CHAPITRE VI
L*Art des Jardins. — Bois de Boulogne. — Extension jusqu'à la Seine. — Villas de Longchamps et de Madrid. — Champs de Courses et d'Entraînement. — Travaux de tout ordre. — Concessions diverses. — Résumé.
La création de Promenades, parcs, jardins, squares, spécialement affectés à l'usage du Public, est à peu près sans exemple, avant la seconde moitié de ce siècle. Constamment préoccupé de ce qui pouvait contribuer à l'amélioration du sort des classes les moins favorisées de la fortune, particulièrement soucieux des conditions de santé, comme aussi, de bien-être, des populations urbaines, L'Empereur Napoléon III donna l'impulsion que tout le monde connaît, à cette entreprise utile, dont les résultats sont visibles et font l'admiration des étrangers.
Antérieurement à son règne, on signale quelques rares exceptions, telles que la plantation de quinconces d'ormes à droite et à gauche des larges contre-allées bordant l'Avenue des Champs-Elysées, par le Duc d'Antin, Ministre de la Maison du Roi Louis XV; ce Surintendant de la Généralité de Paris, livra ces massifs au libre usage de la Population Parisienne. Il n'y avait alors pour promenades que les jardins des Tui-
leries, du Palais-Royal et du Luxembourg, propriétés du Domaine de la Couronne ou faisant partie d'Apanages Princiers, et le Jardin des Plantes, affecté normalement aux collections de végétaux du Muséum d'Histoire Naturelle. On en jouissait en vertu de tolérances qu'il eût été difficile de faire cesser, j'en conviens, mais à titre essentiellement précaire.
Les contre-allées plantées de nos anciens Boulevards intérieurs et de quelques autres larges voies servaient surtout de moyens do circulation ou de flânerie devant les étalages des magasins et boutiques.
C'est à l'initiative de l'Empereur Napoléon III, que sont dues les magnifiques donations des Bois Domaniaux de Boulogne et de Yincennes faites à la Ville par l'État, qui n'en a pas moins profité qu'elle, en fin de compte; c'est à ses inspirations qu'il faut attribuer la transformation en parcs, jardins et squares intérieurs, des terrains ménagés à cet effet par ses ordres, dans le lotissement de ceux que laissait disponibles le percement de nos voies nouvelles. C'est encore Lui qui décida la plantation d'arbres sur les trottoirs de celles des voies dont la largeur permettait cette emprise.
Sa mémoire, tant calomniée, mériterait d'être bénie par la Population entière de la ville qu'il a dotée de ces féconds embellissements, de tous ces espaces verdoyants, dispensateurs de salubrité, défenseurs de la vie humaine que leur influence bienfaisante prolonge, offrant par surcroît, des lieux de repos et de plaisance aux travailleurs et à leurs familles.
Les polémistes de tout rang n'ont senti que l'impression d'actes que son devoir de maintenir l'ordre et la sécurité du Pays lui commandait; ils méconnaissent
l'esprit foncièrement libéral de son Gouvernement; ceux qui déplorent, non sans raison, les entraînements subis à diverses époques par sa politique extérieure, et finalement en 1870 dans des circonstances encore mal édaircies, s'ils l'avaient approché, n'auraient pu se défendre d'une profonde émotion devant son ingénieuse sollicitude, toujours en éveil, pour les petits, les humbles, les vaincus, les blessés de la lutte pour l'existence !
l'art des jardins
De tout temps, jadis, l'Art des Jardins fut considéré comme une sorte de corollaire de l'Art Architectural. Dans le même style que les Palais des Souverains, des Princes, des résidences seigneuriales et les monuments consacrés au Culte qu'ils édifiaient, les plus célèbres Architectes dessinaient et décoraient les jardins, les parcs, les avenues, les quinconces d'arbres de haute futaie annexés à ces constructions pour leur servir d'avenues ou pour les isoler.
De là vint le luxe de motifs d'architecture, de terrasses, de balustres, de perrons, de colonnades, de portiques, de fontaines décoratives et de statues; nous le voyons déployé dans la plupart de ces œuvres complémentaires respectées jusqu'à présent; de là aussi la symétrie, un peu trop compassée, à notre avis, de leurs dispositions rustiques et curvilignes, en harmonie avec celles des constructions principales.
Le Nôtre, — un grand artiste assurément, — se fit chez nous, durant le règne de Louis XIV, un nom impérissable, comme dessinateur et décorateur de jardins.
bien plus que par son talent incontestable d'Architecte. Mais, en général, le Public, visiteur ou promeneur, n'avait qu'à titre gracieux l'entrée des parcs ou jardins royaux et princiers, par suite de tolérances plus ou moins restreintes, dont aucun acte de concession ne lui garantissait la durée. Nulle part, que je sache, une de ces créations, si nécessaires aux habitants sédentaires des villes populeuses, ne fut faite primordialement à leur intention.
