CHAPITRE XIII
Démission de M. Casimir Périer.
Election de M. Félix Faure Formation du ministère Ribot.
Démission de M. Casimir Périer (16 janvier 1895). — Un mot d'appréciation. — Election de M. Félix Faure à la présidence de la République. — Formation du ministère Ribot. — Débuts du ministère. — Amendement Lemire : les traitements supprimés sont rendus au clergé. — Réception solennelle du corps diplomatique à l'Elysée. — Discussion du maintien de l'ambassade près du Vatican. — Visites des ministres à la nonciature. — Discussion du budget des cultes.
Après la chute du ministère Dupuy, l'on s'attendait à voir M. Casimir Périer, Président de ;la République, charger quelque personnage politique de former un nouveau cabinet.
Mais le 16 janvier au matin, en ouvrant le Figaro, je vis en titre du premier article : « Démission de M. Casimir Périer ». Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un simple badinage, bien que la veille au soir on eût entendu quelque vague bruit de cette démission. Mais j'appris bien vite qu'il s'agissait d'une réalité, d'un fait accompli. L'Agence Havas en donnait communication à l'Europe et au monde, et le même jour on lisait à la Chambre et au Sénat le message présidentiel qui annonçait cette décision.
La presse jugea très sévèrement la démission de M. Casimir Périer. Quelques journaux l'appelèrent une abdication, une désertion, un acte de faiblesse et même une trahison. D'autres rappelèrent que le président, malgré certaines apparences d'énergie et de fermeté, avait au fond un caractère timide, instable, nerveux; c'était en somme, selon le mot d'un journaliste, « un roseau peint en fer ».
Il me s-smble inutile et même peu généreux de faire des critiques et des récriminations sur un homme qui n'est plus au pouvoir ; l'histoire formulera son jugement impartial quand les passions .seront calmées. Tous les conservateurs éprouvèrent un sentiment de tristesse en voyant s'évanouir les espérances qu'ils avaient fondées sur cet héritier d'un si grand nom. A cette tristesse se joignit une espèce de stupeur qui ne provenait pas tant de la démission en elle-mêmie que des circonstances qui l'avaient accompagnée, comme le fK remarquer le Correspondant du 25 janvier, p. 387 : « Quoiqu'il eût annoncé, lors de son élection, qu'il se ferait honneur de remettre, dans sept ans, en d'autres mains, les destinées de la France, bien des personnes pensaient qu'après avoir tenté une lutte inutile, il n'irait point au terme du délai que la constitution lui fixait; mais cette lutte, on y comptait; on prévoyait d'autant moins une retraite sans combat que, du caractère présumé de l'homme, des intentions énergiques formulées dans son premier message, de la signification attachée à son nom, on avait plus attendu. Ce nom était la force de M. Casimir Péirier ; les souvenirs qu'il rappelait auraient dû être le principe de ses résolutions, comme ils l'étaient de la confiance qu'on avait mise en lui. Il sembla, au contraire, qu'il en ait eu peur; jusque dans son message d'adieu, il laisse percer, dans un reproche injuste adressé aux conservateurs, la crainte qui le hantait; il se plaint que vingt ans de dévouement à la République n'aient pu « convaincre de l'ardeur de sa foi politique tous les républicains » ni « désabuser des adversaires qui croyaient, ou affectaient de croire, dit-il, que je me ferais l'instrument de leurs passions ou de leurs espérances ».
