‹ Mémoires du baron de BesenvalChapitre 13 sur 34 · HISTORIQUES ET POLITIQUES · texte numérisé non relu

HISTORIQUES ET POLITIQUES

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INTRIGUES £If SUISSE GOIITRE LE PAÏiTX FRANÇAIS

ET CONTRE MOf .

Ecrit «n i^yi-

Il me serait aise de prouver xjttç la France avait uà véritable iolérét à diétiager la Suiisse; mais le mi« aistëre français â mon trié, s^r cet ol^et la même négligence et la même incâpééîté que sur tant d'autres. Non-'seulement il a fermé 'les yeux sur les liaisons qiie quelques puissanices <>nt formées avec la Suisse^ mais même il les a favorisées^ comme je lai déjà dit. L'exécution de conditions fondées sur les traités les plus authentiques ^ a été ou éludée ou refusée de mauvaise foi, avec les propos les plus avan* tageux et les plus ofTensans , et rarc^ment accordée^» après une longue suite de sollicitations aussi fà«

cheuses^ que réyôttantes.' Les trotipes ont essuyé tant de vicissitudes et de réformes y que les capitaines^ ne pouvant plus se soutenir ^ ont cherché dans rindustrie ce qu'ils ne pouvaient plus trouver dans leur traitement. Dès eet instant^ toute émulation ôt tout point d'honneur ont disparu dans le.s régimens sukses. Les troupes n'ont plus été cousidérées par leurs officiera^ que comme des fermes qu'il fallait mettre en valeur ; les brigandages les plus indécens ont été introduita et soufferts; les compagnies n'ont plus été recrutées que de sujets du roi y que le capitaine avait à meilleur marché que les nationaux ; et par un vice dans la constitution du service y la plupart de ces compagnies étant considérées comoie patrknoine et devenant héréditaires dans les familles suisses y celles qui n'en avaient point passaient dans d'autres services : ce qui faisait que tout le subalterne de celui de France n'était te^y^ qim par <ies geas. de foctnne> des soldats revêtiV^,, qpui^ p^r laps d« teînps;^ pw^ venaient^ aux pireoiriiersi^iqiipiQJMS* Un nûUuire delà sorte u'ét9iVguèr:«r^raj^èiWUtenî^ réputation que s'étaient fait^j à. ta»t<(|e titres^ les anciens S^issçs. Aussi y à^m^ l^hmfiWP^tQj^cmmm y ceux ^es régimens sii^f^ i|ui étaîj3i9)t. 1^ plus mal composés firent bien voir qiè'il^ii^^i^nt dégénérés.

Qupique j^euf^jQ e;açoise y î^j^jéoiîdsais^ ckns le fond de mon ame y de y^^^ U d^jide^^ce-d'^n service aur* quel j'é.ts^is attaché) ^ qvi^ ma «^ti^M ternk l éclat dont eUe ayait tODJQ^èrs^brijM^.Je^miS^ promis bien

j>t:s SUISSES. 5

de tout employer pour lai rendre son lustre, et pour resserrer les nœuds qui Favaient toujours unie à la France. Considérant que c était le plus grand service que je pusse rendre à l'un et à lautre^ au moindre préte:Jtte j élevais ma voix; maïs que pouvais*-] e ? Je n'occupais point un emploi qui me donnât le droit d'être écouté; et, quand je Tam^aîs en y je me serais vu borné à réformer quelques abus , tandis qu'il fallait saper le mal par ses fondemens : car, en France, de n'est pas le tout que d'avoir des places et de bonnes intentions ; il faut encore èlre aidé par les circonstances.