De savants écrivains se sont livrés à l'étude patiente des rares documents historiques et des œuvres artistiques, que nous a laissés l'antiquité, comme aussi, des traditions recueillies par eux de toutes parts ; cette étude leur a révélé suffisamment pour qu'ils nous les enseignent, les conditions d'existence de puissants peuples disparus avant le développement de la civilisation des Grecs et la conquête du Monde par les Romains. Ils nous racontent que, chez ces peuples, les jardins décoratifs étaient déjà de luxueuses dépendances des Palais et des Résidences favorites des privilégiés de la Puissance et de la Richesse. Us ne nous parlent d'autres plantations régulières ayant le caractère d'avenues publiques, accessibles à tous, qu'à l'approche des Temples des Dieux.
Au temps de Sémiramis (1,200 ans, croit-on, avant l'ère chrétienne), les fameux jardins de Rabylone, « jardins suspendus », ainsi qu'on les désigne, consistaient, parait-il, en plantations d'arbres, d'arbustes et de fleurs, sur des murs épais remplis de terre, sur des « terrasses » entourant et décorant les Palais des Souverains et des Grands, bâtis sur des points élevés.
Aucune tradition n'a trait au moindre souvenir de Jardins Publics. Et cependant , où pouvait-il être plus ' nécessaire de créer des ombrages offrant aux populations des abris contre les ardeurs torrides, accablantes, d'un soleil tropical?
Dans rÉgypte de Sésostris (dont le règne est antérieur de plusieurs siècles à celui de la reine de Babylone)^ on ne saurait s'étonner de semblable incurie des besoins de la multitude. Les castes supérieures n'avaient d'autre souci que d'encadrer leurs habitations de ville et leurs résidences des champs, de jardins soigneusement clos de massives murailles percées de portes monumentales, flanquées de pylônes, avec des sphinx et des images d'animaux, encore plus que de statues.
D'après des bas-reliefs qui représenteraient les plans de quelques-uns de ces jardins, la forme habituelle en était rectangulaire. Au centre de chacun d'eux, une pièce d'eau : nymphée ou naumachie, selon son étendue ; mais, dans tous les cas, réservoir où le propriétaire se livrait aux plaisirs d'une pèche fructueuse, en compagnie des ibis, des cigognes, hôtes de ces enceintes réservées. A l'en tour du lac, abondamment alimenté d'eau courante par une dérivation du Nil, des allées droites, ombragées de sycomores. D'autres allées de grands arbres bordaient intérieurement les murs. Entre elles, et coupés en compartiments réguliers par des avenues de palmiers, d'orangers, de citronniers, etc. , ou par des berceaux de vigne, de clématite et d'autres plantes grimpantes, s'étendaient de grands parterres garnis d'arbres fruitiers ou couverts de pelouses brodées de fleurs.
J'avoue que je ne suis pas émerveillé par la descrip-
tion de ces jardins tracés à Téquerre, clos de murs de toutes parts, ombreux sans doute, mais privés de toute vue ; ni des terrasses plantées de TAssyrie, moins rudimentaires, semble-t-il, mais trop exclusivement architecturales. De part et d'autre, on en doit convenir, rien ne rappelle aux yeux la nature. Tout procède, en somme, d un art médiocre. J'aime beaucoup mieux ce qu'on rapporte des jardins de la Grèce, où l'Architecture et ses dispositions symétriques jouaient encore un rôle trop important, à mon gré ; mais on y retrouvait le sentiment des beautés naturelles, dans le soin que paraissent avoir eu les Architectes qui les dessinaient de tirer parti des mouvements du sol, du relief et des anfractuosités de la moindre roche, et des perspectives offertes par les paysages lumineux d'une contrée au ciel d'azur, au soleil étincelant.
Il est juste de dire que la Grèce n'avait pas la mono* tonie d'aspect des plaines de la vallée du Nil.
On ne peut que faire des suppositions au sujet de l'Ordonnance la plus générale de ses jardins aux temps antiques. Mais, dans ce berceau de l'Art et de la Poésie, si l'un devait concourir à les orner de portiques, de colonnades, de vases et de statues ; l'autre devait inspirer à leur création la mise en pleine valeur des sites heureux, habilement choisis.
Ce que le « divin » Homère décrit des jardins d'Alcinoîis dans V Odyssée^ n'a rien d'architectural. Le Poète, que le spectacle de la Nature inspire plus volontiers, y chante surtout la Grotte de Calypso; les massifs d'arbres variés qui l'avoisinent ; les sources dont l'eau limpide rafraîchit, et les fleurs dont le parfum embaume les alentours.
i78 MÉMOIRES DU BARON HAUSSMANN.
