CHAPITRE III Le procès de Mgr Gouthe-Soulard
Les incidents du pèlerinage ouvrier à Rome. — Circulaire de M. Falières aux évoques. — Réponse de Mgr Gouthe-Soulard. — Protestations du nonce près le gouvernement. — Entrevue avec M. Fallières avant les poursuites. — Préoccupation des catholiques ; opinion de Mgr Freppel. — Discussion à la Chambre sur le maintien de l'ambassade près le Vatican : affirmations erronées de M. Ribot. — Le procès, est décidé : on combine différents accommodements pour arrêter le procès. — Une nouvelle lettre de Mgr Gouthe-Soulard à l'évêque de, Nancy fait tout échouer. — Pour ne point exciter davantage les passions, le Saint-Siège met fin aux lettres d'adhésion des évoques. — Procès et condamnation de Mgr Gouthe-Soulard. — Le silence improbateur de Rome. — M. de Cassagnac désavoué par le Saint-Siège. — Lettre de M. Ribot à M. Lefebvre de Béhaine. — Les radicaux interpellent le -gouvernement sur les manifestations épiscopales.
Le 2 octobre 1891, à l'occasion du pèlerinage français, organisé par le cardinal Langénieux et par M. Harmel,. eurent lieu à Rome de fâcheux incidents. Le prétexte en était de prétendus outrages à la tombe du roi Victor-Emmanuel au Panthéon, mais on doit chercher ailleurs la véritable raison. Immédiatement l'agencé Stefani télégraphia à toutes les -agences étrangères les prétendues provocations des pèlerins français à Rome, et leurs outrages à Ja tombe du grand Roi, cherchant -ainsi à justifier les excès commis contre les pèlerins. Si le gouvernement français avait voulu agir avec prudence, il .aurait attendu les informations de ses «deux ambassadeurs. Il aurait appris que, d'une part,, tout se bornait à la légère imprudence d'un jeune homme de 17 ans, qui avait écrit sur le registre des visiteurs à la
tombe -ces seules paroles : * Vive le Pape ! », tandis que, d'autre part, il y avait eu des injures grossières et même des voies de fait contre des centaines de Français respectables et pacifiques . Son devoir était de demander des explications et même des satisfactions s'il le fallait. Mais ému par les nouvelles de l'agence Stefani et craignant quelque complication avec l'Italie, -il adopta une mesure qui émut profondément répiscopat français. En effet, le 14, par l'intermédiaire de M. Fallières, ministre des Cultes, il envoya immédiatement une circulaire aux évêques français pour les inviter à s'abs- ■tenir, pour le moment, d'organiser des pèlerinages ouvriers à Rome. Cet acte était l'expression d'une crainte exagérée, et même une espèce de blâme au moins indirect à l'adresse des évêques qui avaient favorisé ces pèlerinages. Ce fut en •outre un acte intempestif et inutile, car les directeurs et organisateurs des pèlerinages informèrent aussitôt le public que, en raison des troubles survenus, ils avaient suspendu les autres .pèlerinages projetés. S"il avait un peu attendu, le gouvernement aurait vu que ses désirs avaient été satisfaits spontanément. Mais la circulaire de M. Fallières, faite précipitamment, était déjà envoyée. On doit toutefois reconnaître, car il faut être impartial, qu'elle était rédigée en termes convenables M. On y alléguait donc les intérêts de la nation et le danger de les voir compromis par les manifestations survenues à Rome ; on n'y faisait aucunement appel aux articles organiques, mais plutôt au patriotisme des évêques : c'était d'ailleurs une mesure de circonstance et purement transitoire. Le meilleur parti pour les évêques français eût été de n'honorer cette circulaire d'aucune réponse : c'était aussi , l'avis du cardinal Richard et de Mgr Thomas, archevêque de Rouen, en ce moment a Paris; tous deux estimaient qu'il ne fallait lui donner aucune iom-
<1) « Monsieur l'évêque, vous connaissez les reprenantes Incidents qui viennent de se produire à Rome, au cours des pèlerinages dits des ouvrier* français. Vous avez trop te sentiment des int-érèts de la nation pour ne pas penser comme moi que toutes tes autorites du paye doivent éviter d'être compromises dans des manifestations qui peuvent perdre facilement leur caractère religieux. J'ai en conséquence l'honneur de vous inviter à vous abstenir, pour te moment, de toute participation à ces pèlerinages >i.
