‹ Mémoires du baron de BesenvalChapitre 24 sur 34 · TOME i. ^ i · texte numérisé non relu

TOME i. ^ i

a I O OÉTAltS ,

assez légère qu'il avait écrite sur le compte du roi, et dont madame de Pompadour lui avait donné connaissance ; il est peu vraisemblable qu un hoinme en place se permette une légèreté de cette nature; j'aime mieux croire ^ comme M. de Qioiseul me l'a dit y que M. d'Argenson ayant déjà perdu dans ^l'esprit du roi, par sa conduite auprès de M. le daujJiin , dut enfin sa disgrâce à une Cause beaucoup plus probable.

Quelque temps apr^ès l'assassinat du roi, madame de^ Pompadour avait envoyé chercher Janet, intendant des postes (i) , pour lui recommander de soustraire , dans les extraits des lettres qu'il porterait à Sa Majesté , tout ce qui pouvait lui rappeler na événement aus^i funeste. Janet lui dit qu'// se conformerait à ce qu'elle bdprescris^ait. Cependant il rendit compte à M. d'Argenson , sur-intendant des postes , de ce qu elle avait exigé de lui. Ce ministre entra dans la plus violente colère , lui demandant par quel motif il prenait des ordres de madame de Pompadour , et le menaçant de le faire mettre en prison s'il cachait la moindre chose au roi. Janet retourna sur-le-champ chez madame de Pompadour, à laquelle il apprit la colère et les ordres de M. d'Argenson, contre lesquels la prudence l'empêcha d'insister.

Le ton impérieux du ministre fit penser à la fa-

(i) La poste ouyrait les lettres , et^ tous les dinianch^s, TinteDdant €D por^it des extraits au roi.

vorite qu!il était mieux auprès du roi qu elle n'avait cru. Ou parlait y dans le public ^ des marques de confiance accordées à M. d'Argenson par le mo- Barque* Elles se 'bornaient^ à la vérité ^ à une clef que le roi lui remit pour aller chercher des papiers à Trianon. Mais enfin ^ comme le prince n'avait pas voulu voir madame de Pompadour depuis sa blessure y elle ne pouvait juger du point où en étaient les choses ; et craignant même y après cette absence , d'être renvoyée , elle se contenta de de-^ mander une entrevue à M. d'Argenson^ dans laquelle elle comptait bien sonder ses dispositions y et se raccommoder avec lui^ s'il lui était possible^ et par-là se mettre à l'abri ^ dans sa disgrâce^ des persécutions du plus^ mortel de ses ennemis.

M. d'Argenson était seul, avec le président Hénault y quand il reçut le billet de madame de Pompadour, qui le priait de passer chez elle. Son premier mouvement fut de se refuser à l'entrevue j mais le président le détermina à s'y rendre •

11 avait raison : unje maîtresse éloignée n'est pas encore à dédaigner, e^Tamour a des caprices et des retours aussi prompts que la fortune.

Voici exactement le dialogue qui s'établit entre le miinistre et la favorite.

Madame de Pompadour. — « Je suis surprise, » Monsieur , de l'ordre gue vous avez donné à Ja- )) net. Je ne puis concevoir quelles sont les raisons M qui peuvent vous déterminer à vouloir remettre » sous les yeux du roi un événement dont le sou-

» venir est pénible pour lui. Ce n'est pas sans avoir » pris l'avis de tous les ministres , que je me suis ^) décidée à parler à Janet.* »

M. d^Argenson. — « Madame, je dois la vérité » au roi , et aucune considération dans le monde » ne peut me porter à m'écarter de mon de* w voir. >) ,

Madame de Pbmpadour. — « Voilà de grands » principes ; mais vous me permettrez de vous dire n qu'ils sont hors de saison dans cette occasion, M et que l'intérêt puissant de la' tranquillité du roi » doit l'emporter sdr tout autre calcul. »

M. d'jérgenson. — « Je ne changerai point d'o- I) pînion y Madame , et je suis surpris que , n'ayant » aucun ordre à donner, vous prétendiez vous » mêler d'un détail qui me regarde seul, w

Madame de Pompadour. — « 11 y a long-temps, }> Monsieur, que je connaissais vos dispositions » pour moi : je vois bien que rien ne peut les faire

» changer J'ignore comment tout ceci finira;

D mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il faudra » que vous ou moi nous nous en allions »

A ces derniers mots, M. d'Argenson fit une profonde révérence, et sortit sans proférer une parole. \ ^

Le roi fut encore quelques jours sans voir madame de Pompadour. Il garda son lit beaucoup plus totig- temps que ses médecins ne l'exigeaient, poussa même jusqu'à la minutie les soins que sa convalescence rendait inutiles. Enfin un jour Tes-

HISTORIQUES. 2x5

calier qui conduisait chez madame de Pompadour vint frapper sa vue; il s'en éloigna^ y revint encore é L'habitude a beaucoup de puissance sur tous les hommes; celle qu'elle exerçait sur LouisXV était remarquable. 11 y céda de même dans cette circonstance^ et se trouva y presque sans s'en douter^ dans rapparlemént de sa maîtresse. Après les premiers^ instans accordés y non à des faveurs qui ne servent pas toujours au crédit^ mais à allumer des désirs qui l'assurent^ madame de Pompadour songea à sa vengeance. Comme elle ignorait à quel point était encore M. d'Argenson dans l'esprit du roi, ce fut avec beaucoup d'adresse et de ménagement qu'elle parla de le disgracier. On juge bien qu'elle n'oublia pas de raconter sa dernière conversation avec le ministre , le peu d'intérêt qu'il avait témoigné pour la tranquillité de son maitre : se voyant écoutée ^ bientôt elle peignit avec énergie. la manière peu séante, cruelle même, avec laquelle M. d'Argenson l'avait traitée ; peut-être les larmes allaientelles venir à son secours, lorsque le roi lui dit avec beaucoup de tranquillité , qu'il était tout dispose à renvoyer M. d'Argenson, et que ce serait dès qu'elle le jugerait à propos. Madame^e Pompadour fut plus que surprise du peu de résistance du roi pour ce qu'elle désirait.