Ces motifs invoqués par l'ancien président n'étaient pas très plausibles. Les radicaux, les socialistes et les anarchistes n'avaient paseessé, il est vrai, de le signafler comme l'homme de la réaction, l'élu de l'Eglise et des monarchistes ; mais qui ine comprend que ces partis ont toujours agi et agiront de la même manière envers n'importe quel président, suspect de vouloir défendre sérieusement l'ordre social ? Quant aux conservateurs, ils ne lui avaient jamais refusé ni leur bon
vouloir, ni leurs encouragements, ne lui demandant pas autre chose que de défendre, sous la forme du gouvernement .constitué, les principes sans lesquels, de son propre aveu, un gouvernement ne pouvait, subsister. Et la France, sans distinction de partis, ne lui demandait pas autre chose. Mais au lieu de regarder la nation et te désir légitime des hommes honnêtes, il avait donné une importance excessive à l'opinion de la politiquaille, le fléau d'un pays, se laissant paralyser par la peur des soupçons que de misérables insulteurs soulevaient sur la sincérité de ses convictions, et par le vain désir de mériter « la confiance de tous les républicains », comme si c'était possible et même à désirer. « Ah ! qu'il eût mieux 'Compris son devoir, son honneur et l'intérêt de la France si, plutôt que de précipiter la patrie dans une crise, où, désemparée de tout gouvernement, elle risquait de voir se lever à là fois contre elle l'anarchie et la guerre, il eût, par quelques actes significatifs, par quelques paroles retentissantes, ému ce pays qui ne demande qu'avoir un, chef, interpréter, grouper et diriger tous ses bons sentiments et tous ses bons citoyens ! 11 eût échoué peut-être. Trahi par ses ministres, acculé à 'résister au Sénat qui lui eût refusé la dissolution (car dans les reproches 'que son dernier message adresse aux imistitutions et aux hommes, nous croyons entrevoir tous ces obstacles), il eût senti peut-être sa tâche impossible. Mais en même temps qu'il en eût' ainsi démontré l'impossibilité au pays, il lui aurait révélé son propre effort; il aurait mis en évidence, avec l'insuffisance de son pouvoir, l'énergie de sa volonté ; et sa démission, donnée après cet éclatant témoignage, aurait pu déterminer un soulèvement de l'opinion, qui eût contraint l'assemblée nationale, entraînée elle-même, à voter sa réélection. »
Mais laissons cette question.
M. Dupuy, resté provisoirement au pouvoir, crut opportun, très sagement, d'accélérer le plus possible l'élection du nouveau président, car il était dangereux de laisser le pays sans chef dans de pareilles icircom stances. L'Assemblée nationale fut convoquée à Versailles pour le 17, le lendemain de la démission de M. Casimir Périer. Les conservateurs,
comprenant comme M. Dupuy le danger et le devoir, agirent cette fois avec habileté et union.
Au premier scrutin, leurs votes se partagèrent entre M. Félix Faure, qui obtint 246 voix, et M. Waldeck-Rousseau, qui en recueillit 184. Mais ce dernier ayant prié ses amis de favoriser de leurs votes M. Félix Faure, celui-ci obtint au deuxième «scrutin 430 voix contre 361 à M. Brisson. La lutte fut très vive; M. Brisson ne fut dépassé que de 69 voix sur 800 votants. En moins de deux mois, il avait gagné presque 200 voix. Les radicaux furent naturellement très mécontente de l'élection de M. Félix Faure ; et leurs journaux l'appelèrent aussitôt l'élu de la droite, l'élu du duc d'Orléans.
Le nouveau président n'était pas très connu jusqu'à ce jour; l'on savait seulement que c'était un homme aimable, un républicain de vieille date, de tendances modérées et conservatrices, et qui, dans certaines circonstances, avait eu le courage de voter contre la majorité républicaine. Les catholiques n'avaient pas oublié qu'il avait voté contre l'expulsion des princes, contre la loi sur le divorce et contre la taxe d'accroissement. C'est pour ce motif, et aussi pour écarter M. Brisson, que les droites de la Chambre et du Sénat votèrent, en grande majorité, au premier scrutin, et en totalité au second, pour M. Félix Faure, qui n'aurait très probablement pas été élu sans cet appui.
Cette fois, il faut le reconnaître, la droite avait fait preuve' de -sens et de prévoyance politiques. Une lettre pleine de sagesse et de patriotisme adressée à M. Buffet par le duc d'Orléans y avait contribué certainement, car le duc y conseillait à ses adhérents de voter pour le candidat qui présentait les meilleures garanties au point de vue conservateur.
