PUISAGES EN SEINE PROPOSÉS
Paris est entouré à longue distance de coteaux dont le sol est gypseux, et c'est au delà seulement qu'on rencontre des sources dont les eaux ne contiennent en dissolution que du carbonate de chaux (de la craie).
C'est pour cela que tous les projets proposés, meds restés sans suite, en vue d'améliorer le service d'eau de Paris, d'abord, sous le régime du Gouvernement de Juillet, le premier où l'on s'en préoccupa, et en dernier lieu, sous la Présidence du Prince Louis-Na-
poléon, avaient pour objet des puisages en Seine.
Un savant illustre, qui présida le Conseil Municipal, vers 1835, M. Arago, voulait qu'on élevât les eaux du fleuve au moyen de puissantes turbines, mues par la chute inutilisée qui se trouve au Pont-Neuf, à la sortie du Petit Bras. La dépense était évaluée à 18 millions ; mais on présumait, avec raison, qu'elle monterait au double.
En 4849, un très habile ingénieur, M. Mary, crut devoir reprendre ce projet, en le simplifiant beaucoup. Il ne s'agissait plus alors que d'une bien moindre quantité d'eau de Seine, à porter, il est vrai, jusqu'à la cote de 47 mètres au-dessus de l'étiage, pour alimenter les quartiers hauts.
Mais, aux deux époques, on préféra l'emploi des machines à vapeur. On accrut, ainsi que je l'ai dit, la force des pompes de Chaillot; on créa, comme auxiliaire, celle du Pont d'Austerlitz, et ce fut tout.
En 1853, quand je pris la direction du service, cinq propositions, et des plus diverses, étaient faites à l'Administration municipale; mais, dans toutes, il était question d'accroître la quantité d'eau de Seine mise en distribution.
Ai-je besoin de le dire, je ne fus séduit par aucun de ces projets. Avant de prendre un parti quelconque, je voulais me rendre compte exactement de l'état des choses et de la possibilité d'amener à Paris des eaux de source irréprochables, en quantité suffisante et à l'altitude nécessaire pour assurer largement la distribution privée. Il eût été plus qu'imprudent à moi de chercher plutôt à substituer mes convictions personnelles à la croyance
fqrtement enracinée chez tous dans les vertus de l'eau de Seine.
Or, j'étais à peine en complète possession de mes fonctions à l'Hôtel de Yille, quand, dans les premiers mois de 1854, TEmpereur m'entretint de la demande que lui faisait M. Charles Laffitte. Au nom d'un groupe financier puissant, il demandait la concession du Service d'Eau de l'ensemble de Paris, à l'instar de celle que Sa Majesté, fort admiratrice de l'organisation de toutes choses à Londres, y avait vu produire des résultats qu'EUe avait jugés parfaits .
Comme dans toutes les autres propositions que j'avais en mains, il s'agissait de puiser en Seine, d'y prendre, en amont de Paris, Teau nécessaire au complément des besoins de tous les services publics et privés, de la filtrer en masse par des moyens sommaires, et de la distribuer, dans toute la Ville. Au moyen de réservoirs souterrains elle se mettrait à la température désirable; ces réservoirs seraient établis à la plus grande altitude possible, afin que Teau pût ensuite monter, par des tuyaux formant siphons, jusqu'aux étages supérieurs des habitations particulières.
Sa Majesté se montrait fort prévenue en faveur de ce projet, qui choquait, ainsi qu'on doit le supposer, toutes mes convictions intimes. Elle paraissait disposée à me prescrire de le présenter au Conseil Municipal. Je me hâtai donc de Lui dire combien la concession directe d'une pareille entreprise à Tindustrie privée, sans la garantie de la libre concurrence et des enchères, serait une chose extrêmement grave, à tous les points de vue. Il fallait, tout au moins, examiner de très près,
avec un soin minutieuk, toutes les clauses et conditions du Traité proposé par la personne que l'Empereur semblait désirer favoriser dans la circonstance; on ne devait pas risquer de compromettre sérieusement et pour un long avenir, par quelque omission ou par des supputations erronées, le bien-être et les intérêts de la population parisienne «
J'ajoutai qu'il y avait lieu, d'ailleurs, de bien s'assurer que l'eau de Seine était préférable à toute autre, ou, pour le moins, égale, une fois qu'elle était filtrée, puis rafraîchie, en la saison chaude. Les eaux de la Marne et de rOurcq, paraissaient d'ailleurs aussi bonnes pour les différents usages publics ; était-ce bien la meilleure qu'on pût distribuer aux Parisiens, suivant un préjugé dont je reconnaissais l'existence et la force, et celle qu'on fût à même de se procurer aux moindres frais dans les conditions indiquées, ce qui me semblait plus que douteux.
