la question et dans les formes accoutumées. »

Pendant les vacances, la vie politique reste comme suspendue à Paris. Les députés, les sénateurs, les ministres,

CH. Xn. — SECOND MINISTÈRE DUPUY 449

chacun à leur tour, partent pour la province. Les diplomates étrangers retournent, en général dans leurs pays respectifs. Je demandai moi aussi au Saint-Père un congé pour l'Italie, estimant utile de conférer de vive voix avec Sa Sainteté et le cardinal Secrétaire d'Etat sur les choses de France, et voulant d'autre part rétablir ma santé quelque peu ébranlée par le climat et plus encore par les fatigues supportées dans l'accomplissement de ma difficile et épineuse mission.

Je partis le 10 août pour l'Italie, et j'arrivai après un heureux voyage à Borgo a Buggiano, dans la Toscane, où vinrent me rejoindre quelques heures après mes deux frères Paul et Nazzareno. Nous fûmes reçus chez les RR. Pères Augustins, qui m'avaient invité plusieurs fois. Je séjournai très agréablement et tranquillement dans ce couvent jusqu'au 20, allant prendre le matin les eaux de Montecatini, et, l'après-midi, faisant des promenades en voiture ou en chemin de fer dans ces lieux agréables et pittoresques de la fertile vallée de Nievoli.

Je visrtai ainsi Pise, la belle ville de Gollodi, Monte Carlo et autres localités. Près du couvent des PP. Augustins se trouve le vaste palais Bellevue, propriété de la baronne Kanzler, qui nous fit, avec une exquise courtoisie, les honneurs de sa magnifique résidence. A Montecatini je rencontrai le cardinal Galimberti, qui partit le lendemain, ayant terminé sa cure.

Le 20 août, je partis pour Florence, dont je visitai de nouveau les incomparables monuments, parmi lesquels -a Grande Chartreuse où je rencontrai le P. Stefano Pajoletti, mon ami d'enfance, que je n'avais pas vu depuis de longues années.

De là je me rendis à Gradoli, ma patrie, où je demeurai jusqu'au 23 septembre, me promenant chaque jour dans la campagne et respirant l'air pur de ces collines brillantes, dorées par le soleil, qui entourent le lac de Bolsena, toujours si séduisant par l'azur de ses eaux, le charme de ses rives et des deux petites îles qui semblent en émerger pour en contempler la beauté.

Le 24 septembre, arrivé à Rome, j'eus un long entretien avec le cardinal Rampolla, et le lendemain une audience du Saint-Père qui daigna me retenir pendant une heure et demie. Comme on le comprend facilement, Ton parla surtout de la France et, de proche en proche, de la situation politico-religieuse de quelques autres pays. \/

Concernant la France, le Saint-Père entendit avec un vif intérêt le rapport détaillé que je lui fis sur les hommes et sur les choses, ainsi que sur le progrès, bien que lent et constamment contrarié, de notre politique; il exprima son espoir en un meilleur avenir. Il l'attendait, non seulement de la grâce de Dieu, et de la bonté de la cause, mais aussi du bon sens de la nation qui tôt ou tard reviendrait à de meilleurs sentiments, et romprait les liens dans lesquels l'avaient enchaînée des hommes ambitieux, égoïstes et sectaires. Il comptait aussi sur une direction plus conservatrice que le nouveau Président de la République saurait imprimer à la nation.

A ce sujet, il me confia la mdssion de parler en son nom à M. Casimir Périer; j'aurais à lui faire remarquer tout ce que le Pape avait fait pour la République et pour la France, dès le commencement de son pontificat, surtout par sa récente encyclique et d'autres actes analogues ; en prescrivant aux catholiques d'adhérer à la forme républicaine, il avait préparé l'union politique de tous les Français et par suite un accroissement de force pour la République et pour la nation. Cette politique avait soulevé de graves mécontentements parmi les catholiques de France, et chez certains gouvernements de l'Europe, particulièrement l'Autriche et l'Allemagne ; cependant, malgré les déplaisirs et les embarras qu'en avait éprouvés le Saint-Siège, il avait voulu la maintenir avec fermeté et constance ; il avait donc le droit d'attendre, en retour, du gouvernement de la République, une attitude toute déférente et une bienveillante reconnaissance.

Si le gouvernement français n'était pas en mesure, pour le moment, d'abolir les lois hostiles, qui étaient une source de discordes et de dommages religieux et moraux pour la

nation, il devait au moins en atténuer les conséquences par une application modérée et discrète, et empêcher toute nouvelle mesure nuisible aux intérêts de l'Eglise, comme la suppression du monopole des pompes funèbres, la loi fiscale contre les congrégations, la loi sur les fabriques, etc. M. Casimir Périer comprendrait sans peine que la France avait besoin de s'appuyer sur la force miorale de la religion pour augmenter à l'extérieur son autorité et son prestige ; il saurait donc assurer non seulement l'ordre matériel, mais aussi la paix des consciences, ces deux facteurs qui consti-" tuent la force et la grandeur d'un peuple.

Le Saint-Père développa longuement ces idées, qui étaient d'ailleurs celles-là mêmes que j'avais déjà exprimées plusieurs fois à M. Casimir Périer et aux ministres du gouvernement. Il avait encore, ajouta-t-il, beaucoup d'autres choses à me dire, mais comme il était déjà tard, il me congédia en exprimant son désir de me revoir avant mon départ.

