CONTRE-PROJETS DIVERS
Il ne faudrait point supposer que, durant cet intervalle de trois ans et demi, les faiseurs de projets se soient tenus tranquilles et m'aient laissé poursuivre en paix la réalisation du programme tracé dans la délibé •
ration que je me hâtais de mettre à profit. Loin de là. De nouvelles propositions surgissaient constamment, avec l'appui de personnages importants, à l'encontre des projets pris en considération par le Conseil Municipal, sans attendre qu'ils eussent reçu leur forme définitive. Je perdais un temps précieux à les examiner, pour les réfuter les unes après les autres, par des raisons défiant tout reproche de parti pris.
Je ne compte pas les propositions de puisage en Seine au-dessus de Paris qui furent faites à la Ville. C'étaient comme les variations d'un thème banal, populaire, consacré par les préférences de la majorité du monde savant pour l'eau de rivière.
Toutefois, je dois citer une combinaison vraiment nouvelle, s'appuyant sur la même opinion dogmatique, mais répondant, d'une manière séduisante au premier aspect, à certains des reproches que nous faisions à l'eau de Seine : car, je dus m'occuper encore plus sérieusement de celle-ci que de celles-là.
On nous offrait une dérivation d'eau de Loire, servant à la fois de canal navigable et de moyens d'alimenter abondamment Paris, comme celle de l'Ourcq, et prise en un point assez élevé pour qu'on pût la faire aboutir sur les hauteurs de Meudon. Le canal navigable eût été mis en communication avec la Seine au moyen d'un embranchement partant de plus loin, et d'une longue série d'écluses ; quant à l'énorme volume d'eau promis à la consommation parisienne (260,000 mètres cubes par 24 heures), on entendait l'emmagasiner dans d'immenses réservoirs voûtés où l'eau de Loire, moins trouble que l'eau de Seine, se serait débarrassée du limon sableux, très fin, qu'elle tient en suspension.
Pour qu^elle ne fût ni trop froide en hiver, ni trop chaude en été, on ne l'aurait introduite dans ces réservoirs qu'au printemps et à l'automne, lorsqu'elle se serait trouvée juste au degré de fraîcheur que nous pensions ne pouvoir obtenir que d'eaux de source. C'était le côté réellement original et, j'en conviens, l'idée ingénieuse du projet. Ce fut cependant par là qu'il périt.
L'idée première d'amener l'eau de la Loire dans le Bassin de la Seine date de Louis XIY. Il s'est agi, sous le règne du Grand Roi, d'alimenter ainsi le château, le parc et la ville même de Versailles ; on dut y renoncer pour des raisons de niveau. Mais, Paris (avant l'Annexion, qui mit dans son enceinte, Montmartre, Ménilmontant et les Buttes-Chaumont), se trouvant à 30 mètres, en moyenne, au-dessous de Versailles, la reprise du projet au profit de la Grande Ville se présentait accompagnée d'un certain prestige ; malheureusement pour son auteur , il ne tenait pas devant un examen sérieux.
Alors même que le produit de la navigation eût permis au concessionnaire de faire face, par un arrangement financier quelconque, aux dépenses de construction du canal, hypothèse absolument inadmissible, la Ville aurait dû, tout au moins, supporter les charges relatives à son approvisionnement d'eau ; notamment celles qu'aurait entraînées l'établissement des fameux réservoirs de Meudon.
Or, ces grands bassins, nécessairement très nombreux, pour qu'il fût possible de les mettre tour à tour en chômage, afin de les curer, auraient couvert une superficie et constitué, dans leur ensemble, un cube
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de maçonnerie dont l'auteur de la proposition ne s'était assurément pas rendu compte. Les indemnités d'expropriation et les dépenses de construction se seraient élevées à un total formidable.
En effet, il eût fallu, pour avoir Teau toujours fraîche, en suspendre l'introduction dans les réservoirs, pendant deux mois au moins, l'hiver, et, durant quatre mois de la saison chaude. Il eût fallu pouvoir loger, en vue de ce dernier cas seulement, une réserve de 31,200,000 mètres cubes; car c'est le volume que donnent, pour 130 jours, les 360,000 mètres cubes promis par l'auteur du projet à la consommation quotidienne de Paris.
Je ne recherchai pas les moyens par lesquels, les réservoirs une fois vides, on eût renouvelé ce fabuleux approvisionnement, sans annuler les effets d'une telle promesse; mais, je démontrai que l'emmagasinement de 31,300,000 mètres cubes d'eau exigeait des bassins dont les radiers occuperaient ensemble une surface excédant 600 hectares, avec la profondeur de 5 mètres, qu'on ne pourrait dépasser qu'en perdant trop d'altitude. 11 fallait y ajouter, d'ailleurs, l'épaisseur des murs d'enceinte et de séparation, etc., etc.
Allant au-devant d*une objection qu'on aurait eu le droit de me faire, j'admettais qu'une ressource nouvelle de 100,000 mètres cubes d'eau seulement, au lieu de 260,000, suffisait aux besoins du service, puisque je n'avais pas demandé plus à M. Belgrand. Mais, des bassins contenant une réserve de 100,000 mètres cubes pour 120 jours, soit 12 millions de mètres cubes, au total, auraient toujours nécessité une étendue superficielle de 200 hectares, et une dépense éva-
luée à 78 millions dans le devis sommaire que j'en fis dresser, et qui ne comprenait pas le prix des terrains à exproprier, terrains de grande valeur, comme sites de plaisance.
Les promoteurs du projet n'avaient pas repoussé cette irréfutable argumentation.
Néanmoins, un Ingénieur des Ponts et Chaussées ne tarda pas à proposer de nouveau d'aller demandera la Loire une quantité d'eau suffisante pour tous les besoins présents et futurs de la Ville (S00,000 mètres cubes par 24 heures). Au moyen d'un drainage pratiqué dans les graviers et sables de ses rives, et d'un aqueduc voûté, il conduirait toute cette eau qu'il comptait avoir filtrée par ce procédé, jusqu'à Bicêtre, pour l'emmagasiner dans les réservoirs, mais durant une période infiniment plus courte que les six mois prévus par l'auteur du projet repoussé.
J'ai le regret de dire que, saisi de cette proposition importante, le Conseil Général des Ponts et Chaussées émit l'avis qu'elle fût étudiée parallèlement à de nouveaux projets de machines élévatoires de l'eau de Seine prise en amont de Paris. Les membres de ce corps savant tenaient toujours bon en faveur des premiers projets; c'est-à-dire qu'on perdit encore du temps et de l'argent à la poursuite de solutions écartées absolument par le vote du Conseil Municipal.
On s'étonne du degré d'aveuglement que la passion de contredire avait pu produire chez les hommes considérables qui ne craignaient pas d^appuyer de leur autorité ces moyens dilatoires.
Bien .des années après, lorsque l'extension des limi-
tes de Paris était venue aggraver nos "besoins, je ne pouvais pas encore approvisionner d'eau les services publics avec la profusion que j'aurais aimée, parce que le niveau de l'Ourcq ne permettait d'alimenter que les quartiers bas; d'autre part l'eau de Seine, élevée par des pompes à feu coûtait trop cher, et Feau de Marne fournie par les usines hydrauliques dlsles-les- Meldenses et de Trilbardou, ne suffisait pas à alimenter nos bouches d'arrosage et nos fontaines monumentales, trop souvent à sec. J'eus moi-même alors la pensée d'aller chercher un secours en Loire, mais seulement pour les usages secondaires, par une dérivation opérée dans des conditions tout autres. Le temps me fit défaut pour y donner suite.