‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 85 sur 91 · H. GILBERT · texte numérisé non relu

H. GILBERT

M. Gilbert, ancien Grand-Prix de Rome, Membre de l'Institut (Académie des Beaux-Arts) dont la nomination, en cette qualité, vers les derniers temps de mon administration, couronna dignement la belle carrière, avait été chargé par M. Berger d'un projet de reconstruction de la Prison de la Force, dont il s'occupait, enl8S3, de concert avec M.Lecointe.nfut abandonné lors du prolongement de la rue de Rivoli, qui entraîna la démolition pure et simple de cette ^âeille geôle.

Je lui confiai, en 1858, la reconstruction de la Préfecture de Police, dont les bâtiments encore inachevés aujourd'hui, doivent être annexés, paratt-il, au Palais de Justice.

Je ne m'arrêterai pas à la nouvelle Morgue, placée à la pointe de l'île de la Cité, derrière le chevet et le square de Notre-Dame et construite par M. Gilbert, devenu le premier des quatre Architectes en chef divisionnaires de la Ville. Il fallait dissimuler ce lugubre établissement sous une forme basse des plus simples, tout en lui donnant les proportions convenables et les annexes obligées. L'Architecte a résolu ce problème aussi bien que possible , au prix d'une dépense de 400,000 fr« environ.

Il me tarde d'arriver à son œuvre capitale : le nouvel Hôtel-Dieu, pour laquelle il s'était associé, avec mon autorisation, M. Diet, son gendre, jeune Grand-Prix de Rome, aujourd'hui décédé, qui fut à son tour membre

de rinstitut ; il Tavait déjà pris pour collaborateur à la Préfecture de Police, et il fut son continuateur dans ces deux opérations.

Se souvient-on de Tancien Hôtel-Dieu?... de cet ensemble de constructions disparates, sombres, tristes, sans aucun style; à cheval, si je puis ainsi dire, sur le petit bras de la Seine, dont les grands murs, interrompant les quais, surplombaient les deux rives? Pour moi, je n'ai jamais pu oublier Taspect sinistre de ce bout de rivière encaissé entre deux corps d'hôpital à toute hauteur, que reliait une galerie couverte, et pollué par les déjections de toutes sortes d'une agglomération de 800 malades et plus.

L'Empereur, malgré les objections bruyantes de certains organes autorisés de la science, voulut conserver l'Hôtel-Dieu au centre de la Ville, dans la vieilleCité, berceau de Paris, à côté, à l'ombre de Notre- Dame, et l'opinion publique était visiblement avec lui.

La puissance des traditions, des habitudes prises, est plus grande qu'on ne saurait le croire sur la Population de Paris, si mobile à d'autres égards. Un sentiment très général, même parmi les classes les moins pieuses, abrite volontiers la mieux comprise des vertus théologales, la Charité, sous l'aile de la Religion.

Mais, l'ombre de l'Église métropolitaine fournissait précisément aux médecins un de leurs principaux arguments contre la reconstruction de notre premier établissement hospitalier sur l'emplacement qu'il occupe aujourd'hui.

Après bien des débats, il fut décidé que le nouvel Hôtel-Dieu serait édifié sur cet emplacement, alors

obstrué par une foule de masures mal habitées, mal hantées, pour la plupart, et sillonné de rues humides, tortueuses et malpropres, comme la rue basse des Ursins, par exemple. Il prendrait entrée sur le parvis Notre-Dame, en face de l'ancien hôpital, voué d'avance à la démolition pour dégager la Place, du côté du Midi, et les quais des deux rives du petit bras de la Seine ; il serait complètement isolé des trois autres côtés par le quai Napoléon et les rues d'Arcole et de la Cité, trois voies magistrales.

Je dus faire exproprier et raser tout l'immonde quartier des Ursins pour rendre libre le vaste espace compris dans ce périmètre, en remblayer le sol profond et le drainer par un Réseau d'égouts débouchant provisoirement en Seine, mais qui devaient être reliés par un siphon, en même temps que tous ceux de Ttle de la Cité, au Collecteur des quais de la rive gauche du fleuve.

Ce terrain, d'une superficie dépassant 3 hectares, entouré de masses d'air assainies par les courants des deux bras de rivière dont rien ne le séparait plus, offrait, quoi qu'on en eût dit sur tous les tons, des conditions de salubrité qu'on aurait difficilement rencontrées ailleurs. J'ajoute que le soleil, à l'heure de la matinée où la Cathédrale pourrait lui cacher momentanément l'Hôpital, est assez élevé déjà sur l'horizon pour que l'angle sud-est de celui-ci ne puisse se trouver réellement dans l'ombre de celle-là.

Un premier projet, évidemment inspiré à M. Gilbert par ce voisinage, affectait, comme une partie du Palais de Justice restauré, la forme des bâtiments civils du xra* siècle. Mais, l'Empereur, plus préoccupé du besoin

d'air et de jour des salles de malades, que des considérations artistiques par lesquelles se défendaient les meneaux et les croisillons des fenêtres proposées, rejeta, sans longue hésitation, le style gothique : il ne l'aimait pas, du reste.

Le nouveau projet, de style absolument moderne, fait par ses ordres, ne différait pas autrement du premier : même plan, mêmes distributions, même nombre délits.

Or, le programme tracé dès le début par Sa Majesté me recommandait, avant tout^ le maintien des 800 lits de THôtel-Dieu, et, pour le remplir, il fallait, de toute nécessité, donner à l'ensemble des bâtiments une élévation de quatre étages.

Cette disposition, dès qu'elle fut connue, souleva des clameurs.

