TOME I
Principe de la haine des Jésuites contre M. le
duc de ChoiseuL
^►t ta 1771.
M. LB DUC DE Choissul y d'abord connu sous le nom de comte de Stainville y et qui ne jTut fait duc que par la suite,- avait étudié chez les jésuites , qui voulurentrengager dans leur société : il résista à l'espérance detre recteur ou provincial y et vécut dans le monde sans aucune relation avec ces pères y et encore moins avec les jansénistes.
Lorsqu'en lySS il fut nommé ambassadeur à Borne y ils cherchèrent à conoaltre sea dispositions à leur égard. Us surent un propos qu'il avait tenu chez M. Rouillé y alors ministre des affaires étrangères. Le père Laugier venait de prêcher devant le roi un sermon plein de traits hardis et violens contre les jansénistes y les parlemens et le ministère. On voulait punir ce jésuite; on craignait le crédit de la société ; et comme on ne parla d^autre chose pendant plusieurs jours, le comte de Stainville , ennuyé de l'importance qu'on mettait à cette affaire , dit qu'il fallait chasser le jésuite de Versailles , et ne plus parler de sermons et de jansénistes. C'était après souper qu'il tint ce propos; et quoiqu'il n'y eût chez M. Rouillé que trois ou quatre personnes , il fut su des jésuites , qui le
firent passer à Rome, où' il fut enregistré dans le livre de mort (i).
Un ambassadeur de France y à Rome , est obligé de voir beaucoup de religieux ; la plupart tiennent chez lui pour obtenir sa protection ; les jésuites y venaient pour lui offrir la leur. Le comte de Stainville, pendant son séjour à Rome, vit indifféremment des jacobins , des capucins , des carmes , des jésuites ; fit des politesses à tous , plus à ces derniers qu'aux premiers , persuadé qu'il y avait plus de gens de mérite chez eux que dans les, autres ordres. Parmi ceux qui fréquentaient sa maison, ' étaient le père Ze GalUc ^ assistant-général; le père Flachard , procureur-général ; le père Boscovitz , célèbre mathématicien ; le père Levirani^ et le gÉre Forestier, ex-provincial de Paris. Quelquesuns d'entre eux dînaient chez lui deux ou troi^ fois par semaine , les autres y venaient très-souvent après dîner.
Il faut convenir que leurs assiduités ne leur attiraient que des égards et des attentions ; jamais l'ambassadrice ne voulut leur confier le soin de sa conscience , ni l'ambassadeur les affaires du roi.
Un autre incident alarma peut-être la société sur les dispositions secrètes de l'ambassadeur. Le bailli de Solar , ambassadeur de Malte à Rome ^
(i) Registre tde proscription que tenaient les jésuites, ojji était inscrit le nom de tous ceux qui leur étaient opposés , et à la perte desquels ils travaillaient sans cesse.
était devenu Tarai intime du comte de Stainville ; il était fort lié avec le père Paciaudi, théatin/ aujourd'hui bibliothécaire de l'infant duc de Parme. Il le présenta au comte de Stainville , qui lattira chez lui. Ce père Paciaudi est un homme d esprit et de beaucoup de savoir ; mais il n'aime pas les jésuites y qui le haïssent comme tout bon chrétien doit haïr les personnes convaincues ou soupçonnées de jansénisme. Dès qu'ils le virent introduit chez l'ambassadeur de France , leurs visites devinrent plus fréquentes ; on voulut savoir si le hasard seul les multipliait. Le père Paciaudi fut prié à diner pendant une semaine entière y et tous les jours de cette semaine il parut des jésuites^ à l'hôtel de l'ambassadeur.
Le comte de Stainville ne s'était pas douté \o^ qu'alors qu il put jamais avoir le moindre intérêt à démêler avec la société. 11 était plein d'estime pour plusieurs écrivains qu'elle a produits ; à l'égard du corps entier y il n'avait certainement ni amour ni haine. Je ne sais si c'est un grand bonheur d'aimer les jésuites avec passion; mais ce ne devrait pas être un crime de n'avoir pour eux que de Tindifférence. Quoi qu'il en soit , l'ambassadeur fut un jour bien étonné d'apprendre qu'il était leur ennemi : ce fut le père le GaUic qui l'éclaira sur des sentimens qu'il ignorait lui-même. Ce jés^te y dont la vertu égalait la piété y lui dit qu'ils savaient bien qu'il n'était pas de leurs amis y et lui en donna pour preuve ce qu'il avait dit chez M. Rouillé y au sujet
du père Laugier. Le comte de Staiaville fut surpris de cette confidence , et ne changea rien à Taccueil qu'il faisait au^ jésuites.
