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donnait à personne le droit dïnjurier l'auteur et le gouvernement tout, entier. D'autres évêques, parmi lesquels le cardinal Langénieux, lui avaient adressé des observations et des protestations, mais rédigées en termes convenables, et i] ne s'en était pas le 'moins du «monde offensé.
J'essayai de le calmer en lui faisant en toute franchise les observations suivantes : 1° sa circulaire, bien que conçue en termes convenables, était un acte non seulement inopportun, mais blessant pour les évêques, (auxquels on semblait attribuer la responsabilité des troubles de Rome, alors que certains d'entre eux, ainsi que de nombreux citoyens français, en .avaient été les victimes; 2° les évêques étaient profondément mécontents et 'fatigués d'être le point de mire continuel du gouvernement, lequel, depuis de longues années, n'avait fait qu'une politique de tracasseries et de vexations, comme le reconnaissaient eux-mêmes les républicains 'modérés et impartiaux ; par suite, si leur langage était un peu vif, la plus grande faute n'était certainement pas de leur côté ; 3° Mgr l'archevêque d'Aix, bien que de nature quelque peu ardente, comme beaucoup d'autres Français, était profondément bon et pieux, et n'avait certainement pas eu l'intention d'offenser ni le ministre, ni la personne de M. Fallières, mais uniquement d'apprécier un acte public que beaucoup de républicains avaient eux-mêmes jugé défavorablement ; 4° dans les paroles de l'archevêque, bien qu'elles fussent un peu vives, aucun juge impartial ne pouvait découvrir une injure contre l'honneur et la délicatesse du ministre, mais plutôt une attaque contre ïa franc-maçonnerie, laquelle ne pouvait évidemment s'en offenser, du moment qu'elle avouait elle-même publiquement son dessein de faire la guerre au clergé; 5° un procès contre l'archevêque serait une énormité et n'aurait d'autre effet concret que d'unir dans une commune allégresse monarchistes et radicaux ; 6° le ministère ne pouvait lui-même en retirer aucun résultat favorable, car il pouvait être écrasé par une «coalition de la droite et de la gauche, comme cela était arrivé quelquefois; 7° ce serait enfin mal oorresipondre à la politique du Saint-Siège qui depuis si longtemps employait toute
sa prudence et -sa modération pour aboutir à la pacification religieuse; ce serait confirmer pleinement la thèse des monarchistes qu'il y a entre l'Eglise et la République française incompatibilité et contradiction absolues.
M. Fallières écouta attentivemetn le développement de ces réflexions et en reconnut 'même la valeur; mais sur la •question du procès à faire ou à ne pas faire, il garda une réserve absolue. Je rapportai cependant de cette conversation la persuasion que le procès n'aurait pas eu lieu si cela avait dépendu de lui, car son ressentiment contre l'archevêque d'Aix me parut plus superficiel que réel, plutôt de parade que de conviction.
Je concentrai donc tous mes efforts sur M. Ribot ; et dans un long entretien que j'eus avec lui le 21 octobre, je développai à nouveau les arguments que je viens d'exposer. M. Ribot, esquivant toute responsabilité personnelle, me répondit, que, de retour à Paris dans la matinée (il venait de fiaire une nouvelle absence), il n'avait pu voir encore ses collègues et ne savait point ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle relative au procès. 11 ajouta cependant qu'il ne la croyait pas exacte car le ministre des Cultes, d'après les journaux, devait se baser pour procéder contre Mgr l'Arche- \êque d'Aix, sur une loi abolie depuis plusieurs années.
Néanmoins cette nouvelle fut affirmée le soir mêmecomme positivement exacte. Le ministère, selon la juste (remarque des Débals, avait cédé aux injonctions du parti radical, qui voulait absolument ce procès, soit pour rallumer la lutte religieuse, soit pour renverser le Cabinet. Nous verrons bientôt comment il réussit à atteindre ce double résultat.
La presse monarchiste accueillit avec une vive joie Tannen-ce du procès, espérant que les adhésions des évêques à la République seraient impossibles désormais. M. de Cas- •sagnac espérait plus encore : ramener les évêques « égarés ou transfuges » et le olergé tout entier sous le drapeau de la Monarchie. La presse religieuse ne partagea certainement pas de pareilles espérances, mais ne sembla point se préoccuper des conséquences, estimant qu'elles seraient plus nui-
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sibles au gouvernement qu'à l'Eglise, comme il était arrivé lors du procès intenté en 1881 à Mgr Cotton, évêque de Valence. Les catholiques y trouveraient une nouvelle impulsion pour s'unir, et l'épiseopat une bonne occasion pour montrer son zèle, sa fermeté, et aussi son patriotisme; car ■il apparaîtrait avec une plus grande évidence devant le public comme le seul énergique défenseur de la dignité nationale.