Toutefois, l'un des premiers actes du nouveau président fut une désillusion pour ceux qui avaient patronné sa candidature. Elu par les voix modérées, M. Félix Faure fît appel aux radicaux pour former le nouveau ministère; élu contre la concentration, dont il avait été jusqu'alors l'adversaire, il fit appel à M. Bourgeois pour former un cabinet de concen-
tration. Mais la première tentative faite par M. Bourgeois ne réussit pas, et bien que M. Félix Faure, sans se décourager, l'eût chargé d'en faire une seconde, celle-ci n'eût pas plus de succès que la première. C'était une preuve évidente que les radicaux ne se sentaient pas assez forts pour gouverner.
Les conservateurs jugèrent sévèrement cet acte par lequel M. Félix Faure inaugurait sa présidence. Pour l'excuser, cependant, certains firent remarquer qu'il avait peut-être voulu tenir compte de la situation très embrouillée de la Chambre qui venait tout récemment de renverser le cabinet Dupuy; ou encore qu'il avait voulu désarmer les radicaux pour assurer le vote du budget qui était en retard ; d'autres •crurent qu'il avait prévu que les radicaux ne réussiraient pas à former le ministère ou du moins à le maintenir, et qu'il avait préféré les user dès le commencement, afin de rendre plus solide la situation du ministère modéré par lequel il l'aurait ensuite remplacé.
M. Ribot, chargé après M. Bourgeois de constituer le ministère, forma en deux jours un cabinet composé d'opportunistes, de deux radicaux et d'un modéré; M. Hanotaux conservait le ministère des Affaires étrangères et M. Poincaré était appelé à celui de l'Instruction publique et des Cultes. Avec des éléments si disparates, qui constituaient au fond un retour à l'ancienne concentration, personne n'était en mesure de prévoir quelle serait la conduite du nouveau cabinet ; peut-être n'aurait-il pas pu l'indiquer lui-même, et attendait-il que les événements lui eussent donné une indication concrète. Etant donné la nature changeante et ondoyante de M. Ribot et la diversité des opinions politiques au sein du •cabinet, ce que l'on pouvait supposer de plus probable, c'est que le nouveau ministère suivrait une politique de bascule, voltigeant tantôt à droite, tantôt à gauche. Et c'est ce qu'il fit en réalité dès sa première apparition devant la Chambre.
Dans la séance du 28 janvier on lut le message présidentiel, qui fut accueilli sans enthousiasme, mais avec satisfaction. Les idées de M. Félix Faure ne sortaient point du cercle ordinaire; mais le langage calme, digne et pacifique
avec lequel il les exprima plut à la Chambre et au pays. .M. Goblet voulut connaître les intentions de M. Ribot et l'interpella sur la politique intérieure; mais je ne crois pas que la réponse de M. Ribot lui apprit grand'chose; car, évitant de descendre aux particularités, le premier ministre be borna à exposer les intentions du gouvernement sur les questions les plus pratiques et les plus urgentes, et insista d'une ■manière spéciale sur la nécessité de voter au plus tôt le budget de 1895. Bien que M. Goblet se fût efforcé d'exciter les passions anticléricales de la Chambre, M. Ribot évita toute expression qui pût offenser la droite et les ralliés.
A la fin de cette même séance, après qu'on eut voté le projet d'amnistie pour les délits contre la sécurité intérieure de l'Etat, les délits de presse, de réunion et en matière électorale, projet présenté par le gouvernement pour amadouer les radicaux et les socialistes, il se produisit un incident qui fut loin d'être à l'honneur du cabinet.
