MISSION DE M. MILLE
Depuis la suppression de la Voirie de Montfaucon, ce foyer d'émanations fétides, qui, du pied de la butte de Ménilmontant, infectait Paris, et la translation à dix kilomètres plus au nord, en pleine forêt de Bondy, des bassins et des ateliers de transformation de poudre tte, les lourdes voitures nocturnes que chacun sait, transportaient le produit des vidanges à la Villette, hors du Mur d'Octroi, dans les réservoirs voûtés d'un établissement appelé « Dépotoir », d'où l'action de puissantes pompes foulantes le poussait à Bondy, par une longue conduite spéciale. La manœuvre de ces engins, celle des machines à vapeur qui les mettaient en mouvement et la surveillance du Dépotoir entraient dans les attributions d'un des Ingénieurs ordinaires du Service Municipal des Travaux Publics.
En i85i, cet Ingénieur était M. Mille, aujourd'hui retraité comme Inspecteur Général des Ponts et Chaussées. Mes relations personnelles avec lui dans les visites, que je dus faire à l'usine de la Villette et à la Voirie de Bondy, qu'il avait également sous son autorité, me le révélèrent comme un jeune homme ardent, actif, très instruit. Il était féru de l'idée d'appliquer directement à la culture, comme engrais, le produit des vidanges^ aussi bien que l'eau des égouts, dans lesquelles il ne voyait pas de difficultés à déverser d'une manière continue, par les embranchements séparés communiquant avec les maisons, prescrits par le Décret-loi du
28 Mars 1852, tout ce que recevaient les fosses d'aisance, aussi bien que les eaux pluviales et ménagères. En effet, M. Mille est le promoteur, en France, du système de : Tout à l'égoût, si fort en faveur de nos jours. Mais, à son grand regret, il ne put pas m'y convertir complètement.
Alors, pour le besoin de sa thèse, et la démonstration de l'innocuité de Tengrais humain, il avait transformé le jardin attenant au Dépotoir en champ d'expériences. Il mettait un zèle d'apôtre à propager les échantillons des superbes légumes, des beaux fruits, et des magni* fiques fleurs qu'il obtenait là, au moyen d'arrosages pratiqués avec les matières apportées à ses réservoirs, convenablement diluées, comme elles l'eussent été, selon lui, dans les égouts.
Je conviens que des fraisiers traités avant floraison, suivant cette méthode, donnaient d'énormes fruits, qui ne rappelaient, pas plus que les melons et les divers légumes arrosés de même, la senteur de l'ensemble du jardin. Le parfum des roses de M. Mille, une fois coupées et hors de ce milieu répugnant, était irréprochable. Mais, cela ne répondait pas aux raisons de ma résistance à la mise en communication pure et simple des fosses d'aisances avec les galeries des égouts.
Plus tard, je profitai de ce zèle convaincu de M. Mille pour faire, avec son aide infatigable, et sur une échelle importante, à Gennevilliers, dans de vastes terrains (plus de six cents hectares) acquis par la Ville, des essais d'utilisation des eaux d'égout, mais de ces eaux seulement, recueillies au débouché du Collecteur d'Asnières et distribuées à la culture maraîchère, si générale autour de Paris. Le succès de nos expériences fut suivi
de rappliaation, dans toute la presqu'île, de nos procédés graduellement précisés durant ce premier essai de plusieurs années.
Mais, on ne manqua pas d'attribuer à ce développement de nos cultures intensives chaque haussement de la nappe d'eau souterraine de la presqu'île^ causé par les crues du fleuve. Or, j'avais projeté de faire ouvrir, en face du débouché de notre Collecteur Général d'Asnières en Seine, une vaste galerie, au moyen de laquelle on eût aisément drainé toute la bouche du fleuve. Son but principal était d'ouvrir un déversoir allant aboutir au-dessous du barrage de Bezons, à deux mètres plus bas que le radier du Collecteur; cette sorte de prolongement de notre exutoire général débarrassait immédiatement, grâce à sa pente extrêmement rapide, le bief inférieur au barrage d'Asnières, des masses d'eau des pluies d^orage, et modérait, en tout temps, la hauteur des crues durables pouvant paralyser le service du déversoir commun de notre réseau d'égouts.
