CHEMIN DE FER SPÉCIAL
La principale objection que rencontrait et que rencontre encore le grand Cimetière de Méry-sur-Oise, était son éloignement de Paris et la nécessité d'y transporter les cercueils en chemin de fer, comme des colis encombrants. Ce système blesserait les convenances et ferait obstacle au pieux usage, si cher à la Population Parisienne, qui garde le culte des tombeaux, d'accompagner avant tout ses morts jusqu'à leur dernière demeure, puis d'aller visiter leurs sépultures et d'y porter des fleurs à certains anniversaires et notamment les 1" et 2 novembre (jours de la Toussaint et des Morts). Il importait de bien établir les points suivants et d'en propager la connaissance.
Le transport des cercueils serait fait dans des trains spéciaux avec le même appareil que les convois ordinaires; l'escorte des agents des Pompes Funèbres, Taccompagnement du clergé, la conduite [des parents et amis désireux de suivre le cortège jusqu'au bout.
Le trajet en Chemin de Fer exigerait moins de temps et causerait moins de fatigue aux assistants, que ne le fait la marche lente , volontairement accomplie par beaucoup d'eux à pied, derrière les corbillards dirigés vers les cimetières périphériques, hors zone, si vivement demandés par le plus grand nombre des adversaires du projet de l'Administration.
Le prix de chacun des convois à la charge exclusive des familles ou payés par la Ville (dans les cas d'indigence) comprendrait celui du trajet, aller et retour, des parents et amis du mort, dont le nombre serait lar-
gement calculé d'après les statistiques possédées par l'Administration. Il en résultait que le nombre moyen des personnes accompagnant les convois était, pendant la saison d'été, pour les inhumations ou concessions perpétuelles, S3 ; pour celles faites en concessions temporaires, 46; et pour les sépultures gratuites, 19. L'hiver, ces chiffres descendaient d'un quart environ.
Sans doute, les assistants auraient, comme toujours et de la même façon, à suivre les cortèges, soit en voiture, soit à pied, de la maison mortuaire à l'Église, au Temple, à la Synagogue ; puis, au Cimetière ; mais, là, dès l'entrée, ils trouveraient la gare du Chemin Spécial, précédée par un vaste « hall » avec chapelles funéraires, où s'établirait , selon toute apparence , pour la majeure partie des assistants, l'usage d'adresser au défunt les suprêmes adieux.
De ce point, en vingt minutes environ^ les autres seraient transportés sans fatigue par le train express emportant le convoi jusqu'à Méry, dans la section du nouveau cimetière où l'inhumation devrait avoir lieu, pour en être ramenés de même, après l'accomplissement de cette dernière cérémonie.
Tous les jours, des trains dont on réglerait le nombre, la composition et le service d'après les convenances reconnues de la Population, conduiraient les visiteurs à la Grande Nécropole. On doublerait les départs, on les triplerait, plus encore, s'il le fallait, tous les Dimanches et Jours de Fêtes. On les décuplerait pour la Toussaint et le Jour des Morts. Des billets gratuits d'aller et retour seraient distribués aux personnes indigentes ou peu fortunées, sur les certificats des Maires d'Arrondissement.
Voilà ce que je cherchai à bien expliquer au Public dès que la réception du projet de M. Bassompierre \H[nt compléter les documents que je devais lui soumettre en rappelant aux enquêtes qui formaient la partie essentielle de rinstruction commencée.
La principale gare du Chemin de Fer Spécial était placée, conformément aux conclusions du Rapport de MM. de Hennezel, Belgrand et Delesse, Boulevard de Clichy, contre l'Avenue du Cimetière Montmartre. La voie suivait d'abord, en tunnel, puis, en viaduc, le tracé indiqué, jusqu'aux Fortifications, franchies par la courtine comprise entre les bastions n" 38 et 39, désignés par le Génie Militaire. Là, devaient s'effectuer les raccordements, en tous sens, avec le Chemin de Fer de Ceinture amenant les convois partis des gares secondaires, établies près des Cimetières Mont-Parnasse et du Père-La-Chaise, Boulevard d'Enfer et de Ménilmontant.
Je crois sans intérêt, ici, d'entrer dans le détail technique de ces raccordements et de ceux qui reliaient les gares secondaires avec le Chemin de Ceinture. Je me borne à constater que toutes les stations de celuirci devenaient des points d'embarquement pour les visiteurs du Nouveau Cimetière.
Au delà des Fortifications, le Chemin Spécial passait entre la Gare d'Eau de Saint-Ouen et les usines groupées auprès du village; il traversait, une première fois, la Seine au droit de 111e Saint-Denis, dont il coupait l'extrémité d'aval, puis, la presqu'île de Gennevilliers, et la Seine, rencontrée pour la seconde fois, en face d'Épinay (Seine).
Par les territoires de cette Commune et de celle
de Saint-Gratien (Seine-et-Oise), il gagnait un point obligé : la station d'Ermont, où bifurquent les lignes du Nord et de l'Ouest, afin que les visiteurs de Méry pussent partir des gares de ces grandes lignes à Tintétérieur de Paris, aussi bien que des gares spéciales des Boulevards de Clichy, d'Enfer et de Ménilmontant ; comme do toutes les stations du Chemin de Fer de Ceinture. Je n'ai pas besoin d'insister sur les avantages de cette combinaison très pratique.
