‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 41 sur 62 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

avouant toujours ce qu'il ignorait, cherchant toujours à apprendre , et s'empressant de communiquer aux autres ce qu'il avait appris. Celle disposition bienveillante qui l'engageait constamment à mettre sa science à la portée d'autrui, était un des plus heureux dons qu'il eût reçu du ciel, car la valeur d'une idée brillante ou utile est bien souvent perdue quand nous ne la communiquons pas à nos semblables. Son penchant à l'observation lui faisait souvent fréquenter les lieux publics; il aimait à voir le bonheur dont jouissent les classes inférieures en France, et je me souviens qu'un jour de fête il me conduisit à la barrière la plus voisine du Jardin des Plantes, où le peuple dansait, chantait et se livrait à la joie ; cette gaieté le charmait; il s'arrêtait à chaque instant pour la contempler, et plusieurs fois, se tournant de mon côté, il me demanda si, en Angleterre, le peuple savait se livrer au plaisir avec autant d'abandon. On a dit quelque part d'un homme célèbre, qu'il était impossible de se trouver sous le même abri que lui, pendant une averse, ne fût-ce que durant un quart d'heure, sans apprendre quelque chose de nouveau dans sa conversation. Cette observation peut s appliquer également à

M. Cuvier; car à la suite de ces courtes excursions dont le plaisir seul était le but , on avait toujours appris quelque chose de plus, soit sur l'histoire ou les mœurs, soit sur les langues ou la morale, tant était solide et en même temps séduisante sa conversation la plus familière.

M. Cuvier recevait ordinairement les personnes qui avaient à lui parler, soit avant, soit après son déjeuner, et était accessible pour toutes sans exception. « Quand on demeure , disait-il , au Jardin des Plantes , si loin des solliciteurs , on n'a pas le droit de leur fermer sa porte. » J'ai vu ces solliciteurs de tout âge , la veuve et l'orphelin , le pauvre et le riche , assiéger sa demeure , tous avec la certitude d'être bien accueillis. Un matin , je rencontrai une pauvre femme qui descendait l'escalier en pleurant ; et lui ayant demandé quelle était la cause de son chagrin : «C'est, me répondit-elle, que même M. Cuvier ne peut réparer le tort qu'on m'a fait. » Elle pensait évidemment que s'il ne pouvait la servir, c'est qu'il n'y avait plus d'espoir pour elle. La famille et les amis de M. Cuvier voyaient toujours approcher avec le plus grand plaisir l'heure des repas; car c'était alors qu'on pouvait le mieux jouir de sa conversation.

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