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BOIS DE BOULOGNE

Je n'ai pas à décrire cette promenade connue du monde entier comme le type le mieux réussi du Paris moderne.

18i MÉMOIRES DU BARON HAUSSMANN.

On trouve, longuement exposé dans le chapitre IV, relatif à l'organisation des Services dlogénieurs, les embarras que, faute d'un nivellement préalable le rencontrait l'établissement de la rivière qui formait le point capital de la Transformation du Bois commencée par l'Empereur. Je ne pouvais modifier la direction de cette rivière parce qu'elle était déjà creusée, en majeure partie, quand je pris possession de la Préfecture de la Seine ; j'ai raconté comment je me tirai d'embarras en remplaçant la rivière impossible par deux lacs à des niveaux différant de 6 mètres, très encaissés à leurs points de départ, soutenus par des levées en pentes douces à leurs points d'arrivée respectifs ; comment, après avoir chargé provisoirement des travaux du Bois un habile Ingénieur du Service Municipal, M. Baudard, au lieu du jardinier paysagiste Varé, j'eus la bonne inspiration d'appeler M. Alphand, encore simple Ingénieur Ordinaire à Bordeaux, afin de le placer en dehors de la hiérarchie de ce service important, sous mes ordres immédiats; comment enfin j'en fis mon bras droit pour l'accomplissement de l'entreprise imposée par l'Empereur à la Ville de Paris, et de toutes les œuvres sans précédents que j'entrevoyais dans la pensée du Souverain.

D'ailleurs, comme on va le voir, le programme de la Transformation du Bois de Boulogne n'avait pas dit son dernier mot, quand Sa Majesté me le fit connaître.

EXTENSION jusqu'à LA SEINE.

Ce Bois, quelle que fût son étendue (767 hectares environ avec toutes ses dépendances), étouffait dans les

murs dont il était enceint de tous côtés. De longues avenues droites s'entre-croisaientainsique celles de tous les bois de la Couronne, de toutes les forêts de TÉtat, avec une raideur géométrale favorisant, à la fois, la surveillance et les grandes chasses ; elles le traversaient de part eu part, entre des portes extrêmes dont la vue, plus ou moins rapprochée, ne permettait au visiteur aucune illusion sur les limites de la promenade qu'il y faisait.

Les seules de ces avenues que nous ayons conservées, celles des Acacias et de la Reine-Marguerite, peuvent en donner une idée; mais, si toutes deux partent encore d'entrées du Bois transformé, Tune débouche aujour^ dliui dans la Plaine de Longchamp par le Carrefour de la Grande-Cascade, l'autre se bifurque en deux voies qui se rattachent à l'ensemble du nouveau parc.

Le mur qui bordait l'ancien Bois dans le sens de la longueur, du côté de la Plaine de Longchamps, était odieux. Il me suffoquait! Peu de personnes savent aujourd'hui que cette Plaine n'a pas toujours fait partie intégrante du Parc, tant elle y fut habilement reliée par mes collaborateurs; et d'ailleurs, les promeneurs pouvant retrouver dans leurs souvenirs, à trente-cinq ans en arrière, l'aspect de l'ancien état de choses, deviennent de plus eu plus rares.

M. Ernest Picard, le loustic du Corps Législatif, qui faisait rire ses collègues en me reprochant à la Tribune d'avoir cru nécessaire d'aérer le Bois de Boulogne, ne croyait pas si bien dire. Oui, l'on y manquait d*air et de vue; ce fut ma première impression, lorsque je le parcourus,le plan de l'Empereur à la main, pour me rendre compte sur place de la Transformation qu'il avait en

vue, et qui, déjà, demandait un crédit bien supérieur aux i millions que la Loi de Concession du 43 Juillet 1882 obligeait la Ville à y consacrer en quatre années. Il fallait, de toute évidence, abattre le mur et s'étendre jusqu'à la Seine.

Quand je le lui dis, l'Empereur fut étonné de l'audace de cette conception et me demanda comment je pourvoirais aux moyens de la réaliser. — « Je n'en sais « rien, lui répondis-je, en ce moment, je constate « seulement que, pour atteindre le but que Votre Ma- « jesté se propose, il me faut la Seine comme clôture « et non pas une affreuse muraille arrêtant la vue en « même temps que la circulation. Si l'Empereur ac- « cepte ce développement de son programme, je cher- « cherai le moyen d'en venir à bout. »

Ce n'était pas une petite affaire que d'exproprier la Plaine de Longchamp, et, par conséquent, celle de Bagatelle, ayant ensemble une longueur de 5 kilomètres et une largeur de 800, soit 400 hectares divisés en parcelles multiples livrées à la culture maraîchère, comme tous les environs de Paris généralement; plus le Parc de Madrid indispensable pour rattacher cette dernière plaine au Bois même. Mais je reçus carte blanche.

Peu de temps après, je vins exposer à l'Empereur une combinaison impliquant la vente par lots, d'abord de terrains que la ligne des fortifications avait depuis longtemps détachés du Bois ; puis, de parties extrêmes, peu regrettables et peu considérables d'ailleurs. Le prix serait appliqué à l'agrandissement jusqu'aux rives du fleuve. Je proposais, de plus, l'affectation de la

Plaine de Longchampsà l'établissement d'un hippodrome, afin d'affranchir le Champ-de-Mars des courses de chevaux, qui n'y laissaient pas à l'autorité militaire sa complète liberté d'action et d'intéresser ainsi l'État, concurremment avec la Ville , à l'acquisition de cette plaine.