Toutefois -beaucoup de personnes raisonnaient autrement.
Un catholique très méritant et de grande valeur, à qui j'en iparlais le 23, se montra profondément -affligé de cet ipcideiït qui allait de nouveau troubler la situation religieuse. Mgr Freippel me déclara lui aussi que les interpellations -annoncées à ce sujet le préoccupaient réellement. Il faisait remarquer quel désavantage il y aurait à engager une nouvelle lutte religieuse sur un incident de personnes, d'autant p^us ique l'archevêque d'Aix était loin d'avoir entièrement raison, .surtout pour la forme qu'il avait donnée à sa protestation; si sa cause était bonne, il n'avait pas su mesurer rigoureusement ses expressions.
Mgr Freppel 'trouvait donc que ce serait un bien si ou pouvait empêcher ce procès. Mgr Gouthe-Soulard, disait-il ; pourrait, sans manquer à sa dignité, écrire à M. Fallières une lettre calme et noble, pour lui déclarer qu'en lui 'montrant les côtés défectueux -de sa circulaire, il n'avait eu aucunement l'intention de l'offenser dans son honneur et sa délicatesse. Cette explication, d'ailleurs conforme à la vérité, amènerait peut-être le gouvernement à renoncer au procès, ou, du moins, le mettrait en fâcheuse posture devant l'opinion publique. Le raisonnement de l'illustre .prélat me parut inspiré par le bon sens ; lui-même, encouragé pa.r 'mon appréciation, ajouta qu'il écrirait une lettre confidentielle à Mgr l' Archevêque d'Aix pour lui donner ce conseil. Il le fit en effet; mais îa réponse fut sèche et tranchante, exprimée en un télégramme d'un seul mot : « infaisable ».
Pendant ce temps, le 26 octobre, on discutait à la
Chambre le maintien de l'ambassade française près te Vatican.
M. de Ta Fosse, député bonapartiste, prenant occasion des faits du 2 octobre à Rome, critiqua le gouvernement et prit la défense des évêques; mais son discours, qui d'ailleurs contenait quelques erreurs, ne fut ni habile, ni opportun. M. Ribct lui répondit en justifiant, bien entendu, l'attitude du gouvernement; mais comme cela n'était guère facile, il invoqua à l'appui une prétendue approbation, au moins implicite, du Saint-Père : « Je puis ajouter, dit-il, que le Saint-Père lui-même, s'adressant le lendemain aux pèlerins et au cardinal Langénieux, a déclaré que la mesure prise par le gouvernement français était trop justifiée par les faits qui s'étaient produits. Voilà le jugement qui a été porté à la Cour même du Vatican ». Mais cette affirmation ne tarda pas à être catégoriquement démentie par le cardinal Langénieux dans une lettre adressée au ministre le 30 octobre : « J'ai le regret de vous dire, Monsieur le Ministre, que vous avez été 'mal informé. Le Saint-Père n'a tenu, ni aux pèlerins, ni à moi, le langage que vous lui prêtez. S'il a daigné donner son approbation à la mesure que j'ai, prise, tlès le 3 octobre, d'arrêter le cours des pèlerinages, il n'a pas dit un mot qui puisse paraître justifier, en aucune manière, l'acte du gouvernement qui a si profondément blessé l'épiscopat français ».
De 'mon côté, je me hâtai d'avertir M. Ribot qu'il était victime d'une regrettable équivoque, et peu de jours après, le cardinal Rampolla faisait de même dans la dépêche qu'il m'adressait (le 8 novembre, n° 4214). Sa Sainteté, disait-il, avait éprouvé une pénible impression en voyant son nom utilisé à la tribune parlementaire pour défendre un acte gouvernemental blessant pour la dignité et la liberté des évêques, acte qu'aucun Pontife, défenseur en raison de son ministère apostolique des droits de l'Eglise, ne pourrait approuver. Ceci était d'autant plus douloureux que M. Ribo't connaissait parfaitement les sentiments exprimés par Sa Sainteté concernant la circulaire, car je les avais manifestés
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moi-même à M. Lefebvre de Béhaine. lequel n'a pas manqué de les lui rapporter.