Je passai encore quelques jours à Rome, et j'en profitai pour rendre visite à quelques cardinaux, auxquels je tenais à exposer le véritable état des choses en France ; car des hommes passionnés ou partiaux leur communiquaient parfois des nouvelles ou complètement fausses ou du moins gravement, altérées. Le Saint-Père avait vivement agréé mon projet de faire ces visites; je crois qu'elles furent de quelque utilité, parce que je pus répondre de vive voix aux questions de ces cardinaux et les informer exactement de la situation.

Le 2 octobre, le Saint-Père me fit appeler de nouveau tt eut la bonté de me retenir encore pendant une heure et demie. Il semblait que la France fût pour lui un sujet inépuisable. Et il avait bien raison, car le relèvement moral de ce pays est d'une importance capitale pour l'Eglise. C'était chez moi une conviction profondément enracinée; aussi nos idées se trouvaient-elles en parfaite harmonie.

A la fin de l'audience, le Pape daigna mie demander quelle était la personne qui pourrait le mieux me succéder en France en qualité de nonce. Je répondis que je n'étais pas en mesure de lui donner une réponse adéquate, parce

que je ne connaissais pas suffisamment le personnel diplomatique du Saint-Siège; je lui désignai toutefois, parmi les prélats de carrière, le nonce de..., qui me paraissait le mieux préparé. Le Saint-Père me dit qu'il était heureux de recevoir cette indication, qui s'accordait avec sa propre pensée. De fait, quand arriva le moment opportun, il se souvint de cet entretien, et me fit demander de nouveau par l'intermédiaire du cardinal Secrétaire d'Etat si je croyais en conscience que ce prélat pouvait me remplacer. Divers incidents survenus depuis avaient rendu le Saint-Père hésitant et avaient également modifié mon opinion. Je dus donc répondre en conscience qu'à mon avis il était préférable de destiner ce prélat à une autre nonciature, et j'en indiquai les raisons. Le Saint-Père se plut à isuivre ce conseil.

Cette question concernant la personne de mon successeur me fit supposer que mon rappel serait assez prochain, et peut-être le Saint-Père le pensait-il à ce moment; mais il n'en fut pas ainsi. Ma mission en France dura encore plus de deux ans, et ce fut peut-être la période la plus difficile et la plus pénible.

Parti de Romie le 3 octobre, je passai deux jours à Offagna, dans le magnifique château de Montegallo, propriété du comte Edouard Soderini, qui m'accueillit avec grande courtoisie avec mon frère Nazzareno. De là je visitai le célèbre sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, où je priai ardemment la douce et" puissante reine du Ciel de prendre sous sa protection ma nonciature et la France.

De retour à Paris, je fis part à M. Hanotaux des désirs que m'avait exprimés le Saint-Père. Mais j'étais spécialement chargé de les communiquer à M. Casimir Périer, ce que je fis très exactement le i6 octobre, où je fus reçu par le Président de la République.

M. Casimir Périer m'accueillit avec sa cordialité habituelle; sa conversation fut simple, dégagée, comlme lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères, preuve évidente qu'il n'était pas un parvenu, et que la suprême dignité que lui avait conférée la nation n'avait pas changé ses habitudes. II me demanda avec empressement des nouvelles du Saint-

Père et se montra très heureux de le savoir en .bonne santé. Il ajouta quelques paroles très expressives concernant la sagesse du Pape, et les grands avantages que pouvait produire la 'continuation de son glorieux pontificat. Après cet exorde, il me fut facile de lui manifester en toute exactitude les pensées et les légitimes aspirations du Saint-Père, que j'étais chargé de lui exposer.

M. Casimir Périer m' écouta sans m'inter rompre, avec une respectueuse attention, comme en a coutume d'entendre une comimiunication sérieuse et importante. Prenant ensuite la parole, il me pria avant tout de remercier le Saint-Père de la confiance qu'il plaçait en lui et dont il s'estimait très honoré. Il ajouta que je connaissais ses idées modérées, qui ne changeraient jamais; il ferait pour sa part tout ce qui était possible pour que le gouvernement de la République s'inspirât dans les questions religieuses des règles de l'équité et de la justice. Il reconnut franchement l'attitude constamment bienveillante du Pape envers la France, et décilara qu'il comprenait parfaitement l'utilité de travailler à l'union politique de tous les citoyens et' à la pacification religieuse, comme aussi l'importance de maintenir dans les masses les notions de la saine morale et de la religion.

D'autre part, il était convaincu que le Souverain Pontife, dans sa profonde connaissance des choses politiques, se rendait compte des graves difficultés que rencontrerait un gouvernement constitutionnel, enchaîné par les exigences des Chambras et continuellement exposé à des contrariétés et à des attaques de tout genre. Le Président de la République lui même n'en est/ pas exempt, reprit-il mélancoliquement; sur quoi il parla des attaques personnelles que lançaient contre lui tous les jounaux radicaux, et cela sans aucune raison, à cause de ses équipages, des livrées de ses serviteurs, de ses prétendues tendances à la souveraineté, etc. Et ce n'était que trop vrai. Du moment qu'il avait été élevé à la présidence, le devoir des républicains, pour peu qu'ils fussent patriotes, était de cesser toutes ces attaques de parti, de tenir le président en dehors de leurs querelles et de leurs disputes, dans une sphère neutre et supérieure

où l'étranger pourrait reconnaître le représentant respecté de la nation française.

