PRELIMINAIRES
La Nonciature de Mgr CzacRi à Paris
Préparation du Conclave. — Mort de Pie IX. — Léon XIII est élevé au Souverain Pontificat. — Mgr Franchi, Secrétaire d'Etat. — Mgr Czacki, nonce 'à Paris. — Je suis nommé son auditeur. — La situation politique à l'arrivée de Mgr Czacki. — Politique de combat, ou de temporisation ? — Les instructions du Saint- Siège. — Tactique suivie par Mgr Czacki. — Approbations du parti conservateur. — Hostilité des monarchistes. — La question des Congrégations religieuses. — Indignes attaques contre le Nonce, — Maladie de Mgr Czacki
Une affaire de grande importance pour les conditions intérieures de d'Eglise préoccupait 'tous les esprits à cette époque, à savoir la prochaine éventualité d'un conclave. Pie IX s'acheminait lentement vers la tombe, et sa disparition devait être doublement douloureuse pour l'Eglise : outre la (perte d'un pontife vénéré et illustre, la situation nouvelle et anormale, créée par l'occupation de Rome, pouvait faire surgir des incidents graves et imprévus, et compromettre la liberté du conclave. Il convenait donc d'étudier sérieusement 'la question, de prévoir les diverses hypothèses, et de prendre à temps les dispositions opportunes pour ne point se laisser surprendre par les événements.
Mais qui oserait prendre l'initiative de conférer avec Pie IX sur cette /question délicate, et lui demander Jes ordres nécessaires ? Sans doute le saint Pontife était éminemment préoccupé des intérêts de d'Eglise ; cependant appeler son attention sur un sujet si étroitement lié à sa mort et au choix de son successeur n'était évidemment pas chose agréable ni facile pour personne.
Plusieurs cardinaux prièrent Mgr Czacki de s'en charger, et l'éminent prélat accepta pour le bien de l'Eglise. Il accomplit sa mission avec tant de tact et de délicatesse que le vieux pontife non seulement ne lui en témoigna aucune froideur, mais n'en eut pour lui que plus d'estime. On constitua donc une commission de cardinaux, dont faisait partie
cardinal Pecci; Mgr Czacki en fut le secrétaire. Cette commission tint un grand nombre de séances; on y discuta minutieusement tous -les cas, toutes les hypothèses, toutes les vicissitudes qui pouvaient se produire à propos du futur conclave. On prit des dispositions en conséquence : on modifia à cette fin diverses bulles anciennes et on en prépara de nouvelles plus appropriées aux circonstances. Mgr Angelo Trinchieri et moi, après avoir prêté un serment spécial, prîmes une certaine part, naturellement secondaire, à ces travaux.
C'est auprès de Mgr Czacki que j'eus l'honneur de connaître le cardinal Franchi, Préfet de la S. Congrégation de la Propagande, l'un des plus intelligents diplomates du Saint-Siège. Ces deux hommes, bien que de tempéraments très différents, étaient unis par les liens d'une sincère amitié et par une grande affinité d'idées. Doués tous deux d'une puissante intelligence et voyant les choses de haut, ils étaient convaincus qu'une ère nouvelle se levait pour l'Eglise, par suite des vastes transformations politiques et sociales qui s'étaient opérées ; ils pensaient que pour maintenir et accroître l'influence salutaire de la religion, il était nécessaire d'adopter de nouvelles méthodes, de nouveaux procédés, de nouveaux 'moyens d'action. Pie IX lui-même était de cet avis.
Mgr Czacki lui demanda un jour s'il désirait que te futur Pape s'inspirât de sa politique. « Mon successeur, réponditil, doit s'inspirer de mon attachement à l'Eglise et de mon désir de faire le bien; quant au reste, tout a changé autour de moi ; mon système et ma politique ont fait leur temps, mais je suis trop vieux pour changer d'orientation : ce géra
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l'œuvre de mon successeur. » Ces paroles, qui furent répétées encore à d'autres personnes, honorent l'esprit et le cœur du vénérable Pontife.
