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CHAPITRE XIV

L'impôt sur les Congrégations Exposé de la question. — Vote de la loi.

Origine de la question. — Loi de 1880, dite d "accroissement. — Loi de 18S4 étendant la taxe à toutes les congrégations. — Prétentions du fisc et leurs conséquences. — Attitude divergente suivie par les congrégations. — Nouvelle discussion à la Chambre en décembre 1890. — M. Clausel de Coussergues propose une nouvelle forme, l'abonnement. — Etat de la question à mon arrivée en France (juillet 1891). — < Entrevue avec M. Burdeau, ministre •des Finances (février 1894) ; avec M. Carnot, président de la République. — Négociations sous le ministère Dupuy. — Moyens employés pour éclairer l'opinion à l'approche de la discussion de la loi sous le ministère Dupuy, sous le ministère Ribot. — Mes démarches personnelles auprès de M. Ribot, de M. Félix Faure, président de la République et de nombreux députés et sénateurs. — La discussion s'ouvre le 16 mars. — Vote de la itaxe de 30 centimes pour les congrégations autorisées, et de .5S centimes pour les congrégations non autorisées sur les biens « possédés » ; les biens destinées aux œuvres de charité et de mission sont exempts de toute taxe. — Discussion au Sénat. — La Chambre fixe définitivement à 30 centimes la taxe des congrégations autorisées et à 40 celle des congrégations non autorisées.

La question de -l'impôt sur les congrégations religieuses fut l'une des plus difficiles et des plus pénibles de ma nonciature. Pour aucune je n'eus à travailler avec autant de soin, d'activité et de diligence, car je comprenais le bien immense que produisaient en France les belles et admirables congrégations de tout genre dont la Providence a voulu doter. ce pays; mais aucune ne me valut autant d'embarras.et de soucis, pour lesquels on ne me témoigna pas toujours grande reconnaissance.

L'ardeur et la hardiesse avec lesquelles certains catholiques traitèrent cette délicate question fut certainement louable ; mais cédant souvent à l'impétuosité propre de la nation et poussés par des hommes que guidaient des passions politiques, ils manquèrent parfois de calme, de jugement sain et de réflexion, outrepassant même les limites de la vérité et de la charité chrétienne.

Le Saint-Siège et la nonciature se trouvèrent dans une situation très délicate. D'un côté, une taxe injuste nuisait aux intérêts des congrégations; de l'autre, l'adoption d'une attitude trop rigide pouvait entraîner de graves dangers. Conseiller aux congrégations d'accepter cette taxe eût été qualifié par certains de faiblesse et presque de complicité avec le gouvernement; encourager de leur part une 'attitude anormale et dangereuse était ouvrir un conflit aigu avec le gouvernement français et surtout assumer la responsabilité morale des dommages si graves auxquels s'exposaient ces congrégations; enfin garder le silence était paraître rester insensible aux appels d'instituts religieux extrêmement méritants et injustement opprimés.

Avant de dire la ligne de conduite que je me permis de suggérer au Saint-Siège, je dois d'abord exposer l'état de la question. Je le ferai le plus brièvement possible, en laissant de eôté les multiples détails et les circonstances qui l'accompagnèrent à l'origine et dans <son développement progressif.

En 1880, sur l'initiative de M. Brisson, les congrégations religieuses furent frappées d'une taxe qui fut dite d'accroissement. Qu'était-ce que l'»accroissement ? M. Rivet {Etude théorique et pratique de la, taxe d'accroissement) le définit ainsi : « L'accroissement, c'est l'augmentation des biens dans une collectivité par suite du décès ou de la retraite d'un ides membres de cette collectivité, lorsque le membre est en indivision avec ses coassociés. » L'article 4 de la loi de 1880 disait : « Les accroissements opérés par suite de clause de réversion, au profit des membres restants, de la part de ceux qui cessent de faire partie de la société ou. association, sont assujettis au droit de mutation par décès, si l'accroissement

se réalise par 'décès, ou au droit de donation, s'il a lieu de toute autre manière. »

Cet impôt me procura au trésor ipublic qu'un résultat financier fort 'minime. Le fisc en attendait 'pour le moins un million et demi par an; il n'en retira que 86.000 francs. Ce résultat fit pousser des cris de etupeur et d'indignation dans le caimp des 'sectaires ; ils affectèrent de l' attribuer aux fraudes des congrégations religieuses qui, an moyen de subterfuges, disaient-ils, 'avaient su éluder la loi.

En 1884, la majorité de la Chambre et du Sénat voulut enlever tout échappatoire possible aux congrégations ; elle adopta l'article 0 de la loi du 29 décembre, qui soumettait à lia taxe de la loi de 1880 toutes les congrégations, autorisées ou non autorisées, qu'elles aient ou non la clause d'adjonction on de (réversion. « Les impôts établis par les articles 3 et '4 de la loi de finances du 28 décembre 1880 seront payés par toutes les congrégations, communautés et associations religieuses, autorisées on non autorisées, et par toutes les sociétés on associations désignées dans cette loi, dont •l'objet n'est pas de distribuer leurs produits en tout ou en partie entre leurs membres. »

Rarement, fait remarquer M. Rivet, un texte de loi fut plus embrouillé et plus obscur. « Il visait dans un seul article les deux dispositions de la loi de 1880, l'une relative à l'impôt sur le revenu, l'autre à l'accroissement; il mêlait tout, brouillait tout, les congrégationis 'autorisées avec celles qni ne l'étaient pas. » Mais, ce qui était plus grave, cette loi offensait les principes juridiques existants en France et en vigueur jusqu'alors, et spécialement les principes d'équité dont tout législateur doit s'inspirer. Elle était avant tout le produit de la haine des sectaires, jaloux du bien considérable, religieux et moral, que font les 'congrégations.

Le fisc chercha à rendre cette taxe plus pesante encore, en soulevant d'étranges prétentions. Se basant sur l'article 27 de la loi du 22 frimaire an VII, qui [prescrivait de faire autant de déclarations qu'il y lavait de bureaux d'enregistrement dans la région où étaient situés les biens de la succession, il prétendit qne les congrégations qui possédaient des-

biens dans le ressort de différents bureaux dussent faire une déclaration de succession à chacun d'eux.

Etait-ce .là une simple vexation ? Non, c'était une aggravation considérable de la taxe et, dans certains cas, une véritable confiscation.

En effet, en vertu de la iloi du 27 ventôse an IX, Ra perception de l'impôt se faisait par sommes de 20 en 20 francs, sans fractions, c'est-à-dire que .si dans la succession on recueillait un centime, un franc ou ving francs, .l'impôt à payer était exactement le même. En général ce système ne produisait pas d'inconvénients graves ; car il était rare qu'en ouvrant une succession l'on eût à déclarer en plusieurs bureaux des valeurs inférieures à 20 francs ; mais pour les congrégations religieuses cette méthode produisit dans certains cas une augmentation énorme, la taxe arrivant parfois à absorber et 'même à surpasser la matière imposable.

En voici la raison : certaines congrégations, spécialement les congrégations enseignantes, possédaient des biens dans le ressort de nombreux bureaux, par exemple le mobilier d'une école d'une valeur de quelques centaines de francs. Or si chaque ccngréganiste, d'après la manière de voir du fisc, devait être réputé propriétaire d'une part indivise de fchacun de ces biens, sa quote-part se réduisait forcément à une somme minime et parfois à quelques centimes. Mais en exigeant une déclaration pour tous les bureaux, le fisc obligeait à payer sur chacune de ces quote-parts la somme de 2 fr. 25, plus 0,60 de papier timbré, total 2 fr. 85 (le droit en France était alors de 11,25 %), alors que les parts pouvaient être de quelques centimes.

Comme le fait remarquer très justement M. Rivet {loc. cit.), « c'était ia confiscation pure et simple. La Chambre des députés elle-même parut impressionnée par les révélations saisissantes que lui apporta M. Clausel de Coussergues dans la séance du 9 décembre 1890 : ainsi, dans ce système, les Filles de la Charité étant par fiction réputées posséder 2.300 francs chacune, 'chaque décès entraînait 800 déclarations et un paiement total de 2.280 francs. En d'autres termes., pour une prétendue succession de 2.300 francs, le fisc

prenait tout moins 20 francs.. Quelques exemples plus fabuleux encore oint été cités par M. Alicot à la séance du 16 mars 1S95 : dans une congrégation de la Gironde, pour une succession de 877 francs, le fisc a réclamé 1.800 francs ; au Tallian, dans 1© même département, sur une succession de 27,10, le fisc a touché 229 fr. 50. »

Il est vrai que la Cour de Cassation, refusa, après plusieurs années, de sanctionner un tel système, mal fondé en droit et conduisant à des résultats aussi scandaleux. Un arrêt de la Chambre des Requêtes du 13 janvier 1892 rejeta •le pourvoi formé par l'Administration contre un Jugement du tribunal de Reims qui avait déclaré qu'il suffisait de souscrire une décilaration unique au bureau d'enregistrement du «siège social.

Mais, comme le fait remarquer M. Rivet, « il s'est passé ce fait extraordinaire, que l'Administration & refusé de s'incliner devant l'autorité de ©et arrêt. On ne sait ce qui Serait advenu sans le vote de la nouvelle loi ».

Devant cette loi injuste et pour le moins véritablement excessive, surtout avec cette .aggravation des déclarations multiples, les congrégations tinrent une attitude différente, selon leur condition et l'état de leurs biens vis-à-vis de la loi.

Les congrégations non autorisées, ayant la pleine liberté de leurs biens et pouvant par conséquent transformer à leur gré la forme de leur possession, purent se soustraire à l'impôt, excepté quelques-unes que le fisc crut pouvoir frapper à raison du caractère tontinier, comme on dit, de leurs propriétés c-u à d'autres titres spéciaux. Les congrégations autorisées furent les plus atteintes, contre tout droit et toute justice. En effet, la loi de 1884 n'aurait »pas dû les atteindre, puisque tous les orateurs du gouvernement avaient affirmé que les dispositions de cette loi ne devaient changer en rien les dispositions de la précédente. Et, de fait, réclamer un droit d'accroissement aux congrégations autorisées semblait un non-sens, puisque un droit d'accroissement suppose évidemment une mutation dans le patrimoine quand un

membre de la congrégation meurt ou se retire pour un motif quelconque.

Or, d'après la législation française, les congrégations autorisées ont un patrimoine fixe, sur lequel leurs membres n'ont aucun droit ; leur disparition ne produit donc aucun changement. La Cour de Cassation rendit en 1885 un arrêt en ice sens ; « Une communauté religieuse légalement constituée n'est pas une société civile; c'est un corps de mainmorte indépendant des personnes qui en font partie; celles-ci ne peuvent demander ni la dissolution de la société, ni le partage vies biens qui appartiennent à la congrégation; et en cas d'extinction de la congrégation elles n'ont droit à aucune partie de ces biens, mais à une simple pension alimentaire ».

Se basant sur cette législation, quelques jurisconsultes firent remarquer justement que, lorsqu'un congréganiste meurt, il n'y a pas d'accroissement pour ia congrégation, pas plus qu'il Œi'y en a pour une commune quand Un habitant meurt ou change de résidence, ou pour un institut de bienfaisance quand un pauvre vient à disparaître.

Les congrégations autorisées, principalement et quasi uniquement frappées, firent apposition aux prétentions du fisc, et portèrent presque partout l'a question devant les tribunaux, les unes contestant la légalité de la (axe, les autres attaquant cette aggravation des déclarations multiples. Sur le premier point, les tribunaux se prononcèrent en grande majorité contre les congrégations. Toute discussion fut même tranchée par l'arrêt de la Cour de Cassation du 27 novembre 1889, qui décida, au profit du fisc, que la 'taxe s'étendait aussi aux congrégations reconnues. Quant au second point, divers tribunaux s'opposèrent aux prétentions du fisc. Durant 2a période de ces discussions légales, les congrégations différèrent en général le payement de la taxe, voulant attendre l'issue de la controverse, et ne pouvant pas d'ailleurs satisfaire aux exigences immodérées du fisc.

De là vint que, ipour une taxe qui devait produire un million et demi par an, le fisc n'encaissa que les -sommes suivantes : en 1885, 71.000 francs ; en 1886, 67.000 francs ;

en 1887, 255.000 francs ; en 1888, 214.000 francs ; en 1889, 177.000 francs.

Toutefois, comme la loi n'était pas modifiée, comme le fisc ne diminuait pas ses prétentions, comme les arriérés s'accumulaient, la situation des congrégations devenait chaque jour plus délicate, incertaine et même dangereuse devant 'les tendances anticléricales des Chambres et du gouvernement, qui pouvaient prendre contre elles d'un moment à l'autre 'une détermination grave. Cet état de choses troublait la paix et la tranquillité des communautés religieuses, d'autant plus que les instituts d'hommes, presque tous non autorisés, échappaient à la taxe et par suite aux préoccupations, tandis que les instituts de femmes, autorisés pour la plupart, se trouvaient presque exclusivement en proie aux perplexités et aux incertitudes de l'avenir.

En 1890, la question de la taxe fut discutée à nouveau devant la Chambre' ; mais tout l'effort de la lutte fut concentré sur le mode de perception et non plus sur la taxe elle-même, que personne n'essaya de combattre, sachant bien que toute tentative était complètement inutile.

Mgr Freppel prit part au débat, y apportant l'autorité de 'son caractère et de son talent. L'illustre prélat, que personne ne pourrait accuser de timidité et .de faiblesse dans la défense des droits de l'Eglise, et qui, comme évêque, avait un titre légitime pour parler en son nom, posa la question en des termes qui impliquaient formellement l'acceptation, ou mieux, l'exécution de la loi de la part des 'congrégations; il demandait uniquement la suppression de la déclaration multiple. Ceci résulte clairement de la teneur de l'amendement qu'il proposa et qui était ainsi conçu : « Pour l'application de l'article 9 de la loi du 29 décembre 1884, il serait fait une déclaration unique, soit au siège social des congrégations, soit au bureau du domicile du décédé. »

En développant cet amendement, dans la séance du 9 décembre 1890, Mgr Freppel se maintint constamment dans le même ordre d'idées, laissant à l'écart le principe même de

l'impôt sur lequel il se ■sentait incapable de modifier lop'nion de la Chambre; il se borna à démontrer les exactions inqualifiables iproduites par la déclaration multiple, et à réclamer une déclaration unique. 'Après avoir cité un exemple dans lequel une mutation donnait lieu à une perception énormément exagérée, le vaillant orateur ajoutait : « Encore si cette majoration ne se produisait qu'une fois au siège socia'. de la congrégation ou bien au bureau du décédé, comme je le demande, on pourrait s'y résigner. Mais non; cette majoration va se répéter dans tous les bureaux où la congrégation possède quelque bien... Vraiment, Messieurs, pouvez- vous inscrire de pareilles énormités dans une loi française ? Avec la déclaration unique, telle que je .la demande, ces énormités disparaissent en grande partie. » Il s'efforçait ensuite rie démontrer que le fisc pouvait se contenter de cela pour la perception de l'impôt [Journal officiel du 10 décembre 5800, pp. 2513-2515).

Mais malgré .les discours éloquents et substantiels d'autres orateurs catholiques, et spécialement de M. Piou, dont la parole ne fut jamais plus chaude, plus énergique, plus serrée que dans cette circonstance, la Chambre fit preuve des -plus mauvaises dispositions contre les congrégations religieuses. L'esprit des sectaires resta implacablement fermé. L'amendement demandé par Mgr Freppél fut repoussé ; et une prc position tendant à exonérer de la taxe les biens de? congrégations de missionnaires, si utiles à l'influence française, présentée à la Chambre par M. Flourens, fut retirée par ce dernier devant l'opposition du gouvernement. En dehors des membres de la droite, il n'y eut alors que cinq ou six députés républicains qui se prononcèrent en faveur des congrégations religieuses. La cause semblait perdue pour loujours.

Cette conviction, jointe à un certain découragement et a la crainte de maux plus grands, parut influer sur l'attitude des congrégations 'religieuses et les incliner à la résignation. En 1890, en effet, la taxe produisit au fisc 1.591.000 francs, chiffre qui n'avait jamais été atteint auparavant. Elle rapporta toutefois beaucoup moins les trois années suivantes, je

ne saurais dire exactement pour quelles raisons : peut-être les jugements de quelques tribunaux opposés à la déclaration multiple contribuèrent-ils à donner espoir et courage à quelques .congrégations ; peut-être la difficulté pour les plus pauvres de se soumettre à une taxe exagérée les força-t-elle à en suspendre le paiement ; mais peut-être aussi le fcvuit •que le gouvernement avait l'intention de réformer cet impôt souverainement odieux et rapportant peu au trésor public, engagea-t-il les congrégations religieuses à surseoir, en attendant la 'nouvelle solution.

Ce bruit n'était pas sans fondement. Un député de l'Â#veyron, M. Clause! de Coussergues, l'un des rares républicains qui 'avaient pris à cœur la cause des congrégations religieuses, et qui l'avait; même défendue dans la séance du 9 décembre 1890, avait eu plusieurs entrevues avec les hommes du gouvernement et du fisc. Il en était résulté que l'on avait proposé une nouvelle forme d'impôt qui, tout en excluant l'aggravation des déclarations multiples, devait rapporter au fisc une somme annuellle d'un million et demi, et dont la perception serait réglée par des modes plus simples et plus faciles pour le fisc lui-même et' moins vexatoires pour les congrégations. Au lieu de' payer une taxe à chaque décès de religieux ou de religieuse, ce qui donnait au fisc une ingérence inquisitoriale et fréquente dans les coimmunautés religieuses, les congrégations paieraient annuellement un pourcentage fixe sur leurs biens, quel que fût le nombre des décès de leurs membres. 'Cette: nouvelle forme' fut appelée abonnement.

L'essentiel toutefois était de déterminer ce pourcentage. Quelques-uns dirent que sur ce point aussi le gouvernement -et M. Clausel de Coussergues se trouvaient d'accord pour proposer à 'la Chambre un impôt de 30 centimes par cent francs de capital : le produit de .cette taxe aurait atteint précisément, d'après leurs calcuils, un million et demi.

Je ne crois pas que le député de rAveyron eût reçu un mandat quelconque pour traiter avec le gouvernement sur

cette base; mais je suis convaincu qu'il agit en toute bonne foi et dans la persuasion intime de rendre service aux congrégations religieuses. Il put aussi être fondé à croire qu'en prenant un pareil accord avec le gouvernement il interprétait le désir des catholiques et des .congrégations ellesmêmes. Qu'avaient en effet demandé, pour accepter la taxe, Mgr Ereppel et les orateurs de la droite dans la séance du 9 décembre 1890, sinon de voir éliminer la déc l'a ration multiple ? Or, l'abonnement de 30 centimes équivalait, dans l'ensemble, selon les calculs faits par des hommes compétents, à l'ancienne taxe sans la déclaration multiple. Je dis dans l'ensemble, car il pouvait très bien se faire que, dans quelques cas particuliers et pour certaines .congrégations religieuses, les 30 centimes constituassent une charge plus lourde que l'ancienne.

M. Clause] de Coussergues reconnut lui-même que le chiffre de 30 centimes était excessif et qu'il fallait rabaisser sensiblement. Il demanda donc à la Chambre, comme on le verra dans la suite, qu'il fût ;réduit à 20 centimes pour les congrégations autorisées. Toutefois cette réduction ne parut pas encore suffisante aux orateurs de la droite qui estimèrent, d'après des calculs plus approfondis, que le chiffre ne devait pas dépasser 12 ou au plus 15 centimes.

Le lecteur, voyant qu'il s'agit de centimes, se dira vraisemblablement que la question était de peu d'importance et ne valait guère la peine qu'on s'en occupât; mais il ne faut pas juger les choses sur les premières apparences. La taxe de 30 centimes, si elle ne constituait pas cette charge extrêmement lourde qu'y voyaient des hommes passionnés ou superficiels, n'en était pas moins sérieuse pour des congrégations déjà astreintes à d'autres nombreuses et lourdes taxes. Elle était de plus exceptionnelle et par suite odieuse, puisqu'elle était spéciale aux congrégations religieuses et blessait le principe de l'égalité 'de tous les citoyens devant la loi. Telle était l'opinion générale des catholiques, et nous avons déjà dit qu'elle était fondée; nous dirons dans la suite jusqu'à quel point.

Que le lecteur veuille bien remarquer aussi que les pas-

sions politiques agrandirent et envenimèrent la question, dans l'espoir de troubler profondément la paix -religieuse et de faire obstae'le à la politique du Saint-Siège. Qu'il se rappelle enfin que partout, mais spécialement en France, bien souvent /petite étincelle allume grand feu. Qu'il veuille donc suivre notre récit avec une attention -bienveillante.

Quand j'arrivai en France, en juillet 1891, la question existait depuis 11 ans, depuis 1880. Les congrégations, exaspérées par les prétentions du fisc, découragées par l'attitude hostile du gouvernement, et surtout par -e résultat de la séance parlementaire du 9 décembre 1890, n'avaient pas d'orientation fixe.

A Paris existait depuis plusieurs années un comité de jurisconsultes présidé par le baron de Mackau et composé d'hommes très (distingués, entre autres M. Sabatier, M. Louchet, etc. Il avait pour but d'assister, d'éclairer et de défendre à titre gracieux les congrégations religieuses dans leurs rapports avec le fisc. J'appris par ce comité que, au fond, les congrégations se seraient résignées à l'ancienne taxe si elles obtenaient d'être débarrassées de la déclaration multiple. C'était ce que Mgr Freppel et les orateurs de la droite avaient dédlaré à la Chambre à la séance du 9 décembre 1890.

Le baron de Mackau me pria plus d'une fois d'agir en ce sens auprès du gouvernement, et je ne manquai pas, dans plusieurs entretiens, de 'montrer à M. Hibot, ministre des Affaires étrangères, la justice et l'équité de cette mesure. La déclaration multiple, tous le comprenaient, était une absurdité monstrueuse, et le gouvernement devait par suite défendre au fisc d'insister. M. Ribot en convenait; mais, soit que le fisc se préoccupât peu des recommandations trop faibles du gouvernement, soit que celui-ci n'osât même point en faire, la Chambre ayant repoussé un amendement analogue de Mgr Freppel, la situation ne changeait pas.

Toutefois la congrégation de l'Enfant- Jésus de Reims remporta une belle victoire. Le tribunal de cette ville, par

jugement du 24 février 1891, se prononça catégoriquement contre la déclaration multiple, jugeant qu'il suffisait de faire une déclaration unique au bureau d'enregistrement du siège social. Le fisc en appela de cette sentence à la Cour de Cassation, mais celle-ci, par un arrêt de la Chambre des requêtes du 13 janvier 1892, rejeta son pourvoi.

Ce résultat me fit e-spérer un moment que cette affaire était sur le point de s'arranger. Peut-être le gouvernement le crut-il lui aussi; car M. Ribot, le jour même de l'arrêt de la Cour de Cassation, m'envoya M. Crozier, chef de son cabinet, pour m'annoncer la bonne nouvelle. Le baron de M'aekau en fit autant rie son côté. Il restait toutefois une précaution à prendre. L'arrêt de la Cour de Cassation n'était pas une sentence définitive, mais plutôt un avis de la Chambre des requêtes, .laquelile a -pour mission en France d'accueillir ou de rejeter les pourvois présentés à la Cour de Cassation. Quand ceux-ci sont admis, on examine la valeur juridique et on rend une sentence définitive. Il fallait donc s'en tenir à l'arrêt de la Chambre des requêtes et ne pas aller plus loin pour ne pas s'exposer au risque de perdre l'avantage obtenu.

Le fisc, dont le pourvoi avait été rejeté, ne pouvait pas faire d'autres démarches auprès de la Cour de Cassation, à moins que les congrégations religieuses ne lui en fournissent une /nouvelle occasion. Mais celles-ci, averties par le comité des jurisconsultes de Paris, n'avaient qu'à s'abstenir de nouveaux procès relativement à lia déclaration multiple. Toutefois le fisc s'obstina dans ses exigences, bien crue déclarées illégales par la justice du pays, et le gouvernement se montra de .son côté d'une faiblesse inqualifiable. Après l'arrêt de la Cour de Cassation, qui mettait sa responsabilité à couvert, il aurait dû ordonner au fisc d'en finir une bonne fois avec ses prétentions excessives, et la question aurait été pratiquement résolue. Plus d'une fois je signalai aux divers ministres des Affaires étrangères qui se succédèrent le danger de laisser cette question pendante et l'opportunité de la trancher de cette -manière. Ils en convenaient pleinement, se montraient même très favorables à cette solution!, mais tout

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on restait là. Je n'ai jamais pu comprendre la véritable raison de -cette obstination du gouvernement.

Pe'ut-êt'ie les négociations entre M. Clause! de Goussergues et 1© frsc pour substituer au droit d'accroissement la taxe de 30 centimes étaient-elles déjà commencées à cette époque, et comme le fisc trouvait cette seconde méthode de perception plus facile et plus simple, il refusa d'adopter l'autre système. Le fait est que les choses restèrent en L'état pendant quelques mois. Puis l'on apprit que le gouvernement élaborait Ile projet qui fut appelé taxe d'abonnement. C'est de celui-ci que nous avons à nous occuper ; mais il était nécessaire de connaître cette (première phase de l'affaire pour mieux apprécier la seconde.

Je comprenais facilement que, tôt ou tard, cette question' allait prendre une tournure plus grave et troubler sérieur sèment la paix religieuse. Mon but était donc de l'écarter, ou tout au moins d'en diminuer les difficultés. Plus d'une fois, quand le Saint-Siège eut à s'entendre avec le gouvernement sur quelque affaire «spéciale, je priai le cardinal Secrétaire d'Etat de mettre comme condition que le gouvernement arrangeât cette affaire d'une manière équitable; at le cardinal Rampolla ne manqua point de le faire, par exemple quand le Saint-Siège intervint, à la demande du gouvernement, dans l'affaire des suppléments des catéchismes. Mais malheureusement l'on ne put aboutir.

Je dois noter aussi que les congrégations religieuses. après tant de procès contre le fisc, pendant dix ou douzeans, avaient conçu un certain espoir de voir le fisc se lasser et la taxe tomber en désuétude. Un petit nombre d'entre elles l'avaient payée, et les autres, n'ayant pas été trop molestées, désiraient continuer ce régime. De là vient que lorsqu'elles apprirent que le droit d'accroissement pourrait être remplacé par une taxe d'abonnement, elles n^en furent pas très satisfaites, bien que par ce second système on arrivât à supprimer l'abus de, la déclaration multiple.

Il y avait à cela deux raisons principales : l'abonnement

de 30 centimes constituait une charge excessive; de plus, le nouvel impôt étant appuyé sur une base plus certaine, les moyens d'y échapper auraient été beaucoup plus restreints, ou presque nuls. Elles préféraient donc maintenir !e statu quo.

C'est pourquoi, en février 1893, quelques congrégations (les Lazaristes et les Frères de la Doctrine Chrétienne), réussirent à faire ajourner, dans la séance du 11, le projet tendant à substituer la taxe de 30 centimes à l'ancien droit d'accroissement, qui se trouvait à l'ordre du jour de la Chambre. Je les y aidai de toutes mes forces. Mais l'on comprit que cet ajournement ne serait que momentané.

En février 1894, j'appris que le gouvernement s'occupait de nouveau de cette 'question. Le ministre des Affaires étrangères était alors M. Casimir Périer, à qui je parlai plusieurs fois, lui demandant d'ajourner l'affaire, ou du moins de la résoudre d'une manière juste et équitable.

Je lui présentai un mémoire dont les éléments m'avaient été fournis par le comité des jurisconcultes de Paris. Le ministre trouva fondées plusieurs de mes observations, mais se tint sur la réserve; il me dit que la question dépendait surtout du ministre des Finances, M. Burdeau, qui n'avait pas encore pris de résolution définitive quant à la modalité du projet.

J'étais bien décidé à ne rien négliger en faveur des congrégations dont j'avais profondément à cœur la prospérité, parce qu'elle est intimement liée aux intérêts les plus vitaux de l'Eglise et de la France catholique. Je demandai donc à M. Burdeau une entrevue, qui eut lieu le 28 février.

Le jeune ministre m'accueillit très gracieusement, et l'entretien se prolongea pendant plus d'une heure. Ma plaidoirie en faveur des congrégations eut deux parties : l'une générale et l'autre particulière. Dans la première partie, je développai les points suivants :

1° Les congrégations religieuses sont l'un des principaux facteurs de l'influence française à l'extérieur : ce qui a été reconnu même par des hommes non suspects de clérica-

ch. xiv. — l'i::?ot sur les congrégations 499

lisme, parmi lesquels il me suffit de citer MM. Gambetta et Paul Bert. Je démontrai longuement cette proposition;

2° L'Angleterre dépense des .sommes considérables pour soutenir et promouvoir l'œuvre des ministres protestants dans tous les pays où elle désire exercer une action. Les eongr égalions françaises, au contraire, consacrent gratuitement leurs fonces à étendre la redlgion catholique et en même temps le nom et l'influence de la France. Ce serait donc une véritable erreur, une injustice, une ingratitude que de leur disputer leurs maigres ressources qui proviennent de leurs contributions personnelles, de leurs fatigues ou de la charité des fidèles ;

3° Les congrégations rendent de précieux et incontestables services à l'intérieur de la France. Celles qui s'occupent d'enseignement concourent à répandre et à maintenir dans le peuple la saine morale, œuvre excellente et d'une nécessité suprême en présence de la crise qui menace de bouleverser les nations; en s'oceupant des orphelins, des pauvres, des malades, des vieillards, des aveugles, des sourds-muets, etc., elles contribuent efficacement à soulager des misères qui retomberaient à la charge de l'Etat et rendraient l'inégalité sociale plus douloureuse et plus criante. Aucune nation n'a un plus beau groupement d'instituts religieux que la France ; dans .aucune nation on .ne1 trouve un te/1 nombre d'âmes choisies, nobles et généreuses, qui consacrent leur vie au bien du prochain. M. Maxime du Camp lui-même a relaté dans un livre bien connu ses observations impartiales et son admiration pour l'œuvre excellente de ces instituts religieux ;

4° Devant la situation toujours incertaine et si délicate de l'Europe, le gouvernement français se montrerait souverainement impolitique en ajoutant de nouveaux aliments aux luttes religieuses, les plus stériles et les plus nuisibles de toutes, et en brisant l'union si nécessaire de tous les citoyens :

5° Ce serait mal correspondre à l'attitude du Saint-Père qui a donné au gouvernement de la République de si grandes et de si éclatantes preuves de déférence, au point de mécon-

tenter les autres puissances, et, 'Ce qui était plus douloureux, une bonne partie des catholiques français.

Le ministre me témoigna qu'il comprenait et appréciait ces considérations. Il ajouta toutefois, en y mettant une grande courtoisie, qu'il n'était pas en son pouvoir de décruire une loi plusieurs fois confirmée par la Chambre, et qu'il ne pouvait faire autre chose que de rechercher le moyen de l'appliquer sans trop charger les congrégations. Pour arriver à ce but, il n'y avait que deux systèmes : l'ancienne taxe d'accroissement, sans la déclaration multiple, ou le. régime d'abonnement sur la base de 30 centimes par cent francs de capital. Ce second système était, de l'avis du grand nombre, d'une application pratique plus simple, moins sujette à des abus fiscaux, et moins incommode pour les congrégations religieuses, spécialement pour celles de femmes, qui n'auraient plus à subir des visites inquisitôriales dans leurs couvents pour constater la réalité et le nombre des décès survenus.

Je répondis au ministre, et ce fut le point spécial et concret de ma conversation, que je ne pouvais me prononcer ni sur l'un ni sur l'autre système, car tous les deux me semblaient appuyés sur de fausses raisons et manquaient par suite de fondement juridique; c'était la taxe elle-même qu'il aurait fallu, en principe, supprimer. Je demandais instamment au gouvernement de la faire disparaître, car les "congrégations, outre les impôts communs à tous, payaient -déjà d'autres impôts spéciaux, comme celui sur le revenu, qui était à leur égard une injustice criante, et celui de mainmorte. Ces taxes étaient plus que suffisantes pour que le gouvernement et le fisc n'eussent plus à demander d'autres sacrifices à des congrégations religieuses qui employaient leurs modestes ressources au bénéfice de la civilisation et de la France.

Mais si le gouvernement ne voulait pas entrer dans cette voie d'équité, de justice et de saine politique, je demandais deux choses : 1° que les congrégations charitables et missionnaires fussent complètement exemptées de la taxe en question; car diminuer leur patrimoine, c'était diminuer Je

patrimoine des pauvres et des malheureux, comme aussi l'influence de la France à l'étranger; 2° que les autres congrégations fussent traitées de la même manière que les associations civiles; que l'on fît établir par des personnes impartiales le calcul exact de ce que payaient celles-ci pour imposer la même charge aux autres; car une loi d'exception serait injuste, odieuse et contraire au fameux principe d'égalité tant vanté par les gouvernements démocratiques. Je le priais pour ces détails techniques d'entendre le baron de Maokau, qui était bien plus compétent que moi dans cette question.

A la fin je fis appel aux sentiments de son cœur ; car la conversation ne m'avait montré chez lui aucun sentiment antireligieux. Je l'exhortai à ne point associer son nom à une loi de persécution fiscale, ce qui ne convenait nullement à un homme jeune et intelligent comme lui, et 'à ne pas oublier que si dans le monde il y a une justice immanente, comme disait Gambetta, à laquelle ne peuvent se soustraire ni les homme? ni les choses, il y a plus haut une autre justice plus certaine et plus efficace, qui ne laisse point les bonnes actions sans récompense, ni les mauvaises sans châtiment.

Je lui dis ceci naturellement avec beaucoup de bonhomie, sans récrimination et comme guidé par une pensée affectueuse pour lui et pour le bien de son avenir. Il ne s'en montra aucunement offensé, et me parut au contraire profondément pénétré et quasi ébranlé ipar cette exhortation faite en toute intimité et sans aucune acrimonie.

Il me promit d'étudier cette affaire avec grand soin rt dans un esprit d'équité et de conciliation.

Outre cette visite à M. Burdeau et de fréquents entretiens avec M. Casimir Périer, il me sembla qu'il ne serait pas mauvais, au moins par acquit de conscience, de conférer sur cette question avec M. Carnot, Président de la République. En France, l'action du président est plutôt restreinte, mais il n'est pas douteux qu'il est important de l'avoir pour soi. plutôt que centre soi. M. Carnot, par la correction de sa

conduite et par les services rendus, avait une certaine autorité, un certain ascendant sur les ministres.