En effet, l'eau montée aux bassins de Chaillot, c'està-dire fort insuffisamment élevée pour les besoins d'un bon service, coûtait déjà, pour le charbon consommé, 3 centimes par mètre cube. Si l'on y réunissait l'intérêt et l'amortissement du capital des machines, les dépenses d'entretien, le salaire des ouvriers et les frais très considérables qu'entraînerait, même pratiqué sommairement et sur une grande échelle, un filtrage qui revenait de 3 à 4 centimes par mètre aux fontaines marchandes, on devait arriver à un total beaucoup trop considérable.
Quant à la fraîcheur qu'on espérait obtenir du séjour préalable des eaux dans des réservoirs souterrains, pratiqués au milieu des masses de plâtre de la Butte
Montmartre et des hauteurs dominant le Paris d'alors, sans parler de l'altération chimique à craindre pour elles, c'était une singulière illusion que de croire que des eaux renouvelées incessamment, au sein de masses gypseuses ou crayeuses, se mettraient à leur température primordiale.
J'exprimai finalement le vœu que Sa Majesté me permît de rechercher, avant de prendre aucune résolution, s'il ne serait pas possible de faire dériver sur Paris des masses d'eaux, mais d'eau de sources, sans plâtre, fraîches autant que pures et prises à une altitude bien plus élevée. Ce serait résoudre le problème posé par le demandeur en concession, plus sûrement et à bien moindres frais que lui.
Je réussis à gagner la confiance de l'Empereur en lui rappelant les magnifiques aqueducs romains, dont il avait vu, comme moi, les stupéfiants vestiges; je fis naître en lui, par l'exposé de mes études suivies d' Aux erre, sur la constitution géologique et le régime hydraulique du bassin de la Seine, l'ambition, je ne dis pas d'égaler, à Paris, les œuvres grandioses des anciens, mais d'y faire encore mieux que le Premier Empire; il doterait la capitale d'une abondance d'eau parfaite, laissant bien loin en arrière tout ce que les machines élévatoires pourraient nous procurer.
Sa Majesté fut très frappée de me voir aussi bien préparé que je l'étais pour traiter les graves questions que nous avions à résoudre. J'en profitai pour lui signaler une branche du Service des Eaux dont je n'avais pas eu sujet de l'entretenir jusqu'alors : celle des Égouts.
Ce service spécial ne manquait pas en effet d'éveiller en moi des préoccupations très sérieuses : on ne pourrait songer à développer considérablement la distribution d'eau de Paris, quelque mode qu'on adoptât pour augmenter les ressources trop restreintes de l'Administration Municipale, sans se demander comment on débarrasserait la Ville de l'accroissement très notable qui devait en être la conséquence, dans le volume des projections encore faites alors par les habitations privées sur la voie publique, en dépit du Décret-Loi du 26 Mars 1852. Ce dernier n'avait pu recevoir qu'une exécution très incomplète, faute d'égouts sous beaucoup de rues.
De même que, dans le corps humain, le jeu du système artériel, qui porte du cœur aux extrémités et répartit dans tous les membres le sang vivifié par les poumons, a, pour contre-partie, le système veineux qui ramène à ceux-ci, pour l'y purifier, le sang vicié par l'usage; de même, dans une ville, on est obligé de tenir constamment en équilibre le réseau des égouts et celui des conduites d'eau.
Or, j'étais fort inquiet, et je le dis à l'Empereur, non pas des moyens d'agrandir et de multiplier nos galeries souterraines, mais de la possiblité d'évacuer finalement dans la Seine, en aval de Paris, toutes les eaux corrompues par Tusage que nous aurions à lui conduire, et que le mouvement de ses flots suffirait à purifier, pensait-on, avant un bien long parcours au contact de l'oxygène de l'air.
Mon embarras venait de ce que l'inclinaison normale du plan d'eau du fleuve, extrêmement faible, puisqu'elle
ne dépasse pas 8 centimètres et demi par kilomètre, ce qui n'équivaut pas même à un dix-millième, est bien moindre que celle à donner aux radiers des égouts — 50 centimètres par kilomètre, soit cinq dix-millièmes, en moyenne — et qui doit être d'autant plus forte qu'on tient leur section mouillée plus étroite. En conséquence, toute prolongation de ceux-ci dans la direction d'aval, ne pouvait qu'aggraver la difficulté de leur dégorgement en Seine. D'un autre côté, le barrage de Suresnes qui relève de 2 mètres les eaux du fleuve sur ce point, dans l'intérêt de la navigation, réduit encore davantage sa pente à la sortie de Paris.
Bref, la cote du radier de la galerie de Rivoli, qu'on venait d'achever, n'était, à son extrémité, sur la place de la Concorde, que de 2°", 50 au-dessus de l'étiage de la Seine, au pont du Corps Législatif. A deux kilomètres et demi, vers la Carrière de Passy, dite des Bonshommes , où Paris finissait, la difiTérence des niveaux n'eût plus été que d'un mètre.