En février 1878, Pie IX s'endormait dans le Seigneur, unanimement et profondément regretté : la catholicité tout entière ne pouvait oublier la suave bonté du Pontife qui, à l'exemple de l'Hcmme-Dieu, s'était montré le père aimant de tous. Son long et glorieux pontificat n'avait été qu'une alternative -continuelle de consolations et d'amertumes, d'espérances 'et de (désillusions, d'applaudissements et d'outrages. En répandant sur les hommes les trésors de sa charité et de sa paternelle douceur, il suscita dans la famille catholique de puissants courants de piété, de vie chrétienne, de profond dévouement au Siège Apostolique, consolidant partout cette unité, cette cohésion et cette harmonie qui font la grandeur et la force intérieure de l'Eglise. Deux dogmes avaient été providentiellement définis par lui : l'un, l'Immaculée Conception, d'une beauté mystique incomparable ; l'autre, l'Infaillibilité pontificale, d'une immense importance théologique et disciplinaire. Par eux, l'Eglise resplendissait dans toute la majesté de sa doctrine et de son autorité, et son vénérable Chef, à qui la persécution donnait une auréole qui augmentait la vénération et l'affectueux respect des fidèles, apparaissait de plus en plus comme la plus haute puissance morale de la terre, comme le véritable représentant de la Divinité.
Mais tandis qu'au sein de la grande famille catholique s'était produite cette belle et puissante union de toutes les forces qui lui assurait la paix, la tranquillité et une nouvelle germination d'œuvres saintes et fécondes, par contre, les attaques implacables contre la liberté de ses institutions, de fees principes salutaires et de ses ministres avaient continué à l'extérieur. En Suisse, en Allemagne, en Russie, en "Piémont, en Autriche, les gouvernements, en lutte contre les catholiques et le Saint-Siège, s'efforçaient, par des lois oppressives des consciences, et même par des moyens violents, de supprimer toute l'énergie, toute l'action bienfaisante de l'Eglise.
C'est dans ces pénibles conjonctures que le cardinal Joachim Pecci était élevé au souverain Pontificat le 20 février 1878. Faisant aussitôt acte de sagesse tet de sens politique, il choisit pour Secrétaire d'Etat le cardinal Franchi et maintint dans ses fonctions de Secrétaire des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires Mgr Czacki, dont il avait eu déjà l'occasion d'apprécier la haute valeur et le fidèle dévouement. Avec eux il examina soigneusement la direction qu'il convenait de donner à son pontificat, direction qui, du reste, était indiquée par les circonstances et les besoins de la 'société et de l'Eglise. Il arrivait sur un champ de bataille illustré par de longues et nobles luttes ; mais il y arrivait sans alliés et au milieu de la défection, de l'indifférence ou môme de l'hostilité des gouvernements. La Papauté devait donc s'occuper d'abord de renouer avec les puissances des relations de confiance et de sympathie, ouvrir les négociations après le combat, offrir une paix honorable après avoir établi par les faits la stérilité de la lutte, faire tomber les préjugés invétérés et démontrer par le langage de la raison et idu 'bon sens que devant les maux et les bouleversements de la société, la religion est la principale garantie de l'ordre, de la prospérité et de la paix.
Pour la réalisation de ce- noble dessein, le nouveau Pontife déploya tonte son activité et toute son énergie, admirablement secondé par le cardinal Franchi. Celui-ci, malheureusement atteint d'une inexorable maladie, succomba au bout de cinq mois sur le champ de ses labeurs. La mort prématurée de cet intelligent et sympathique cardinal fut une véritable perte. A un esprit perspicace, il joignait une affabilité exquise et une attirante bonté. Sans transiger en rien avec 'les principes, il voulait que dans les discussions on traitât les adversaires avec charité et courtoisie, et que surtout l'on ne mêlât .point les questions purement dynastiques et politiques aux dogmes du catholicisme et aux lois immuables de la morale. Il réprouvait les excès, les violences de langage, les luttes continuelles pour des riens, en un mot l'affaiblissement des forces catholiques en de stériles combats.
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Personne ne pleura sa mort plus que Mgr Czacki, qui avait été toujours .son intime ami.
Au eardinal Franchi succéda le cardinal Lorenzo Nina, lequel, sans posséder les brillantes qualités de son prédécesseur, se distinguait par une profonde science théologique et canonique, une grande maturité de jugement et un très sincère attachement au Saint-Siège. Lui aussi était partisan résolu d'une politique tempérée et pacificatrice.