J'exposai au président, en faveur des congrégations, les mêmes considérations que j'avais présentées à M. Burdeau, mais avec quelques nuances. En sa qualité de chef de l'Etat, je fis ressortir davantage les motifs de haute justice et les intérêts supérieurs, tant moraux que politiques, qu'il y avait à ne pas opprimer par une taxe exceptionnelle des Instituts grandement méritants et que les autres nations enviaient à la France. J'ajoutai qu'il répugnait aux principes d'un Etat démocratique de frapper d'une taxe spéciale une classe de citoyens laborieux, pacifiques, entièrement dévoués au bien de la société, et qui n'avaient commis d'autre crime que de porter un habit religieux. Il était nécessaire de résister une bonne fois aux exigences des sectaires haineux et d'orienter définitivement le gouvernement républicain vers un régime de paix et de concorde, appuyé sur les règles de la justice, de la liberté et de la véritable égalité.

Quant à la partie technique de la question, je lui dis que j'avais déjà conféré plusieurs fois avec le ministre des Affaires étrangères, et tout récemment avec M. Burdeau; mais que je comptais spécialement sur lui peur arriver a une solution juste et équitable. Cette solution ne me semblait certainement, pas être celle que désirait le gouvernement: l'abonnement de 30 centimes pour cent francs de capital, d'après le calcul d'hommes impartiaux, serait en réalité une taxe aussi lourde que le droit d'accroissement lui-même, qui avait été conçu dans des temps de lutte et en haine des congrégations.

M. Carnot m'écouta avec beaucoup d'attention, et donni souvent des signes de pleine adhésion. Il ne contesta pas, il avoua même clairement que les congrégations religieuses rendaient de bons services, spécialement à l'extérieur, et admit parfaitement en principe qu'elles devaient être traitées sur le pied d'une parfaite égalité avec les autres citoyens. Quant aux congrégations charitables et de missionnaires, il me parut plutôt favorable à l'idée de les exempter d'une taxe qui, au fond, tournerait plus au désavantage des

pauvres et de l'influence française dans les pays étrangers qu'à celui des congrégations elles-mêmes. Il me dit enfin qu'il ne manquerait pas de recommander aux ministres une solution équitable de cette délicate question.

Pendant ce temps, M. Burdeau avait continué d'étudier et de faire étudier cette matière; au commencement d'avril 1894, il reimiit à M. Casimir Périer deux notes du ministère des Finances destinées à prouver que l'imposition de 30 centimes dont on pensait charger les biens des congrégations n'excédait pas les impôts qui pesaient sur les sociétés anolnyimes. M. Casimir Périer m'en donna une copie dans l'audience du 6 avril. Comme il ne m'était pas facile de vérifier et de contrôler les chiffres et les calculs de ces notes, je chargeai immédiatement M. Piou et le baron de Mackau de les examiner avec attention et d'y faire les remarques opportunes.

Trois au quatre jours après, ils -rc-e rapportèrent un travail très soigné, dans lequel ils montraient ^'inexactitude des calculs de la régie. Ils prouvaient par de bonnes raisons, et avec des chiffres à l'appui, que par cette taxe de 30 centimes les congrégations auraient été beaucoup plus chargées que les sociétés anonymes; que l'importance de leurs biens n'était pas à beaucoup près aussi considérable"" que l'indiquait le fisc; qu'il fallait déduire des 30 centimes la taxe de mainmorte, et que par suite la taxe ne pouvait pas dépasser 10 centimes, ou tout au plus 15 centimes par cent francs de capital.

Je remis moi-même ces deux contrenotes, semblables pour 1© fond, à M. Casimir Périer à la réception du 11 avril; je lui donnai lecture de celle de M. Piou qui était la plus courte, le priant de lire aussi l'autre très attentivement. Le ministre, sans en connaître l'auteur, la trouva bien faite et digne d'attention et m'assura qu'il l'enverrait, ainsi que la Seconde, dès qu'il l'aurait lue, au ministre des Finances.

Ces démarches faites par acquit de conscience, comme je l'ai dit plus haut, ne produisirent, du moins alors, aucun résultat. Quelques, jours après, les journaux donnèrent un aperçu du nouveau budget, communiqué par le gouverne-

ment; j'y remarquai avec peine qu'on y proposait la taxe de 30 centimes, et que, de plus, l'on réclamait les arriérés, pour une somme totale de six millions et demi. Je me plaignis vivement à M. Casimir Périer de ce qu'il n'avait pas tenu compte de mes observations et de celles des deux notes qu'il avait pourtant jugées lui-même dignes d'être prises en considération. Il se défendit en disant que M. Burdeau était intimement persuadé que la taxe de 30 centimes n'était pas trop lourde, ni supérieure à ce que payaient les sociétés anonymes. Il ajouta que la discussion du budget n'aurait lieu qu'en novembre ou décembre, et que s'il était démontré que la taxe était excessive, le gouvernement était disposé à la diminuer.

Je répondis franchement que je savais désormais par expérience l'importance qu'il fallait donner à de semblables déclarations; que le fait incontestable était que le ministère avait déjà pris position en fixant le chiffre de la taxe à 30 centimes, tandis que, s'il avait eu un peu de bonne volonté, il aurait dû s'abstenir de fixer un chiffre ou tout au moins en fixer un moins élevé.

Je puis toutefois 'note de ce qu'il m'avait fait espérer.

Cette conversation avec M. Casimir Périer avait lieu le 18 avril 1894, mais depuis ce jour jusqu'à la discussion du budget, il se passa une série d'événements graves et inattendus. Dans le mois isuivant se rouvrit la question des fabriques, et ma circulaire était l'objet d'une interpellation à la Chambre; le 25 juin, M. Carnot était assassiné à Lyon: ïe 27, M. Casimir Périer était élu Président de la République et un nouveau ministère était formé presque immédiatement après sous la direction de M. Dupuy; cinq mois après, en décembre, mourait M. Burdeau, qui était devenu président de la Chambre, et il avait pour successeur M. Brisson, l'un des ennemis les plus acharnés des congrégations religieuses.

Mais ne perdons pas de vue notre question.

Au commencement de novembre 1894, à la .réouverture des Chambres, ma préoccupation devint aussi plus vive. îl

était évident que, si l'on ne réussissait pas à obtenir quelque atténuation sensible de la taxe, outre le dommage matériel que les congrégations auraient à subir, la politique du Saint-Siège et la paix religieuse auraient beaucoup à souffrir, à la grande joie des radicaux et des monarchistes réfractaires. D'autre part, il ne me semblait pas probable que le nouveau ministère Dupuy, bien que relativement modéré, dût se montrer plus flexible que le précédent, présidé par M. Casimir Périer.

Toutefois, il était bon de faire quelque tentative, parce qu'il me plaisait d'accomplir exactement mon devoir, quand bien même je ne dusse en retirer aucun fruit; d'ailleurs, pendant toute ma nonciature en France, j'ai toujours estimé opportun d'éclairer, d'exhorter, de chercher à convaincre même les hommes les plus hostiles à nos idées, persuadé que de ces ■conversations il serait toujours resté quelque -chose dans leur esprit.

Dams1 ce ministère, les personnes les plus marquantes à qui je pouvais m'adresser étaient M. Dupuy, président du Conseil; M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, et M. Poincaré, ministre des Finances. A tous les trois je parlai souvent de cet impôt, essayant de les amener à modifier sensiblement le projet préparé par M. Burdeau. A M. Hanotaux spécialement 'je fis des instances pressantes, presque à toutes les audiences de semaine. A M. Poincaré, non seulement je remis divers mémoires préparés, à ma demande, par le comité des jurisconsultes de Paris, mais je lui fis une visite exprès dans le dessein de lui exposer les divers motifs qui conseillaient d'ajourner le projet, ou de le modifier profondément.

Un argument tout d'actualité que je fis valoir fut celui que je tirai de l'expédition militaire de Madagascar, qui s'accomplissait en ce moment, et qui avait été rendue nécessaire à cause de la prépondérance des massions protestantes fournies de ressources abondantes, tandis que les catholiques n'en avaient que de très limitées. D'où la diminution de l'influence catholique et la prépondérance des protestants, favorables à l'Angleterre; de là surtout la dure néces-

site pour le gouvernement français de dépenser plus de 70 millions et d'exposer aux périls de la guerre une armée de 15.000 soldats d'élite.

Les ministres ne trouvèrent rien à redire à ces réflexions; mais ils se tinrent sur la réserve. M. Dupuy me fit bien comprendre que le gouvernement ne s'opposerait pas à une diminution du chiffre de 30 centimes, si la Chambre paraissait le vouloir: mais M, Poincaré me dit que non seulement il ne prévoyait rien de semblable, mais qu'il estimait au contraire qu'il lui faudrait faire de grands efforts pour empêcher que ce chiffre ne fût augmenté.

Pour conclure, je m'aperçus, après toutes mes démarches, qu'il n'y avait rien à espérer du côté du gouvernement. Les ministres étaient persuadés que l'on ne pouvait retarder plus longtemps la présentation du projet; l'affaire traînait déjà depuis longtemps, disaient-ils: le ministère précédent l'avait placée dans son programme, et les radicaux, si le gouvernement ne prenait pas les devants, auraient présenté un projet de loi beaucoup plus onéreux pour les congrégations religieuses.

Quant à la fixation du chiffre de 30 centimes, ils prétendaient qu'elle n'était pas excessive ni supérieure à la taxe qui pesait sur les sociétés anonymes ; qu'elle équivalait précisément au droit d'accroissement sans la déclaration multiple: que la taxe d'accroissement avait été établie par les Chambres en 1880, remaniée en 1884, confirmée ensuite par tous les tribunaux du pays auxquels les congrégations avaient fait appel ; enfin acceptée par les congrégations elles-mêmes en 1890 par l'organe des députés de la droite, et notamment par Mgr Freppel. Ils ajoutaient que ce chiffre de 30 centimes avait été combiné entre le fisc et l'un des plus vaillants défenseurs des congrégations, M. Clausel de Coussergues, et que l'on ne pouvait donc raisonnablement le déclarer excessif. D'ailleurs on savait bien, et c'est conforme à la nature humaine, que tous les contribuables qualifient d'exagérées et d'injustes les taxes dont c-n les frappe. Us me faisaient remarquer en outre que le gouvernement, qui doit protéger les intérêts financiers de l'Etat, se trouvait

dans l'impossibilité de présenter un projet qui aurait pour base un chiffre au-dessous de 30 centimes, quand déjà ce chiffre avait été adopté par le ministère précédent, que l'opinion publique regardait comme modéré, conservateur et quasi clérical.

Je répondais naturellement que ces raisons étaient purement extrinsèques et d'une importance tout à fait secondaire ; qu'il fallait se placer au point de vue objectif et examiner non pas le fait de la loi de 1884, votée dans un temps de lutte et de haines, mais le fondement et la justice intrinsèque de cette loi. Les jugements des tribunaux n'impliquaient pas la justice du fait, ils se bornaient à interpréter une loi existante que les juges ne pouvaient point perdre de vue. Les catholiques, en 1880, avaient le couteau •sur la gorge, et devant la déclaration multiple réclamée injustement par le fisc, en demandant au moins la suppression de cette aggravation énorme, ils s'étaient résignés à un moindre mal. Quant à M. Clausel de Coussergues, il avait accepté cette cote de 30 centimes pour le même motif; il n'avait d'autre part aucun mandat, et avait été aussitôt averti de son erreur par MM. Piou et de Mackau, personnes également compétentes et plus autorisées à parler au nom des., catholiques.

Ces réflexions ne produisaient pas grande impression sur mes interlocuteurs, qui se laissaient guider par des idées d'ordre parlementaire et subjectif. Je trouvais chez eux de meilldure^ dispositions quand je parlais du grand bien que ]es congrégations religieuses rendaient aux pauvres, aux malades, aux malheureux de tout genre, ainsi qu'à l'influence française à l'étranger. Je pouvais conclure de leurs réponses que personnellement ils éprouvaient de la sympathie et de l'estime pour les congrégations, mais ces dispositions générales, ils n'osaient pas les traduire en un résultat concret quelconque. Il me sembla toutefois lire dans leur esprit une propension plus grande, mais encore vague et indéterminée, à favoriser les congrégations charitables et de missionnaires.

M. Hamotaux spécialement me dit plusieurs fois qu'il

comprenait parfaitement leur utilité, mais beaucoup moins celle des congrégations contemplatives qui, d'après lui, ne contribuaient en aucune manière au bien social. Je lui fis observer que, sans diminuer le prix des premières, l'importance des secondes n'était pas .moins grande; elles sont composées d'âmes choisies qui s'élèvent, en se purifiant chaque jour davantage, jusqu'à l'idéal le plus haut de la perfection chrétienne. C'e-st un grand avantage pour la société que des personnes de cette trempe, peu portées aux offices inférieurs de la vie, pussent trouver Uans les couvents un asile hcnorab'le et saint, au lieu d'accroître le nombre des déclassés. Leur exemple, s'il n'est pas imitable par tous, sert à relever la morale et les instincts de la société plongée dans la matière.

Biles sent constituées devant Dieu -comme le paratonnerre et le rempart des nations et des individus, attirant par leurs ventus, par leurs mortifications et par leurs prières, les bénédictions divines; et, ajoutai-je en souriant, le gouvernement de la République, y compris .le ministre des Affaires étrangères lui-même, ont peut-être plus besoin que les autres de cette intercession. M. Hanotaux, qui était un homme d'esprit, prit en bonne part cette réflexion badine et me répondit, qu'il n'avait jamais considéré la question de ce point de vue. Je dois ajouter que ce ministre, ayant séjourné en Orient, était celui qui comprenait le mieux l'importance des congrégations religieuses et l'intérêt politique et social qui se rattachait à .leur prospérité et à leur vitalité. Il m'assura donc qu'au conseil des ministres, il avait plusieurs fois attiré l'attention de ses collègues sur cet argument, et leur avait fait part de mes observations.

Mais ne voulant pas que le gouvernement pût croire que j'étais le seul, par un zèle excessif, à m'occuper de cette question, je priai le cardinal Bourret, évêque de Rodez, Mgr Gouzot, archevêque d'Auch, et d'autres prélats qui vinrent à Paris à cette époque, de voir les ministres pour défendre auprès d'eux la cause des congrégations. J'envoyai de même différents rapports détaillés à Rome et spéciale-

ment celui du 4 'décembre 1894, n° 503, dans lequel j'exposais longuement l'origine, le développement et l'état actuel de la question. Ces rapports avaient pour but. non seulement d'informer exactement >le Saint-Siège, mais aussi de le mettre en mesure d'intervenir auprès du gouvernement français en pleine connaissance de cause.

Le Saint-Siège ne manqua pas de le faire; mais toutes ces tentatives auprès du gouvernement, bien qu'on ne put les négliger, n'avaient aucune chance d'aboutir à un résultat concret. C'était bien mon opinion et aussi celle de Mgr Bourret, de l' archevêque d'Auch, de M. de Mackau et des autres (personnes qui connaissaient bien lia situation et avaient conféré de cette .question avec les ministres.

Il me sembla pourtant qu'il y avait d'autres tentatives à faire; et de cet avis furent aussi M. Bettembourg, procureur général des Lazaristes, frère Justinus, secrétaire général des Frères de la Doctrine chrétienne, et M. de Mackau, qui déployèrent en cette circonstance la plus louable et La plus intelligente énergie.

Les meilleures mesures à prendre leur parurent être les suivantes :

i° A l'approche de la discussion de l'a loi, prier le cardinal Richard d'envoyer une circulaire aux congrégations religieuses pour les inviter à faire des prières spéciales pour la bonne réussite de l'affaire ;

2° Eclairer la presse républicaine sur l'injustice et la gravité de la taxe, et ïui montrer l'intérêt politique, humanitaire et patriotique qui se rattachait aux congrégations ;

3° Trouver "dans le parti républicain des orateurs qui prendraient la défense des congrégations à la Chambre et au Sénat ;

4° Par des personnes estimables, influentes et accréditées, agir en province sur les députés républicains, même avancés, pour qu'ils se montrent justes et impartiaux envers les congrégations.

Nous nous empressâmes, chacun dans notre sphère, de mettre ces moyens en pratique. Je me rendis moi-même, quelques semaines avant la discussion, chez le cardinal Ri-

chard peur lui recommander d'inviter les congrégations religieuses à faire des prières extraordinaires et spéciales ; et le pieux cardinal, accueillant cette idée avec grand plaisir, envoya quelque temps après une circulaire dans ce but.

Pour la presse, M. de Mackau et le P. Bettembourg déployèrent la plus grande activité, -s' abouchant avec les principaux rédacteurs, leur .donnant des renseignements abondants concernant l'action bienfaisante des congrégations en France et à l'étranger, ainsi que les graves défauts que présentait la taxe projetée au point de vue de la justice et de l'équité. Je priai également M. Piou, qui se trouvait en province, 'de hâter son retour à Paris; il arriva immédiatement et nous fut d'un précieux secours auprès de certains journaux. Il publia llui^même un excellent article dans le Figaro.

La presse républicaine modérée, il faut le dire à sa louange, dès qu'elle connut le véritable état des choses et le grand bien produit par les congrégations, fit une magnifique campagne en leur faveur, les remettant en honneur devant l'opinion publique. Je dois noter aussi ique ce service que nous rendirent les journaux fut absolument désintéressé, et que «chacun s'y prêta généreusement et sans aucune compensation.

Le Figaro, le Matin, YEclair, les Débals, le Temps, la Paix, la République Française, le Soleil, le Jour, la France, le Voltaire, le Petit Journal publièrent des articles sensés, impartiaux, serrés, sympathiques ou respectueux envers les congrégations i'bligieuses.

L'impression fut vive et salutaire. Le gouvernement luimême, et c'était là notre principal but, en prit quelque courage. Quelques-uns de ces articles furent réunis en opuscule par les soins du frère Justinus et envoyés aux députés, aux sénateurs et à d'autres personnages influents. J'en ai encore fous les yeux un exemplaire, dans lequel l'on peut remarquer, non sans quelque surprise sans doute, que deux articles du Matin étaient signés, l'un par Joseph Reinach. l'autre par Naquet, deux députés juifs.

Il restait à trouver, tant à la Chambre qu'au Sénat, des

CH. XIV. — l'impôt sur les congrégations 511

orateurs républicains disposés à défendre la cause si juste des congrégations. Je dis républicains, car l'appui des membres de la droite ne pouvait nous manquer ; mais ceux-ci interviendraient avec (prudence et circonspection et seulement à 'défaut des autres.

De ce côté aussi nos efforts furent couronnés de succès. M. Clauscl de Coussergues se montra prêt à intervenir de nouveau, et avec lui plusieurs autres 'députés de diverses nuances. J'eus le plaisir de déterminer M. Alicot, député d'Argelès, à prendre part au débat. Il vint un joiur à la nonciature, et, dans une longue conversation, je lui représentai avec de vives couleurs l'action bienfaisante, si importante et si nécessaire, des congrégations, dans l'ordre politique, humanitaire et social; et ce brave et intelligent député, évidemment pénétré de mes paroles, .s'écria : « Monseigneur, vous pouvez compter 'sur moi; je brûlerai toutes mes cartouches pour les congrégations religieuses »; et il tint noblement parole.

Au Sénat aussi, l'on trouva des hommes remarquables et d'anciens républicains prêts à défendre ces mêmes intérêts.

Le quatrième expédient fut également tenté ; mais soit à cause du peu de temps dont nous disposions, soit pour d'autres raisons extrinsèques, il ne donna pas les résultats efficaces que nous aurions Idésirés. M. de Mackau adressa une circuilalre confidentielle à tous les évêques, les priant d'agir et de faire agir sur les députés de leurs diocèses respectifs. Les évêques firent quelque chose; quelques-uns s'adressèrent par lettre à tel ou tel député, -même dans le camp radical, et en reçurent des réponses plutôt évasives, mais toutefois convenables. Mgr l'archevêque d'Auch me communiqua deux de ces réponses, dont l'une d'un député, M. Goblet, qui était toute courtoisie. Ce n'était pas là évidemmentce qu'il fallait faire; ce n'étaient pas les évêques, selon moi, mais plutôt les électeurs les plus influents qui auraient dû écrire, ou mieux iparler aux députés de province.

Je ne me bornai pas à ces seuls procédés. A mesure que

l'époque de la discussion approchait, je multipliai mes efforts et mes soins. Au ministère Dupuy avait succédé le ministère Ribot. M- Hanotaux gardait son poste, mais M. Poincaré passait au ministère de l'Instruction publique et des Cultes, et M. Ribot, président du conseil, prenait pour lui le ministère "des Finances. Quelques «autres ministres étaient nouveaux pour moi, comme MM. Dupuy-Dutemps et Chautemps, du parti radical, Leygues ut Gadaud, opportunistes.

Tous vinrent me rendre visite au début de février 1895, et je leur (parlai à tous longuement de la taxe, leur en montrant l'injustice, lia gravité et les pernicieux effets, même par rapport à la pacification religieuse. Tous convinrent que la taxe avait plusieurs côtés faibles et qu'ils ne l'auraient pas introduite les premiers; mais elle remontait à 1884, elle avait été proposée pair les deux ministères précédents sous la nouvelle ferme de 'l'abonnement, ils tae pouvaient donc faire autrement que de la présenter; s'ils ne le faisaient eux-mêmes les radicaux en prendraient l'initiative, en l'aggravant. Ils me firent •toutefois comiprendre que si on venait à proposer quelque amendement que la Chambre fût disposée à <5pprouv<er, ils n'y opposeraient aucune résistance.

En substance, je pus constater qu'ils n'étaient pas euxmêmes partisans de cet impôt, mais que le courage leur ■manquait ipeur l'abandonner ou même .le modifier sensiblement. Je dois ajouter que M. Hanotaux et M. Ribot voyaient avec plaisir une bonne partie de la presse républicaine se prononcer contre le projet ou demander des modifications no table s.

Le 14 février eut lieu à l'Elysée un dîner de gala offert au corps diplomatique. J'en profitai pour «l'entretenir de nouveau avec M. Ribot et surtout avec .le nouveau président de la République, M. Félix Faure, dont il importait de connaître les intentions. Je le rencontrai au fumoir, et il me parla très courtoisement pendant environ -un quart d'heure. Il me manifesta ses bonnes dispositions pour la paix religieuse et ajouta qu'il en avait déjà donné des preuves sérieuses en maintes circonstances (il avait en effet voté plusieurs fois avec la droite sur des questions religieuses).

Mais, poursuivi t-il, il fallait lui faire crédit pendant un certain temps, afin qu'il pût gagner l'opinion publique et consolider sa situation. Sa préoccupation actuelle était de se rapprocher du peuple et d'acquérir la confiance de la démocratie à laquelle il appartenait, dans l'espoir que l'estime et la popularité qu'il obtiendrait près des masses pourraient influer sur les Chambres. Quant aux congrégations, il m'assura qu'il ueeradt de tout son crédit pour que le ministère se montrât modéré et conciliant.

Ces paroles du président de la République ne pouvaient avoir 'évidemment qu'une portée très restreinte, parce que très vagues, et aussi parce qu'en France les pouvoirs du président sont très limités.

La solution de la question ,se trouvait donc principalement dans les mains de M. Ribol. Je le rencontrai de nouveau -le 21 février dans «une soirée à l'Elysée, et, lui recomm,andant la cause des congrégations, je l'exhortai vivement à ne pas assumer la responsabilité d'une taxe aussi injuste et aussi odieuse, et d'accueillir au moins toute bonne mesure qui serait présentée à la Chambre dans le dessein d'en atténuer les désastreuses conséquences. Il me parut adhérer à ma demande, mais avec des paroles peu catégoriques.

Le 23 du même mois, à un dîner au ministère ries Affaires étrangères, je rencontrai différents députés républicains, parmi lesquels M. Alicot que déjà, l'année précédente, j'avais déterminé à prendre énergiquement devant la Chambre la défense des congrégations. Il me dit qu'il étudiait attentive ment la matière et qu'il était toujours résolu à prendre part à la discussion parlementaire par un discours en leur faveur.

Je m'entretins du même sujet avec M. Le Myre de Villers, de retour depuis quelques jours de sa mission à Madagascar. Il avait remarqué l'action bienfaisante et utile à la France des Pères Jésuites français ; à peine descendu du bateau, conversant avec un journaliste, il leur avait rendu un témoignage public. Je trouvais donc un terrain bien préparé.

Il me fit observer toutefois que l'acte récent par lequel la Propagande .avait confié l'Abyssinie à des missionnaires italiens, en éliminant les Lazaristes français, avait beaucoup indisposé l'opinion publique en France. Il ne me fut pas difficile de rectifier ses idées, en lui faisant remarquer que la nouvelle, ainsi donnée par les journaux, était inexacte; car on n'avait confié aux Pères Capucins italiens que l'Erythrée, c'est-à-dire la colonie italienne, et l'Abyssinie restait toujours sous la direction spirituelle des Lazaristes.

A cette même époque je me fis un devoir d'assister h toutes les soirées officielles, dans le but de gagner la faveur de quelque député ou sénateur républicain. De leur côté, le père Bettembourg, le frère Justinus, le baron de Mackau et M. Piou déployèrent toute l'activité possible pour augmenter le nombre de nos défenseurs. Et ces efforts ne furent point stériles, comme je le dirai dans la suite.

Je profitai d'une nouvelle occasion pour conférer une seconde fois sur le même sujet avec le Président de la République. Le cardinal Secrétaire d'Etat m'avait envoyé une lettre adressée par le Saint-Père à M. Félix Faure en réponse à celle par laquelle le nouveau président avait notifié son élection à Sa Sainteté. J'aurais pu la faire parvenir à destination par l'intermédiaire du ministre des Affaires étrangères, mais je préférai la remettre moi-même à M. Félix Faure, afin d'avoir avec lui un entretien plus libre et plus prolongé. La conversation en effet dura longtemps et ne manqua pas d'intérêt. Le président s'exprima sur différents points en toute liberté et confiance, me manifestant ses idées sans artifice.

Selon mon habitude, je lui expliquai le caractère de la politique du Saint-Siège et l'objectif élevé que visait :e Saint-Père : aboutir à la paix religieuse, le bien le plus grand pour l'Eglise et pour l'Etat, en enlevant à la République tout prétexte de considérer le clergé comme un. ennemi; consolider le gouvernement de la nation par l'appui des éléments conservateurs en face de partis subversifs qui menaçaient la société; augmenter le prestige et l'autorité de la France à l'étranger en lui conciliant une plus grande

confiance et en contribuant à la faire sortir de l'état d'isolement dans lequel elle se trouvait. J'ajoutai qu'en retour le Saint-Siège attendait du -gouvernement français le respect dû aux intérêts de la religion, si intimement liés au bien moral, politique et social de la France.

Le président reconnut volontiers que cette politique était non seulement sage, mais bienveillante envers la France ; il fit observer que le Saint-Siège n'avait pas lieu de s'en repentir, puisque, grâce à elle, l'anticléricalisme inventé comme arme de guerre par Gambetta déclinait sensiblement; les récentes discussions parlementaires sur le budget des cultes et sur le maintien de l'ambassade française près le Saint-Siège l'avaient bien prouvé, puisqu'elles avaient rallié une majorité favorable qui n'avait jamais été aussi forte. Il nota de même comme un bon symptôme le discours prononcé par le juif Naquet en faveur du budget des cultes; et comme ce nom lui rappelait la loi du divorce, il s'éleva contre elle avec une grande énergie (il avait voté contre), la qualifiant de funeste et de perturbatrice de la paix et de la stabilité des familles.

Quant à la taxe contre les congrégations religieuses, il m*e dit que je ne pouvais ignorer ses sentiments personnels (le président avait voté contre en 1884); il me fit comprendre aussi que le gouvernement, au fond, lui était contraire nA était porté à adopter, si on en trouvait une, une solution équitable. Il ajouta que c'était là un triste héritage du passé qui restait à liquider, mais que de son côté il emploierait tous ses soins pour que le gouvernement se conduisit en cette affaire avec la plus grande modération possible.

Cet entretien ne m'enleva pas mes appréhensions relativement à l'issue de la controverse, mais me laissa une bonne impression sur les dispositions personnelles de M. Félix Faure. Quelques jours après, dans une conversation avec M. Hanotaux, je pus comprendre clairement que le gouvernement consentait à exempter de la taxe les congrégations qui s'occupaient d'œuvres de charité et de missions à l'étranger. J'eus grand plaisir à prendre acte de cette déclaration confidentielle, car les congrégations de charité et de

mission étaient très nombreuses en France, et leur exemption de cet impôt aurait une importance considérable. J'insistai toutefois auprès de M. Hano>taux pour que la taxe fût aussi sensiblement diminuée pour les autres, lui démontrant que beaucoup d'entre elles étaient reconnues par l'Etat, que toutes étaient très dignes d'intérêt et avaient le droit d'être traitées selon les principes de l'équité et de la justice.

Mais on était désormais très proche de la discussion à la Chambre, et chacun redoubla d'efforts pour que l'issue fût, sinon favorable, du moins satisfaisante.

La droite avait préparé un amendement au projet du gouvernement; mais précisément parce qu'il venait de la droite, il n'était guère probable qu'il fût accueilli par la majorité.

La fraction républicaine modérée en avait préparé un autre, d'accord avec le frère Justinus et le père Bettembourg. Pour mieux en comprendre la portée, je reproduis d'abord le projet du gouvernement qui était ainsi conçu : « Pour tenir lieu des droits d'accroissement auxquels les lois des 28 décembre 1880 et 29 décembre 1884 ont assujetti les congrégations, communautés et associations religieuses, autorisées ou non autorisées, il est établi une taxe annuelle et obligatoire sur la valeur brute des bienis meubles et immeubles possédés par les dites congrégations, communautés et associations. »

Dans cette proposition, il n'y avait qu'un seul mot qui indiquât un certain esprit d'équité de la part du gouvernement : le mot possédés qui, s'il était conservé dans le texte définitif de la loi, pouvait permettre à toutes les congrégations non reconnues d'échapper à l'impôt. Celles-ci, en effet, ne possédaient rien en France sous leur propre nom; leurs propriétés étaient au nom de particuliers, religieux ou laïques, ou de sociétés civiles, tandis que si la taxe était établie « sur la valeur brute des biens occupés par les congrégations », il suffisait d'habiter une maison pour qu'elle fût soumise à l'impôt.

Le père Bailly, des Augustins de l'Assomption, l'un de>

ceux qui menèrent avec tant d'ardeur la campagne de la résistance, me dit que, si la Chambre conservait le mot possédés, ce serait un très heureux résultat pour les congrégations non reconnues.

Malgré cela, le projet du gouvernement restait toujours dangereux, parce que la taxe était imposée « sur la valeur brute des biens meubles et immeubles », parce qu'il n'indiquait point quel serait le chiffre de la taxe et enfin parce qu'il ne faisait aucune exception pour les congrégations de charité et de mission.

•C'est à ces inconvénients que voulaient remédier les amendements présentés par les députés républicains, MM. Glausel de Coussergues, de Mahy, vice-président de la Chambre, Alicot, de Lasteyrie, Maruéjouls et Caussanel. Leur amendement laissait de côté les biens meubles ; la valeur des immeubles devait être déterminée « comme en cas de mutation par décès », ce qui entraînait une diminution importante de leur valeur pour l'impôt. La taxe était fixée à 20 centirraes, alors que tous savaient que le gouvernement en demanderait 30. Enfin l'on exemptait de îa taxe « les biens acquis avec l'autorisation du gouvernement et affectés soit au service gratuit des malades, infirmes, enfants ou-indigents, soit aux missions françaises à l'étranger. »

Si cet amendement avait été approuvé par la Chambre dans son entier, cette longue controverse se serait probablement terminée pacifiquement, car les congrégations se seraient résignées; d'autant plus que leurs jurisconsultes étaient eux-mêmes d'avis qu'une taxe de 12 à 15 centimes n'aurait pas été injuste, puisque celle de mainmorte (11 centimes), dont elles étaient déjà frappées, n'équivalait pas exactement à celle que payaient -les particuliers pour les diverses mutations de leurs biens. En outre, si les congrégations non reconnues pouvaient éviter l'impôt, et si celles qui s'occupaient de charité et de mission étaient exemptées, il ne resterait plus que quelques congrégations qui paieraient un peu plus que de juste, inconvénient qui n'est pas extraordinaire dans le système de l'impôt.

Mais l'inconnu, c'était l'attitude que prendrait le gouvernement, Allait-il accepter cet amendement? M. Ribot paraissait disposé à faire quelques concessions, mais n'osait pas aller jusqu'à rendre aux congrégations la pleine justice qui leur était due. C'est pourquoi MM. Piou, Alicot ft plusieurs autres étaient d'avis qu'il aurait été plus utile d'ajourner la discussion de controverse à l'année suivante. De cette manière, faisaient-ils remarquer, on gagnerait une année; en aurait plus de temps pour mieux préparer l'opinion publique; d'autant plus que les réformes équitables que l'en avait l'intention d'introduire en matière de succession, par exemple la déduction du passif, profiteraient aussi aux congrégations religieuses.

Je demandai à M. Hanotaux un entretien pour l'amener à cette détermination, mais je ne pus y réussir. C'est en vain que je lui fis remarquer que, du moment qu'on annonçait une réforme sur les successions, il fallait attendre que celle-ci fût votée par les Chambres, afin de pouvoir mettre en harmonie avec elle la taxe sur les congrégations. Il avait l'idée bien arrêtée qu'il fallait résoudre au plus tôt cetee question pendante depuis de nombreuses années, et il s'é.ait déjà exprimé plusieurs fois en ce sens avec ses collègues. 11 me promit toutefois qu'il leur communiquerait mes observations: mais il ne me fut pas difficile de comprendre que cette promesse était de pure courtoisie et n'aurait aucun résultat.

A la même époque, pendant que nous faisions toutes cec tentatives pour amener les Chambres à modifier dans la discussion prochaine l'ancienne taxe contre les congrégations religieuses, les deux cardinaux Richard et Langénieux tinrent dans le palais archiépiscopal de Paris une réunion à laquelle prirent part Mgr Pelgé, Mgr d'Hulst, M. de Mackau, M. Bettembourg et quelques autres personnes, pour discuter sur l'attitude que devaient prendre les congrégations après le vote de la taxe. L'on fut d'avis, au moins pour le moment, que les congrégations devaient apposer une résistance passive, c'est-à-dire laisser au fisc l'odieuse tâche de vendre les biens des congrégations pour

s'indemniser de la taxe. L'on basa cette décision sur la confiance que le gouvernement n'arriverait pas à cette extrémité, et sur cette réflexion que de cette manière les congrégations éviteraient la responsabilité de payer ellesmêmes une taxe injuste et préjudiciable à leurs œuvres.