Il est regrettable que mon idée n'ait pas eu de suite.
Avant tout, j'avais besoin d'être bien renseigné sur ce qui se faisait de semblable en Angleterre et en Ecosse; lorsque M. Belgrand se fut mis à l'œuvre dans le Bassin de la Seine, je chargeai M. Mille d'aller faire chez nos voisins une étude complète, d'abord, de l'approvisionnement d'eau de leurs grandes Villes et des distributions affectées dans chacune aux usages publics et privés; puis, de leurs différents systèmes de vidange ; enfin, de l'emploi des eaux d'égouts à l'arrosage des terres et de l'application de l'engrais humain à la culture.
Naturellement, ce fut à Londres que M. Mille se rendit en premier lieu. Il examina, dans le plus grand détail, Torganisation des services, non seulement dans la Cité, que son antique autonomie, jalousement défendue, maintient, au centre, ainsi qu'une sorte de monde à part ayant son existence propre, mais encore dans la nuée de paroisses qui gravitent autour d'elle. Ces paroisses forment autant de communes indépendantes, administrées dans les affaires municipales, de même que dans les choses religieuses, par leurs conseils de fabriques; elles constituent ce qu'on nomme, assez mal à propos, la Métropole. Le Gouvernement de la Reine n'a guère plus d'action sur l'ensemble que sur chacune de ces unités, et il s'efforçait alors, avec un médiocre succès, d'y créer une certaine entente pour les questions intéressant la salubrité, comme celles des eaux, des égouts et des vidanges. Depuis, un Acte du Parlement a, je crois, institué dans la Métropole un service commun qui embrasse, en attendant mieux, la Police de Sûreté.
M. Mille ne trouva rien à Londres, ni dans les autres Villes d'Angleterre, que nous pussions envier comme approvisionnement d'eau, si nous parvenions, comme il n'en doutait pas plus que moi-même, à réaliser une des dérivations de sources que M. Belgrand étudiait.
Londres était alors exclusivement alimentée par les eaux de la Tamise, moins bonnes que celles de la Seine, aussi dures que celles de l'Ourcq, et plus troubles que les unes et les autres, par l'effet des marées qui retenaient pendant douze heures sur vingt-quatre, les impuretés de toute nature projetées dans son lit.
Un acte du Parlement venait, il est vrai, d'imposer aux nombreuses compagnies concessionnaires du Service des Eaux, l'obligation de reporter leurs puisages en rivièr^au-dessus du point où le flot cesse de se faire sentir. M. Mille put voir près de Thames-Ditton, l'établissement qu'une de ces compagnies avait déjà créé à 33 kilomètres en amont de Londres, au droit d'Hampton-Court. L'eau dérivée du fleuve se reposait quelque temps dans des bassins; puis, après passage en. des filtres en sable et gravier, elle aboutissait à des puisards où quatre machines élévatoires les refoulaient jusqu'aux réservoirs de distribution ménagés sur le coteau de Brixton-Hill, à 36 mètres plus haut et à 18 kilomètres de Londres. Mais, si limpide que pût être devenue ainsi l'eau de la Tamise, déjà bien plus pure à Thames- Ditton que devant Londres, elle n'en contenait pas moins en dissolution une trop grande proportion de sels calcaires et elle restait, comme l'eau de Seine ou d'Ourcq distribuée dans Paris, trop froide en hiver, trop chaude en été.