Mais il arriva tout le contraire. A peine installé au Palais de l'Elysée, M. Casimir Périer vit s'organiser contre lui une immonde campagne d'invectives et de calomnies odieuses, alimentée par les rancunes, les jalousies et les ambitions déçues. La personne de M. Casimir Périer, sa famille, ses relations, sa fortune, ses origines, tout en un mot fut l'objet d'insulte, de critique, de diffamation.

Cette digression du thème principal de notre conversation me fournit l'occasion d'encourager M. Casimir Périer. Je lui dis que les attaques,' même les plus stupides, étaient l'apanage des hommes qui sont au pouvoir ; que ceuxnci montrent précisément leur supériorité en les dédaignant et en suivant courageusement la ligne de conduite tracée par leur conscience, leur devoir et le bien de la nation. Celles que l'on dirigeait contre lui, tous les jugeaient viles et abjectes, et loin d'affaiblir son autorité et son prestige, elles n'avaient d'autre effet que de provoquer le dégoût général et retomberaient sur leurs auteurs. Ces paroles parurent v, le réconforter et la conversation reprit le fil interrompu. Il m'importait surtout de connaître son avis sur des points plus concrets.

Concernant les anciennes lois, il me promit qu'il recommanderait au gouvernement de les appliquer dans un esprit d'équité et de modération, car il ne fallait pas songer pour le moment à les modifier. Quant à la loi des fabriques, les choses resteraient en l'état jusqu'à Pâques, époque où les conseils de fabrique transmettent le bilan de l'année; l'on adopterait à ce moment quelque mesure opportune. Cette loi rappela à notre pensée les difficultés qu'elle nous avait occasionnées à tous deux, et il me redit à cette occasion que mon inoffensive déclaration relative à la publicité donnée à ma circulaire 'avait été éminemment sage, car sans elle on se serait heurté aux plus sérieuses et plus graves complications.

La question relative au monopole des pompes funèbres ne pourrait venir en discussion au plus tôt qu'au début de

l'année suivante, et le gouvernement actuel, tenant compte de mes observations, était disposé à rechercher quelque moyen de conciliation. Concernant la loi fiscale sur les biens des congrégations, je lui donnai lecture d'un mémoire rédigé^ à imia demande, par des personnes ooimipétentes, pour prouver que le projet du gouvernement manquait d'équité et de justice. Ce document produisit sur son esprit une certaine impression, et il me conseilla d'en remettre une copie à M. Poincaré, ministre des Finances, de qui dépendait spécialement la solution de cette question.

Ainsi prit fin notre conversation. Si je ne pus en retirer des assurances positives, il me parut toutefois qu'il en résultait certaines bonnes dispositions, ce qui n'était pas sans quelque importance. Ces espérances étaient du reste confirmées par le langage que tenait publiquement le Président de la République. C'est ainsi que, dans le cours de ses visites à différents corps d'armée, il avait proféré d'excellentes paroles d'union, et de concorde entre tous les citoyens. Il les avait noblement résumées en ces termes dans un banquet à Châteaudun. « C'est dans une pensée d'union et de concorde que je fais appel, Messieurs, à tous les bons citoyens, à tous ceux qui aiment la France; je leur demande de nous aider à faire de la République un régime où la passion du bien inspire les paroles et les actes, où les humbles et les déshér rites de la forttune aient la première pli ace dans la sollicitude des pouvoirs publics; je leur demande d'oublier les vieilles luttes et les querelles passées. Tous ont ici, il y a vingtquatre ans, combattu serrés autour du même drapeau ; aujourd'hui la République convie tous ses enfants à se donner la main pour une œuvre de paix et de progrès social. » Paroles éminemment -sages et dignes d'un Chef d'Etat d'une grande nation.

M. Casimir Périer tint ce même langage en répondant aux évêques, ce qui constituait une innovation heureuse. A Mgr Lagrange, évêque de Chartres, qui lui avait adressé un noble et patriotique discours à l'ossuaire de Loigny, M. Casimir Périer répondit en rendant hommage « aux éloquentes et sages paroles d'un évêque chez qui tout, dans le passé et '

d-ans le langage, atteste le patriotisme, et qui sait servir l'Eglise et la Patrie ». Cette attitude sage et modérée eut une influence bienfaisante sur les ministres qui se dépouillèrent peu à peu de leurs anciens préjugés, s'acheminant vers cette politique de concorde et de pacification religieuse si odieuse aux radicaux.

Le premier qui me parut entrer dans cette voie large, vraiment nationale et démocratique, fut M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères. La pénétration de son esprit, son séjour à Constantinople, l'étude de l'histoire et plus encore la responsabilité du pouvoir et .les rapports avec les gouvernements étrangers lui avaient ouvert un horizon plus vaste et plus serein. Le 23 novembre 1894, j'eus avec lui une longue et intime conversation qui me fournit une preuve certaine du changement qui s'opérait dans ses idées. Il parla d'abord d'une récente séance parlementaire dans laquelle avaient été repoussés le collectivisme du député socialiste Guesde et la tentative de concentration républicaine de Léon Bourgeois.