Quelqu'un fit observer que, quelques années auparavant, les congrégations s'étaient montrées résignées à payer les droits d'accroissement selon la déclaration unique (ee qui équivalait en substance à la taxe de 30 centimes), et que de fait certaines congrégations avaient payé la taxe jusqu'alors ; mais on répondit que l'exemple de quelques congrégations ne prouvait pas que les autres fussent en mesure de supporter les mêmes sacrifices, et que cette attitude, si elle pouvait se justifier dans le passé, ne serait certainement pas la meilleure dans les circonstances actuelles.

Cette délibération, qui me fut 'Communiquée confidentiellement par l'un des membres de cette réunion, bien que non définitive, me parut prématurée. Il eût été préférable, à mon avis, d'attendre l'issue de la discussion aux Chambres,, d'étudier exactement le texte et la portée de la loi, et de prendre ensuite une décision en pleine connaissance de cause, iaprès 'avoir demandé au préalable les instructions du Saint-Siège. Pour pouvoir adopter une décision sage et correcte, il eût été également nécessaire de demander l'avis des supérieurs des congrégations, et spécialement des congrégations reconnues, puisque la taxe devait porter sur leurs biens. L'on sait que ces instituts jouissent dans l'Eglise de leur autonomie et par suite de la libre administration de leurs biens.

Mais nous .reviendrons plus tard sur cette question. Quelques évêques, en petit nombre, parmi lesquels celui de Séez, Mgr Trégaro, et celui d'Annecy, Mgr Isoard, crurent opportun d'écrire, à l'approche de la discussion, des lettres publiques au Président de la République, l'exhortant à ne pas sanctionner la taxe, dans le cas où elle serait approuvée par les Chambres. Mgr Langénieux et d'autres personnes jugèrent ces lettres complètement inutiles, inopportunes et

même dangereuses, dans un mioment où nous employions tous les moyens indiqués plus haut pour influer "sur la décision des Chambres.

La discussion parlementaire était attendue avec une impatience à laquelle se mêlait quelque lueur d'espoir. On avait épuisé tous les moyens possibles; il ne restait plus qu'à se confier à la Providence. Les congrégations religieuses de Paris, après la circulaire que Mgr Richard avait envoyée à ma demande, avaient fait et continuaient de faire des prières spéciales pour implorer le secours de Dieu, sans lequel tous les efforts humains sont inutiles.

La discussion s'ouvrit le 16 mars. M. Alicot, dans un discours clair et éloquent, demanda l'ajournement de la question ; mais sa proposition, combattue par M. Ribot, ministre des Finances et président du Conseil, fut repoussée à une forte majorité. M. Ribot se montra modéré dans la forme; mais au fond il ne fit que reproduire les arguments du fisc, laissant paraître la peur de se compromettre devant les radicaux. Il parla du respect dû à la loi; il rappela que le chiffre- de 30 centimes avait été 'admis par M. Clauzel de Coussergues lui-même, l'un des défenseurs des congrégations; il fit remarquer que les Petites Sœurs des Pauvres, les 'plus dénuées de ressources, avaient payé régulièrement l'impôt, etc. D'autre part, il annonça que les associations laïques seraient assimilées aux congrégations, selon l'amendement des sept députés républicains, et que le gouvernement ne s'opposerait pas à exempter les biens des congrégations vouées aux œuvres de bienfaisance et aux missions à l'étranger, mais se réservait d'examiner les termes de cette concession.

Le même soir, le Temps, journal ministériel, publiait un article favorable aux congrégations, qui me consola un peu de la pénible impression produite par le discours de M. Ribot. Les Débats, en deux jours consécutifs, avaient publié deux excellents articles signés de M. Jules Dietez, protestant et ami personnel de M. Ribot.

Plus importante fut la séance du 18 mars.

M. de Ramel, de la droite monarchique, prononça un

beau discours; mais, dans l'intention louable de faire diminuer peur les congrégations autorisées le chiffre proposé de 30 centimes, il fit une comparaison entre elles et les non autorisées, et mit un peu trop en relief la situation désavantageuse des premières vis-à-vis des secondes par rapport à la taxe. Il demanda, comme conclusion, que l'on supprimât la taxe d'accroissemenii et que l'on augmentât, s'il le fallait, de quelques centimes, celle de mainmorte, qui, autrement, ferait double emploi.

M. Cochery, rapporteur général du budget, lui répondit et essaya de prouver par des chiffres et des comparaisons que la taxe de 30 centimes était une atténuation sensible des droits d'accroissement, et qu'elle était en outre parfaitement juste, car les sociétés laïques du même genre que les congrégations religieuses payaient au fisc des taxes plus considérables.

Malheureusement personne ne répliqua à ses arguments Ce fut le côté le plus faible de la défense de nos congrégations. Il aurait fallu que quelqu'un, armé de chiffres et connaissant parfaitement le régime fiscal, détruisît pleinement les assertions de M. Cochery, qui au fond n'étaient point sérieuses, mais qui produisaient une grande impression sur un certain nombre de députés p-eu au courant de la question. Son discours en effet Rendait à prouver que sans cette taxe les congrégations religieuses auraient été beaucoup plus privilégiées que les associations laïques, et que cette imposition de 30 centimes sur leurs biens était une question d'égalité et de justice.

Après quelques réflexions morales, courtes mais très sensées, de M. Denis Cochin, député de la droite monarchique, en faveur des congrégations, on soumit au vote l'amendement de M. de Ramel, qui fut repoussé par une grande majorité.

M. Clauzel de Coussergues monta alors à la tribune et développa la proposition des républicains modérés qui tendait principalement à abaisser la taxe à 20 centimes et à en exempter totalement les congrégations vouées aux œuvres de charité et de mission. Il prononça un discours

calme, sensé, substantiel, mais il tomba dans le même défaut que M. de Ramel, c'est-à-dire que, pour défendre les congrégations autorisées, il découvrit trop celles qui ne Tétaient pas. Il insista beaucoup sur la nécessité d'établir une différence entre les diverses congrégations, faisant remarquer que les reconnues payaient déjà la mainmorte, que ne payaient pas les autres; qu'elles se trouvaient dans une situation normale et régulière vis-à-vis de la loi, et méritaient pour ce motif plus d'égard que les congrégations non reconnues. C'était, comme on dit en Italie, dépouiller un autel pour en couvrir un autre.

M. Ribot s'opposa à l'abaissement du chiffre de la taxe, et en cela il contentait les radicaux, mais, pour satisfaire en partie les modérés, il laissa comprendre que, si la Chambre y consentait, il ne s'opposerait pas à l'exemption des biens destinés aux œuvres de charité et de missions.

Le gouvernement ne proposant aucune formule concrète, la Chambre décida, par 324 voix contre 208, de prendre en considération l'amendement de M. Clauzel de Coussergues et le renvoya à la commission du budget.

Cette commission se réunit dans la matinée du 19 mars; mais, sur 33 membres, qui la composaient, 11 seulement assistèrent à la séance, et presque tous sectaires.

La commission admit deux parties de l'amendement :

1° Que les congrégations religieuses seraient assimilées aux associations laïques et la taxe fixée d'après les droits ordinaires de succession;

2° Que les biens destinés aux œuvres de charité et aux missions à l'étranger seraient exemptés de la taxe; mais le gouvernement avait le droit de désigner sans appel quels étaient les biens de ce genre.

Quant au montant de la taxe, on maintint le chiffre de 30 centimes pour les congrégations autorisées, mais on l'éleva à 50 centimes pour les congrégations non autorisées. C'était une réponse ironique aux discours de MM. de Ramel et Clauzel de Coussergues, qui avaient demandé que l'on traitât différemment ces deux genres de congrégations. C'était une satisfaction d'anticléricalL-ine sectaire qui con-

finaifc à une puérilité; car au fond personne n'ignorait que les congrégations non autorisées, ayant la libre disposition de leurs biens, échapperaient, si elles le voulaient, à tout impôt.

La Chambre sanctionna toutefois cette proposition arbitraire et ridicule. M. Clauzel de Coussergues, avec une logique serrée, en releva l'absurdité et l'odieux; M. Ribot ne put s'empêcher de la combattre, mais il le fit très mollement et n'arriva pas à changer les dispositions de la majorité. Le projet de la commission fut approuvé, mais par 262 voix seulement contre 235, soit une majorité de 27 voix; ce qui indique clairement que, si M. Ribot avait été plus net et plus ferme, cette basse manifestation anticléricale aurait été repoussée.

M. de Mackau, imméditement après la séance, vint à la nonciature, tout ému, pour m 'annoncer ce résultat qu'il qualifia de désastreux.

La Croix et d'autres journaux du soir s'élevèrent avec une ardeur qui mie parut quelque peu exagérée contre la décision de la Chambre, faisant ressortir uniquement ce qu'elle contenait de mauvais, sans dire un mot des améliorations obtenues. Le lendemain, le Figaro, dans un article très vif, signala le caractère injuste et arbitraire de cette augmentation de la taxe des congrégations non autorisées et attaqua personnellement M. Ribot, qu'il compara, pour l'hostilité contre l'Eglise, à M. Ferry, l'auteur de la funeste loi scolaire.

Ces articles pouvaient être de bonne polémique et spécialement en vue d'influer sur la prochaine discussion au Sénat, mais ils avaient le grave inconvénient de surexciter 'l'opinion publique des 'catholiques, de leur enlever l'exacte notion des choses, et par suite le calme nécessaire pour les apprécier justement et pour prendre une détermination mûrie et sans passion.

J'exprimai cette appréhension aux PP. Bailly et Picard, de qui dépendait la direction de la Croix; ils me .répondirent qu'ils croyaient opportun pour le moment de s'exprimer très fortement, pour la raison indiquée ci-dessus; m>ais qu'après

le vois du Sénat ils prendraient un ton plus calme et plus mesuré.

Pour me former une idée juste et concrète, je me procurai un entretien avec M. Piou, homme de bon sens et très compétent dans la matière. Cet excellent catholique me fit remarquer, d'abord, que les défenseurs des congrégations avaient manqué d'habileté en faisant ressortir avec trop d'insistance les différences entre les deux catégories de congrégations ; lui-même avait évité de toucher ce point lorsque, quelques années auparavant, il avait défendu la même cause. Puis nous examinâmes de sang-froid ce que la délibération de la Chambre avait de bon, comme aussi ce qu'elle contenait de mauvais. Le mauvais côté, c'était la fixation de la taxe à 30 centimes et à 50 centimes ; le bon côté, c'était 'l'exemption, consacrée par la loi, des biens destinés aux œuvres de charité et de bienfaisance et aux missions à l'étranger. Cette concession, favorisée par le gouvernement, était l'effet du mouvement récemment créé en faveur des congrégations, et était très appréciable ; elle enlevait au fisc une bonne partie de la taxe, alors que le gouvernement s'était montré quelques années auparavant opposé à toute exemption de ce genre.

La taxe ne devait pas peser sur les biens occupés, ajoutait M. Piou, mais sur les biens possédés, d'après le texte de la loi; les congrégations non autorisées ne seraient donc pas atteintes, puisqu'elles étaient presque toutes couvertes par des sociétés civiles ou des particuliers; celles qui ne reliaient pas pouvaient prendre les mesures opportunes, ayant la libre disposition de leurs biens. Il importait donc peu, pour l'application pratique, que la taxe fût fixée pour celles-ci à 30 ou à 50 centimes.

Malgré ces justes réflexions, l'effet produit sur les catholiques par cette décision de la Chambre fut des plus mauvais. L'exemption des congrégations de charité, entourée de réserves certainement excessives, ne fut pas très appréciée par le public; tandis que l'augmentation arbitraire sur les 'Congrégations non rcxonnues, bien qu'au fond sans grande impoitance, provoqua la plus vive exaspération.

Le Temps, journal «ministériel, se rendit parfaitement compte de cette triste impression et, -dans un article 'très sensé intitulé « Arbitraire », il prouva jusqu'à l'évidence que l'augmentation du chiffre pour les congrégations non reconnues n'était basé sur aucun motif raisonnable et était par conséquent parfaitement injuste. Il critiqua aussi vivement que l'on remît au gouvernement seul, sans appel à aucun tribunal, ,1e soin de décider quels biens devaient être regardés comime destinés aux œuvres de charité et de missions. Il ne manqua pas non plus de faire ressortir la faiblesse montrée piar M. Ribot en cette circonstance, et déplora que l'on réveillât ainsi les questions religieuses et que l'on troublât ia paix qui se rétablissait dans le pays.

Le gouvernement, toutefois, ne paraissait pas convaincu qu'il avait agi trop .mollement : il croyait au contraire avoir donné une certaine preuve de ■modération et de courage en consentant à cette exemption des congrégations de charité et de missions.

M. Hanotaux, que je vis le lendemain de la discussion, et à qui je me plaignis de l'attitude de M. Ribot, se montra nerveux et presque choqué de mes observations; il chercha à- rejeter la responsabilité de l'augmentation de la taxe pour les congrégations non autorisées sur le manque d'habileté et sur les exigences excessives des défenseurs des congrégations, -et représenta l'exemption accordée aux congrégations de charité comme une faveur spéciale du nouveau ministère, beaucoup plus .libéral que les deux précédents, qui n'avaient montré aucune disposition favorable.

Toutefois, comme la décision de la Chambre n'était pas définitive et que le Sénat n'avait pas encore donné ia sienne, je n'avais pas l'intention de décourager M. Hanotaux, d'autant plus qu'il s'était employé activement auprès de ses collègues pour obtenir cette exemption. Je lui répondis donc que j'appréciais ce premier avantage à sa juste valeur, mais qu'il perdrait beaucoup de son importance du moment qu'il était entouré de réserves et soumis quasi à l'arbitraire du ministère, qui pouvait dans l'avenir être composé d'hommes hostiles aux congrégations et par suite peu ou point du lout

disposés à leur accorder le bénéfice de ia loi. J'ajoutai que, même en tenant compte de cette exemption, le reste de la loi, et spécialement l'aggravation de ,1a taxe pour les congrégations non autorisées, était une injustice flagrante, comme je le mi avais démontré dans mes entretiens précédents. Je conclus en l'exhortant vivement à faire atténuer le mal par le Sénat.

Il me fit comprendre que l'on n'obtiendrait pas grand chose du Sénat; on pouvait seulement espérer que le chiffre de 50 centimes serait ramené à 30, en rétablissant le même chiffre pour les deux catégories de congrégations.

Quelques jours après, le 27 mars, à la réception ordinaire du corps diplomatique, je conférai de nouveau avec M. Hanotaux, que je trouvai d'humeur plus calme. Dans l'intervalle, j'avais reçu une dépêche du cardinal Rampotla dan* laquelle il exprimait le vif regret qu'avait éprouvé le Saint- Père de cette augmentation de la taxe pour les congrégations non autorisées. Je compris qu'à Rome c'était ce point qui avait produit la pius grande impression, à cause des appréciations quelque peu superficielles de certains journaux catholiques et même républicains, qui avaient été frappés surtout, de cette augmentation arbitraire. Je n'omis naturellement p-as, dans mon entretien avec M. Hanotaux, de toucher aussi ce point, mais je relevai surtout à nouveau l'injustifiable exagération de la taxe et l'injustice commise par la Chambre en accordant au fisc l'expertise sur les biens meubles des congrégations, expertise qui n'existait .pas pour Les laïques et qui pouvait donner au fisc le droit de pénétrer dans les couvents pour estimer et inventorier les calices, les chasubles, les tableaux, les reliquaires, etc. Je relevai aussi que la taxe allait peser sur la valeur brute des biens des consTégations, c'est-à-dire sans tenir compte des charges dont ce? biens pouvaient être grevés.

Le ministre m'écouta avec un plus bienveillant intérêt que la fois précédente, mais ne se prononça sur aucune des remarques que j'avais faites; il mie confirma seulement l'espoir que le Sénat réduirait le chiffre de 50 à 30 centimes.

Notre entretien avait été si long que M. Duc, ministre

de Suède et de Norvège, rentré chez lui, dit en riant à sa femme : « Aujourd'hui le nonce n'a (pas été chrétien », voulant dire que j'avais manqué de compassion pour les ambassadeurs et les .ministres qui, venus pour la réception accoutumée, avaient dû attendre trop longtemps.

Le soir, à un dîner à la présidence du Sénat, je m'abouchai avec les sénateurs MM. Waldeck-Rousseau, Loubet, président de la commission des Finances, et Chaliemel-Lacaur, président du Sénat. A tous trois je recommandai chaudement la cause des congrégations, résumant en quelques paroles tous les arguments d'équité et de justice qui militaient en leur faveur. Je vis aussi M. le sénateur Buffet, monarchiste, qui m'annonça qu'il prendrait la parole, mais ajouta mélanco'iquement et même un peu malicieusement que, la droite étant désormais beaucoup diminuée de. nombre et quasi débandée, il n'était plus en mesure de défendre efficacement comme autrefois ;les intérêts de la religion. Le ton de sa voix me fit mieux comprendre qu'il faisait allusion à la politique du Saint-Siège à laquelle il attribuait l'affaiblissement de la droite. Je répliquai à réminent sénateur, d'une manière très calme, que le droit d'accroissement avait été introduit en 1880 et 1884, quand la droite était encore nombreuse /2>t 'compacte ; qu'en outre- en 1890 la droite de la Chambre avait déclaré accepter cet impôt, à la seule condition de voir supprimer ta déclaration multiple, et n'avait même pas eu obtenir cette satisfaction. Aujourd'hui, au contraire, on avait déjà obtenu quelque chose de plus, l'exemption, au moins en principe, des biens destinés aux œuvres de bienfaisance et aux missions à l'étranger. Le sénateur ne riposta point.

Le 8 avril eut heu la discussion au Sénat. M. Buffet, reproduisant plus ou moins les arguments de M. Alicot à la Chambre, demanda l'ajournement de la question; mais, après une réplique très vive de M. Ribot, rassemblée repoussa •cette proposition avec une forte majorité. MM. Chesnelong, Biré, Lucien Brun et Grivart présentèrent, mais sans suc-

ces, divers amendements destinés à diminuer la taxe ; un autre de M. Baudent, républicain, n'eut .pas un meilleur sort.

Le lendemain, M. de Marcère et d'autres , républicains modérés demandèrent que toutes les contestations relatives à d'exemption de la taxe fussent jugées, comme en matière de contributions directes, par décret 'rendu en Conseil d'Etat et non par le gouvernement; mais M. Ribot ayant riposté que cette exemption était une concession gracieuse et une faveur, et que c'était au gouvernement à se prononcer en cas de contestation, la majorité du Sénat 'Se rangea à son avis.

M. Bardoux, républicain «modéré, demanda que pour les congrégations reconnues la taxe fût fixée à 20 centimes pour les biens immeubles et à 30 pour les biens meubles, et pour les congrégations non reconnues à 30 centimes pour tous leurs biens ; mais son discours, bien que logique, sensé et atppuyé par de très solides arguments, ne rallia pas la majorité.

Le Sénat eut toutefois un certain mouvement de modération en repoussant la proposition injuste et sectaire de MM. Bernard et Thévenet, qui demandaient le maintien des 50 centimes pour les congrégations non reconnues. M. Ribot parla en cette occasion d'une manière convenable et ferme, •prouvant avec beaucoup de lucidité que cette taxation à 50 centimes n'avait aucune base juridique. Le Sénat adopta son .avis à une grande majorité. On introduisit aussi tune juste modification par rapport aux frais d'expertise en cas de contestation sur la valeur des biens; il fut décidé que les frais seraient à la charge du fisc ou des congrégations, selon les règles générales en vigueur en France; tandis que, d'après la Chambre, ils auraient été toujours à la charge des congrégations.

Pour le reste, on conserva intégralement le texte voté par la Chambre.

Celle-ci trouva trop généreuse la conduite des sénateurs relativement aux congrégations non autorisées et établit dans une nouvielile discussion que la taxe à la charge de ces dernières serait fixée, à 40 centimes; moyen terme choisi pour

CH. XIV. — L'IMPOT sur les congrégations 529

ne pas trop contrarier la décision de la Haute Assemblée et pour maintenir son attitude anticléricale.

La question dut donc revenir «au Sénat; celui-ci, ayant déjà sans douite prodigué beaucoup de courage, crut opportun de ne pas en dépenser davantage et se 'résigna à approuver la décision de la 'Chambre. M. Ribot, invité par la droite à défendre sa propre thèse, se borna à dire qu'il avait expriimé précédemment son avis et qu'à présent son plus vif désir était de voir voter le budget, déjà grandement en retard. C'était un acte d'injustifiable faiblesse devant une mesure qu'il avait lui-même qualifiée d'arbitraire et d'injuste.

Un sénateur de la droite, M. Halgan, conclut cette pénible discussion par ces ■mémorables paroles : « C'est le jour et l'heure où le juste a succombé; c'est le Vendredi-Saint ;. il est trois heures. »

Exa-nn n de Iti nouvelle loi. — Les deux partis : la résistance passive et la soumission. — Note des cardinaux de Paris et de Reims inclinant vers la résistance. — Lettre de l'évêque de Beauvais patronnant la soumission. — Réplique du cardinal Langénieux. — Le Saint-Siège me charge d'exprimer au gouvernement les g ets du Saint-Père. — Le cardinal Rampolla me demande mon avis sur l'attitude à, conseiller. — Lettre du cardinal Rampolla. — Entretien avec le P. Bailiy, de la Croix. — Le comité des jurisconsultes de Paris est opposé à la résistance. — Pros employés pouir pousser à la résistance. — Attitude des cinq congrégations d'hommes autorisées. — Mémoire de M. Louchet. — Comment les fauteurs de la résistance accueillirent cette attitude et en dénaturèrent le sens. — Attitude du Saint- 3 e : le Saint-Siège laisse pleine liberté aux congrégations de se décider au mieux de leurs intérêts spéciaux. — Le parti qu'il fallait adopter.

La loi était donc désormais votée, et, comme après -toute grande campagne, il fallait examiner avec calme les succès obtenus et les dommages subis.

Un principe culminant et que l'on ne 'devrait pas perdre de vue, c'est que la loi en question n'était pas une loi définitive ; elle n'avait pour ainsi dire qu'une durée annuelle ; car, étant jointe au budget et devant être discutée et approuvée chaque année, cette loi de nature budgétaire pouvait être de nouveau remise en question et attaquée après une plus longue préparation et avec des moyens plus parfaits.

Il fallait en second lieu examiner sans passion ce qui avait été obtenu dans cette première rencontre, et ce qui restait à obtenir, afin de prendre une décision adéquate,

opportun© et, pardessus tout, habile vis-à-vis des adversaires.

On pouvait résumer les avantages ainsi qu'il suit :

1° En 1880, une demi-douzaine seulement de députés républicains s'étaient prononcés en faveur des congrégations religieuses, tandis que cette fois 140 environ s'étaient montrés favorables envers elles, en sorte que, avec un peu plus d'équité et de courage, l'amendement des sept républicains modérés aurait été approuvé en entier.

2° Un fait remarquable et extraordinaire L'était produit à la Chambre, qui était d'un excellent augure pour l'avenir. Tandis que les orateurs de la droite et du parti républicain avaient fait dans leurs discours les plus grands éloges des congrégations religieuses, aucun député radical ou socialiste n'avait osé élever la voix pour les contredire. La discussion était toujours restée sur le terrain purement fiscal; on n'avait guère discuté de part et d'autre que la question de savoir si ;les congrégations étaient imposées plus ou moins que les sociétés laïques similaires. Ce résultat moral était loin d'être négligeable, surtout si l'on se rappelle le riche vocabulaire radical utilisé pour dénigrer les congrégations religieuses et les représenter comme exploitant la bonne foi et l'argent du peuple.

3° Jamais les congrégations 'religieuses n'avaient trouvé dans la presse républicaine un traitement aussi favorable que dans les circonstances présentes. Comme nous l'avons dit, de nombreux journaux républicains avaient publié les articles les plus élogieux pour les congrégations et avaient changé à leur égard l'opinion des républicains honnêtes.

4° Les résultats concrets étaient, malgré tout, assez appréciableis. En 1890, Mgr Freppel et la droite avaient accepté l'impôt, se bornant à demander la suppression de la déclaration multiple, et leur demande avait été repoussée. Maintenant, les 30 centimes équivalaient, en somme, à l'ancien impôt sans la déclaration 'multiple; mais on évitait les recherches inquisitoriales et vexatoires auxquelles se livrait l'administration quand elle demandait aux congrégations la.

communication de documents intimes, afin de constater le nombre des décès et le mouvement du personnel.

5° De même, en 1890, M. Flourens .avait présenté un amendement dans le but d'exempter de l'impôt les congrégations de missionnaires, et il avait dû le retirer devant l'hostilité du gouvernement. Aujourd'hui, au contraire, on avait établi, du consentement du gouvernement, le principe de l'exemption pour les biens destinés non seulement aux missions, mais aussi à toutes les œuvres de bienfaisance. Cette exemption était soumise, sans doute, à l'appréciation du gouvernement, mais elle n'en était pas moins formellement prescrite par la loi, et le gouvernement ne pouvait La refuser sans un motif suffisant et légal. Car les termes delà loi étaient très catégoriques; devaient être exonérés de l'impôt « les biens acquis avec l'autorisation du gouvernement en tant qu'ils sont affectés et qu'ils continuent d'être réellement employés, soit à des œuvres d'assistance gratuite en faveur des infirmes, des malades, des indigents, des orphelins ou des enfants abandonnés, soit aux œuvres des missions françaises à l'étranger ».

Donc, les biens qui appartenaient réellement à cette catégorie, le gouvernement ne pouvait les déclarer soumis à la taxe sans violer ouvertement la loi.

6° De plus, la nouvelle taxe n'atteignait pas les congrégations non autorisées, comme autrefois l'ancien droit d'accroissement. En effet, après une discussion tant à la Chambre qu'au Sénat, M. Ribot déclara, et l'on inséra dans le texte de la loi, que ne seraient pas frappés de la taxe les biens occupés, mais seulement les biens possédés par les congrégations; c'est-à-dire non les biens occupés à titre précaire, en location par exemple, mais seulement ceux dont une congrégation était réellement et effectivement propriétaire.

Une instruction de l'administration, en date du 6 mars 1895, précisa encore davantage le sens de ces mots. Après avoir déclaré que seuls les biens possédés étaient sujets à l'impôt, on rappelait l'instruction précédente, n° 2712, dans laquelle se trouvaient ces deux déclarations : « Les biens

possédés sont ceux dont la propriété, ou l'un de ses démembrements, appartiennent personnellement à l'association » ; les biens occupés sont ceux sur lesquels la congrégation « exerce un 'droit de jouissance personnelle, soit par ellemême, soit par lesMnembres qui la composent, ou par les sociétés civiles formées entre eux ». L'autre était plus explicite encore : « Les biens possédés sont seuls à considérer lorsqu'il s'agit du droit d'accroissement (à la différence de l'impôt sur le revenu). Il n'y a pas à 'tenir compte des biens occupés, notamment de ceux qui sont la propriété personnelle soit des associés, soit des tiers étrangers à 'la congrégation ».

Or, comme les congrégations non .autorisées n'étaient ni en droit ni en fait propriétaires de leurs biens immeubles (pas en droit, puisque la loi ne les reconnaissait pas commeentités morales; pas en fait, puisqu'elles ne possèdent pa;s en tant que congrégations, mais à titre privé), elles pouvaient évidemment s'exempter de la taxe; et dans le cas où le nsc soulèverait d'injustes prétentions, elles pouvaient se défendre devant les tribunaux avec probabilité et même avec certitude de succès.

Il faut remarquer aussi que l'on ne faisait aucune distinction entre biens meubles et immeubles, et que les biens meubles des congrégations non autoirisées pouvaient échapper également à l'impôt, car, en cas de difficulté, « les propriétaires des meubles pourront parfaitement faire preuve de leur propriété individuelle par tous les .moyens, factures, polices d'assurance, etc., alors même que la congrégation aurait la détention, la jouissance, l'usage de la chose » (Rivet, Etude théorique et pratique sur la taxe d'abonnement, p. 84).

Quant aux désavantages de la loi, nous n'avons pas le dessein de les énumérer. Malgré les améliorations très insuffisantes et très imparfaites, que nous venons d'indiquer, la taxe contre les congrégations restait injuste, exagérée, odieuse.

Quelle décision fallait-il donc prendre, po'iir la pratique ?

Dès te début se firent jour deux opinions différentes, non seulement parmi les congrégations, m«ais encore parmi les catholiques.

La première était de se soumettre à la loi, en profitant de ses dispositions favorables et en cheVchant à rendre le moins lourdes possibles celles qui étaient défavorables : c'est-à-dire demander les exemptions accordées par la loi, obtenir de longs délais pour les arriérés, faire diminuer au besoin ,par les tribunaux l'évaluation des biens, etc.

La seconde était de regarder la loi comme non avenue : par smite, laisser passer tous les termes fixés par la loi sans faire aucune des déclarations qu'elle imposait : ne faire, aucun .acte, aucun paiement, et attendre passivement les mesures qu'il plairait au gouvernement d'adopter pour encaisser lès sommes que les congrégations auraient refusé de verser volontairement. On appela ce système la résistance passive.

La première opinion était jDatronnée par les cinq congrégations d'hommes autorisées les seules qui existaient en Franc? , à savoir les Sulpiciens, les Lazaristes, . s du

Saint-Esprit, les Prêtres des Missions étrangères et les Frères de la Doctrine Chrétienne: comme aussi par quelques

-relations de femmes, également autorisées.

La seconde était chaudement prônée par une fraction importante du journalisme catholique, mais surtout par quelques congrégations non autorisées, parmi lesquelles les Aueustins de l'Assomption (qui avaient pour orgsani Croix, le plus répandu des organes catholiques), les Euriistes, les Capucins, etc.

Une remarque curieuse, c'est que la résistance avait pour principaux fauteurs certaines congrégations non reconnues, qui n'étaient pas touchées par la taxe, comme nous .'avons dit plus haut: et pour opposants les congrégations d'hommes autorisées, qui étaient soumises à la taxe, de sorte que ceux qui étaient exempts de la taxe poussaient à la résistance et ceux qui y étaient sujets inclinaient vers la soumission.

Un acte vint donner grande force à l'opinion de la résistance; il avait pour auteurs les deux archevêques de Paris et de Reims, et fut représenté par les fauteurs, de la résistance comme exprimant l'avis de tout i'épiscopat français, et, ce qui avait une portée plus considérable, du Saint-Siège lui-même.

On en vint en effet à affirmer à plusieurs .reprises clan 5 les journaux religieux, comme la Croix et la Vérité, que ce document avait été préalablement communiqué au Saint- Père, qui l'avait complètement approuvé.

Or ceci était absolument inexact, comme me le notifia plus tard, le 26 juin, le cardinal Rampolla clans sa dépêche n° 24964, où il disait : « J'ai appris avec une douloureuse surprise l'information par laquelle, pour accréditer l'affirmation que le Saint-Père approuve la résistance, on prétend que le Saint-Siège aurait préalablement vu et approuvé la note des cardinaux de Reims et de Paris, clans laquelle on proclame précisément la nécessité de cette résistance. Ceci est absolument faux, car le Saint-Siège n'a point dévié de la ligne de conduite qu'il s'est tracée concernant cette loi fiscale, comme V. E. le sait par la copie de la réponse aux prélats qui l'avaient interrogé à ce sujet. Vous pouvez vous servir de cette déclaration explicite tant à l'égard de Mgr l'archevêque de Cambrai (qui m'avait posé une question à ce sujet) qu'à l'égard de tous ceux qui désirent connaître. les véritables intentions du Saint-Siège. »

La note des deux cardinaux de Paris et de Reims n'exprimait pas davantage la pensée de tout I'épiscopat français, ni même des cinq cardinaux que comptait alors la France; car plusieurs évêques, coimime nous le dirons dans la suite, n'étaient .pas favorables à la résistance, et les trois cardinaux de Bordeaux, de Tours et de Rodez, que Mgr Langénieux avait invités à -signer cette note, s'y étaient formellement refusés.

Cette note n'exprimait donc que l'avis personnel des deux éminents archevêques, avis certainement digne de considération et très respectable, mais qui paraissait visiblement écrit sous, l'impression du premier moment, comme le firent

observer quelques personnes compétentes. En effet, les deux cardinaux disaient : « Les études très sérieuses du comité des jurisconsultes catholiques, basées sur des documents préci:r ne peuvent laisser aucune illusion; ces impôts exorbitants sont la ruine immédiate ou prochain© des congrégations ».

Cette assertion était inexacte; car l'enquête des jurisconsultes catholiques de Paris (enquête dont le baron de Mackau exposa le résultat à la Chambre) tendait uniquement et exclusivement à faire connaître laquelle des deux formes d'impôts, 'les droits d'accroissement ou les 30 centimes d'abonnement, était la plus onéreuse. Les congrégations interrogées répondirent à cette question, et non à d'autres, et M. de Mackau me communiqua en son temps le résultat de ces recherches. Une étude sur les forces économiques des congrégations ne fut jamais faite, et, il ne vint même jamais à l'esprit des jurisconsultes l'idée de la faire.

Les deux cardinaux ajoutaient : « Il n'y a plus à songer à un recours quelconque devant les tribunaux, puisque, de par la loi, toute difficulté en cette matière doit être tranchée .par voie administrative. » Ceci encore était une erreur de fait dans laquelle tombèrent, certainement de bonne foi, les deux prélats et beaucoup d'autres avec eux. Seule l'exemption de la taxe pour les congrégations de charité et de mission était soustraite, de par la loi, à l'action des tribunaux; mais, pour toutes les autres dispositions de la loi fiscale, le recours aux tribunaux communs existait comme par le passé.

De ces deux données inexactes, les deux archevêques concluaient que les congrégations, plutôt .que de vivre « pendant quelques années encore d'efforts héroïques et en définitive impuissants », feraient mieux de refuser toutes ensemble l'impôt, malgré les dangers que 'l'on pouvait rencontrer.

Mais tous ne purent se convaincre de la justesse de cette théorie. L'on déclarait en outre que les congrégations n'étaient pas libres de disposer de leurs biens, grevés de fondations et autres charges, pour payer une taxe injuste et

arbitraire. Mais -d'autres faisaient observer, à rencontre, que diverses congrégations avaient déjà payé le droit d'accroissement depuis 1884, que toutes payaient l'impôt sur le revenu, également injuste, et que d'ailleurs le système fiscal français contenait d'autres injustices dont les laïques aussi étaient les victimes, par exemple en matière de succession, où l'on ne défalquait pas le passif. Du reste Le Saint-Siège déclara dans la suite que l'impôt des 30 centimes! était une question purement fiscale et qui «n'intéressait pas la conscience.