M. l'abbé Lemire, profitant habilement des bonnes dispositions momentanées de la Chambre, demanda que l'amnistie fût étendue aux fonctionnaires du gouvernement et aux ministres des différents cultes frappés de peines disciplinaires « à l'occasion d'actes politiques ». M. Poincaré, le nouveau ministre des Cultes, s'opposa à la motion de M. Lemire, soutenant qu'il n'y avait point de parité entre les condamnations judiciaires punissant les délits énumérés ci-dessus et les peines disciplinaires infligées aux fonctionnaires et aux ministres des cultes. Il déclara toutefois que le gouvernement ne manquerait pas, dans l'examen des cas particuliers, de s'inspirer des sentiments manifestés par la Chambre. La Chamibre, après une bonne réplique de M. Lemire, vota l'extension de l'amnistie au clergé et aux fonctionnaires par 284 voix contre 163. Presque tous les socialistes et plusieurs radicaux votèrent la proposition Lemire, moins par un sentiment de justice envers le clergé que par égard pour certains fonctionnaires de leur parti frappés de peines disciplinaires et qui devaient bénéficier de cette mesure.
Quel que fût le mobile, il est certain qu'ils infligèrent
-en cette circonstance une leçon -d'équité et de justice au gouvernement. Telle fut du moins l'opinion du public. Je dois dire cependant que M. Poincaré me donna, quelques jours après, une explication qui, si elle était fondée, supprimerait ou du moins diminuerait l'odieux de son attitude. Il me dit qu'il ne s'était pas opposé à la motion Lemire par animosité contre le clergé, mais uniquement pour empêcher que la Chambre ne s'arrogeât le droit de statuer sur les punitions disciplinaires des fonctionnaires et du clergé, droit qui appartenait exclusivement au pouvoir exécutif. Il était au contraire personnellement très heureux que le traitement fût rendu aux 50 ou 60 prêtres qui en avaient été privés, et, pour montrer la sincérité de son affirmation, il ajouta que dès le lendemain, et avant même que la décision eût été ratifiée par I© Sénat, il avait ordonné que tous les traitements fussent rétablis.
Le 29 janvier eut lieu à l'Elysée la réception solennelle du corps diplomatique par le nouveau Président de la Repu-' blique.
Le Temps résuma en ces paroles le cérémonial accoutumé:
« Dans la cour, un détachement de la garde républicaine, sous les ordres du capitaine Bouchez, commandant militaire du palais, a rendu les honneurs. Les soldats ont présenté les armes; les tambours ont battu aux champs à l'arrivée de chaque ambassadeur et ont battu le rappel à l'arrivée de chaque ministre plénipotentiaire.
» Au haut du perron, les représentants des puissances étrangères en grand uniforme ont été reçus par le comte de Bourqueney, directeur du protocole, et M. Mollard, chef adjoint. Ils ont été aussitôt introduits dans le grand salon d'honneur du rez-de-chaussée, où ils ont formé par ordre de préséance un arc de cercle ayant à son extrémité Mgr Ferrata, nonce apostolique à Paris, le doyen du corps diplomatique.
» A trois heures, le Président de la République, en habit noir, avec la plaque et le grand cordon de la Légion d'honneur en sautoir, est entré dans le salon suivi de M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, du général Tournier, secré-
taire général de la présidence, des officiers de sa maison mrilitaire et des membres de son cabinet civil.
» Le nonce, en présentant les membres du corps diplomatique, a prononcé l'allocution suivante :
Monsieur le Président,
La haute marque de confiance que l'Assemblée nationale vient de vous donner en vous élevant à la première magistrature du pays, amène auprès de vous le corps diplomatique, heureux devous présenter ses félicitations et ses hommages.
Dans votre nom, qui lui rappelle toute une vie d'honneur et de travail, la France a vu la promesse et la garantie d'un long avenir de sécurité, de prospérité et de paix.
Ces espérances s'accordent trop bien avec les aspirations de tous nos gouvernements et avec les intérêts généraux de la civilisation, pour que nous ne sentions pas le besoin de -nous y associer. Travailler à les réaliser sera une œuvre digne de votre caractère et de votre sagesse.