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portance; c'était une pièce, évidemment rédigée avec précipitation et mal à propos, qu'on devait laisser tomber d'ellemême.
Mgr Fallières, évêque de Saint-Brieuc et parent du ministre, qui vint 4 La nonciature le 4 octobre, partageait cette manière de voir et estimait que cette mesure du gouvernement .français n'était au fond qu'une simple démonstration extérieure destinée à calmer la susceptibilité 'du gouvernement italien, comme aussi à prévenir une interpellation pour la prochaine réouverture des Chambres, fixée au 15 du mois.
L'épiscopat français pouvait adopter un .autre parti, celui de répondre au ministre en des termes calmes et dignes, comme le firent le cardinal Langénieux et d'autres évêques. Ils prenaient ainsi devant l'opinion publique et le bon droit une excellente position. La vérité .avait fini par être connue. Il était acquis désormais que les pèlerins français n'avaient commis aucune faute. Les évêques avaient donc le beau rôle dans une réponse au ministre des Cultes. Ils pouvaient prendre en mains la cause de l'honneur national, et l'opinion publique les aurait approuvés.
Malheureusement, l'un d'eux aïe sut pas modérer suffisamment soin tempérament impulsif.
Mgr Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix, adressa le 8 octobre au ministre des Cultes des observations justes en principe, mais exprimées en des termes vifs et mordants.
« Je ne vois pas pourquoi, disait-il, vous nous invitez à ne pas nous compromettre dans des manifestations qui peuvent, dites-vous, .perdre facilement leur caractère religieux... Nous n'avions .pas besoin de votre invitation ni pour le passée ni pour le présent, et rien ne vous autorise à nous la faire pour l'avenir. Du reste, nous savons nous conduire. Le Comité organisateur a suspendu les pèlerinages ; quand ils se rétabliront, je ferai ce que je voudrai dans l'intérêt de mon diocèse... Vous aviez mieux \h faire que de vous presser à nous écrire cette lettre, qui devient un triste et odieux contre-sems. De plus, elle n'est appuyée sur rien de sérieux..».
La paix est quelquefois sur vos lèvres, la haine et le persécution sont toujours dans vos actes, parce que la francmaçonnerie, cette fille aînée de Satan, gouverne et commande : mille fois .aveugle volontaire qui ne le voit pas. Peur moi, je suis vivement blessé dans ma dignité de Français, de catholique et d'évêque... »
Ce langage était excessif par comparaison avec la circulaire; .toutefois il n'avait aucun caractère grave et extraordinaire, .si on tient compte surtout de la vivacité du tempérament français, et peut-être cette lettre aurait-elle passé inaperçue, si les journaux monarchistes et radicaux n'avaient à dessein exagéré l'importance de l'incident. Mais ils voulaient à tout prix un conflit entre l'Eglise et la 'République, afin de rompTe la tendance à la pacification qui se faisait jour dans le pays; ils voulaient rendre impossibles désormais les adhésions des évêques et des catholiques au régime républicain et voir se terminer dans un insuccès complet la politique du Saint-Siège. Je ne dis pas qu'ils réalisèrent leur dessein; mais on peut certainement leur attribuer la responsabilité d'avoir provoqué un déplorable incident qui, sans la prudence du Saint-Siège et de la nonciature, aurait risqué •de tout compromettre.
Le 4 octobre, dès qu'on apprit par les journaux l'existence et le sens de la circulaire ministérielle (dont le texte précis ne fut publié que quatre jours après), je me hâtai d'en informer le 'Saint-Siège afin de prévenir les appréciatiens exagérées de la presse française et italienne. Je faisais remarquer que les désordres de Rome et l'extension qu'ils pouvaient prendre dans l'avenir avaient amené le Cabinet, sous l'impression des premières nouvelles toujours exagérées, à inviter les évêques français à s'abstenir pour le moment de toute participation aux pèlerinages, les intérêts de .la nation pouvant être compromis par des manifestations pareilles à celles qui venaient de se produire à Rome. Cette -mesure, ajeutais-je, bien que revêtant lia forme d'une invitation de caractère transitoire, n'était ni opportune, ni ■•nécessaire, ni juste, car la simple imprudence d'un jeune •homme ne pouvait ainsi peser sur tous les pèlerinages, en-
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core moins donner au gouvernement le droit de faire aux évêques de pareilles prescriptions.