Enfin les expressions relatives à un recours au Saint-Père ne parurent pas à tous des plus heureuses. « Quant à solliciter un avis, disait la note, ou une approbation de Rome, il n'y faut point songer. Le Pape a des préoccupations d'ordre général qui lui enlèvent la liberté de donner de semblables conseils (!!) et c'est lui rendre service que de ne les point demander. » Puis, après avoir affirmé explicitement que le Pape ne désapprouvait pas la résistance, on ajoutait : « Il ne peut pas le dire •tout haut, et l'y contraindre serait aussi funeste que déraisonnable. »

Ce document pesa d'un très grand poidsvsur l'attitude des congrégations religieuses, qui se trouvaient comme moralement forcées de suivre ces indications quasi impérieuses, d'autant plus que les journaux de la résistance affirmaient aux quatre vents du ciel que ce document avait été auparavant examiné et approuvé par le Saint-Siège.

Les autres évêques gardèrent plus ou moins le silence sur l'attitude que devaient tenir les congrégations, excepté l'évêque de Beauvais, dont nous dirons un mot dans la suite. Tous certainement déploraient la. loi ; mais si plusieurs d'entre eux étaient pour la résistance, plusieurs aussi la désapprouvaient, du moins en leur particulier; les plus réservés disaient que c'était aux congrégations et non à d'autres, à prendre une décision, puisqu'il s'agissait de leurs intérêts.

Le 8 mai, douze évêques venus à Orléans pour les fêtes de Jeanne d'Arc s'occupèrent de cette question, mais teans pouvoir s'entendre sur le parti à prendre. Le cardina!

Yaughan, archevêque de Westminster, assista à cette réunion; prié de donner son avis, il dit qu'il ne pourrait se prononcer pour la résistance, car on la représenterait comme une rébellion contre la loi, ce qui mettrait le clergé dans une situation délicate et dangereuse ; il lui semblait donc plus opportun de combattre la taxe par tous les moyens légaux, et spécialement en éclairant l'opinion publique et en élisant des députés et des sénateurs disposés à respecter les intérêts de l'Eglise.

Le 21 de ce même mois de mai, quarante évêques environ se trouvèrent réunis à Clermont-Ferrand, à l'occasion des grandes fêtes ;pour le huitième centenaire de la première croisade. L'illustre P. Monsabré et Mgr Turinaz, évêque de Nancy, prononcèrent de vibrants discours avec des allusions manifestes à la résistance des congrégations ; et le public, oien qu'on fût dans une église, salua ces ardents et éloquents orateurs de chaleureux applaudissements.

.Malgré cela on constata également en cette occasion, parmi teg évêques, au sujet de la taxe d'accroissement, une notable divergence de sentiments. Le. cardinal Langénieux, qui s'en aperfut à temps, évita de faire délibérer sur cette question et se borna à préparer une adresse au Saint-Père dans laquelle on faisait mention de l'impôt sur les congrégations. Quelques-uns de ces prélats se plaignirent de n'avoir pas été consul-tés sur la rédaction de ce document, et ayant trouvé trop accentuée la phrase relative à la loi d'abonnement, ne se décidèrent à apposer leur signature qu'à la condition que l'adresse ne serait pas publiée.

Pendant que les évêques opposés à la résistance se tenaient dans une grande réserve devant te public, seul l'évêque de Beauvai'.s, dans une lettre publique, adressée le 18 avril à un supérieur de congrégation, entreprit de promouvoir la thèse de la soumission. A vrai dire, cette intervention isolée rie Mgr Fuzet fut plutôt nuisible que favorable à la cause qu'il entendait patronner. Le gouvernement luijnême me déclara que ce prélat, en intervenant dTfune manière si peu opportune, Vi'avait fait que confirmer la thèse de la résistance.

Citant un texte de Bossuet, il qualifia la résistance passive de principe séditieux, contraire au maintien calme et •modeste des premiers chrétiens devant les persécutions des empereurs. C'était la thèse du gouvernement, mais ce n'était pas à un évêque à l'adopter. Dans mes entretiens avec les ministres, j'ai toujours soutenu que le contribuable était complètement dans son droit quand, au lieu de payer luimême, il préférait voir le fisc se payer par tous les moyens à saidisposition. On peut se demander s'il agit prudemment, on non, dans son 'intérêt, mais on ne peut dire qu'il soit pour autant un séditieux. Il île tëerait s'il s'opposait par la force à l'action du fisc; .mais quand il se résigne à la subir, sans y faire opposition, laissant saisir et vendre ses biens, il ne semble pas qu'il fasse acte de .'rébellion, surtout quand la taxe est injuste ou tout au moins excessive.

Parlant des congrégations de son diocèse, l' évêque de, Beauvais affirma que l'impôt, -bien que .lourd, ne rendrait par leur existence impossiblle, et que ce point :Iui paraissait bien démontré. Ce pouvait être vi'ai, mais fallait-il le dire publiquement ? et n'était-ce pas fournir au gouvernement un argument pour proclamer que les doléances des autres congrégations snr leur prétendue impuissance à payer l'impôt étaient exagérées? J'avais toujours prétendu, en parlant aux hommes du gouvernement, que la nouvelle taxe, jointe aux autres, alliait ruiner les instituts religieux. Le prélat exagérait, en outre, à plaisir les mesures de répression qu'adoptenait le gouvernement. « La lutte contre l'Etat, il ne faut pas s'y méprendre, c'est à bref délai la vente de votre mobilier, la fermeture de votre maison, la dispersion de votre personnel. » Ce tableau était un peu troip poussé au noir; et même si ces funestes conséquences avaient pu se réaliser, ce n'était pas le cas d'en parler publiquement, avant les faits, et d'en donner pour ainsi dire au gouvernement l'idée et la 'tentation.

Le cardinal Langénieux, métropolitain de Reims, crut opportun de répliquer à cette lettre par une autre rendue publique, en date du 4 mai. Quelques-uns ont pensé que réminent archevêque aurait pu s'en abstenir, car la Semaine

Religieuse de Reims ayant déjà blâmé sévèrement la lettre de Mgr Fuzet, ce blâme pouvait .suffire. Après avoir fait remarquer que l'opinion de l'évêque de Beauvais était en contradiction avec le sentiment unanime de l'épiscopat et des congrégations 'religieuses (en quoi il y avait une exagération manifeste), «il notait que le texte de Bossuet s'appliquait à des situations très différentes, et que, ci les cathodiques des premiers .siècles avaient cédé « avec ce respect et cette soumission » à toutes les exigences des lois de rempire, « l'Eglise n'aurait pas eu la gloire de compter parmi eux tant de martyrs ».

Cette induction était juste ; mais le souvenir des martyrs appliqué en cette lettre aux congrégations religieuses, et plus explicitement dans les journaux religieux et dans Ces écrits des fauteurs de la résistance, ne venait guère à propos.

A l'époque des martyrs, il s'agissait de la foi; il s'agissait de confesser Jésus-Christ devant les tribunaux, et le .martyre était un acte sublime et héroïque, mais inévitable. Dans notre cas, il s'agissait de quelques centimes de plus que la juste mesure, comme l'avaient reconnu eux-mêmes les défenseurs des 'Congrégations ; il s'agissait d'une question purement fiscale et qui n'engageait point la conscience ; le grand exemple des martyrs ne pouvait être invoqué sans une évidente exagération.

Le cardinal contredisait ensuite l'assertion de Mgr Fuzet sur l'avenir des congrégations et invoquait à l'appui « de sérieuses études, basées sur des documents très précis ». Cette fois sa conclusion était moins générale, car il disait « que ce régime fiscal doit aboutir en définitive, pour la plupart des cas, à l'expropriation et à la ruine ». Mais le fait que pendant dix ans certaines congrégations, et non des plus riches, avaient payé la taxe sans se ruiner, et en augmentant même leur patrimoine, prouvait que cette affirmation, bien que limitée à la « plupart des cas », était encore assez exagérée.

Après avoir de nouveau démontré l'injustice de la taxe et la parfaite légalité de la résistance passive des congre-

gâtions, le cardinal disait, par rapport aux mesures de répression que, selon Mgr Fuzet, pourrait adopter le gouvernement : « Nous voulons croire encore que le gouvernement aura plus de sagesse et qu'il n'aggravera point, par de semblables exécutions dont les premières victimes seraient les petits et les pauvres, l'impression déjà si fâcheuse qu'a faite sur l'opinion publique le vote de cette loi d'injustice et de passion, plus funeste aux véritables intérêts du peuple et de la République qu'à la religion. »

La lettre de Mgr Fuzet souleva un ouragan de protestations et d'indignations parmi les catholiques dits militants; quelques-uns allèrent même jusqu'à la qualifier d'impie; et son auteur devint l'objet de sarcasmes et de critiques 'acerbes, qui dépassaient vraiment les limites du respect dû à un évêque, comme aussi celles) de l'éducation propre à un public cultivé. Le cardinal Langénieux au contraire recueillit des applaudissements, des adhésions, des éloges sans fin. Certains journaux dirent de sa lettre qu'elle était un vrai soulagement pour la conscience publique.

Gomme il arrive dans les questions de ce genre, on dépassa des deux côtés la juste mesure.

Mgr l' évêque de Beauvais estima qu'il ne convenait pas à sa dignité de garder le silence, sous le coup des attaques dirigées contre lui de tous les côtés. Le 8 mai, il répliqua au cardinal Langénieux par une longue lettre dans laquelle il expliqua mieux sa pensée; et vraiment son langage fut cette fois plus avisé, plus sage, plus modéré. Il posait la question en ces termes : « Nous ne recherchons les uns et les autres, serviteurs dévoués de l'Eglise et de la France, qu'un seul et même résultat. Nous voulons unanimement, < t d'un zèle égal, arriver à l'amélioration de la situation faite aux congrégations. Où nous nous séparons, c'est dans le choix des moyens. »

•Dans tout le cours de sa lettre, il 'S'efforçait de démontrer que la résistance passive était une déviation du système suivi dans ces dernières années par les congrégations religieuses, qui s'étaient toujours servies des moyens légaux pour résister au fisc. Tandis que la politique du Saint-Siège

tendait à la pacification religieuse, la résistance passive, qui serait pour le moins regardée comme un acte d'hostilité extraordinaire, allait exciter un nouveau conflit religieux. Pour pousser dans cette voie de la résistance cent cinquante mille religieux et religieuses, appuyés par cinquante mille prêtres et des millions de catholiques, l'autorité d'un évèque ne suffisait pas; il fallait, pour une cause de cette importance, l'autorité du Pape. Ce n'était pas en ce moment, devant les attaques violentes dont la société était l'objet, qu'i) fallait donner l'exemple, le premier exemple, d'un refus organisé de l'impôt 'car ne pas vouloir payer l'impôt équivaut à le refuser), et d'ouvrir ainsi une brèche à l'ennemi commun; ce que l'on ne pardonnerait jamais au clergé.

Mgr Fuzet réfutait ensuite le principe religieux invoqué par le cardinal Langénieux, que « les communautés religieuses ne sont pas libres de disposer de leurs biens, grevés de fondations, ou affectés par les donateurs à des œuvres déterminées, pas plus qu'elles ne peuvent se prêter à l'exécution de certaines dispositions de la loi qui vont directement contre les règles monastiques de la plupart d'entre elles ». Est-ce proprement le cas, répondait-il, de prononcer le non licet et le non possumus ? Il y a longtemps déjà que les fondations ne sont plus respectées par le fisc et que les règles monastiques sont contrariées par les dispositions de la loi ; mais l'Eglise, dans ces circonstances de force majeure, accorde les dispenses nécessaires et assure la tranquillité de^ consciences. Le cas actuel, ajoutait-il, ne semble pas présenter des difficultés de conscience tellement irréductibles qu'il soit nécessaire de se lancer dans une lutte ausci périlleuse. Et quels seront les avantages de cette lutte? Obtiendra-t-on ce qu'on désire pour les congrégations religieuses ? Les partisans de la résistance assurent que oui, « parce qu'on parviendra à faire reculer le gouvernement ». Est-ce sérieusement, reprend Mgr Fuzet, qu'on le dit? Qui ne voit que l'émotion soulevée par ce débat se répercute dans tous les rangs du parti républicain? Il refait sa concentration à cette occasion. Les modérés déclarent qu'ils ne soutiendront pas le parti de la résistance. L'opinion publique

ne se soulève pas, et rien ne permet d'espérer qu'elle sera entraînée par un de ces courants irrésistibles qui modifient

les situations politiques. Nous resterons seuls et faibles en présence de nos adversaires nombreux et tout puissants. »

Mais les congrégations ne doivent-elles donc rien faire pour faire respecter leurs droits, et doivent-elles accepter définitivement une taxe onéreuse et injuste ? Mgr Fuzet n'entend nullement patronner cette thèse, mais il est d'avis qu'il ne faut pas abandonner les moyens pacifiques employés jusqu'aujourd'hui pour obtenir l'amélioration de la loi. « J'estime qu'il convient de céder, de payer le nouvel impôt, quelque onéreux qu'il soit, puis de faire entendre des remontrances respectueuses et d'user des droits de revendication régulière pour corriger les abus de cette législation fiscale. »

Cette méthode, d'après le prélat, conduirait à un bon résultat, tandis que l'autre jetterait les communautés religieuses dans l'agitation, dans l'incertitude, dans tous les incidents désagréables de la procédure fiscale. « Ma conviction, plus profondément enracinée que jamais, est que, dégagés des périls d'une résistance aveugle et d'une opiniâtreté stérile, nous pouvons obtenir, par une action constante, sincère, intelligente, que la situation faite aux congrégations religieuses soit relevée. Au contraire, en dehors de cette conduite, il ne faut nous attendre qu'à un désastre. »

Les vues, les réflexions et spécialement les prévisions de Mgr l'évêque de Beauvais pouvaient être certainement discutables; mais elles ne manquaient pas de valeur et rendaient son opinion parfaitement soutenable. Elles ne pouvaient toutefois influer beaucoup sur le public catholique, soit parce que ce prélat ne jouissait pas d'un grand ascendant, soit parce que la thèse de la résistance était ardemment patronnée par tout le parti militant, soit enfin parce que l'idée de la résistance était plus conforme à la nature fougueuse et au tempérament de la nation.

Le Saint-Siège ne manqua pas à son devoir de faire sentir avant tout au gouvernement français son chagrin au sujet de l'impôt sur les congrégations. Le cardinal Rampolla l'exprima à l'ambassadeur à Rome et me donna la charge

de l'exprimer au ministre des Affaires étrangères (dépêche n. 23635, 15 avril).

J'accomplis cette charge le 24 avril. J'accentuai le plus possible le mécontentement du Saint-Père; je fis ressortir de nouveau tous les points injustes de la loi; je me plaignis de l'attitude si faible du gouvernement ; je fis enfin observer à M. Hanotaux que la politique si bienveillante du Saint- Sièga à l'égard du gouvernement français et les services qu'il lui avait rendus grâce à cette politique augmentaient l'amertume de ce nouveau chagrin fait au Saint-Père.

Mais le Saint-Siège avait un autre devoir important à remplir. C'était de répondre d'une manière digne et appropriée aux évêques et aux congrégations qui lui avaient demandé conseil et direction.

Devant une question d'où pouvait dépendre la paix religieuse et l'avenir même des congrégations, force principale de l'Eglise en France, l'épiscopat sentit dès le commencement le besoin de s'adresser au Saint-Siège pour connaître ses intentions.

Le cardinal Meignan, archevêque de Tours, et Mgr Gilbert, évêque du Mans, écrivirent à ce sujet au cardinal Rampolla, alors que la discussion était encore pendante devant les Chambres. Le premier, après avoir déploré la nouvelle taxe, exposait les inconvénients de la résistance et se prononçait pour la soumission, afin d'éviter de plus grands maux; le second conseillait au contraire la résistance et, pour qu'elle fût unanime, demandait qu'elle fût conseillée par le Saint-Siège.

Le Secrétaire d'Etat me transmit ces deux lettres par sa dépêche n. 23635, et m'invita à formuler mon avis. C'était une demande bien embarrassante pour moi, mais mon devoir étant d'y répondre, je le fis dans un long rapport du 16 -avril, n. 570.

Après avoir reproduit et analysé le texte de la loi, je faisais remarquer que pour le payement des arriérés on avait concédé un délai de six mois, et une année pour payer la taxe de l'exercice 1895. Il n'était donc pas aussi urgent que le supposait Mgr l'évêque du Mans de prendre une

décision; il était au contraire sage et prudent d'étudier la loi avec calme, de consulter des hommes sûrs et capables, d'autant plus que, dans les lettres même de certains prélats et dans les articles quotidiens de la presse, l'on remarquait différentes inexactitudes importantes, comme lorsqu'on affirmait que la nouvelle loi excluait tout recours devant les tribunaux.

Concernant l'attitude que devaient prendre les congrégations, je me permis de faire observer qu'il serait très délicat et gros d'inconvénients pour le Saint-Siège de se prononcer soit pour la résistance, soit pour la soumission. Dans un conseil à la résistance, le gouvernement verrait un encouragement donné à la révolte contre la loi, d'où le danger fondé d'un conflit entre les deux gouvernements.

A ce propos je crus de mon devoir de rapporter au cardinal une conversation que j'avais eue avec le ministre des Affaires étrangères, une douzaine de jours avant celle que j'ai racontée plus haut.

M. Hanotaux se plaignit d'un ton assez vif de ce que le Saint-Siège, la nonciature et l'épiscopat ne tenaient aucun compte des exemptions accordées par le fait du cabinet actuel; il me fit même comprendre que ce mécontentement du Saint-Siège, dont il avait eu connaissance par l'ambassadeur de France à Rome, il l'attribuait à la teneur de mes rapports. M. Hanotaux, qui m'avait toujours tenu jusqu'à ce jour un langage doux et courtois, fut en cette circonstance sec, tranchant et presque cassant.

J'en fus quelque peu blessé et je ripostai énergiquement que je n'avais pas l'habitude dans mes rapports d'altérer la vérité, et que, si j'avais signalé au Saint-Siège les modifications bonnes de la loi, je n'avais pu qu'en relever aussi les parties injustes et fâcheuses. J'ajoutai que, si le gouvernement avait eu bonne volonté, il aurait pu, à mon avis, faire modifier substantiellement la loi, en profitant des bonnes dispositions des Chambres et de l'opinion publique; mais qu'au contraire certains discours avaient été non seulement faibles, mais bien peu faits pour calmer les esprits et les disposer à une réduction équitable de la taxe.

Cet échange d'idées fut à un certain moment assez vif; car le ministre, après avoir fait remarquer les difficultés que rencontrait le cabinet devant les Chambres dans les questions religieuses, et d'un autre côté le peu de cas que le Saint-Siège et i'épiscopat faisaient de ses efforts, conclut que devant pareille situation il ne restait plus au gouvernement que d'en prendre son parti. Je lui répliquai sur le même ton que le Saint-Siège supportait depuis de longues années des déplaisirs fréquents et graves des ministères succesifs; qu'il avait fait tout le possible pour aboutir à la pacification religieuse en donnant des preuves de longanimité et de la plus grande modération ; mais que devant l'inutilité de ses tentatives, il en prendrait finalement son parti lui aussi.

La conversation prit sur la fin son caractère calme et couriois comme à l'ordinaire ; mais j'en conclus que le gouvernement croyait, à tort ou à raison, avoir acquis un certain mérite en consentant à ces exemptions, et que l'on pouvait s'attendre à de sérieuses complications si la résistance au paiement de la nouvelle taxe venait à être conseillée par le Saint-Siège.

Après avoir rapporté cet épisode, je fis observer que .e Saint-Siège, en conseillant la résistance, assumerait d'une certaine manière la responsabilité des dommages que pourraient subir les congrégations.

Fallait-il conseiller la soumission ?

On s'exposerait aussi à de graves inconvénients. Certaines congrégations pourraient faire valoir leur impuissance à supporter cette charge, et comment les forcer à donner ce qu'elles n'avaient pas ou prétendaient ne pas avoir? En second lieu, les partis monarchiques, toujours a la recherche de prétextes pour attaquer la conduite du Saint-Siège, ne manqueraient pas de dire que le Pape avait voulu sacrifier à la politique les intérêts des congrégations religieuses.

De l'ensemble de mon rapport ressortaient deux conclusions : i° qu'il y avait encore plusieurs mois avant l'application de la loi, et qu'il fallait en attendant conseiller le

calme, la réflexion, un jugement m.ûri et pondéré; 2° que le Saint-Siège ne pouvant, sans inconvénients graves, conseiller ni la résistance, ni la soumission j il y avait lieu de laisser aux congrégations religieuses pleine liberté de prendre l'attitude qu'elles croiraient la plus opportune, d'autant plus que les conditions des unes différaient beaucoup des conditions des autres, et que, puisqu'il s'agissait d'une question financière, personne n'était, mieux que les congrégations elles-mêmes, en mesure d'apprécier la question à son véritable point de vue.

Ce fut la ligne de conduite qu'adopta le Saint-Siège.

Le 3 mai 1895, le cardinal Rampolla m'écrivait (dépêche n. 24066) que mon rapport n. 570 l'avait mis en mesure de faire au Saint-Père une relation exacte concernant la véritable portée et îles conséquences de la loi fiscale, et il ajoutait : « Je suis heureux de féliciter V. E. de la grande exactitude et de la précision de son travail, et je me réjouis ein même temps de vous faire savoir que vos prudentes réflexions ont été appréciées comme elles le méritaient, ainsi que vous pourrez le constater par ma lettre à Mgr l'évêque du Mans dont je vous communique copie. »

Mgr Gilbert ne rendit point publique la lettre du cardinal Rampolla, qui n'était pas très conforme à ses désirs; mais Mgr Meignan, qui avait reçu une lettre identique, dans laquelle on constatait que le Saint-Siège estimait pour le moins prématurée toute décision définitive, iiiblii ce document dans les journaux.

Il nous est nécessaire d'en indiquer la teneur.

« La question, déclarait le cardinal Rampolla, est extrêmement grave et délicate, à cause des aspects divers qu'elle présente et des conséquences qui pourraient en résulter. » C'était dire qu'il fallait l'étudier à fond et sous tous les aspects. Ce n'était certainement pas à des journalistes superficiels et passionnés 'à faire une pareille étude, mais bien aux personnes autorisées et capables. « Je me plais à penser que les évêques et les supérieurs généraux des congrégations religieuses, ayant une connaissance plus exacte des établissements placés sous leur dépendance et de toutes les

circonstances locales, sont le mieux en état d'apprécier la ligne de conduite à tenir quant g. l'application des lois sur le nouvel impôt. »

Comme le cardinal n'ignorait pas que certaines congrégations non autorisées et quelques prélats, auxquels le parti monarchiste faisait écho sur toute la ligne, non seulement proclamaient la résistance, mais poussaient de toutes leurs forces les autres congrégations à faire de même, il tempérait leur ardeur par ces sages paroles « Pour arriver à cette appréciation et pour choisir le meilleur parti à prendre, il suffira aux évêques et aux supérieurs généraux de considérer la question à tous les points de vue, avec <un esprit calme et débarrassé des premières impressions. Il ne leur sera pas difficile d'éviter des résolutions risquées et prématurées, d'autant plus que plusieurs mois nous séparent du moment où il nous faudra prendre une décision, puisque, selon la loi, il y a encore six mois avant le paiement de l'arriéré et presque une année pour acquitter la taxe du présent exercice. »

Enfin le cardinal Secrétaire d'Etat conseillait l'accord entre .les différentes congrégations religieuses; ce conseil fut largement exploité par les fauteurs de la résistance, de sorte que le cardinal fut obligé dans la suite d'expliquer sa pensée. « Personne n'ignore combien il serait inconvenant et périlleux de procéder dans les diverses congrégations d'une manière différente et contradictoire. Aussi le Saint-Père désire vivement que 'les évêques et les supérieurs d'ordre mettent tous leurs soins à déterminer, d'un commun accord, une ligne de conduite unifoirme, digne et conduisant à de bons résultats. »

A peine rendue publique, cette lettre fut interprétée par les journaux en des sens opposés. Le Temps et les Débats y découvrirent un conseil de modération et de prudence, contraire à l'idée de la résistance; Y Autorité la trouva peu nette, au fond, cependant, contraire à cette idée; VUnivers en conclut que le Saint-Siège ne désapprouvait pas la résistance; mais la Croix y trouva au contraire une confirmation de son système.

Dans les premiers jours, les congrégations parurent te recueillir dans F étude réfléchie de la loi, -comprenant combien il était important de ne s'exposer à de graves dangers qu'en pleine connaissance de cause.

Le P. Picard 'lui-même, supérieur général des Augustins de l'Assomption, et le P. Bailiy, directeur principal de la Croix, connu sous le nom du « Moine », me parurent plus calmes et plus prudents dans un entretien que j'eus avec eux à la nonciature le 18 avril. Sans vouloir faire la moindre pression sur leurs décisions (ce sur quoi ils peuvent me rendre et me rendraient certainement un témoignage explicite), je leur fis les simples remarques suivantes :

1° Il me .semblait peu habile et peu opportun de parler de résistance, même purement passive, à la 'loi; fût-ee pour cette feule considération que la loi est la raison dernière de tout et de tous ; il n'était pas bon de se mettre en contradiction avec ce sentimeint; d'autant plus que le parti républicain modéré, qui s'était montré favorable aux congrégations religieuses et dont l'appui était si utile à conserver et a augmenter, ne nous suivrait pas sur le terrain de la résistance. E était donc préférable de mettre en .avant l'impuissance des congrégations au regard de l'impôt et de le démontrer par des chiffres, des faits et des arguments, et non pa* des déclamations vides et emphatiques.

2° La polémique devait être dirigée contre la loi et non contre les personnes.

3° Je fis remarquer aussi qu'il ne me semblait pas utile, pas plus qu'il n'était «dans 'l'intention du Saint-Siège, de pousser dès -maintenant à une décision extrême et définitive. Il fallait voir auparavant s'il ne valait pas mieux mettre d'abord à l'abri .les -congrégations non autorisées qui pouvaient être frappées par le fisc, faire exempter légalement les congrégations de charité et de missions, et examiner s'il n'y avait pas pour Iles autres matière à faire des procès, des contestations légales, etc.

Tel était l'avis de M. Piou, de M. Gochin et aussi de M. de Masckau, lequel, ,après un premier moment d'hésitation, me déclara qu'il me fallait ipas se départir de la voie

de la légalité. Le P. Picard et le P. Bai'lly parurent adhérer à ces considérations et ajoutèrent spontanément que ce qu'ils disaient par manière de polémique pouvait être tout différent de ce qui se ferait dans la pratique.

Cependant ces religieux, tant dans leur journal que par leurs démarches, /continuèrent a soutenir avec acharnement la résistance jusqu'au bout, entraînant avec eux la plus grande partie des congrégations religieuses.

Mais il ne faut pas croire que toutes y vinrent avec enthousiasme et sans de grandes perplexités. Le 20 avril, une quarantaine de religieux, représentant différents instituts, linrent une réunion chez M. de Mackau. Dès l'ouverture de la séance, on lut une nouvelle note des cardinaux Langéntieux et Richard, qui conseillait, comme la première, la résistance générale. M. Louchet, l'un des jurisconsultes les plus distingués du comité, fit remarquer que toute décision était prématurée, puisqu'on avait encore le temps nécessaire pour bien étudier la loi. Il fit ensuite ressortir la différence entre les diverses congrégations ,par rapport à la taxe : les mon autorisées pouvaient échapper presque complètement à l'impôt; parmi les autorisées, celles qui se dévouaient aux œuvres de charité et de missions pouvaient se sauver par l'exemption; pour les autres, il fallait étudier s'il n'y avait pas quelque moyen de salut.

Ce discours de M. Louchet produisit quelque impression, mais les paroles du P. du Lac, Jésuite, en produisirent une bien plus grande. « Pendant que les jurisconsultes étudieront le côté juridique de la question, dit-il, les religieux étudieront le côté moral et matériel. »

Cette réunion permit de constater que la majorité des congrégations inclinait pour la résistance. La note des deux cardinaux qui avaient pris la tête du mouvement, les articles enflammés de la presse catholique, l'excitation des partis monarchiques, la crainte de paraître timides en face des plus ,ardents, et, il faut bien l'ajouter, le peu de connaissance qu'on avait de la loi, ainsi quel les appréciations

inexactes des journaux, avaient influé sur l'esprit de beaucoup de religieux.

Les plus animés, ayant compris par le discours de M. Louehet que le comité des jurisconsultes de Paris ne favorisait guère la résistance, ne se soucièrent plus d'avoir recours à ses lumières et à ses conseils; ils s'adressèrent au contraire à un comité de jurisconsultes de Lyon, composé en grande .partie de 'monarchistes et présidé par le sénateur Lucien Brun, que l'on savait pa,rtisan de la résistance. Cet abandon déplut beaucoup à M. de Mackau et à ses collègues qui, pendant plus de dix ,ans, avaient prêté gratuitement leurs services aux congrégations religieuses.

Quelques religieux commencèrent à tenir des réunions chez les PP. Eudistes ; mais l'on put bientôt constater qu'au lieu d'y étudier la loi et ses conséquences, ils s'y occupaient surtout de rechercher les moyens de pousser toutes 'les congrégations à la résistance et -i'empêcher que quelques-unes n'adoptassent un autre système. Le P. Le Doré, supérieur des Eudistes, le P. Bailly, de l'Assomption, et le P. Stanislas, capucin, d'ailleurs tous trois excellents et respectables religieux, appartenant tous trois à des congrégations non autorisées et par suite à l'abri du danger, furent l'âme de ces réunions, .auxquelles n'assistaient qu'une douzaine de religieux, tous membres d'instituts non recon'nus.

On ne saurait certainement contester la bonne foi de ces religieux, profondément convaincus que la résistance passive était l'unique moyen de défendre les intérêts des congrégations et de faire reculer le gouvernement; mais on ne peut davantage nier que, dans toute cette campagne, ils n'aient grandement excédé 'es limites du calme, de la prudence, souvent aussi de la vérité et de la charité. Ils se firent avant tout une espèce de monopole de zèle et d'héroïsme à défendre les droits de l'Eglise. La résistance passive était pour eux le critérium suprême pour juger si une congrégation comprenait ou non le bien et l'intérêt de l'Eglise.

Quiconque adhérait à ieur programme était un vaillant, un courageux, un vrai défenseur de la boone cause ; quiconque se permettait de patronner l'autre système, c'est-à-

dire celui qui avait été suivi jusqu'à présent par les congrégations, celui qu'indiquaient les jurisconsultes de Paris, celui-là était un lâche, un poltron, pour ne pas dire un traître. Dans la première réunion, un représentant d'une congrégation s'était montré enclin à un accommodement avec le gouvernement : le P. Bailly eut pour lui des paroles acerbes et méprisantes ; et ces paroles furent ensuite confirmées et approuvées par la Crmx.

En second lieu, ces religieux, qui tenaient ces réunions et dont lie nombre allait diminuant peu à peu, s'attribuèrent le droit et le devoir de parler au nom de toutes les congrégations et même de toute l'Eglise de France. L'un d'eux prit 'le titre de président, un autre de secrétaire; et sans jamais faire connaître au public quels étaient les autres membres, ni combien ils étaient, ils publièrent des appels, des circulaires, des adresses, toujours au nom de ce même comité, qui avait commencé par représenter quelques congrégations et ne tarda pas à se prétendre le mandataire et l'organe de toutes. Un religieux présent à ces réunions me rapporta que tous les membres n'étaient pas de cet avis, et que la majorité s'étant même parfois prononcée contre quelque proposition de ces trois religieux, ceux-ci passaient outre sans tenir compte de Topinion du plus grand nombre.

C'est ainsi que dans l'une de ces réunions, le P. Bailly et le P. Stanislas proposèrent l'envoi d'une circulaire à toutes les congrégations de France pour les exhorter à la résistance passive; la majorité ne fut pas de cet avis, mais la circulaire n'en fut pas moins envoyée ; et, de plus, elle fut intitulée : circulaire du comité religieux », et signée dai P. Stanislas en sa qualité de président et du P. Bailly comme secrétaire.

Dans une autre réunion, le P. Prélot S. J., rédacteur aux Etudes, fit observer très justement que, étant donné la résistance passive, il fallait s'attendre à ce que le fisc vendît les biens et qu'il fallait par suite organiser un comité de personnes compétentes, capables de parer aux dommages et de racheter 'les biens, etc. Les fauteurs de la résistance répondirent qu'il n'était pas nécessaire d'employer des moyens

humains pour la défense de la religion, que le Seigneur en aurait protégé les intérêts même par un miracle. L'un des religieux présents, que cette réponse ne satisfaisait pas, répliqua que cette théorie du miracle avait déjà causé bien d'amers déboires, qu'elle ne lui semblait pas suffisante, et qu'il fallait auparavant utiliser de tout son pouvoir les moyens humains.

Dans cette même réunion, quelqu'un demanda quel était ie document pontifical prouvant que le Saint-Siège était favorable à la résistance. Le P. Le Doré répondit qu'il avait lu une lettre du Saint-Père au cardinal Langénieux, approuvant l'attitude de ce prélat. Cette lettre, qui ne fut jamais produite, ne pouvait en aucune manière faire allusion à la question de la résistance, sur laquelle le Saint-Siège ne voulut jamais se prononcer. Les Jésuites, les Dominicains et d'autres instituts s'abstinrent dans la suite de se faire représenter à ces réunions.

En troisième lieu, pour exercer une pression morale sur les congrégations, ils employèrent des moyens qui me parurent manquer même de loyauté et de -correction.

Ils forcèrent et exagérèrent le sens de la loi, en faisant ressortir 'es côtés fâcheux et défectueux, sans jamais dire un mot des a.mé']iorations importantes qu'elle contenait, par comparaison avec rancienne.

Ils inondèrent les monastères des religieuses, peu au courant des choses légales, de circulaires, de programmes et spécialement d'exemplaires de la Croix que l'on distribuait tous les jours gratuitement. On y chauffait l'imagination de ces pauvres religieuses, en mettant en avant la liberté et l'indépendance de l'Eglise, la nécessité de subir toutes les privations, la perte de tous les biens, la mort même plutôt que de manquer au devoir sacré de défendre la cause de la religion et de Dieu.

Mais cela ne suffit pas; ils se rendirent persoh^el^ment dans les monastères pour propager leurs idées, pour décider les religieuses hésitantes, pour expliquer à leur manière, en les exagérant, les funestes conséquences de la loi, en un mot pour les pousser à la résistance par tous les moyens.