M. Hanotaux me dit que la majorité républicaine gouvernementale se consolidait, se séparait peu à peu non seulement du socialisme, mais aussi du radicalisme. Quand cette séparation sera complète et définitive, ajouta-t-il, ce qui ne tardera pas beaucoup, le gouvernement, disposant d'une majorité propre et indépendante, pourra suivre une politique plus ferme et plus coordonnée dans toutes les questions qui concernent l'ordre, la prospérité et l'a tranquillité du pays, et de cette politique dériveront aussi de réels avantages pour la religion. En attendant, c'est déjà un résultat appréciable de voir brisée la fameuse concentration républicaine qui a été l'une des causes principales du conflit religieux. En outre, depuis plusieurs mois, ajouta le ministre, tes rapports entre les autorités civiles et ecclésiastiques deviennent plus faciles et plus courtois (divers évêques avaient réellement constaté ce changement), et le désir de la pacification religieuse s'étend dans toutes les classes de la société, au grand dépit de certains sectaires qui voudraient la continuation de la lutte. Pour le moment, reprit-il, il est nécessaire que le gouver-

nement agisse avec beaucoup de circonspection et de prudence, et que .les catholiques, de leur côté, ne se montrent pas trop exigeants; car la (modification des esprits doit suivre son cours naturel, et il ne faut pas l'entraver par des actes inopportuns et imprudents.

Ces paroles de M. Hanotaux me parurent de bon augure pour l'avenir; et je tes crois sincères, car très intelligent et instruis, il était en mesure de comprendre tout l'intérêt politique et social que pouvait avoir la France à supprimer les discordes intérieures. Ses paroles dénotaient un sentiment de respect pour l'Eglise catholique et d'admiration pour le Saint-Père; il suivait avec habileté le plan patriotique -..t politique d'utiliser au bénéfice de sa patrie les forces de la religion et de se rendre favorables le clergé et le Saint-Siège, au lieu de les irriter par d'inutiles et mesquines vexations. Sous ce rapport, je n'avais pas encore trouvé en France un ministre des Affaires étrangères qui fût aussi porté que lui à maintenir et à développer l'influence française à l'étranger, ni aussi persuadé que la France ne pouvait acquérir cette influence que par la religion catholique. Dès son arrivée au pouvoir, il avait fait rétablir par le gouvernement chinois, qui tergiversait depuis de longues années, nos missions au Thibet; il avait augmenté les subsides annuels aux PP. Jésuites de Madagascar; il avait pressé et presque terminé les négociations avec l'Angleterre pour indemniser les religieux du cardinal Lavigerie qui avaient subi de graves dommages dans l'Ouganda: il avait accordé des secours plus considérables aux établissements catholiques de Syrie. Plus d'une fois il me dit qu'il aurait fait davantage si les ressources de son ministère des Affaires étrangères le lui avaient permis.

A propos de Madagascar, il me fit remarquer, dans cette même conversation, le grand bien qui résulterait pour la religion catholique de la récente occupation française. Dans cette vaste région, ajouta-t-il, qui ne contient à présent que quatre millions d'habitants et qui pourra en avoir trente dans l'avenir, les missions catholiques prendront, souis l'égide du protectorat français, un plus large développement, tandis que c'est actuellement l'influence protestante qui prédomine.

De ces considérations il déduisait que la France, malgré tout, agissait catholiquement, et que si, à l'intérieur, par suite des passions politiques, il y avait eu des heurts, des conflits, le gouvernement français n'avait pas dévié, à l'extérieur, de ses anciennes et constantes traditions. Il en concluait que le Saint-Siège avait tout intérêt à s'appuyer sur la France et sur les autres puissances catholiques, et qu'il serait moins bien inspiré s'il cherchait à l'occasion appui et faveur près des puissances non catholiques; celles-ci pouvaient donner de bonnes paroles, mais, en réalité, elles ne cesseraient jamais de travailler pour l'accroissement de leurs religions respectives, au détriment de la religion catholique. Je compris facilement que cette dernière réflexion de M. Hanotaux devait avoir dans son esprit une signification précise et viser quelque fait sur lequel il voulait appeler mon attention : je le priai donc de s'en ouvrir en toute franchise. Il reprit alors que le Saint-Père comprenait parfaitement les vrais intérêts du Saint-Siège, comme le démontrait la sage politique qu'il avait inaugurée et défendue ; mais que, de certaines nouvelles parvenues au gouvernement français et corroborées par les faits, il résultait que les dispositions de la Curie romaine étaient quelque peu changées à l'égard de la France. Cela lui paraissait d'autant plus inexplicable que depuis six mois aucune difficulté n'avait surgi entre les deux gouvernements et que la situation religieuse en France tendait à s'améliorer, ce qui était précisément l'objectif de la politique sage et prévoyante du Saint-Siège.

