M. LE BARON CUVIER
Ayant d'entrer en matière^ je crois devoir expliquer à mes lecteurs les motifs qui m'ont engagée à composer cet ouvrage, afin d'échapper au reproche de présomption que doit naturellement encourir une personne étrangère aux sciences , qui essaie d'exposer la vie d un savant aussi illustre que M. Cuvier.
Lorsque la mort nous a ravi ceux sur qui nous avions placé tout notre amour et notre respect y et que le premier accablement du désespoir est passé , le sentiment qui s'éveille en nous avant tout autre est le besoin d'honorer la mémoire , et de faire connaître à tous les
2 MÉMOiaSS Sl}R M. CUVIER.
hommes les vertus de Têlre chéri que nous regrettons; sentiment qui prend sa source, non-seulement dans le noble orgueil de rendre justice i celui qui n'est plus , mais encore dans le désir de l'offrir comme un modèle à la postérité. Ce fut ce que j'éprouvai en sortant de la douleur profonde qui m'aviiit d'abord accablée; je recherchai avidement toutes les notices qui parurent en Angleterre sur le baron Cuvier, dans l'espoir de rencontrer un éloge qui fût digne de lui ; mais bien que tous l'estimassent à sa valeur en le plaçant au-dessus des premiers naturalistes, aucun ne parlait de ses talens comme législateur, et tous gardaient également le silence sur sa vie privée. Gela, ainsi que l'inexactitude des détails , provenait plutôt de l'ignorance que d'une omission volontaire. Néanmoins , malgré le sentiment de regret que j'éprouvais en voyant que mes concitoyens connaissaient si peu l'un des hommes les plus admirables ^ de notre temps, rien, à cette époque, n'était plus loin de ma pensée que de songer à éclairer l'opinion publique ^ cet égard.
Ceux qui étaient le plus empressés à me questionner sur la famille que laissait M. Cuvier, ou à m'entourer de leurs soins dans
inoo affliction y paraissaient, pour la plupart, regarder coofime une chose naturelle que je publiasse ce que fe savais sur celui dont je dëplorai&la perte ; mais je sentais trop vivement mon insuffisance pour ne pas refuser de me livrer à cette entreprise. Quelques semaines après, cependant , ayant été priée par une ou deux personnes influentes de composer une courte notice sur ce sujet pour l'une de nos feuilles publiques, et craignant de m'en rapporter à ma seule mémoire, je sollicitai de la famille du baron Guvier quelques dates dont j'avais besoin pour cet ouvrage. Ces dates me furent données avec un empressement qui m'assurait des sentimens de la famille, et je commençai mon travail. Mais les souvenirs s'accumulèrent sur les souvenirs , les anecdotes sur lés anecdotes, jusqu'à ce qu'enfin il devint très-difficile de faire un choix parmi ces matériaux. La conviction de mon in* capacité me fit hésiter long-temps ; mais je cédai enfin au désir général qu'on exprimait de me voir publier les documens nombreux que j'avais puisés aux meilleures sources. L'impatience que tous montraient de connaître le grand homme, dans sa Vie privée et ses habitudes domestiques, semblait même m'indiquer la partie spéciale de
sa carrière que je devais m'attacher à décrire. Une voix secrète me disait que j*ëtais à même de détruire quelques erreurs répandues dans le public ; que, peut-être, il n'y avait que moi en Angleterre qui , ayant été admise dans le sein de la famille de M. Cuvier/ pouvait parler avec certitude de certains événemens; et, en songeant à raOection et à la tendresse qu'elle m'avait toujours témoignée , je cooàmençai à croire qu'il y aurait quelque ingratitude de ma part k garder le silence. Je me déterminai alors à révéler à mes compatriotes le plus noble présent que la nature eût fait à M. Cuvier, je veux dire son cœur.
Tel est le but principal de cette biographie. Les travaux de M. Cuvier attestent la puissance surprenante de son intelligence; et le temps seul pourra montrer dans toute son étendue l'influence qu'il exerça sur la science^ C'est du temps également que nous devons attendre une opinion impartiale .sur sa carrière politique; mais il appartient à ceux-là seulement qui ont vécu avec lui, de rendre justice à ses hautes qua« lités morales ; et c'est dans l'espoir que ce livre pourra être utile, après moi, à ceux qui voudront composer un ouvrage plus étendu , que
j'ai rassemblé les faits dont il se compose.