La quantité d'eau que toutes les Compagnies distribuaient journellement à Londres montait à 200,000 mètres cubes. Pour une population de 2,400,000 âmes, cela faisait 78 litres par personne. Or, on a vu dans le chapitre précédent, que nous avions, à Paris, la disposition quotidienne d'un volume total de 134,000 mètres cubes en eaux d'Ourcq, de Seine et autres, pour 1,200,000 habitants que l'on y comptait à peine avant l'annexion, soit environ 110 litres par tête. Nous avions encore en perspective les 86,400 mètres cubes d'eau de sources (1 mètre cube par seconde) que j'attendais avec confiance de M. Belgrand et qui devaient ajouter T. iir. îi
72 litres d'eau parfaite à ces 110 litres [de toutes provenances.
Manchester et Liverpool, Edimbourg et Glasgow, d'autres villes encore moins importantes, étaient alimentées d'eaux pluviales tombant sur les croupes granitiques ou basaltiques de montagnes plus ou moins éloignées, sans rien perdre de leur pureté sinon de leur limpidité complète au contact de ces roches saillantes du sol primitif; elles étaient recueillies dans des étangs capables de contenir un approvisionnement de trois mois et placés assez haut pour faire leur service par la force de pesanteur du liquide, sans le secours d^aucune machine.
M . Mille s'étonnait qu'on ne se fût pas avisé jusqu'alors de procurer de même à Londres les eaux excellentes qu'on pouvait obtenir, selon lui, d'un drainage des sables formant le sol de l'immense parc de Richmond.
 Glasgow, bien qu'on eût journellement déjà i SO litres d'eau par habitant, la consommation industrielle était si considérable que, pour y pourvoir, on projetait une dérivation du lac Katrin. C'était méconnaître le précepte ancien, qui détermine dans le mérite des eaux de pluie, de fontaine, de rivière, de lac et de marais : Aqua pluvialis lœvissima est; deinde fontana ; tune ex flumine,,.. gravior ex lacu; gravissima ex palnde. En effet, la dernière partie de cet axiome condamnait le projet en question, comme la première me donnait raison sur M. Dupuit.
J'ajoute qu'à tout prendre, les eaux dé bonnes sources, comme celles de la Champagne, de la Bourgogne et de la vallée de l'Eure, sont des eaux pluviales, infiltrées dans des couches inoffensives du sol, qui les garde
fraîches jusqu'à ce qu'elles apparaissent aux points d'affleurement des couches imperméables inférieures, ce que ne font pas les étangs des villes que j'ai nommées plus haut.
Si nous n'avions guère à profiter des exemples de nos voisins quant aux moyens d'alimentation de leurs Services d'Eaux, nous devions, au contraire, tâcher d'imiter, en deux points notamment, les systèmes de distribution généralement en usage de l'autre côté du détroit.
Chez nous encore aujourd'hui, le Service Public et le Service Privé ne sont pas suffisamment séparés. En Angleterre, bien qu'on n'eût pas, comme nous l'avons, la double ressource des eaux de source et de rivière, pour justifier l'aifectation à chacun de ces deux services d'un réseau de conduites distinct, on n'en avait pas moins établi séparément, dès 18§4, les deux distributions.
D'un autre côté, les abonnements s'y faisaient à robinet libre, c'est-à-diro sans limite à la consommation, sans le compteur d'eau qui fonctionnait encore si mal. Grande simplification du Service, en même temps que bienfait inappréciable pour la Population ! A cet effet, une taxe fixe, proportionnelle au loyer (6 0/0 au maximum), étaitperçuedechaque locataire. C'est au propriétaire qu'incombait l'installation des appareils.
Dans le moindre logement on trouvait le robinet de la cuisine et celui du Water-Closet et du Shower Batk; ailleurs, on avait ceux du Cabinet de Toilette, de la Salle de Bains, et, dans les cours, ceux nécessaires au Service des écuries, au lavage des voitures et au net-
toyage du rez-de-chaussée. On traitait de gré à gré pour la consommation, toujours illimitée, des ateliers et des usines.