Qu'étaient les célèbres jardins d'Académus ? On ne saurait le dire sûrement. Toutefois, il ne semble pas qu'ils puissent être assimilés à nos jardins publics, pas plus que ceux des gymnases, et, s'il est de tradition que Ci mon et Pisistrate permettaient la visite des leurs, on ne peut voir, dans la citation de ce fait, autre chose que la confirmation de la règle par les exceptions qu'elle relate.
A Rome, l'Art des Jardins ne parait pas avoir été grandement développé jusqu'aux derniers temps de la République. Les Jardins de Salluste, de Pompée, de César, de Tibère, imitations de ceux de la Grèce, sont les premiers dont les historiens fassent mention. L'enclos planté, cultivé, dont l'odieux Néron fit entourer son « Palais d'Or » , devant lequel se dressai t audacieusement sa statue de bronze, haute de cent coudées, nous est signalé par Tacite, principalement à cause de sa très vaste étendue, et non pour sa valeur au point de vue de l'Art.
Je passe, afin d'abréger ce résumé, sur tout ce qui se fit durant les règnes des successeurs de ce monstre, antérieurs à l'Empereur Adrien. J'ai hâte d'arriver à la Villa de Tibur, due à ce Prince, qui s'efforça d'y réunir tout ce qu'il avait trouvé de plus remarquable, en visitant les créations similaires de la Grèce et des autres nations.
Ce que je tiens à constater surtout, c'est que les Césars, pas plus que la République de Rome, ou les ambitieux qui se disputaient le Pouvoir Suprême en Grèce, ou les Souverains d'Assyrie et d'Egypte, ne songèrent nullement à doter l'ensemble de la Population de Promenades établies pour elle.
L'Architecture et la Statuaire obtinrent la plus grande part dans la décoration des Jardins romains. On y vit même appliquer aux arbres bordant leurs avenues tî-r rées au cordeau, qui lacilitaient, je le concède, le passage des chars, une taille qui soumettait leurs branches, leur feuillage, aux lignes correctes, inflexibles, de TArchitecture ; qui faisait régner, dans tout le parcours de ces voies, des suites d'arcades, de voûtes, dont les troncs de ces malheureux arbres devenaient les piliers. Ailleurs, les charmilles, les tonnelles et cabinets de verdure, les labyrinthes trahissaient le goût méridional conservé jusqu'à nos jours dans la plupart de nos provinces du Sud, où cette architecture spéciale, trop souvent grotesque, s'explique, il est vrai, par l'ardeur des rayons du soleil.
La Villa de Tibur reproduisait, de préférence à ces décorations imitées de certains jardins grecs, les dispositions de ceux qui mettaient à profit les beautés naturelles et les perspectives du paysage.
L'Art des Jardins subit une éclipse profonde, pendant toute la durée des ténèbres du Moyen Age. L'Architecture et la Sculpture, sïnspirant alors du style gothique, difficilement applicable à la décoration des jardins et des parcs, dédaignaient les enseignements de l'Art Grec. Les arbres étaient d'impuissants auxiliaires des flèches et des autres ornements similaires des constructions de cette époque. Les parterres d'arbustes et de fleurs s'accordaient mal avec leurs silhouettes tourmentées, élancées, se découpant sur l'azur du Ciel.
Je ne sache pas qu'on trouve dans les chronique»
de la très longue période de transition des temps antiques aux temps modernes, aucune indication intéressante au sujet de la question spéciale dont je m'occupe.
Les écrivains qui nous apprennent que Childebert avait dans Paris un très beau Jardin, planté surtout d'arbres fruitiers, de tonnelles .ombragées de vigne, de rosiers dont les fleurs embaumaient Tair, ne sont pas même d'accord sur la portion de la Ville où se rencontrait cette création exceptionnelle.
Charles V garnit aussi d'arbres fruitiers et de vignes ses jardins royaux. Celui de THôtel Saint-Paul était peuplé principalement de cerisiers ; d'où le nom de « la Cerisaie » que porte encore une des rues du quartier. La taille des haies et des charmilles de ces jardins amenait leurs brindilles feuillues à représenter extérieurement des motifs d'architecture, des emblèmes, des symboles quelconques. On y voyait, bien entendu, l'inévitable labyrinthe, et aussi, des fontaines dont l'eau jaillissait de la gueule d'animaux de bronze.
Le Renaissance ne modifia pas beaucoup, en France, les faveurs dont ces dispositions y jouissaient.
Le plan du premier Jardin des Tuileries le montre divisé tout entier en carrés égaux, par des allées se coupant d'équerre, comme nos potagers et nos vergers. Les carrés plus éloignés du Château étaient couverts par des massifs de grands arbres ; les autres, par des charmilles compassées, par des parterres symétriques, par des tapis de verdure brodés de fleurs, dont la plantation figurait des arabesques, des dessins, que l'opposition de leurs couleurs faisait vivement ressortir. On n'avait pas
oublié de consacrer un de ces parterres, et des mieux placés y au labyrinthe traditionnel.