Dans ces circonstances , il fut charge d'une négociation assez délicate. L'assemblée du clergé de France , de lySS , venait de consulter Benoit XIV , sur la conduite qu'on devait tenir envers les appelans^ lorsqi^il était cpiestion de leur administrer les sacremens de l'Eglise. De la réponse du pape dépendait la cessation des troubles du royaume y et des divisions qui s'étaient élevées entre les évéques et les parlemens. Le comte de Stainville^ chargé par le roi de solliciter cette réponse , eut plusieurs conférences avec Benoît XIV, et il fut convenu que l'avis du pape serait consigné dans une lettre encyclique ou circulaire, adressée aux évèques ; mais qu'auparavant la question serait agitée dans une congrégation de cinq ou six cardinaux. On choisit, pour cet effet, ceux du sacré Collège qui avaient le plus de savoir; mais il se trouva que trois de ces cardinaux étaient suspects à la société : c étaient le cardinal Spinelli , l'un des hommes les plus respectables par ses vertus, ses mœurs et ses lumières; le cardinal Passioneiy célèbre parmi tous les savans de l'Europe ; Tamburini , Tun des plus grands théologiens d'Italie. Les autres commissaires étaient plus portés pour la société^ et le cardinal Landjr , entre autres , lui était entière-ment dévoué.
Le projet de la lettre encyclique , arrêté par ces
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cardinaux, fat envoyé en France, présenté au conseil, et discuté dans un comité, à la tête duquel étaient le cardinal de La Rochefoucauld et M. Gilbert de Voisins. On y fit quelques cbangemens qui furent presque tous approuvés par la congrégation établie à Rome ; il était extrêmement difficile de ménager , dans une lettre destinée à rapprocher deux partis divisés par des haines théologiques , le respect que l'on doit en même temps à la constitution imigenitus , aux libertés de 1 église gallicane, à la sainteté des sacremens, à l'ordre public. Cependant les lumières et la bonne foi de tous ceux qui eurent part à la lettre encyclique aplanirent bientôt les difficultés; et depuis la publication de cette espèce de décret , on n'a plus entendu parler de refus de sacremen», ni des troubles qui en ''étaient les suites.
Les jésuites n'avaient pu voir d'un œil tranquille une négociation qui , en prévenant les abus occasionés par la constitution unigenitus, leur ferait perdre le fruit de quarante ans de travaux. Ils n'avaient aucun accès auprès de Benoit XIV qui ne les aimait pas ; ils n'en avaient aucun auprè» des cardinaux qui pouvaient le plus influer dans là décision du pape. L'ambassadeur de France aurait pu du moins traîner cette négociation en longueur; mais c'était lui qui en était l'ame , et qui en pressait la conclusion , en employant tout le crédit qu'il avait auprès du pape et du ministre de France. Il faisait pis encore , il avait dédaigné de consulter
les jésuites 9 dans une* occasion qui leur était personnelle , puisqu'il s'agissait de leur ôter de la main les sacremens et la bulle même. Quand ils virent qu ils ne pouvaient mettre obstacle à ses succès ^ ils attendirent en repos le temps de la vengeance.
Lorsque le comte de Stainville fut nommé ambassadeur à Vienne y ils commencèrent à répandre dans Rome des doutes sur sa religion. Lorsquen lySS il fut appelé au ministère, ils disaient tout haut y dans cette ville , que la religion était perdue en France; enfin y dans la seconde année dé son ministère , ils firent présenter au roi un mémoire contre lui y par M. le dauphin y et dans ce mémoire il était accusé d'avoir formé le projet de détruire les jésuites.
Ils n'avaient pas plus épargné le cardinal Spi-^ nelli qui s'était trouvé à la tète de la conspiration où fut approuvée la lettre encyclique : ils publièrent d'abord contre lui des écrits qui furent supprimés par le saint -office^ et ils n'auraient cessé de le poursuivre , si sa mort , arrivée quelques années après, ne l'eut dérobé à leur ressentiment.
rxlfi BETAILS
SïCS
Intrigue de M. de La F'auguy^n contre M. le duc
de Choiseuly en 1760.
Écrit en 1771.
Il y avait deux ans que M. le duc de Choiseul était ministre des affaires étrangères ^ ami intime de madame de Pompadour^ qui lavait porté à cette place ; honoré de la plus grande faveur et de la confiance du roi , bien avec M. le dauphin , et recherché de tout le nK)nde qui s'empresse à captiver un ministre dans son début y lorsqu'il reçut une de ces atteintes inévitables pour les gens enplace^ et d'autant plus révoltante qu'il devait moins s'y attendre.