Au delà d'Ermont, le chemin traversait les territoires des Communes d'Eau-Bonne, Plessis-Bouchard, Saint- Leu-Taverny, Bessancourt et Frépillon, pour aboutir, près de ce dernier village, à la Garenne de Maubuisson, déjà complètement acquise, je l'ai dit, pour le Nouveau Cimetière.
De la gare d'arrivée, installée sur ce point, partaient, suivant les propositions de M. Feydeau, Inspecteur Général des Cimetières et Inhumations, deux voies auxiliaires, divergentes, embrassant la partie centrale de la Grande Nécropole, de manière à conduire les convois aussi près que possible de leurs destinations respectives. Ces voies auxiliaires ne devaient être établies qu'au fur et à mesure des besoins du Service, c'est-à-dire après l'occupation graduelle des 82 hectares que la Garenne de Maubuisson contenait.
Je laisse de côté les nombreuses variantes étudiées par M. Bassompierre, sauf une seule, qui, de la station d'Ermont, suivait la direction de la grande ligue du Nord jusque sur le territoire de la commune de Pierrelaye, pour entrer dans le nouveau Cimetière près de ce village par le Bois à Poêle. A mes yeux, elle avait
le double mérite d'être plus courte d'un kilomètre, et d'offrir de meilleures conditions pour le développement des prolongations intérieures à ménager. Mais, de ce côté, les acquisitions étaient encore à faire, pour la majeure partie, et je comprends très bien que tous ceux qui se sont occupés de la question après moi, pour en faciliter la solution, aient proposé de placer à l'extrémité de la Garenne de Maubuisson, l'entrée du Cimetière projeté.
Je n'ai pas besoin de dire qu'aucune des variantes négligeant le croisement des lignes du Nord et de rOuest, à la station d'Ermont, ne me parut admissible, ni même digne d'examen.
La voie proposée avait une longueur totale de 22,814 mètres, de la Gare Spéciale du Boulevard de Gtichy, jusqu'à la gare d'arrivée de Maubuisson, savoir :
A l'intérieur de Paris 1,500 met.
Dans le département de la Seine. . 8,000 met. | 22,814 met. En Seine-et-Oise 13,314 met.
Il fallait y joindre :
1® Pour les jonctions des gares secondaires des Boulevards d'Enfer et de Ménilmontant au Chemin de Fer de Ceinture 2,860 met.) 3,794 mèU
2« Pour les raccordements de ce chemin avec la ligne principale. . . . 934 met.
Cela donnait pour la longueur totale à construire. 2h,60 met
La dépense, évaluée sonnnairement et beaucoup trop bas à mon sens, en raison des influences passionné
qui ne manqueraient pas d'agir sur les jurys d'expropriation, ne dépassait pas H ,618,000 francs, savoir :
Gares principales et secondaires de départ. . . 3,500,000 fr.
Chemin de Fer Spécial» lignes de jonction et raccordements avec la Ceinture 7,915,000 fr.
Soit 300,000 par kilomètre, chiffre évidemment trop faible.
Gare d'arrivée 200,000 fr.
Somme égale 11,615,000 fr.
En y joignant le coût des acquisitions déjà faites et de celles qui restaient à faire, — pour compléter la contenance de 827,000 met. demandée par le service, en vue de concessions temporaires et gratuites de 30 années seulement, — 1 et qu'on précomptait d'après les évaluations! de MM. Bélier et Deiapalme . . 2,485,000 fr. |
La dépense des travaux d'aménagement intérieur proposés par le service
Celle des constructions jugées nécessaires : Bâtiments d'administration. Logements de Portiers- Consignes, Maisons de Gardes, Murs et Clôtures, estimée , . .
3,385,000 fr.
200,000 fr.
700,000 fr.
On n'arrivait au total, qu'à la somme ronde de . 15,000,000 fr.
Je doute beaucoup que cette somme, relativement très modérée, eût suffi pour l'ensemble d'une opération semée d'imprévus de tout ordre. Dans un Rapport, très développé, fait à l'un de mes successeurs par M. Feydeau, je trouve, en effet, pour les aménagements intérieurs du Cimetière de Méry-sur-Oise, des évaluations de dépense bien autrement élevées que celles données ci-dessus. Il est vrai que les prévisions de ce Rapport embrassaient l'avenir le plus lointain,je veux dire Tépoque où la population de Paris serait portée au
maximum de 3 millions d'habitants. M. Feydeau admettait rinhumation annuelle de 75,000 morts et tenait compte des développements successifs des travaux intérieurs sur toute la superficie de la grande Nécropole. Or, le Service ne demandait, en 1867, que les crédits applicables à l'occupation d'une première zone, pouvant suffire à ses besoins pendant une série d'années assez longue.
Quoiqu'il en soit, l'évaluation sommaire de 15 millions dût-elle être doublée, après études complètes des projets définitifs, et surtout, après l'intervention des jurys d'expropriation de la Seine et de Seîne-et-Oise dans l'affaire, il ne fallait pas hésiter à la suivre avec résolution.
C'était mon avis ; c'était le sentiment du Conseil Municipal, qui n'avait pas approuvé mes premières acquisitions au pied levé; il s'était, au contraire, fait rendre compte, auparavant, de toutes les parties du projet dont je l'avais alors saisi d'ensemble. Après le plus sérieux examen et les plus mûres délibérations, il avait reconnu la nécessité d'éloigner absolument du bassin de Paris tout nouveau lieu d'inhumations, en témoignant une préférence méritée, à tous égards, par le plateau de Méry, sur les autres emplacements signalés dans le Rapport de la Commission des Recherches.