Je rapportais ensuite la manière de voir de Mgr Fali-ières, comme aussi dans la .suite celle de Mgr Richard et •de Mgr Thomas, qui n'attribuaient qu'une médiocre importance à la circulaire gouvernementale. J'annonçai enfin au Secrétaire d'Etat que je ne manquerais pas de m'entretenir de cette circulaire avec M. Ribot et M. Nisard, directeur des affaires politiques, alors absents de Paris, aussitôt qu'ils seraient de retour (rapport du 4 odtohre, n° 51).
En effet, je ne manquai pas de conférer avec M. Nisard qui était revenu à Paris le 8, et de lui faire des réclamations sérieuses concernant l'acte du gouvernement. M. Nisard se borna à dire qu'il ne connaissait pas exactement les motifs et le sens de la circulaire; il ne lui semblait pas toutefois qu'elle eût l'intention de restreindre la liberté des évêques de se rendre à Rome, mais qu'elle faisait uniquement appel à leur patriotisme pour éviter des embarras et des complications avec le gouvernement italien.
Je répondis à M. Nisard que, que] que fût le poids de. ces réflexions dans lesquelles je ne pouvais entrer, il n'en était pas moins vrai que la circulaire de M. Fallières était totalement hors de propos, parce que les faits de Rome n'avaient aucun ra,pport avec l'épiscopat, parce que les pèlerins ouvriers avaient eu une attitude très correcte, etc. Ces considérations, le 15 du «même mois, je les renouvelai^ et avec plus de force encore, à M. Ribot, de retour à Paris. Celui-ci, pour décliner toute responsabilité personnelle, me dit qu'il était resté étranger à la rédaction et à l'envoi de ce document. Je Lie sais jusqu'à quel point cette assertion est exacte, oar l'opinion publique attribuait la circulaire a M. Ribot et à M. de Freycinet, tandis que M. Fallières n'aurait fait que la signer. M. Ribot estimait que la forme de l'invitation adressée aux évêques était modérée et discrète., et que le motif de la. décision gouvernementale était uniquement patriotique et basé sur la prudence. Il ne fallait donc pas faire grand cas d'une mesure de caractère précaire et toute de circonstance. Sans rejeter entièrement ces rai-
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sens, je fis remarquer au ministre, comme précédemment, à M. Nisard, que le gouvernement avait fait là un acte intempestif, précipité et désagréable au Saint-Siège et à l'épls- •copat français.
Mais l'incident ne devait pas en rester là.
Le 14 octobre, le Monde et d'autres journaux publièrent le texte de la lettre de l'archevêque d'Aix (datée du 8 du même •mois}; la presse radicale poussa immédiatement les hauts cris, releva ce que la lettre pouvait 'avoir d'offensif ou de blessant pour le gouvernement, et demanda une puniitien immédiate; la presse monarchiste exalta .le courage de l'archevêque et excita de belle manière les susceptibilités du gouvernement. Il était évident ,que l'une et l'autre voulaient provoquer de l'agitation, et elles y réussirent. En effet la nouvelle se ,répandit bientôt que M. Fallières, s'estimant blessé dans son honneur et dans sa délicatesse (tels sont les mots de l'article du Code pénal que l'on invoqua), allait intenter un procès à l'archevêque d'Aix. Dans des circonstances aussi critiques et dans un pays aussi inflammable que la France, un procès contre un archevêque pouvait avoir de sérieuses conséquences, et de toute manière troubler profondément l'œuvre déjà commencée de la pacification religieuse. Je fis donc tout mon possible pour l'empêcher et le 16 octobre j'eus un entretien avec M. Fallières afin de connaître ses véritables intentions et de le dissuader au besoin de prendre la détermination qu'on lui attribuait.
Je le trouvai très irrité, beaucoup plus que je ne m'y attendais, de la lettre de l'archevêque et surtout de la publication que celui-ci en avait faite dans les journaux. Le langage eimployé par Mgr Gouthe-Soulard lui paraissait irrespectueux, vulgaire et provocant ; mais enfin, ajoutait-il, il aurait pu le supporter, si tout s'était passé entre lui et l'archevêque; mais du moment que 'celui-ci publiait sa lettre, il ne pouvait oublier lui-même sa qualité de ministre des Cultes et se laisser offenser impunément. Il fit remarquer cme sa circulaire était conçue dans les termes les plus corrects, qu'on (pouvait en discuter le mérite, mais que cela ne