Puisse la divine Providence vous aider dans cette grande et noble tâche ! C'est le vœu dont nous venons, Monsieur le Président, au début de vos éminentes fonctions, vous offrir, au nom de nos souverains et chefs d'Etat et en notre nom personnel, la sincère et sympathique assurance.
» Le Président de la République a répondu en ces termes r
Je .remercie rémanent interprète du corps diplomatique de ses félicitations; je suis particulièrement sensible aux souhaits qu'il forme pour la France. Dans les hautes fonctions où m'a appelé la confiance d'une nation laborieuse et pacifique, je m'appliquerai à maintenir et à développer les bonnes relations que le gouvernement de la République entretient avec les autres puissances.
Les sentiments qui viennent de m'être exprimés me donnent L'assurance que le concours de leuis représentants ne me fera pas défaut dans l'accomplissement d'une tâche si conforme aux vœux de mon pays.
Je tiens à vous témoigner toute ma gratitude
Le nouveau président fit bonne impression sur le corps diplomatique. De haute stature, de traits réguliers et sympathiques, de maintien digne quoique sans affectation, courtois sans être vulgaire, il parut à tous qu'il soutiendrait avec distinction la charge de chef de l'Etat. Les paroles qu'il
adressa à chacun des membres du corps diplomatique montrèrent que l'armateur du Havre possédait une culture suffisante, une conversation brillante et fine, une grande facilité dans la forme.
Comme la discussion du budget était en cours, le nouveau ministère dut se mettre immédiatement au travail. La séance du 30 janvier à la Chambre présenta une certaine importance pour le Saint-Siège. L'on discutait l'article 4 du budget des Affaires étrangères concernant l'ambassade française près le Vatican. Un député de gauche, comme à l'ordinaire, et -cette fois un socialiste, M. Prudent Dervillers, soutint, sans apporter aucun argument nouveau, que la République devait rompre toutes relations diplomatiques avec le Saint- Siège.
M. Hanotaux se conduisit d'une manière très louable en cette occasion. Après avoir dit que c'était là une question déjà ancienne, et que les raisons pour et contre avaient été développées trop de fois pour qu'il fût nécessaire de s'y attarder, il donna lecture à la Chambre d'un extrait de discours prononcé par M. Goblet en faveur du maintien de l'ambassade, alors .qu'il était ministre des Affaires étrangères. C'était réfuter les radicaux par les arguments de l'un de leurs principaux chefs. M. Goblet, ainsi (mis en cause par M. Hanotaux, d'une manière très adroite et très fine, fit preuve d'habileté et aussi de courage, et déclara nettement qu'il n'avait pas changé d'opinion et qu'il voterait maintenant encore pour le maintien de l'ambassade; car, ajouta-t-il, « je considère que cette suppression ne peut pas être, comme on le dit, le premier pas vers la séparation de l'Eglise et de l'Etat; mais que c'est au contraire, à mon sens, la conséquence de cette séparation. Je suis toujours favorable à cette mesure (la séparation), je la crois indispensable. J'y travaillerai, tant que je serai dans la politique, dans la mesure de mes forces; mais ce n'est que quand la séparation de l'Eglise et de l'Etat aura été prononcée régulièrement, à la suite de négociations avec le pouvoir papal, ce n'est- qu'alors, suivant moi, que l'ambassade auprès du Vatican pourra être supprimée; de même le budget des cultes. Et, c'est la dernière
parole que je veux prononcer, je ferai remarquer que précisément pour arriver à l'abrogation du concordat, il faut une négociation et qu'on ne fait des négociations qu'avec un ambassadeur. »
C'était en réalité remettre la suppression do l'ambassade aux calendes grecques. La Chambre comprit le prudent échappatoire de M. Goblet et, 'par 338 voix contre 166, soit 172 voix de majorité, repoussa l'amendement du socialiste Prudent Dervillers.