Ces arrangements, fort peu changés, se retrouvent dans un autre plan qui date du règne de Henri lY. Il semble même qu'on exagéra encore, à cette époque, les détails, minutieusement compliqués, des broderies de plantes à feuilles et fleurs diversement colorées, par lesquelles on s'ingéniait à barioler tous les tapis de gazon. Quelques-uns, en eifet, rappellent le fond des cachemires de rinde.
De telles mièvreries ne méritent pas de servir de modèle. Cependant, elles menacent d'envahir peu à peu les jardins de nos jours. Sans doute, les corbeilles garnies de plantes à feuilles et fleurs de nuances va* riées, combinées dans leur assemblage, de manière à produire des oppositions d'effet, comme dans les par-r terres d'autrefois, sont réparties dans nos jardins publics avec une discrétion rassurante, et composées avec un goût parfait. Ce n'est pas ]à qu'on peut craindre l'abus de ces ornements; nos pelouses sont vallonnées avec un art si merveilleux, à l'imitation de ce que la Nature nous offre déplus charmant, qu'il serait peu nécessaire, à mon avis, de les en décorer. Mais les admirateurs des nouveautés bien anciennes que je signale, dépassent de plus en plus la mesure dans laquelle on peut les admettre, à force de chercher à les rendre de plus en plus curieuses; nos jardiniers s'efforcent d'enché* rir les uns sur les autres, par l'habileté qu'ils apportent à la réalisation des œuvres de leur imagination décorative en travail.
Chaque année, à Cestas, je trouve, sur les gazons
avoisinant le chftteau, des arrangements de plus en plus compliqués.
Tantôt, c'est mon chiffre, ce sont mes armes, que des lignes obéissantes de pyrèthres dorées mettent en relief sur un fond brun rouge de feuilles de coleus, encadré d'une bordure à'Altemanthea aux petites fleurs de corail, perlée elle-même d'un rang de cette espèce de petits artichauts gris pâle qu'on nomme Echeverria fflauca. Tantôt, c'est une Décoration de la Légion d'Honneur, avec tous ses détails, ressortant sur un fond de petites sauges sanguines en fleur.
Cette année, je remarque l'effet plus simple et, partant, plus tolérable, de corbeilles de Càladium esculentum et de Canna^ qui surgissent de paniers immenses, dont les bords consistent en petits treillages, et les anses, en grands cerceaux garnis de Gnaphalium exi" mium. Des fleurs variées y seraient mieux placées que des plantes vertes.
Ces petits chefs-d'œuvre du Jardinier principal ne sauraient manquer d'être imités, aggravés, dirai-je, dans un pays où sont encore en honneur les charmilles, les cabinets de verdure, les haies taillées en murailles, ou en soubassements de colonnades, portant des fûts de verdure à chapiteaux surmontés d'arcades. A Cestas, ils excitent le sourire complaisant du Maître, et valent une poignée de main au Serviteur dont ils attestent le zèle. S'ils prenaient trop de développement, l'abus en serait vite réprimé : cela se devine. Mais, ailleurs?
Quoi qu'il en soit, l'Art des Jardins, chez nous, n'a conquis le droit de porter ce titre qu'à partir des œuvres de Le Nôtre et de ses disciples et continuateurs, dont
le Parc de Versailles, complété par le Grand et le Petit Trianon, est, je crois, la plus splendide.
Cet art me parait avoir atteint son apogée, quand il a su très heureusement associer les combinaisons symétriques, monumentales et sculpturales, d'un caractère de grandeur incontestable, en rapport avec celui des Palais qu'elles semblent prolonger, tant leur union est intime, et leurs dispositions irrégulières, perspectives : massifs d'arbres et d'arbustes, de grottes, de cascades, de lacs, de rivières et d'autres imitations de la Nature, succédant, par gradations bien ménagées, afin de reposer, de rafraîchir la vue, comme dans les célèbres villas italiennes (Albani, Aldobrandini, Borghèse, d'Esté, Panfili, etc.); comme dans ces jardins anglais dont il serait trop long d'énumérer tous les beaux types, et dont le nom a servi si longtemps, en France, à distinguer les œuvres des dessinateurs de jardins paysagers.
Toutefois, je le répète, jusqu'au règne de l'Empereur Napoléon III, jusqu'au rétablissement du régime aatoritaire, mais démocratique avant tout, dont l'Empire est la suprême expression, jamais, la création d'aucune Promenade Publique proprement dite, telle qu'on en voit aujourd'hui dans notre Paris, transformé par sa persévérante et féconde initiative, ne fut, je ne dis pas réalisée, mais seulement projetée.