J'occupais une situation modeste; cependant, grâce à la bienveillance spéciale dont im'honorait Mgr Czacki, je fus initié aux affaires les plus délicates et les plus importantes du Saint-Siège; parfois même je fus admis à des conversations familières avec l'un ou l'autre des deux Secrétaires d'Etat, dans les appartements du ipalais Odescalchi où habitait Mgr Czacki.
Ces relations, très avantageuses pour ma formation, ne durèrent pas longtemps. Dans les premiers jours de septembre 1879, le Saint-Père, voyant la mauvaise tournure que prenaient les choses de France, résolut d'envoyer dans ce pays un nonce d'une capacité éprouvée, et jeta les yeux, pour cette difficile et importante mission, sur Mgr Czacki. Celui-ci fit tout ce qu'il put pour la décliner, car, outre qu'il était très attaché à sa charge, il craignait avec raison que sa faible santé ne pût résister aux soucis et aux (fatigues de cette nonciature ; mais il dut céder devant la ferme volonté du Saint-Père.
Certains ont dit à cette époque que Léon XIII s'était aussi proposé d'éloigner ce prélat, qui se serait 'montré trop peu docile à sa volonté. Cette supposition ne me semble avoir aucun sérieux fondement; car si Mgr Czacki s'estimait tenu de dire toujours la vérité, selon la belle parole de Joseph de Maistre : « On ne doit au Pape que la vérité », il avait d'autre part trop de foi et de respect pour me point 's'incliner sans arrière-pensée devant la volonté du Pape ; celui-ci à son tour avait l'âme trop haute pour ne point apprécier le prix et l'utilité de cette franchise. De toute manière, en envoyant ce prélat en France, l'auguste Pontife
lui donnait une preuve éclatante de son estime ti de s& confiance.
Cette nomination de Mgr Czacki apporta un changement inattendu dans ma situation : le bon prélat voulut que je le suivisse en qualité d'Auditeur, et bien que j'eusse préféré rester à Rome, me sentant peu d'inclination peur la vie diplomatique à l'étranger, j'accédai à ses désirs et le 19 septembre 1879 je reçus ma .nomination.
Le Saint-Père qui, quelques mois auparavant (16 juin 1879), m'avait nommé Camérier Secret surnuméraire, daigna m'adresser, dans l'audience de congé, des paroles très flatteuses et très bienveillantes qui me furent d'un grand encouragement pendant les trois années de mon séjour en France.
Le voyage de Rome à Paris se fit par petites étapes, à cause de l'état de santé de Mgr Czacki; il dura six ou sept jours, pendant lesquels le bon prélat eut à supporter de vives souffrances. Le 1er octobre 1879, nous arrivions dans la capitale de la France.
Au moment où Mgr Czacki arrivait en France, les luttes des partis étaient d'une âpreté d'autant plus périlleuse pour l'Eglise, que l'histoire même des dix années précédentes •semblait associer l'Eglise à ces luttes et, fatalement, compromettre les influences religieuses dans la bagarre des contingences politiques. Aux yeux d'une partie de l'opinion française, c'était la religion, c'étaient les « curés », comme disait la presse sectaire, qui avaient été sur le point de s'installer au pouvoir 'avec les hommes d'Etat de la période dite du 16 Mai; c'était la religion, c'étaient les « curés » qui devaient bénéficier immédiatement d'une restauration monarchique, et c'était la religion, c'étaient les « curés » qui, pour l'heure, étaient vaincus \par suite de l'avènement au pouvoir des républicains et de M. Gambetta. Un catholique osant se déclarer républicain était, à cette date, une exception et comme une curiosité, parfois suspecte. En poussant son maladroit cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi », M. Gambetta avait élargi le fossé entre les catho-
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liques de France et le régime républicain; en présence d'nn gouvernement républicain qui affichait un tel programme,. un grand nombre de catholiques croyaient remplir un devoir en travaillant contre les institutions elles-mêmes. C'est parce qu'ils solidarisaient volontiers leur cause avec celle des partis monarchistes, que le jeune parti républicain, dans l'ivresse de son triomphe, multipliait les menaces à l'Eglise;., et c'est parce qu'ils assistaient au perpétuel renouvellement de ces menaces, à l'éclosion d'une politique hostile, à la proclamation d'une République anticléricale, que de plus en plus ils s'unissaient aux adversaires de cette République,, exaspérant toujours davantage le gouvernement, et toujours davantage exaspérés par la franc-maçonnerie, qui peu à peu s'en emparait.