Elle chercha long*temps quelle pouvait en être la causé , et ne fut pas, sur ce point, plus instruite que le public.

Il parait probable que le roi ne pardonna pas à

2l4 DÉtAILS

M, d'Argenson Tavis qu'il avaî#*ouveri, dans le conseil, en faveur de M. le dauphin; et par un cakul de prudence pour l'un, et de vengeance contre l'autre, M. de Machaul^et M. d'Argenson se trouvèrent renvoyés le même jour , sans que les yeux peu perçans vissent de rapports entre les causes de la disgrâce du garde-des-sceaux et du ministre de la guerre. Ce n'est pas la première fois que l'on peut remarquer à quel point les rois , malgré leur puissance, sont eux-mêmes forcés de recourir à des moyens d'adresse et de fausseté , qui ne senlbleut être le partage que de leurs courtisans.

Dans les premiers momens qui suivirent l'assassinat du roi , ce prince , plus frappé qu'il ne devait l'être de cet événement , crut né(^essaire d'éloigner madame de Pompadour. Resté seul avec M. de Machault , après le pansement de sa légère blessure, il le chargea, comme un ami de la favorite, non pas de lui intimer cet ordre de sa part, mais de lui conseiller, comme de lui-même, de prendre ce parti^noble et nécessaire .

M. de Machault remplit sa mission avec adresse. Mais madame de Mirepoix étant présente à l'entretien , s'opposa fortement au conseil que M. de Machauh semblait n'offrir que de lui-même. Elle représenta à madame de Pompadour que c'était donner gain de cause à ses ennemis, et ajouta même qu'il y avait des occasions où il valait mieux risquer d'être chassé que de quitter la partie trop tôt.

Madame de Pompadour resta donc. Plus les folles

HISTOKIQtES. 3l5

terreurs du roi s'éloignèrent^ plus il se rapprocha de sa maltresse. De ce moment ^ M. de Machault lui déplut coD|me confident de son secret^ et de la faiblesse avec laquelle il avait voulu renvoyer sa favorite. Le monarque ne chercha que l'occasion de se défaire de ce ministre importun; et, ce qui parait certain, c'est qu'il la saisit, lorsque madame de Pompadour lui demandant le renvoi de M. d'Argenson , le roi répondit : Oui^ si vous consentez à celui de M. de Machault.

On a presque la certitude que Louis XV chargea même madame de Pompadour d'écrire les deux lettres de congé aux deux ministres, qiîi furent exilés dans la même matinée. On ajoute une particularité qui semble donner un air de vérité à cette anecdote ; c'est que , lorsque madame de Pompadour montra ces deux lettres au roi, il ne changea rien à celle qu'on adressait à M. de Machault; mais qu'il corrigea celle qui*était destinée à M. d'Argenson, et qu'il la vendit aussi sèche que dure , malgré les vives représentations de la favorite.

Ainsi, dans toute cette affaire, M. d^Argenson avait voulu sacrifier le roi à M. le dauphin , pour prolonger son pouvoir. Le roi avait voulu sacrifier sa maltresse à l'opinion et aux terreurs qui agitaient sa pensée. M. de Machault consentait a sacrifier madame de Pompadour, son amie, en lui donnant un conseil qui pouvait plaire au monarque. Et tout fut enfin sacrifié à l'amour ^ ce <Jui 'arrive et arrivera toujours.

2l6 IDÉTAILS

I ■ I ' ■ ■ I ■ > pi

De M. le duc de Choiseidy miniêtre d'État.

Il y a des geins qui ^nt toujours la-propos ; il y exk a même qui en ont dans leur existence. M. de Choiaeul est de ce nombre. Jamais homme a arriva plus à temps pour son bonheur et sou éclat Louis XV, par son caractère , sa faiblesse , et par quelques qualités , fut précisément le monarque liécessaire à la gloire de son ministre. Sobs Louis Xiy, M. de Choiseul eut paru mesquin:

tout n'est que comparaison; et le siècle et le mo- 4iarque étaient trop imposans pour lui. Sous Louis XV 9 au contraire ^ tout s'ëtanl amoindri, jus^ quau trône même, il se trouva dans son cadre. U n'aurait, sous d autres rapports, nullement convenu à Louis XVI, qui le rappela de son exil , sans s en servir. Il n'arriva donc, ni trop tôt, m trop tard. Savoir naître à temps, est souvei^t le secret et la tause réelle de beaucoup d'existences brillantes qui nous éblouissent.

Portrait de M. le duc de Choiseul.

M. le duc de Choiseul est d'une taille médiocre. Quoiqu'il soit laid , sa figure a quelque chose d'agréable; son maintien est ouvert. Il a des façons nobles, pleines de grâces; sa confiance est extrême.

et cependant ne^le préserve pas d'une soite d'embarras facile a discerner. Personne n'a peut-être possédé autant que lui l'art de séduire, lljpintà uqc locution facile ^ les grâces qui donnent ce charni€ nécessaire pour persuader. Toujours vivement entraiué p^r le moment^ il est tellement pénétré du sentiment qui l'anime y qu'il le communique rapi-* dément aux autres ^ ou qu'il abonde dans leur sens avec la même facilité^ si c'est leur idée qui le frappe. U résulte de cette dispositioim un agrément trèsrare pour tous ceux qui traitent des affaires avec lui, même pour ceux qui sollicitent des faveurs, d'autant plus difficiles à obtenir de son obligeance, que l'entrée de son cabinet en est une très -précieuse par sa rareté.