On m'avait envoyé , la campagne de 1 768 , commander sur la Meuse , avec un corps de troupes à mes ordres. Ma mission était d'éclairer toiite cette partie, et de couvrir les Pays-Bas. J'avais eu beaucoup de relations avec Liège ; et Durand d'Au* bigny, qui y était ministre du roi, me dit que ce. petit Ëtat qui avait trois régimens soudoyés pat la France , désirait avoir pour eux un inspecteur par-ùculier : il me conseilla de demander cette place» Tout ce qui pouvait me procurer des détails mili-* taires trouvait aisément accès auprès de moi. J'écri-* vis au maréchal de Belle-Isle , et je fus toutenu par d'Aubigny qui lui manda que la régen4:^e de Liège désirait m'avoir • Le maréchal me répondit honnête-» ment; mais il me fit entendre que ma proposition ne pouvait être accueillie , attendu qtt'on ne créerait pas un inspecteur pour aussi peu de troupes..

Cet objet manqué , je songeai à être inspecteur

des Suisses^ et j'en écrivis de même au maréchal de Belle-lsle, qui, dans sa réponse, me parut fâché que j eusse parlé trop tard. A la soUicitsition da chevalier Courteo, il avait promis cette place à

M . de Castella, colonel suisse . Je ne me tins pas pour éconduit; je continuai k solliciter, et tant dé gens de mes amis en parlèrent au maréchal pendanl l'hiver, qu'il se trouva également embarrassé et.de me refuser et de manquer de parole au chevalier Gourten. Les choses furent poussées si loin , que ce dernier vint me trouver, et me dit qu'il me demandait conseil sur sa conduite y me promettant de la diriger d'aj^ès ce que je déciderais. Il m'expiosa qu'ayant eu une parole formelle du maréchal de Belle-Isle pour M. de Castella, il jae croyait pas pouvoir s en désister; que cependant, si je le pensais , il le ferait. Je lui répondis, qu'il s'y prenait de la seule façon possible pour assurer.la place à M. de GasLeUa; que, puisqu'il me demandait mon avis, je croyais qu'il ne devait jamais rendre la parole (ju'îl awzity et que, d'après l'ouverture honnête qu'il.me faisait , c'était moi qui me désistais , qu'il poui^ait le dire au maréchal de ma part. En effet .M- de Castella fut fait, en T760, le premier inspecteur que. les Suisses aient eu. Le maréchal de Bellcrlsle mourut, l'hiver de celte même année. M. le duc de.Qiôiseul lui succéda dans le. ministère de la guerre. Je commandai le régiment, des gardessuisses pendant la caippagae de 1761. M'étant rencontré I avec BL de Castella, «il me parut fort

las de sa charge, pour laquelle , en effet, il était peu propre^ et me promit de me la céder, sôus la condition de lui procurer un bon dédommagement. Ami intime de M. de C^oiseul qui obtint la charge de colonel-général des Suisses , dont se démit M. le comte d'£u, au commencement de 1762, il ne me fut pas difficile de faire Tarrang^ment, et à sa réception de colonel-général il me fit remer* cier le roi , de Finspection des Suisses.

Parvenu au poste qui pouvait me faciliter les moyens de remplir l*idée que j'avais toujours eue , de remettre le service des Suisses en France sur un bon pied , et de rendre à ma nation son premier lustre; ami de M. de Choiseul, qui réunissait le généralat des Suisses au ministère de la guerre , et dont le caractère n'était pas de s'effrayer de renverser une constitution pour en créer une nouvelle , je ne songeai plus qu'à profiter du concours heureux de tant de circonstances pour atteindre la but que je m'étais proposé. Il s'y rencontrait cependant bien des difficultés. '

Pour exiger beaucoup des militaires suisses, il fallait leur faire un excellent traitement , ce qui était fort cher. 11 était nécessaire de passer par-dessus l'autorité et les préjugés des cantons; chose fort difficile avec de petits souverains, jaloux de leur pouvoir. Il était indispensable d'attaquer l'autorité des colonels qui en abusaient, soit pour vendre les emplois de leurs régimens, soit pour y placer des sujets qui n'étaient pas faits pour les remplir;

8 DES smssfifi. I

de mettre de l'honneur cl; de rémidàtioii parmi des officiel^ qui étaient devenus des fermiers^ et de i refondra des ivgimens mal composés , mal tenns , sans discipline ^ oWrés de dettes.

