M. BAILLY
M. Bailly était mon très estimé confrère à l'Institut, Président de la Société des Artistes Français. Parmi ses attributions comme chef d'une section du Service d'Architecture, avant d'en devenir un des Architectes en chef divisionnaires, il avait, en 1853, l'entretien des Établissements d'Instruction Supérieure et des Lycées et Collèges, qui passèrent à M. Duc, son collègue, dans l'organisation nouvelle.
Je l'avais donc chargé, lors du percement de la première partie du Boulevard Saint-Michel, de dresser un projet de mise en façade du Lycée Saint-Louis, et de rinstallation d'un internat dans cet établissement, où l'on ne pouvait recevoir précédemment que des externes. Le moment venu de passer à l'exécution do ce projet, il reçut naturellement la mission de la diriger.
Comme Architecte en chef divisionnaire, M. Bailly n'avait pas cessé d'avoir la haute main sur les travaux des Mairies, des Justices de Paix et de la Bourse, où siégeait encore le Tribunal de Commerce.
Il allait de soi que mon administration lui confiât, de préférence à tout autre Artiste, la construction du plus important des Hôtels de Mairie et de Justice de paix de la Ville agrandie, de celui du IV* Arrondissement nouveau, qui devait servir de succursale, dans certains cas, à l'Hôtel de Ville, et, pour ce motif, avoir des proportions exceptionnelles. Je le chargeai aussi de la construction du Palais que je crus convenable
de faire affecter spécialement au Tribunal de Commerce et aux Conseils de Prud'hommes, ces justices de paix de la juridiction consulaire.
• Lors du prolongement de la rue de Rivoli, de la Place de THôtel-de-Ville à la rue Saint-Antoine jusqu'à la Place de la Bastille, j'avais fait réserver, entn» ces deux grandes artères, sur l'ancienne Petite-Place Baudoyer considérablement agrandie, derrière la Caserne Napoléon, un grand terrain s'étendant jusqu'à la rue du Pont-Louis-Philippe, sur lequel M. Bailly édifia la grande et belle Mairie du IV' Arrondissement, isolée sur ses quatre faces. Pour la première fois, moyennant une dépense qui monta, j'en conviens, à 2,147,000 (mobilier compris), il put largement déployer son talent aussi correct que distingué.
Il put également lui donner libre carrière dans l'édification du Tribunal de Commerce, auquel j'avais aussi fait réserver, lors de l'ouverture du Boulevard du Palais, un emplacement de choix, non moins bien encadré de toutes parts entre ce Boulevard, le quai Desaix, le Marché aux Fleurs et la rue Gonstantine, à la sortie du Pont au Change, en face de la Tour de l'Horloge de l'ancien Grand Châtelet, qui fait Tangle du Tribunal de première instance et du quai de l'Horloge.
Le Tribunal de Commerce, que j'ai vu, dans ma jeunesse, aussi mal installé que possible, dans une masure du Cloître Saint-Merri, occupait, depuis la construction du Palais de la Bourse, la plus grande
partie du premier étage. Son greffe était dans les combles du monument.
Bien que préférable de beaucoup à Tancienne, cette installation devenait de plus en plus insuffisante. D'ailleurs, la présence d'un corps judiciaire dans le temple consacré à la spéculation, j'allais dire dans la plus colossale des maisons de jeu, choquait autant les justiciables que les juges, obligés de traverser une foule toujours croissante de boursiers affairés et bruyants, pour parvenir aux salles d'audience du Tribunal, mal préservées de la rumeur assourdissante du grand marché des valeurs.
On vit, à certaine époque d'affolements et de ruines, les galeries du premier étage encombrées de femmes, qui, ne pouvant entrer dans le hall de la Bourse, venaient, là, suivre les fluctuations des cours et donner par signes des ordres d'achats et de ventes.
Les tourniquets payants, par lesquels un Ministre des Finances de l'Empire, impuissant à réprimer ces abus, crut pouvoir au moins les contenir, et qu'un autre Ministre, M. Fould, moins ennemi de la spéculation, fit enlever, furent, d'ailleurs, pendant leurs années d'existence, des embarras sérieux pour le libre accès du Tribunal de Commerce.