S'il est prompt à recevoir des impressions , elles s'effacent aussi avec la même rapidité ; son inconcevable légèreté, en faisant beaucoup d'înconstuns, lui a donné beaucoup d'ennemis. Le plus petit obstacle qu'il rencontre , la plus faiWe considération , lui font oublier ou violer la promesse la plus solennelle. Sacrifier un homme, dans ce cas, nef lui parait autre chose qu'écarter un léger écueil qui suspend la marche rapide à laquelle la fortune Fa toujours accoutumé.

Capable d assez grandes idées , il ne pcAvait ^e plier aux détails minutieux : aussi , possédant à la fois les trois portefeuilles, il fut beaucoup plus brillant dans le ministère des affaires étrangères, que dans ceux de la guerre et de la marine, qui se

ai8 DÉTAILS

tonoposent de parties sèches et peli faites pour répondre à 1 etenduç de son esprit. ,Le militaire est cependant conduit par Itd avec autant de sagesse que d'éclat^ ainsi que la marine, qu'il a vivifiée ; mais il a trouvé mille secours dans l'enthousiasme qu'il a su inspirer [k plusieurs personnes éclairées qui lui dévouent et leurs soins et leurs veilles , autant par attrait pour lui , que par le désir de servir leur pays.

Comme il se seAait des talens supérieurs, il avouait facilement, dans les commencemens de son ministère , les fautes dans lesquelles sa précipitation l'avait engagé : mais il perdît de cette noble franchise , lorsqu'une plus longue habitude du travail lui donna moins d'excuses pour ses erreurs , et compromettait plus son amour-propre qui, chez lui , est poussé à l'excès.

Naturellement jaloux, il dirige, de son cabinet, les travaux des généraux et des ambassadeurs. Jamais on ne l'enten^d louer publiquement ceux rnénie qu'il aime le mieux, et sa politique secrète fut de n'en élever aucun au point de lui faire ombrage. D'après ce caractère , les sous-oi*dres ont toujours plus de pouvoir sur lui , que beaucoup de gens qu'il aurait du consulter. Un commis plein de talent ne pouvait jamais lui inspirer aucune inquiétude ; d'un mot il peut Fanéantii^ et sa besogne parait être naturellement la sienne.

Il a plus la réputation d'être* bon ami, qu'il ne l'est en effet. D'après sa facilité de manquer à la

HISTORIQtJES. 219

parole qu'il a si souvent donnée , son extrênae personnalité lui fait refuser avec sécheresse à un ami ce qu'il accorde avec faiblesse à un étranger , par l'embarras de déplaire au dernier y et l'habitude de se livilkr à ses caprices * pour ceux sur lesquels il peut compter.

Au re^ft^ il est bon^ compatissant et facile. En revenant aria charge auprès de lui , et surtout en sachant bien prendre son moment ^ on est presque toujours sûr d'obtenir ce qu'on désire de lui , ou du mqîas Rs compensations de la grâce qu'il a promise et non accordée.

D'après ce que je viens* de dire, il est aisé de juger qu'il n'est point ennemi dangereux : le sentiment de la haine et de la vengeance est si inconnu à son cœur , que , pendant dix ans de ministère et du plus grand crédit , il n'a fait de mal à qui que ce soit; exemple peut-être unique de modération. Ce n'est pas qu'il ne s'emportât facilement , mais il revenait de même ; et le désir de réparer ses torts de vivacité , devenait très-utile ^ ceux contre lesquels il avait exercé sa colère.

Cette colère et sa légèreté étaient plus fâcheuses ^ lorsqu'on n'en était pas témom. Souvent il s'oubliait au point de parler des gens qu'il aimait le mieux, avec un dénigrement offensant. Ces écarts passagers n'influaient point sur le fond de 3a façon de penser pour les gens qu'il déchkait ; mais cej propos rapportés lui faisaient des ennemis irréconciliables, et blessaient mortellement ses amis. Il

:220 DÉTAttS

n'y en a presque pas qui n'aient eu à se plaindre de lui dans ce genre.

Au reste y un commerce aisé , ime gaieté intarissable , le rendent parfaitement aimable dans la société. Jamais il n'y porte cette pédanterie détestable qui suit souvent les hommes en place , et avec laquelle ils se • font si gauchemen^valoir sur les services qu'ils rendent. Son plus glÊkd défaut est une indiscrétion telle que ses amis les plus intimes doivent bien plus les secrets qu'il leur dit à sa légèreté ^ qu'à une confiance inlIHeiue dont jamais il n'a besoin. *

U lui est souvent arrvvé de renouveler à la même personne une confidence , sans se rappeler qu'il l'avait déjà faite.

Inaccessible aux conseils , jamais il n'en a demandé ; et lorsque l'intérêt , l'amitié ^ la reconn^ssance ^ oi^t forcé quelques-uns de ses amis à lui donner des avis , si par hasard il les suivait y c'était toujours avec l'affectation de ne point avouer qu'il les eût reçus ; et cette affectation était quelquefois si maladroite y qu'elle en devenait risible. Aussi sa présomption est poussée à l'ex^ême ; et l'on aperçoit à chaque instant la différence infinie qu'il m A entre lui et les autres hommes.

A la vérité y sa noblesse y ses formes , empêchant

ceCte présomption d'être aussi choquante pour les

autres y le pr^ervent du ridicule ; et l'élégance de

» mœurs qu'il Pissede au dernier degrS y fait oublier

quH manque de politesse ; chose que l'on pardonne

plus aisément , il est vrai y à rhomme puissant ^ et dont on peut tout attendre.