Cependant, l'Architecte avait emprunté à l'Hôpital Lariboisière, à peine terminé, dont l'ordonnance était approuvée généralement, le système de ses pavillons de malades parallèles, isolés de trois côtés et séparés par des préaux plantés. Il l'avait même notablement amélioré dans son plan définitif, en donnant aux préaux qu'il projetait une largeur plus que double de la hauteur de ses constructions, et en dotant chacun d'un bassin et d'une gerbe d'eau jaillissante. Pour remédier à l'insuffisance de largeur que l'on pouvait reprocher aux préaux de Lariboisière, je dus me contenter de faire entourer à grands frais cet établissement de jardins, où les convalescents ne manquent assurément ni d'air ni de soleil.

Mais, pour les meneurs de la campagne engagée à l'occasion du nouvel Hôtel-Dieu, cette considération

n'avait qu'une valeur très secondaire, à côté du principe qu'ils voulaient faire admettre.

Au fond, c'était le nombre de 800 lits qui motivait leurs ardentes contradictions.

Alors, le Corps Médical, subissant un de ces entraînements auxquels les savants eux-mêmes cèdent aussi bien que le commun des mortels, préconisait l'isolement des malades, thèse excellente, à coup sûr, mais peu pratique dans les hôpitaux; car sa conclusion demandait nécessairement un pavillon par malade assisté. Sans aller jusqu'à cette solution radicale, on réclamait des hôpitaux aussi réduits et des salles contenant aussi peu de lits que possible. Et c'était au plus fort de cette croisade qu'une Administration se prétendant amie du progrès osait projeter un hôpital de 800 lits ! Bons Deus! Elle voulait donc jeter un défi à la science?

En vain répondait-on qu'il ne s'agissait pas d'une fondation nouvelle ; mais de la translation d'un hôpital, existant depuis des siècles, dans des locaux plus vastes, plus sains, et mieux installés, sous tous les rapports, que les bâtiments tombant de vétusté qu'il devait forcément abandonner.

Le moment était-il bien choisi, d'ailleurs, pour réduire l'importance de son hôpital central, quand les devoirs de l'Assistance Publique parisienne, grandis d'année en année par l'augmentation prodigieuse de la population, venaient d'être aggravés tout à coup, dans une proportion énorme, par Textension de la Ville?

Et si Ton songeait à l'existence que la plupart de ses clients menaient chez eux, logés, entassés dans des bouges bas de plafond, à peine meublés, sans air et

sans lumière, glacés en hiver, étouffant en été ; dans des maisons à six étages dont les cours, quand elles en avaient, ressemblaient à des puits; dans des rues étroites, sales et puantes ! Ne devrait-on pas reconnaître que leur admission dans un hôpital situé comme celui qu'on projetait, à pavillons (fussent-ils de quatre étages) bien aérés, bien éclairés, chauffés en hiver, ventilés en été ; dans des salles élevées, resplendissantes de propreté; dans de vrais Jits, garnis devrais matelas, de draps et de rideaux bien blancs, constituerait un tel changement de leur sort, qu'avant toute médication, leurs maux en seraient déjà soulagés?

La plupart des familles bourgeoises de Paris nliabitent-elles pas, en maladie comme en santé, des appartements de 3 mètres de hauteur de plafond, en moyenne (le minimum réglementaire est de 2",60} ; dans des maisons qui ont généralement cinq étages, et sont élevées de 18 mètres à Fentablement sur les rues de 12 mètres de largeur ou au-dessous, et de 20 mètres sur les autres, auxquelles on nlmpose que des cours de 6 mètres sur 8? Si l'on considère comme salubres, aujourd'hui encore, des maisons construites dans de telles conditions, pourquoi proscrivait-on, comme insuffisamment isolés, des pavillons où la hauteur réglementaire était répartie entre un moindre nombre d'étages, et dont les deux faces devaient être éclairées sur des préaux carrés de 38 mètres en tous sens, et le pignon sur une rue de 20 mètres? Était-ce donc prendre l'intérêt des malades indigents que de vouloir rendre plus rares, sans de plus sérieux motifs, les places où l'Assistance Publique pouvait les admettre dans ses établissements?

Enfin, n'avait-on pas constaté, à Lariboisière, qu'à force d'aération des salles, des galeries et du reste, les malades et surtout les convalescents autorisés à sortir des salles pour se promener, étaient plus sujets aux affections des voies respiratoires que dans les établissements moins bien aménagés?

Mais rien n'y fit. On avait réussi à soulever une telle agitation autour de la question de THôtel-Dieu que TEmpereur fut amené à prescrire le retranchement général du quatrième étage des bâtiments projetés.

Il en résulta la perte d'environ 200 lits sur 800.

Plus tard, on alla plus loin. Après la chute de l'Empire, les médecins progressistes entrés dans le Conseil Municipal Républicain, se faisant les organes d'une réaction aveugle, obtinrent qu'on dérasât d'un autre étage, non plus, cette fois, le nouvel Hôtel-Dieu à construire, mais THôtel-Dieu achevé! L'accomplissement de cette revanche barbare coûta 2 millions à la Ville, et encore plus de 200 lits à l'Assistance Publique !

L'utilité des 400 à 480 lits restants n'est plus du tout en rapport avec l'énorme dépense qu'a coûtée l'expropriation de l'emplacement, ni avec les frais d'installation de services généraux, établis en vue d'un nombre de malades presque double.

Quoi qu'il en soit, l'ordonnance générale de l'œuvre de M. Gilbert fait le plus grand honneur à cet architecte et à son continuateur. Sous le rapport des aménagements intérieurs, le nouvel Hôtel-Dieu ne laisse rien à désirer.

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