Ayant ainsi préTenu , à ce que j'espère , le sentiment de défaveur qui s'attache à toute espèce de présomption , et qui s'attaqueraitf^robablement à ma personne» si je me croyais le talent nécessaire pour écrire la biographie d'un grand homme, je n'ai plus qu'un mot à dire^à ceux à qui je suis inconnue ; car tout individu 'qui^sort du cercle de ses amis particuliers pour entretenir le public d'ui\ personnage illustre, doit, avant tout, donner une garantie de la vérité de son récit, et faire connaître les circonstances qui lui ont fourni ses observations. Je ne puis mieux remplir cette obligation qu'en donnant en peu de mots quelques détails sur mes rapports avec la famille de M. Guvier, à laquelle je fus présentée par un ami cher à tous les deux , le docteur Leacb, conservateur du muséum britannique.
M. Bowdich et moi, nous étions de retour en j8i8, lui de son second, moi de mon premier voyage en Afrique, lorsque, peu de temps après, il se rendit'à Paris où l'avait précédé sa réputation de voyageur. La lettre d'introduction qu'avait remise à mon mari le docteur Leach était presque superflue près du baron Guvier, qui le
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reçut avec cette bienTeillance encourageante qu'il témoignait toujours aux jeunes talens , et qu'il étendait à tous les hommes dont la vie était consacrée à la science. Frappé des facilités qu'offrait pour l'étude la capitale de la France» M. Bowdich résolut de s'y fixer pendant quelque temps, afin de se préparer h un second voyage en Afrique, principal objet de son ambition. Nous partîmes en conséquence tous deux pour Pari^ en 1819; et, depuis ce moment, la vaste bibliothèque de M. Cuvier, ses collections et ses dessins furent rais à notre disposition. Noos devînmes les amis intimes de la famille avec laquelle nous eûmes , pendant près de quatre années , des rapports de chaque jour. Nous emportâmes ses bénédictions en quittant la Frauce; et quand je revins seule en Europe, je fus accueillie par elle comme si j'eusse été l'un de ses membres. Ma correspondance avec la belle-fille de *M. Cuvier, et d'autres personnes de sa famille , n'a éprouvé aucune interruption depuis cette époque. J'ai reçu souvent l'hospitalité sous leur toit ; et, pendant quatorxe années, aucun nuage n'a passé sur l'affection profonde qui caractérise notre intimité.
Maîalenant que )'ai exposé les uotifs qui m'ont fait agir, et les droits que je crois avoir à la confiance de mes lecteurs; il ne me reste plus qu'à exprimer ma sincère reconnaissance à ceux'qui m'ont suidée, soit par des notes, soit par leurs ouvrages (i), et à donner une esquisse du plan que j'ai cru devoir suivre.
Â6n d'éviter la confusion que produiraient un trop grand nombre d'anecdotes intercalées dans dans le récit des évènemens, ou des travaux scientifiques et législatifs dont je dois parler, j'ai divisé cet ouvrage en quatre parties, de manière à ce que chacune ait à supporter sa part de détails. La première donnera les dates des évènemens les plus importans de la vie de M. Cuvier. La seconde contiendra l'examen de ses divers ouvrages comme savant ou philosophe. La troisième sera consacrée à sa carrière législative; et la quatrième enfin se bornera principalement aux anecdotes propres à faire connaître son caractère. En suivant cette marche, je pourrai peut-être tomber dans quelques ré-
(1) Je dois citer principalement parmi ces derniers, MM. le !>»- Tou Paaquirfy Laurillard, le docteur Diivernoy et le baron de H.
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b MEMOIRES SUR M. COVIER.
pétitions ; mais j'espère qu'on me le pardonnera, si l'on considère que chaque partie formera ainsi un tout complet par elle-même , ce qui rendra les recherches plus faciles.