Un des plus grands torts pour un homme en place y est de laisser les femmes prendre un trop grand crédit sur lui : c'est un reproche qu'on lui a fût avec assez de justice. En effet y il s'en occupa b^k^oup trop ; il a échoué auprès de celles qu'il a désirées. II possède beaucoup de chaleur et d'empressement^ n'a nulle fatuité. Plus séduisailc que fidèle y généreux jusqu'à la prodigalité y mai$. sans ostentation; on voit qu'il réunit à peu près ce qui réussit le plus auprès du beau sexe y et ce qui y joint à un grand crédit y fait excuser à ses yeux de netre pas le plus bel homme du siècle.

En le considérant sous des rapports plus ^aves y il est souverainement noble dans sa façon de peu* ser; il a toujours conservé auprès du roi, avec lequel il a long-temps vééu dsps la plus grande familiarité et la plus grande confiance , un respect ^'il sied si bien de garder pour son maître , surtout lorsqu'il est accompagné der la franchise noU« ^vec laquelle il lui parle et le conseille toujours.

Jamais on ne l'a vu s'aBaisser à de viles intrigues de cour , ménager ou caresser des valets ; moyens <{ui ne sont que trop usités par les courtisans pouf soutenir leur crédit. Souvent aussi était-il le dernier à apprendre les orages qui se formaient contre l^î j et ce n'était qu a la dernière extrémité qu'il songeait à les combattre , et de la seule manière qui fut digne de lui y en allant directement au roi ,

auprès duquel il déjouait d'un mot les intrigues les mieux ourdies contre sa faveur toujours soutenue.

Enfin , il a succombé so.us les efforts d'une favorite bien peu faite pour Fabattre ; mais sa disgrâce à été le plus beau moment de sa vie ^ parce que dans cette lutte jamais son caractère ne fl|st démenti y qu'il ne s'est pas permis la moindre démarcl^e contraire à l'honneur ^ à la délicatesse , et qu'enfin ^a chute a été celle du parti de l'honnêteté y dont il était le chef.

Pour achever d'un seul trait le portrait de M. de Choiseul^ on peut dire qu'il à les plus grandes qualités et beaucoup de défauts si déterminés en lui , que le temps seul peut y apporter des changemens que ne produiront jamais ni les événemens ni la nécessité.

Pour donner une idée juste de M. de Choiseol , je me plais à le suivre dans les détails de «a vie po« litiquç et particulier^. Voilà une anecdote qjie j'ai recueillie ^ et qui développe son caractère.

«ISTORIQUES. 22^

Anecdote de V ambassade de M. de Choiseul à

Rome.

Ecrit en 1773.

L'usage est àjlome que y dans la salle des spectacles y le gouverneur de Rome a la loge du fond y réputée la meilleure ^ sur laquelle même sont les armes du pape ; Tambassadeur de France a celle à côté ^ à la droite ; et le reste des ambassadeurs à droite et a gauche ^ suivant le rang qu'ils tiennent. Ensuite la noblesse romaine tire au sort toutes les autres.

Cet usage , qui avait toujours subsisté , fut; détruit peu de temps avant l'arrivée à Rome du duc de Choiseul ^revêtu de la qualité d'ambassadeur de France. Les dames romaines^ choquées de la préférence qu'on accordait aux ministres étrangers, prirent le moment où il s'en trouvait fort peu auprès du pape Benoit XIV, pour représenter qu'il n était pas j,uste que des étrangers prissent le pas sur elles ,^t qu'ils n'auraient pas lieu de se pAaindre si on les soumettait au sort pour leurs places au spectacle y ainsi que les nationaux.

M. de Choiseul ayant appris cette innovation , en porta les plaintes les plus vives. Comme on ne connaissait point encore la vivacité de son catac-

3a4 DÉTAILS

tère , on chercha plutôt à les éluder qu'à y avoir égard ; sur quoi il déclara nettement que s'il n'avait pas satisfaction , il allait repartir. Oa crut que ce ti'était qu'une vaine menace faite pour effrayer ; mais le pape ayant envoyé à l'hôtel de l'ambassadeur de France , on lui rapporta qu'en effet on y travaillait à faire des baUots. Cela ne laissa pas que d'en iniposer à S. S. ^ qui voyant l'homme à qui il avait affaire ^ prit le parti de \\à donner satisfaction.

11 envoya chercher M. de Ch^séul ; et joignant la douceur aux caresses ^ il lui dit que puisqu'il était aussi attaché à aVoir sa loge y il passerait pardessus toutes considérations pour le satisfaire y et qu'il la lui rendait avec plaisir.

Le pape fut un peu surpris y lorsqu'au lieu de remerdmens auxquels il devait naturellement s'attendi'e y M. de Choiscul lui répondit que cela ne suffisait pas y qu'il se~ tenait pour offensé qu'on lui eût ôté sa loge , et que , pour réparation^ il exigeait qu^on hd donnât celle du gozi^erneur.

Benoit XIV était un homnne aimable et de beaucoup d'esprit ^ mais d'une vivacité qui allait jusqu'à la pétidance. Cette demande \e mit dlans la plus violente colère; loin quelle ^n imposàf à M. de Ghoiseul y non*seuIement it persista dans ce qu'il exigeait 9 mais il déclara que s'il nç Tobtenait pas y il partirait»

Le pape s'étant radouci y lui représenta qu'il demandait une chose sans exemple , contraire à

tous lç$ usages ^ et qui pouvait tirer à conseque&ce ; que pourtant , pour, lui montrer combien il était disposé. à faire ce qui pouvait lui être agréable ^ puisqu'il désirait aller dans la loge du gouverneur de Rome , il chargerait Arquinto y qui 1 était alors y de lui en faire les honneurs; soin, qu'il pren4r«^^ lui-même ^ si son caractère ne . lui interdisait de paraître au spectacle.