Tout cela ayant été dit par M. Hanotaux sur un ton tout à fait amical et familier, je lui demandai sur le même ton à quoi il voulait faire allusion. Il rappela alors l'incident de l'Erythrée, c'est-à-dire la substitution des PP. Capucins italiens aux PP. Lazaristes français, et le vicariat du Congo français qui, malgré toutes les promesses faites, n'avait pas encore été organisé par la Propagande et placé en entier sous la juridiction de prélats français. Il me dit enfin avoir remarqué dans l'attitude du Saint-Siège « certaines nuances >> j différentes du passé, et avoir appris qu'il y avait à Rome des cardinaux et des prélats qui travaillaient assidûment à

influencer l'esprit du Saint-Père dans un sens hostile à la France et favorable à d'autres puissances catholiques.

Je répondis à M. Hanotaux que, relativement à l'Erythrée, il était bien connu que les rapports entre les autorités italiennes et les Lazaristes français étaient devenues très difficiles, au grand détriment de leur 'ministère spirituel, et que ces bons religieux, ayant en vue par dessus tout le bien des âmes, avaient déjà pris d'eux-mêmes la décision de se retirer. D'ailleurs, un fait absolument semblable à celui de l'Erythrée s'était passé quelques années auparavant en Tunisie, où le gouvernement français avait exprimé le désir que les PP. Capucins italiens fussent remplacés par des ecclésiastiques français : et le Saint-Siège s'était prêté de bonne grâce à ce changement. Pour le vicariat du Congo, je pus lui assurer que j'avais .appris de bonne source, lors de mon récent voyage à Rome, que les désirs du gouvernement français auraient été satisfaits aussitôt qu'il aurait lui-imiême fait connaître avec précision les limites, encore incertaines sur quelques points, de ses possessions congolaises.

Quant aq resite, à ce que le ministre, indiquait d'une manière vague et indéterminée1 sous le noni de nuances, j'eus soin de lui faire observer que rien, à ma connaissance, ne pouvait justifier ses appréhensions, que d'ailleurs j'avais pu constater, en d'autres circonstances, que des nouvelles de ce genre, de prétendue provenance romaine, n'avaient pas le moindre fondement.

Malgré ces affirmations, M. Hanotaux répliqua que les renseignements qu'il avait reçus de différentes sources lui paraissaient fondés, mais qu'il m'avait fait cette ouverture d'une manière tout à fait confidentielle et sans aucune idée de récrimination; en quoi il était mû uniquement par le désir de ne pas voir s'altérer, même légèrement, les bons rapports entre les deux gouvernements, surtout en un moment où le public, français, en raison .de ses tendances et de ses aspirations coloniales, serait très sensible au moindre signe de défaveur provenant du Saint-Siège.

• Telle est en somme la teneur de cet entretien tout confidentiel que j'eus avec M. Hanotaux. J'en fis un résumé très

exact au Secrétaire d'Etat dans mon rapport réservé n. 500 du 23 novembre 1894. En terminant, je disais au cardinal Rampolla : « Cet entretien vous indique les susceptibilités du gouvernement français, et démontre en même temps, si je ne me trompe, qu'il y a à Rome, en dehois certainement de l'ambassade, des personnes qui, pour se faire bien venir et se rendre intéressantes, communiquent des nouvelles et des insinuations suspectes en s'appuyani? sur des conjectures et des hypothèses imaginaires. Quoi qu'il en soit, si Votre Eminence juge opportun de me donner quelque assurance positive de nature à enlever tout doute à M. le Ministre, je pourrai revenir, d'une manière confidentielle, sur cette question ; sinon je n'ajouterai rien aux explications que je lui aï données dans cet entretien. »

Le cardinal Secrétaire d'Etat jugea utile de ne laisser subsister aucun dcute dans l'esprit du ministre et me répendit ce qui suit (dépèche du 26 novembre, n. 21354) : « J'ai lu avec un vif intérêt la lettre réservée que Votre Excellence m'a adressée le 23 courant, et j'en ai fait part immédiatement au Saint-Père. Sa Sainteté s'est beaucoup réjouie avec moi des déclarations du ministre des Affaires étrangères, M. Hanotaux, concernant la politique que le gouvernement se propose de suivre à l'égard de l'Eglise et du Saint-Siège. Quant aux craintes qu'il a manifestées, et au changement qu'il a cru découvrir dans l'attitude bienveillante du Saint-Siège envers la France, tout en approuvant les déclarations par lesquelles vous avez rassuré sur ce point votre interlocuteur, je vous autorise à déclarer à M. Hanotaïux, au ncm de Sa Sainteté, que ses craintes n'ont aucun fondement résl. et que l'on n'a ici aucun .motif d'adopter une ligne de conduite différente de celle qui a été tracée et suivie depuis longtemps à l'égard de la France.

» D'autre part, ne manquez pas d'ajouter que le Saint- Père et moi nous avons la ferme confiance que le gouvernement français saura reconnaître d'une manière pratique l'attitude et l'action souverainement bienveillantes du Saint- Siège à l'égard de cette nation. »

Cette assurance formelle fut très agréable à M. Hanotaux, qui me remercia de l'avoir provoquée.

A la Chambre française la majorité fut loin d'être aussi compacte en faveur du gouvernement que le croyait M. Hanotaux. Le 18 décembre, avant les vacances de Noël et du nouvel an, l'on eut à choisir un nouveau président de la Chambre, en remplacement de M. Dupuy appelé A la présidence du Conseil. Deux candidats étaient en présence : M. Méline, favorisé par le gouvernement et les modérés, et M. Brisson, patronné par les radicaux et l'extrême-gauohe. M. Brisson fut élu par 242 voix contre 213.