M. de Choiseul n'ayant alors aucune province dans son département y n'allait que rarement au conseil des dépêches y et seulement lorsqu'il s'agissait de quelque affaire majeure qui intéressât tout le royaume. M. le dauphin l'envoya chercher pour lui demander de se trouver au premier qui se tiendrait; qu'il était instruit qu'il y serait question des congrégations des jésuites que le parlement attaquait. En le priant d'être favorable à cette société^ il le questionna sur ce qu'il en pensait. M. de Choiseul lui répondit : « Qu'ayant été élevé chez elle, » il ne lui était point opposé; que quant à l'affaire » des congrégations y comme il y avait assisté lui-
HISTORIQUES. 2J^g
» même y pendant qu'il était au collège ^ il n'y » voyait aucun inconyënient, et que M. le dau- » phin pouvait être sûr qu'au conseil ^ où il se trou- » veraît, d'après ses ordres, il les soutiendrait. » M. de Choiseul ayant à son tour demandé à M. le dauphin son opinion sur les jésuites , ce prince lui répondit avec tant de chaleur et d'enthousiasme sur leur compte , qu'il ne put s'empêcher de lui dire^, avec cette liberté qui lui est si propre : Ah!Ji! Monsieur ! un dauphin peut-il être aussi chaud pour des moines ?
Quelques jours après le conseil des dépêches où M. de Choiseul tint la parole qu'il avait donnée à M. le dauphin , il vit que ce prince remettait un mémoire au roi, lorsqu'il allait entrer dans sa garde-robe. Il ne fit nulle attention à cette démarche ; mais s'étaiit aperçu de quelque contrainte dans la contenance du roi, vis-à-vis de lui, il en parla à madame de Pompadour qui le rassura/ Cette contrainte de la part du roi se soutint ; M. de Choiseul en reparla de nouveau à madame de Pompadour ; et ayant remarqué de l'embarras dans ses réponses , il la poussa au point qu'elle lui avoua que M. le dauphin avait remis au roi un mémoire fait par M. le Févre d'Amécour , conseiller au parlement, dans lequel on dévoilait *une intrigue de lui (M. de Choiseul), avec le parlement, pour la destruction des jésuites en France. Ce mémoire entrait dans le plus grand détail sur les menées de M. de Choiseul, citant M. l'abbé Chauvelin comme
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son agent dans le parlement* On y trouvait tout le plan qu on se proposait pour le renvoi de la société; et ce qu'il y a de particulier^ cest que tous les faits et les exposés de ce mémoire étant faux et controuvés y il semble qu'ils aient servi de règle dans la conduite qu'on a tenue lorsqu en effet on a chassé. les jésuites. Indépendamment des imputations qui faisaient la base du mémoire , on n'y avait pas négligé ce qui pouvait offenser person-* nellement le roi ; car on y faisait dire à M. de Choiseul , qu'on ne s'embarrassât pas de l'opposition que S. M. pourrait mettre dans les premiers instans ; que sa faiblesse ordinaire le livrerait bientôt à l'opinion de ^eux qui avaient du crédit sur lui : que j, quant à M. le dauphin, il avait un caractère polonais, plein de fanatisme et d'efièrves-' cence , mais sans fond ; ce qui ne produirait qu'un orage qui s'en irait- en poussière.
M. de Choiseul , aussi indigné que surpris de ce qu'il venait d'apprendre , ne balança pas un mo' ment. Dès le lendemain, il demanda un travail au roi , dans lequel , après avoir arrangé ce qu'il désirait qui fût fait avant de quitter sa place , il remit sa démission à S. M. , en lui disant que puisqu'elle n'avait pas jugé à propos de lui communiquer le mémoire qu'on lui avait donné contre lui, ce manque de confiance le mettait hors de mesure de la pouvoir servir dorénavant ; que d'ailleurs il la suppliait de trouver bon qu'il traduisit M. d'Amécour devant le parlement, les chambres assem-
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blées y et que là on jugerait qui était coupable y et qui serait puni. Le roi parut embarrassé de la résolution de M. de Choiseul ; il le pria de ne point faire de démarches auprès du parlement , et surtout de reprendre sa démission. qu'il ne voulait absolument point accepter; il accompagna tout cela de propos obligeans , auxquels M. de Choiseul répondit que puisque ses services étaient agréables à S. M. y il les continuerait ; qu*il s'abstiendrait de porter l'affaire au parlement^ puisqu'elle ne le voulait pas; tnais toutefois à une condition, c'est qu'elle trouvât bon que devant tous les ministres rassemblés , le premier président et le lieutenant de police , il interrogeât M. d' Amécour sur le fait en question, et que ses réponses fussent écrites par le lieutenant de police, pour être ensuite mises sous les yeux de S. M.; que cela fait, il osait la supplier de faire venir M. d'Amécour en sa présence , M. de L'a Vrillière en tiers , pour lui faire de nouveau des questions que M. de La Vrillière mettrait par écrit. M. de Choiseul lui demanda encore la permission d'avoir une explication avec M. le dauphin , et le roi consentit à tout ce qu'il voulut.