Tous ces différens objets ne m'effrayèrent pas. l Pour ne point effaroucher ni le ministre^ ni les bureaux y qu'il était .nécessaire de nkénager encore plus que lui y je n'eus garde de dire tout d'un coup où j'en voulais venir; mais^ engageant peu à peu les dioses, insensiblement je parvins à faire faire aux Suisses le meilleur traitement dont ils aient en-^ core }Oui< Cette manière est la plus sûre de traiter aT«e les hommes en général y et les Français en partictilier. U y a peu de têtes qui sachent calculer juste l'étqndue d'un projet, quand bien même elles l'auraient enfanté i a plus forte raison y lorsqu'il est l'ouvrage d'un autre. Tout montrer du premier coup^d'œil , c'est offusquer l'esprit de celui qui écoute y et faire prendra à son imagination la place des combinaisons; et, dans ce caa, l'imagination ne manque jamais de voir des monstres où il n'y a que des choses néciessaires et bien calculées. D'ailleurs, tout homme en place ne veut point être dirigé; il souffre bien qu'on lui présente une idée , mais non pas qu'on la lui didte. Un homme adroit doit avoir pour maxime d'intéresser l'amourpropre de celui de qui dépçnd le succès de son projet, et, en lui laissant détailler les moyens, le mettre à même de croire que c'est lui qui Texécute , et pour ainsi dire qui l'a imaginé. Une fois à ce

0ES 8VtSS%S. 9

points plus on lui présentera ée difficultës, pins on sera sdv d obtenir^ et de powser les choses même au.-delà de ce qu'on aurait osé espérer.

A l'égard des cantons, je conseillai à M. de Choiseul d'aller eu- avant sur une infinité d'objets, sans s embarrasser de leurs opinions, ni même de leurs représentations; et dans les points où l'on avait absolument besoin de leur consentement, au lieu de s'adresser à la diète , c'est-à-^dire à l'as^ semblée annuelle des députés de chaque canton, où se traitent les affaires qui intéressent toute la Suisse y de tacher de faire adopter les choses qu'on désirait par les cantons où la France a le plus de partisans et de crédit; certain que, par jalousie ou par crainte, les autres adopteraient promptement le même système. £n suivant cette marche , oii parvint facilement et très -promptement à tout ce qu'on voulut , eik des choses qui n'auraient jamais passé par tout autre moyen. Il en résulta une nouvelle capitulation utile à la France, avantageuse a la Suisse , et les vices de l'ancienne furent détruits.

Quant à la partie militaire, je m'en chargeai seul ; et , persuadé que le moyen le plus efficace et le pkus prompt pour combattre le relâchement , est la sévérité, je l'employai dès le premier instant. Je la poussai même jusqu'à la dureté dans les pro-pos et les traitemens; et, en très-peu de temps ^ l'insubordination et l'indiscipline firent place à la plus grande régularité.

En procurant au roi de bonnes troupes , je me

lO bES SUISSES.

faisais une multitude d'euDeniis. Un réformateur est toujours haï ; il l'est plus ouvertement , lorsqu'il calcule moins les formes. Aux mécontens que je faisais^ se joignirent tous les partisans des autres services établis en Suisse, que j ai détaillés plus haut. Ils sentaient de reste que les avantages que je pro-* curais à celui de France, étaient un coup mortel pour eux y et que dorénavant ce dernier aurait la préférence sur tous les autres. Les cantons engagés , sans presque s'en être aperçus, avaient signé la nouvelle constitution , de manière qu'ils ne pouvaient revenir poutre un consentement aussi formel. Berne sm^ tout, qui ne perd jamais de vue ses projets d'envahissement , outrée de voir les liens de la Suisse se renouer avec la France, qui peut seule s'opposer aux desseins que ce canton espère toujours effectuer un jour; Berne, dis-je, par des émissaires fomentait les mécontentemens , excitait une grande fermentation , qui cependant ne pouvait rien produire de la part des cantons, liés parleurs signatures, mais qui retomba totalement sur le parti français et sur moi. On s'imagina que , comme j'avais été Tame de tous les nouveaux arrangemens , en me renversant on détruirait aisém^it l'édifice; et l'on ne songea plus qu'à en chercher les moyens. Ils ne sont jamais difficiles contre un particulier lorsque , dans une monarchie, ils étixanent de l'administration, et , dans une république , lorsqu'un parti est certain du plus grand nombre de voix! au sénat. Jusque-là le parti.de la France avait toujours été le dominant