Ils rédigèrent ou firent rédiger des opuscules enflammés dans lesquels on développait non seulement les motifs humains de la résistance, mais aussi des motifs moraux et surnaturels. L'un des plus fougueux fut celui qu'écrivit le P. Pie de Langogne, capucin français, en résidence à Rome. Ce religieux, sous le nom de Adelante, s'attacha à prouver par des raisons théologiques que les religieux ne pouvaient dévier de La résistance sans manquer aux devoirs de la conscience, de l'obéissance et de l'honneur.

Il suffit *de lire il a préface de son opuscule : « Ces notes résument, pour répondre au désir du Comité religieux, ce que j'ai développé de vive voix et à plusieurs reprises, à savoir : le non licet de la conscience; le non licet de l'obéissance; le non licet de l'honneur. C'est le triple lien, le funiatdus tripler qui, selon la Sainte Ecriture, ne se rompt que difficilement. 11 ne se rompra pas du tout. »

A ceux qui pouvaient penser diversement, il dédiait ces courtoises pau ■• Les sages à courte vue, les juriscon-

sultes terre-à-terre, les apôtres de la soumission et de la coopération à l'iniquité, les agents des combinaisons habiles peuvent, d'ores et déjà, en ,preri'dre leur parti : ils ne trouveront, dans nos instituts de France, ni lâches ni lâcheurs. » Pour mieux accréditer ces théories du P. Pie de Langogne, le comité des religieux, par l'organe de la Croix, faisait remarquer que ce bon père capucin était qualificateur du Saint-Office et consulteur de la Sainte Congrégation de l'Index, et par suite exprimait de façon autorisée la pensée de Rome.

Mais ils ne s'en tinrent pas à une simple insinuation. Pour vaincre la répugnance des instituts les plus prudents, ils affirmèrent catégoriquement que le Saint-Père approuvait la résistance, mais qu'il s'abstenait de parler ouvertement dans ce sens, uniquement pour ne pas se compromettre vis-à-vis du gouvernement. Dès la première réunion, tenue le 20 avril, le P. Bailly afffrma sans hésitation que le Saint- Père était favorable à la résistance et avait connu d'avance et approuvé la note des deux cardinaux. Nous avons déjà

idit combien peu fondée était cette assertion, que le cardinail Rampalla m'autorisa à démentir nettement.

Et cependant cette assertion fut reproduite constamment dans ia Croix et la Vérité, répétée de couvent en couvent, . soutenue malgré toutes des déclarations de Rome, dont nous paillerons dans la suite, 'dont il résultait jusqu'à l'évidence que île Saint-Siège accordait aux congrégations religieuses pleine et entière liberté .d'agir selon leurs intérêts. Ces religieux accueillirent à leur manière les moindres indices privés venant de Rome, attribuèrent au Saint-Père des expressions qui avaient une signification toute différente, commentèrent dans leur sens la réponse 'du cardinail Rampolla et conclurent que le Pape approuvait la résistance.

Ils compromettaient ainsi le Saint-Siège vis-à-vis du gouvernement et risquaient de le faire accuser de duplicité, puisque, tandis qu'officiellement iil laissait les congrégations libres, en particulier et en sous^main, d'après ces religieux, il approuvait et encourageai! la résistance. -En effet, des personnes malveilllantes, se basant sur leurs dires, prétendirent que le Saint-Siège et la nonciature se conduisaient avec duplicité en cette affaire; ce qui me fut extrêmement sensible, car si la loyauté et la sincérité «s'imposent à tous, elles doivent être spécialement la règle absolue pour le gouvernement du Saint-Siège.

Mais il ne leur suffit pas de se1 couvrir de l'autorité du Pape ; ils allèrent plus loin, et s'approprièrent celle de Dieu. Forçant la note ascétique, ils virent les anges du paradis se déclarer en leur faveur : « Ne craignez pas, faible troupeau, ne craignez pas; car les anges combattent pour vous. » Et pourquoi craindre ? Le Seigneur, s'il était nécessaire, ferait même un miracle pour que la résistance fût couronnée de succès. « Ayons confiance. S'il faut un miracle, on le demandera et on 'l'obtiendra, comme le peuple de Dieu le demandait et l'obtenait, lorsqu'il était condamné à 'mort, et que la pieuse et (timide Esther demandait et obtenait la révocation de il'édit sanglant. Le bras de Dieu n'est pas raccourci. Nos temps sont fertiles en miracles. » {Croix, 2 juillet 1895.)

Outre ces moyens surnaturels, on ne dédaigna pas toutefois les moyens humains, pour que la pression fût complète et irrésistible. Celui que l'on employa fut des plus puissants. L'on fit comprendre aux congrégations que, si elles payaient l'impôt, elles n'obtiendraient plus aucun secours de la charité des fidèles. Cette menace fut répétée brutalement dans les journaux, et certains cathodiques, spécialement parmi les réfractaires, après l'avoir hardiment prônée, ne rougirent pas de la mettre à exécution. C'était un véritable boycottage, d'autant plus redoutable que l'on n'avait pas oublié comment Mgr Lavigerie, après le toast d'Alger, s'était vu privé tout d'un coup de la plus grande partie des ressources qui alimentaient ses œuvres. Pour beaucoup de congrégations qui vivaient exclusivement de la charité des fidèles, c'était un danger de mort devant lequel elles n'avaient pllus la liberté de discuter.

Ce mouvement de résistance, créé en grande partie par le comité des religieux non autorisés, mit dans un grand embarras les instituts d'hommes autorisés, qui se trouvaient vis-à-vis du gouvernement et de la loi dans une situation tout à fait différente.

Ils n'étaient &n France que cinq : les Lazaristes, les Sulpiciens, des Pères du Saint-Esprit, les Prêtres des Missions étrangères et les Frères de la Doctrine chrétienne; tandis que les instituts autorisés de femmes étaient très nombreux. Mais les cinq instituts d'homimes avaient une importance considérable : les Sulpiciens avaient la direction d'une trentaine de séminaires diocésains; les Lazaristes en avaient tout autant et, de plus, la direction des 26.000 Filles de la Charité; les Pères du Saint-Esprit possédaient plusieurs collèges en France et en Europe, et avaient fondé de nombreuses missions en Afrique; les Missions étrangères avaient de nombreuses et florissantes fondations en Extrême-Orient ; enfin les Frères des Ecoles chrétiennes, au nombre de* 16.000 environ, répandus dans le 'monde entier, se consacraient avec

un zèle incomparable à renseignement chrétien des enfants du peuple.

Les supérieurs généraux de ces cinq, congrégations, hommes remarquables par leur piété, leur bon sens et leur savoir, se réunirent plusieurs fois, et après avoir pesé les raisons pour et contre, et pris l'avis motivé de leurs conseils respectifs, décidèrent qu'ils ne pouvaient pas en conscience suivre le programme de la résistance passive, auquel les poussaient de toutes leurs forces certaines congrégations non autorisées.

Leurs angoisses furent très vives en cette circonstance. Ils étaient intimement persuadés que le bien de leurs instituts ne leur permettait pas de prendre une attitude de résistance vis-à-vis de la loi; d'autre part, ils savaient aussi que leur Boumission, en raison de l'ardente campagne qui était menée, serait jugée par la majorité des catholiques français comme un acte de faiblesse, d'abandon, de trahison, tomme un véritable scandale. M. Captier, supérieur général des Sulpiciens, vint plusieurs fois à via nonciature me faire part de ses angoisses.

Mais celui qui m'impressionna le plus fut ïe très honoré Frère Joseph, supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes, sur lequel ipesait de soin de 16.000 religieux, qui en France seulement, sans parler de l'étranger, dirigeaient 1.200 établissements, grands ou petits. Il me dit tout ému : « Puis-je exposer à un grave danger mon institut ft les «œuvres d'éducation qui en dépendent, pour ne point payer annuellement une -somme de 25 à 30.000 francs qui, répartie entre les 1.200 maisons, ne constituerait qu'une charge de 25 à 30 francs .pour chacune ? » Il me sembla que son raisonnement avait beaucoup de poids; mais je m'abstins de Jui donner aucun conseil pour ne point influer sur sa décision ; je lui répétai seulement que le Saint-Siège laissait complète liberté aux congrégations religieuses, et qu'il avait par conséquent la faculté de prendre la décision qu'il croisait la plus conforme au bien de son institut.

Après avoir hésité un certain temps, les supérieurs des cinq congrégations se décidèrent à faire -connaître au public leur détermination, et chargèrent M .Louchet d'exposer les raisons juridiques (ils fournirent eux-mêmes des raisons morales) qui les avaient amenés à ne pas suivre le programme de la résistance.

M. Louchet, avocat à la Cour d'Appel de Paris, était connu pour sa grande compétence en matière légale et pour son attachement aux principes religieux et aux intérêts des congrégations. Lors de l'exécution des décrets du 29 mars 1880, il avait donné sa démission de •substitut au tribunal de la Seine. Dans la suite, il s'était consacré- d'une manière spéciale à Tétude des questions relatives aux congrégations, avait publié, en collaboration avec M. Bosviel, en 1890, un important mémoire .sur la taxe d'accroissement et avait fait triompher devant le tribunal de Reims, dans la question des Sceurs de l'Enfant-Jésus, la thèse de la déclaration unique, doctrine qui fut ensuite consacrée par l'arrêt de la Chambre des requêtes de la Cour de Cassation. Il semblait donc parfaitement désigné pour formuler un avis impartial et en pleine connaissance de cause.

Le 23 juillet 1895, il publia donc un opuscule dans lequel lil développa sa thèse avec beaucoup de calme et de précision. Il lui donna pour titre : Mémoire à consulter sur la situai ion al as congrégations reconnues devant la loi du 16 avaril 1895.

On ne pouvait faire à M. Louchet et aux cinq congrégations qui firent publier ce travail qu'un seul reproche réel- 'lement fondé, celui d'avoir exposé devant le public les côtés faili'.es do la question et les représailles possibles du fisc.. Un avocat a le devoir de dire toute la vérité à son client. mais il n'est pas opportun qu'ill en instruise aussi l'adversaire.

Aux malveillants qui ont insinué que j'avais inspiré cet opuscule, je puis affirmer de la manière la plu,s formelle que je n'en eus connaissance que .par la lecture des journaux. Cet opuscule fut le résultat spontané et libre des réflexions des cinq congrégations et de leur interprète, M. Louchet.

Après avoir divisé tes congrégations de France en deux catégories essentiellement différentes, les unes reconnues et les autres '.non reconnues, M. Louchet prouvait avec clarté et précision que les premières n'étaient pas frappées par la taxe, ou si quejlques-unes, pour des raisons (particulières, pouvaient être atteintes par le fisc, elles avaient très facilement les moyens ide s'y soustraire. Les autorisées, au contraire, ne pouvant point disposer librement de leurs biens, s'exposaient, en se décidant pour la résistance, aux conséquences les plus graves.

M. Louchet mettait ensuite en relief l'attitude précédente des congrégations, en montrant que, bien que la taxe fût aggravée par la déclaration multiple, elles ne s'étaient jamais départies de la voie constitutionnelle et judiciaire. En 1890, par l'organe de Mgr Freppel et des autres députés de la droite, elles avaient même déclaré accepter l'impôt si le fisc abandonnait ses prétentions de déclaration multiplie; or cette condition était réalisée avec la nouvelle loi, qui y ajoutait encore le principe de l'exemption pour les congrégations de charité et de missions.

M. Louchet omettait par prudence une autre considération qui avait une grande valeur : les cinq congrégations autorisées, à part les Frères de la Doctrine chrétienne, n'auraient à faire en se soumettant à la loi qu'un sacrifice financier très peu considérable et peut-être nul, tandis qu'en se plaçant sur le terrain de la résistance, elles ^auraient couru un risque dont personne ne pouvait mesurer la gravité. La raison en était que la plupart de leurs biens, étant destinés aux œuvres de charité ou de missions, auraient joui du bénéfice de l'exemption, tandis qu'une autre partie possédée par eux, à titre particulier, aurait échappé également à l'impôt. Ce qui resterait à payer se réduirait à rien ou à peu de chose. Quant aux Frères de la Doctrine chrétienne, comme ils possédaient .dans le Levant un certain nombre d'établissements qui avaient le caractère de mission, ils pouvaient de même espérer une réduction de taxe; ce qu'ils obtinrent en effet. De toute façon, la taxe, répartie entre leurs 1.200 établissements de France,, ne pouvait constituer une lourde

charge, telle qu'il fallût préférer une lutte dangereuse qui leur aurait enlevé pour longtemps la paix et la tranquillité,, sinon plus.

Les supérieurs des cinq congrégations s'abstinrent dans ce mémoire de toute polémique et de toute personnalité, suivant uniquement leur conscience et guidés par l'intérêt matériel et moral des instituts confiés à leurs soins et à leur responsabilité.

Mais les fauteurs de la résistance ne les payèrent pas de la même monnaie. La Croix du 22 juillet 1895 qualifia leur mémoire de « manuel à l'usage du fisc ». D'après ce journal, le mémoire était « composé avec tous les ramassis des mauvais journaux pour effrayer les religieux ».

Ce genre de polémique était profondément blessant pour les supérieurs des cinq congrégations qui, pour s'être servis de la liberté accordée à tous par le Saint-Siège, étaient signalés au public catholique comme guidés par la peur, manquant de confiance dans la Providence, et uniquement inspirés par des vues humaines.

De leur côté, 'le Monde et YUnivers, le premier catégoriquement, et l'autre plus timidement, s'efforcèrent de défendre la décision des cinq congrégations et firent ressortir la manière peu correcte qu'employaient dans leurs polémiques les journaux de la résistance. L'abbé Naudet, alors directeur du Monde, publia en cette circonstance des articles certainement pleins de vérité, mais qui, à cause de la vivacité un peu excessive du ton, et de la faible diffusion du journal, ne pouvaient paralyser l'effet des articles quotidiens de la Croix. journal autrement répandu et que l'on envoyait gratuitement à toutes les communautés religieuses de France.

L'abbé Naudet le reconnut lui-même plus tard dans un volume intitulé : Vers Vavenir. « Mes polémiques furent peut-être trop ardentes, je ne suis pas plus que d'autres à l'abri des exagérations. » Mais, à part ce défaut, il faut convenir que dans ses articles personne ne pouvait découvrir, comme il le faisait observer lui-même, rien qui ne fût honnête, franc et loyal. Sa polémique eut un autre avantage : celui de bien définir la question et de démontrer la parfaite

correction de la ligne de conduite adoptée par les deux catégories de congrégations.

« Parmi les congrégations, les unes, considérant qu'elles n'ont que ce moyen de sauver des œuvres de souveraine' importance et d'arriver à faire rapporter ou modifier la loi de persécution, se résigneront à subir ce qu'elles ne peuvent éviter; les autres, voyant là un grand exemple à donner par un acte de résistance qui peut entraîner au combat et à lavictoire les catholiques depuis trop longtemps opprimés, préfèrent adopter l'attitude passive et déclarent qu'elles nepaieront pas.

» Qui a tort, qui a raison ? Il ne nous appartient pas de le décider, et d'ailleurs, en ce qui concerne le plus grand' nombre de ces congrégations, nous n'avons pas les donnéessuffisantes pour nous former une opinion, ou pour émettre un jugement. Les unes et les autres ont dû prendre leur décision en toute liberté, coimime en toute conscience; nousdevons respecter la décision de leur conscience, comme nous respectons l'usage de leur liberté. » (Le Monde, 16 octobre- 1895.)

Ce principe, qui était celui du Saint-Siège, il l'exposa avec plus de netteté encore dans son livre Vers l'avenir, p. 268 et suiv.; il y montre quelle eût dû être l'attitude des catholiques dans cette controverse : « A notre avis, cette attitude devait s'inspirer d'un principe très simple et inattaquable : la décision appartient à ceux qui portent la responsabilité.

» Les catholiques et la presse devaient laisser à toutes les congrégations liberté pleine et entière ; loin de vouloir imposer aux supérieurs des déterminations dans tel ou tel sens, ils devaient se fier à leur conscience et, sur le terrain qu'ils auraient choisi, les aider à combattre leur eombit.

» C'était sage; mais, à cause de tout ce que nous avons expliqué dans un des chapitres précédents, manquant deformation et, si le mot pouvait être applicable ici, de « probité scientifique », les catholiques se lancèrent à l'aventure dans une question qu'ils ne connaissaient pas, se mirent à la remorque de journalistes sans mission et de comités sans-'

mandat, et beaucoup d'entre eux, avec une lamentable inconscience, s'engagèrent à fond dans une question jui no les regardait point, ne craignant point de recourir à des procédés d'intimidation où il y avait de tout, excepté c!e la bonne foi. »

M. Naudet faisait cette autre juste observation, que, pour les cinq congrégations, le mot sovmission ne voulait pas dire acquiescement à la loi et inaction, mais simplement une autre méthode de combat, la méthode légale, celle qui avait été constamment suivie pendant dix ans.

Leur décision n'était donc pas de se donner pour vaincus et de se soumettre sans défense, mais bien de « lutter, de résister jusqu'au bout, préférant à cette résistance illégale, dans laquelle on voulait les engager et qui, étant données les conditions où ils se trouvaient, ne pouvait les conduire qu'aux pires catastrophes, une résistance légale, celle qui leur avait été si avantageuse jusqu'à ce jour. »

Avec cette résistance passive, ajoutait l'abbé Naudet. elles auraient fait te jeu du fisc, encouru des amendes et des confiscations, se laissant étrangler sans opposer une résistance efficace, une véritable défense; tandis qu'en restant sur le terrain légal, elles s'ouvraient la voie à une résistance véritable et sérieuse, avec moins de risques, moins de dommages, et dans des conditions meilleures. « Car. tandis que, si elles s'étaient renfermées dans la passivité, les cinq congrégations auraient été obligées de se soumettre à toutes les exigences du fisc, droits, amendes, vexations de toute sorte, s'interdisant à elles-mêmes tout recours à la justice du pays; en déclarant qu'elles subissaient ce qu'il n'était pas possible d'éviter, elles acquéraient le droit de résister encore, d'être même les seules que rien ne pourrait empêcher de résister. » {Vers Vavenir, p. 260).

Cette observation de M. Naudet était si vraie, que lorsque les congrégations, qui avaient adopté la voie de la résistance, se virent dans la suite poursuivies par le fisc, elles ne crurent pas opportun de s'en tenir à la résistance purement passive, mais firent devant les tribunaux la plus grande opposition possible à ses prétentions.

Quelle était donc, au fond, la divergence vraie, fondamentale, entre les deux catégories de congrégations? L'abbé Naudel répond (loc. cit., p. 269) : « La piperie des mots, disait Montaigne ; la piperie des mots, pouvons-nous répéter après lui. C'est en effet sur une question de mots que les catholiques se divisèrent si lamentablement, et le pitoyable spectacle auquel nous assistâmes, les expressions maison nantes, Tes injures gratuites, les calomnies répétées et les ripostes sévères de ceux qui ne voulurent pas admettre la tyrannie que certains malins, unis à certains violents, voulaient leur imposer, tout cela, au fond, n'eut pour cause qu'une question de mots.

» Le malheur, en effet, vint de. ce que, dès le commencement, les intransigeants s'emparèrent pour qualifier leur attitude, d'un terme sonore qui exerça sur l'opinion cette influence magique de laquelle on a tant de peine à se délivrer aujourd'hui. Ils crièrent sur les toits : Potius mori qufùm foed\ari ; nous ne paierons pas, nous résisterons jusqu'au sang, jusqu'à la mort, et c'est sous le nom de parti de k résistance que leur parti fut baptisé. Or, comme les autres, voulant aussi la lutte, mais la comprenant d'une autre façon, faisaient moins de bruit et préparaient silencieusement leurs moyens de défense, on les traita de timides, voire même de lâches et d'apostats, et leur parti fut baptisé le parti de la soumission. »

C'était un trait d'habileté de la part des fauteurs de la résistance que d'avoir posé la question sur ce terrain, et cela devait leur assurer la victoire dans un pays aux sentiments généreux et ardents. Bien peu, en effet, voudraient faire partie du nombre des timides, des poltrons et des traîtres; bien peu sauraient résister à un mouvement magnanime de l'opinion publique, fût-on même persuadé qu'on allait au devant de risques et de dangers sérieux. Ajoutez à cela tous les autres moyens adoptés par ces religieux, et Ton comprendra quelle poussée fut donnée à l'opinion publique et combien fut délicate la situation des cinq congrégations autorisées.

Elles furent en proie aux plus violentes attaques . « Durant

six mois, reprend M.Naudet (ibid., p. 288), il y eut contre elles un tel débordement d'injures et de tels cris de colère poussés par des gens qui n'ont rien à voir dans la question, qu'elles purent se demander un instant si elles ne seraient pas renversées par le grand vent qui soufflait en tempête, si elles ne seraient pas submergées par le flot.

» On les accusait hautement de trahir le devoir qu'impose la conscience ; en cette phrase typique : Sauvez vas ■murailles, était judaïquement formulée la raison d'être de ■leur attitude; on essayait de ridiculiser leurs angoisses, on les montrait pleurant sur le plus ou moins de richesses, de murailles ou d'œuvres compromises. On affirmait que leur hésitation avait pour cause « un misérable et méprisable million »; on conseillait aux catholiques de ne plus les soutenir de leurs aumônes; on osait leur reprocher de tenir « le couperet levé sur la tête de toutes les congrégations ». Enfin on leur jetait à la face une dernière et plus cruelle injure; on les accusait de poursuivre un but honteux, do faire marché de leur attitude et d'être payées pour semer la division entre les catholiques : « De grandes facilités pour le total de la dette et pour les échéances ont été d'ailleurs accordées en échange de la cession. »

» Tout cela a été si dur et si douloureux que nous avons vu des religieux à cheveux blancs, des prêtres, des frères, des missionnaires qui avaient regardé en face la mort et les bourreaux, avoir les yeux pleins de larmes, courber la tête comme des coupables, et nous avouer que jamais ils n'avaient connu semblable souffrance, qu'ils n'avaient jamais subi pareille passion, porté croix plus lourde et, buvant le calice jusqu'à la lie, goûté plus complètement la saveur des amertumes du devoir. »

Le lecteur aura bien compris par ces citations à quel état d'effervescence en était arrivée cette controverse, et quelle scission profonde elle avait créée entre les congrégations religieuses elles-mêmes, où devrait régner constamment la charité parfaite. Le Saint-Siège, en cet état de chose, ne crut

pas opportun de s'écarter de la première délibération qu'il avait prise; nous avons donné plus haut les justes motifs qui lui conseillaient cette conduite. Il mit tout son soin à recommander le calme et la réflexion, et s'attacha en outre avec habileté et constance à calmer les -ardeurs excessives •des fauteurs de la résistance, en détruisant au fur et à mesure les principaux arguments sur lesquels ils s'appuyaient pour exercer une pression illégitime sur les congrégations, et en protégeant de cette manière la liberté de ■chacune d'elles.

Il fit connaître délicatement qu'il penchait' vers des décisions prudentes plutôt que vers des décisions extrêmes et dangereuses. La lettre au cardinal Meignan et à l'évêque du Mans, dans laquelle on recommandait aux congrégations de procéder avec maturité de jugement et sans aucune précipitation, était un premier indice très significatif de cette manière de voir.

La dépêche du cardinal Rampolla n. 24964, du 26 juin, -en était un second. On y démentait, comme on l'a vu, d'une manière catégorique, que1 le Saint-Siège eût préalablement vu et approuvé la note des cardinaux de Reims et de Paris, à rencontre de l'affirmation cent fois répétée des fauteurs de la résistance. J'étais autorisé à me servir de cette déclaration explicite, « tant avec Mgr l'archevêque de Cambrai qu'avec tous ceux qui désireraient connaître les véritables intentions du Saint-Siège ».

Une manifestation plus claire encore fut fournie par la dépêche du cardinal Rampolla n. 25418, du 22 juillet. L'un des plus forts arguments apportés par les fauteurs de la résistance était tiré de la lettre à Mgr Meignan, dans laquelle on recommandait l'union entre les congrégations. « Vous voyez bien, disaient-ils, avec je ne sais quelle logique, que le Saint-Siège veut l'union entre tous les instituts religieux; donc, ceux qui penchent vers la soumission vont contre les vues du Saint-Père, puisqu'ils brisent cette union. » Cet argument pouvait être, avec tout autant de droit, retourné contre ceux qui favorisaient la résistance; mais il produisait quand même un certain effet sur les âmes simples. Le car-

dinal Rampolla, que j'avais prévenu, proclamait d'abord la pleine liberié des congrégations, ce qui constituait le point capital ; puis il expliquait La pensée du Saint-Père par rapport à l'union dont il était question dans la lettre à Mgr l'archevêque de Tours.

« En ces derniers temps sont parvenus au Saint-Siège différents exposés de supérieurs d'ordres religieux, concernant la loi fiscale du 16 avril 1895. Les uns concluaient à la résistance, les autres à la soumission à la loi... Sa Sainteté désire que V. E. fasse connaîire par voie privée à tous les supérieurs que le Saint-Siège n'entend se prononcer ni dans un sens, ni dans un autre, concernant la conduite à tenir vis-à-vis de la loi. voulant laisser aux supérieurs des ordres religieux le soin de prendre la décision qu'ils croiront convenir le mieux, comme je l'ai écrit à l'archevêque de Tours dans la lettre -du 3 mai que l'on connaît. Dans cette lettre, j'exprimais ce désir du Saint-Père, que les évêques et les supérieurs s'occupassent avec soin d'adopter une ligne de conduite uniforme. Il est facile de comprendre que l'uniformité désirée par le Saint-Père ne peut regarder que les ccnerégations qui se trouvent dans les mêmes conditions; et que cela ne peut vouloir dire, par exemple, que par respect pour ce désir d'uniformité les congrégation:- non autorisées doivent se croire obligées d'accepter le parti jugé plus convenable par les congrégations autorisées, ou vice versa. Si V. E. croit que cette déclaration puisse être utile, qu'elle trouve moyen de la communiquer à qui elle jugera à propos, mars toujours en voie privée. » Rien de P'ius clair que ce document.

Je fis part moi-même de vive voix à beaucoup de chefs d'ordres résidant à Paris de ces déclarations du Saint-Siège; le cardimal Rampoùla les communiqua de son côté à beaucoup d'autres à Rome.

Mais afin que tous sans exception en eussent connaissance, une note fut rédigée, basée sur cette dépêche du cardinal Secrétaire d'Etat, en termes tels que tout le monde en comprît la provenance, et publiée dans VUnivers ; ce journal, pour cette communication et d'autres du même

genre, fut même appelé, par les fauteurs de la résistance, l'organe de la nonciature.

Dans l'intervalle eut lieu à Lyon un congrès catholique pour examiner la loi fiscale du 16 avril. Mais il n'y avait plus rien à examiner là où le parti était déjà pris. La résistance, sous l'inspiration du sénateur Lucien Brun, fut acclamée par des phrases sonores et enthousiastes. Cela aurait pu suffire à l'ardeur des congressiste©; mais on voulut aller plus loin. Afin de persuader au public que le Saint- Siège approuvait leurs vues, les congressistes adressèrent un télégramme d'hommages au Saint-Père, demandant sa bénédiction apostolique comme couronnement de leur congrès; mais la réponse télégraphique du cardinal Rampolla, très froide et laconique, ne dut guère répondre à leurs désirs.

Plus significative encore fut la réponse à la lettre de Mgr l'archevêque de Lyon qui avait envoyé à Rome les actes du congrès.

Le 24 août, le cardinal Rampolla affirmait à nouveau à Mgr C oui lié la pleine liberté laissée aux congrégations religieuses d'adopter le parti qu'elles croiraient le plus opportun. « En ce qui concerne le sujet de vos informations détaillées, je n'ai pas besoin de .répéter à Votre Seigneurie que le Saint- Siège entend /laisser pleine liberté aux supérieurs des congrégations religieuses d'adopter la conduite qu'ils jugeront la plus convenable à la défense de leurs intérêts en face de la loi du 16 avril. »

A cette même date du 24 août, le cardinal Rampolla, répondant au supérieur général des Pères du Saint-Esprit, s'exprimait en termes à peu près identiques, mais plus expressifs encore : « Le Saint-Siège entend que pleine et entière liberté soit laissée aux supérieurs des congrégations de France d'adopter telle conduite qu'ils jugeront plus propre à défendre les intérêts de leur congrégation. »

.- Cette réponse détruisait un autre argument employé par les fauteurs de la résistance. Ils disaient que les congrégations étaient obligées de considérer, non leur intérêt propre, mais l'intérêt général de l'Eglise, c'est-à-dire son indépendance, et par suite de résister à la loi. Le cardinal déclarait

au contraire qu'elles étaient libres d'adopter la ligne de conduite la plus propre à défendre les intérêts de leur institut.

Il le répéta plus clairement encore aux archevêques de Bordeaux et de Bourges, et à l'évêque du Puy, qui avaient réclamé auprès du Saint-Père contre les actes de pression des fauteurs de la résistance. Le cardinal Rampolla leur répondit au nom de Sa Sainteté « que le Saint-Siège entendait et avait entendu laisser entière liberté aux congrégations de prendre vis-à-vis de la loi fiscale l'attitude qu'elles estimeraient la plus opportune pour la défense de leurs intérêts respectifs. L'uniformité de conduite, qui a été conseillée en termes généraux et non imposée, doit naturellement s'entendre, non dans un sens absolu, mais relatif, en tant que cela est compatible avec la situation juridique dans laquelle ce trouvent les congrégations et avec les intérêts spéciaux qu'elles doivent protéger; c'est à elles qu'il appartient de juger, et non point par conséquent à des laïques, à des journalistes sans mandat et à des religieux hors de cause. >•

Ces lettres du cardinal Rampolla furent naturellement rendues publiques.

Or, de toutes ces réponses, pouvait-on conclure de bonne foi que le Saint-Siège approuvait la résistance? Pouvait-ontout au moins soutenir avec apparence de fondement que le parti de la résistance obtenait près du Saint-Siège plus de faveur que le parti opposé.

Je ne crois pas qu'un homme juste et sans passion puisse donner une réponse affirmative à ces deux questions. II paraît au contraire évident que le Saint-Siège, avec grande prudence et par des réponses espacées, avait en vue de diminuer la trop grande ardeur des partisans de la résistance et de leur enlever les raisons principales dont ils usaient et abusaient pour entraîner toutes les congrégations. Un diplomate, qui avait suivi attentivement les diverses phases de cette question, me disait que les différentes réponses du Saint-Siège constituaient un véritable chef-d'œuvre de prudence, de modération et d'habileté.

Mais qui le croirait ? Aux déclarations répétées si nettesr

si formelles, du Sainte ège, on opposa des communications énigmatiques que l'on susurrait aux oreilles, des insinuations pleines de réticences et de sous-entendus, des nouvelles venues de Rome et provenant d'éminents prélats dont jamais on ne citait le nom. On répétait de couvent en couvent que le cardinal Rampolla ne traduisait pas fidèlement la pensée du Pape; l'on ajoutait même que si le Saint-Père, dans ses actes publics, tenait le langage que nous avons reproduit, afin de ne point se compromettre vis-à-vis du gouvernement, en particulier et sous-main il encourageait la résistance.

Mais il est temps de laisser cette question, sur laquelle nous nous sommes déjà trop étendu. Toutefois, avant de finir, je tiens à prévenir le lecteur que si j'ai parlé avec quelque rigueur de ceux qui organisèrent la résistance, cela ne veut pas dire que je fusse partisan de la soumission et par suite opposé au système de la résistance. Non : je conseillai moi-même au Saint-Siège de donner pleine liberté aux congrégations religieuses, et j'ai toujours considéré comme pleinement légitime l'attitude des unes aussi bien que celle des autres.

Ce que je ne pus approuver, ce fut cette pression excessive, qui confina parfois à l'intimidation, dont usèrent les partisans de la résistance pour amener les autres à leur avis. Ce qui me déplut, ce fut que l'on attribuât au Saint-Siège ■une comédie en partie double, un jeu de duplicité qui diminuait son prestige et son honneur. 'Ce qui me déplut, ce fut de voir que le travail long, constant, infatigable, accompli par la nonciature, et non sans résultat, pour faire modifier sensiblement la loi fiscale, puisqu'il n'était pas possible de la faire abroger, fût payé de tant d'ingratitude par certains religieux.

Mais ce qui me déplut par dessus tout, je le dis en toute franchise, ce fut de voir la campagne pénible, active et patiente, que j'avais entreprise, avec la coopération des vaillantes personnes que j'ai nommées plus haut, se terminer par une de ces déterminations brusques et absolues qui en annulaient d'un seul coup tous les effets, et pouvaient lancer les congrégations religieuses, que je considère comme la

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force principale de l'Eglise et que j'aime de tout mon cœur, dans un océan de difficultés, de dangers et de malheurs.

Mon avis, je le confesse sincèrement, était celui que m'avaient manifesté MM. Piou, Louchet, Sabatier, Denis Cochin et le baron de Mackau, qu'il fallait lutter contre le fisc avec habileté et finesse en restant sur le terrain légal, en évitant les complications et les risques, en tirant de la loi le meilleur parti possible, en un mot, n'accordant rien ou presque rien, laissant tous les torts du côté des adversaires, et conservant toujours le bon droit pour nous.

Voici quel était le plan de ces messieurs, et il me souriait beaucoup :

Mettre complètement à l'abri les congrégations non autorisées sur lesquelles le fisc prétendait prélever tous les ans environ 250.000 francs, en raison de la forme spéciale de quelques-unes de leurs propriétés.

Quant aux congrégations reconnues, demander pour leurs œuvres de charité et de mission les exemptions concédées par la loi, en faisant un accord clair et précis avec le gouvernement. Ces exemptions, d'après les calculs approximatifs du gouvernement lui-même, auraient enlevé au fisc 750.000 francs par an, c'est-à-dire la moitié de la somme que le fisc se promettait de la taxe d'abonnement.

Après cette soustraction pacifique et légale, le fisc ne retirait plus de la taxe que 500.000 francs. Cette somme aurait grevé principalement les congrégations enseignantes. Il n'est point nécessaire de répéter qu'une moitié environ de cet iïnpôt avait été reconnue comme juste par les députés catholiques, à la tribune de la Chambre, ni que les congrégations enseignantes sont en général un peu plus riches que les autres, puisqu'elles retirent de leur enseignement certains bénéfices légitimes. Mais, sans s'occuper de ces considérations, l'on pouvait adopter le plan suivant :

Ne pas parler de résistance, parole toujours odieuse, mais déclarer devant le public que, bien que la taxe fût injuste, et jusqu'à ce qu'elle fût révoquée ou raisonnablement modifiée, ces congrégations ne refusaient pas de la payer pro bono pacis, mais que, déjà surchargées d'autres impôts exorbi-

tants, elles n'avaient malheureusement pas les ressources nécessaires.