M. Ribot répondit à ce «démenti par une dépêche de l'agence Havas ainsi conçue : « Nous sommes autorisés :i déclarer que le langage tenu par M. Ribot a été la reproduction textuelle d'une dépêche de l'ambassadeur près le Saint-Siège ». S'il en était ainsi, il n'est pas douteux que le 'comte Lefebvre de Béhaine n'eût été victime d'une équivoque.
Mais, ipour en revenir à la séance parlementaire du 26 octobre, je puis dire que le discours de M. de la Fosse manquant d'habiieté, et celui de M. Ribot s'appuyant sur une équivoque, causèrent un grave dommage à la bonne •cause. Toutefois urne éloquente improvisation du comte de Mun put rétablir complètement le bon droit. Le radical Hubard profita de l'occasion pour combattre par de subtils arguments le maintien de l'ambassade près le Saint-Siège, -et proposa de la remplacer par un agent officieux du ministre des Cultes. Après uoie réplique suffisamment nette de M. Ribot, l'ambassade fut maintenue par 280 voix contre 198, majorité uin peu faible et qu'une cinquantaine de voix aurait pu déplacer. Le baron Reille, qui vint me rendre visite après la séance, jugeait que la journée avait été mauvaise pour les intérêts religieux et déplorait que M. de la Fosse eût soulevé cette question, et d'une manière aussi maladroite.
L'on s'attendait le lendemain à une attaque plus vive; des radicaux contre le budget des cultes et contre le concordat ; mais, à la surprise de tous, ils gardèrent le silence, et le budget fut voté à une grande majorité. Peut-être étaient-ils suffisamment satisfaits de la journée précédente, ou plutôt conservaient-ils leurs batteries pour une prochaine occasion.
L'événement prouva que tel fut le vrai motif de leur silence. Cependant la situation devenait assez tendue. Bon nombre d'évêques envoyaient leur adhésion à Mgr Gouthe- Soulard et s'unissaient à ses protestations ; leur indignation se communiquait, naturellement, aux fidèles et surexcitait les esprits. Lettres, adresses, félicitations sans fin affluaient
à l'archevêché d'Aix, non seulement dans le but de rendre hommage au prélat, mais aussi d'outrager le gouvernement auquel on n'épargnait point les paroles injurieuses et acerbes.
Les monarchistes s'efforçaient d'utiliser ce mouvement en faveur de leurs intérêts ; et la franc-maçonnerie se préparait avec joie à tirer parti de cette situation.
Le Saint-Siège l'avait déjà compris, même avant la séance du 23 octobre, et avait témoigné le désir que le procès contre l'archevêque fût empêché, s'il était possible. Le cardinal Rampolla (dépêche du 24 octobre, n° 4012) m'écrivait : « Comme vous pouvez bien le comprendre, le Saint-Père est très affligé que Ton veuille intenter un procès à ce vieil évêque à cause de sa réponse à la circulaire Fallières. Il serait très agréable à Sa Sainteté que vous puissiez, directement ou indirectement, empêcher que l'on donnât suite à une pareille mesure, et vous rendriez ainsi service à l'épi scopat français et à l'Eglise ».
Après la réponse de Mgr Gouthe-Soulard à la Êettre de Mgr Freppel, i'1 était clair pour moi que ce prélat ne se serait prêté à aucune transaction ; mais à la suite des paroles si nettes du cardinal Rampolla, je ne crus pas pouvoir me dispenser de tenter un nouvel essai. J'avais deux choses à faire : amener le gouvernement à suspendre le procès à des conditions compatibles avec la dignité de l'archevêque, rit décider ce dernier à accepter ces conditions.
En ce qui concerne le gouvernement, je devais procéder très prudemment pour ne pas laisser voir que ce procès pouvait me causer quelque appréhension. Dans une conversation que j'eus le 23 octobre (rapport n° 64) avec M. Ribot, je lui fis de nouveau remarquer que le procès contre l'archevêque était une erreur capitale de la part du gouvernement, vu la dienité et les qualités de la personne, le manque absolu d'outrag«3 dans les paroles de l'archevêque et les conséquences qui pouvaient en résulter contre le gouvernement lui-même; je concluais que seuls les monarchistes et les radicaux en recueilleraient le fruit. M. Ribot répondit qu'il ne se trouvait pas présent au Conseil des ministres