Chez nous, il serait difficile de faire accepter la taxe qui rend Tabonnement obligatoire, 'bien que ce dernier mot soit entré dans notre langage officiel. Sans doute, il faudrait la faire porter sur le propriétaire, sauf la répartition que celui-ci ne manquerait pas d'en établir entre ses locataires, comme cela se passe déjà pour le coût de l'abonnement facultatif.
Cela serait d'autant mieux compris que le système du robinet libre, dont le corollaire est celui de l'écoulement à l'égout des liquides des fosses d'aisance, aurait pour conséquence d'affranchir la propriété de la plus grande partie, sinon de la totalité des énormes frais de vidange. En effet, l'arrivée sans limites de l'eau dans chaque logement nécessite son départ immédiat après emploi.
Toute maison de Londres avait, selon le rappor t de M. Mille, trois conduites de descente à l'égout : celle des eaux ménagères, celle deswater-closets et celle des eaux pluviales tombant sur les toits et dans la cour, avec siphons et grilles d'arrêt. Ces conduites étaient en grès, émaillées, lutées d'argile à leurs joints et souvent entourées d'un enduit en ciment; les égouts, en brique. Tout circulait dans ceux-ci, grâce à la pression des conduites de descente des maisons, et, au besoin, sous l'impulsion de chasses d'eau provenant des conduites d'amenée.
Mais, M. Mille n'hésitait pas à reconnaître que, mal-
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gré tout, ces égouts s'obstruaient souvent, et que la découverte des points d'engorgement n'était pas facile. A tous égards, il préférait donc les galeries accessibles de notre réseau parisien à ces égouts forcés des villes de la Grande-Bretagne.
Le déchargement des égouts de Londres s'opérait dans trois anciens cours d'eau, le Walbrook, le Fleet-River et le K ing Scholar Pond, voûtés et transformés en collecteurs, qui débouchaient dans la Tamise. Mais, il était question de débarrasser le fleuve de leurs impuretés, au moyen de galeries parallèles menant à la mer, sous l'action d'énormes pompes foulantes, tout le contenu des égouts.
Si mon délégué, partisan du Tout à Végout^ ne se montrait pas choqué de la mise en communication complète des Water-Closets avec les égouts, chez nos voisins ; si l'on trouve, dans son travail, une foule d'exemples, qu'il citait avec complaisance, notamment au sujet d'Edimbourg, et surtout de la petite ville de Rugby, dont il considérait le régime des eaux comme un modèle, on y voit encore de très intéressants détails sur l'application du produit des égouts à la culture, à l'aide même de machines. M. Mille n'avait pas négligé de me faire connaître les procédés mis en usage, d'une part, à Londres, près d'Hammersmith ; d'autre part^ à Leicester, ville de 70,000 âmes, par la Compagnie Générale des Engrais, pour traiter les matières organiques, noyées ailleurs dans les égouts. On les précipitait par la chaux et on les reprenait sous forme d'engrais solides pour les porter au loin.
Ses conclusions, quant à l'application dans Paris
du résultat de ses études , étaient résumées en ces deux formules :
L'eau à discrétion dans l'habitation ;
La perte immédiate des vidanges à l'égout.
J'adoptais entièrement la première, sauf à tenir compte des difficultés que sa réalisation ne pouvait manquer de rencontrer. Je n'acceptais la seconde qu'en me réservant de l'amender et de la compléter comme suit :
Perte immédiate à Tégout des liquides, quels qu'ils soient, projetés des water-closets dans les fosses d'aisances ; évacuation souterraine séparée des matières solides désinfectées, pour être converties en engrais transportables.
Mais, j'étais absolument d'accord avec M. Mille pour dire que, donner aux maisons de Paris l'eau sans mesure ; assurer entièrement, par un drainage efficace, la salubrité de ses habitations de tout ordre, c'était le plus grand, le plus méritoire, sinon le plus éclatant et le mieux apprécié des services qu'une administration, soucieuse de tous ses devoirs, pût rendre à la population de cette Cité-Reine.