Ce système, tout en atteignant le même but que la résistance, aurait eu l'avantage :

De présenter devant le public les congrégations religieuses non pdus comme rebelles, mais ^omime victimes;

De leur conserver la faveur de la nombreuse fraction républicaine, qui avait soutenu devant la Chambre l'amendement qui réduisait, pour les congrégations autorisées, la taxe à 20 centimes.

L'on se rappelle que les députés républicains qui s'étaient prononcés pour cet amendement étaient environ 140, qui, joints aux députés de la droite, avaient été bien près de former une majorité. Cet appui était précieux, et pouvait s'accroître encore, avec un peu plus de préparation. Il ne faut pas oublier non plus que la taxe, étant budgétaire et revenant en discussion tous les ans, pouvait subir d'autres retouches appréciables jusqu'à devenir juste ou tout au moins supportable.

Tandis qu'avec la résistance, cet appui, que nous avions obtenu au prix de tant d'efforts, disparaissait d'un trait, car les républicains, comme ils le déclarèrent immédiatement à M. de Mackau, n'auraient plus patronné la cause des congrégations. Leur courage, et cela se comprend facilement, n'allait pas jusqu'à défendre des instituts qui, à tort ou à raison, apparaissaient comme rebelles à la loi.

On aurait encore- obtenu un (autre avantage indirect mais presque certain. Le gouvernement m'avait promis à moimême et à d'autres une réduction de l'impôt sur le revenu, beaucoup plus injuste que celui dont nous parlons. J'avais fait observer à MM. Dupuy, Ribot, Poincaré, que cet impôt, basé sur la supposition que les biens des congrégations produisaient 5 %, était évidemment excessif, sans parler de son injustice intrinsèque, du moment que la rente française était descendue à 3 % et que l'intérêt légal avait été fixé à ce taux par le gouvernement lui-même. Il était donc juste que l'impôt sur le revenu fût au moins diminué de deux points. Tous reconnurent la justesse de cette observation et ajou-

tèrent que, si un député proposait cette réduction à la Chambre, le gouvernement ne ferait aucune difficulté d'adhérer à cette proposition.

M. Denis Cochin se montra prêt à rendre ce service aux congrégations. Mais il rencontra deux difficultés; Tune de la part de certains catholiques, qui soutinrent qu'il fallait demander la suppression complète de cet impôt, car cette réduction était un remède insuffisant et aurait contribué à •rendre la taxe plus solide et plus stable; l'autre, plus grave, devant la Chambre.

A son raisonnement clair, logique et serré, on répondit que, devant l'attitude de révolte prise par les congrégations, l'on ne pouvait et l'on ne devait faire aucune sorte de concession.

Ainsi s'évanouit cet autre avantage. S'il avait été obtenu, il est facile de comprendre que, si les congrégations avaient, perdu quelque somme par la taxe d'abonnement, elles l'auraient regagnée du côté de l'impôt sur le revenu.

Ce plan ne fut pas adopté; quelques instituts préférèrent prendre' une pose fière, bruyante, belliqueuse, se persuadant que par là ils feraient reculer le gouvernement. Peut-être comptèrent-ils beaucoup sur l'apaisement produit par la politique du Saint-Siège; et tandis que, six années auparavant, ils s'estimaient heureux d'obtenir simplement la suppression de la déclaration multiple, maintenant, au contraire, alors que des résultats considérables avaient été obtenus, ris se jetaient dans la voie de la résistance, même au risque de provoquer une immense catastrophe.

Nous ne voulons suspecter la bonne foi de personne, mais quand nous nous aperçûmes que la résistance était patronnée avec ardeur par tous les journaux monarchistes réfractaires, nous ne pûmes nous empêcher de soupçonner que quelquesuns agirent avec tant de précipitation et d'obstination dans un but humain et politique, et spécialement dans l'espoir de voir s'élever une tempête gigantesque dans laquelle aurait été submergée la politique de pacification engagée par le Saint-Siège.

Le cardinal Richard me dit un jour dans l'intimité, que

dans le bruit qui se faisait sur cette question fiscale il y avait en premier lieu le sentiment chrétien blessé par une mesure hostile à l'Eglise; -mais qu'il y avait aussi quelque chose d'artificiel et de politique. Il nota en outre que le congrès de Lyon avait outrepassé les bornes.

M. Eugène Veuillot me dit également, fin d'août 1895, qu'un certain parti militant poussait de toutes ses forces à la résistance, en exerçant une véritable pression, et que cette campagne était menée en partie par les monarchistes et dirigée Contre la politique du Saint-Siège.

Quoi qu'il en soit, je termine ce long chapitre en déclarant sincèrement que, bien que la route suivie ne fût pas celle que je croyais la meilleure pour sauvegarder les intérêts des congrégations religieuses, elle était eiile aussi légale et permise. En outre, comme mon désir le plus cher et le plus ardent est de voir protégés de la meilleure manière possible les droits et les intérêts des congrégations françaises, qui ont si bien mérité de l'Eglise, de la société et de la civilisation chrétienne, je fais le vœu, du plus profond de mon cœur, que le système de la résistance passive, qu'elles ont adopté, soit couronné du succès le plus complet, et que le fisc, reconnaissant ses torts, les laisse finalement en paix; ce qui sera également un bien pour les finances de l'Etat, car l'argent mal acquis ne profite jamais :

Maie parla, maie dilabuntur, dit le proverbe.

Pourquoi M. Félix Faure fit-il appel i M. Bourgeois pouir former ce ministère ? — Appréhensions générales partagées par le nonce. — Mes rapports avec M. TJerthelot, ministre des Affaires •étrangères. — M. Combes, ministre des Cultes. — fit Bourgeois et le projet de loi sur les associations — Alarmes des catholiques. — Circonstances défavorables. — Important entretien avec M. Bourgeois, président du conseil. — Ses idées sur la liberté d'association et le concordat. — Lettre du Saint-Père au président de la Bépublique : le plan que j'en trace à sa demande. — Souhaits du corps diplomatique, le 1er janvier 1896. — Remise de la lettre à M. Félix Faure (15 janvier). — Réception à l'Elysée du corps diplomatique : entretien avec M. Félix Faure, avec M. Combes, M. Bourgeois et le président. — Une indiscrétion malencontreuse du Gaulois.

Le 27 octobre 1895, un ordre du jour présenté par un socialiste, M. Rouanet, et un ancien boulangiste, M. Marcel Habert, déterminait la chute du ministère Ribot, qui avait cependant victorieusement combattu différentes interpellations sur des questions délicates et périlleuses, comme la grève de Carmaux, etc. Toutes le,s fractions de la Chambre avaient contribué au vote de cet ordre du jour, de sorte que, si le ministère était vaincu, aucun parti n'avait obtenu la victoire, le parti radical pas pllus que les autres.

Pourquoi le président de la République confia-t-il la charge de constituer un nouveau ministère au chef même du parti radical, M. Rourgeois, qui, huit mois auparavant, investi de la même mission, n'avait :pu 'la mener à bout?

Pour expliquer cette conduite de M. Félix Faure, républicain modéré qui avait souvent combattu par ses discours et par ses votes 'les réformes réclamées par les radicaux, je

ne puis avancer qu'une hypothèse : peut-être voulut-il forcer le parti radical a assumer la responsabilité du pouvoir afin de s'en débarrasser définitivement en lui faisant publiquement donner ila preuve de son impuissance; puis, après cette expérience, faire appel à iun ministère sérieux, homogène, modéré, qui, libéré de la pesante servitude radicale, aurait pu suivre une politique sage, continue et stable.

Mais si tel fut le dessein du président, il n'allait pas sans de graves dangers : ce n'est pas chose indifférente pour les intérêts vitaux d'une nation que de faire une expérience de ce genre comme in anima vi}li ; et il n'est pas toujours facile de réparer les dommages qu'un parti audacieux et désorganisateur peut causer 'à la paix sociale, à la fortune publique, à la sécurité et au crédit du pays, à la stabilité de ses rapports internationaux. Un gouvernement radical pouvait apporter un préjudice incalculable aux intérêts de la religion, et j'avoue que je ne pus qu'éprouver de graves appréhensions.

Malheureusement, il y avait alors des questions pendantes de grande importance, qui pouvaient être résolues au grave détriment des intérêts de l'Eglise. Les nominations à plusieurs diocèses vacants ; l'application des règlements sur les fabriques ; l'impôt fiscal sur les congrégations, à ce ■moment en pleine période d'exécution ; la question du monopole des pompes funèbres, toujours inscrite à l'ordre du jour de la Chambre ; le projet de loi sur les associations, présenté par M. Goblet et dirigé visiblement contre les congrégations religieuses; enfin les rapports quotidiens entre le clergé et le gouvernement; c'étaient là autant de questions qui pouvaient susciter de grosses difficultés et compromettre définitivement la paix religieuse et la politique du Saint- Siège.

Mes appréhensions s'accrurent encore lorsque, dans le cours de novembre et de décembre, le cabinet Bourgeois, que l'on disait communément ne pouvoir durer que peu de temps, parut se consolider au pouvoir, soit par suite du peu d'énergie avec laquelle le combattaient les républicains modérés et les opportunistes, soit par (l'appui de certains dé-

pûtes qui ont des aptitudes spéciales pour se retourner vers les hommes qui sont au pouvoir.

L'attitude du gouvernement par rapport à la nomination des évêques ne me parut pas de favorable augure : il refusa de .s'en occuper, bien que plusieurs diocèses importants fussent vacants; et il laissa passer les consistoires du 29 novembre et du 2 décembre sans faire aucune proposition.

De son côté, le public catholique, y compris le clergé et Tépiscopat, voyant l'avenir s'assombrir chaque jour davantage, à raison de la prédominance des radicaux, perdait peu à peu tout espoir de pacification ; et les esprits se préparaient à une lutte définitive et suprême.

Les discours prononcés par les évêques le premier jour de l'an 1896, en recevant leur clergé, reflétaient presque tous ce sentiment de tristesse.

L'évêque d'Angers, Mgr Mathieu, disait : « Ce n'est pas, Messieurs, la première fois que l'Eglise est menacée; et j'os.i dire qu'il y a une manière ancienne, consacrée, classique, si je puis ainsi m'exp rimer, de se préparer à la persécution, -que les Pères nous ont indiquée. Ne pas se livrer soi-même aux persécuteurs, ne pas les provoquer, agir avec prudence et sang-froid, marcher comme on marche sur un terrain isemé d'embûches, redoubler d'humilité, de zèle, de charité pour les pauvres, implorer la protection du Ciel par des supplications ardentes et continuelles ; et, la persécution arrivant, l'affronter avec La joie grave des apôtres qui s'estimaient heureux de souffrir pour Jésus-Christ : voilà 'les conseils que les chefs de 4a primitive Eglise donnaient aux fidèles, et ceux que nous devons pratiquer encore... Espérons, mailgré tant de raison-s de craindre, que l'année 1896 ne réalisera ipas toutes ses menaces », etc.

Mgr Petit, archevêque de Besançon, disait à son clergé :

« Les circonstances sont critiques et périlleuses pour la religion. On ne peut prévoir ce q>ue l'avenir réserve. C'est le .secret de Dieu. Mais, au milieu de ces difficultés, nous ne devons ipas perdre courage ni confiance. Ceux mêmes qui sont injustement prévenus ne sauraient se dissimuler le danger qu'il y aurait pour la société et pour l'Etat de rompre

avec l'Eglise. Et sinon par esprit de foi, au moins par patriotisme, ils ne voudront pas briser des liens et des rapports qui sont nécessaires à la paix publique. »

Mgr Latty, évêque de Châlons, exprimait le vœu de « voir les prêtres remplis de cette énergie calme, douce, patiente, qui ne s'étonne pas des obstacles, que les opposition,» du mal n'ébranlent pas, qui n'est . point abattue par l'adversité, qui oublie ses isouffrances pour .sauver les âmes et les armer quand même ».

Mgr Fava, évêque de Grenoble, après avoir dit que la persécution attendait -probablement les fils de l'Eglise, ajoutait : « Toutefois, il n'y a de persécutés réellement que ceux qui veulent se laisser faire. La résistance s'impose et il est nécessaire que tout ce qu'il y a de bon en France (et les bons sont le plus grand nombre) lutte courageusement dans funion et l'abnégation. »

L'allocution de Mgr Fallières, évêque de Saint-Brieuc, •était particulièrement significative. Nous avons eu l'occasion de la reproduire plus haut. Elle ressemblait à une préface de la -suppression du budget des cultes et de la rupture du concordat. Elle produisit une vive impression même sur le monde républicain.

Le Temps, journal relativement modéré, la commenta dans un article du 9 janvier intitulé « Avertissements ». « De telles paxoles, dit-il, sont à méditer. Elles répandent une vive lumière sur la question si controversée des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Bien des gens, en effet, s'imaginent qu'ils assurent la prépondérance de la société laïque sur l'Eglise en appliquant le concordat dans un esprit de mauvaise humeur et d'hostilité. Ils 'S'imaginent encore que la menace de' la séparation est assez redoutable pour contraindre toujours l'Eglise à s'incliner et céder. Or, à force d'exercer la même pression et d'agiter le même épouvantail, nous marchons à l'heure où personne n'aura plus peur d'un lendemain inconnu, puisqu'il ne pourra pas être pire que la veille. Quand cette heure aura sonné, et le langage ide l'évêque de Saint-Brieuc nous la 'montre assez proche, quand •le dlergé de France aura per,du toute confiance et tout espoir

578 mémoires' du cardinal ferrata

dans une application loyale et généreuse du concordat, aîlors les difficultés commenceront pour la société laïque, et la maladresse des anticléricaux forcenés, ou, pour mieux dire, des cléricaux à rebours, nous aura mis dans l'embarras ». etc., etc.

Te1, était l'état des esprits ; teilles étaient les appréhensions et les dispositions qui se manifestaient dans l'épiscopat ot le clergé; situation délicate et périlleuse, car une petite étincelle, tombant ,sur des matières ci inflammables, pouvait facilement déterminer un vaste et irréparable incendie.

Mon attitude devait donc être très /prudente vis-à-vis du souvernement radical, pour ne lui fournir aucun prétexte à exploiter: mais elle devait être aussi, -à l'occasion, souverainement énergique pour l'empêcher d'accomplir tel ou tel acte hostile à l'Eglise, qui, s'ajoutant à tous ceux des ministères précédents, aurait pu faire déborder la coupe et précipiter 'les événements.

Je m'efforçai donc, conformément à ce programme, d'entretenir des relations courtoises avec M. Berthelot, avec M. Combes et avec M. Bourgeois, les trois ministres avec lesquels j'avais principalement à traiter.

Dans la visite officielle que me 'fit M. Bertheilot, Belon le protocole, et qui dura une vingtaine de minutes, il parla peu et tint presque constamment les yeux baissés. Il ■me dit ne pa£ connaître les nouveaux cardinaux, Mgr Perraud et Mgr Boyer; mais il avait su par d'autres qu'ils n'étaient pas favorables au gouvernement.

Il ajouta que le ciïergé en général ne devrait pas s'occuper de politique. Je laii répondis que c'était aussi mon opinion; mais qu'il fallait bien spécifier ce qu'on entendait pa,r politique; car, pour certaines personnes, quand ie clergé se prononce contre des lois ou des dispositions contraires aux droits de l'Eglise, il fait de la politique, alors qu'il ne fait que remplir son devoir. Cette réponse ne plut guère à M. Berthelot, qui crut nécessaire de faire des réserves.

Touchant la religion en général, il me déclara franche-

ment, mais avec courtoisie, que nos principes ne concordaient point. Je répondis que je ne le savais que trop, et que, pour éviter d'inutiles discussions, je me bornerais à parler d'affaires avec lui; j'ajoutai toutefois que j'étais persuadé que, comme homme politique, il se rendait compte de l'utilité de la .paix religieuse au point de vue national et social, et comprenait combien était 'nécessaire pour la France de s'appuyer, à l'étranger', sur l'influence de i'Eglise, à raison tout au moins de la grande clientèle catholique dont parlait Gambetta. Je lui fis en outre remarquer que le Saint- Siège ne demandait à la République que la loyale application du concordat et la liberté ;pour les catholiques de professer leur religion.

Le ministre ne combattit point cet ordre d'idées ; il déclara même qu'il admettait la liberté pour tous, qu'il reconnaissait bien volontiers .dans .le Pape actuel un esprit conciliant, et que, dans les affaires à traiter, je trouverais chez lui le même esprit de 'Conciliation.

Il me parut quelque peu gêné de se trouver en conversation avec le nonce ; il craignait sans doute de s'avancer troip. Aussi sa parole était-elle plutôt froide et sèche.

An moment on il prenait congé, je lui demandai de rappeler à son collègue des Cultes que, le consistoire étant proche, il était urgent de s'entendre sur les nominations aux sièges vacants. Il me répondit avec une certaine solennité que je devais lui adresser 'pour cela une demande officielle, parce qu'il ne pouvait intervenir, de sa propre initiative, dans une affaire qui regardait le ministre des Cultes ! Je lui expliquai alors que je n'entendais nullement le chasrger d'une mission quelconque, mais le priais seulement de rappeler l'attention de M. Combes sur la proximité du consistoire, ce que j'aurais fait moi-même directement à là première occasion. Il comprit et me .promit de faire ma commission. Un spirituel interlocuteur m'avait dit la veille, à propos de M. Berthelot : « Votre Excellence trouvera un athée de profession, étranger à toute réflexion d'ordre religieux, et qui, au fond de son cœur, considère le nonce comme le représentant officiel de l'imposture. Il serait aussi inutile

d'essayer de .le convaincre que de vouloir blanchir un nègre. » J'en étais complètement persuadé ; mais mon but principal était de l'amener à traiter avec attention les affaires confiées à mes soins; et j'y réussis, car il ne se départit jamais de manières correctes et même affables.

Lorsqu'il m'annonça que le gouvernement avait décidé ■de changer l'ambassadeur de France près le Saint-Siège, il le fit en termes très courtois, comme je le dirai dans la suite. Quant au fond de ïa question religieuse, il évita le plus possible d'y entrer. Dès le début, je lui parlai du projet Goblet sur la liberté d'association, et du monopole des pompes funèbres ; il me répondit qu'il ne connaissait encore ni l'une ni l'autre question, car il avait de grandes difficultés à se mettre au courant des choses de >son ministère, tout en travaillant tou^ les soirs jusqu'à il heures, et en se levant à 7 heures du matin.

Il se contenta de dire d'une manière générale que la liberté était le grand principe dont s'inspirait le régime républicain; puis, comme je répartis que ce mot de liberté recevait en '.pratique des interprétations et des applications fort diverses, et même contradictoires, que tous les gouvernements, jusqu'aux plus despotiques, .s'en servaient pour couvrir les dispositions les plus arbitraires, il répondit en souriant : « omnis corrupfio optimi pessima ».

Une autre fois, lui parlant du monopole des .pompes funèbres, je lui démontrais que ce serait une injustice d'en priver les fabriques catholiques, car la Convention ellemême îe «leur avait concédé en compensation des biens dont on les avait dépouillées; M. Berthelot développa alors cette thèse, que la propriété n'est pas un droit de nature, car, dans plusieurs contrées du monde, et spécialement de l'Orient, la propriété est concentrée dans la personne du Chef de l'Etat, ou dans le gouvernement. Aussi, lui répondis-je, ces peuples sont-ils appelés, plais ou moins, barbares; chez les nations cultivées, à commencer par les Grecs et les Romains, la propriété a toujours été considérée comme un droit naturel et inviolable. Il objecta qu'à Rome les esclaves ne pouvaient posséder, et que ce droit avait été refusé, au

Moyen- Age, aux serfs et aux vassaux. Soit, lui dis-je à mon tour, niais ces deux exemptes ont toujours été regardés précisément comme une véritable anomalie; et cette anomalie fut détruite par la civilisation et par la fameuse déclaration des droits de l'homme qui proclama la propriété individuelle un droit naturel.

Il faoït cependant accorder un bon point à M. Berthelot pour Je discours qu'il prononça à la Chambre le 13 décembre 1895. M. Marcel Sembat avait demandé la suppression de l'ambassade française près le Saint-Siège ; le ministre radicall répondit, comme l'avaient fait avant lui tous les ministres du parti opportuniste ou modéré, que le gouvernement maintenait le principe de 'lia souveraineté de l'Etat (que personne ne nie, pourvu qu'il .reste dans sa sphère), mais que la suppression de l'ambassade était chose impossible. « Nous avons un traité, le concordat, que nous ne pouvons rompre maintenant, ni dans un avenir qu'on puisse définir. » Cette affirmation, venant d'un ministère nettement radical, n'en avait que plus de valeur.

Concernant M. Combes, je dois dire que, dès le premier entretien, il me parut assez courtois et accessible à certaines considérations d'ordre général et élevé. Il me parla avec respect du Saint-Père et montra qu'il appréciait sa politique sage et modérée. Quant au clergé, il nota, mais sans acrimonie, que, dans le passé tout au .moins, il ■s'était occupé de politique, au préjudice de son action religieuse, et qu'il avait provoqué • les représailles des adversaires.

Il convint avec «moi, pour la nomination des évêques, que le critérium à suivre par les deux pouvoirs devait être de choisir des sujets de grande valeur intellectuelle, morale et administrative, afin qu'ils ne fussent dominés par personne et capables de diriger les diocèses .avec sagesse et prudence.

L'opposition que fit M. Combes à la translation du cardinal Bourret au siège de Toulouse fut, il est vrai, inébranlable, mais jamais violente ni menaçante; et lorsque parurent dans les journaux les articles contre les prétendues usurpations et l'hostilité de la nonciature dans les nomina-

tiens épiscopales, il déclara toujours -qu'il n'en avait pas été l'inspirateur. En somme, bien qu'il fût notoirement imbu de principes sectaires, il ne se départit jamais, dans ses rapports avec Le nonce, de manières correctes et même courtoises.

Mais je m'efforçai surtout d'exercer quelque influence sur l'esprit de M. Bourgeois, de qui dépendait toute la conduite du -ministère dont il était le personnage le plus intelligent et le pl-us considéré. Je connaissais déjà depuis longtemps M. Bourgeois, qui avait été autrefois ministre dans des cabinets de concentration ; mais je n'avais pas encore eu l'occasion de traiter d'affaires avec lui ; tout s'était borné -entre nous à l'échange de paroles de courtoisie dans les réunions officielles. Maintenant que la situation politico-religieuse était devenue très délicate et même périlleuse, pour les raisons que j'ai indiquées plus haut, je crus opportun, au lieu de me tenir à l'écart, de resserrer davantage mes 1 apports avec ce ministre.

Les questions les plus urgentes en ce moment étaient celle du monopole des pompes funèbres et celle de la liberté des associations : la première, inscrite à l'ordre du jour de la Chambre sous .le n° 5, pouvait être discutée d'un moment à l'autre, à l'instigation du député radical Rabier, qui en était le rapporteur, et résolue contre les intérêts de l'Eglise; l'autre était déjà ancienne et avait été proposée plusieurs fois et toujours dans le dessein de compromettre l'existence ou tout au moins la liberté des congrégations religieuses.

Dans la déclaration ministérielle d'il 3 novembre, le nouveau cabinet avait promis de résoudre ce problème. « Messieurs, y disait-on, >une lacune considérable existe dans notre législation politique : la liberté d'association n'y est pas encore inscrite. Nous croyons que la démocratie française dit aborder ce problème. Une loi sur les associations n'est pas seulement nécessaire pour préparer, quel qu'en soit le caractère, le règlement définitif des rapports entre les Eglises et l'Etat .souverain. Elle contribuera à l'apaisement

de bien dés conflits politiques et sociaux, en substituant, au. système des lois particulières, qui semblent constituer des privilèges, un véritable droit coimmun, également respectueux de la liberté de l'individu et de la sécurité de l'Etat. »

Et dans ila séance parlementaire du 13 'décembre, M. Bourgeois, répondant à une interpellation du député Marcel Sembat, confirma son dessein de présenter, au commencement de janvier, un projet de loi sur les associations. « Nous avons dit, dans notre déclaration, qu'il était impossible de .prévoir le jour où ces liens, entre l'Eglise et la France, .seraient moidifiés ou rompus ; mais noms avons dit que, sans rien préjuger, nous déposerions un projet sur les associations, mesure indispensable, 'aux yeux de tous les partis, pour régler les questions de politique intérieure et préparer le règlement des questions politiques extérieures. » [Très bien, très bien !)

Les catholiques s'étaient émus de ces déclarations répétées, évidemment dirigées contre la liberté des congrégations religieuses et contre l'existence même du concordat. Les plus sensés d'entre eux faisaient remarquer que la discussion du projet de loi sur les associations s'ouvrirait devant les, Chambres dans des circonstances tout à fait défavorables, en raison des longues et vives polémiques .suscitées par la loi fiscale du 15 avril 1895.

En effet, quelques députés de droite, qui s'étaient proposé de présenter, à l'occasion de la discussion du budget, un amendement tendant à diminuer l'impôt sur le revenu qui frappait les congrégations, avaient dû renoncer à leur dessein devant les dispositions défavorables de Ja Chambre et surtout du gouvernement; celui-ci avait déclaré, en particulier et en public, qu'il ne se prêterait à aucune atténuation de la taxe, .aussi longtemps que les congrégations conserveraient cette attitude qu'il qualifiait de rébellion et de révolte. Mgr d'Hulst protesta contre cette imputation ; mais M. Dominer, ministre des Finances, maintint son expression et la Chambre en majorité parut partager son avis.

C'est ce qui faisait dire au baron de Mackau que s'il y avait une espérance de voir épargner à l'Eglise ce nouveau

dommage, elle se trouvait uniquement dans l'action du Saint-Siège ; en effet, après la campagne qu'il considérait comme pernicieuse, menée .par certains religieux à propos de la taxe d'abonnement, les journaux républicains modérés et les députés de la même nuance avaient abandonné, pour ainsi dire entièrement, la cause des congrégations, ne voulant ou n'osant pas défendre leur attitude de résistance.

C'est surtout de cette crainte des catholiques que s'étaient inspirés les discours prononcés par les évêques à l'occasion du premier jour de l'an.

Je ne manquai pas de faire connaître au Saint-Siège cet état de chose,» quelque peu alarmant (rapport du 16 décembre 1895, n° 654); j'ajoutai qu'il serait très opportun que dès maintenant (car c'était en ce moment que le ministère élaborait son projet) -le Saint-Siège tînt an langage énergique à l'ambassadeur, M. Lefebvre de Béhaine, pour qu'il en fît part à son gouvernement.

Pendant ce temps, j'observais l'attitude des nouveaux ministres. Le 10 décembre, MM. Berthelot, Combes et Bourgeois avaient assisté, à la chapelle de l'Elysée, à la cérémonie de la remise de la barette cardinalice à Mgr Perraud et à Mgr Boyer. Ils y furent très corrects. M. Bourgeois surtout se montra excessivement courtois et affable envers le cardinal Perraud, malgré le langage que ce dernier avait tenu dans son allocution, langage qui, publié le lendemain -par la presse, souleva les colères des radicaux.

Il fut également très gracieux envers moi. Le cardinal Boyer me raconta aussi que, M. Berthelot ayant perdu récemment une de ses filles, il lui avait envoyé une lettre de condoléances, où il lui parlait d'espérances immortelles et de vie meilleure; or, le ministre lui avait répondu de sa propre main et par retour du courrier, le remerciant très courtoisement, et se déclarant pénétré des sentiments exprimés par Son Eminence.

Ces petits faits, bien que peu importants par eux-mêmes, me laissaient espérer que les radicaux, devant les responsabilités du pouvoir, ne seraient point aussi avancés et excessifs que dans leurs discours d'opposition à la Chambre, et

que, de toute façon, en attendant d'être consolidés à leurs postes, ils procéderaient avec une certaine prudence et une modération au moins relative. Je compris aussi que M. Bourgeois, homme intelligent, cultivé, et déjà habitué à compter avec les difficultés et les exigences qu'entraîne la direction des affaires publiques, était personnellement plus conciliant et plus raisonnable que ses collègues et amis radicaux, et plus •accessible aux idées d'ordre, d'équité et de justice.

D'autre part, je ne pouvais oublier que ces hommes étaient le plus souvent .esclaves de la secte et de leur parti, et se laissaient ordinairement pousser plus loin qu'ils ne l'eussent voulu eux-mêmes. Les passions anticléricales étaient toujours faciles à réveiller dans la Chambre française ; et il était à craindre que les radicaux qui, pour la première fois, constituaient tout le ministère, ne laissassent pas échapper l'occasion de faire passer certains de leurs projets contre l'Eglise.

Une autre circonstance semblait les favoriser. La Chambre, ayant cette année voté le budget de très bonne heure, se trouvait libre de discuter, au début de la session, certaines questions qui auraient été ajournées en d'autres temps. En cet état de choses, je me déterminai à demander un entretien à M. Bourgeois, tant pour sonder ses intentions que pour lui exposer ma manière de voir. Si je n'obtenais aucun résultat pour les intérêts de l'Eglise, j'aurais du moins la satisfaction d'avoir rempli entièrement mon devoir. La conversation eut lieu le 20 décembre; elle dura une heure et demie.

Je n'oserais me flatter que mes observations aient modifié les idées du ministre; je puis dire cependant que plusieurs d'entre elles produisirent visiblement sur lui une vive impression. Lui-même, qui s'était toujours -montré courtois et avait discuté avec Calme les différentes questions, me déclara par deux fois que cet échange d'idées lui avait été très utile, car il avait besoin de se munir de toutes les informations et 'appréciations capables de l'éclairer. Il eut. la gracieuseté de me dire, à la fin de l'entretien, tandis que je m'excusais de lui avoir pris trop de temps, que ce temps

avait été au contraire très bien employé, car il avait rare- *ment eu une conversation aussi importante.

Je me contenterai d'en donner au lecteur un court aperçu qui sera naturellement pâle et incomplet, car il est impossible de reproduire ce qui se dit dans la chaleur de la conversation; 'mais qui du moins sera exact, car il est entièrement conforme aux notes écrites dans mon journal, dès mon retour à la nonciature.

Je commençai par dire à M. Bourgeois que nous nous connaissions déjà depuis plusieurs années, ce qui nous donnait le droit à l'un et à l'autre de nous exprimer en toute franchise; je savais me trouver devant un homme d'Etat de grand talent, et, bien que jeune, déjà riche d'expérience; d'autre part, je me flattais qu'il était bien convaincu luimême de ma sincère affection pour la France, dont j'avais déjà donné des preuves lors de la nonciature de Mgr Czacki, ainsi que de ma grande déférence pour le régime actuel.

M. Bourgeois ne me laissa pas terminer cette dernière phrase, et me déclara avec un empressement courtois qu'il connaissait parfaitement mes idées larges et conciliantes, ainsi que mon attachement à la France, et qu"il rendait hommage à la conduite correcte, bienveillante et amicale que j'avais tenue comme représentant du Saint-Siège. Cette déclaration ne pouvait que faciliter ma tâche.

Je lui parlai en premier lieu de quelques candidats qui 'm'avaient été indiqués par M. Combes pour les diocèses vacants, et qui ne me paraissaient pas doués de toutes les qualités nécessaires pour l'épiscopat. Je lui répétai, à ce sujet, les observations que j'avais déjà faites au ministre des cultes, et le priai vivement de ne point me créer de difficultés sur ce terrain, d'autant plus que je regardais la nomination des évêques comme une question de conscience sur laquelle je n'aurais pu transiger. Mes réflexions générales sur la nécessité et l'utilité pour les deux pouvoirs de recruter l'épiscopat parmi des hommes de haute valeur plurent à M. Bourgeois, qui me dit qu'il les trouvait justes Il prit note de mes remarques concernant les candidats.

Je passai ensuite à la question du monopole des pompes

funèbres qui, inscrite à l'ordre du jour de la Chambre, me semblait être •au moment le plus périlleux. J'indiquai à M. Bourgeois toutes les raisons qui militaient en faveur des fabriques, lui démontrant que Ton violerait boutes les règles de l'équité et de la justice, si les fabriques, après une possession pacifique et légitime de tout un siècle, venaient à être dépouillées de ce monopole.

Je suggérai au ministre, comme moyen terme, d'ajourner cette question jusqu'à ce que la récente réglementation sur la comptabilité des fabriques eût fait connaître si elles pouvaient ou non fonctionner sans cette ressource. Et -pour le cas où cet ajournement ne serait pas possible, je lui indiquai la solution qui devait contenter les anticléricaux les plus ardents s'ils étaient raisonnables : les fabriques céderaient aux bureaux de bienfaisance le produit net des inhumations de tous ceux qui mourraient hors de l'Eglise, comme les libres penseurs, etc. Ceux-ci ne pourraient plus dire que leur argent servirait à enrichir les fabriques de l'Eglise catholique.

M. Bourgeois écouta le tout avec intérêt, mais s'excusa de ne pouvoir exprimer son avis, me disant qu'il n'avait pas encore d'idée arrêtée sur ce qu'il y avait à faire : il me promit toutefois de me fa'ire connaître nettement dans la suite sa manière de voir.

Je lui parlai ensuite du projet de loi concernant la soidisant liberté des associations.

Il me déclara très habilement qu'il étudiait en ce moment cette matière, mai© qu'ai lui eera.it agréable de connaître mes idées à ce sujet. Je Lui répondis qu'à mon avis une loi digne d'un gouvernement démocratique et. libéral devait laisser aux 'citoyens la liberté de constituer des associations de tout genre, .pourvu qu'elles ne fussent contraires ni à la morale ni à la sécurité de l'Etat ni à l'ordre public. On ne devrait établir aucune différence, quant à l'extension de cette liberté, entre les associations religieuses et les associations laïques : la loi devrait protéger les unes et les autres. Si le nouveau projet du gouvernement ne s'inspirait pas des

vrais et sains principes de liberté, il valait .mieux ne rien changer à la situation existante.

Et pour dire quelque chose de plus concret, je lui fis observer combien était peu libéral et tout à fait injuste pour les associations religieuses le projet rédigé par M. Goblet. D'après lui, les congrégations sont autorisées à naître, mais n'ont pas le droit de vivre. En effet, pour se constituer, elles doivent faire une déclaration dont on dispense les associations laïques ; eJles ne peuvent posséder ni directement ni indirectement ; l'autorité civile peut toujours pénétrer dans les maisons qu'elles occupent, sans même l'ombre d'une raison; un simple décret pris en conseil des ministres peut les dissoudre, ce qui les met dans l'impossibilité de se constituer sérieusement et solidement, -puisqu'elles ne peuvent avoir aucune garantie, aucune sécurité pour l'avenir.

