PREMIER VOTE DU CONSEIL MUNICIPAL
Saisi d'affaires si graves et pour la première fois d'une manière directe et précise, par ma communication de 1854, le Conseil Municipal de Paris ne montra pas une hâte extrême de se prononcer, même sous la forme adoucie de la prise en considération que je me bornais alors à lui demander. C'est le 22 Janvier 1855 seulement qu'il le fit, par une délibération fort mesurée.
Avait-il le pressentiment des violentes polémiques auxquelles allaient se livrer, à ce sujet, nos adversaires déclarés? Prévoyait-il les sourdes intrigues que nous aurions à déjouer? Peut-être. Mais, en général, comme toutes les assemblées, il se complaisait aux allures compassées des procédures pai:lementaires, quoique la plupart de ses membres, rompus à la pratique des grandes affaires, sussent bien que la lenteur des délibérations, si préjudiciables, en beaucoup de cas aux intérêts débattus, n'est pas toujours un gage de leur maturité.
Le Conseil avait d'ailleurs à sa tête M. Delangle, un homme de robe, Premier Président d'une Cour Souveraine, parlementaire de profession, et, dans son sein, M. Dumas, le savant chimiste, docteur en médecine, professeur en Sorbonne, membre de l'Académie, qui ne pouvait négliger de s'approprier, comme Rapporteur de la Commission spéciale nommée par les bureaux, et de dépouiller méthodiquement, sans la moin-
dre omission, des études intéressant au plus haut point la santé publique. Et puis, par nature, c'était un solennel I
Heureusement, je les avais associés peu à peu Tun et l'autre à mes idées. Ils étaient donc préparés à mes propositions, et ils les soutinrent, cette fois, sans hésitation, et, quelques années après, avec une énergie qui ne faiblit pas une seule fois.
Voici les.termes, soigneusement pondérés, mais très habiles et très complets de l'importante délibération, rédigée par M. Delangle môme, que le Conseil, alors encore qualifié de Commission Municipale, finit par adopter sur le Rapport de M. Dumas.
« La Commission Municipale,
w Vu le Mémoire de M. le Préfet de la Seine sur les « Eaux de Paris ;
« Vu le travail de M. Belgrand, ingénieur des Ponts « et Chaussées, ayant pour titre : Recherches statisti- « ques sur les sources du bassin de la Seine qu'il est <f possible de conduire à Paris;
« Vu le rapport de M. Mille, ingénieur des Ponts et « Chaussées, sur le Mode d'assainissement des Villes en « Angleterre et en Ecosse;
« Considérant que le régime actuel des eaux de Paris « ne satisfait pas aux besoins de ses habitants;
« Considérant que, d'après les recherches entreprises « par M. Belgrand, sur l'invitation de M. le Préfet de « la Seine, il serait possible de conduire des plateaux « de la Champagne à Paris, par un système d'aqueduc « en maçonnerie et de conduites métalliques, et moyence nant une dépense qui ne dépasserait pas 2S millions,
« une eau pure, claire, fraîche et abondante, à une « altitude de 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, « qui permettrait la distribution de cette eau dans tous « les quartiers de la Ville et à tous les étages des maice sons;
<( Considérant que, dans la double hypothèse de la « dérivation et de la distribution complète projetées, « le système actuel des galeries d'égout de Paris doit « être modifié et étendu, et qu'il importe fort d'arriver « à des conditions meilleures sous le rapport du ré- « gime des fosses d'aisances et des divers modes em- « ployés pour les vidanges,
« Délibère,
« Art 1". — Le système général de travaux dévête loppé dans le Mémoire de M. le Préfet de la Seine, « en date du 4 Août 1854 et ayant pour but, tout à la « fois, d'amener à Paris, à l'attitude de 80 mètres au- « dessus du niveau de la mer, des eaux de source déri- « vées en quantité suffisante pour le service de toutes « les habitations, d'assurer la distribution de ces eaux « dans toute la Ville, et d'améliorer le régime des « égouts et celui des vidanges, est pris en considéra- « tion.