Telle fut la situation que trouva Mgr Czacki : hostilité profonde, et qui paraissait destinée à s'accentuer, entre le gouvernement républicain et l'opinion catholique. Or, de par ses fonctions, le nonce devait être, en quelque mesure, le directeur, tout au moins le modérateur de cette opinion et il devait représenter le Pape près de ce gouvernement.. La situation paraissait inextricable, fausse par définition; il semblait que -nécessairement le nonce dût être en conflit avec lui-mê<me, qu'il dût avoir comme deux consciences, l'une pour satisfaire les catholiques, l'autre pour satisfaire le gouvernement. Et de nombreux prophètes estimaient qu'en cette crise la nonciature elle-même succomberait.. « Avant quatorze mois, Monseigneur, nous vous reverrons à Rome » : c'est. en ces termes que le cardinal Meglia, prédécesseur de Mgr Czacki à la nonciature de Paris, encourageait le nouveau nonce. On considérait que Mgr Czacki serait le dernier représentant du Pape auprès de la République, et parmi ceux qui l'accompagnaient de leurs vœux, beaucoup craignaient que fatalement il ne fît en Francebesogne de duplicité, et que fatalement il ne fût amené à la liquidation- du Concordat. C'est avec ce Cortège de prophéties attristantes que Mgr Czacki vint prendre possession de la nonciature de Paris : comment il les fit mentir lesunes et les autres, grâce à son dévouement religieux et à
son sens politique, c'est ce que Dieu ma permis d'observer de très près. Parmi cet ensemble de circonstances, le Saint- Siège pouvait opter, et il avait le droit d'hésiter, entre deux lignes de conduite, que la clarté du récit me commande de définir.
Attendre de pied ferme l'assaut des républicains; organiser partout, à leur encontre, une résistance religieuse étroitement coalisée avec l'offensive des partis monarchiques ; rendre au pouvoir laïque, systématiquement, menaces pour menaces et hostilité pour hostilité ; créer ainsi, dans l'ensemble du pays, un conflit aigu, et en affronter d'avance toutes les conséquences : c'était une première -politique, que d'aucuns pouvaient trouver opportune. Elle imprimait à la lutte un double caractère, tout à la fois politique et religieux : politique, puisque les intérêts de l'Eglise étaient, pour ainsi dire, rendus solidaires des intérêts de la Monarchie, tant que les défenseurs tie ceUe-là s'appuieraient sur celle-ci et inversement ; religieux, puisque c'étaient, avant tout, les intérêts de l'Eglise qui étaient «en jeu. Mais en se laissant rattacher et presque identifier à la cause des anciens partis, la cause religieuse courait le risque d'une grave compromission; on élargissait ainsi le terrain de la, lutte : en cherchant contre le gouvernement républicain des alliances antirépublicaines, on s'exposait à aigrir le conflit, et surtout, ce qui eût été 'plus grave encore, à en faire oublier la vraie portée, comme il arrive, en général, quand on confond des intérêts spirituels et transcendants avec des intérêts politiques qui sont, par définition, contingents et secondaires; on s'engageait enfin sur un terrain glissant; et devant l'opinion publique de la France et de l'Europe une sérieuse responsabilité (pèserait sur l'Eglise, si l'on pouvait lui reprocher d'être une perturbatrice. Joignez à cela que les complaisances de l'Eglise n'eussent pas sauvé la cause monarchique : car assez proches de ta victoire au moment de la présidence du maréchal Mac-Mahon, les partis conservateurs voyaient décroître leur influence, et 'la décroissance paraissait sans remède.