Le pape ne gagna pas plus par la douceur qu'il ne l'avait fait par la colère* M. de Çhoiseul lui dit que ce n'était point d'aller dans la loge du gouver* neur qu'il dédirait ^ mais de l'avoii;' à lui ^ d'eu ^aire ôter les meubles du gouverneur pour y m^Ure les siens , qu'en un mot il était offensé ; que comme tel il lui fallait une réparation y et qu'il ne pouvait se contenter que de celle qu'il exigeait, , î

De quelque façon que Benoit s'y prit , il ne. put rien gagner; et pour avoir la paix^ il f^t forcé de consentir à tout. M. de Cboiseul eut la loge 4^ gouverneur en propre ^ y fit mettre ses meubles^ la garda uu anj après quQÎ il jreprit la sienne^ et les choses rentrèrent dan& l'ordre accoutijimé.

On croira facilement qu Arquinto fut vivement blessé de la condesceqdançe: du pape^ qu'il ne mit pas le pied au spectacle pendant tout le temp^ qu'il fut privé dje sa loge^ et qu'il conserva dans le cœur un grand éloignement pour la France j et le jdus vif ressentiment contre l'atub^ssadeur.

M. de Qioiseul^ qui sentait de reste les dispositions où il devait être^ fut fort intrigué lorsque^

TOMEI. iS

quelque temps après y il apprit que Benoît qui aimait Arquinto voulait le nommer à la place de secrétaire d'État , vacante par la fnort du cardinal Valent!. M. de Choiseul qui, dans ce moment, était occupé à terminer une affaire importante, comprît facilement que par vengeance il la ferait manquer, s'il pafvenait au ministère, et qu'easuite il le trouverait sans cesse dans son chemin, tl résolut de ne pas perdre un moment, et de tout mettre en usage pour empêcher sa nomination!

11' alla trouver le pape et lui représenta qu'il était forcé de s'opposer de tout son pouvoir à ce qu'Arquiuto ne parvînt au ministère, par les disjpositions qu'il lui connaissait contre sa cour et contre lui personnellement ; que d'ailleurs , sur le point de terminer une grande affaire qui avait ^Onné tant de peine à amener à sa conclusion, ne fallût-il que la reprendre du commencement et eninstruire un nouveau ministre, cela seul devrait suffire: pour ne pas se presiser d'en nommer un, surtout lorsque lé choix tombait sur Arqiiinto quii à coup sur, la ferait échouer.

Bendft, loin de déférer à ses représentations, lui allégua* et sa volonté et les raisons qui lè dêtentiinaîent. M. de Choiseul perêîsta. Là cdnverj^sation s'étant échauffée peu à peu entre deux faomrhes aussi vif s , le pape lui dit qu^il était assez singulier que éhez lui il né fut pas lé niaitre de prendre qui lui plaisait le plus et lui convenait le

mieux. M. de Choiseul lui rëpondit avec chaleur ; ce qui mit Benoit dans un tel transport de colère^ que, s'étant levé avec fureur de son fauteuil , il prit M. de Choiseul par le bras, et l'y poussant, il s'écria : Fa el papa; fais le pape. M. de Choiseul, sentant peut-être que Benoit n'avait pas tort dan^ le fond, lui répliqua : Non^ Saint Père; remplissons chacun notre charge; continuez à faire le pape y et moi je ferai V ambassadeur . Voyant d'ailleurs qu'il ne pourrait jamais empêcher Benoit de nommer Arquinto, il se retourna assez adroite^^ ment en faisant sentir au pape combien il était important qu'il fût bien avec ce nouveau ministre : qu'il n'y voyait qu'un seul moyen; c'était qu'il allât de ce pas annoncera Arquinto sa nomination, et lui dire que c'était à sa sollicitation qu'il obte->nait cette place.

Le pape , facile comme sont tous les gens vio-lens après que la colère est passée, et qui d'ailleurs «dmait M. de Choiseul et voulait ménager la France, y consentit. M. de Choiseul en sortant de 5on audience se rendit chez Arquilito avec la quantité de carrosses et tout l'apparat de ce qu'on appelle en Italie Vinfiocchi, et lui annonça qu'il venait d'obtenir qu'il fût secrétaire d'État. Quelque éloignement qu' Arquinto . eût pour M. de Choiseul , une telle nouvelle fit sur lui l'effet que {)roduisent toujours les grandes faveurs de la fortune; l'édat de son succès dissipa tous les nuages;

il oublia les sujets de plainte qu'il avait contre

M. de Choiseul^ et rien n'altéra plus leur intelligence pendant le cours de son ambassade.

Quelque temps avant la mûrt du cardinal Y alenti, déjà malade et paralytique^ M. de Choiseul reçut une dépêche de sa cour^ qui le chargeait d'obtenir du pape d'écrire une lettre à M. de Beaumont^ archevêque de Paris, pour l'engager à ne plus exiger dans son diocèse des billets de confession pour administrer les mourans : rigueur qui excitait de grands troubles , dont la constitution Unigenitus était le motif, et qui aurait pu cionduire à de plus grands troubles encore, par la connaissance que les tribunaux séculiers auraient pu prendre de la conduite de l'archevêque.

La négociation était assez délicate; car c'était demander au pape d'agir contre la constitution que natureUement il doit soutenir; d'ailleurs cette démarche sortait des formes ordinaires^ le pape ne faisant jamais que répondre et n'écrivant le premier que par bulle, qui est un ordre ou une décision authentique , et non pas une invitation particulière, akisi qu'on en désirait une.