« Art. 2. — M. le Préfet de la Seine est autorisé :
« 1** A faire dresser un projet complet et un devis « détaillé de la dérivation des sources indiquées dans « le rapport de M. Belgrand, et à diriger les études (c définitives de manière à ne plus permettre de doute « sur les sources à prendre tout d'abord, ni sur celles « qu'il conviendrait d'y ajouter en cas d'insuffisance;
« 2° A faire marcher parallèlement avec ces études, « celles de la distribution des eaux dans Paris, de l'ex-
« tension et du perfectionnement du réseau des gale- <c ries d'égout, du meilleur mode d'établissement des (( fosses d'aisances et du meilleur système d'évacuation « souterraine du produit des vidanges. »
Je donne ce document important m tf^/^ywo, parce que, malgré la prudence du rédacteur des considérants et du dispositif — M. Delangle lui-même, — on peut y voir que rien d'essentiel n'était oublié. Plusieurs questions capitales se trouvaient, au contraire, implicitement résolues.
Ainsi le procès des eaux de source et des eaux de rivière était jugé par la mise en relief des qualités de pureté, de limpidité, de fraîcheur appartenant aux premières exclusivement, après cette déclaration préliminaire que les besoins des habitants ne se trouvaient pas satisfaits par le service d'alors. A l'altitude de 80 mètres qu'on reconnaissait nécessaire, il était aisé de prouver que l'élévation des eaux de la Seine et même de l'Ourcq, entraînerait une consommation de charbon dont le coût représenterait un capital bien supérieur aux 25 millions demandés par M. Belgrand pour la dérivation d'eaux de source qu'il proposait.
L'extension du réseau des égouts, que personne du reste ne contestait sérieusement, était admis sans limite.
Enfin, la suppression de la vidange à ciel ouvert et l'adoption d'un système d'évacuation souterraine du produit des fosses d'aisances, se trouvaient décidées en principe, sans aller jusqu'au a Tout à l'égout » de M. Mille.
La rédaction delà délibération du Conseil Municipal
eût été mon œuvre qu'elle ne m'aurait pas donné plus entièrement gain de cause. Ony retrouvait même certaitaines propositions exprimées exactement dans la forme et dans les termes dont je m'étais servi au Mémoire du 4 Août précédent et qui trahissent l'union intime des vues du rédacteur et des miennes. Aussi personne, parmi ceux qu'elle désappointait, ne se méprit sur la portée du vote que j'avais obtenu.
Ce vote avait réuni l'unanimité des membres présents du Conseil : 31 sur 36. Il devait exercer d'autant plus d'autorité qu'on ne pouvait dire qu'il eût été surpris.
Je regarde comme une obligation d'inscrire ici les noms des membres qui prirent part à cet acte réfléchi, courageux. En effet, Paris leur doit une part de la reconnaissance qu'il semble avoir maintenant pour les promoteurs de son approvisionnement en eaux de source. Les voici, par ordre alphabétique : MM. Bayvet, Billaud, Boissel, de Breteuil, Chevalier, Delangle, Devinck, Didot, Dumas, Eck, Fouché-Lepelletier, Victor Fouché, Frémyé, Herman, Eugène Lamy, Le Dagre, Legendre, Moreau (de la Seine), E. Moreau, Casimir Noël, Pécourt, Pelouze, Périer, Peupin, de Riberolles, de Royer, Ségalas, Thayer, G. Thibaut, Thierry et Tronchon.
Les qualités de chacun d'eux se trouvent rapportées dans le chapitre que j'ai consacré ailleurs à la composition du Conseil Municipal de Paris et du Conseil Général de la Seine, aux diverses époques de mon administration.
Je ne perdis pas un jour, on peut le croire, pour
mettre à profit les pouvoirs dont j'étais enfin investi ; mais il ne me fallut pas moins de trois ans et demi pour me trouver en mesure d'apporter simultanément au Conseil Municipal, comme le texte de sa délibération m'en faisait l'obligation, deux projets définitifs, l'un, pour la dérivation d'eaux de source vers Paris, l'autre, pour la distribution de ces eaux dans tous les quartiers. J'y joignis des propositions précises et complètes concernant la canalisation et l'assainissement de la Ville entière.
C'est la date du 16 Juillet 1858 que porte mon Second Mémoire sur les Eaux de Paris, et j'y trouve cette explication des retards qu'avait subis, à mon grand regret, la présentation au Conseil;
« Ces améliorations diverses forment un tout indivi- « sible, sinon dans l'exécution, du moins dans le des- « soin général et dans la décision première dont elles « peuvent être l'objet. Voter la dérivation, c'est s'en- « gager sur le système de distribution; tracer le réseau « des conduites, c'est faire en même temps le plan des « Ëgouts ; déterminer la direction, la coupe, la dispo- « sition intérieure des galeries nécessaires au passage « des eaux qu'ils doivent évacuer, c'est préjuger toutes « les autres destinations de ces galeries. »