Ce bon résultat prouvait avec évidence que, malgré la forte réduction des députés de droite aux dernières élections, le nombre des votants en faveur de l'ambassade n'avait pas diminué, mais était au contraire supérieur à celui des années précédentes; en effet, en défalquant des 338 voix celles des députés de la droite, il restait encore une majorité de 100 voix provenant toutes du camp républicain. Il prouvait aussi que la politique du Saint-Siège, malgré les attaques dont elle avait été l'objet, avait déjà produit des résultats appréciables.
C'est également ce que je pus constater dans. la visite que mie firent en ces jours, selon la coutume, les membres du nouveau cabinet.
M. Ribot me déclara explicitement qu'il entendait suivre une politique modérée et de pacification religieuse, ajoutant que dans l'exposé de son programme à la Chambre il avait évité à dessein de prononcer toute parole qui pût offenser les ralliés.
M. Poincaré se montra aussi courtois et modéré, réassurant à plusieurs reprises que je le trouverais conciliant dans la négociation des affaires relevant du miinistère des cultes.
MM. Leygues et Lebon, et surtout le général Zurlinden et l'amiral Besnard, me parlèrent en termes très sensés de l'importance de la religion devant les dangers sociaux, de la sagesse de la politique du Saint-Siège, de la nécessité d'assurer à la France la pacification religieuse.
Mais celui qui me surprit le plus agréablement fut M. Dupuy-Dutemps, ministre des Travaux publics, bien
connu comme radical. Lui aussi se montra favorable à la pacification, religieuse et opposé aux tracasseries contre le clergé. Il mie fit bien comprendre qu'il n'avait pas de religion, mais se déclara en même temps respectueux et tolérant. A ce propos, il me rapporta que sa femme était catholique pratiquante et que sa fille avait fait son éducation chez les Dames de Saint-Maur, rue de l' Abbé-Grégoire. Ces déclarations faites dans l'intimité étaient certainement sincères; miais les 'ministres y conformer aient-rls leur attitude devant les Chambres ? Il était au (moins permis d'en douter, quand on réfléchit à l'influence qu'exerçait sur leur esprit la crainte de passer) pouir cléricaux. Quoi qu'il en soit, c'était déjà un progrès 'notable, dû en grande' partie' à notre politique, que les Ministres tinssent, -même' en privé, un pareil langage.
Avec M. Poincaré je parlai spécialement de la prochaine discussion du budget des cultes, car les socialistes se proposaient de demander la confiscation des biens des congrégations religieuses et la suppression du budget des cultes et du concordat. Pour allécher la Chambre et le pays, ces socialistes proposaient que le produit de la suppression du budget des cultes fût affecté à l'augmentation du traitement des instituteurs et institutrices officiels et à la distribution des livres, vêtements et repas gratuits à leurs élèves. Le capital et les intérêts de la propriété ecclésiastique confisquée serviraient à créer une1 caisse 'des retraites pour les vieillards et les invalides du travail. Quelle générosité avec le bien d'autrui ! Le ministre m'assura formellement qu'U s'opposerait non seulement à cette tentative des socialistes, qu'il ne croyait pas sérieuse, mais défendrait un à un tous les articles du budget des cultes.