Ce fut, de la part de; il a Chambre, un acte d'évidente inco^hérence. Elle avait précédemment confié sa présidence à deux hommes qui personnifiaient une certaine modération, et maintenant elle passait d'un bond à l'extrémité opposée. Les radicaux se prévalurent de ce changement inexplicable pour relever la tête et prétendre qu'il était désormais prouvé que les préférences de la Chambre étaient pour la politique de gauche.

Ces appréciations étaient certainement exagérées, car l'élection de M. Brisson était due, d'après plusieurs, à des motifs d'ordre secondaire, spécialement à l'opposition d'un certain nombre de républicains mêmie modérés contre M. Méline, le chef du parti protectionniste; quelques députés de la droite lui étaient défavorables pour le même motif, de sorte que 50 d'entre eux environ s'étaient abstenus ou avaient voté contre. Selon d'autres, il fallait' surfont attribuer cette élection à la confusion qui dominait dans la Chambre; manquant de discipline, de principes, d'un programme bien net, elle procédait par caprices et sans se rendre bien compte de ce qu'elle faisait. Quoi qu'il en soit, tous comprirent que si M. Brisson était confirmé dans sa présidence par le vote définitif qui devait avoir lieu après les vacances du nouvel an, cette élection prendrait une signification et une importance qu'il serait puéril de méconnaître; ce serait la réponse au Congrès de Versailles qui avait récemment élu M. Casimir Périer, un défi et une menace lancés au Président de la Repu-

blique ; ce serait aussi sans doute le rétablissement de la fameuse concentration républicaine, qui ne durerait probablement point longtemps, mais qui pouvait arrêter le cours de la politique relativement modérée inaugurée en ces derniers temps.

■Ces prévisions hypothétiques, que je fis connaître au Saint-Siège dans mon rapport n. 515 du 20 décembre 1894, se vérifièrent presque exactement. M. Brisson fut élu définitivement président de la Chambre; le ministère Dupuy fut renversé presque aussitôt et M. Casimir Périer donna sa démission de Président de la République. Ces événements se succédèrent dans l'espace de moins d'un mois.

Mais, avant de parler de ces faits, arrêtons-nous un instant au début de la nouvelle année 1895, qui s'annonçait sous de tels auspices.

Le 1er janvier, le corps diplomatique fut reçu comme de coutume à l'Elysée; en ma qualité de doyen, je prononçai la petite allocution suivante, à laquelle le Président de la République répondit par des paroles aimables et élevées, mais sans vouloir encore cette fois y nommer Dieu ni sa Providence, bien que mes paroles y fussent une claire invitation :

Quand nous venions, il y a quelques mois, saluer l'homme émincnt à qui la France, au lendemain d'un exécrable attentat, s'était empressée de transmettre l'honneur et le fardeau du pouvoir, c'est d'un cœur unanime qu'à nos félicitations pour le -nouvel élu nous ajoutions des vœux pour ce noble pays, dont nous apprenons chaque jour, à mieux apprécier la gracieuse hospitalité.

Ces félicitations et ces vœux, nous sommes heureux, à l'entrée de cette année, dont le tranquille début nous offre un présage favorable pour son cours tout entier, au nom de nos souverains et chefs d'Etat, et en notre nom personnel, de vous en apporter la nouvelle expression.

Et c'est avec la même unanimité que nous les faisons, car quelle que soit la diversité des intérêts qui divisent souvent les nations, il est un intérêt supérieur, un idéal de paix et de justice, qui les réunit toutes par dessus les frontières, dans un sentiment commun de fraternité, et c'est l'honneur et la gloire de tous les peuples civilisés d'en faire le premier objet de leurs aspirations et de leurs efforts.

Dans cette 'émulation pacifique, la France a son rôle marqué, celui que lui assignent les instincts élevés de sa race et les mer- Veilleuses qualités de son génie.

Puisse la Providence, isans laquelle tous, les effortsi humains demeureraient stériles, la seconder 'toujours dans l'accomplissement de sa grande mission ! C'est ce que demande de tout cœur à Dieu, Monsieur le Président, celui qui a encore une fois l'honneur de vous adresser la parole; et c'est le souhait dont nous vous prions tous d'agréer, en ce jour, le sincère et respectueux hommage.

M. Casimir Perler répondit :

Au nom du gouvernement de la République, je remercie le corps diplomatique et son éminent interprète.

Jiei ne puis: mie rappeler sans une douloureuse émotion que, l'année dernière, en ce même jour, j'étais ici anx côtés de mon regretté prédécesseur; mais j'ai gardé de mes relations avec le corps diplomatique un si bon souvenir que je me félicite de pouvoir, Messieiurs, vous exprimer mes souhaits personnels.

Les vœux que vous formez pour la France et pour la république répondent à ceux que nous adressons aux souverains, aux chefs d'Etat, aux nations que vous représentez ici.

Un pays qui est maître de ses destinées, qui a iconscience de ce qu'il vaut et de ce qu'il peut, s'honore en affirmant son amour de la paix et sa volonté de se consacrer tout entier à des œuvres de liberté, de justice et de frateainiité sociale. Ge' sont lesi sentiments et les espérances de la Frarîce. Elle atteste ainsi que, fidèle à son passé et à son génie, elle veut servir la cause de la civilisation et de l'humanité.