Malgré ces difficultés que M. de Choiseul sentait fort bien, il alla chez le cardinal Yalenti auquel il communiqua le contenu de la dépêche. 11 le trouva récalcitrant, comme il s'y était attendu. Aux raisons qu'on vient de détailler^ M. de Choiseul lui opposa la fermentation qui pouvait s'élever dans le royaume, et le risque même que pouvait y courir l'influence du pape sur les matières de

religion^ si uq£ fois les tribunaux séculiers prenaient connaissaiice de cette Itflaire. Enfin il fît tant^ qu'il détemijna le cardinal Valenti qui lui ppomit d en parler dès le soir même au pape qui venait tous les joum chez^ui^ ce cardinal ne pouvant plus sortir de son fauteuil.

En conséquence^ M. de Choiseul fit demander une audience au pape pour le lendemain. Avant que de s y rendre, il alla chez le cardinal Valenti, pour savoir de lui ce qu'il avait fait la veille. Ce ministre , qui peut-être avait changé d'avis , lui dit que le pape lui avait parlé de tant d'affaires, qu'il n'avait pas eu le temps de l'entretenir de celle-là. M. de Choiseul, qui se douta de ce que signifiait cette réponse, lui répliqua que cela ne faisait rien ; qu'il allait de ce pas faire sa proposition à sa sainteté. Valenti, sans entrer dans aucun détail , lui demanda simplement qu'il fût chargé de l'expédition de la lettre, au cas que le pape consentit à l'accorder.

L'heure de l'audience étant arrivée , M. de Choi-» seul monta chez le pape auquel il fit sa demande , ajoutant qu'il en avait conféré avec le cardinal Valenti qui y trouvait bien quelques difficultés qail détailla y mais qui , dit-il , lui paraissaient entraîner moins d'inconvéniens que n'en aurait un refus. Benoit, avec son impétuosité ordinaire, lui répondit que Valenti ne savait ce qu'il disait, qu'il était paralytique; que pour lui, il ne voyait aucune raison qui put l'empêcher de donner la

5l30 * DETAILS

lettre qu'on désirait^ et que^ pour abréger^ il allait faire venir un secrétaire et la lui dicter.

Pendant cpi'il l'écrivait^ M. de Choiseul descendit chez le cardinal Valenti. Celui--ci le voyant entrer y lui demanda s'il jf enait lui apporter l'ordre de faire la lettre en question.' cr Non^ lui repondit h M. de Choiseul; le pape est actuellement occupé » à la dicter à son secrétaire ^ et je remonte dans » un moment pour la prendre et la faire partir. » uih / mon Dieu ! s'écria Valenti ^ en frappant sur sa table ; il va écrire une hérésie I

Les anecdotes suivantes ne sont pas non plus sans intérêt^ et peignent tour à tour et le talent^ et le bonheur de M. de Choiseul.

HISTORIQUES. ^Sl

Anecdotes singulières sur la paix conclue en 1 763 •

Écrit en 177s.

Le duc de Bedford, envoyé par la cour de- Londres à Paris, pour y traiter la paix , joignait à de l'esprit, à de la vivacité et de bonnes intentions, UD caractère audacieux et franc. Un tel homme oe pouvait manquer de convenir et de plaire au duc de Choiseul. Quoique ce ministre ne fut alora chargé que des départemens de la guerre et de la marine, et qu'il eut remis celui des affaires étrangères au duc de Praslin son cousin, cependant il avait conservé la correspondance avec l'Espagne,, et possédait d'ailleurs trop de crédit et trop de prépondérance dans l'administration, pour n'être pas l'ame de la négociation et celui qui décidait de tout.

Après plusieurs conférences, soit particulières entre le duc de Choiseul et le duc de Bedford, soit générales avec M. de Praslin et les ministres des puissances intéressées à la paix, on était convenu de tout; il ne restait plus qu'un seul point en li- %e. Les Anglais voulaient déterminément avoir une garnison anglaise dans les îles de Terre-Neuve, de Miquelon et de Saint-Pierre; chose a laquelle

^52 DÉtAÏL»

la France ne pouvait consentir^ à moins que de renoncer pour jamais à la pêche de la morue.

Le duc de Choiseul et le duc de Bedford s'étant réunis pour traiter définitivement ce point ^ ce dernier déclara que y si on ne lui accordait pas la garnison cpi'il demandait , tout était rompu , ayant positivement dans ses instructions de ne jamais se départir de cet objet. « En ce cas , lui répondit M. de Choiseul, la guerre; et vous pouvez partir quand il vous plaira. >i

Ce propos tenu avec chaleur excita la vivacité du duc de Bedford qui, comme on l'a déjà dit, n était pas difficile à émouvoir, et occasiona entre deux hommes également prompts une conversation très-aigre. Au milieu de cette altercation, le duc de Bedford s'arrêtant tôut-à-coup: « 11 faut, dil- » il à M. de Choiseul, que je vous conte une his- » toire qui m'est arrivée. J'ai été, ces jours passés,

» me promener au pavillon de Bouret (i) »

M. de Choiseul, un peu étonné de la transition, et ne sachant trop à quoi l'attribuer , l'interrompit, en le priant assez sèchement de lui épargner la narration. « Ëcontez-<moi jusqu'au bout, reprit M. de » t ' ■««.■■ I « ■ I - ■ 1 1 1 II ^ ». I ■

(i) Bouret était un financier favori de M. de Machâult, auquel ce ministre avait procure^ des places qui lui avaient.fait faire , en frés-peu de temps , une fortune immense qu'il dissipa en aussi pett de temps y en se litrant à toutes sortes de dépenses folles. La plus fovte de ses extravagances fut de faire construire un pavillon pour le roi , auHlessus de Croix-Fontaine , oii il obtint de S. M. de ve- Air une fois par an faire son rendcz-yous de chasse ; il y fit des dé- ^ûsés immenses , qui sûchevèrent de le ruiner*