Le Saint-Siège ne jugea pas opportune une telle poli-
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tique. S'y lancer, c'eût été risquer la dénonciation du Concordat, la suppression du budget des cultes ; c'eût été, surtout, compromettre les séminaires, les instituts religieux d'éducation, l'exercice même du culte ; car la propriété de presque tous les édifiées re-ligieux étant revendiquée par l'Etat et par les communes, si les représailles avaient atteint une certaine âpreté, la désaffectation de ces édifices aurait suffi pour troubler le cours régulier de la vie catholique. En prenant une attitude de provocation, l'Eglise eût paru s'insurger contre les deux Chambres, puisqu'il ne restait piusr à la Chambre des députés, qu'une centaine à peine de conservateurs, et que, même au Sénat, ils avaient perdu la majorité. Et si l'on avait pu, enfin, faire retomber sur l'Eglise la responsabilité de la guerre religieuse, son rôle eût donné lieu là de vives attaques; on lui aurait reproché d'affaiblir et de discréditer une nation catholique, qui malgré ses errements avait toujours bien mérité de /l'Eglise, et cela en un moment où des nations protestantes, ennemies de Rome, pouvaient seules profiter de cet affaiblissement et exploiter ce discrédit. Le Saint-Siège ne voulut point être complice de certaines hostilités, qui guettaient des troubles en France.
Il fallait donc essayer d'une autre politique. On la pourrait définir à peu près ainsi : en ce qui concerne les principes, garder cette fermeté que la dignité commande ; mais tout ensemble observer une attitude avisée, prudente, patiente, modérée dans la forme; attendre avec quelque longanimité que le moment le plus critique soit passé, en escomptant ces brusques résipiscences de l'opinion, qui souvent se produisent en France ; aider tout doucement ce noble -pays, dont des 'missionnaires et les sœurs de charité entretiennent dans l'univers entier un ferment de christianisme, à sortir de la crise où il se débattait, au lieu de ie lancer, de gaîté de cœur, dans une guerre religieuse plus âpre encore ; agir par la persuasion sur les républicains parvenus tau faîte du pouvoir, et notamment sur Gambeita,-
épier le changement de maximes auquel forcément ils seraient peu à peu conduits d) par l'expérience, par la réflexion, par le sentiment des responsabilités du pouvoir; essayer tous les moyens de conciliation avant d'arriver à une lutte religieuse d'une implacable acuité.
Quoi qu'il advînt, une telle politique ne pouvait recueillir que des avantages. Ou bien la République s'assagirait; elle reviendrait, peu à peu, au respect des droits de l'Eglise; et dès lors le but du Saint-Siège serait atteint <2). Ou bien la République répondrait, à la courtoisie loyale du Saint-Siège, par une rupture avec l'Eglise; alors, aux yeux de l'opinion, c'est la République qui en aurait les torts, qui en porterait la responsabilité; et spontanément, sans que le Saint-Siège y compromît en aucune façon son haut magistère, le mécontentement légitime des catholiques contre les actes de la République fortifierait la cause de la réaction; pour la combattre, les catholiques se trouveraient alliés à tous les honnêtes gens ; d'une République qui aurait rompu avec l'Eglise, les catholiques auraient triomphé d'autanrt plus aisément que tous des honnêtes gens auraient prêté leur concours pour la lutte contre la démagogie; en attaquant une telle République, ou plutôt en se défendant contre elle, les catholiques auraient l'opinion pour eux; l'opinion publique favoriserait leur victoire, ou plutôt ils partageraient la victoire de l'opinion publique. Ils ne pouvaient donc que gagner à une politique de temporisation.
Un mélange de fermeté et de mesure, voilà ce que le Saint-Siège recommandait à Mgr Czacki. Dans la mêlée des 'partis politiques il devait intervenir le 'moins possible ; le bien des âmes est supérieur aux intérêts des factions. Envoyé par le Pape, son souverain, auprès des hommes du
(1) Ce changement fut lent, parce que les catholiques de France, en asseï grand nombre, ne s'associèrent que de mauvaise grâce ou même s'opposèrent à cette politique du Saint-iSiège. Mais lorsque sous notre propre nonciature elle eut pris un relief et une netteté dont le gouvernement lui-même ne pouvait manquer d'être frappé, c'est le gouvernement, tout le premier, qui provoqua la parole « esprit nouveau ».
■(2) n a commencé d'être atteint sous notre nonciature, à la sui'.e d'un* affirmation plus expresse des sentiments du Saint-Siège.