dans mon caâlbn (i) ; mais les émissaires de Berne ^ les partisans du service d'Espagne ^ et les mecontens que )*avaîs faits, se réunirent sourdement, pour éclater dans l'occasion, et me porter un coup, ainsi qu'à Favoyer de RoU, ition parent, chef du parti français , qui , depuis long-temps , avait la prépondérance dans le canton de Soleure, et qui, par conséquent , aVait fait bien des jaloux. Tous ces conjurés furent merveilleusement secondés par l'incapacité du chevalier de Botteville, ambassadeur du roi en Suisse , et par le caractère faible de l'avoyer de RoU. Ni l'un ni l'autre n'eurent aucun avis de ce qui se tramait. Us furent également trompés par des dehors humbles et soumis., sous lesquels les Sui^sçs, plus que toute autre nation, savent cacher leur haine et leurs dbsseins.

Ce fut dans ces circonstances <fcie \e fis un voyage à Soleure , où je n'avais pas été depuis hien des années. Je le crus nécessaire, pour mettre la dernière main à un ouvrage que j'avais si bien conduit jusque-* là. D'ailleurs, aimant ma patrie et désirant lui être utile , j'avais une infinité de projets pour son avantage, que ma position me permettait de former , et qui demandaient ma présence. J'y fus reçu avec des témoignages de consi* dération faits pour me flatter, d'autant que je croyais l^s mériter. Ceux qui furent dans la- suite les plus acharnés coatre moi , furent ceux qui me

(i) Celui de Soleure.

12 BÊS àtïISSËS.

prévinrent darantage. En m'occupât!^ oar et nuit , à Soleure ^ des âffaired du roi, j'y jetai les fondemens de plusieurs ëtablissemens utiles. L'ignorance ëtant eictrétne «n Suisse , j'établis une bibliothèque publique y où je commençai par placer quatre mille volumes. En un mot, mettant tous les instans à profil, je tachais de mériter la reconnaissance que? je Supposais à mes compatriotes , reconnaissance dont ils me i^ôntraient tous les dehors, tandis qu'ils ne cherchaient , ainsi que je l'ai su depuis , qu'à tourner à mal tout ce que je faisais , empoisonnant mes actions et mes moindres propos y auxquels ils donnaient une tournure fâcheuse vis-* à-vi& dti peuple et des bourgeois de la seconde classe, pour les convaincre que je tendais à la domination : atrocité grossière , mais facile k persuader à la multitude qui croit toujours fout , surtout à celle de Suisse , plus féroce et plus jalousa de sa liberté, qu'aucune autre .

Mes ennemis se servirent dW év.énement assea simple, pour accréditer cette opinion. Il est d'usage^ dans le canton de Fribôurg , lorsque quelque com-^ patriote, membre des dettx-cents, éé distingue, de lui accorder le fauteuil dans le sénat : car il. n'y siège ordinairement que sui* un banc. La chose n'avait point encore eu d'exemple à Soleure. L'avoyer de Roll , assez accoutumé à faire passer ce qu'il voulait, imagina que , comme il y avait déjà quelque temps que j'étais dans les deux-cents , il pourrait innover cette distinction en ma faveur.