» Bedford sans s*ëmouYoir. Je vous disais donc^ » poarsuivit-il, que j'ai été me promener, ces » jours passés, au pavillon de Bouret. Surpris d'y » trouver autant de magniGcence, et surtout au » salon qui serait même frappant dans le palais )) d'un monarque , je me suis étonné qu'un parti- » culier eut pu faire une dépense aussi excessiye. » Il est vrai, m'a répondu M. Bouret, que cela me » coûte quelque argent; mais. Monsieur, c^e^t » ]^our le roi. » M. de Choiseul, perdant de nouveau patience , interrompit pour la seconde fois M. de Bedford /i en s'écriant : « Et que font, Mon- » sieur, à la paix de l'Europe, et à moi, le pavillon de Bouret et ses dépenses ? — Je vous ai déjà prié. Monsieur, reprit M. de Bedford, de M m'écoûter jusqu'au bout. Du pavillon, M. Bou- )) ret me mena dans les jardins où, me faisant remarquer les transports prodigieux de terre qu'il a faits, les terrasses immenses qu'il a construites, » il a encore bien plus excité ma surprise, et je » n'ai pu m'empêcher de lui témoigner mon éton- » nement que sa fortune eût pu suffire k tant de » choses. Il m'a répondu qu'en effet ses dépenses « avaient été énormes; mais enfin. Monsieur, » a-t-il ajouté encore, c'est pour le roi. Eh bien! » je vous dis dé même , poursuivit M. de Bedford; » il n'y aura point de garnison dans les iles de » Miquelon et de Saint-Pierre. Il m'en coûtera >) peut-être la tête; mais. Monsieur,' cei*^ pour » le roi. »

:)34 BÉTAILS

M. de Choiseul ne revint de Ist surprise que lui avait causée un pareil dënoûment , .que pour sauter au cou de M. de Bedford; et^ dès cet instant, la paix fut conclue. Ce que M. de Bedford avait prévu arriva. On voulut le rechercher en Angleterre , sur ce qu il avait outrepassé ses instructions dans un objet aussi important ; mais , soutenu par un parti puissant, il l'emporta sur les gens qui voulaient le perdre.

M. de Choiseul éprouva, dans le cours de cette négociation, une marque de. confiance de la part de M. de Grimaldi, ambassadeur élEspagne , d autant plus flatteuse, qu'on peut hardiment avancer qu'elle a eu moins d'exemples*

Dans le moment le plus intéressant des pourparlers de la paix, M. de Grimaldi apprit qu'il y avait eu une conférence entre ]yi. de Choiseul, le duc de Bedford, M. de Stahremberg, ambassadeur de l'empereur, et le commandeur de Solar, ambassadeur de Sardaigne. On peut aisément juger dans quelle perplexité le jeta cette découverte; il ne douta nullement que l'Espagne, si souvent dupe de la France, ne fut encore jouée. Il courut sur-le-champ chez M. de Choiseul , auquel il fit les plaintes les plus amère^ , et finit par bi dire qu'il allait dépêcher un courrier à sa cour, pour l'informer de ce qui se passait. M. de Choiseul, sans s'émouvoir, lui répondit qu'en effet les apparences pouvaient l'inquiéter, mais que sa parole devait le rassurer : qu'il la lui donnait) que

non-seulement il ne se tramait rien contre l'Espagne, mais même cju'il ne signerait jamais la paix^ quelle ne fut parfaitement contente, et qu'elle n'eut tout ce qu'elle désirait ; qu'en conséquence , il exigeait qu'il n'envoyât point de courrier , qui ne servirait qu'à renverser un édifice si difficile à élever au point où il en était , et où il ne manquait plus qae la dernière main. M. de Grimaldi eut assez de discernement et de courage pour le croire , et il s'en trouva bien.

Ce seul trait suffit, ce me semble, pour faire réloge d'un ministre qui inspire assez de confiance en ses lumières et sa probité , pour déterminer un ambassadeur à la conduite que tint M. de Grimaldi.

2S6 BÉTAILS

Don que les provinces firent au roi, de vaisseaux

et d'argent.

Ecrit en Ï772.

Dans le premier travail que le duc de Choiseul fit avec le roi , lorscpi'il fut chargé du département de la marine y ce ministre représenta à Sa Majesté le mauvais état où il avait trouvé cette partie , dénuée de vaisseaux et de matériau^ç propres pour ea construire; inconvénient peut-être moindre que l'esprit d'indiscipline qui régnait parmi les officiers de ce corps. 11 lui ajouta que le moment d'une guerre n'était pas celui qu'il fallait choisir pour corriger tant de vices ^ mais qu'à la paix il comptait bien s'appliquer sérieusement à remettre sur un bon pied une partie aussi intéressante pour la monarchie ; que y jusqu'à cet instant ^ il pensait qu'il fallait risquer ce qu'on avait , parce qu'au fait^ si on le perdait ^ on ne perdrait pas grand'chose.

Le roi , qui l'avait écouté sans l'interrompre , lui répondit , en souriant et en haussant les épaules : H Mais il faut que vous soyez fou; j'ai entendu » tenir le même propos à tous les ministres de la » marine y sans qu'aucun ait jamais pu parvenir à >i en rien faire. Croyez-moi , renoncez à vous » flatter d'en venir à bout. »

Les gens qui connaissent le roi trouveront que ce propos est bien de lui : mais il doit paraître bien étrange à ceux qui y sous l'idée de roi ^ renferment celle d'administrateur. Voilà cependant le maître sous lequel j'ai vu fleurir la France pendant qua**rante ans. Aussi faut-il en revenir à ce que disait le pape Benoit XIV : Est-^il besoin d'autre preuve de r existence dune Providence ^ que de voir prospérer le royaume de France sous Louis XV ?