En conséquence , M. de Choiseul ayant rassemblé tous les ministres , le premier président , le lieutenant de police et M. d' Amécour, il demanda à ce dernier :
D. Me connaissez-vous, Monsieur?
JR. Oui , Monsieur, pour avoir été une seule foi&
chez vons y vous parler au sujet d*un mariage que vous désiriez qui se fit.
D. Avons -nous jamais traité ensemble aucune affaire qui ait regardé les jésuites ?
jR. Non : je me rappelle seulement que le jour que je fus chez vous y comme je m'en allais y vous me fîtes une plaisanterie sur leur compte.
D. Le mémoire qu'on a donné au roi contre moi est-il de vous ? ^
jR. Non , Monsieur.
/?. En avez-vous eu connaissance?
jR. Oui, pour avoir été vivement sollicité de prendre part à cette affaire , sans avoir voulu y consentir.
D. Par qui ?
R. Je le dirai au roi, s'il veut m'accorder une audience.
Je puis répondre que je rends bien exactement les mots de l'interrogatoire. M. de Choiseul, de qui je tiens le fait que je rapporte, me l'a montré.
Après que M. d'Amécour eut signé sa déposition,* M. de Choiseul fit entrer l'abbé Chauvelin, qu'il avait de même fait venir; et lui ayant demandé combien il y avait de temps qu'ils ne s'étaient vus, après avoir été fort liés , l'abbé lui répondit qu il y avait sept ans.
Peu de temps après cet interrogatoire , M. d'Amécour fut introduit par M. de La Vrillière à l'audience du roi , où il répéta les mêmes choses auxquelles S. M. lie put s'empêcher de s'écrier, ea
portant la main devant ses yeux : j4h ! monjils m'a menti !
Le fait bien éclairci, M. de Choiseul alla chez M. le dauphin : ce prince fut exlrêmement" embarrassé dans l'explication qui fut vive de la part de M. de Choiseul , et qu'il termina par lui dire : Peut - être , Monsieur , serai-je assez malheureux pour être un jour votre sujet ; mais certainement je ne serai jamais à votre sen^ice : propos qui irrita M. le dauphin à tel point, qu'il s'en plaignit au roi, qui lui répondit : Mon filsy vous avez tellement blessé M. de Choiseul y qu'il faut lui tout passer.
On découvrit que toute cette intrigue avait été tramée par M. le duc de La Vauguyon, affilié et partisan outré des jésuites, et que le mémoire avait été fait par un jésuite, préfet de M. de Saint-Maigrain, et un nommé Pere^, ex- jésuite, roué, intrigant, vendu à M. de La Vauguyon , et logeant chez lui. Il est bien difficile de se persuader que la société des jésuites en général n'ait pas eu de part à cette menée, quoique M. de Choiseul m'ait dit qu'il en était convaincu , et qu'elle était uniquement l'ouvrage de M. de La Vauguyon, avec lequel pourtant il était bien éloigné de se croire brouillé y puisque le voyant spuvent il avait toujours fait les choses qu'il lui avait demandées. Il s'est cependant rappelé qu'il avait pu le choquer sans en avoir eu l'intention, et voici comment. M. de La Vauguyon désirait d'entrer dans le conseil ; et pour montrer qu'il en était capable, il avait remis un mémoire sur
l'administration y à madame de Pompadour y qui le communiqua à M. de Choiseul^ sans lui dire de qui il était. Ce ministre^ après l'avoir lu, le lui rendit y en lui disant que non-seulement il n'avait pas le sens commun y mais même qu'il était de quelqu'un qui ne savait pas la géographie. M. de Choiseu) a soupçonné madame de Pompadour d'avoir rendu ce propos de M. de La Vauguyon qui vraisemblablement ne le lui a pas pardonné.
Je ne sais de quoi il faut plus s'étonner, ou de rencontrer une anie assez noire pour conircmver une; fausseté pareille à celle que M. de La Vauguyon a inventée contre M. de Choiseul, assez hardie pour la produire ; ou de voir un roi assez indifférent y pour non-seulement ne pas punir anthentiquement un méchant, mais encore lui laisser entre les piains l'éducation des princes ses petit»^ fils!