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Pour ne point faire de jaloux ^ il voulut }a faire accorder aussi en même temps au fils de Favoyer Buch^ qhef du parti espagnol^ colonel d'ua régiment^ et marechal*de«camp en Espagne. Tandici qu'il travaillait à nous procurer cet agrément^ les mêmes gens qni lui promettaient leurs voix^ couraient toutes les nuits pour répandre l'alarme partout , disant qu'on touchait au moment de. la ca-* t9Stropbe ; que c'en était fait de la liberté ,. si j'obtenais ce poipt. En un mot^ on mi^t la plus grande terreur dans le^ esprits; et les mêmes précautions furent prises pour le jour où l'on devait parler de mon fauteuil dans le conseil^ comme s'il devait, ce jour-là, éclater unei conspiration. On ne doit pa3 s'étonner de Vimportançe. que me$ ennemis, et cew de l'avoy^r de RoU , mettaient à cette mt* sère ; ils savaient que nous ne leur donnerions ja-^ mais matière à npus taxer avec justice.

Enfin, l'instant arriva où tant de menées devaient avoir leur effet. L'avoyer de RoU fît , dans le conseil , la proposUion du fa^aténUponr M. Bucb et pour moi; l'avQyeir.Bucb ayant pds la parole, reniontra avec fOrçe }e danger d'accorder une si grande distinction à dçs compatriotes y ajoutant qu'il ne consentirait jamais qvie son fîls en jouit; et de là , entaïQant l^s dangers dont il . c;rQyait qu'était menaeée la patrie,, il s'excusa, sur son grand âge, d'en dire davantage, chargeant un M. ^n^er,. simple conseiller, de parler pour lui.

La.fajwllè de ce M- iQ^ugger avait les ^us grandes

l4 BES SUISSES.

obligations à lâ mienne ^ et je Tavats traitp personnellement, pendant quil avait été au service , comme s'il eût été mon frère, jusqu'à lui donner le commandement d'une compagnie que j'avais alors dans un régiment suisse. Oubliant tout ce qu'il devait à l'amitié et à la reconnaissance, il fit un tableau effrayant du précipice où lambition de ra"" voyer de Roll et la mienne pouvaient entraîner rÉtat; n'osant, toutefois, avancer Tabsurdité que nous tendions à la domination , il nous imputa cependant de mfetire notre canton dans les f^rs de là'France.

11 ne lui fûf pas difficile de persuader des gens prévenus, et dont les opinions étaient convenues avant que d'entrer au conseil. La fermentation y fut grande; l'avoyer dé Roll y esisuyà des propos fâcheux et la mortification d'entendre les louanges de son collègue l'avoyer Buch , auquel on décerna un gobelet de vernieil , sur lequel il serait écrit : Defensor Patrice. De plus, îl fut décrété que le conseil le reconduirait chez' lui, l'avoyer de Roll à la tête ; diistinction que l'on u'accorde que pour les services les plus* signalés, et dans les occasions de la dernière importance.

Si l'avoyer de Roll avait eu un peu plus de nerf, et quHl eut osé parler avec fermeté dans le conseil, sa cause était assez bonne, et celle de ses adversaires assez ridicule. Noh-setilemefit, il n'aurait pas essuyé tous les afironts qu'il éprouya, mais même je suis persuadé qu'il eu aurait triomphé .

DÈS SUISSES. l5

La présence seule d'un homme d'autant de crédit qa il en avait eu^ en impose ; et s'il eut dit un seul mot, beaucoup de ses partisans l'auraient soutenu. Mais le voyant muet et tremblant y personne n'osa ouvrir la bouche; et, de cet instant, le parti français fut culbuté. Dès le lendemain, comme il arrive ordinairement en pareille circonstance, la plus grande partie des gens qui lui étaient attachés l'abandonnèrent pour se retourner du côté de ceux qui venaient d'acquérir la supériorité; et il ne lui resta que quelques proches parens et un très-petit nom^ hre d'amis, trop faibles pour lui être d'aucun secours. J'avais déjà quitté Sd|eure , lorsque cette scène se passa. Les partisans du service d'Espagne, triomphans , profitèrent de leur autorité pour casser plu^ sieurs lois favorables au service de France, que j'avais fait créer. Dans les monarchies, ce n'est qu'avec des tournures, et, pour ainsi dire, en combattant, que le monarque ou ses ministres en-^ freignent les lois, à moins qu'il ne s'en rencontré d'assez puissans ou d'assez hardis pour usurper le pouvoir arbitraire; ce qui arrive souvent. Mais, dans uae république , il n'y a jamais de loi que celle qui convient au parti; dominant. Rien n'est si absolu , ni si injuste , qu'un sénat : la passion de celui qui y possède le crédit prépondérant , dirige toujours l'avis de la pluralité; et cette pluralité calcule d'autant moins son opinion, que personne e^ particulier ne peut être chargé du blâme , le décret étant toujours l'ouvrage de tpus. Heureux les