Dans son article de fond, le Monde, du 2 janvier, appela l'attention sut ces deux discours. « Nous nous permettons, disait-il, de recommander la lecture des deux allocutions qu'ont prononcées, hier, à l'occasion du nouvel an, S. E. Mgr Perrata, nonce apostolique, et M. le Président de la République.

» Dans les paroles ique l'éminent représentant du Saint- Siège a adressées à M. Casimir Périer, au nom du corps diplomatique, on remarquera la formule élégante et heureuse que Mgr Ferrata a su donner à cet échange officiel de vœux et de félicitations, et on louera le tact parfait avec lequel il a su y introduire l'expression religieuse des sentiments élevés qui doivent présider aux relations des peuples. »

Le Monde remarquait ensuite avec déplaisir que M. le Président, dans sa réponse, avait évité toute parole religieuse.

Le Correspondant du 10 janvier exprima ce même sentiment : « Ainsi les nations du monde entier, par l'organe de leurs représentants, s'adressant à celui qui a lui-même l'honneur de représenter la France, s'unissaienfc pour lui parler de Dieu. Il y avait là évidemment une invite qui appelait une réponse; cette réponse, qui donc en France ne la faisait dans son cœur? Qui donc parmi nous ne croit pas en Dieu? Ce n'est point assurément le Président de la République. Pourtant ce mot, que chacun attendait, le premier magistrat de la France, cette fois encore, n'a pas osé le dire. »

Le Temps, journal libéral officieux, loua dans un article de fond la pensée que j'avais exprimée relativement à un intérêt supérieur, à un objectif de paix, de concorde et de justice, qui devait réunir tous les peuples, bien que divisés sur d'autres points. « Le nonce apostolique a parfaitement exprimé, hier, dans l'allocution qu'il a prononcée au nom du corps diplomatique, ce sentiment si vrai, si juste, si nécessaire : « Quelle que soit la diversité des intérêts qui divisent » souvent les nations, il y a un intérêt supérieur, un idéal de » paix et de justice, qui les réunit toutes par dessus les fron- » tières dans un sentiment commun de fraternité, et c'est » l'honneur et la gloire de tous les peuples civilisés d'en faire » le premier objet de leurs aspirations et de leurs efforts. » On ne saurait vraiment mieux dire; pourquoi faut-il que, dans la pratique, cet objet qui devrait être au premier rang passe au dernier? »

Et le journal terminait son article en exhortant les gouvernements à faire régner dans les rapports internationaux un peu de cette cordialité qui se manifestait le premier jour de l'an : de nombreuses contestations, de grandes difficultés seraient ainsi évitées.

Ma petite allocution pùut à M. Casimir Périer, aux ministres et aux membres du corps diplomatique qui s'empressèrent de me féliciter.

L'épiscopat témoigna le même sentiment. Mgr Boyer,

archevêque de Bourges, m'écrivit le 4 janvier : « Magnifique discours en un splendide langage; félicitations les plus vives.» Mgr Laroche, évêque de Nantes, avait la bonté de m'envoyer ces mots le 5 du même mois : « Je félicite Votre Excellence pour le discours si noble, si élevé et si délicat qu'elle a adressé h M. le Président de la République. »

La nouvelle année pouvait, à des yeux inexpérimentés, se présenter sous les meilleurs auspices; les intérêts publics étaient confiés à des hommes relativement sages et miodérés; le pays avait des tendances marquées pour la concorde et la paix. Mais, que valent en France les calculs et les prévisions? Un événement inopiné, imprévu, change en un instant tout l'horizon. C'est pour cela que ma conversation avec M? Dupuy, le 2 janvier, bien que très satisfaisante, ne m'enleva pas mes appréhensions pour l'avenir.

M. Hanotaux se trouvant en congé pour raison de santé, ce fut M. Dupuy qui reçut ce jour-là le corps diplomatique. Ce fut pour moi un véritable plaisir de m'entretenir pendant une heure environ avec cet homme intelligent qui, se dépouillant peu à peu de ses anciens préjugés, commençait à comprendre la nécessité de mettre fin à la lutte religieuse.

Sa bonhomie naturelle et sa sincérité rendaient sa conversation plus séduisante encore. Il m'exprima de nouveau ses bonnes intentions de laisser de côté toutes les questions irritantes, afin de rétablir la paix et l'union dans le pays et de correspondre aux vues du Saint-Siège. Il ajouta que, en qualité de ministre des Cultes, il allait s'occuper, quand cela lui serait possible, de restituer aux prêtres, au nombre de 50 environ, le traitement que le gouvernement précédent leur avait enlevé : il avait donné à M. Dumay et aux préfets des instructions explicites de se conduire, dans leurs rapports avec le clergé, avec délicatesse et prudence ; lui-même, en recevant les évêques, employait les manières les plus respectueuses et les plus courtoises, persuadé que beaucoup d'affaires s'arrangent par les bonnes relations avec les personnes en provoquant 'une confiance réciproque.

A ce sujet, il se plaignit que le cardinal Richard n'eût pas envoyé aine représentation du clergé au ministère des

Cultes pour les souhaits du premier jour de l'an, selon l'invitation qu'il lui en avait faite. Il avait voulu, disait-il, rétablir par là un ancien usage interrompu et prouver publiquement les bons rapports qui doivent exister ou qui existent entre les deux autorités.