Le projet Goblet est plus injuste encore pour les congrégations déjà existantes, et dûment reconnues par HEtat. Celles-ci ont une situation légale, acquise; ce qu'elles possèdent, elles l'ont acquis en vertu d'autorisations du gouvernement. Malgré cela, d'après ce projet, elles devraient présenter une demande pour pouvoir recommencer à exister, et cette demande pourrait être naturellement accueillie ou repoussée, selon le bon vouloir du gouvernement et de la Chambre. Gomment -qualifier une pareille prétention autrement que de monstrueuse !

Je ne connaissais pas encore le projet du gouvernement; je ne pouvais naturellement pas me prononcer à -son sujet; mais j'avais remarqué avec .peine que, dans la déclaration ministérielle, on annonçait la future loi sur les associations comme un préliminaire de la séparation de l'Eglise et de l'Etat: ce qui était inopportun et imprudent, car, le concordat venant à être quasi virtuellement dénoncé dès à présent, le Saint-Siège était obligé de se tenir sur l'expectative, et les catholiques, sachant ce qui les attendait, pouvaient être poussés à se jeter plus ardemment dans la lutte.

Puis, élargissant la question, j'ajoutai que je regardais comme mon devoir de déclarer au ministre, en toute loyauté et franchise, que le Saint-Siège, après une politique toute de

longanimité et de tolérance, après avoir subi patiemment, depuis plusieurs années, de multiples offenses, après avoir contenu, par amour de la paix, l'ardeur et le ressentiment du -clergé et des fidèles, après avoir ,subi les pressions et le mécontentement de la triple 'alliance, était arrivé à l'extrême limite de la patience, et qu'il serait contraint malgré lui, si le goiwernement de l'a République continuait à faire des lois hostiles à la religion, de se départir de son attitude de réserve, d'orienter autrement sa politique en Europe, et de décliner toute responsabilité du conflit qui pourrait en résulter.

Après une si longue période de souffrances, de déceptions et d'impatiences comprimées, ayant perdu tout espoir de pacification, les catholiques, et 'spéciallement les 50.000 prêtres, les 90 évoques et les 200.000 membres des congrégations religieuses se lanceraient dans la lutte avec toute l'ardeur propre à la nation, et les conséquences pouvaient être des plus graves.

L'Eglise, bien qu'exposée en de pareilleis circonstances à des dommages et à des coups qu'elle voudrait éviter, n'a nullement à craindre pour l'issue définitive de la lutte, comime on l'a vu récemment en Allemagne; car elle est une puissance moralle qui a toute sa force dans les consciences, et elle est habituée depuis des siècles à la persécution.

De même que la tempête agite et purifie la mer, ainsi la lutte retremperait le caractère et renforcerait l'union des catholiques : le Pape actuel, que quelques-uns regardent comme trop patient et accusent même de faiblesse, verrait -croître son autorité et son prestige, spécialement auprès des catholiques monarchistes qui ne lui ont pas encore pardonné sa politique bienveillante envers la République; le nonce, lui aussi, qui est maintenant l'objet des mêmes rancunes parce qu'il est l'un des principaux fauteurs de cette politique, acquerrait popularité et faveur et serait salué comme le vrai champion et l'énergique défenseur de la religion.

Les conséquences pourraient être beaucoup plus graves pour la France, 'qui se verrait affaiblie par des scissions et des luttes intérieures au moment où, entourée de puissants

ennemis, elle a plus besoin que jamais de l'union compacte de tous ses enfants. Tous les gouvernements, et spécialement celui de l'Allemagne, ont parfaitement compris les avantages politiques de la paix religieuse, devant l'éventualité des conflits européens qui peuvent se déclarer d'un moment à l'autre : ils se réjouiraient certainement beaucoup de voir enlever à la République française l'appui moral du» Saint- Siège, qui avait tant servi à la consolider à l'intérieur et à la rendre plus acceptable à l'extérieur.

Je n'omis pas enfin de faire remarquer à M. Bourgeois qu'en cas de conflit ouvert et violent entre l'Eglise et le gouvernement français, le Saint-Siège serait contraint de s'adresser à d'autres puissances pour la défense et la protection des intérêts catholiques en Orient et dans le Levant, et que la France pourrait perdre ainsi d'un seul trait son antique protectorat, que Gambetta, dans son sens politique, considérait comme un précieux apanage qu'il fallait conserver jalousement.

M. Bourgeois me parut très frappé de ces réflexions et reconnut très volontiers que -la politique suivie par le Saint- Siège en ces derniers temps avait été bienveillante et avantageuse pour la République; mais il croyait aussi pouvoir affirmer avec raison que le Saint-Siège n'avait encore éprouvé aucun désagrément de la part du cabinet actuel. Non, ajouta-t-il, la force morale du Saint-Siège n'est pas une quantité négligeable, et, appuyant avec intention sur ces deux derniers mots, il dit en souriant : « Monseigneur sait-il par qui j'ai entendu répéter ces mêmes paroles ? Me trouvant à Rome il y a deux ians, je fis une visite de courtoisie à M. Grispi,e>t celui-ci, en dix minutes de conversation, trouva le temps de me dire qu'il fallait tenir compte des rapports avec île Saint-Siège, que celui-ci n'était pas une quantité négligeable. »

Je ripostai que cette appréciation faisait honneur au talent politique des deux ministres : mais il serait beaucoup plus heureux, ajoutai-je d'un ton plaisant, que tous les deux voulussent bien conformer >la politique de Leur.s gouvernements respectifs à l'idée qu'ils avaient de *a Papauté.

M. Bourgeois sou/rit de ma déduction; puis, reprenant le cours de ses pensées, il déclara que, par principe philosophique et politique, il était profondément respecueux de la religion, et n'avait aucune idée de lui nuire. Si dans la déclaration ministérielle il avait annoncé un projet de loi sur les associations, son dessein, était de faire quelque chose de libéral, c'est-à-dire d'établir des règles législatives qui fussent une garantie et une sécurité pour tontes îles associations, y compris les congrégations religieuses ; beaucoup d'entre elles, -c'est-à-dire les non reconnues, se trouvant actuellement dans une situation mal définie et précaire.

S'il avait annoncé ce projet comme une préparation à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est que, dans sa pensée, le concordat, conclu par Napoléon Ier comme « un instrument de règne », ne pouvait plus répondre au caractère et à la nature d'une démocratie et était destiné à disparaître ; mais cette démocratie devait pourvoir à la situation des catholiques d'une manière plus large encore que par le concordat, 'C'est-à-dire par un régime de pleine liberté pour tous. La loi sur les associations devait avoir ce caractère . et ce but, et lorsqu'après plusieurs années d'expérience cette loi aurait habitué les citoyens au régime de la liberté, on pourrait alors penser à résoudre la délicate question du concordat. Tel était, disait-il, =-on plan, qui était loin d'être nuisible à la religion, car beaucoup de catholiques pensaient comme lui, et d'ailleurs l'exemple de l'Amérique prouvait clairement que l'Egllise pouvait vivre et se développer parfaitement même sous un régime de 'liberté.

Je lui répondis que je ne doutais point de ses intentions, mais que je pouvais difficilement me1 persuader qu'il put sortir de la Chambre française une loi de vraie et large liberté pour l'Eglise et ses institutions; je -connaissais trop par expérience les multiples et graves violations de :1a liberté au détriment des catholiques. Il ne fallait pas considérer les choses dans la théorie abstraite, -mais dans le fait présent et concret.

Ici, en France, le concordat correspond à un état de choses créé depuis des siècles et que personne n'avait pu

changer. Il en est encore exactement de «même aujourd'hui, car l'Eglise -et ses institutions, ses croyances, «ses traditions, font partie de la vie même de la nation, et les rapports entre les deux autorités sont quotidiens et inévitables. La situation est toute différente en Amérique, dans une société jeune encore et issue de principes et d'habitudes propres ; là. l'Eglise catholique n'a point d'histoire ni de traditions, et ses adhérents ne constituent qu'un sixième ou un septième de la population, tandis qu'ils forment en France la grande majorité.

Quant à l'opinion de certains catholiques qui préféreraient un régime de liberté à celui du concordat, je fis observer qu'ils n'étalant -arrivés à cette idée qu'en raison des déboires éprouvés depuis de longues années par suite de l'application abusive que l'on avait faite du concordat, réduit à n'être plus qu'un instrument de vexation. Somme toute, les innovations de ce genre sont toujours très périlleuses, car s'il n'est pas malaisé de détruire, il est difficile de reconstruire, et spécialement de trouver mieux que ce qu'on a démoli. De toute façon, comme il s'agissait d'un pacte bilatéral, il était ^nécessaire que les deux parties contractantes se missent auparavant d'accord.

Je laisse de côté les parties secondaires de cette conversation qui se termina, comme eLle avait commencé, avec une courtoisie parfaite. M. Bourgeois me répéta, en m'accompagmant jusqu'à la porte, qu'il considérait cet échange d'idées comme très utile et très important.

L'impression qui me resta de ce qu'avait dit le ministre fut que le projet sur les associations avait été inséré dans la déclaration ministérielle plus pour contenter les radicaux que .par un désir sérieux de le .présenter et surtout de susciter à son sujet, à brève échéance, une discussion parlementaire. Il me parut aussi que M. Bourgeois, tant qu'il resterait au pouvoir, ferait tout son possible pour éviter les questions religieuses, comprenant parfaitement combien elles étaient épineuses et dangereuses, même pour un ministère radical.

Je revins donc à la nonciature avec moins d'appréhen-

sions et je commençai à espérer que le ministère Bourgeois, radical, présidé par un homme fin et intelligent, serait moins 'nuisible à la religion que certains ministères dits modérés, qui, pour se laver de la tâche de cléricalisme, dont les .accusait continuellement et malicieusement le parti d'opposition, avaient eu recours à des actes vexatoires et arbitraires contre l'Eglise et le clergé.

Cependant le Saint-Père, qui avait pris connaissance de la déclaration ministérielle et de mon rapport n° 654 , avait conçu des craintes graves sur la situation et résolu d'adresser une lettre pontificale au président de la République relativement, au projet de loi annoncé sur les associations.

Le 25 décembre, le cardinal Rampolla me faisait part de cette détermination du Souverain Pontife par le télégramme suivant : « Reçu votre (rapport sur le projet de loi concernant les -associations. Le Saint-Père, gravement préoccupé des conséquences, a décidé d'adresser à M. le Président de la République une lettre pontificale pour conjurer le danger. Tl désire que Votre Excellence envoie en toute hâte un brouillon de lettre contenant les observations qui, à votre avis, contribueraient le mieux à atteindre ce but. »

Je me demandai un moment si je devais envoyer un nouveau rapport plus détaillé sur mon entretien avec M. Bourgeois, et -même dire un mot, des espérances que j'avais conçues; mais, .après mûre réflexion, je résolus de n'en rien faire. Ces espérances n'étaient-elles pas une illusion de ma part T Et M. Bourgeois ne serait-il pas contraint de céder aux exigences de sou parti ? D'ailleurs les appréhensions du Saint- Siège étaient partagées par tout il'épiscopat et le clergé français, et une lettre pontificale, qui devait rester secrète, au président de la République, pouvait avoir quelque avantage et ne présentait aucun inconvénient.

Je me mis donc à réfléchir, puisque le Saint-Père me l'ordonnait, sur ce que la lettre du Souverain Pontife pourrait; contenir. L'objet, tel que me l'avait indiqué te cardinal

Rampolla, était circonscrit au projet de loi sur les associations. Ce thème était assez restreint, car, le gouvernement n'ayant pas encore publié son projet, je ne pouvais Ouvrir une discussion à ce sujet. Il n'y avait donc pas d'autre base scllide que l'annonce qui figurait dans la déclaration ministérielle. Il en ressortait que le projet gouvernemental était destiné « à préparer le règlement définitif des rapports entre ies Eglises et l'Etat souverain », et à fixer les règles dé droit commun, substituées au « système des lois particulières » auxquel.es devraient être soumises a l'avenir toutes ■iations, y compris les congrégations religieuses. Il menaçait donc l'existence du concordat, et .s'il n'était ni juste, ni impartial, il pouvait compromettre la liberté et la vie des congrégations.

Une lettre du Saint-Père au président de La République était donc parfaitement justifiée; elle était un acte de vigilance pontificale, et arrivant avant que le projet fût rédigé et présenté aux Chambres, elle pouvait déterminer le gouvernement, s'il avait bonne volonté, à donner au projet un caractère juste et équitable.

Sur la première partie, relative à la dénonciation éventuelle du concordat, il ne me sembla pas opportun d'insister beaucoup, car la chose était prématurée. Quelques phrases suffisaient pour faire comprendre qu'au fond le Saint-Siège ne redoutait pas trop cette éventualité, et que, au cas où elle se réaliserait, la France en souffrirait beaucoup plus que l'Eglise.

Quant à la seconde partie, le point principal me parut être de démontrer combien il serait injuste et odieux d'établir des règles exceptionnelles et restrictives pour les congrégations religieuses.

Il me sembla en outre que le ton général de la lettre devait être élevé, digne et exempt de toute timidité, comme il sied à celui qui se sent fort de son droit et n'est nullement épouvanté par la perspective d'un conflit, ni même de la rupture des rapports, après de longues et multiples preuves de modération et de bienveillance données à la République. Seul un tel langage peut, selon moi, faire

impression sur des hommes hostiles par principe à l'idée religieuse, mais habiles, intelligents et calculateurs.

Mon brouillon fut donc rédigé comme il suit : « Le gouvernement français vient d'annoncer publiquement son dessein de présenter un projet de loi sur les associations religieuses, destiné à préparer un règlement définitif des rapports entre l'Eglise et l'Etat.

» L'on n'a pas encore les éléments nécessaires pour apprécier la nature et le caractère de ce projet; mais la -matière 'dont il s'occupe est tellement importante et si étroitement liée aux intérêts les plus vitaux de la religion et de la France, que l'on a cru nécessaire de présenter, dès maintenant, certaines considérations générales et de manifester les vives appréhensions du Saint-Siège.

» Les rapports entre l'Eglise et l'Etat ont été réglés par le concordat, qui, fidèlement observé par le Saint-Siège, a contribué efficacement, pendant presque un siècle, à maintenir l'harmonie entre les deux pouvoirs, assurant au gouvernement de. précieux avantages et à PEglise l'exercice régulier du cuite. Les hautes et multiples raisons, qui amenèrent l'Eglise et l'Etat à conclure ce traité, subsistent toujours, car elles sont fondées sur la nature des choses et sur les besoins permanents d'un peuple qui, par tradition et par conviction, est en grande majorité catholique. Aussi la rupture de cet accord amènerait-elle un trouble profond dont personne ne peut mesurer ni les conséquences; ni la durée. Une loi sur les associations, quelle qu'elle fût, serait impuissante à l'empêcher.

» Gela ne peut échapper à la perspicacité de ceux qui ont la responsabilité du pouvoir; aussi l'on n'estime pas nécessaire d'insister sur cette question. Le jour où le concordat serait réellement exposé à quelque danger, le Saint-Siège ne manquerait à aucun 'de ses devoirs, et particulièrement à celui de démontrer par de sages raisons que la séparation entre l'Eglise et l'Etat serait en France non moins funeste à la religion qu'à la nation et à la société civile.

» Ce qui le préoccupe actuellement le plus, c'est la situa-

tion des associations religieuses, au cas où elles viendraient à être lésées et compromises par le projet en question.

» L"on n'ignore point en effet que certains, guidés par leurs passions antireligieuses, oublient les principes de la justice et de l'équité quand il s'agit des congrégations, allant jusqu'à vouloir une différence de régime entre les associations fondées par les laïcs dans un but civil, et les associations religieuses fondées dans un but 'moral et religieux. Aux premières, ils sont d'avis d'accorder liberté et protection, tandis que, sous de mesquins et faux prétextes, ils prétendent soumettre les secondes à une surveillance inquisitoriale humiliante et ne leur concéder que des prérogatives illusoires et perpétuellement révocables.

» L'on a confiance que le projet gouvernemental s'inspirera de principes bien différents. En effet, de l'avis des hommes sages et impartiaux, une loi sur les associations doit être faite pour protéger et garantir le droit individuel des citoyens et assurer le bien général de la société. Sous Tun et l'auire rapport, les associations religieuses doivent trouver dans les lois de l'Etat justice et protection.

» Elles sont composées de citoyens comme les autres, et un Etat, spécialement un Etat démocratique, doit avoir pour règle fondamentale de conformer ses lois au principe de l'égalité des droits entre tous les citoyens.

» Mais sous le rapport du bien social, il n'y a certainement pas d'associations qui méritent plus de faveur que les congrégations religieuses.

» Elles s'appuient sur le fondement le plus noble et le plus nécessaire au bien général, celui de l'oubli de soi et de l'amour du prochain. Puisant leur inspiration et leur énergie dans la vie universelle de l'Eglise, elles ne visent aucun intérêt, aucune récompense humaine; elles consacrent leurs forces à toutes les oeuvres qui dérivent des sublimes inspirations de la charité chrétienne. Les congrégations de France ne se laissent dépasser par celles d'aucun autre pays dans cette noble émulation pour le bien du prochain. Ces hommes et ces femmes sont la gloire de l'Eglise, non moins que l'honneur de leur patrie. Par l'instruction donnée à toutes les

classes, par l'exercice de la charité accomplie sous toutes les formes envers les pauvres, les orphelins, les malades, etc.. elles ont créé à la nation qui les a produites en si grand nombre une réputation glorieuse et spéciale que personne au monde ne peut leur disputer.

» Il y a même une partie de .leur ministère que l'Etat ne pourrait remplacer ni avec de l'argent, ni avec ses fonctionnaires. Elles n'ont pas trouvé la France assez grande pour leur activité et leur zèle; elles se sont étendues au delà de l'Europe -dans des contrées où, par leurs vertus et leur labeur, elles ont implanté, même au prix de la vie de leurs membres, la civilisation chrétienne et l'influence de leur pays. Cette influence est si importante pour la France que son gouvernement, aux moments les moins favorables à l'Eglise, et jusque sous la Convention, n'a pas cessé de soutenir de sa protection et de ses subsides ses fils lointains et fidèles à la patrie.

» Si donc il est juste que la faveur de la loi soit accordée aux associations dans la mesure des services qu'elles rendent à la société, il est évident qu'elle doit être assurée principalement aux associations dont l'action est une source de grands bienfaits pour l'humanité et de grandeur morale pour la nation à laquelle elles appartiennent.

» De nos jours surtout, dans une société profondément minée par des passions malsaines et dangereuses, l'exemple d'hommes et de femmes qui se consacrent à une vie de désintéressement et de sacrifice ne peut être qu'éminemment utile et salutaire.

» Pour résoudre les formidables problèmes qui se présentent de tous côtés devant les nations modernes, il ne sera pas de trop pour les gouvernements d'obtenir le concours de toutes les influences pacificatrices; or, il n'y en a point de plus puissante que celle de la religion, et celle-ci n'a point d'auxiliaires plus efficaces et plus dévoués que les congrégations religieuses, animées de son esprit et consacrées par son autorité.

» A ces considérations, qu'il soit permis d'ajouter quelques réflexions particulières an Saint-Siège.

» Le Saint-Siège n'a pas cessé de donner des preuves continuelles de bienveillance et d'égards spéciaux envers la nation et le gouvernement français, au point d'être taxé de partialité. Son principal objectif était d'obtenir la pacification religieuse non moins utile à l'Eglise qu'à l'Etat, et de favoriser une nation catholique, en contribuant au maintien et au développement de sa prospérité, de son influence et de sa grandeur à l'intérieur et à l'extérieur.

» L'on ne peut d'autre part cacher que les attentions amicales et paternelles du Saint-Siège n'ont pas rencontré jusqu'à présent toute la correspondance que le Saint-Père se promettait en retour.

» Et voici qu'aujourd'hui on annonce une nouvelle loi qui pourrait avoir les conséqences les plus graves et les plus funestes, si elle n'était pas inspirée par les règles de l'équité et de la justice.

» Le Saint-Siège aime à croire que cette loi ne sera pas pour lui un motif d'affliction, et que la France ne voudra pas diminuer d'elle-même les prérogatives de son protectorat et de son influence à l'extérieur, comme aussi son précieux patrimoine moral à l'iniérieur. Si le contraire arrivait, le Saint-Siège devrait décliner toute responsabilité.

» Mais le Saint-Père, comptant sur la sagesse- et sur le caractère élevé de M. le Président, ainsi que sur l'intelligence politique et l'impartialité des hommes qui sont air pouvoir, nourrit la pleine confiance que la nouvelle loi sera une loi de justice, d'égalité et de véritable liberté, et ne mettra aucun obstacle à l'existence pacifique et à l'action bienfaisante des congrégations religieuses.

» Dans cet espoir, etc. »

J'envoyai ce projet au cardinal Rampolla avec mon rapport du 3 janvier 1896. Le Saint-Père l'adopta en entier et. quelques mois après (le 10 mai), me fit envoyer sa lettre avec mission de la présenter personnellement au Président de la République.

Le pli m'arriva le 13, et je demandai immédiatement à

M. Félix Faure de vouloir bien m'indiquer le jour et l'heure où il pourrait me recevoir. Il me fixa le 15, me faisant dire par le général Tournier, secrétaire général de la présidence, qu'il aurait voulu me recevoir dès le lendemain de ma demande, c'est-à-dire le 14, mais que, cette journée étant pour lui très chargée, il n'aurait pu me donner que quelques moments, tandis que le surlendemain il pourrait donner à notre conversation un temps plus considérable.

Je notai cette gracieuse attention du président ; et je crois qu'elle ne fut pas un simple compliment, mais une marque sincère de sa bienveillance à mon égard; certaines paroles que je lui avais adressées quelques mois auparavant, dans mon allocution du premier jour de l'an, en raison de quelques circonstances spéciales, lui avaient fait grand plaisir.

En lui présentant les vœux du corps diplomatique, j'avais fa'it allusion à l'attitude « du pays lui-même, qui n'a cessé, durant le cours de cette année, de voir dans son premier magistrat une ferme garantie d'ordre et de prospérité ». C'était dire que la nation, faisant bonne justice des attaques et des calomnies que certains j.ournaux avaient lancées récemment contre le Président de la République, reconnaissait au contraire en lui l'homme honorable et digne, le solide soutien de l'ordre et de la prospérité publique.

Et tous comprirent mes paroles en ce sens, comme l'indiquèrent les journaux qui les reproduisirent et les commentèrent M.

(Jî) Le Journal des Débats s'exprimait en ces termes dans son numéro du 2 janvier :

Le corps diplomatique a l'Elysée. — Les discours officiels échangés à l'occasion des réceptions du jour de l'an comportent généralement peu d'imprévu. Le fond n'en saurait guère varier et ceux qui les prononcent ne ^cherchent pas à faire sensation. Ce n'est pas à dire que ces manifestations oratoires soient condamnées à rester insignifiantes et banales, comme un simple compliment de bonne année. L'art des nuances trouve à s'y déployer, parfois brillamment, et c'est le triomphe de l'éloquence diplomatique !que de trouver des formules heureuses pour traduire des sentiments dont l'expression paraît difficile à rajeunir.

« A ce titre, l'allocution prononcée au ipalais de l'Elysée par Mgr Ferrata, nonce apostolique, au nom du corps 'diplomatique, est d'un tour particulièrement réussi. Une allusion délicate à d'attitude « du pays lui-même, qui n'a cessé, durant le cours de cette année, de voir, dans son premier

M. Félix Faure, dans sa répense officielle, fut très courtois envers moi ; mais, outre cela, il me remercia de vive voix des termes que j'avais employés à son égard.

Ma visite à l'Elysée, quelques mois après cette allocution du premier de l'an, ne pouvait donc qu'être bien accueillie.

Le Président de la République me reçut à l'heure convenue, avec la plus grande affabilité. Après les compliments d'usage, je lui remis la lettre pontificale qu'il ouvrit sans la lire, sans doute pour ne pas me laisser trop longtemps en silence. Je crus bon alors, pour aborder la question, de lui dire qu'elle avait trait au projet du gouvernement sur les associations.

Il fit un mouvement de surprise et me dit aussitôt que ce projet n'était pas encore rédigé, voulant me faire entendre par là qu'il était prématuré d'en parler.

Je repartis que certaines observations, précisément parce que la rédaction n'était pas encore arrêtée, étaient peut-être plus opportunes en ce moment, parce qu'elles pouvaient

magistrat, une ferme garantie d'ordre et de prospérité », prouve qu'on se plaît à Tendre justice, au dehors, aux sympathies et à la popularité de bon aloi que M. Félix Faure a su conquérir par la bonne grâce de son accueil et la franche dignité de sa vie politique et privée.

« H serait difficile de n'être pas toucfhé également de l'hommage rendu ^par Mgr Ferrata à la France et à son rôle propre dans l'histoire de l'humanité. « Par le rayonnement de son action civilisatrice dans le monde, elfe s'attire •l'estime et la sympathie de ceux qui sont au loin, et par le charme séduisant de son génie, elle gagne l'admiration de ceux qui l'approchent. »

« L'amabilité voulluo du compliment n'en altère ni la sincérité ni la portée, et M. le Président de la République y a répondu, comme U convenait, avec une cordialité pleine de tact et d'à-ipropos. n a rappelé que, dans l'année même qui vient de s'écouler, la France n'avait manqué aucune occasion de contribuer « aux weuvres de concorde, de liberté, de progrès ». Son intervention, dans toutes les circonstances où elle a >pu se produire, soit isolément, soit de concert avec d'autres puissances, a toujours eu pour but « un profit ipour la civilisation ou l'affermissement de la paix ». C'est sur ce mot « ri'un heureux augure ipour l'année qui commence » que s'est olose la réception du corps diplomatique. De pareilles assurances sont trop précieuses pour qu'on trouve jamais superflu «le les répéter, et les réceptions du jour de l'an ont co mérite d'en donner d'occasion dans presque toutes les capitales du monde, île même jour ».

On se iplut également à relever les paroles que j'avais dites à l'adresse de Ca France. Voici l'article que publia à ce sujet le Peuple Français du 3 janvier :

« Portrait de la France. — Jamais la France n'a été mieux dépeinte que par le nonce apostolique Mgr Ferrata, dans le discours que Sa Grandeur a adressé à M. le Président de la République au nom du corps diplomatique.

influer dans un sens de liberté et de justice, tandis qu'elles auraient eu moi;ns d'efficacité si le projet avait été déjà rédigé et connu du public.

Le président reconnut la justesse de ma réflexion et m'assura qu'il lirait avec grande et respectueuse attention la lettre que le Saint-Père lui faisait l'honneur de lui adresser il serait très heureux de pouvoir, dans les limites de ses attributions constitutionnelles, répondre aux désirs de Sa Sainteté. Quant au projet en 'lui-même, je connaissais trop bien, me dit-il, ses sentiments personnels pour ne pas être oertain qu'il désirait le voir inspiré par des sentiments de liberté et de justice pour tous. Il ne pouvait pas cependant me cacher que la solution dépendrait principalement des Chambres, qui pourraient se laisser influencer d'une manière défavorable par l'attitude de résistance prise par certaines congrégations religieuses.

Le président ajouta que le parti catholique n'avait tenu

« L'attirance de notre pays auquel « nul ne peut demeurer étranger ». son 'génie révélé par le « rayonnement de son action civilisatrice dans le monde (», son caractère affable, cihevaileresque et courtois, tracé en deux mots : « gracieuse hospitalité », c'est là He tableau d'un /peintre si épris de son sujet, qu'aucune considération humaine ne parvient à le détourner des charmes qu'il lui trouve.

« Oui, la France est bien telle que l'a dépeinte Mgr Ferrata, et, à défaut du Président de la République, se montre profondément reconnaissante au nonce d'adresser pour son bien et sa prospérité des vœux « à Celui qui, pour les peuples comme pour les Individus, est la source do tous les biens ».

« Mgr Ferrata n'a tu aucun de ces défaits misérables et honteux auxquels nous nous attachons avec trop de complaisance. Il n'a vu ni la trahison d'un soldat au début de 1895, ni le scandale de la liste des 104 à. la fin. ni, pendant son cours, la participation de l'escadre française aux <fêtes de •Kiclî, ni iMagnier et maints autres, ni Ribot, Ricard, Dupas et Lefèvre, ni Ha loi de spoliation, ni Fabérot à la tribune. Il ne s'est arrêté qu'à l'ensemble, et il l'a rendu de main de maître. Le peintre qui rendrait une ordure déposée au pied d'un superbe édifice, ou des taches de mouches sur des vitraux éclatants de couleurs lumineuses, ne serait qu'un manœuvre. « Mlgr Ferrata ne voit dans la France que son (caractère ; et sans s'arrêter •aux rfrancs-imaçons et aux athées qui allongent sur sa pureté les ombres sinistres de leurs pattes hideuses et crochues, il la loue, de même que dans ïa création, II ne voit que lo Créateur et le prie.

« Parmi tous les souverains représentés à l'Elysée par les ambassadeurs entourant le nonce, il n'en est pas un qui m'eût Temercié Son Excellence de ses prières.

« Le chef d'Etat, placé â la tête du pays cathodique par excellence, n'a pas osé.

« 'Cela même, Mgr Ferrata ne l'a pas vu. Il n'a vu que la France, la fill* aîné© de l'Eglise i

Saint- Julien ».

aucun compte de la bonne volonté du gouvernement ; car oelui-ci avait apporté de notables atténuations à la loi fiscale de 1884, surtout en exemptant les congrégations de charité et de missions qui étaient très nombreuses et très importantes: et cependant on avait continué la polémique' avec la même acrimonie que si le gouvernement n'avait rien fait, comme s'il avait au contraire aggravé la loi, ce qui n'était nullement conforme à la justice ni encourageant.

Du ton le plus courtois toujours, et le plus affable, il fit observer que l'état d'irritation produit par cette campagne de résistance avait été aggravé encore par l'attitude prise par certains évêques à l'égard de la loi sur les fabriques. Mgr Trégaro, entre autres, s'était particulièrement signalé en déclarant dans une récente lettre publique qu'il fallait considérer cette loi comme non existante et que les fabriques ne devaient en tenir aucun compte. Cet acte de l'évoque, dit le président, provoquera probablement d'ici peu de

ps une interpellation à la Chambre.

Le règlement sur les fabriques présente des côtés défectueux; mais le moyen d'obtenir une modification juste et équitable ne peut certainement pas être la résistance à la loi : aucun homme politique n'admetbra jamais ce système dans un Etat bien ordonné.

Je répondis au président que je n'entendais pas défendre certaines vivacités, moins encore certains écarts de langage dans les polémiques de la part de certains catholiques; ces excès étaient inévitables dans des questions de ce genre et provenaient un peu aussi du génie vif et ardent de la nation. Mais il ne fallait pas perdre de vue que les catholiques subissaient depuis plusieurs années de continuelles atteintes à leurs sentiments et à leurs droits religieux; il ne fallait donc pas s'étonner si leur patience commençait à diminuer; d'autant plus que, dans le passé, elle ne leur avait valu que de nouvelles offenses. Cet impôt fiscal, même atténué, ne pouvait se justifier, car il n'était point conforme aux règles de l'équité et de l'égalité entre les citoyens, et constituait une surcharge excessive pour les congrégations qui en étaient frappées.

La loi sur les fabriques n'avait pas seulement des côtés

défectueux; elle était une violation ouverte des droits de l'Eglise, car l'Etat s'était attribué le droit exclusif de légiférer sur une matière pour le moins mixte et reconnue comme telle, plusieurs années auparavant, par M. Lepère, Ministre des Cultes. Ce dernier, en effet, non suspect cependant de cléricalisme, avait nommé, pour régler cette question, une commission composée de fonctionnaires du gouvernement et de prélats.

Ces réflexions parurent produire quelque impression sur l'esprit du président; mais il en revint à son idée que la résistance à laquelle les catholiques avaient recours ne pouvait qu'aggraver la situation.

Abordant ensuite le projet de loi sur les associations, sans entrer dans les considérations développées dans la lettre pontificale, je me bornai à dire qu'à mon avis il fallait l'ajourner indéfiniment, car la Chambre actuelle ferait difficilement une œuvre juste, large et impartiale ; on provoquerait très probablement une recrudescence du conflit religieiutx, à la grande tristesse du Saint-Père qui avait cependant donné tant de preuves de bienveillance spéciale et constante pour la République, malgré les vives et douloureuses oppositions rencontrées même. de la part des catholiques.

M. Félix Faure parla alors du Saint-Père en termes de profonde estime et admiration, et reconnut que la politique élevée et noble qu'il avait inaugurée avait été une ère avantageuse pour la République et pour la nation française. Il necontesta pas que Léon XIII n'eût mécontenté par là un certain nombre de catholiques, spécialement de la classe aristocratique, inféodés aux anciens régimes; mais il soutint qu'il avait gagné à la religion (et il était heureux de le constater, dit-il, comme catholique) un nombre bien plus considérable d'autres Français, en faisant tomber leurs préjugés et en rendant la caïuse catholique plus respectable à leurs yeux, parce qu'il la libérait de certaines apparences d'intérêts secondaires, politiques, qui la compromettaient.

Il ajouta que les effets de la sage politique du Saint-Siège seraient pLus considérables encore si tous les évêques et les membres du clergé régulier et séculier voulaient s'en inspirer

dans leur attitude vis-à-vis du gouvernement et des fidèles.

Après .loi avoir fait observer qu'il était nécessaire que le gouvernement, de son côté, rendît cette politique possible et féconde, au lieu de la paralyser par des mesures fâcheuses blessant les droits de l'Eglise, je lui recommandai aussi la question des pompes funèbres. Il me dit qu'on n'avait pas encore pris de décision à ce sujet, et qu'il y avait moyen de gagner du temps, car elle devrait ensuite retourner de la Chambre au Sénat.

Il me pria en terminant d'offrir au Saint-Père l'expression de ses sentiments respectueux et de l'assurer qu'il prendrait connaissance de sa lettre avec tout l'intérêt qu'il fallait y attacher.

J'envoyai naturellement aussitôt au Saint-Siège un compte-rendu de notre conversation. M. Félix Faure m'apparut, une fois de plus, en cette circonstance, comme un homme de bon sens, modéré et disposé à épargner, en tant que cela dépendait de lui, de nouveaux coups à l'Eglise.

Trois jours après, je le revis à l'Elysée, à l'occasion d'un dîner qu'il donna en l'honneur du corps diplomatique. Pour moi, les dîners officiels ont toujours été un véritable sacrifice, étant habitué à une vie simple et frugale et souffrant beaucoup de l'air concentré et surchauffé que l'on respire dans ces salles remplies de lumières; je ne refusai cependant jamais d'y prendre part, car l'on y a souvent l'occasion de conférer de choses utiles avec des personnages importants.