peuples qui vivent sous la dominatioa d un monajxjue assea^ contenu pour craindre ses sujets y et cependant assez fort pour accabler tout homme qui voudrait trop s élever ! Mais cet équiliixre est rare 9 et ne peut jamais subsister que des instans. U faut toujours considérer un monarque et des sujets comme deux pouvoirs qui se combattent ^ et dont tôt ou tard l'un des deux prend le dessus ; et dans ce cas^ quelques maux qoi s'ensuivent, je crois qu'il vaut encore mieux: que ce soit Je mo^ narque qui l'emporte.

Les conjurés y quoique flattés de leurs succès, ne pouvaient être pleinement sâitisfait;;s tant qu'ils ne m'auraient pas: atteint. Comme le dioix des moyens ue les arrêtait pas, bientôt j'éprouvai leur acbar^ nement.

M. de Choiseul désirait me porter à laL Itèutenance-colonelle du régiment des gardes^suisses. Je n'avais plus qu'un ancien, qui était M. de Red-^ ding, homme de toute incapacité, vain,, borne, méfiant* Il n'était pas aisé de délerininer un homoie de cette trempe à se retirer^ cependant je désirais ardemment le persuader de prendre son parti, et profiter des avantages que M. de Choiseul \m offrait pour s'en aller, craignant que M. de Zuirlauben, alors colonel des gardée, fort vieux et -très?* infirme , ne vint à mourir, et que M. de Choiseul , me faisant passer ^r le ^corpç dé M. de^ Redding,, ne se donnât le tort de f air^ un passer-droit ' pai* amitié pour moi. . 1 :

Pour parvenir à dëterraioer M. de Redding, Remployai M. de Wîggier, ancien conseiller d'État du canton de Soleure, homla(ie d'esprit^ adroit et notre ami commun. Cette affairé me mit en correspondance avec M. de Wiggier. Dans nos lettres, nous nous parlions de sa négociation à mots couverts) je kii en écrivis une, peu de temps après la mortification qu'avait essuyée l'avoyer de Roll , où , après avoir traité à mon ordinaire, d'une façon énigmatique, l'affaire qui m'intéressait^ je lui mandai, sur celles de notre canton, que ce qui venait de se passer n'était qu'un feu de paille excité par de mauvaises têtes ; que cette cabale ne tenait qu à l'existence de l'avoyer Buch qui en était le chef, et dont la vie ne pouvait être longue.

Ma lettre fut interceptée à la poste. On forgea une histoire ; on dit que M. de Wiggier l'avait perdue y et qu'elle avait été trouvée par un bourgeois qui l'avait portée à l'avoyer Buch , comme intéressant l'État^ On assembla , en conséquence , les deux-cents; ma lettre y fut lue. Les mal-intentionnés en profitèrent pour aigrir les indifférens. On donna laux phrases entortillées des tournures fâdieuses , et l'on tacha d'y trouver le sens d'une trame dangereuse. On fit retomber sur tout le conseil, l'expression de mauvaise tête , que je n'avais appliquée qu'à quelques particuliers faciles à re^ connaître. Enfin, on échauffa tellement les esprits , que sans m'entendre , sans chercher à s'éclaircir ,

on décréta que je perdrais ma place dans le coutome I. 2

l8' DES SUISSES.