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gouvernement français, il devait s'aboucher loyalement avec ces hommes-là, et s'efforcer de leur faire comprendre ce qu'exigeait le bien du pays, tout en travaillant, de toute son énergie et de toute son habileté, pour éviter une rupture. Après ces intègres et sincères efforts, s'il y avait rupture, c'est sur le gouvernement français qu'en retomberait la faute ; mais ni le Pape ni le Nonce n'auraient rien à se reprocher.
Le dévouement à l'Egllise, la saine politique, le bon sens, commandaient si impérieusement cette honnête et franche tactique, que le comte de Chamibord lui-même, sage appréciateur à ses heures, ne craignit pas de dire un jour, au sujet de cette attitude de Léon XIII et du nonce, dont les royalistes 'S'indignaient : « C'est la seule bonne politique à faire en ce moment; il faut avant tout enlever à certains forcenés toute ombre de prétexte pour pousser plus loin la lutte contre l'Eglise; car procéder autrement, ce serait risquer de ruiner l'édifice catholique en France; et comment pourrais-je me flatter, avec les mauvais éléments qui existent en France, de le restaurer intégralement ? Malgré son omnipotence, Napoléon n'a pu réparer qu'une partie des ruines accumulées par la Révolution. »
Ainsi, entre ces deux politiques, politique de manifestations antirépublicaines et politique de sages et loyales temporisations, politique de casse-cou et politique de patience, ou, pour 'mieux dire, entre l'absence de politique et la politique, c'est ce dernier parti que le Pape Léon XIII indiquait et qu'adopta Mgr Czacki.
Mgr Czacki, bien que toujours maladif, dépensa toute •son activité pour réaliser son programme. Il n'était ennuis ni fatigues dont il ne courût le risque. Dès son arrivée à Paris, il se mit en rapports directs avec les hommes du gouvernement, et ce ne fut pas pour eux une médiocre surprise de voir qu'un prélat, arrivant de Rom'e, recherchait Seur contact, au lieu de les éviter. Mais leur étonnement s'accrut lorsqu'ils constatèrent que ce prélat, sans abdiquer aucunement son caractère ecclésiastique, parlait le plus séduisant
langage et savait trouver des arguments auxquels il était difficile de riposter. Au début, ils se demandèrent ce qu'ils avaient à- faire; promptement ils comprirent qu'ils étaient en présence d'un homme habile, cultivé, intelligent, avec qui il fallait compter. Le Nonce recevait toujours ses visiteurs avec la plus grande amabilité : il savait les charmer par la finesse et la vivacité de son esprit et en même temps les éclairer sur les matières religieuses; il leur faisait sentir et comprendre ce qu'étaient cette Eglise et cette Papauté, dont ils croyaient pouvoir se passer si facilement. Ce qui le surprenait, c'était l'ignorance de certains républicains à l'endroit de l'Eglise : chez beaucoup, assurément, la haine contre la religion provenait d'un parti pris ; mais chez d'autres elle était le résultat d'idées fausses ; ils apparaissaient à leur interlocuteur comme des ignorants de bonne foi.
Gambetta lui-même, un jour, se rendit avenue Bosquet : la conversation du Nonce lui parut si intéressante qu'il y passa trois heures entières, et si tprofitable que, à plusieurs reprises, il renouvela ses visites. Si l'intelligent tribun devint partisan du maintien du Concordat, et s'il reconnut que la France doit prendre souci de ce que plus tard il appelait sa clientèle catholique dans le monde, c'est, je crois, aux entretiens de Mgr Czacki qu'il faut attribuer, en bonne partie, cet heureux élargissement de ses idées. De même, c'est au cours de l'un de ces entretiens que le Président de la Chambre dit au Nonce : « Monseigneur, si j'avais su plus tôt ce que je viens d'apprendre, Le gcuvunement de la République aurait pu éviter bien des faux pas sur le terrain religieux. »
Gambetta ne fut pas le seul homme républicain qui fréquentât la nonciature ; d'autres s'y rendirent, et tous en i apposèrent plus ou moins des impressions favorables, en même temps que des idées plus saines sur l'Eglise et la Papauté. On peut faire remonter à cette époque un certain changement, vague et indéterminé, mais partout notable, dans les dispositions de quelques républicains, rares encore d'ailleurs; ils sentaient que, pour le bien de la France, la