Le duc de Choiseul ne négligeant aucun de$ moyens de donner le plus d'activité possible à son nouveau département y imagina d'écrire au cardinal de la Roche-Aimon^ alors archevêque de NarlK)ane y et présidant les états de Languedoc^ qu'il croyait qu'il devait être aussi utile à l'État qu'agréable au roi y <|\ie dans une séance y . après un tableau du délabrement des forces maritimes et des finances y il proposj^t à 1^ province de faire présent dW vaisseau au roi. Il lui ajoutait que^ soit que cette proposition fut accueillie ou rejétée y il lui demandait de la faire comipe venant de lui , et.que jamais on ne put pénétrer qup^la cQur en eût eu la moindre connaissance. M. de la {loche-Aimon n'eut pas le temps d'achever le dîBcours qu'il avait prier paré. A peine l'assemblée eut-^Ue pénétré où il en voulait venir , qu'il fut interrompu y et le vai$$ea,u fut acpordé par acclaoïation» Sî^ntèt , Marse^ille suivit l'exemple du Languedoc^ et la &*eitagne. celui des pays méridionaux. Toutes les provinces y à l'envi les unes des autres y contribuèrent ainsi que

a38 DÉTAILS

les corps de métiers de Paris. Je tiens de M. de Choiseul y qu'indépendamment de la constraction de quatre vaisseaux , le total de la contribution s'était monté à treize millions d argent comptant. En vérité , avec une telle nation , il faut que le gouvernement soit absurde ou coupable ^ pour que la France ne tienne pas le premier rang de l'Univers. Non-seulement les provinces donnèrent, dans cette occasion , des marques distinguées d'un zèle rare , mais M. de Choiseul m'a dit qu'il recevait journellement des lettres de particuliers qui lui offraient de l'argent. 11 en eut une entre autres d'un simple gentilhomme dé Champagne y du nom duquel malheureusement il ne s'est pas souvenu y et qui lui mandait que y n'étant pas riche et ayant des enfans, il n'était pas trop en état de donner ; que cependant^ comme ils étaient encore en bas âge y il pouvait se passer de mille écus qu'il avait amassés , et qu'il les lui envoyait pour être- employés au service du roi. M. de Choiseul lui répondit que Sa Majesté , après les avoir acceptés y les lui restituait ^ pour qu'ils aidassent à l'éducation de ses enfans , qui ne pouvaient manquer, avec un tel père, de lui rendre un jour dé grands services.' M. de Choiseul ajoutait que lorsqu'ils seraient en âge y il n'avait qu'à s'adresser à lui, qu'il les placerait, soit dans le service de terre , soit dans celui de met, et qu'il se (ïhai^eait Volontiers de leur fortune. M. de Choiseul, disgracié , eut le chagrin de recevoir à Chanteloup une lettre de ce gentilhomme , qui lui mandait que ses

HISTORIQUES. 23g

enfans se trouvant en âge de servir ^ et lui n'étant plus à la cour ^ il avait écrit à tous les ministres lun après l'autre y réclamant les titres qu'il avait pour ^'on leur donnât de l'emploi; maisque^ n'ayant pas reçu une seule réponse à des sollicitations réitérées^ ille priait de les protéger pour leur faciliter l'entrée aa service de quelque puissance étrangère. C'est ainsi que des ministres incapables et dignes de punition dégoûtent les citoyens les plus zélés ^ et font perdre à l'Etat des sujets dont l'étranger profite.

i^limm>ma»m

a^O DETAILS

Anecdote sur le roi d'Espagne.

Écrit en 1772.

Ski déjà dit plus haut que quoique le duc de Cboiseul y en prenant le département de la marine, eût remis celui des affaires étrangères istu duc de Praslin^ il avait toujours conservé la correspondance d'Espagne. Vers la fin de la guerre de lySy, il y avait envoyé le chevalier de Bauteville , pour une commission particulière. Il s'y trouva lorsque la nouvelle de la prise de la Havane , par les Anglais y arriva à Madrid.

M. de Wall^ ministre des affaires étrangères de cette cour^ fut extrêmement embarrassé de divulguer cette nouvelle ^ et surtout de la dire au roi. Les Espagnols regardaient avec quelque sorte de raison la Havane comme imprenable ; et leur annoncer cette perte 9 c'était attérer la nation. M. de Wall confia sa perplexité au chevalier de Bauteville y et ils résolurent entre eux de tenir la chose secrète 9 du moins pendant quelques jours; moyen puéril 9 dont les hommes se servent quelquefois pour se tromper eux-mêmes dans les adversités. L'instant arriva pourtant où il fallut parler^ par la crainte qfte cette fâcheuse catastrophe ne s'apprit par les lettres de France et d'Angleterre même. Le

HISTORIQUES. 2J^l

chevalier de Bautevillè étant sur le point de partir pour revenir en France , M. de Wall choisit le moineat où il lui ferai%prendre congé du roi ^ pour annoncer ce malheur à son maître. En efTet^ après les complimens ordinaires^ M. de Wall^ prenant la parole^ lui dit : ce J'ai une IIÉheuse nouvelle à apprendre à Votre Majesté; les Anglais sont maîtres de la Havane. » Le premier mouvement du roi fut une exclamation de surprise et de chagrin , mais le second fut de se tourner vers le chevalier de Bautevillè y et de lui dire : « Assurez le roi mon cousin » que je suis prêt à faire de plus grands sacrifices » encore pour son service. » 11 faut convenir que c était bien pour l'intérêt seul de la France que l'Espagne avait pris part à la guerre , qui ne devait jamais la toucher en rien; et l'y engager^ est un de ces miracles que le duc de Choiseul pouvait seul opérer , par l'ascendant de son génie ^ et le crédit prodigieux qu'il avait acquis dans le cabinet de Madrid.

Page 1