En ma qualité de doyen du corps diplomatique, j'eus l'honneur de donner le bras à madame Félix Faure et dem'asseoir à sa droite. Elle me parla longuement pendant le dîner, et me dit, entre autres choses, dans l'intimité, que son mari, sans être pratiquant, était croyant et respectueux de la religion, et qu'elle espérait l'amener peu à peu aux pratiques de la foi. Il avait désiré avoir pour compagne une personne religieuse, il avait voulu que ses deux filles, M1Ie Lucie et Mme Berge, fussent élevées avec soin dans la religion catholique, et il les aimait beaucoup, parce qu'elles étaient toutes deux bonnes et pieuses. Parlant ensuite d'ellemême, Mme Faure me dit plusieurs fois avec grande simpli-

cité qu'elle ne trouvait que dans la religion la vraie force et la consolation dans les difficultés et les afflictions de la vie, et qu'elle plaignait sincèrement ceux qui n'avaient pas ce grand avantage.

Je me rencontrai après le dîner avec M. Combes. Le ministre des Cultes se montra très affable et me déclara qu'il n'avait aucune responsabilité dans tous les dires des journaux à propos des candidatures épiscopales et d'un prétendu conflit entre le gouvernement et la nonciature; mais qu'il avait au contraire gardé le secret le plus strict sur notre dernier entretien, comme il avait été convenu entre nous.

Il me dit encore que certains députés avaient voulu l'interpeller sur la récente lettre de Mgr Trégaro et sur le discours prononcé par Mgr Mathieu, évêque d'Angers, à l'occasion de la réception du premier de l'an, mais qu'il avait réussi à les en dissuader.

M. Combes ajouta qu'il avait également résisté à leur demande de faire suspendre le traitement de l'évêque de Séez.

Toutefois, continua-t-il, ces imprudences épiscopales contribuent beaucoup à accentuer les tendances de la gauche qui veut arriver le plus tôt possible à la séparation de l'Eglise et de l'Etat; et comme je lui répliquai que ces tendences étaient plus théoriques que pratiques, il m'affirma avec vigueur qu'elles étaient au contraire très réelles, car ces messieurs de la gauche étaient persuadés que le clergé faisait actuellement tout ce qu'il pouvait pour les combattre,1 et qu'il ne pourrait le faire davantage après la séparation.

Je repartis qu'il n'était pas exact que le clergé, en général, s'ocdupât de politique, à moins que par politique on ne voulût entendre la juste revendication des droits de l'Eglise. Les fauteurs de la séparation se trompaient beaucoup s'ils croyaient que le clergé, une fois libéré des liens concordataires, se conduirait avec le môme calme et la même réserve, et que le peuple, qui était plus à craindre que le clergé, supporterait tranquillement une séparation comme ils l'entendaient. M. Combes se borna à répondre que la gauche ne comprenait pas les choses de la même manière.

Je me rencontrai ensuite au fumoir avec M. Bourgeois, qui me salua très gracieusement, et comme nous avions l'un et l'autre le désir de causer, nous nous assîmes sur un canapé, où nous conversâmes si longuement qu'il ne resta plus aucun fumeur dans la salle.

Le président du Conseil, qui a une facilité et une élégance de parole surprenantes, m'exposa d'abord ses idées relativement aux rapports entre l'Eglise et l'Etat dans une société démocratique : l'Etat devait la liberté et un égal respect à toutes les convictions religieuses; mais dans ses directions, dans ses éléments, tout devait être absolument et exclusivement laïque ; il ne devait pas outrepasser ses limites, comme l'Eglise ne devait pas outrepasser les siennes (mais quelles sont ces limites?); tous deux devaient vivre en paix, mais ^ans se compénétrer. En somme, l'Etat devait être athée, c'est-à-dire n'avoir aucune religion.

Je répondis que cette théorie n'était pas conforme, sur différents points, aux vrais principes. Un gouvernement sans religion était une création moderne que, seuls, un ou deux Etats réalisaient en Europe : la collectivité devait, comme l'individu, respecter Dieu et la religion. Mais, cela dit, j'ajoutai en souriant que le gouvernement allait bien au delà de cette théorie, car il n'accordait pas en pratique aux convictions religieuses cette liberté et ce respect qu'il prétendait admettre en principe. Nous pourrions supporter que le gouvernement n'ait pas une religion d'Etat, mais nous voudrions qu'il n'ait pas au moins « une irréligion d'Etat ».

Le ministre me regarda et sourit, comme s'il avait compris que ce n'était pas le cas de vanter trop la liberté, quand, depuis de nombreuses années, le gouvernement en était si avare envers les catholiques.

Changeant ensuite de question, il me demanda si je savais à quel point en étaient les négociations avec le Saint-Siège relativement à la création d'un huitième cardinal pour la France. Si le Saint-Siège faisait quelque concession, ajoutat-il, et élevait aux honneurs de la pourpre Mgr l'archevêque d'Albi, il serait facile de pourvoir au siège de Toulouse, car

le .gouvernement consentirait à y promouvoir 'le cardinal Bourret, comme le .désirait le Saint-Père. Je répondis que je n'étais pas en mesure de l'informer, car les négociations pour les cardinaux se traitaient directement entre le Saint- Siège et le ministère, et qu'il devait par suite être plus au courant que 'moi; j'ajoutai seulement qu'il n'avait jamais été question, du moins à ma connaissance, d'un huitième cardinal de couronne, ou résidant en France, mais d'un cardinal de curie, résidant à Rome.

Je lui demandai à mon tour s'il pouvait me dire quelque chose concernant son projet sur les associations; mais il me répondit qu'il n'était pas encore « arrêté ». Il ne s'expliqua pas davantage sur le monopole des pompes funèbres ; il voulut seulement atténuer l'importance de cette question en la qualifiant de simplement financière. Non, lui ripostai-je, c'est une question de justice ; mais même sous le rapport financier, elle a une grande importance, car, après tout, il faut des finances pour vivre. Il rit et en convint.

Il parla ensuite de la politique du Pape d'une manière très convenable, et même avec des éloges; mais il constata que différents évêques et une partie du cilergé, .régulier et séculier, ne la suivaient pas. Il nomma spécialement les Jésuites et les Pères Augustins de l'Assomption qui, selon lui, faisaient opposition au gouvernement et à la personne même du Président de la République, contre lequel ils avaient suscité de récentes attaques dans 'une partie de la presse. Parmi les jésuites, il me nomma comme principal agitateur •le P. du Lac, m'assurant qu'il avait en mains des preuves pour confirmer son assertion.

Je répondis à M. Bourgeois que je connaissais les pères jésuites et les augustins de l'Assomption, et que je pouvais l'assurer que ces renseignements ne pouvaient provenir que de personnes suspectes et intéressées à faire dévier l'opinion du gouvernement et du public; ces religieux pouvaient être opposés à certains actes de la République, contraires aux intérêts de l'Eglise, rnais non au régime lui-même, aux ministres et spécialement au président. Ce dernier ayant été souvent attaqué par les journaux radicaux, il faudrait sup-

poser qu'entre eux et les jésuites il y avait accord ou au moins identité de vues, auquel cas il ne me restait plus, dis-ie en souriant, qu'à féliciter M. le Ministre, chef du parti radical, de cette alliance inattendue !

L'on toucha au vol quelques autres questions, celle même du futur conclave, et je m'aperçus que M. Bourgeois ne s'en désintéressait pas, vu d'importance politique et religieuse de la Papauté.

Il me dit à ce propos qu'il savait que dans les hautes sphères du Saint-Siège il y avait un fort courant opposé à la politique du Pape envers la France et alimenté, en grande partie, par les monarchistes français; il savait aussi que le nonce était combattu par eux aussi bien à Paris qu'à Rome même. « Je voudrais, ajouta-t-il, que vous fussiez le seul, Monseigneur, à informer le Saint-Siège, et le seul cru à Rome; car ces messieurs, étant passionnés et partiaux, ne peuvent qu'induire le Saint-Père en erreur.

L'on parla aussi de la question sociale; il me dit avoir lu et étudié avec soin l'Encyclique pontificale; et tout en n'en partageant pas tous les principes, il avait admiré en certains points la justesse et la largeur des idées, et dans l'acte lui-même la noble sollicitude du Saint-Père pour la classe ouvrière.

En somme, je remarquai en M. Bourgeois un homme intelligent, calme, réfléchi, souple, et désireux aussi de ne pas voir troubler la paix religieuse. Si par instruction et par éducation il était -rempli de faux principes et de préjugés, s'il était sceptique en matière de religion, il me sembla que par culture, par expérience du gouvernement et même par xme certaine bonne tendance de son esprit, il était accessible à des considérations élevées et à des accommodements honnêtes et pacifiques sur les questions religieuses.

Notre entretien terminé, nous quittâmes ensemble le fumoir pour rentrer dans les salons.

A'ussitôt que M. Félix Faure m'aperçut, il s'approcha de moi et, me tirant à l'écart, me dit qu*il venait de lire avec surprise dans le Gaulois l'annonce, venant de Rome, de la lettre pontificale qui lui avait été adressée, et ne pouvait

s'expliquer cette indiscrétion. Il me pria donc de faire savoir au Saint-Siège que l'action qu'il pouvait exercer, dans la sphère de ses attributions, pour correspondre aux désirs de Sa Sainteté, serait complètement paralysée si on ne conservait pas la plus stricte discrétion sur l'envoi et le contenu de la lettre. Il ajouta qu'il avait trouvé en M. Bourgeois de bonnes dispositions, mais qu'il perdrait tout le fruit de sa démarche si Ton n'observait pas la plus grande réserve.

Cette observation du Président de la République était très juste, et j'assurai M. Félix Faure que j'avertirais immédiatement le Saint-Siège.

La nouvelle reproduite par le Gaulois était un télégramme adressé de Rome au Daily Chronicle, dans lequel on disait : « Le Souverain Pontife vient de terminer une lettre destinée au Président de la République, dans laquelle Sa Sainteté examine la situation religieuse en France. Cette lettre qui produira, sans nul doute, une impression considérable dans le pays, contiendra une énergique protestation contre l'hostilité systématique du cabinet Bourgeois à l'égard du clergé et des catholiques, dont les plaintes unanimes ont ému le Souverain Pontife. »

Ce télégramme, qui n'avait qu'une part de vérité, avait été évidemment rédigé de manière à faire supposer d'imminents et sérieux conflits entre le Saint-Siège et le gouvernement français en donnant à la lettre pontificale un caractère général de protestation dirigée contre le cabinet Bourgeois, lequel, à vrai dire, n'avait accompli jusqu'alors aucun acte hostile à la religion.

Je communiquai télégraphiquement au cardinal Secrétaire d'Etat la réflexion de M. Félix Faure; et le lendemain, j'envoyai un rapport détaillé dans lequel, après avoir résumé les différents entretiens que je venais d'avoir, j '.exprimai l'avis qu'après la lettre du Saint-Père au président, et vu les bonnes dispositions de ce dernier, il convenait de conserver une attitude vigilante, mais calme, et attendre les faits pour juger le nouveau ministère; il ne fallait pas favoriser le plan

de ceux « qui, par esprit politique ou par manque de réflexion, désiraient voir précipiter les choses et ouvrir une ère de lutte violente, dont ils ne manqueraient pas ensuite de jeter, au moins en partie, la responsabilité sur les direc tions politiques du Saint-Siège. »

Le cardinal Rampolla répondit immédiatement par un télégramme du 18 janvier, m'assurant qu'il n'y avait eu aucune indiscrétion de la part de la Secrétairerie d'Etat concernant renvoi et le contenu de la lettre pontificale. Puis, dans sa dépèche. du 20, n. 28580. il s'exprima comme il suit : « Sa Sainteté a appris avec satisfaction que M. le Président de la République a manifesté sa résolution de faire son possible pour correspondre aux désirs exprimés par Sa Sainteté dans la lettre qu'elle lui a adressée. L'auguste Pontife espère qu'il en résultera quelque bon fruit, surtout si on ne perd pas de vue les réponses opportunes que vous avez données vous-mêmes d'une manière si louable à votre illustre interlocuteur.

» Par rapport à la publication intempestive de la nouvelle concernant la lettre pontificale, je vous confirme le déplaisir que cette publication a causé au Saint-Père et à moi-même, et l'assurance déjà donnée par mon télégramme d'avant-hier, qu'il n'y a eu aucune indiscrétion de la part de la Secrétairerie d'Etat.

» De quelques recherches sérieuses faites à ce sujet, l'on serait plutôt amené à croire que cette publication est due à quelque indiscrétion de l'ambassade française près le Saint- Siège; car le Saint-Père, dans la dernière audience accordée à l'ambassadeur, lui a dit un mot de son projet d'écrire une lettre a. M. le Président; et l'on sait d'autre part que la premier;' nouvelle du document pontifical fut donnée dans un dîner au Séminaire français par des personnes qui ont des contacts fréquents avec l'ambassade. Votre Eminence peut se servir de ces renseignements en la manière qu'elle croira la meilleure pour diminuer la mauvaise impression produite; ei je m'en remets à sa prudence de voir s'il est bon de les

utiliser pour atténuer l'importance de la polémique soulevée dans les journaux à ce sujet. »

Mais la presse, après cette première nouvelle, avait gardé le silence ; et ainsi la lettre pontificale fut complètement ignorée du public.

Je prends congé du président de ia République. — Comment les différents partis apprécièrent ma nonciature. — Conclusion.

Quelques mois après l'incident que relate la fin du chapitre précédent, au consistoire secret du 21 juin 1896, Mgr Ferrata était créé cardinal. Le 4 juillet suivant eut lieu à l'Elysée ha cérémonie solenneile de la remise de la barette cardinalice par le chef de l'Etat et le 9 novembre le nouveau cardinal prenait définitivement rongé du président de la République.

Voici les dernières pages des mémoires qui relatent son départ de France :

Je nie rendis à d'Elysée à cinq heures de l'après-midi, heure convenue. Les nonces de première classe n'ont pas à remettre de lettre de rappel, car .leur promotion au cardinalat met ,par elle-même fin à leur mission; ils ne restent que provisoirement en qualité de pro-nonces jusqu'au jour de leur départ.

M. Félix Faure fut courtois et affable comme de coutume ; il me dit des paroles très flatteuses sur l'attitude que j'avais eue en France, énumérant même les bons résultats obtenus. Il désirait ardemment la paix religieuse, et il n'avait pas besoin de me le prouver, ajouta-t-il, car je connaissais bien ses sentiments ; il ne les cachait d'ailleurs à personne, et déclarait même franchement qu'il était catholique. Mais pour assurer cette œuvre de la paix, iî était nécessaire que l'épiscopat et le clergé agissent avec beaucoup de prudence et de modération et que la volonté du Saint- Siège de continuer la même politique de paix fût toujours exprimée avec clarté et continuité, afin que personne ne put

s'y -refuser sous de futiles prétextes, ou répandre l'équivoque sur les véritables intentions du Saint-Siège.

Pour donner un sens concret à ses paroles, le président dit que beaucoup de prêtres lisaient ostensiblement et ouvertement les journaux ennemis du gouvernement, et que cela indisposait beaucoup les républicains ; un périodique, qui attaquait, à Paris et en province, avec beaucoup d'acrimonie, 'différentes personnalités du gouvernement, s'était vanté récemment d'avoir reçu une bénédiction du Souverain Pontife à l'occasion du dernier congrès de la bonne presse. Le président me chargea ensuite d'offrir -au Saint-Père, dont il fit le plus .grand éloge, ses sentiments de respect et d'attacihement filial, et de .l'assurer de ses bonnets dispositions en tout ce qui concernait les intérêts religieux. Il fit observer cependant que, comme président de la République, il devait, être comme l'élément médiateur entre les divers partis, qu'il était tenu d'observer vis-à-vis d'eux les régies de la Constitution. Si le parti radical obtenait la majorité à la Chambre, il oie pourrait donc pas s'opposer à ce qu'il prît le pouvoir; mais il ne rhanquerait pas de faire tout ce qui dépendrait de 'lui pour modérer ses projets.

Ce n'était pas le /moment, dans une conversation d'adieu, d'engager une longue discussion; je me bornai donc à faire observer au président que le Saint-Père 'maintenait immuablement ses directions politiques, et qu'une bénédiction accordée à -une œuvre aussi louahLe en elle-même que celle de la bonne presse n'était nullement un indice de changement. Si, dans le langage du clergé et des catholiques, il y avait parfois quelques paroles vives, il fallait les excuser en se .rappelant que le gouvernement, de son côté, s'était trop abandonné -aux vexations et aux -mesures déplaisantes. J'ajoutai qu'il était nécessaire que l'on adoptât envers les catholiques un (système de justice et d'équité, de manière à rétablir le calme et la tranquillité des consciences ; je l'exhortai enfin là vouloir bien continuer de protéger de son action et de son influence 'les intérêts de la religion, auxquels étaient si intimement unis ceux de la France et de la société.

Le président me remit ensuite de ses mains le grand cordon de la Légion d'honneur et il accompagna cet acte de délicatesse des paroles les plus gracieuses.

Je demandai alors à présenter mes hommages à Mme Faure; et le président, se montrant très sensible à ce désir, la fit prévenir. Elle revenait d'une course en ville »i m'accueillit cependant aussitôt avec la plus grande affabilité. Sur mon désir de saluer Mile Lucie, celle-ci se présenta immédiatement. L'on parla de Rome, du Saint-Père, de ma nonciature. Toutes deux manifestèrent dans la conversation d'excellents sentiments de foi et de pieté chrétienne.

J'avais apporté avec moi deux médailles d'argent, de celles que le Saint-Siège fait frapper chaque année pour "a fête de Saint-Pierre : l'une représentait les restaurations de Saint-Jean de Latran, et d'autre saint. Thomas donnant la main à la foi et à la science. Je donnai la première à Mme Faure et la seconde à Mlle Lucie, qui m'avait dit une autre fois avoir lu et étudié la Somme de saint Thomas. Ce petit souvenir plut beaucoup à ces deux excellentes dames.

Mon très prochain départ étant désormais connu du public, 'les journaux se mirent a examiner en toute liberté les résultats de mta mission.

Un article, publié par M. Goyau dans le Figaro, avait mis en évidence un résultat très important de ma nonciature, celui d'avoir changé, comme on dit, l'ambiance qui auparavant était remplie de colères et d'hostilité contre la religion. Cet article, par ses considérations calmes et impartiales, avait été très remarqué. Mais ^naturellement il n'avait pas eu le don de plake aux réfractaires, qui attribuaient à la politique du Saint-Siège, que je représentais, le funeste effeit d'avoir rompu d'harmonie existante entre les catholiques, en troublant leurs convictions monarchiques.

L'Autorité du 17 octobre disait ouvertement que personne n'avait contribué plus que moi à désorganiser la défense religieuse, comme si dans les temps précédents la défense que l'on préconisait n'avait pas toujours conduit à de la-

mentables défaites. Du reste, a Autorité de M. de Cassagnac avait dit mille fois ila même chose du cardinal Rampolla ; déjà, dans le -même article, elle déclarait que Mgr Glari, qui n'était .pas encore arrivé, serait incapable, ne connaissant ipas bien ta langue française, de remplir sa mission en France. « Aussi regrettons-nous vivement que 'son nouveau représentant (de Rome) ne se- trouve pas dans .les conditions matérielles voulues pour remplir , comme il conviendrait, une mission importante entre toutes pour la France et île catholicisme. »

Un autre journal monarchique, inspiré, à ce qu'on disait, par MM. Chesnelong et Relier, bien que dans des formes très courtoises, déplorait -les effets .nuisibles de ila politique que j'avais suivie.

Comme il est facile de le comprendre, les journaux soumis aux directions du Saint-Siège, et à ileur tête VUnivers, n'étaient pas de cet avis, eux qui n'avaient jamais cessé de proclamer la sagesse de cette politique et les bienfaisants résultats déjà obtenus, résultats qui eussent été beaucoup plus considérables si cette /même politique n'avait pas rencontré ides oppositions acharnées 'là où elle aurait dû trouver des soutiens empressés et dévoués.

La divergence de ces opinions ne pouvait surprendre personne; elle dérivait (logiquement et .nécessairement de la divergence des partis.

Il étailt plus important, ou du moins plus curieux, de connaître 'les appréciations des journaux républicains.

Pour donner une idée juste et impartiale de ma nonciature, il1 Eclair du 22 octobre' disait avoir consulté les catholiques et les radicaux. Il avait constaté que, parmi les premiers, les opinions ne concordaient pas. D'un côté « on critique sa politique pacificatrice en conformité de vues si étroite avec le Vatican ; mais, d'autre part, on s'accorde à reconnaître que ia nonciature du cardinall Ferrata a été l'une des plus ardues ».

Il énumérait ici les diverses difficultés qui s'étaient présentées : 'l'incident de l'archevêque d'Aix, la loi sur les fabriques, 'l'impôt sur les congrégations, etc., etc.; puis il

ajoutait : « Le caractère du cardinal Ferrata a encore contribué à lui rendre plus ardus ces labeurs si ardus déjà : il n'est ni raide, ni militant : c'est une nature isouple, fine, fortifiée de cette tradition de la curie romaine dont il s'est imprégné, et qui fait valoir en ses ambassadeurs une expérience de quatre à cinq sièoles et même plus. Mais il est sensible, doux, conciliant, -plus insouciant que dominateur. »

Je ne «nie pas qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans cette dernière observation; mais je fais observer que la politique du Saint-Siège, politique de pacification, exigeait précisément cette attitude. Je crois de plus que les ministres du gouvernement ont eu aussi des preuves fréquentes de ma fermeté dans des circonstances que le public a toujours ignorées et devait ignorer.

Du reste, l'opinion des républicains, avec lesquels je dus traiter les affaires, n'était guère conforme à celle des catholiques que je viens d'indiquer plus haut. Le même journal le constatait ainsi : « Nous nous sommes entretenu ensuite avec l'un des plus fervents défenseurs de la politique radicale à l'occasion du départ du nonce. Il nous a dit : J'accepte do croire à la bonne volonté de ce prélat dont l'ambassade aura été si laborieuse. Il a été le traducteur prudent et avisé de la politique de son chef suprême. Il a reconnu la République et m'a du moins jamais rien dit ou fait contre elle. Son attitude a été correcte, courtoise, et on l'a sentie empreinte d'une cordialité qui était l'évidente reconnaissance du régime.

» Un jour j'ai entendu le nonce exprimer cette idée : que l'Eglise avait plus donné à la République qu'elle n'en avait reçu. Il énumérait les lois inévitables que dans <sa marche la démocratie avait établies et qui passaient pour hostiles au clergé : telle que celle sur les séminaristes-soldats, et celle sur des fabriques et 'le droit d'accroissement... Il n'envisageait pas la situation comme elle devait l'être. Ce qui importe, c'est moins ce qui a été fait contre le clergé que ce qui n'a pas été fait; c'est dans ce qui n'a pas été fait que ■le cardinal Ferrata peut trouver des titres à la gratitude du monde religieux.

La République est née avec' un programme très anti-

cléricail. Bile a conduit au pouvoir les hommes qui auraient pu en tenter l'application. Ils en ont reculé l'échéance. C'est qu'en face d'eux, par une orientation nouvelle de la politique papale, ils n'ont plus trouvé d'adversaires résolus à combattre la République, mais qui, au contraire, la reconnaissaient, et ne lui demandaient, en échange de cette reconnaissance, que la paix la plus concordataire. La tactique n'était-evle ipas habile ? Supposez un pape agressif , un nonce s'immisçant dans la politique intérieure et condamnant le régime ; c'était la guerre ouverte, déclarée, le vieux programme de résistance au clergé appliqué dans toute sa rigueur et la défaite très probable de ceux qui' auraient entamé la ilutte.

» La cordialité de la nouvelle politique religieuse a ralenti la marche des républicains avancés vers ces éventualités qui, pour être plus éloignées que jamais, n'en sont peutêtre d'ailleurs pas moins inévitables. Le nonce serait bien ingrat envers ceux que sa bonne grâce et sa rectitude enchaînèrent, s'il ne rentrait pas à Rome convaincu qu'il a fait quelque chose : ne serait-ce qu'en considérant que, grâce au Pape et à lui, nous n'avions à peu près rien fait de ce que nous nous étions si solennellement promis de faire. »

Telle était l'opinion du parti radical.

En réalité, s'i l'on réfléchit que la suppression du concordat, du budget des cultes et de l'ambassade près le Saint- Siège étaient le grand objectif du parti républicain, et que maintenant il se trouvait dans ce même parti, abstraction faite de la droite, une forte majorité pour maintenir ces trois bases de l'édifice politico-religieux, il faut convenir qu'un résultat considérable et précieux avait été obtenu. La période la plus aiguë de la lutte religieuse fut traversée sans trop de dommages, et l'anticléricalisme, un moment si violent, était actuellement passé de mode et n'avait plus la force de soulever les passions.

Il n'est pas inutile de reproduire aussi l'opinion du parti républicain moins avancé, qui était à même de mesurer l'état des choses avec une plus grande sérénité.

Le. Temps du 22 octobre 1896 s'exprimait ainsi dans un article intitulé : « La fin d'une nonciature » :

« La nonciature du cardinal Ferrata ayant pris virtuellement fin, et son successeur étant déjà désigné, il est naturel qu'aux adieux que lui font les journaux et les hommes politiques se mêlent les appréciations critiques, sur le rôle qu'elle a revêtu et les fruiis qu'elle a portés. Ces appréciations varient inévitablement avec le milieu d'où elles émanent.

» Les partis monarchiques, et la fraction de l'Eglise qui peut leur rester plus ou moins attachée par de secrètes préférences, voient partir sans trop de regrets un représentant du Saint-Siège qui, traduisant trop fidèlement la pensée politique de Léon XIII, a grandement contribué à affaiblir le trône en le séparant de l'autel. Pour beaucoup de consciences qui confondent toujours la politique et la religion, c'est là une sorte de scandale.

» On a beau leur faire observer que le cardinal Ferrata en est, en tout cas, innocent, (qu'il a été non pas l'inventeur mais l'organe de cette évolution politique de «la curie romaine, que l'auteur responsable est ici le Pape lui-même, c'est-à-dire celui dont il ne leur est permis, étant donnée la foi qu'ils professent, de contester ni l'infaillibilité ni la juridiction souveraine sur l'Eglise tout entière ; les homimes de parti, dont nous parlons, sont trop intéressés à se faire illusion. Ils trouvent plus commode de faire peser leurs griefs et leurs plaintes sur une autre personnalité que celle de Léon XIII et ne peuvent s'empêcher de manifester leur mauvaise humeur à un nonce qui garde le tort à leurs yeux d'être trop bien entré dans les intentions de son maître et de s'être employé avec trop de zèle à les faire triompher parmi nous.

» On ne peut nier, en fait, et sans doute le nouveau cardinal prendra pour un éloge la critique adressée à l'ancien nonce, on ne peut nier qu'il n'ait contribué beaucoup, pour sa part, au succès de ce que l'on a appelé improprement la politique républicaine de Léon XIII. Depuis le toast fameux du cardinal Lavigerie, jusqu'aux derniers et délicats incidents de la loi dite d'accroissement concernant les impôts

des congrégations, il s'est appliqué avec un succès croissant à développer les causes d'entente et les relations pacifiques entre l'Eglise et l'Etat, et à écarter ou atténuer les occasions de conflits et -de malentendus. Nature fine, souple, point militante, préférant les voies détournées et la patience aux inspirations de la passion et aux déductions raides d'une logique trop simple, ce nonce arrive au terme de sa mission, en laissant enôre la cause qu'il représente et l'Etat français des rapports pacifiés et améliorés, non empires ou aigris.

» Il y a quelque mauvaise foi à lui reprocher de n'avoir pas remporté certaines victoires, lorsqu'il est constant qu'il a su éviter des défaites autrement graves. Il y a des situations où, pour un diplomate, c'est assez avoir réussi que de n'avoir rien laissé compromettre irrémédiablement ; et le cardinal peut rentrer à Rome avec la conscience d'avoir activement collaboré à l'œuvre du Pape et épargné à l'Eglise, de concert avec lui, dans la période très critique que nous venons de traverser, d'irrémédiables désastres.

» Aussi bien certains organes du radicalisme, en constatant ces mêmes résultats, font entendre des réflexions toutes contraires.

» Ils se plaignent précisément d'une politique si pacifique et si avisée tout ensemble qu'elle a positivement empêché les ministères radicaux de réaliser le programme radical par excellence, c'est-à-dire la séparation de l'Eglise et de l'Etat et la suppression du budget des cultes. Ces radicaux conspirent avec les partis clérico-monarchiques pour souhaiter l'arrivée d'un nouveau nonce, plus intransigeant et plus belliqueux, et la reprise d'hostilités ouvertes entre la République et la Papauté, qui leur permettraient de réaliser à bref délai leurs vieilles théories.

» Grâce au Pape et à son représentant trop habile et d'une si parfaite correction d'attitude, aurait dit l'un de ces radicaux, à en croire VEclair, nous n'avons à peu près rien fait de ce que nous nous étions proposé de faire. On le voit : à l' extrême-droite, on en veut au nonce de la politique de Léon XIII, parce qu'elle a fortifié la République, et à Vextrême-gauche, on lui en veut encore pour cette même

politique de ce qu'elle a entravé ou paralysé tous les projets violents de séparation et consolidé l'Eglise dans la position concordataire que les lois et traités lui ont faite depuis un siècle.

» D'où il résulte deux choses : la première, que les partis extrêmes qui se plaignent en sens inverse n'ont qu'à se confesser leurs doléances contraires pour se consoler mutuellement ; la seconde, que la politique inaugurée par Léon XIII, il y a quelques années, n'a été ni déraisonnable, ni si fallacieuse que l'on a dit. puisqu'elle a porté des fruits dont ceux-là seuls se lamentent aujourd'hui qui escomptaient, en vue de leurs desseins politiques, une grande et prochaine révolution dans laquelle, sous l'inspiration d'un fanatisme similaire, les uns voyaient la fin de la République et les autres la ruine du catholicisme. »

L'appréciation des Débats du 13 octobre n'était guère différente.

« Le nonce du Pape est sur le point de nous quitter, après avoir passé parmi nous plusieurs années qui ont été bien employées.

» Mgr Ferrata laissera en France le souvenir d'un diplomate habile, délié, conciliant, qui a su attendre et obtenir beaucoup du temps et de la patience, sans jamais s'écarter de la politique dont les encycliques du Saint-Père ont publiquement indiqué la sage et ferme direction. La meilleure, la seule manière de juger un diplomate, au moment où sa mission prend fin. est de se demander s'il laisse améliorés ou aggravés les rapports qui existaient au début entre son gouvernement et celui auprès duquel il était accrédité.

» A cet égard, aucun doute ne;t possible. Les rapports du Saint-Siège et de la République française sont assurément moins tendus aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a quelques années et. s'il faut en faire honneur avant tout au large et politique esprit, de Léon XIII, il n'est que juste de faire la part qui lui revient à son représentant. Cela est d'autant plus juste que, par compensation, les partis anticonstitutionnels soit (\v droite soit de gauche, les réactionnaires et les

radicaux ne ménagent pas au nonce qui nous quitte leurs critiques les plus a-mères.

» Ils lui reprochent précisément ce dont nous le louons. Pour des motifs divers et même opposés, mais qui se rattachent chez eux à des passions également ardentes, ils sont adversaires de l'apaisement. Les uns ont besoin que la religion soit .attaquée et persécutée, les autres se plaisent à être les instruments de cette lutte qui entretient parmi nous les pires divisions. Mgr Ferrata, qu'on nous passe le mot, n'était pas leur homme, puisqu'il était celui de Léon XIII.

Ils applaudissent à son départ; en quoi ils se ménagent des déceptions, car le successeur du nonce continuera certainement de représenter la même politique. Mais c'est un devoir pour nous de reconnaître avec quelle fidélité Mgr Ferrata Ta servie et de lui en exprimer toutes nos sympathies. »

Du «reste, le lecteur, qui aura eu la complaisance de lire ces mémoires, saura se former une juste idée des graves et multiples difficultés que je rencontrai et des résultats obtenus. J'ajoute seulement que beaucoup, parmi les catholiques, lorsque l'effervescence des passions se fut calmée, reconnurent plus tard la sagesse et l'utilité de la politique du Saint-Siège, basée sur la doctrine et les traditions de l'Eglise» qui jamais n'a refusé le respect dû aux pouvoirs constitués, quelle qu'en fût la forme politique, conseillée en outre par l'état de la religion en France.

C'est ce même sentiment qui inspirait le duc d'Orléans dans la lettre qu'il adressait quelques jours après, le 27 décembre, à M. Cornély. Il déclarait ne pas vouloir s'ingérer dans la prochaine élection de Brest, afin de laisser le clergé libre de choisir un député ecclésiastique, et aussi pour ne pas créer d'embarras au gouvernement républicain. « Je sais, disait-il, le gouvernement de la République engagé en ce moment dans un travail diplomatique délicat. Bien loin de lui susciter des incidents intérieurs susceptibles peut-être de distraire l'application de ses hommes d'Etat, je veux au contraire mettre tout mon zèle et mes relations de famille au service des intérêts de la France à l'étranger. »

Il y avait dans cette lettre une expression qui fut justement critiquée : « si la tradition monarchique est de s'opposer nettement aux tendances des Eglises vers le pouvoir politique »; mais les paroles que nous avons citées montraient clairement que le duc d'Orléans avait surtout en vue 'es intérêts de la France et qu'il leur subordonnait l'opposition qu'il pouvait faire au gouvernement républicain. Et c'étaient précisément les intérêts de la France qui avaient déterminé la politique du Saint-Siège.

Le 12 novembre, après avoir salué une dernière fois le ministre des Affaires étrangères et le cardinal Richard, je partis de Paris pour Rome où j'arrivai le 14. Je descendis chez mon frère Nazzareno. qui était venu à Paris pour m'accompagner dans ce voyage.

Ainsi se termina ma nonciature. En quittant la France, les vers de Dante me revinrent à la mémoire :

« Corne celui che con lena'affannata Uscito fuor dal pelago alla riva Si volge all'aequa perigliosa e guata. »

Mais en même temps je ne pus quitter sans une profonde mélancolie ce sympathique et chevaleresque pays que j'ai toujours aimé du fond de l'âme, et surtout cette illustre et antique Eglise, dont la gloire ne fut jamais obscurcie dans aucune persécution et qui m'a toujours tant édifié par la prodigieuse fécondité de ses bienfaisantes initiatives, par missions répandues dans le monde entier, par ses œuvres admirables de charité chrétienne.

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