Dernière intrigue qui détermina la disgrâce du duc de Choiseul; détails sur V abbé de La Paille.
Ecrit «n 1771.
Les Espagnols y mécontens de ce que les Anglais avaient fait un établissement et bâti un fort dans rile de Falkland, qu'ils prétendaient être sur leur terrain , venaient d'y envoyer une frégate et des troupes qui , après avoir canonné le fort , s'en rendirent maîtres^ et firent la garnison anglaise prisonnière.
Cette nouvelle, parvenue à Londres, y causa une grande fermentation. Sur-le-champ, il y eut des ordres donnés pour équiper une flotte, et la guerre entre FEspagne et l'Angleterre parut inévitable. .
L'Espagne la désirait fort; ses colonies, suffisamment garnies de troupes , sa marine en bon état, des finances bien réglées, lui donnaient un grand avantage* sur les Anglais pris au dépourvu; et le droit du jeu était qu'elle soutint une démarche que vraisemblablement elle n'avait pas faite au hasard, et dont il lui était aisé de prévoir les suites. D^ailleurs, la circonstance était d'autant plus favorable , que les Anglais étaient actuellement en mésintelligence avec leurs colonies de la Nouvelle- Angleterre , qui faisaient des tentatives pour méconnaître la métropole ; événement qui ne peut -
manquer d'arriver par la suite des temps ^ surtout si la France a des ministres des affaires étrangères aussi attentifs^ que Tétait le duc de Choiseul^ à fomenter ces divisions.
Ce ministre y sentant de reste qu'il était impossible à la France de ne pas prendre part à une guerre entre l'Espagne et l'Angleterre , quand bien même le pacte de famille ne l'y aurait pas engagée , mit tout, en œuvre pour l'empêcher. Autant l'Espagne se trouvait dans une situation avantageuse y autant la France était hors d'état d'armer^ quoique , depuis huit ans de paix ^ la vigilance de M. de Choiseul eut donné au royaume une armée mieux équipée et plus disciplinée qu'on eût jamais vu; qu'il eût fait fortifier Brest et Toulon qui n'étaient pas à l'abri d'un coup de jnain avant son içinistère , et qu'il eut remis la marine sur un assez bon pied. Cependant elle n'était certainement pas de force vis-à-vis celle des Anglais y je ne dis pas seulement en nombre^ mai^ en talens; car son indiscipline est peut-être la ^eule chose sur laquelle on puisse reprocher à M. de Choiseul de a'avoir pas apporté Tattention qu'il aurait dû. Une raison plus forte encore devait faire regarder la guerre comme le plus grand malheur qui pût arriver à la France; * c'était ses finances. Elles étaient à un 'tel point de délabtement, et le crédit si perdu, par les opérations de l'abbé Terray (i) , que , bien loin de pou-
(i) Nouvellement contrôleur-général.
HISTOftIQUÈS* 25j
voir se flatter de fournir siix dépensas 4'4itie guerre y le roi ne pouvait satisfaine k ses engagèm&ns y et manquait journellement aux plus solennels. D après cet exposé y on croira facîksfxtent que tout devait porter M. de Ghoisful à 'em|>loyer les ressources de son génie vifr*»-vîs de l'Angleterre y et tout 1^ crédit <|u'il avût en Espagne y pdut amener les cfao^ ses à uji accommodemeut.
L eloignement dies cours de Londres et de Madrid, le temps prodigîeu!fi: que demandait une réponse^ prolongée encore par des répliques inévitables y avant que de convenir des moindres articles préliminaires qui devaient mener k tomber d'accord sur le fond d^ raflaire, firent que plurieurs mois s'écoulèrent à ^envoyer des courriers qui ne concluaient rien.
La cal>ale acharnée à perdre M. de Choiseul n'eut garde de manquer une si belle occasion de lui nuire dans l'esprit du roi, qui craignait souveraÎMment la guerre. On lui dit que le duc de Choiseul y pour se rendre nécessaire dans «m moment où il voyait son crédit diminuer, non-eeulement avait excité l'Espagne à une démarche aussi vive que celle d'attaquer l'ile de Falkland , ce que Certainement elle n'aurait pas fait sans son aveu (i) , mais même
(i) Personne n'ignorait le crédit prodigieux que M. deChoiseui^ avait sur le roi d'Espagne , dont il se vantait lui-^méme , au point que je lui ai ouï dire qu'il était plus sûr de sa prépondérance dans le cabinet de Madrid que dans celui de Versailles.