Au Point du Jour, à la sortie des fortifications qui forment la limite actuelle de la Ville agrandie, cette différence se serait trouvée nulle, et dans tous les cas où les eaux de la Seine excèdent son étiage, elles eussent envahi l'égout collecteur dont oïl avait conçu le projet de porter la décharge de ce côté.
L'idée ne m'était pas encore née de mettre à profit les sinuosités de la Seine, qui revient vers Paris, et s'en rapproche notablement au droit d'Asnières, après un long détour vers Sèvres, Saint-Cloud et Suresnes, pour aller chercher là, bien au-dessous du barrage, un niveau favorable au dégorgement de toutes nos
galeries d'égout. Un collecteur général presque direct, partant de la Place de la Concorde, suivrait souterrainement la rue Royale, le Boulevard Malesherbes (qui franchit, en son point le plus bas, à l'ancienne barrière de Monceau, la ligne de hauteurs comprise entre les buttes Montmartre et de TÉtoile); puis, le prolongement de ce boulevard hors Paris, à travers Courcelles, en sous-tendant, si je puis ainsi dire, par une corde n'ayant que 8 kilomètres de longueur, Tare de 20 kilomètres de développement, que décrit la Seine entre Paris et Âsnières. Ce projet exigeait, sans doute, une perte de hauteur de â'^ySO, égale à la difTérence de niveau , du radier de la galerie de Rivoli , devant la rue Royale et de Tétiage de la Seine devant la Place de la Concorde; mais Tétiage était à i'^JO plus bas à 20 kilomètres en aval, au débouché du collecteur d' Asnières.
Rien ne paraît plus simple au jourdliui que cette solution, quand on jette un regard sur la carte du département ; mais on n'y songeait pas, et c'est après bien des méditations et de profonds découragements, qu'elle m'est apparue soudainement, un soir de veille ardente en face d'un plan de Paris. J'en étais encore loin, quand avait lieu mon entretien avec l'Empereur.
Avant de prendre congé de Sa Majesté, je crus bon de mentionner la corrélation du service des Vidanges et de l'évacuation des eaux ménagères. A Londres, ainsi que l'Empereur le savait bien, les unes et les autres étaient souterrainement transportées hors ville par les mêmes voies. Seulement, je croyais le sys- ♦%me anglais impraticable à Paris, où les égouts ne
consistaient pas, comme chez nos voisins, en conduites forcées, par lesquelles on pouvait faire passer tout ce qu'on voulait, mais bien en galeries où circulait à Tair libre ce qu'on y projetait. Il nous fallait d'autant plus afifranchir ces galeries des matières infectieuses des vidanges , quelque volume d'eau qu'elles dussent recevoir, même par les temps les moins pluvieux. Des ouvriers y travaillaient constamment et à défaut de tout danger réel, nous avions à craindre qu'ils ne fussent éloignés de leur travail par le dégoût.
La valeur de ces précieux éléments d'engrais, qui risquait d'être compromise par leur dilution au milieu des masses d'eau charriées en tout temps, et qui devenaient de vrais torrents en cas d'averses, méritait aussi d'être prise en considération.
Dès cette époque, la perte à l'égout, de nos jours en faveur auprès de l'Administration Municipale, était préconisée par quelques novateurs, séduits par tout ce qui venait d'Angleterre, et surtout par les entreprises de vidanges, qui la pratiquaient, quant aux liquides extraits des fosses des maisons, sous la foi d'une désinfection illusoire.
Je voyais donc, à tous égards, la nécessité d'une étude simultanée de toutes les questions que je venais d'exposer successivement.
Quand j'eus fini mes explications, données sous une forme réservée, dubitative même, quelque précises que pussent être mes opinions, l'Empereur, qui m'avait écouté sans m 'interrompre avec un intérêt visible, me dit en souriant : « Vous êtes donc ingénieur? — Pas tout à fait, Sire, » lui répondis-je de même : « la
« tête d'un Préfet, dont Fadministration embrasse tous « les services publics, devrait être une sorte de dictionce naire encyclopédique vivant. Convaincu de cela, je « me suis efforcé, dès le début de ma carrière, de ' « meubler mon esprit de mon mieux. Gela me sert à « l'occasion. Les fonctionnaires sous mes ordres savent « ainsi que je ne me paie pas de mots; que je puis c( comprendre leurs propositions, les discuter, au be- « soin, et, dans tous les cas, trancher, en connaissance (( de cause, les questions de ma compétence. Quant « aux affaires sur lesquelles je n'ai qu'un droit d'avis, « il faut bien que je sois en état de motiver mes conclu- « sions ! — Je viens de constater, reprit aimablement « Sa Majesté, que vous saurez le faire dans celle dont « il s'agit. »
L'Empereur, sans rien d'autre, rentra dans le tiroir de son bureau, pour ne l'en plus sortir, le dossier qu'il avait été sur le point de me remettre, avec Tordre de donner suite au projet de traité qu'il contenait, et me laissa carte blanche, sans aucune réserve, pour l'instruction complète d'un autre projet répondant à mes idées personnelles.