seil y que je serais condamaé à i o ,000 liv. d'amende ^ et que Ton m'écrirait une lettre dure , p^r laquelle on me ferait savoir que ce n'était qu'en faveur des services de mes ancêtres ^ qu'on ne poussait pas plusr loin la punition.' M. de Wiggier perdit de même sa place d'ancien conseiller d'État ^ et fut, de plus ^ banni de la ville^ On. désirait ^t profiter de la même occasion pour se défaire de l'avoyer de BoU ; mais comme on ne trouva aucun iadice qu'il eut connaissance dç la correspondance que j'avais eue avec M. de Wiggier, il ne fut point déposé, ainsi qu'on en avait ouvert, l'avis dans le sénat*

Lorsque je reçus cette nouvelle, quoiqu'un peu étonné, cependant je vis tout de suite la faute énorme qu'avaient faite mes ennemis de n'avoir pas joint le bannissetfient et la con^scalion de mes biens , à la punition qu'ils m'avaient ipfligée. Négliger d^ la porter jusque-là , c'était me laisser un pied dans le pays, et le moyen de m'y rétablir avec le temps; chçi$e facile dans une république , où l'esprit du gouvernement change avec plus de facilité que dans tout autre Ét4jtt.

Toute mon attention se porta sur le parti que j'avais à prendre. Il y en avait plusieurs ; celui d'aller à> Soleure , et là , à fprce d'intrigue et d'argent , de chercher à former un parti qui prit la prépondérance , et me mit à portée de me rétablir avec au* thenticité et de me yenger avec éclat. . La chose était possible ; mais' indépendamn^ent de ce que je trouvais le théâtre un peu petit , pour me don*

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ner la peinç d'y préparer cette scène , elle m'aurait demandé du temps que je ne pouvais prendre qu'au détriment de ma machine militaire qui commençait à se monter ^ et qm voulait ma' présence poi^r tendre à sa perfection.

Je pouvais encore , usant du crédit que j'avais auprès de M* de ChoiseuL., le déterminer à faire parler le roi 4vec ce ton de supériorité qui en imposera toujours à la Suisse' en général y à plus forte raison à un canton en particulier. Mais outre qu'il est toujours hasardeux de compromettre l'autorité du roi y souvent mal soutenue après avoir été mise en avant , le caractère du chevalier de Botteyille ét^t peu propre à lé faire parler et se conduire avec dignité . D'ailleurs y soit faiblesse soit honnêteté ^ il m'en aurait coûté y pour ma cause particulière , de faire du mal à mon pays , en l'excitant peut-être à méconnaître les égaras qu'il doit à la France ; ce qui aurait pu arriver y par la fermentation où. étaient les esprits*

Je me déterminai dope à ce qui me parut le plus analogue aux différentes circonstances ^ et a ce qui y dans le fond , était le ^/Hf^s sage : je priai M« de Choiseul de ne se mêler en aucune façon de mon affaire; je me sQumis sans représentation et çans murmure à ma punition; j'écrivis à mon souverain une lettre respectueuse , mais en même temps noble y OÙ je n^entrai dans aucun détail ^ où je n'employai que ces phrases vagues de protestations de zèle et de fidélité qui ne signifient rien ^ 0t jfat-

