‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 5 sur 91 · ÉTAT DES CHOSES EN 1853. M. DESCHAMPS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES CHOSES EN 1853. M. DESCHAMPS

Ce Service n existait encore qu'à l'état d'embryon lors de mon entrée à THôtel de Ville, en 1883. Il s'est développé dans des proportions considérables, parallèlement à rœu\Temême dont il fut le principal organe. L'extension des limites de Paris, en 1839, vint plus que doubler son champ d'activité . J'y réunis, graduellement d'ailleurs, comme en formant le corollaire naturel, tout ce qui se rapportait à la « Voirie » parisienne, — c'est ainsi qu'on désigne le Ser\-ice de police de la Voie Publique, dont il n'était précédemment, au contraire, qu'une sorte d'accessoire.

Il se personnifia peu à peu, de même que le Service des Eaux et Égouts, et celui des Promenades et Plantations, que je créai de toutes pièces, dans l'homme d'un mérite hors de pair que je mis à sa tète, qui sut l'organiser conformément à mes vues, et qui le dirigea, pendant mon édilité de 17 ans, avec une incontestable supériorité.

Le Plan de Paris, c'était M. Deschamps!

Si le nom de ce précieux fonctionnaire, toujours prêt, digne de toute confiance par son caractère intègre, aussi bien que par la sûreté de son travail, deux qualités essentielles dans le poste qu'il occupait, n'a pas la notoriété que d'autres ont justement acquise, hors du milieu tout administratif où son action féconde était fort appréciée; si l'on ignore généralement que c'est lui qui traça toutes les voies magistrales dont on admire aujourd'hui la belle ordonnance et l'ampleur, cela tient sans doute aux habitudes modestes de son

existence retirée, à son entier désintéressement des choses extérieures, à sa négligence des relations personnelles considérables que sa situation officielle lui permettait de s'assurer. Quoi qu'il en soit, mon devoir est de faire, pour M. Deschamps, ce qu'il n'a pas su faire lui-même : sauver de l'oubli ce nom demeuré beaucoup trop obscur, en reconnaissant ici le droit qu'il a de figurer parmi ceux de mes plus utiles collaborateurs.

M. Deschamps était né dans une condition peu fortunée; son éducation, dirigée surtout vers la profession technique à laquelle, tout jeune, il se destinait, ne l'avait point préparé suffisamment à devenir, plus tard, un homme du monde. Élève de l'École des Beaux- Arts, il avait conservé le singulier dédain que trop de nos jeunes artistes, se consacrant au culte de la forme, semblent avoir pour elle dans leur tenue, dans leurs manières et dans leur façon de vivre ; dédain que la plupart d'eux perdent heureusement, une ,fois qu'un talent reconnu, couronné par le succès, leur a ouvert toutes les portes.

Architecte, je ne doute pas qu'après un stage convenable il ne se fût promptement fait distinguer par son savoir et par son goût, ainsi que nombre de ses anciens camarades que j'ai vus parvenir aux positions les plus en vue, s'il eût été, comme eux, placé, dès ses débuts à la Ville, dans le Service des Travaux ; mais il entra dans celui des Architectes- Voy ers, où la géométrie et le dessin graphique jouent un rôle plus important que l'architecture proprement dite. Il faut y connaître à fond, sans doute, les lois de la construction, la valeur

comparative des matériaux, leurs qualités de résistance et tout ce qui touche au métier; mais un bagage artistique y devient beaucoup moins nécessaire, sinon tout à fait superflu.

M. Deschamps ne tarda pas à se montrer géomètre accompli, dessinateur extrêmement habile, et, pardessus tout, architecte-voyer d'une intelligence rare. En 1883, il était chargé de la garde des plans d'alignement des voies publiques de tout ordre, avec le titre pompeux, mais inexact, de Conservateur du Plan de Paris ; car il n'existait encore alors aucun plan d'ensemble de la Ville, revêtu d'un caractère officiel. Il avait, comme auxiliaires, quatre Géomètres titulaires et un Géomètre- Vérificateur. Il relevait du Bureau de la Voirie de Paris, placé dans la même division que ceux des Ponts et Chaussées et de la Voirie Vicinale, des Eaux et du Pavé de Paris, de l'Architecture et des Carrières.

Grâce à monhabitude constante d'étudier les affaires, non seulement avec mes Chefs de Service et mes employés supérieurs, mais aussi, pour les choses techniques surtout, avec les agents qui les traitaient ou les exécutaient sous leurs ordres ; grâce à mon expérience pratique, déjà longue, des hommes et du parti le meilleur à tirer de chacun d'eux, je ne pouvais manquer de remarquer promptement et de noter dans mon esprit cet homme dont toutes les réponses à mes questions étaient nettes, précises, logiques. Après avoir discerné, sous son enveloppe fruste, d'aspect peu sympathique, presque désagréable, un instrument précieux pour qui saurait s'en servir et l'utiliser complètement dans les choses de sa compétence, je formai le dessein de faire de M. Deschamps mon auxiliaire immédiat pour la

partie principale et la plus ardue, certes, delà grande œuvre dont j'avais assumé la charge : arrêter, d'abord, tout le système des voies magistrales à percer dans Paris pour réaliser le programme de TEmpereur, et dont le boulevard de Strasbourg et les sections, à peine ouvertes, du prolongement de la rue de Rivoli, comprises entre le Louvre et THôtel de Ville, n'étaient que des spécimens; — puis, au fur et à mesure de la mise à exécution de ce vaste programme, étudier minutieusement, dans tous ses détails, le tracé de chaque section ; déterminer sur place les propriétés à occuper ; enfin, en apprécier la valeur.

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