Je ne pus répondre sur ce point, car j'ignorais le motif pour lequel le cardinal n'avait pas cru devoir déférer à cette invitation. J'appris, dans la suite, du cardinal lui-,miême, que cette innovation lui avait paru suspecte, parce qu'elle tendait, selon lui, à assimiler les membres du clergé aux fonctionnaires de l'Etat et à les considérer comme tels, selon la théorie qui prévalait dans le monde républicain.

Un échange préalable d'idées aurait sans doute permis d'éclaircir les choses; mais, cet échange n'ayant pas eu lieu, il me semble que le cardinal n'eut pas tort de s'abstenir. Je crois toutefois, d'autre part, que M. Dupuy, en faisant cette invitation, était animé de bonnes intentions. En réalité, ce désir de traiter le clergé avec plus de déférence me parait ressortir d'autres indices que je pus relever au cours de cette môme conversation. C'est ainsi, par exemple, que le ministre mie confirma la promesse qu'il m'avait faite quelques semaines auparavant, de rendre à Mgr l'archevêque d'Aix son traitement, aussitôt que la discussion du budget des cultes serait terminée. Il fit de même bon accueil à ma demande d'autoriser le supérieur de l'abbaye de Mondaye, de nationalité belge, qui avait été expulsé lors des fameux décrets, à retourner près de sa communauté, au moins provisoirement. L'autorisation fut réellement accordée quelque temps après.

Passant ensuite à la situation politique, M. Dupuy regretta que la droite constitutionnelle de la Chambre n'appuyât pas le trouvernement dans les questions où elle pouvait le faire sans manquer à ses principes. En cela il n'avait ni tout à fait tort, ni complètement raison : il n'avait pas tout à fait tort, car le ministère Dupuy, valant beaucoup mieux qu'un ministère radical, la droite constitutionnelle aurait dû l'appuyer, comme elle soutint, dans la suite, le ministère Méline; il n'avait pas complètement raison, car la

droite, en plus d'une circonstancié, avait appuyé les gouvernements républicains, et n'en avait jamais reçu aucun avantage sérieux. Les temps étaient différents, il est vrai, mais les défiances n'avaient pas encore disparu, et on avait conservé l'ancienne tactique.

M. Dupuy me parut être l'un des premiers à comprendre que l'axe parlementaire se déplaçait, et que, du moment que les radicaux et un certain nombre d'opportunistes se tournaient vers l'extrême-gauche et recherchaient son appui, il ne restait aux gouvernements républicains d'autre parti à prendre que de se tourner vers la droite. C'était là une solution que tous les hommes intelligents prévoyaient et sur laquelle le Saint-Siège avait beaucoup compté en inaugurant sa politique. M. Dupuy me dit d'une façon suffisamiment claire que, si la droite constitutionnelle avait formé un groupe compact et avait eu un chef autorisé avec qui on eût pu traiter, il n'aurait pas fait de difficulté pour s'entendre avec elle.

Cette coinversatioin, dont j'ai à peine donné un rapide aperçu, avait lieu, comme je l'ai dit, le 2 janvier; six jours après, le ministère subissait une forte secousse et les radicaux reprenaient une nouvelle vigueur et plus d'ardeur à la lutte. La 'Chambre élisait, ou plutôt réélisait, comme président M. Brisson, par 272 voix. Ce vote n'était pas des plus brillants pour les radicaux, si l'on tient compte du nombre des députés, 580 environ; mais le fait même qu'aucun candidat n'avait été opposé à M. Brisson était très significatif. Le gouvernement ne s'était pas senti la force de barrer la route à l'un des principaux chefs du parti radical.

M. Dupuy essaya de relever la force et le prestige du ministère dans la séance du 10 janvier. Il s'opposa avec énergie à la prétention des radicaux et des socialistes, qui voulaient faire mettre en liberté un certain Gérault-Richard, condamné et mis en prison pour injures envers le Président de la Républigue, et qui venait d'être élu par les socialistes député du XIIe arrondissement de Paris.

La Chambre donna raison à M. Dupuy; mais ce succès ne suffit pas pour le sauver de la chute qui le menaçait.

Quatre jours après, darus la séance du 14, pour une question concernant la durée de la garantie de l'Etat à deux compagnies de chemin de fer, et que le Conseil d'Etat avait tranchée en faveur de ces dernières, M. Dupuy était abandonné par la majorité de la Chambre, et aussi par un de ses collègues, M. Barthou, ministre des Travaux publics. Celuici, mécontent de la décision du Conseil d'Etat, avait donné sa démission la veille ; il était venu contester devant la Chambre l'autorité du tribunal auquel il avait lui-même déclaré vouloir soumettre cette question, se retournant ainsi contre ses anciens collègues du gouvernement qu'il frappait dans le dos, selon l'énergique expression de M. Millerand, le vainqueur de cette journée.

Ainsi tomba le ministère Dupuy. Mais les conséquences de cette chute prirent des proportions vraiment extraordinaires et imprévues; elles entraînèrent avec elle, à la surprise de tous, la démission du Président de la République.

Nous en parlerons dans le chapitre suivant.

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