Je saisis l'occasion que je trouvai là de donner suite alors à mon projet de transférer le Tribunal de Commerce dans un milieu plus calme, en pleine Cité, près du Palais de Justice où siège la Cour d'Appel dont il relève, parallèlement au Tribunal de première Instance dont il est l'égal dans la hiérarchie des Pouvoirs, et de lui restituer ainsi le prestige extérieur dû au rang qu'il
y tient et qu^il a toujours eu dans Testime des gens éclairés.
Du reste, le nouveau monument devait me fournir l'objectif dont j'avais besoin pour la perspective du Boulevard de Sébastopol.
A mon grand regret, j'avais dû faire percer cette longue voie, coupant transversalement, de part en part, tout le vieux Paris, dans la direction inflexible qui m'était imposée par celle du Boulevard de Strasbourg, ouvert, sinon terminé, sous l'administration de mon prédécesseur, dans l'axe de la Gare du Chemin de Fer de l'Est.
En effet, je n'ai jamais arrêté le tracé d'une voie quelconque, et à plus forte raison d'une artère principale de Paris, sans me préoccuper du point de \Tie qu'on pouvait lui donner. Or, l'examen du plan de Paris m'avait fait constater que M. Berger aurait pu donner une très faible déviation du tracé du Boulevard de Strasbourg, déviation qui n'eût produit qu'un écart de quelques mètres à son arrivée sur la Place du Châtelet. On aurait eu, de cette façon, le Dôme de la Sorbonne pour objectif. Obligé d'y renoncer, je recommandai tout particulièrement à M.Bailly de ménager, dans son projet de Palais de la Justice commerciale, un motif principal, se détachant nettement de la masse de ses constructions, qu'il planterait en regard de la Gare de l'Est, dans l'axe du Boulevard de Sébastopol. Voilà pourquoi le grand escalier monumental du Tribunal de commerce est couronné d'un Dôme, auquel, dans l'exécution, je me suis efforcé de faire donner la base la plus large possible.
L'eAsemble et les détails de l'œuvre de M. Bailly méritent d'être loués. Le Palais de Justice et la Tour de l'Horloge étaient des voisinages redoutables : le monument nouveau n'en est pas écrasé, grâce à l'élévation donnée par l'Architecte à la coupole de son Dôme.
Ne pouvant mettre celui-ci juste au centre de ses constructions, il l'a fort habilement placé sur le point où l'axe du Boulevard de Sébastopol, son guide obligé, croise l'axe de la façade principale qu'il a établie sur le Boulevard du Palais, afin de la pouvoir faire bien symétrique. Du côté du quai, pour justifier le parti pris, il a mis en saillie une façade secondaire richement décorée, dont le Dôme forme le couronnement et qui s'encadre, en perspective, dans la largeur de 30 mètres du Boulevard de Sébastopol.
L'architecture de cette façade latérale rappelle l'Hôtel de Ville de Brescia, que l'Empereur admirait beaucoup.
Autour de l'escalier monumental, abrité sous le Dôme, gravitent toutes les parties de l'édifice. On y accède du grand vestibule de l'entrée principale; du second vestibule, très important aussi, qui dessert l'entrée du quai; du vestibule spécial du Conseil des Prud'hommes, et enfin, de la cour intérieure couverte, dont l'effet est des plus heureux.
Les proportions de la grande Salle d'Audience et de la Salle des Faillites sont parfaites, et la décoration de ces Salles est du meilleur goût.
L'ensemble du monument a coûté 6,757,816, fr. 70, dont 1,320,000 pour le terrain et 8,437,816, fr. 70, pour les constructions et la déviation.
Je ne dois pas oublier de rappeler qu'en dehors de son Service, mais sous le contrôle de mon administration, M. Bailly fut autorisé à construire les tribunes de l'Hippodrome de Longehamps, au compte de la Société d'Encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France, plus connue sous le nom de Jockey-Club, concessionnaire de la Ville.