tenais du temps ce que je ne voulus pas par adresse ou par force . Je fis bien ; toute la Suisse blâma la conduite du canton de Soleure; la zizanie se mit dans le parti qui m était oppose ; plusieurs des plus acharnés moururent; ceux qui les remplacèrent, voyant les choses de safig-froid, reconnurent rinju&tice ; je gagnai un ou deux de ceux qui avaient le plus de crédit. Enfin, quatre ans après , je fus rétabli à mon rang dans la place que j'avais tenue dans le conseil , j'eus des lettres honnêtes de mon souverain ; il n'y eut que mon amende qu'on ne me rendit point, parce que je crus mieux de ne pas la demander. Je fis lever le bannissement de M. de Wiggier ; il ne rentra point dans le âénat ; mais il était trop vieux pour s'en soucier. Mes affaires en Suisse ne m'empêchèrent pointde donner les soins les plus attentifs et les plus suivis au militaire ; ils furent récompensés des succès les plus complets et les plus prompts « J'avais pris les régimens suisses déguenillés , sans émulation , sans discipline , ignorans , occupés uniquement de leurs intérêts , obérés de dettes , peuplés de Français : en trois ans de^mps ils étaient des mo^ dèles de tenue et de discipline, instruits, liquidés de toutes leurs dettes , et dans l'impossibilité d'en contracter de nouvelles par la police que j'y avais mise ; toujouî^s complets , composés de nationaux et de gens de bonne espèce , pleins d'émulation , ayant repris ces sentimens d'honneur qui font l'ame- des troupes. Parvenu au point que je

désirais 9 je changeai de. ton. Au lieu de cette sévérité dure que j'avais d'abord employée, je ne me montrai plus que doux, arable pour les officiers et les soldats , cherchant à le^' encourager par les louanges qu'en effet ils méritaient^ aussi, en très-peu de temps, au lieu de cette crainte morne que je lisais sur les visages , je n'apercevais plus que joie de me voir, parce qu'on était sur que mon approbation couronnerait les efforts qu'on avait faits pour la mériter. Alors seulement , les Suisses corn** mencèrent à me rendre justice , à voir en moi un compatriote zélé , au lieu d'un supérieur farouche qui les sacrifiait à son ambition .

Huit ans après que j'eus quitté rkispection des Suis* ses, une parente que j'avais à Soleure, qui m'aimait beaucoup, femme d'esprit, et capable d'énergie^ comme elles, le sont toutes , me manda que , toujours choquée de l'injustice et de l'ingratitude que j'avais éprouvées de la part de mon pays, elle s'était sans relâche occupée à ramener les esprits, et à faire comprendre l'iniquité de la conduite qu'on avait tenue avec moi ; que les choses eu étaient au point , que tout le monde était convaincu des torts qu'on avait eus , et qu'on était très-disposé à les réparer anthëntiquement, et à effacer jusques aux traces de ce qui s'était passé ;. mais qU'il fallait un prétexte , et que si je voulais faire augmenter la quantité de sel que le roi donnait annuellement au canton., j'aurais lieu d'être satisfait de ce qu'on ferait pour moi. On m'ébranle

aisément lorsqu'on me propose de faire du bien ; et cette disposition augmente lorsqu'il est question d en faire à mon pays. Cet objet ^ beaucoup plus que ce qui m'était personnel^ me détermina à employer mes sollicitations 9 et j'obtins > pour le canton de Soleure , l'augmentation de sel qu'il désirait; On y fut ivre de joie et de reconnaissance du service que je venais^ de rendre ; et par un décret du sénat, du mois de juillet l'jjS^ il fut arrêté que toute la procédure qu'on avait faite contre moi y quatorze ans auparavant, serait rayée du registre ; qu'on me rendrak mon amende, et que de plus on m'enverrait une médaille d or > que je reçus quelque temps après , où d'«n côté est la ville de Soleure , appuyée sur un écussôn qui porte désarmes , et sur le revers , un« Justice tenant en main une couronne , avec Cette légende : De ReptAlicd henè merito.

Je- ne rapporte ce fait que pour fixer d'autant plus l'opinion qu'on doit avoir d'une multitude toujours entraînée, avec enthousiasme, par l'impulsion du moment, qui lui fait adorer le lendemain ce qu'elle avait en horreur la veille. Qu'on ne s'étonne donc point de voir les homtàes asservis ; il n'a fallu pour cela qu^ les Combinaisons d'un génie supérieur qui a préparé Fexplosion , et qui a su en saisir l'ivresse , pour forger les fers dans lesquels il retient cette multitude : lorsque l'effervescence est passée, elle s'aperçoit dé la captivité où l'a jetée son délire.

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