En réalité, il faut le dire à son honneur, il se conduisit très correctement en cette circonstance. La discussion générale s'ouvrit quelques jours après cette conversation, le 16 février, par un discours du député juif Naquet, ancien boulangiste, l'auteur de la 'pernicieuse loi sur le divorce. Il fut un temps où ce député radical voulait supprimer le
budget des cultes ; mais dans cette séance il déclara au contraire qu'il voterait contre cette suppression, en raison du changement opéré dans la situation politique du pays. « En 1871 et en 1877, dit-il, le parti radical votait pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce vote se justifiait par l'état de guerre qui existait à ce moment entre l'Etat et ]e parti -catholique. Aujourd'hui, l'état de guerre n'existe plus. Les anciens adversaires de la République ont pu garder leurs idées sur la forme du gouvernement, mais ils ont désarmé. (Protestations à droite.) Je crois pouvoir dire que la monarchie est morte. » M. Naquet n'entend pas dire par là, il le déclare nettement, que le parti radical doive renoncer à son plan tendant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais veut faire observer que cette séparation, actuellement prématurée, « car elle ne passionne plus le pays, devra apparaître, non comme la victoire d;un part: sur un autre, mais comme un acte de réconciliation, comme l'affranchissement final des consciences. »
« En attendant, reprend M. Naquet, le parti radical doit préparer cette réforme que lui seul, à l'exclusion des opportunistes, est en mesure d'accomplir, car il n'a pris aucune part active à la persécution; et dans ce but il doit s'abstenir de menacer continuellement le parti catholique de la suppression ou de la réduction du budget, et d'inquiéter dans ses convictions religieuses la masse du peuple par de mesquines vexations contre le clergé et contre les intérêts de la religion. » Ce discours, bien qu'interrompu par de nombreuses protestations, et bien que l'orateur ne jouît pas d'une grande autorité, produisit une certaine impression; il eut tout au moins l'avantage de mettre du calmie dans les esprits.
Le député radical Gras combattit longuement la thèse de M. Naquet, en soutenant que l'état de lutte existait toujours et que les ennemis de la République étaient même devenus plus dangereux que jamais; mais son discours ne produisit que peu d'effet.
Le ministre des Cultes répliqua avec beaucoup de finesse qu'il ne voulait faire ni une dissertation religieuse, ni un
sermon laïque, qu'il demandait uniquement à la Chambre •de maintenir le budget des cultes; « elle fera ainsi, ajoutat-il, de la politique libérale et républicaine ». Ces sages paroles furent comprises, et la Chambre décida de passer à la discussion des articles par 347 voix contre 155. Avec une majorité plus forte encore, par 379 voix contre 111, elle repoussa l'amendement proposé par les deux socialistes Guesde et Chauvin, tendant à l'abolition du budget des cultes et à la confiscation des biens des congrégations religieuses.
Le radical Maurice Faure présenta un amendement plus habile et plus modeste, se bornant à inviter le gouvernement <c à poursuivre la séparation des Eglises et de l'Etat par la présentation des propositions de loi qui doivent la précéder, notamment celle relative au régime des associations ». M. Ribot, président du Conseil, répondit avec netteté et vigueur que « le gouvernement est obligé de s'occuper de sa responsabilité. S'il ne croit pas possible la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il ne peut pas présenter au pays la préparation de cette mesure. Or, nous devons le dire avec sincérité, le gouvernement ne met pas dans son programme la séparation, parce qu'il ne la croit pas actuellement réalisable. »
Malgré l'intervention de M. Goblet, l'amendement de M. Maurice Faure fut repoussé par 305 voix contre 205. La majorité ne fut pas aussi forte que dans les deux votes précédents ; peut-être parce que cet amendement ne présentait qu'un péril éloigné ; ou peut-être aussi parce que divers députés gouvernementaux et même certains de la droite avaient préparé des projets de loi sur le régime des associations.
L'on ne peut nier toutefois que la séance fut très satisfaisante, soit par les déclarations du gouvernement, soit par le nombre considérable des députés républicains qui se prononcèrent en faveur du budget des cultes. Et si ce n'était point me répéter, je pourrais ajouter que dans la Chambre française il y avait désormais une majorité républicaine en faveur du concordat, du budget des cultes et du maintien
de l'ambassade française près du Saint-Siège, les trois grandes colonnes sur lesquelles s'appuyait l'édifice politicoreligieux en France.