Sa Majesté n'hésita pas à me promettre une subvention du Trésor égale à la moitié de la dépense évaluée à 4 millions ; les aliénations que je projetais devaient me fournir largement les ressources nécessaires au paiement de l'autre moitié et des autres acquisitions à faire; je lui déclarai que, gr&ce à cette promesse, je considérais que le problème était résolu.

Je me doutais bien alors que le produit des lots à vendre dépasserait notablement le montant du contingent de la Ville, mais je ne pouvais pas supposer qu'il atteindrait et dépasserait 8 millions.

L'idée de l'hippodrome de Longchamps, dont je tirai cet utile parti, m'avait été suggérée par le comte de Morny, Président du Corps Législatif. J'avais conquis sa sympathie le Deux Décembre, et il me voyait avec plaisir à l'Hôtel de Ville. Je sus m'y concilier son amitié dont il me donna des preuves en bien des circonstances.

Membre, sinon même Président du Jockey-CluJ) dont le nom officiel un peu long est : Société (T Encouragement pour ramétioration des races de chevaux en FrancCy il désirait donner aux courses classiques du Ghamp-de-Mars, en les installant désormais à la portée de la promenade élégante qui devait être le Bois de Boulogne, la vogue inouïe qu'ont les Derbys et Rowings

d'Angleterre. On peut voir, d'après ce qui se passe aujourd'hui, qu'il ne s'abusait pas sur les résultats de la translation proposée par le Jockey-Club, sous son patronage toujours puissant aux Tuileries, mais jugé décisif, sans doute, auprès de moi.

L'influence de M. de Morny sur l'Empereur était secondée au surplus par celle d'un autre clubman, le Colonel Fleury, Âide-de-Camp , Premier Écuyer de Sa Majesté, commandant le Régiment des Guides.

Le Jockey-Club s'engageait à construire et entretenir les tribunes, à faire et entretenir en bon état l'installation du nouveau Champ de courses pendant la durée de la concession de 50 ans qu'il demandait; il de* vait, après amortissement du Capital exposé par lui, sur l'excédent du produit annuel des entrées, payer 42,000 francs de redevance à la Ville.

Dès que j'eus fait agréer ma combinaison par l'Empereur, j'en saisis le Conseil Municipal. Cette Assemblée, malgré la surprise qu'elle en ressentit, s'empressa de l'adopter; car elle était composée d'hommes pratiques, en état de prévoir les conséquences, d'après l'évaluation des terrains. Le Conseil s'affranchirait de l'interdiction d'aliéner, contenue dans la Loi de 1852; la Ville se tirerait plus qu'indemne de l'opération et se trouverait, en fin de compte, propriétaire d'une promenade très considérablement et très avantageusement agrandie. Je fis remplir les formalités d'enquête voulues par la Loi d'expropriation et provoquer :

1* Un Décret Impérial du 29 Août 1854, qui prescrivit l'établissement d'un Hippodrome pour les courses de chevaux dans la portion méridionale de la

Plaine de Longchamps (celle à qui l'usage a particulièrement attribué cette dénomination) et mit à la charge de l'État la moitié de la dépense ;

â"" La Loi, promulguée seulement le 13 Avril 1855, qui déclara d'utilité publique l'acquisition, par la Ville, non seulement de la portion de la Plaine affectée au nouvel Hippodrome projeté, mais encore de la portion septentrionale et du Parc de Madrid, pour les réunir au Bois. Par dérogation à Tune des clauses essentielles à la loi de concession, elle autorisa la Ville à vendre les terrains restés hors du Bois, notamment les parties extrêmes sises au Nord et au Sud du massif du Parc, fréquentés de préférence par les promeneurs, et sur le territoire de Neuilly, Auteuil et Boulogne. Toutes les expropriations furent consommées.

Je fis délimiter visiblement ces parties sans retard^ afin de les mettre en toute valeur, par l'ouverture de Boulevards extérieurs. Ceux-ci étaient séparés du Bois par de simples sauts-de-loup ne faisant pas obstacle à la vue; ils étaient dirigés, savoir :

Celui de l'Est, formant trois parties, depuis la Porte- Maillot, dont il prend d'abord le nom, jusqu'à la nouvelle Porte de Madrid; puis en retour d'équerre par la section de l'ancienne Avenue de la Reine-Marguerite, restée hors de la nouvelle enceinte du Bois et baptisée. : Boulevard de Madrid, par la Porte de Bagatelle, et de ce point, sous cette dernière désignation, à la Seine; . Celui de l'Ouest, formait quatre parties; les deux premières portant le nom de Boulevard d'Aqteuil et lés deux autres celui du Boulevard de Boulogne. Il s'étend de la Porte Nouvelle, dite des Fortifications, à la nou-

velle Porte des Princes; puis, de cette Porte qui maintenait en communication le Bois et le Parc des Princes que la Ville était autorisée à vendre, sur le carrefour de la Porte de Boulogne, où vient aboutir la Route Départementale de Paris à Saint-Cloud dont le Bois transformé devait, comme Fancien, supporter la servitude, de là sur la nouvelle Porte de Saint-Gloud où se détache l'allée intérieure du Bord de TEau. C'est là que commence la nouvelle route de Saint-Cloud, appelée à l'origine « Route de TEmpereur ».

Par suite de ces dispositions, le Bois transformé, dont la contenance avait été portée à 846 hectares, n'eut plus de clôtures gênant la vue que du côté de l'Est. J'y fis masquer les massifs des Fortifications par des plantations épaisses séparant l'avenue de Ceinture, empruntant sa désignation du pied du glacis de la Contrescarpe.

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