A propos du budget des cultes, il y eut cette année un point à remarquer dans le rapport de M. Raiberti, député de Nice, de nuance plutôt radicale. Il y déclara explicitement que « toute réduction ou suppression nouvelle porterait atteinte au fonctionnement du culte »; que la distinction entre diocèses concordataires et non concordataires n'avait aucun fondement juridique, car ils étaient tous concordataires au même titre; qu'il était nécessaire et urgent d'augmenter les crédits pour la restauration des cathédrales qui étaient une des gloires nationales; qu'enfin dans les centres de population formés en ces derniers temps, il fallait constituer de nouvelles paroisses^ou tout au moins ne pas s'opposer à l'ouverture des églises^ Pour un député radical, de pareilles déclarations ne manquaient pas d'un certain courage : en d'autres temps, personne de ce parti et peutêtre même parmi les républicains n'aurait osé les faire. J'ai su par la suite qu'un ami de M. Raiberti, M. Pinot, avait contribué efficacement à modifier ses idées sur ces matières. La discussion du budget des cultes se termina rapidement dans la séance du 28; aucune réduction ne fut faite sur les chiffres prévus; on ajouta même dix mille francs aux quarante mille déjà inscrits pour la restauration de la cathédrale de Rouen. On accorda aussi les i.500 francs demandés par le gouvernement comme traitement du futur curé de la basilique de Saint-Denis, malgré l'opposition du député socialiste Walter, maire de la ville. Celui-ci, ainsi que le conseil municipal, avait réclamé que la grande et monumentale basilique fût enlevée au culte ei convertie en établissement civil..
Nous raconterons au chapitre suivant comment cette basilique fut menacée d'être livrée à un usage profane, et les négociations faites pour la convertir au contraire en église paroissiale. Grâee à l'appui du gouvernement, cette seconde solution prévalut heureusement devant la Chambre, et ce temple magnifique fut conservé au culte.
Celui qui aurait voulu arguer des dispositions de la Chambre d'après ces deux séances relatives au budget des cultes aurait dû conclure que les controverses religieuses avaient désormais fini leur temps, et que la paix religieuse était assurée au moins pour quelques années. Cette conclusion eût été beaucoup trop précipitée, et dans mon rapport du 19 février 1895, n. 542, je mis le Saint-Siège en garde contre des espérances excessives, qui auraient pu donner lieu à de pénibles désillusions. Les idées de pacification avaient fait un progrès incontestable dans la Chambre; mais celle-ci restait toujours oscillante, nerveuse, remplie de préjugés invétérés, et par suite 'Capable de passer tout d'un 'brait à des décisions complètement différentes et même opposées. Quoi qu'il en soit, ce progrès existait et donnait des motifs fondés de bien espérer de l'avenir.
C'était aussi l'avis de M. Hanotaux. Dans une conversation que j'eus avec lui le 20 février 1895, après avoir fait remarquer avec plaisir que tous les articles du budget des cultes avaient été approuvés sans discussion, il dit que c'était là une preuve du progrès considérable que faisait la pacification religieuse, et n'hésita pas à affirmer que si on suivait le même système de modération et de prudence, elle serait complète dans quelques années, au grand avantage de l'Eglise et de la France. En 'Considérant la tournure que prennent les choses, ajouta-t-il, et le développement logique des graves problèmes qui agitent actuellement la société, la France, dans un avenir peu éloigné, sera divisée, comme la Belgique, en deux camps nettement distincts, celui des ennemis de l'ordre et celui des conservateurs de toutes les nuances. Dans ce cas, les catholiques, ne se tenant plus à l'écart et suivant les conseils du Saint-Siège, retrouveront leur place, et par suite leur influence, dans toutes les administrations de l'Etat.
Je répondis à M. Hanotaux que c'était aussi ma ferme conviction, et que je voyais dans l'union de tous les hommes honnêtes l'unique moyen de salut pour la société, mais que. précisément pour obtenir cette union, il était indispensable jue le gouvernement français éliminât toutes mesures
injustes contre les catholiques et inaugurât une politique sage, pacifique, conservatrice. A ce propos, je lui reparlai, comme je l'avais fait dans mes conversations précédentes, de la question fiscale concernant les congrégations religieuses» que je voyais se présenter avec une grave appréhension, car je la considérais comme un grand obstacle à la paix religieuse.